dimanche, décembre 22, 2013

Bloc-Notes de la semaine du 16 au 22 décembre 2013



- Cadeaux - Toboggan – Questions d’hiver – au pied du sapin-



Bloc notes de Noël. Avec un retour sur l’annonce des créations de postes juste avant la trêve des confiseurs. Elle clôt heureusement une période difficile pour Vincent Peillon. On parle en effet de façon insistante de son départ. Le bloc notes revient aussi sur les futures vacances de printemps (2015) avec la pression du tourisme blanc sur les dates de celles-ci. Et puis on s’intéresse aussi à ce que les enfants vont trouver au pied du sapin. Au fait, bonne fin d’année !


Cadeaux
Noël est la période des cadeaux. Et l’annonce des créations de postes dans l’enseignement, juste avant la trêve des confiseurs, clôt heureusement une période difficile pour Vincent Peillon.
Alors que la plupart des ministères sont appelés à faire des économies, 4 341 postes d’enseignants vont être créés dans le primaire et le secondaire publics à la rentrée 2014. Et au total dans la loi de finances 2014, 8.804 postes équivalent temps pleins ont été budgétés, en tenant compte aussi de 345 postes dans le privé, 350 postes d'auxiliaires de vie scolaire, et 3.459 postes pour financer le temps de formation des enseignants stagiaires des Ecoles supérieures du professorat et de l'éducation (Espé). Quelque 2 355 postes sont réservés au primaire, la priorité de la «refondation de l’école» engagée par Vincent Peillon. Selon le ministère, la moitié des créations de postes d’enseignants sera absorbée par la hausse démographique, 38 000 écoliers supplémentaires étant attendus. L’autre moitié sera réservée à des dispositifs comme le «plus de maîtres que de classes» (des enseignants surnuméraires dans les écoles sensibles), à des postes de Rased (les réseaux d’aide aux élèves en difficulté) ou encore aux mesures sur l’éducation prioritaire que le ministre devrait annoncer en janvier dans le cadre de la réforme des zones d’éducation prioritaire (ZEP). Dans les académies, nous apprend une infographie du journal Le Monde , les variations de moyens sont importantes. Dans la répartition des 8 804 emplois votés au budget 2014, l'académie de Créteil récupère à elle seule 15 % des nouveaux moyens d'enseignement, avec 380 postes en primaire et 233 en collèges et lycées. D'autres académies à la démographie moins dynamique n’ont pas de créations de postes. C'est le cas de Reims , de Nancy-Metz et des académies d'Outre-mer. Paris – traditionnellement très bien dotée – affiche seulement dix postes supplémentaires pour ses écoles maternelles ou primaires et quatorze pour ses collèges ou lycées. En revanche Versailles, Lyon et Grenoble ou encore Toulouse ont droit à des créations importantes.
Mais cette hausse doit être relativisée par deux éléments. D’abord comme le souligne l’Express , la hausse des moyens, est en grande partie absorbée par le rétablissement de la formation initiale. Et toujours dans ce cadre, des moyens doivent être dégagés pour créer les postes de professeurs formateurs que M. Peillon a annoncés dans le cadre de la réforme de la formation des maîtres. Ensuite et surtout parce que nous sommes confrontés à une augmentation de la démographie. Très critique, le journaliste de L’Humanité relativise les annonces : “Le ministère promet ainsi une « stabilité » des moyens, malgré la hausse démographique. Difficile à croire. À la rentrée 2013, le ministère, déjà confronté à des difficultés de recrutement de profs, a dû accueillir plus d’élèves que prévu, comme le révèle une étude publiée mercredi : 41 700 au lieu de 33 000 en primaire et 51 000 contre 40 000 dans le secondaire. De quoi absorber encore plus vite les 3 000 postes créés à cette rentrée sur la base d’effectifs sous-estimés… ”.
Paradoxalement, ces remarques montrent bien que la priorité donnée à l’éducation lors de la campagne électorale était une nécessité. Qu’aurait été la rentrée 2014 sans ces postes ? A la rentrée prochaine, et depuis l'arrivée de la gauche, 20 000 postes supplémentaires auront été créés dans le seul enseignement public, sur les 60 000 promis. Rappelons qu’environ 80.000 postes avaient été supprimés sous la droite suivant le principe de non remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Il n’est peut-être pas inutile de le rappeler pour lutter contre l’amnésie collective…

Toboggan ?
Vincent Peillon avouait récemment à un proche, par SMS : "Je suis sur un toboggan." C’est L’Express, dans un article daté du 17 décembre, qui donnait cette information et se faisait l’écho de cette rumeur persistante de démission (ou de remplacement) de Vincent Peillon. Ce serait la polémique sur les classes prépas qui serait le déclencheur de ce nouveau ouï-dire. Une revue de presse comme la nôtre doit-elle se faire l’écho de telles rumeurs ? Est-ce une information ? Nous choisissons d’en parler dans la mesure où elle est reprise et qu’elle a, de fait, une influence dans la construction de l’opinion enseignante. On se souvient, par exemple, qu’Emmanuel Davidenkoff dans une chronique sur France Info du 9 décembre parlait, à propos des classes prépas de “baroud d’honneur” et parlait déjà d’un Vincent Peillon sur le départ. On trouve aussi la même analyse chez Marie-Christine Corbier dans Les Échos le 13 décembre dernier .
Une interview de Vincent Peillon donnée au site VousNousIlsle 19 décembre dernier , dans ce contexte, peut être interprétée comme une forme de bilan. Il y liste en effet les avancées qui ont eu lieu dans les négociations sur le métier et le chantier de l’éducation prioritaire. Et il affirme : “en un an et demi, nous avons engagé de très nombreuses réformes, car notre système éducatif en avait grand besoin : nouveaux rythmes scolaires, reconstruction de la formation initiale des enseignants, entrée de l'école dans l'ère du numérique, refonte de tous les programmes ; les postes qui seront créés au cours du quinquennat nous permettront de les mettre en œuvre. Nous conti­nuons à réformer, dans le dialogue avec les personnels, au premier rang desquels figurent les enseignants. On ne réforme pas l'éducation nationale sans les enseignants et encore moins contre eux.
Quelle que soit la validité de ces rumeurs, cela montre surtout la difficulté à réformer l’éducation nationale. Malgré la préparation, malgré les concertations préalables, malgré les garanties, le changement n’est pas garanti. Il y a bien sur des erreurs et des blocages que j’avais essayé de recenser dans un texte “prémonitoire” de janvier 2013 . On peut souligner aussi que si le cabinet du ministre n’a effectivement pas toujours été à la hauteur des ambitions, on lui a aussi savonné le “toboggan” … A la fois du côté politique, où les atermoiements du premier ministre ou du président ont conduits à des retards qui ont été défavorables aux réformes mais aussi du côté syndical où les logiques d’appareil et les pressions de la base ont conduit à des reniements et des volte-faces. La politisation de certains sujets et notamment la question des rythmes n’a pas aidé non plus à l’installation d’un débat serein. L’autre facteur de blocage est à chercher aussi du côté de l’administration de l’éducation nationale qui a finalement peu évolué et qui reste d’une pesanteur et d’une inertie préjudiciables à la logique de changement.
Partira ? partira pas ? Au delà de la question de personne, c’est le problème de l’évolution même du système qui est posé alors que les concessions se transforment de plus en plus en compromis néfastes pour l’ambition même de la refondation. La crainte majeure peut être résumée par cette phrase quasi-surréaliste d’ Edgar Faure : "Voici que s'avance l'immobilisme et, nous ne savons pas comment l'arrêter..."

Questions d’hiver
"Je souhaite que le Conseil supérieur de l’éducation se réunisse en janvier prochain afin qu’on revienne sur les semaines tronquées des vacances de février – le fait que celles-ci commencent en milieu de semaine constitue une difficulté majeure – et qu’on évite que les vacances de Pâques mordent ainsi sur le mois de mai, une dérive qui s’amplifiait avec la troisième année du calendrier". Lors de la séance des questions au gouvernement à l’Assemblée Nationale, le 18 décembre dernier , Vincent Peillon a répondu ainsi à une question d’Hervé Gaymard, député UMP de Savoie qui s’inquiétait de vacances de Pâques trop tardives et des vacances de février qui commencent en fin de semaine.
On ne peut s’empêcher de voir dans cet échange, l’activité du lobby du ski. Un article de L’Express du 6 décembre dernier nous apprenait que soixante-quatre parlementaires ont signé à l'initiative de professionnels du ski une motion pour demander au gouvernement des vacances de printemps moins tardives et un calendrier scolaire plus conciliant avec les intérêts de l'industrie touristique. Le zonage des vacances scolaires est en effet régulièrement mis en cause par les représentants de l'industrie du tourisme. On peut même dire qu’il y a un deuxième front contre la réforme des rythmes scolaires puisqu’il ne s’agit pas seulement de l’organisation de la semaine mais aussi de celle de l’année.
C’est cette réponse de Vincent Peillon qui a suscité un billet d’humeur de Catherine Chabrun. Cette responsable de l’ICEM-Pédagogie Freinet, sur son blog, fustige ce qu’elle juge être une reculade devant le lobby du “tourisme blanc”. Elle interpelle le ministre : “vous reniez vos propos du 17 décembre. En effet, ces enfants qui ont le plus besoin de « bon temps scolaire » ne partent jamais aux sports d’hiver. Seuls 8 % des Français partent au ski (et encore un an sur 2) et c’est pour cette minorité que vous allez concentrer les vacances d'hiver et de printemps sur les semaines où la neige fleurit pour satisfaire les entreprises touristiques ! […] Ces coupures rapprochées avec les temps de reprise brisent le rythme et réduisent d’autant le « bon temps scolaire » nécessaire « pour bien apprendre ». Et pour à peine 10 % des enfants qui partent aux sports d’hiver (et ce sont toujours les mêmes de vacances en vacances), il faut dire qu’une semaine aux sports d’hiver pour une famille équivaut au minimum à trois mois de SMIC.Et ce ne sont pas « ceux qui ont le plus besoin de l’école, car ils n’ont que l’école pour réussir » qui partent. Ce sont plutôt les enfants pour qui l’école fonctionne bien : les enfants de familles à haut revenu, fortement diplômées, de cadres… et si peu d’ouvriers. De plus, partir en vacances en hiver va de pair avec une vie sociale, culturelle et sportive riche. Ce sont les mêmes qui fréquentent les pistes, les cinémas, les théâtres, les activités culturelles… Et pour les autres surtout « Ceux qui ont le plus besoin de l’école, car ils n’ont que l’école pour réussir », ils n’auront guère d’activités à part la télé, l’ordinateur, les bas d’immeubles… Eh bien, ce n’est pas ainsi que l’on va renverser la tendance constatée par PISA sur les inégalités scolaires liées aux inégalités sociales !
Et notre collègue ouvre la réflexion sur les enjeux sociaux des vacances : “Le temps scolaire annuel est à revoir, mais également ce qu’on propose aux enfants pendant les vacances. Les séjours doivent retrouver l’expression « populaire » qu’ils ont perdue, l’accès au départ pour tous est un élément important pour réduire les inégalités sociales et donc scolaires.”. Une ambition qui est celle des mouvements d’éducation et des associations complémentaires de l’École et d’éducation populaire depuis toujours.

Au pied du sapin
Puisque la période l’impose Louise Tourret dans Slate.fr se lance dans la rubrique "conso" avec un article sur les tablettes pour les tout-petits présentées comme "ludo-éducative" et qu’on risque de trouver en grand nombre au pied des sapins . Ont-elles un intérêt pédagogique ?
Pour la journaliste "La pédagogie, c’est comme la mention «rajeunissante» sur les crèmes cosmétiques, il n’y aucune obligation à prouver ce qu’on avance!"Et elle poursuit avec une réflexion sur le "jeu éducatif" : “Le jeu éducatif est un symptôme intéressant d’une parentalité paradoxale. D’abord il déculpabilise et donne l’impression de proposer quelque chose d’intéressant à son enfant. Ensuite, la proposition de sous-traitance éducative séduit. Ah, le fantasme de la machine à éduquer avec laquelle les enfants apprendraient tous seuls, plus vite et mieux. Imaginez, vos gamins sont occupés, vous laissent tranquille mais en plus ils acquièrent des savoirs qui en feront de petits génies. LA martingale éducative. [...] Les enfants peuvent apprendre des tas de choses avec des tablettes et des applications ludo-éducatives, surtout si elles sont de bonne qualité, mais ces apprentissages sont beaucoup plus effectifs quand ils sont guidés, au moins pour commencer, par des adultes, surtout avant 6 ans.
L’occasion de rappeler que Noël, avant d’être une grande kermesse de la consommation à outrance, devrait être surtout l’occasion de rapprocher les parents (et les grands parents) de leurs enfants.

Bonne Lecture et bonnes fêtes de fin d’année...



Philippe Watrelot

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dimanche, décembre 15, 2013

Bloc-notes de la semaine du 9 au 15 décembre 2013





- Reculade – Pisa, on s’en fout… - Chantiers- .



Le Bloc-Notes (bien tardif et enrhumé, veuillez m’en excuser) porte essentiellement sur les arbitrages rendus par le ministre à l’issue des négociations sur le métier enseignant le jeudi 12 décembre dernier. Et en premier lieu sur la reculade concernant les profs de prépas. Celle-ci est révélatrice d’un certain nombre de tensions dans le système. Et plus globalement signifie qu’on voit déjà la fin du PISA-choc à la française… Mais il n’y a pas que les prépas, et on parlera aussi des RASED, de l’éducation prioritaire et des formateurs dans les ESPÉ. Je ne savais pas que j’étais un prototype…



Reculade
C’est le titre d’un article du journal Les Échos qui résume le mieux le bilan que l’on peut faire de cette semaine : “Peillon recule sur les prépas et hypothèque ses réformes ”. Car il s’agit bien d’une reculade dans la mesure où Vincent Peillon annonce qu’il suspend les discussions sur le secondaire parmi les chantiers ouverts sur le métier enseignant. Des chantiers qui étaient d’ailleurs très modestes.
Il faut d’abord lire cette décision comme le résultat du lobbying intense mené par les enseignants de prépa et le suivisme ou l’activisme (c’est selon) de certains syndicats (le SNES et le SNALC). Un article du Monde indique d’ailleurs que la consigne serait directement venue de l’Élysée et le journal ajoute: “Sans compter que les professeurs de prépa ne manquent pas de soutiens. Les normaliens, ex-élèves de prépa, sont nombreux parmi les politiques, les chefs d'entreprise, les journalistes… voire au sein même du gouvernement. Dans les hautes sphères du pouvoir, beaucoup rechignent à s'attaquer à la formation des élites."
Ce qui a aussi contribué à cette situation difficile c’est le sentiment de stigmatisation qu’ont eu certains et qu’on jouait une catégorie contre une autre . Le sentiment aussi que ce qui était pris aux uns risquait aussi d’être pris aux autres. Même si le Ministre a communiqué sur sa volonté de donner plus de clarté à un système très opaque et inégalitaire et a redit à plusieurs reprises son respect pour le travail des profs de prépa (comme des autres catégories) , il semble bien que c’est cette interprétation qui l’a emporté. Une tribune écrite par plusieurs enseignants (De Cock, Servat, Gintrac, Marzin, Fournier, Layani, Mazeau, Kuhn, Leon-Benbassat ) sur Médiapart et intitulée “Réforme Peillon : des enseignants piégés dans un dangereux chantier” résume assez bien ce sentiment du “piège tendu” par le ministre: “La manière avec laquelle s’est orchestrée la discussion (fort légitime) sur les inégalités scolaires est un modèle du genre : il fallait un diagnostic (PISA), des coupables (les politiques précédentes, les pesanteurs du système perpétuées, à leur corps défendant, par des enseignants crispés sur leur obsolète statut), des solutions (désigner à la vindicte les plus privilégiés d’entre eux). On savait que se délieraient chez certains professeurs de CPGE les langues les plus farouchement opposées à toute indexation du métier aux réalités de l’urgente démocratisation scolaire à construire. Ainsi suffirait-il de montrer publiquement du doigt ces « nantis réacs » pour prouver que leur appartenance au corps enseignant n’est qu’une alliance de façade. La manœuvre est subtile. D’abord parce qu‘elle rend invisibles les collègues de CPGE soucieux de fédérer les cycles, ensuite car il nous a fallu beaucoup de patience et d’auto-contrôle pour ne pas répondre à certains de nos collègues CPGE interviewés dans les médias ainsi qu’aux tribunes indigestes vantant les derniers bastions des hussards noirs de la république . Leur répondre en effet que les week-ends de nombreux professeurs sont, autant que les leurs, occupés par la correction de copies, par la préparation de séances pour des classes de plus en plus nombreuses, par l’angoisse du lendemain pour les cours difficiles ; à leur répondre enfin que beaucoup d’enseignants, vacataires, certifiés, agrégés, passent de nombreuses heures de concertation, de régulation, de tête à tête avec leurs élèves, ou de discussions avec les parents. S’il y a bien une réalité partagée par tous, c’est l’alourdissement de nos charges de travail.
Même si on peut ne pas partager tous les arguments de ce long texte et notamment la méfiance voire la défiance qui le traverse, il montre bien en tout cas la tension qui a été à l’œuvre au cours de cet épisode. Une tension chez de nombreux profs de prépas sincèrement persuadés, à tort ou à raison, d’œuvrer pour la méritocratie et l’égalité des chances et qui prennent pour leur compte la critique d’un système dans lequel ils évoluent. Tension aussi dans le monde enseignant qui trouve ici les limites d’une unité fantasmée mais dont les inégalités de traitements (dans tous les sens du mot !) montrent l’inverse. Tension enfin dans les rapports entre les enseignants et leurs organisations syndicales qui n’avaient pas au départ poussé de hauts cris et joué le jeu de la dramatisation devant ce qui n’étaient que des propositions. Mais la pression de la base et la compétition syndicale accrue à la veille des élections professionnelles a eu vite raison de cette posture gestionnaire.
Mais tout cela n’est rien au regard du défi majeur qui est posé au ministre. Cela ferait presque un beau sujet pour le professeur de philosophie Peillon “Peut-on faire preuve d’équité sans remettre en question certains avantages ? ”. Ou, pour le dire autrement, dans un contexte de pénurie et où les marges de manœuvre du ministre ont toutes été mangées par la promesse des 60 000 postes, peut-on donner plus aux uns sans donner (un peu) moins aux autres. Réformer dans un tel contexte suppose forcément une réallocation des ressources. Et cela n’est pas qu’une question de personnes ou de statut, c’est plus largement aussi la question posée par le rééquilibrage des moyens à destination du Primaire. On entend déjà certains dans le secondaire s’impatienter et demander un traitement égal.
Égalité ? Équité ? Décidemment un beau sujet de philo (et de science politique….)
Pour revenir à cette décision du jeudi 12 décembre, elle peut être interprétée aussi (et pas seulement par les plus progressistes) comme le signal d’une remise en question de la refondation et la porte ouverte à toutes les revendications catégorielles pour peu qu’elles aient les moyens de faire pression pour se faire entendre. Comme le dit Marie-Christine Corbier dans Les Échos (article cité plus haut) : “La ligne du ministre semble désormais claire, à l'image du résumé qu'en fait un député socialiste influent : « La ligne Hollande, c'est : "pas d'emmerdes", et Vincent Peillon se hollandise. » Pour montrer qu'il peut rester ministre, malgré sa candidature aux élections européennes. Ou simplement pour assurer son avenir politique, au gouvernement ou ailleurs….
On peut être encore plus méchant comme sait l’être Hara-Kiri dans une couverture d’il y a quelques semaines (en hommage aux tontons flingueurs) : "les socialistes, ça osent rien, c'est même à ça qu'on les reconnaît"....
Ça va être de plus en plus dur de fatiguer le doute…

PISA, on s’en fout !
Cette reculade est aussi le symptôme que les effets de PISA se sont très vite dissipés. Et la société Française, si elle peut se désoler pendant une semaine d’être le pays où l’influence de l’origine sociale est la plus forte dans le monde, reste en fait très attachée à l’élitisme Républicain, à la méritocratie et à une « égalité des chances » de plus en plus illusoires. “PISA, on s’en fout”, c’est ce qu’on pouvait lire en filigrane des débats sur les prépas.
Car les très nombreuses tribunes produites par les éminents collègues de prépas ou par les hommes politiques (qui sont souvent issus de ces mêmes prépas) montrent bien qu’il est difficile de critiquer et de remettre en cause un système qui vous a fait réussir…
Un exemple, parmi beaucoup d’autres, avec cet éditorial du journal Les Échos : “Une fois de plus, on a trouvé la source de tous les maux de la société française : les élites. Hier les riches, les patrons ou les médecins libéraux, aujourd’hui les profs de prépas et leurs élèves, cette aristocratie enseignante et étudiante dont il ne faudrait plus voir dépasser les têtes. A croire qu’après plus de trente ans d’exercice du pouvoir, c’est encore et toujours la passion pour l’égalité qui irrigue le parti socialiste au détriment de sa culture de réforme.”. On y voit poussés à l’extrême, une bonne partie des thèmes qu’on a retrouvé dans les différents argumentaires qui ont circulé : “ Pourquoi détruire un système qui fonctionne bien ?”, “ nous contribuons à la lutte contre les inégalités, la preuve, nous accueillons beaucoup de boursiers”, et bien d’autres encore. Plus encore que la question de la rémunération des profs de prépas et qui se comportent comme n’importe quelle catégorie devant une menace sur leur salaire, c’est cet appel aux grands principes qui me semble révélateur du malaise et de l’oubli trop rapide des conclusions de PISA. Car ce que nous disait cette enquête internationale et ce que nous disent la quasi-totalité des sociologues de l’éducation depuis plus de quarante ans, c’est que malgré des exceptions, la France reste celle des “héritiers”. Et que ce pays qui a la religion du diplôme s’accommode d’un noyau dur de 20% d’élèves en échec et ne fait pas suffisamment d’efforts pour lutter contre cette situation. On préfère penser qu’on peut continuer avec notre système dit “méritocratique” alors que les “mérites” semblent alors bien mal répartis puisque nous sommes le pays où l’origine sociale joue le rôle le plus important dans la réussite aux diplômes. Mais l’opinion semble s’en arranger…
Une citation pour réfléchir sur ce thème : « L’enseignement ne connait qu’un seul problème, les élèves qu’il perd... Vous dites que vous avez recalé les crétins et les paresseux. C’est donc que vous prétendez que Dieu fait naitre les crétins et les paresseux chez les pauvres... » Les enfants de Barbiana, Lettre à une maitresse d’école, (Mercure de France, Paris, 1968.)

Chantiers
Le ministre a lâché sur les classes prépa, mais pas sur tous les chantiers ouverts (il y avait treize commissions de travail). Il annonce des mesures sur l'éducation prioritaire : dans 100 établissements, parmi les plus difficiles, les heures des professeurs seront revalorisées (1 heure comptera pour 1,1 heure). Ce qui va libérer du temps de travail à ces enseignants pour du travail pédagogique ou des rencontres avec les parents, importants dans ces établissements. Ce qui permet aussi à Vincent Peillon d'affirmer qu'il n'a « pas besoin de [s'] attaquer aux professeurs de prépas pour [aider] l'éducation prioritaire » puisque beaucoup, comme nous l’évoquions plus haut lui avaient reproché de vouloir prendre aux uns pour donner aux autres.
Concernant les directeurs d'école, il y aura "tout un travail de simplification administrative", explique le ministère. "On va dégager du temps pour ceux qui en ont le plus besoin, les petites et moyennes écoles. On va le programmer dans le temps, en 2014, 2015 et 2016", indique-t-on. Les directeurs d'école de deux ou trois classes seront dispensés de faire classe un jour par mois pour mieux assumer leurs autres responsabilités. Les décharges seront augmentées pour les écoles de 8 et 9 classes. Pour les directeurs d'écoles de trois classes et plus, un allégement des APC (activités pédagogiques complémentaires) est prévu, par exemple pour rencontrer des parents.
Autre chantier important, celui des RASED. Vincent Peillon a validé les conclusions du chantier-métier consacré aux enseignants spécialisés E et G et aux psychologues de l’Éducation nationale. Les trois spécialités du RASED sont réaffirmées ainsi que l’importance du travail en réseau. La relance de la formation est inscrite, dans la perspective de re-création de postes. Mais ces créations ne sont pas chiffrées pour l’instant.
M. Peillon devait aussi annoncer la création d'un nouveau statut, le professeur formateur académique, pour le second degré. Ces "professionnels de terrain", nous dit l’AFP au nombre de 500 en deux ans, garderont un temps de travail dans leur classe mais enseigneront aussi dans les Ecoles supérieures du professorat et de l'éducation (Espé).
Je ne peux que me réjouir de cette “création”. Mais il y a un seul problème : ça fait huit ans que je suis dans cette situation !

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot


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samedi, décembre 07, 2013

Bloc-Notes de la semaine du 2 au 8 décembre 2013



- Digestion de PISA- Pisa c’est pas de la tarte – prise de tests – schizophrénie - Vastes programmes -


Vous en reprendrez bien une petite part ? Il est difficile de passer à côté de PISA lorsqu’on récapitule l’actualité éducative de la semaine qui vient de s’écouler. Et il faut se réjouir que plusieurs jours après, cela continue à susciter du débat. Il y aura peut-être (enfin) un “PISA-choc” en France. Mais l’actualité éducative, c’est aussi la question des prépas qui continue à agiter certains établissements. Et puis ce sont les déclarations de Vincent Peillon au Conseil Supérieur de l’Éducation sur les futurs programmes, le Collège et la note de vie scolaire.




Digestion de PISA
Beaucoup de choses ont déjà été dites sur les résultats de l’enquête PISA . Mes collègues de la revue de presse depuis mardi 3 décembre vous en ont rendu compte avec force détails. Je vous invite à relire leurs chroniques.
On peut s’attarder cependant sur le traitement médiatique de cette enquête internationale. On a lu sur plusieurs articles que les petits français étaient des “cancres". Cette expression est mal venue. C'est une facilité journalistique dont on pourrait se passer dans les médias. Louise Tourret l'avait très bien écrit dans un papier sur Slate.fr évoqué la semaine dernière : "Nos mauvais résultats aux tests Pisa ne sanctionnent pas les élèves, mais nos politiques". Nos élèves (tout comme leurs enseignants d'ailleurs) font du mieux qu'ils peuvent dans un système qui dysfonctionne. En plus la notion de cancre n'est pas tout à fait adaptée car notre système est très performant... pour fabriquer de l'élite ! Et plutôt que des cancres, il fabrique de l'échec. Ce que je n'aime pas non plus dans cette expression c'est aussi qu'elle individualise l'échec et rend responsable chaque individu de celui-ci hors de tout déterminisme et de tout contexte.
En revanche, ce dont on peut se réjouir c’est que le traitement des résultats de PISA donne lieu à une “longue traîne”. En d’autres termes, plusieurs jours après (ce qui est considérable à l’ère de la contraction du temps médiatique) on a toujours des analyses produites par des chercheurs qui aident à réfléchir et à penser le changement (plutôt que simplement changer le pansement…).
C’est ainsi que nous avons pu avoir le point de vue de plusieurs sociologues et experts de l’éducation : Marie Duru-Bellat (dans le Huffington Post) , Pierre Merle (Le Monde) , Sylvain Broccolichi (Libération) , Béatrice Mabilon-Bonfils (Nouvel Obs), Olivier Galland (L’Express), Jean-Pierre Terrail (L’Humanité), Agnès Van Zanten (Libération) , Jean-Yves Rochex (Café Pédagogique) , Nathalie Mons (Café Pédagogique), Bruno Suchaut (Terraeco) et Xavier Pons (Nouvel Obs) . On pourra lire aussi une contribution du philosophe de l’éducation Denis Kambouchner (Le Monde) , de l’économiste Éric Maurin (Le Monde) et de l’ancien directeur de l’évaluation au ministère Claude Thélot (L’Express)
Toutes ces analyses sont intéressantes et méritent d’être lues. Les réactions des politiques le sont un peu moins. Et, on l’a vu, les simplifications et les caricatures sont souvent de mise. Le ministre et le gouvernement s’appuient sur les résultats de cette enquête de l’OCDE pour justifier la priorité donnée à l’éducation et les réformes en cours. Mais les résistances sont vives dans l’opinion et particulièrement chez les enseignants. Intéressons nous donc à l’opinion

PISA c’est pas de la tarte…
Y aura t-il un “PISA-schock" comme il y en a eu un en Allemagne il y a douze ans ? Les réactions de l’opinion et notamment chez les enseignants sont contrastées. D’un côté, comme nous le notions plus haut, cela donne lieu à de nombreuses analyses et même à une série de sondages. Bien plus qu’en 2009 !
Mais d’un autre côté, on voit des résistances apparaître. D’abord sur l’enquête elle même qui, comme tous les “thermomètres” est critiquable. En tant que professeur de Sciences économiques et sociales, je montre à mes élèves les limites et les critiques du PIB, de la mesure du chômage, de l’inflation, etc. Il est donc normal qu’on se questionne de la même manière sur PISA. Nous reviendrons plus loin sur ce que cet indicateur mesure vraiment.
Mais le principal constat sur le système éducatif n’est pas une surprise. Comme le résume très bien le sociologue Sylvain Broccolichi dans Libération : “Qu’en France la réussite scolaire soit de plus en plus liée au milieu social des élèves ressortait déjà des dernières enquêtes Pisa. Notre système éducatif est ainsi devenu en 2009 le plus inégalitaire d’Europe et en 2012 le plus inégalitaire du monde. ”. On peut rajouter que ce n’est pas seulement l’enquête de l’OCDE qui le dit, ce sont toutes les enquêtes des sociologues de l'éducation !
La réaction de défense qui consiste donc à recourir à la théorie du complot: ("Qui est derrière PISA ? C'est la faute à qui ? Qui nous veut du mal ?)" trouve donc vite ses limites. Autre réaction de défense : la victimisation ("Encore un prétexte pour dire du mal de nous les profs"). Là aussi , dire que ce type d'enquête remet en cause le travail des enseignants et méprise toute une profession (on le lit ici ou là...) est discutable et témoigne surtout de l’état de désespérance du milieu enseignant. Il faut évidemment dissocier ses gestes professionnels de sa personne. Mais comme nous le disions plus haut, il faut aussi comprendre qu'on peut faire son métier du mieux que l'on peut dans un système qui dysfonctionne... Autre mécanisme de défense, la recherche d’alibis : “Oui, mais si c’est un système à la coréenne, non merci…” ; “oui, mais il y a moins d’étrangers en Finlande (et c’est moins grand)”. Peut-être, mais l’interrogation sur le système éducatif français demeure et les comparaisons n’enlèvent rien à sa nature profonde. Dans le même registre, on trouve aussi "on n'y peut rien, c'est la société qui est inégalitaire..." Oui, certes, mais l'École produit aussi ses propres inégalités et des pays avec des inégalités économiques et sociales aussi fortes n'ont pas forcément le même niveau d'inégalités au sein de l'École... Attendre le grand soir pour justifier de ne rien changer dans l'École, ce n'est plus possible... “Changer l’École” et “changer la société” sont deux mouvements complémentaires.
Quand on fait la liste de ces réflexes de défense dans l’opinion, on peut donc vraiment se demander s’il y aura un “PISA choc”. Pas sûr... Car derrière ces blocages et pseudo-arguments, il y a une question non tranchée et qui est celle des finalités du système. Faut-il continuer avec un système construit essentiellement comme au dix-neuvième siècle pour sélectionner les élites ou se demander vraiment comment faire pour ne pas "fabriquer" de l'échec et faire réussir le maximum d'élèves ? D'autant plus que ce système ne permet même plus de renouveler ces mêmes élites et est aujourd'hui celui où l'origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire !
La concertation préalable à la refondation concluait à un “constat partagé”. Mais on peut se demander si ce n’est pas un unanimisme de façade. Derrière la résistance à la refondation de l’École, n’est-ce pas finalement la question du lien social qui est posée dans une société qui s’accommode de laisser sur le bord de la route un noyau dur de “vaincus” du système scolaire ?
C’est cette interrogation qu’exprime assez bien, me semble t-il Nathalie Mons dans le Café Pédagogique : “ Les inégalités scolaires fortes s’expliquent aussi par des écarts marqués dans les contextes scolaires en termes de ressources. Derrière l’affichage de la politique d’Education prioritaire, des inégalités d’allocation des ressources publiques ont vu le jour qui sont souvent occultées. […] L’organisation actuelle de l’école n’est plus en capacité de contrarier les inégalités dont elle hérite. […] Quand l’école se dégrade ou s’est dégradée - outre les compétences cognitives des élèves qui régressent- ce sont les fondements du lien social qui sont interrogés, ce qui n’est pas dans la société française actuelle, neutre.”.

Prise de tests
Avant d’en venir aux autres sujets, consacrons encore quelques lignes à PISA. Un autre symptôme de l’intérêt croissant pour ce classement est à chercher dans l’intérêt de plusieurs journaux pour les tests eux mêmes. Ça ressemble à quoi un test PISA ?
L'OCDE elle même, propose de découvrir des exemples de questions de l’épreuve de mathématiques du PISA 2012. Le Figaro propose aussi un article permettant de découvrir ces tests, tout comme Le Monde . Signalons aussi que sur le site “Educ-Eval on trouvera des exemples plus anciens mais toujours valables concernant la compréhension de l’écrit et la culture scientifique.
A la lecture de ces tests très concrets et où on demande dans des contextes différents de mobiliser des ressources, il apparaît que ceux-ci ne sont pas forcément proches des exercices et des “contrôles” proposés aux élèves français dans leurs établissements. On peut y voir la marque d’une idéologie.
On peut aussi y voir une vraie question pédagogique… Car, c’est que nous disent les spécialistes de l’évaluation, le meilleur moyen d'inférer si un savoir est acquis c'est le transfert. Savoir c'est transférer. Et donc ça suppose en effet de mettre celui qui a appris face à des situations complexes. Des problèmes, où on demande à l'élève d'utiliser les ressources acquises dans un autre contexte. Sinon, qu’est ce donc ? Du vomissement de cours et pas de la digestion (pardon pour la métaphore mais je l'emprunte à Épitecte). Les petits français sont très forts en récitation de cours parce que le système est bâti comme ça. Et en effet les tests PISA reposent sur un autre présupposé. La connaissance ne doit pas être “utile” mais elle doit au moins être réellement acquise. Durablement. Et le meilleur moyen de le vérifier c'est de montrer qu'on sait l'utiliser.
Il serait temps que l’on se pose sérieusement cette question dans le système éducatif français et que les enseignants français plutôt que de transmettre deviennent des spécialistes du “faire apprendre”.

Schizophrénie
Le ministre de l'éducation nationale, Vincent Peillon, s'est défendu, mercredi 4 décembre sur France Inter, « d'attaquer les classes préparatoires ». Il a toutefois averti qu'il « ne reculerait pas » devant les professeurs qui se disent « surchargés de travail » et craignent une dégradation de leurs conditions de travail. Le lancement par le ministère de discussions sur les métiers des enseignants, dont ceux des classes qui préparent aux concours des grandes écoles, a provoqué chez ces derniers un tollé. Beaucoup redoutent en effet une hausse du nombre d'heures de cours et une baisse de leurs rémunérations. « Je dis aux professeurs des classes préparatoires (…) : vous êtes utiles, vous êtes indispensables, je reconnais vos qualités et nous les confortons », a affirmé le ministre. Mais il a également relevé qu'il y avait des « situations très disparates – la Cour des comptes l'avait pointé – avec des gens qui travaillent huit heures d'autres seize heures, et donc [il y a] une discussion avec les classes préparatoires pour mettre de la transparence, de la justice et de l'équité ».M. Peillon a dans le même temps qualifié de « totalement inexacts » les chiffres de « 10% à 20 % de salaire en moins » avancés par les syndicats. Il y a des professeurs « et surtout les plus jeunes et ceux qui sont à la fois en lycée et en classe préparatoire, qui vont gagner avec cette réforme et d'autres qui vont perdre dans des proportions qui sont de 3 %, 4 % ou 5 % », a t-il affirmé. Selon lui, « ceux qui vont perdre le plus » sont ceux qui font beaucoup d'heures supplémentaires. « Comment vous pouvez dire à la fois “huit heures, je ne peux pas faire plus, je suis surchargé”, et faire huit heures supplémentaires », a-t-il ainsi interrogé.
Alors que lundi 9 décembre, une grève des professeurs de CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles) est prévue, on voit donc que les positions semblent bien tranchées. Et le Ministre ne semble pas prêt à reculer. Même si les lobbys sont à l’œuvre et les soutiens existent au sein même du ministère. On peut regretter surtout que la situation aboutisse à des tensions fortes à l’intérieur du monde enseignant et à opposer une partie des enseignants aux autres. On peut comprendre qu’une bonne partie des enseignants de prépas partagent des valeurs d’égalité et lutte contre l’échec et soient sincèrement convaincus qu’ils œuvrent pour la méritocratie. Mais on peut aussi penser que les arguments défendus soient difficilement entendables par une autre partie des enseignants qui ont le sentiment que le travail qu’ils effectuent est tout aussi estimable que celui des premiers et mérite aussi des compensations.
Maryline Baumard dans le Monde parle de “schizophrénie de l'école française ”. Elle montre la tension à l’œuvre : “La France a évidemment besoin de continuer à former une élite. Si elle lui donnait le goût de la création, de l'invention, ce serait mieux encore… Mais elle doit aussi de toute urgence inverser les turbines de sa fabrique à cancres qui tourne à plein régime et accentue même les cadences d'année en année, selon PISA. Nos très mauvais élèves ne sont plus 16 % d'une génération comme en 2003, mais 22 %. La cinquième puissance mondiale peut-elle décemment abandonner un cinquième de sa jeunesse ?” Et elle poursuit “l'éducation nationale n'existe plus ! Fini l'unité d'antan. Il y a un système dual qui produit d'un côté des cancres, de l'autre des élites. ” [décidemment il y a un problème avec ce terme de “cancre”] Et elle poursuit : “La façade de la maison « Educ'Nat' » reste intacte et tente vaille que vaille de masquer ces différences entre profs… ou entre établissements. Mais, derrière le mur, les pièces ne se ressemblent pas. Subsistent en effet de très belles classes où l'on choie l'élite et des mansardes décrépies où l'on fabrique de l'échec, en particulier dans les territoires les plus ghettoïsés. Aujourd'hui, le coût d'un élève de classe préparatoire est de 15 000 euros annuels, celui d'un collégien 8 300 et d'un écolier 5 800… Or, pour qui la nation fait-elle un effort quand elle dépense plus pour ses prépas que pour ses collégiens ? Pour ses enfants bien nés. Ceux qui sont issus des milieux favorisés. 57 % des élèves de CPGE sont de milieux très favorisés, 11 % de milieux très défavorisés. A l'entrée au collège, les proportions sont inverses : 18 % des élèves sont en effet de milieux très aisés et 41 % de familles très défavorisées.
Soyons clairs, le problème de Peillon dans cet épisode, est surtout que dans un contexte de pénurie comme nous sommes en ce moment, la négociation n'est pas un jeu à somme non nulle “gagnant-gagnant". C'est au contraire un jeu à somme nulle : si certains gagnent un peu, d'autres perdent. Un peu et pas pour tous. Savoir choisir et arbitrer en fonction de valeurs (valoriser la lutte contre l'échec scolaire et la réussite de tous plutôt que la reproduction des élites) et pas uniquement sur une base électoraliste ou tacticienne c'est une compétence politique. Et même une vertu.
Et je rajouterai que tant qu'on aura pas clarifié les finalités de l'École française, on restera dans cette schizophrénie qui est aussi le révélateur de l'hétérogénéité (voire de l'éclatement) du monde enseignant.

Vastes programmes
«Il convient de repenser le collège unique car il est une étape essentielle de la scolarité obligatoire et un moment déterminant pour la poursuite des études.» Le ministre de l'Éducation a officiellement ouvert le dossier collège vendredi dernier , prometteur de débats tout aussi vifs que ceux sur les rythmes ou sur le métier enseignant.
Vincent Peillon a annoncé aussi ce vendredi 6 décembre la création de 4.000 postes dans les collèges pour des temps d'accompagnement permettant aux élèves de progresser à leur rythme. Il a annoncé également la suppression de la note de vie scolaire. Le ministre de l'Education nationale réunissait le Conseil supérieur de l'éducation (CSE, instance consultative qui rassemble syndicats d'enseignants, parents d'élèves, collectivités...) pour présenter les orientations données au Conseil supérieur des programmes (CSP), chargé de refondre les programmes de la maternelle pour la rentrée 2014 et du CP à la 3ème à partir de la rentrée 2015. Signalons que vous trouverez déjà mises en ligne ces lettres de mission du ministre au Conseil supérieur des programmes sur la refondation des programmes de l'école primaire et sur le socle commun.
A propos de la refonte des programmes , on peut pour clore cette (trop) longue chronique espérer que la fabrication de ces futurs programmes aille vraiment vers une logique curriculaire , c’est-à-dire une logique qui enferme moins dans des procédures et des indications strictes et qui donne de la souplesse aux enseignants pour mettre en œuvre des objectifs clairs. Un système qui conduise moins à cet écart délétère entre le prescrit et le réel et qui, au final, est difficile à vivre pour tous les professeurs car générateur d’effet pervers et de tensions : chez les enseignants et chez les élèves. En d’autres termes, un système moins rigide sur les modalités et plus ferme sur les finalités. Et qui ne laisse personne sur le bord de la route.
Utopie ? Oui, peut-être mais les utopies sont aussi fondatrices et porteuses d’espoir et d’action. On ne pouvait finir autrement cette chronique cette semaine que par cette citation : "Education is the most powerful weapon which you can use to change the world." (l’éducation est l’arme la plus puissante que vous pouvez utiliser pour changer le monde).
Nelson Mandela (18.07.1918-05.12.2013)

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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