mercredi, avril 29, 2015

Collègues malgré tout



Faites l'expérience... 
 Face à un collègue qui pérore en salle des profs en prenant tout le monde à témoin sur le "niveau-qui-baisse" ou les "pédagogos" et qui pense qu'il exprime un avis partagé par tous, dites simplement “je ne suis pas d'accord avec toi" ou mieux encore "tes propos me choquent". 
Vous verrez son étonnement et sa difficulté à admettre que son avis ne puisse pas être partagé par tous. 
 Ainsi, juste avant les vacances, face à un collègue qui s'indignait des attaques contre les disciplines et les “gens des IUFM", responsables de tous ces "délires" et qui ne sont plus dans les classes depuis longtemps et qui concluait face à l'idée même de réforme par un bras d'honneur, je lui ai répondu que je personnifiais tout ce qu'il venait de rejeter : j'étais plutôt pour la réforme, je travaillais à l'ESPÉ en temps partagé et on pouvait me cataloguer comme “pédago". Il est resté bouché bée quelques instants avant de dire, embêté,  “oui, mais toi c'est pas pareil...” 
Il y a toujours un mythe, me semble t-il, d'une profession unie ("tous ensemble, tous ensemble..") et avec des idées semblables. Et une vraie difficulté à penser la diversité du métier et la “dispute” . Quand parle t-on métier et manière de faire dans les salles des profs ? 

C'est aussi avec cette difficulté à penser la diversité et la contradiction, je trouve, qu'il faut interpréter les réactions sur les réseaux sociaux de la part de certains opposants à la réforme visant à renvoyer ses partisans à une sorte d'extériorité. Les partisans de la réforme ne seraient pas "sur le terrain", ils ne seraient pas dans les classes... 
Ce procès en légitimité est particulièrement vif notamment à l'égard de certains syndicalistes (déchargés de cours). Il est curieusement absent pour les intellectuels et éditorialistes opposés à la réforme !

Dans un tel contexte, celui qui ne pense pas et n'agit pas comme la “norme" (supposée) de la salle des profs l'impose est considéré comme un déviant. 
Une norme qu'il faut questionner parce que c'est souvent le silence qui est opposé à ces déclarations péremptoires. Un silence qui signifie plutôt qu'on ne veut pas rentrer dans le conflit plus qu'un assentiment. J'ai en tête des récits de collègues qui voulaient innover ou travailler différemment et qui se sont trouvés confrontés à une pression sociale très forte de la part de leurs collègues à la limite du harcèlement. 
Et si je n'exagère pas je ne généralise pas non plus, heureusement ce n'est pas le cas partout mais cette difficulté à penser la diversité est réelle. 

Pour finir, et faire le lien avec ce qui se passe aujourd'hui dans les réseaux sociaux, je dirais que, trop souvent, nos bons vieux réflexes très français fondés sur une culture du conflit nous amènent à penser “camp contre camp" là où les espaces de dialogues et de “disputes” professionnelles pourraient permettre un dialogue constructif et un peu plus serein.

Car nous sommes collègues, malgré tout... 


 "Le contraire d'une vérité n'est pas une erreur mais une vérité contraire" Blaise Pascal



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dimanche, avril 26, 2015

Bloc-Notes de la semaine du 20 au 26 avril 2015


- Réforme du collège – Décryptage : de l’explicite... – …à l’implicite... - .

Le bloc notes aurait pu être encore plus long ! On aurait pu parler de plein d’autres choses encore : du débat sur le collège dans les réseaux sociaux, du “jargon”, des contenus, des colonies de vacances...
Plein de sujets délaissés au profit d’une analyse sur la réforme du collège. On essaiera en particulier de se livrer à un décryptage des enjeux explicites et implicites qui se jouent autour de ce projet.


Réforme du Collège
Le débat sur la réforme du collège fait rage. Et il se double d’un débat sur les contenus enseignés à partir des projets présentés par le Conseil Supérieur des Programmes.
La Ministre de l’Éducation fait face à une opposition multiple y compris venant de son propre camp. Et les critiques semblent se succéder avec à chaque jour un nouveau sujet de polémique. Les revues de presse des jours précédents en ont rendu compte. On a vu d’abord monter au créneau les défenseurs des langues de l’antiquité (latin et grec) qui se sont fortement mobilisés et ont pu obtenir quelques assurances et concessions. Ensuite, c’est l’enseignement de l’allemand qui a été l’objet de toutes les attentions avec même le renfort d’un ex-premier ministre (et ex prof d’allemand) et la crainte d’un conflit diplomatique avec l’Allemagne (!). L’enseignement de l’Histoire est aussi l’objet de nombreux débats. Dans le climat délétère du moment, on s’alarme même d’un “enseignement de l’Islam” obligatoire... Dernièrement, on vient de publier une nouvelle tribune, cette fois ci pour alerter sur la disparition du russe. Après Mme Merkel, va t-on voir Wladimir Poutine s’immiscer dans le débat sur le collège ? Bref, tout le monde semble s’alarmer, le “politique” s’en mêle et personne ne fait dans la nuance à commencer par les médias eux mêmes qui regorgent de tribunes incendiaires et de reportages trop souvent peu nuancés. Le déclinisme a de beaux jours devant lui et tout aussi inquiétant, on voit resurgir avec force les attaques contre ceux qui sont qualifiés de “pédagogistes”, forcément délirants, nécessairement coupés du terrain, jargonnants (nous y reviendrons dans un autre billet) et destructeurs de notre belle école que tout le monde nous envie...
Pendant ce temps, les syndicats enseignants hostiles à la réforme préparent la grève et les manifestations du 19 mai prochain et sont à l’offensive avec des argumentaires prêts à l’emploi et une mobilisation concertée et excessive sur les réseaux sociaux . De l’autre “côté”, on va trouver aussi une mobilisation pour expliquer la réforme. D’abord sur le site du Miistère mais aussi sur plusieurs sites syndicaux (UNSA ou SGEN-CFDT ). Sur le plan politique, le soutien peut être trouvé aussi dans un communiqué d’EELV et une tribune collective parue dans Libération et signée par Patrick Bloche et ses collègues socialistes de la Commission des Affaires culturelles et de l’Education de l’Assemblée nationale.


Décryptage : de l’explicite...
Pour comprendre la teneur du conflit, il faut d’abord partir des raisons formulées explicitement (dans le communiqué commun) mais aussi essayer d’aller plus loin pour comprendre la virulence du débat.
Le communiqué commun cite comme principale raison que la réforme est « fondée sur l’autonomie des établissements et la multiplication des hiérarchies intermédiaires sous l’autorité du chef d’établissement » et le texte ajoute que « Sans répondre aux véritables besoins du collège, cette réforme ne ferait en outre, si elle était mise en œuvre en 2016, qu’engendrer davantage d’inégalités entre les élèves, aggraver les conditions de travail des personnels, mettre en concurrence personnels, disciplines et établissements ». EPI c’est tout ? On notera que ce communiqué commun ne dit rien en tant que tel sur l’interdisciplinarité et les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI). Pourtant c’est objectivement, là aussi un sujet de conflit. On reproche à ces enseignements (15% de l’emploi du temps) de se faire au détriment des disciplines et d’imposer une démarche aux enseignants contre la liberté pédagogique. La troisième raison, c’est bien sûr celle de la “menace” contre certains enseignements que nous évoquions plus haut : le latin et le grec, l’allemand et les autres langues hormis l’espagnol et l’anglais. Une quatrième raison est également évoquée. C’est celle de la précipitation de la réforme prévue pour 2016 et avec, disent ses opposants, un manque de concertation en amont. On pourrait rajouter à cette liste un cinquième motif de mécontentement avec les nouveaux programmes. Mais on s’éloigne du seul sujet du collège.
Ce sont donc les raisons explicites du conflit. On peut revenir sur certains points.
En ce qui concerne l’autonomie des établissements vue comme un danger de mise en concurrence, j’ai déjà longuement développé une analyse dans un précédent bloc-notes. On peut simplement rajouter qu’il y a de quoi être surpris (surtout de la part de syndicats) par le manque de confiance en l'action collective que semble exprimer un refus qui s'appuie de ce qu'on résume un peu rapidement par “autonomie des chefs d'établissements" alors qu'on pourrait parler de liberté d'action et de responsabilisation des équipes pédagogiques.
Sur l’interdisciplinarité, là aussi, la critique est multiple et montre bien que le front du refus est hétérogène (c’est peut être aussi pour cela que ce n’est pas mentionné explicitement dans le communiqué commun). Chez certains, on nous dit que “ça se fait déjà” mais on refuse aussi ce qui est vécu comme une soustraction aux horaires disciplinaires. Chez d’autres (ou les mêmes) on se place sur un plan didactique en considérant qu’il faudrait d’abord s’assurer des “fondamentaux” avant de commencer à croiser des disciplines et que, donc, les élèves sont trop jeunes pour ça. On oublie alors que l’approche pluridisciplinaire est, de fait, pratiquée au Primaire et que cela n’empêche pas d’apprendre bien au contraire. D’une manière plus générale, cette “pédagogie des préalables” semble oublier que pour créer du sens et de la motivation, il peut être utile de partir de situations complexes qui ne sont pas réductibles à une seule discipline. Mais cela suppose ensuite des apports disciplinaires solides et bien maitrisés pour nourrir les apprentissages. Loin d’être un “moins”, l’interdisciplinarité est alors un “plus” et n’est en rien une remise en cause des disciplines, bien au contraire. C’est aussi l’occasion de mieux construire des compétences en partie transversales et d’amener les enseignants à plus encore collaborer et faire un travail d’équipe.
La crainte de voir certains enseignements menacés est... une crainte... Pas une certitude (sauf à lire l’avenir dans une boule de cristal). On a ici deux versions qui s’affrontent. Celles du Ministère et celles de certains syndicats et associations de spécialistes. On se situe ici dans une logique double qui est à la fois celle de la défense des conditions de travail sachant que le risque de voir le nombre d’élèves par classe augmenter est réel et une logique plus complexe et honorable que je qualifierai de “messianisme disciplinaire” : chaque enseignant (ou presque) est convaincu que sa discipline est un apport essentiel et incontournable à la construction de la culture de chaque élève...
Sur la question des délais et de savoir si 2016 c’est trop court, un seul regard sur le calendrier électoral nous apprend que l’année 2017 suit 2016... C’est donc maintenant ou jamais... Et réclamer un délai supplémentaire revient en fait à reporter la réforme aux calendes... grecques...

…à l’implicite...
Pour expliquer une telle virulence, il faut peut-être aller au delà des raisons objectives et explicites. Même si le terrain est miné et qu'on ne manquera pas de m’accuser de sur-interpréter ou de me livrer à du “mentalisme”...
D’abord il faut constater que, mine de rien, cette “petite” réforme pose quand même des questions qui fâchent et appuie là où ça fait mal (la preuve !). En effet, derrière tout cela, on retrouve des conceptions différentes du métier d’enseignement et de la définition de son identité professionnelle. On l’a souvent écrit ici même, pour beaucoup d’enseignants du secondaire, l’identité professionnelle se définit par la discipline d’enseignement (le SNES a produit un clip très intéressant à ce sujet). Cela peut être très structurant et positif car cela contribue à construire une réflexion sur la science et sur sa pratique professionnelle. Mais le risque est double. D’abord celui de tomber dans le “messianisme disciplinaire” décrit plus haut : “hors de ma discipline point de salut !”. Et surtout cela amène à considérer comme secondaires toutes les autres dimensions du métier d’enseignant : les travaux interdisciplinaires, l’accompagnement et tout ce qui a trait à la vie de la classe. En particulier, l’interdisciplinarité : c’est “pour de faux”. Ce n’est pas le cas de tous les enseignants évidemment et ces éléments d’analyse peuvent apparaitre comme réducteurs. Mais il me semble utile de les prendre en compte pour expliquer une partie de la fronde actuelle et surtout la virulence de certaines réactions.
Pour continuer dans la même veine du décryptage de l’implicite, il faut aussi revenir sur la conception individualiste du métier d’enseignant. La co-intervention, le travail en équipe ne sont pas des choses aussi fréquentes que cela. Et cela est souvent/quelquefois vécu comme un regard intrusif dans l’intimité de la classe. Une réforme qui tend à “imposer” cela (même si c’est pour 15 à 20% du temps) peut être alors mal ressentie d’autant plus qu’elle se heurte aussi à une culture anti-hiérarchique assez forte qui voit le supérieur comme une menace à sa liberté.
Bien sûr, il ne s’agit pas avec ces quelques remarques de tomber dans une sorte de psychologie sommaire de l’enseignant. Il convient de rappeler que nous sommes tous différents avec des histoires et des rapports au métier distincts. Mais surtout, il ne faut pas oublier que ces caractéristiques sont largement le produit d’une construction et d’un système. Elles sont le produit du mode de recrutement, des concours et de la formation initiale, de la rémunération... Elles sont renforcées par un système qui jusque là a souvent été une structure bureaucratique et infantilisante.
Et puis, les enseignants ne sont guère différents du reste de la société (même si certains le croient !). Et les réactions à la réforme montrent les limites d’un changement de système. Comme le soulignent plusieurs articles et en particulier Libération ou Louise Tourret dans Slate.fr Najat Vallaud-Belkacem s’attaque (un peu) aux filières dites d’excellence, qui garantissent à certains enfants (et à leurs parents) d’être dans «la meilleure classe» du collège. Bien sûr, on trouvera des exemples réels et incontestables pour montrer que non, tel ou tel enseignement n’est pas élitiste. Mais comme l’écrit Louise Tourret : “au vu des résultats globaux de l'école française, est-ce vraiment sur l'allemand et les langues anciennes qu'il faut porter son attention? Si les moyens ne sont pas extensibles à l'infini, pourquoi ne pas les concentrer davantage sur les élèves en difficulté? ou du moins sur les pédagogies qui permettent de réduire les inégalités?
C’est l’impensé de la réforme. Derrière les critiques qui s’indignent que l’on remette en question ces filières d’excellence (alors qu’on offre l’enseignement des langues à tous), derrière ceux qui crient au “nivellement par le bas”, on a le sentiment qu’il y a des choses qui ne sont pas dites clairement. Tout le monde vous dira bien sûr qu’il souhaite la réussite de tous les élèves. A commencer par nos intellectuels et nos éditorialistes : mais comment critiquer un système qui vous fait réussir ? Comment peuvent-ils penser la difficulté scolaire ? Les plus démunis sont-ils ceux à qui on offre des tribunes ? En fait, on a l’impression que notre société, notre école est “shootée” à l’élitisme républicain et à la sélection. Avec une “préférence pour l’inégalité” pour reprendre le titre du dernier livre de François Dubet . Car, ne l’oublions pas alors que le débat semble s’embourber, ce n’est pas comme si notre École allait bien ! N’ayons pas la mémoire courte et ayons le sens des priorités.
C’est finalement cette urgence qu’on retrouve dans cette interview surprenante par sa radicalité et sa franchise de Najat Vallaud-Belkacem pour Le Point le 20 avril 2015 : “Tout le monde est d'accord pour déplorer les faibles résultats et les inégalités qui se creusent au collège. Mais lorsqu'il s'agit d'offrir à tous les collégiens les mêmes perspectives de réussite et donc de tirer tout le monde vers le haut et pas seulement quelques-uns, on nous parle systématiquement de "nivellement par le bas". Alors, oui, ces débats le confirment une fois de plus : il y a bien une différence essentielle entre les progressistes et les conservateurs. Les premiers combattent les inégalités quand les seconds en théorisent la nécessité. Ce qui me guide, moi, c'est le souci de démocratisation de la réussite. Je ne me satisfais pas qu'un élève sur quatre ne maîtrise pas les compétences attendues en français à la fin du collège. Je ne me satisfais pas que la corrélation entre le milieu socio-économique et la performance des élèves soit bien plus marquée chez nous que dans la plupart des autres pays de l'OCDE. [...] Ce qui est frappant, c'est que ce débat sérieux et profond - élitisme dynastique versus élitisme républicain qui suppose qu'on rebatte vraiment les cartes en offrant de mêmes chances de réussite à chacun - n'est jamais mené de façon franche, en tombant les masques. Les défenseurs d'un système inégalitaire et de reproduction sociale ne vous le diront jamais frontalement, sans doute parce qu'ils perçoivent ce que leur position peut avoir d'intenable dans un pays amoureux d'égalité. Alors, ils recourent à une stratégie désormais bien rodée : multiplier les contre-vérités pour embrouiller les esprits et faire douter de la réforme. Il suffit de la lire pour dégonfler leurs accusations, mais ils savent pouvoir compter sur le fait que peu prennent malheureusement le temps de le faire.

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot


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dimanche, avril 19, 2015

Bloc Notes de la semaine du 13 au 19 avril 2015





- Résistances - Inertie- .



Un bloc notes sommaire de début de vacances... Avec toujours les résistances à la réforme du Collège qui viennent non seulement d’une partie du milieu enseignant mais aussi de certains intellectuels et hommes politiques. Et toujours la même question : comment dépasser les blocages ?







Résistances
C’est donc le 19 mai prochain que l'intersyndicale FSU, FO, SNALC, CGT et Sud appelle les enseignants à la grève pour s'opposer à la réforme du collège. Initialement, le SNALC appelait pour le 13 mai, il s’est donc rallié à la proposition des autres syndicats. Selon tous ces syndicats, ce projet est «fondé sur l'autonomie des établissements et la multiplication des hiérarchies intermédiaires sous l'autorité du chef d'établissement» et une «mise en concurrence» entre les différentes disciplines, enseignants et établissements. Ils appellent à “la reprise de discussions sur de nouvelles bases pour la réussite de tous les élèves.”.
En dehors de l’action syndicale, il faut noter aussi que la réforme suscite des analyses d’éditorialistes et d’intellectuels. Bien souvent ceux-ci n’ont pas lu le projet dans le détail et en restent à des généralités et quelques présupposés. Comme ce sont d’anciens bons élèves et qu’ils analysent l’École par rapport à ce qu’ils ont eux-mêmes connus, c’est bien sûr la supposée “disparition” des langues anciennes qui les occupent . On peut ranger dans cette catégorie, l’analyse de Régis Debray dans Le JDD, une position qu’il reprend dans un débat avec Najat Vallaud-Belkacem pour L’Obs . Dans le même genre, on trouvera un éditorial de Roger-Pol Droit dans Les Échos qui prône le retour aux “Fondamentaux”.
Dominique Seux, l’éditorialiste des Échos s’en prend plutôt aux classes européennes et aux classes bi-langues. Et il prétend que leur disparition poussera les “bons élèves” vers l’enseignement privé. On peut quand même rappeler que la réforme s'applique aussi à l'enseignement privé, mais cela dit, le raisonnement de Seux peut être entendu à un autre niveau. Il part en effet d’un constat que les Français expriment un certain refus de la mixité sociale et un goût pour la dimension sélective de l'École. Ils pouvaient l'exprimer à travers l'école publique par le biais des classes “élitistes”. S'ils ne peuvent plus le faire ainsi, ils exprimeront cette “préférence pour l'inégalité (comme le dit François Dubet) en allant là où cette sélection sociale s'opère par l'argent. C'est-à-dire dans le privé. Au final, le raisonnement de Seux est très pessimiste sur la nature humaine et sur la capacité de nos concitoyens à penser et faire advenir une société moins inégale.
Comme nous le dit Le Monde les politiques font aussi entendre leur voix. Cela a été le cas tout d’abord de l’ex-premier ministre (et ex-enseignant d’allemand) Jean-Marc Ayrault, qui a fait part de son inquiétude à Najat Vallaud-Belkacem à propos de l’enseignement de l’allemand. La ministre lui a d’ailleurs répondu depuis . Toujours à propos de l’enseignement de l’allemand, une soixantaine d’élus membres du groupe d’amitié France-Allemagne à l’Assemblée nationale, ont interpellé la ministre par écrit, le 16 avril. « Pourquoi mettre un terme à un dispositif qui a fait ses preuves sur l’ensemble de notre territoire, en zones rurales et urbaines, et ce jusque dans les zones d’éducation prioritaire, rassemblant des élèves motivés, issus de tous les milieux sociaux ? », l’interrogent-ils. Outre-Rhin aussi, la presse et les milieux politiques ont manifesté des inquiétudes.
La réforme du collège attaquée de toutes parts titre Les Échos... Et il est vrai que cette réforme affronte de nombreuses résistances. Mais, si l’on en croit la journaliste Marie-Christine Corbier, malgré la tempête, on assure à l’Elysée que « c’est une excellente réforme » et que « le président en est à l’origine». Jugeant les réticences « malheureusement normales », un haut responsable insiste : « On ne peut pas dire qu’il faut réformer la France et baisser les bras au premier blocage. C’est une réforme pertinente. Si on donne un signe de faiblesse, c’est fini.». Cette affirmation empreinte de fermeté et de volontarisme aurait plus de poids si le gouvernement n’avait pas déjà plié face à de nombreuses pressions et menaces de blocages. On peut malgré tout espérer que la réforme aille à son terme. Mais on sait aussi, qu’en France, il y a une différence importante entre le prescrit et le réel. Et que la force d’inertie est très puissante.

Inertie
Cette réforme, nous ne l’appliquerons pas ! nous ferons de la résistance passive en attendant un nouveau ministre, une nouvelle réforme. Nous avons l'habitude ! Seuls quelques syndicats, dits réformistes, c'est à dire fossoyeurs de l'École sont pour. À quand 200 000 profs dans la rue pour que le gouvernement comprenne ?”. Lorsqu’on lit ce type de réaction en commentaire d’un article du Monde sur les nouveaux programmes, on en vient à se demander si certains enseignants se sentent vraiment “fonctionnaires”. On peut se dire que ce ne sont que quelques commentaires extrêmes en bas d’une page web, mais on trouve aussi de tels propos chez les participants à la conférence de presse organisée par la Cnarela (Coordination Nationale des Associations Régionales des Enseignants de Langues Anciennes) et d'autres associations sur la réforme du collège le 8 avril en Sorbonne. François Martin, le vice-président de la Cnarela déclarait lors de ce qui tenait plus du meeting que du point presse : "Il faut tenir au moins deux ans" ...
Bien sûr, il ne faudrait pas conclure de cette citation que tous ceux qui s’opposent à cette réforme sont sur cette même posture extrême. Mais cela pose plusieurs questions.
D’abord cela nous interroge sur la force d’inertie du système. Les exemples sont nombreux de dispositifs dans l’éducation nationale qui ont été détournés. Comment dépasser ce sentiment qu’ont certains enseignants d’être imperméables à toute réforme ? Quand la liberté pédagogique permet d'inventer et de créer collectivement, c'est un formidable levier. Mais lorsqu'elle devient un refuge pour vivre son métier sur un mode strictement individuel et refuser le moindre changement vu comme des “injonctions", c'est un dévoiement...
Ensuite, cela nous montre bien que l’essentiel du travail du politique mais aussi de tous ceux qui pensent que cette réforme est positive même si elle est améliorable et modeste, va être un travail de conviction. Il ne faut certes pas se poser en “donneur de leçons”, mais plutôt montrer que la réforme s’appuie sur des pratiques déjà existantes. Il faut aussi montrer que cette réforme offre des marges de manœuvre dont chacun peut se saisir. Si on voit dans ce projet plus de promesses d'évolution que de blocage, on pourrait commencer à avancer en se posant la question : comment s'y prendre pour s'appuyer sur ce qui permet des évolutions ? Des réformes sont possibles dès lors que l'on prend en compte la réalité du travail dans sa complexité et ses contradictions et que l'on part de l'idée que chacun a envie d’améliorer le système dans lequel il travaille du mieux qu’il peut...
En guise de réponse à cette question, on peut citer un extrait d’un billet de blog de Mara Goyet sur Le Monde : “Réussir cette réforme va donc nous demander beaucoup d’énergie. Pas mal d'enthousiasme (je ne sais pas si vous avez remarqué mais ce n'est pas trop l'ambiance actuelle). Et surtout, une immense exigence. Ça va nous demander, en matière de culture, de savoir, de ferveur d'être mille fois plus exigeants que J. de Romilly, Alain Finkielkraut et Aulu-Gelle réunis. Ça va nous demander aussi d'être plus inventifs, imaginatifs, attentifs, coopératifs que mille experts en pédagogie. Pour que ça marche, ça va donc nous demander de sortir des oppositions de base, des guéguerres intestines, des sentiers battus, de payer un peu de sa personne (ne pas être trop autoritaire avec ses collègues, vaste problème de l'interdisciplinarité qui vire souvent au combat des chefs, sortir de la routine, ne pas faire différent pour faire différent, changer ses manières de faire, garder ses exigences, avoir de l'imagination, prendre au sérieux l'autonomie qu'on nous confère, garder le cap, trouver des projets non lénifiants, éviter les trucs moralisateurs faciles, etc.). On l'aura compris, ça va nous demander BEAUCOUP. Mais, en prenant la réforme au sérieux, en s'empêchant de penser que, fatalement, ça va être bâclé, mal pensé, au rabais (même si, pour tout dire, je crains que, fatalement...), en se l'appropriant (puisqu'il y a un consensus pour dire que le collège tel qu'il est ne fonctionne pas), en n'étant pas déprimé, désabusé d'avance (il y a pourtant de quoi, on voit passer tellement de conneries avec les années), bref, en en faisant le hold-up plutôt qu'en la subissant avec amertume et aigreur, j'ose espérer qu'on pourrait parvenir à en faire quelque chose de bien. De vraiment bien. Si, du moins, on ne pense pas que tout est foutu (dans ce cas, c'est mieux de faire un autre métier, l'accompagnement en soins palliatifs est une meilleure voie professionnelle).

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot


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dimanche, avril 12, 2015

Bloc-Notes de la semaine du 6 au 12 avril 2015





- Collège - Calendrier - Accompagnement - Calculatrices - .



Le bloc notes de la semaine revient sur les sujets de la semaine dernière : la réforme du Collège et le calendrier scolaire. Ils font partie des points traités par le Conseil Supérieur de l’Éducation (CSE) qui s’est tenue vendredi 10 avril.
Pour compléter, le tour d’horizon, on évoquera aussi un sondage sur l’accompagnement scolaire et la question des calculatrices au bac.



Collège
Le projet de réforme du collège était un des quarante-deux points à l’ordre du jour du conseil supérieur de l’éducation interminable du vendredi 10 avril. Heureusement le collège était un des premiers points traités. Après une discussion somme toute assez courte, le projet a été adopté avec 52 voix pour (dont UNSA, CFDT, FCPE, UNL, UNEF, Ligue de l’enseignement,..), 25 contre (SNALC, FSU, FO, CGT, Sud) et 1 abstention (PEEP). La ministre s’en est félicité dans un “point presse” dès le vote effectué. Sur le site du ministère, on trouvera une présentation très complète du projet qui doit se mettre en place à la rentrée 2016. On y présente des exemples d’emplois du temps et on y annonce notamment un plan de formation conséquent ainsi que 4000 créations de postes pour cette réforme.
Cela veut-il dire que cela clôt l’épisode “collège” dans l’actualité éducative ? Loin de là. Rappelons qu’une grève est toujours à l’agenda de plusieurs syndicats le 13 mai prochain. Et si on en juge par les réactions très vives à mon bloc-notes de la semaine dernière, les esprits sont très échauffés ! Avec des anathèmes et des attaques personnelles qui sont excessives. On aurait envie de rappeler aux protagonistes de ces querelles amplifiées par les réseaux sociaux et l’escalade verbale qui en découle, qu’il faudrait peut-être distinguer les motifs de conflit. “Ennemi”, “adversaire”, “concurrent”... ne sont pas synonymes et ne devraient pas être confondus dans une rhétorique excessive et indigne. Et on devrait réserver le premier à des causes qui en valent la peine.
"Si on se préoccupe trop de l'achèvement des choses, on n'entreprendrai jamais rien." Cette citation de François 1er peut convenir à un grand nombre de situations dans une société française marquée par l’accumulation des préalables. J’ai souvent écrit qu’en France nous n’avons pas une culture du “work in progress” avec une force d’inertie importante . Et cela se double d’ailleurs d’une forme de prophétie auto-réalisatrice pessimiste. Si l’on croit que ça ne va pas marcher ou que ça ne va rien changer, il y a plus de chances que ce soit cela qui se produise... L’enjeu pour la suite de cette réforme va donc être de déjouer ces prédictions et ces freinages. Et de proposer des pistes pour avancer.
A quelles conditions ? D’abord s’appuyer sur l’existant et les expériences déjà menées. Le journal de France 2 a présenté vendredi 10 avril un reportage sur le collège Clisthène de Bordeaux. Je ne sais pas si l'expression “le collège qui a inspiré la réforme” (utilisée en titre) est la meilleure car elle risque de faire passer nos amis de Clisthène pour des modèles et des donneurs de leçons qui auraient trouvé LA solution. Or, ce sont avant tout des collègues qui cherchent... et qui expérimentent DES solutions, les évaluent (avec l’aide de chercheurs qui jouent le rôle d’“amis critiques”) Ce sont des enseignants dont le travail montre simplement qu'il y a plusieurs manières de faire qui sont possibles...
Il ne faudrait pas que cet esprit de recherche que la grande majorité des enseignants a en partage soit annihilé par des positions de principe et des postures qui relèvent plus, pour l’essentiel, du politique que du pédagogique.
S’appuyer sur l’existant, sur les recherches en cours, pour améliorer plus que pour opposer, c’est donc possible. C’est ce qu’on retrouve sur le site des Cahiers Pédagogiques où une page compile des textes de réflexion et des récits de pratiques. Mais ce n’est pas exclusif. Par exemple, le SNES a porté toute une réflexion très intéressante sur les “objets riches” qui seraient porteurs d’interdisciplinarité. Pourquoi cela serait-il incompatible avec le travail sur les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) ? Pourquoi ces travaux ne nourriraient-ils pas aussi la préparation de la rentrée 2016 ?
Il y a évidemment d’autres conditions pour que ça marche. Pour Éric Charbonnier, expert auprès de l’OCDE interviewé par Le Figaro La vraie question, c’est la formation des enseignants”. Et on a envie de rajouter que cette formation continue doit être surtout une formation “sur site”, dans les établissements, au plus près des besoins et des spécificités propres au collège.
On en vient alors à la question de l’autonomie des établissements qui apparait comme un épouvantail pour certains. En tant qu’observateur et acteur engagé, j'ai toujours du mal à comprendre comment on concilie un discours qui ne cesse de dire qu'il faut faire confiance aux enseignants et à leur expertise et en même temps rejeter l'"autonomie" (le terme est polysémique mais je n'en ai pas d'autres). Qu'est-ce à dire ? On ne se fait pas confiance à nous mêmes ? A notre capacité d'organisation collective ? Pourquoi, là encore dans une sorte de prophétie auto-réalisatrice pessimiste, penser que la marge de manoeuvre conduirait inévitablement à la “foire d’empoigne”
Cet appel à se saisir des leviers qui nous sont offerts, on le retrouve dans l’adresse des militants du CRAP-Cahiers Pédagogiques à leurs collègues enseignants : “Bref, on nous propose de nous emparer davantage de marges de manœuvre, d’inventer de nouveaux dispositifs, de chercher ensemble à donner plus de sens aux apprentissages proposés aux élèves, d’abandonner la rigidité d’un fonctionnement trop bureaucratique au profit d’une organisation plus collective, plus mobilisatrice de tous les acteurs, plus stimulante. A nous de travailler avec les chefs d’établissement et le conseil pédagogique, pour être à la hauteur de ces nouveaux défis en termes de mise en œuvre. A l’institution d’organiser une vraie formation-accompagnement et des formes de mutualisation des pratiques. A nous de demander aux inspecteurs d’être des impulseurs, dans la confiance et la patience, car ces changements doivent s’inscrire dans la durée. A nous d’expliquer aux parents et aux élèves tout ce qu’ils auront à gagner à cette réforme qui, même si elle aurait pu être plus ambitieuse encore, va dans le sens d’une école plus juste et plus efficace.

Calendrier (et EMC)
On pourra consulter le storify” du déroulement du CSE pour faire comme si on y était. Après le collège, il y a eu d’autres points à l’ordre du jour et en particulier un autre gros morceau : le calendrier scolaire.
On a déjà dit beaucoup de choses sur ce calendrier dans notre bloc-notes de la semaine dernière. Durant le CSE il a été affirmé que "Le calendrier scolaire c'est celui des élèves, pas celui des enseignants" mais c’est aussi et surtout celui du tourisme et en particulier des stations de ski pour qui les vacances de printemps ont été avancées.
L’arrêté a fait l’objet d’un vote négatif avec 48 voix contre et 14 voix pour et 8 abstentions. A noter qu’un amendement proposant une pré-rentrée des enseignants en septembre a été lui aussi rejeté.
Ce qu’il faut surtout retenir c’est que malgré le vote négatif du CSE (qui n’est que consultatif), le ministère a indiqué que l’arrêté sur les vacances scolaires s’appliquerait. En d’autres termes, dans ce cas précis, on ne tiendra pas compte de l’avis du CSE. Même si, il a été aussi voté la création d'une commission spécialisée de réflexion sur le calendrier scolaire.
Le CSE a aussi examiné les programmes de l’enseignement morale et civique . L'EMC sera mise en place pour tous les élèves à la rentrée 2015. À la place de l'Education Civique au Collège et de l’ECJS au lycée.Le site VousNousIls nous rappelle les grandes lignes de ce programme. Le projet de programmes d’enseignement moral et civique pour les cycles 2, 3 et 4 prévoit de mettre l’accent sur la transmission des valeurs et des normes de la Constitution et de la Déclaration des droits de l’homme, à travers quatre “cultures” : la sensibilité (soi et les autres), la règle et le droit (“des principes pour vivre avec les autres”), le jugement (“penser par soi-même et avec les autres”) et l’engagement (“agir individuellement et collectivement”). De son côté, le projet de programme d’EMC pour le lycée propose une progression pédagogique offrant à chaque niveau une logique directrice : “la personne et l’Etat de droit” et “égalité et discrimination” en classe de seconde ; “exercer sa citoyenneté dans la République française et l’Union européenne” et “les enjeux moraux et civiques de la société de l’information” en première ; “pluralisme des croyances et laïcité” et “biologie, éthique, société et environnement” en terminale. Au lycée, quatre types de compétences sont évalués : “identifier les valeurs éthiques et les principes civiques en jeu”, “mobiliser les connaissances exigibles”, “développer l’expression personnelle, l’argumentation et le sens critique”, et “s’impliquer dans le travail en équipe.”
Le CSE a aussi débattu de la formation et du recrutement des formateurs académiques

accompagnement
Deux-tiers des actifs de 18 à 35 ans ont connu des difficultés pendant leur scolarité, mais seuls 20% ont bénéficié d'un accompagnement scolaire, selon un sondage Opinionway publié vendredi pour l'association ZUPdeCO qui organise du soutien scolaire bénévole.
Évidemment, un sondage est toujours à prendre avec précaution mais les informations qu’il donne nourrissent les débats en cours et notamment celui sur le collège. En effet, il montre que les difficultés ont été importantes pour 25% des sondés actuellement en emploi ou recherche d'emploi. Elles sont allées crescendo au fur et à mesure de leur scolarité: 21% les évoquent en primaire, puis le double au collège (40%) et 47% au lycée. Conséquences de ces difficultés, un redoublement pour 46%, une réorientation pour 24%, la mise en place d'un accompagnement scolaire pour seulement 20% (hors accompagnement des parents), un changement d'établissement pour 14% et une sortie du système scolaire pour 13%.

Calculatrices
Et la palme du titre le plus nul revient à La Croix avec “Baccalauréat, l’éducation nationale s’adapte aux nouvelles technologies”. Parce qu’à la lecture, on se dit que c’est même tout l’inverse qui est en train de se produire. En effet on apprend que pour empêcher les candidats au baccalauréat de tricher à l’aide de leur calculatrice, seuls des modèles précis de calculatrices seront autorisés à partir de 2018.
Incroyable ! en 2015, L'éducation nationale découvre qu'il est possible de rentrer ses cours dans une calculatrice graphique... En 2018, les lycéens qui auraient programmé des antisèches dans leur calculatrice ne pourront plus les consulter. Ils auront le choix entre deux types de machines : une calculatrice classique, plate et non programmable, ou une programmable disposant d’un « mode examen ». Une fois ce mode activé, il devient impossible d’accéder à la mémoire interne de l’appareil. Un signal lumineux clignote sur la tranche haute de la calculatrice, signifiant ainsi au surveillant que le candidat n’est pas en train de regarder une formule ou un théorème enregistré. Le « mode examen » bloque également la transmission de données à distance par wi-fi et Bluetooth. Cette note du ministère met un terme au flou juridique qui existait jusqu’alors. En effet, la circulaire de 1999 qui autorise l’utilisation des calculatrices au baccalauréat n’interdisait pas explicitement au candidat de consulter pendant l’examen des formules enregistrées.
Certains dénoncent cette mesure parce qu’elle interdira la revente des calculatrices et accroitrait les inégalités. Elle constituera aussi une aubaine pour les fabricants . Et puis surtout on se lance dans une sorte de “course à l’armement” avec très vite l’apparition de moyens de contourner ce dispositif.
Et si on en profitait pour réfléchir surtout à de nouvelles modalités d’examen? Des situations où un recueil de formules serait fourni et où on évaluerait surtout la capacité du candidat à les utiliser plus qu’à les mémoriser. Pendant ce temps là, depuis 2010, au Danemark , des lycéens passent le bac avec accès à Internet. Les examens "sont faits pour tester les compétences. Les étudiants doivent utiliser la théorie et les méthodes ’...] plutôt que les répéter", expliquait alors le conseiller auprès du ministère de l'Education, chargé de la mise en œuvre et du suivi de l'usage d'internet lors des examens.
En quelque sorte un pari sur l’intelligence... Et si on faisait le même pari ?

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot


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samedi, avril 11, 2015

Audition au Sénat sur la perte des “repères républicains"




Je publie ici même le texte de mon intervention lors de mon audition jeudi 9 avril 2015 à 10h00 au Sénat devant la "Commission d'enquête sur le fonctionnement du service public de l'éducation, sur la perte de repères républicains que révèle la vie dans les établissements scolaires et sur les difficultés rencontrées par les enseignants dans l'exercice de leur profession"
La vidéo de ce propos liminaire est d’ores et déjà disponible sur le site du Sénat.  Tout comme la suite de l’audition avec les questions des Sénateurs et mes réponses.
Je savais en me rendant à cette convocation, que j’allais me retrouver dans un milieu plutôt hostile. Et mon petit discours d’ouverture le dit assez clairement et a pour objectif de faire entendre une parole qui dérange les certitudes et les préjugés de ceux qui ont pris l’initiative de cette commission et qui soit différente de ce qu’ils avaient pu entendre jusque là...
Toutefois, une remarque m’a sinon déstabilisé ou du moins surpris, c’est quand un sénateur assis confortablement dans son fauteuil a affirmé que j'étais  dans un "déni de la réalité" alors que j’enseigne depuis plus de trente ans en banlieue, que j’y habite et que je m’exprime en m’appuyant par ailleurs sur les observations d'un réseau de militants...
Je ne sais s’il faut en rire ou en pleurer...
PhW



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Mesdames et Messieurs les Sénateurs, merci de votre invitation.
Permettez moi tout d’abord de vous préciser d’où je parle. Je suis professeur (agrégé) de Sciences économiques et sociales depuis 33 ans. J’enseigne depuis 2002 au Lycée Jean-Baptiste Corot à Savigny sur Orge dans l’Essonne. C’est un très beau et très gros lycée (près de 2500 élèves) qui est caractérisé par une réelle mixité sociale. Il scolarise en effet des élèves venant principalement de cinq ou six communes : Savigny bien sûr mais aussi Viry-Chatillon, Grigny, Morsang , Villemoisson, Epinay sur Orge. Il se trouve que j’enseigne dans le lycée où j’ai été élève et dans la ville où je suis né et que j’habite également dans cette banlieue. J’en ai vu l’évolution et je pense en saisir la complexité et les enjeux. Je suis également depuis neuf ans, professeur en temps partagé à l’ESPÉ de Paris où je forme non  seulement les enseignants de SES mais aussi de manière plus transversale sur les thèmes de l’évaluation et de la gestion de classe. Enfin, je suis aussi un militant pédagogique. J’occupe depuis 2008 les fonctions de président du CRAP-Cahiers Pédagogiques (je quitterai ce poste en Octobre prochain), un mouvement qui réalise des actions de formation et surtout publie une revue (fondée en 1945), les “Cahiers Pédagogiques” qui combine des réflexions sur les pratiques des enseignants et les apports des chercheurs des sciences de l’éducation. C’est aussi dans le cadre de cette dimension militante que je tiens depuis 2004 un blog qui propose une revue de presse sur le thème de l’École et de l’éducation et mes réflexions sur ces sujets.
L’intitulé de votre commission d’enquête m’a interpelé et fait hésiter.  "Commission d'enquête sur le fonctionnement du service public de l'éducation, sur la perte de repères républicains que révèle la vie dans les établissements scolaires et sur les difficultés rencontrées par les enseignants dans l'exercice de leur profession". A tort ou à raison, j’y ai vu beaucoup de présupposés. La discussion qui suivra permettra peut-être de lever cette impression initiale. Je suis donc gêné par votre énoncé mais on m’a appris au cours de mes études que l’on pouvait discuter les termes du sujet et même le reformuler. C’est ce que je me propose de faire. Il me semble utile de discuter de la réalité ou de l’importance d’une éventuelle « perte de repères républicains » tout comme il convient d’analyser la nature des difficultés rencontrées par les enseignants. C’est aussi parce que j’ai l’optimisme de l’action que je proposerais une expression plus optimiste de notre problématique : « comment peut-on répondre dans les établissements scolaires aux nouveaux défis pour l’école de la République, et comment peut-on surmonter les difficultés que peuvent rencontrer les enseignants, en s’appuyant sur ce qui marche » !
Il faut aussi noter que si j’ai cru comprendre que l’expression clé était celle de « perte des valeurs républicains », plusieurs enseignants autour de moi, ont plutôt vu que la commission allait s’intéresser aux « difficultés rencontrées par les enseignants dans l’exercice de leur profession ». Et j’ai reçu plusieurs contributions spontanées de personnes qui souhaitaient évoquer cet aspect. La question des conditions de travail des enseignants est donc un sujet en soi.  Et même si je crois avoir compris que ce n’était pas le thème prioritaire de la commission, cela mériterait que cette question fasse aussi l’objet d’une réflexion de nos institutions.

La  « perte de repères républicains ».
Mais puisque c’est le thème essentiel, revenons sur la « perte de repères républicains »
Si, par là, on veut évoquer les incidents lors de la minute de silence et des commémorations et discussions dans les classes, je souhaiterais que l’on nuance et relativise leur importance. Il y a eu un effet lampadaire sur les quelques incidents qui se sont produits et qui ont été amplifiés par la presse. Dans l’établissement où j’enseigne et qui est pourtant concerné à plus d’un titre (Amedy Coulibaly est originaire de Grigny) il n’y a eu quasiment aucun incident : quelques tags et quelques objections dans les discussions. Et les remontées n’ont pas permis de conclure à une quelconque vague d’actes anti-républicains.
Si par la “perte de repères républicains”, on veut faire porter le débat sur une supposée opposition entre Républicains et Pédagogues, on ne me trouvera pas sur ce terrain. Pour moi ce débat est non seulement vain mais dépassé. Je suis classé parmi les “pédagos” vilipendés par quelques polémistes (dont certains que vous avez reçus) mais pour ma part, je me refuse à rentrer dans ces polémiques creuses. Je me sens tout aussi Républicain (même si je me sens surtout Démocrate mais j’y reviendrai) que mes adversaires et je crois que tous ceux qui sont en situation d’enseignement sont forcément pédagogues même s’ils s’en défendent ou veulent l’ignorer. La pédagogie ce sont d’abord des valeurs en action et même l’enseignement le plus “instructionniste” est évidemment porteur de valeurs.
Si l’on parle de repères républicains pour ma part je propose d’en revenir justement à ces valeurs qui sont inscrites sur les frontons des mairies... et des écoles : Liberté, Égalité, Fraternité. Il ne s’agit pas seulement de les énoncer mais de se demander si l’École les fait vivre suffisamment.
Liberté ? les établissements scolaires, les salles de classe sont-ils des lieux de libre choix et d’apprentissage de l’autonomie et de la démocratie ?
Égalité ? On le sait et les enquêtes internationales tout comme les études des sociologues ne font que nous le confirmer depuis de nombreuses années : notre système éducatif est profondément inégalitaire. Il détient le triste record du pays où le poids de l’origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire. Un enfant d’ouvrier a en France sept fois moins de chances d’obtenir le bac qu’un enfant de cadre (ou d’enseignant). Comment dans ces conditions tenir la promesse républicaine fondée sur la méritocratie ? N’y a t-il pas ici une réelle (et bien plus grave) “perte de repères républicains” ?
Fraternité ? le mot semble suranné et peut être transposé en “Solidarité”. Qu’en est-il lorsque les élèves ne trouvent pas de stages parce qu’ils habitent dans tel ou tel quartier ? Qu’en est-il lorsqu’on constate que le séparatisme social et urbain et donc scolaire est devenu la règle ? Comment croire alors à des valeurs de fraternité, de solidarité et même à l’intégration ?
Donc plutôt que de déplorer la perte de repères républicains, j’ai envie de me demander comment faire pour non seulement énoncer des valeurs mais surtout les faire vivre. J’ai en tête cette magnifique citation de Léon Gambetta : « Ce qui constitue la vraie démocratie, ce n'est pas de reconnaître des égaux, mais d'en faire. » 



Incantation ou éducation ?
Loin de l’incantation, si l'on veut faire adhérer aux valeurs qui sont celles de la démocratie, c'est-à-dire la citoyenneté critique, la libre adhésion, la liberté de penser, la coopération et la solidarité, le débat argumenté sur des idées,... il faut les faire vivre au quotidien dans ses pratiques, dans sa classe, dans son établissement... Car c'est la condition pour que ces savoirs n'apparaissent pas comme "descendants" et déconnectés et donc peu recevables. Il ne s'agit donc pas uniquement de "transmettre" et de faire comprendre les différentes dimensions de la laïcité et de la connaissance des religions, mais il faut aussi, me semble t-il que cela passe par des dispositifs adaptés. La nécessité de faire émerger les représentations, le débat permettant la confrontation et la co-construction des savoirs, les méthodes actives sont des éléments tout aussi importants que les savoirs eux-mêmes. La laïcité, les valeurs de la République c'est aussi une question de pédagogie... Promouvoir le “vivre ensemble” mais aussi favoriser le “faire ensemble”...
Et c'est aussi une question éducative concernant tous les enseignants et les autres adultes des établissements scolaires ainsi que les partenaires — et en premier lieu les parents — dans leur rôle d'éducateurs. Travailler sur l'altérité, la connaissance de l'autre, l'interculturel, la relation avec les parents le sentiment d'appartenance à une collectivité que serait l'établissement scolaire, me semblent des directions dont doivent s'emparer tous les membres de la communauté éducative.

Rétablir la promesse Républicaine
“On a démocratisé l’accès à l’école sans démocratiser la réussite dans l’école.” nous rappelait  Philippe Meirieu dans une interview au Monde (le 24 janvier2015). Et notre ami souhaitait une École qui “tienne ses promesses” car, disait-il, “la fracture scolaire s’accroît jusqu’à ruiner la crédibilité de tout discours sur l’égalité républicaine... ”.
Je l’ai déjà écrit, il a manqué un slogan à la refondation. On n’a pas assez insisté, à mon avis, sur la nécessité de lutter contre les inégalités et de combler le fossé qui existe avec les élèves des milieux populaires les plus en difficulté. Les résultats de PISA à la fin de l’année 2013 n’ont pas créé le choc suffisant. 
Et si on prenait enfin conscience qu’à force de maintenir une École injuste et qui ne remplit plus sa promesse démocratique, on crée le risque potentiel de nouvelles crises, d’émeutes et de radicalisations ?


Pour conclure, je dirais que la principale difficulté rencontrée dans l’exercice de ma profession pour moi et bien d’autres enseignants, c’est de constater que tout en faisant mon travail du mieux que je peux, le système éducatif dont je suis un des rouages, contribue à créer de l’échec et ne parvient pas à réduire les inégalités bien au contraire. Il faut agir sur les leviers pour créer une école plus juste et plus efficace.
On a beaucoup évoqué « l’esprit du 11 janvier ». Deux mois après, on en semble bien loin. Esprit (du 11 janvier) es-tu (encore) là ...?
Celui ça été remis en question. D’abord avec une surestimation des quelques manifestations de refus des commémorations qui a entrainé une double surenchère. Un effet pervers conduisant à encourager les comportements extrêmes d’une part et une réponse autoritaire démesurée d’autre part. Un climat révélant un rapport à la jeunesse (et en particulier celle des banlieues) assez bizarre voire pervers fait de méfiance, d’intolérance et de refus de l’altérité.
L’“École après Charlie, devait être au contraire une école plus inclusive qui lutte vraiment contre les inégalités et qui travaille à (re)créer du “vivre ensemble” et à faire “partager les valeurs de la République” et à les faire vivre.


Pour compléter vous pouvez lire le texte de l'intervention de Philippe Meirieu (sur son site) qui a été auditionné par la même commission quelques semaines après. 




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dimanche, avril 05, 2015

Bloc-Notes de la semaine du 30 mars au 5 avril 2015





- Collège – Pourquoi ça coince ? - Calendrier - .



Le bloc notes de cette semaine ne comportera pas de poisson d’avril... Il est essentiellement consacré au communiqué commun à plusieurs syndicats pour refuser la réforme du Collège. Un front du refus très hétéroclite. Avec des motifs tout aussi hétérogènes que nous essaierons d’analyser. Et en attendant le calendrier des prochaines grèves et manifestations, pour faire bonne mesure, nous évoquerons aussi le sujet également polémique du calendrier des vacances scolaires.





Collège
"Les organisations syndicales SNES-FSU, SNUEP-FSU, SNALC-FGAF, SNFOLC, CGT Educ’action et Sud Éducation expriment leur refus du projet de réforme du collège", nous dit le site d’information Touteduc. Les organisations syndicales estiment, dans un communiqué commun que ce projet est "fondé sur l’autonomie des établissements et la multiplication des hiérarchies intermédiaires sous l’autorité du chef d’établissement" et que "la mise en œuvre institutionnaliserait le principe de mise en concurrence entre les disciplines, entre les enseignants et entre les établissements". Elles annoncent qu'elles décideront, après l'examen du projet par le CSE, le Conseil supérieur de l'éducation du 10 avril, des "modalités d’actions nécessaires, y compris la grève".
Il faut souligner que cette coalition hétéroclite n’est pas totalement inédite. On a l'impression de revivre le scénario du "front syndical du refus" pendant la période Savary , avec les mêmes organisations ( ou leurs ancêtres ) ou encore l’appel commun à manifester au moment du ministère Allègre en 1999.
La crise était en train de monter depuis une semaine. Tout d’abord un courrier du SNES sur les adresses académiques des enseignants (avec aussi une pétition ). Mardi, le SNES diffusait une vidéo montrant Frédérique Rolet, co-secrétaire générale du syndicat quittant la table des négociationstrès en colère : (le lendemain, ils étaient de retour à la même table...). La revue de presse du mercredi 1er avril (et ce n’était pas une blague) évoquait une dépêche de l’AEF qui rendait compte des impressions de l’entourage de la ministre à propos de l’attitude des syndicats. Reprenons l’essentiel de la dépêche citée déjà par Laurent Fillion, mercredi : “« "Le chemin dans lequel le Snes veut nous emmener va à l’encontre de la philosophie de la réforme du collège", indique à AEF l’entourage de Najat Vallaud­Belkacem, au sortir de l’ultime négociation avec les syndicats le 31 mars 2015. Alors que le Snes a quitté la séance avant la fin, le ministère souhaite "expliquer pourquoi ce syndicat se trompe" sur plusieurs points : "en donnant au chef d’établissement l’image d’un monstre ; en affirmant que l’autonomie des établissements est contraire à leurs principes et que le calendrier de négociation est trop serré."” En bref, il s’agit d’un bras de fer où chacun montre ses muscles . Ce qui est cependant notable, c’est la position de fermeté du Ministère. Jusque là, la pratique était plutôt d’arrondir les angles. Najat Vallaud-Belkacem affronte donc son premier conflit sérieux et la perspective d’une grève le 9 avril (qui n’est pas spécifique à l’éducation nationale) et surtout une autre le 13 mai prochain (spécifiquement sur le collège). Saura t-elle résister face à la pression et maintenir le cap ? Cela ne dépend pas que d’elle mais aussi du soutien ou non du premier ministre et du président de la République dans un contexte d’affaiblissement du gouvernement et de recherche de remobilisation. On peut souligner aussi que la fermeté ministérielle se trouve contredite par des concessions importantes par ailleurs sur d’autres dossiers comme celui des vacances scolaires. Difficile de tenir dans un tel contexte et, même si le pire n’est jamais sûr, on peut craindre que ce projet pourtant bien modeste d’évolution du Collège aille rejoindre le cimetière des réformes

Pourquoi ça coince ?
Mais quelles sont les raisons de ce conflit ? Un article de Ouest France essaie d’en comprendre les causes. Première raison, une critique du système vécue comme une critique “personnelle”. D’après le quotidien régional, les enseignants n’auraient pas du tout aimé l’image que la ministre Najat Vallaud-Belkacem a dressée de leurs classes. Notamment quand elle a parlé « d’élèves qui s’ennuient ». Selon Ouest France, ils n’ont pas aimé l’entendre de la part de leur ministre. Moins anecdotique toujours selon le quotidien régional : le cœur du projet lui-même qui consiste à donner de l’autonomie aux chefs d’établissement. Le projet autoriserait les établissements « à moduler la répartition du volume horaire hebdomadaire par discipline ». Avec deux garde-fous : respecter « le volume horaire global dû à chaque discipline d’enseignement obligatoire pour la durée du cycle » et « le volume horaire dû à chaque élève ». Le communiqué intersyndical exprime donc le rejet d’un projet "fondé sur l'autonomie des établissements et la multiplication des hiérarchies intermédiaires sous l'autorité du chef d'établissement".
On retrouve ici un discours très souvent mis en avant : celui du refus de l’“autonomie” au nom de l’égalité républicaine. Comme si, aujourd’hui, la situation était réellement égalitaire... Mais la crainte qui est formulée ici est aussi celle d’une mise en concurrence des établissements et d’une “dérive managériale”. Comme le pointe le “off” de la dépêche AEF, le chef d’établissement apparaît comme un “monstre” ou au mieux un “social-traitre”. Il y aurait beaucoup à dire sur la formation des personnels de direction, mais on peut quand même rappeler qu’ils sont aussi des fonctionnaires et tout aussi pénétrés du sens du service public et du bien commun... Je ne sais pas ce que pensent les chefs d’établissements de cette suspicion systématique et a priori... De même pourrait-on se demander comment en tant qu’enseignant on concilie cette culture anti-hiérarchique exacerbée avec le fait d’avoir choisi un statut de fonctionnaire...
Cette thématique du refus de l’autonomie s’accompagne d’ailleurs aussi d’une critique du “conseil pédagogique” vu comme une instance destinée à contourner les syndicats. On trouve aussi des arguments pour considérer la possibilité de moduler les enseignements comme une remise en cause du droit du travail.
Jean-Michel Zakhartchouk dans son dernier billet de blog s’emporte contre ce qu’il voit comme une perversion de l’égalité républicaine avec ce jacobinisme rigide : “En fait, dans l’Education nationale, on qualifie de jacobins ceux qui bien souvent en réalité sont pour l’immobilisme, derrière la défense de l’Etat, d’un « service public » mythique contre les forces du délitement et de l’éparpillement qui aujourd’hui signifieraient le triomphe d’un diabolique libéralisme et la fin des protections de l’Etat-providence. Surtout ne rien changer à l’existant, sauf à revenir en arrière (qui parfois serait préférable), tel est ce qui rassemble trop souvent ces forces conservatrices qui s’opposent constamment à toute réforme, et en particulier dans l’Education nationale.
Deux autres tribunes, celles de Yann Forestier sur son blog et celle de Jean-Pierre Fournier sur le site “Questions de classe” peuvent compléter la lecture. Ce dernier interpelle : “L’autonomie des établissements, traditionnellement vécue comme l’entrée du loup libéral dans la bergerie « républicaine ». Faudra-t-il défendre éternellement le centralisme, caractéristique nationale depuis des siècles ? Et que sont ces hiérarchies intermédiaires ? Les professeurs coordonnateurs de niveau des REP +, peu nombreux et qu’on peine à recruter ? Les professeurs principaux des collèges, les directeurs d’école, les CPE, les conseillers pédagogiques de circonscriptions, les formateurs, etc, tous corps ou missions qui existent déjà ? Tous ces métiers, où les avantages salariaux sont minces ou inexistants, quels redoutables pouvoirs ont-ils sur leurs collègues ? ”. Quant à Yann Forestier, il remet en perspective les enjeux de ce projet de réforme : “Il s'agit en fait d'ouvrir aux équipes pédagogiques un espace de liberté dans lequel elles peuvent faire tout ce qu'elles ne parviennent pas à faire dans les cours traditionnels. On retrouve là l'enjeu de la distinction entre curriculum prescrit (programmes, contenus, examens) et curriculum caché (donner du sens, prendre du recul, savoir s'exprimer, repérer l'essentiel...), le deuxième étant le plus déterminant pour la réussite mais aussi le moins codifié, le type d'acquisitions qui sont considérées comme des impondérables allant de soi, et donc socialement déterminées. Dans ces temps où on fait autre chose que des cours, on ambitionne d'amener les élèves à comprendre le sens de ce qu'on leur apprend dans les cours, à avoir un retour réflexif sur ceux-ci, à relier les connaissances d'une discipline à l'autre. Et cela ne peut se faire que par la prise en compte du terrain, des besoins et des spécificités des élèves, dans une logique de mise en projet qui ne peut être décrétée d'en haut. C'est pourquoi toutes ces réformes consistent à donner plus de responsabilités aux équipes pédagogiques, leur enjoignant de se concerter pour définir ensemble les moyens les mieux adaptés à leurs public, à leur environnement, à leurs priorités, à leurs projets, à leurs centres d'intérêt pour qu'une dynamique positive s'enclenche. Ce développement du travail en équipe implique nécessairement la nécessité d'une meilleure coordination, donc la définition de niveaux de responsabilité intermédiaires : dans les années 60, c'était le professeur principal, dans les années 2000, le conseil pédagogique...”.
Mais cela rentre en collision avec l’individualisme enseignant masqué derrière la “liberté pédagogique” citée dans la pétition et le communiqué commun comme un principe intangible. Ce principe de liberté est en effet un principe important qu’il faut préserver. Mais lorsqu’il se transforme en “liberté de ne rien faire” et en refus de toute injonction et de tout contrôle, il y a matière à le questionner, me semble t-il. Le travail en équipe semble quelquefois vécu comme une intrusion dans cette liberté presque intime, alors qu’il pourrait être vécu comme un enrichissement mutuel. On entend aussi souvent dans les arguments que “tout cela on le fait déjà” mais c’est pour dans le même temps refuser que cela soit développé et institutionnalisé. En d’autres termes, dans la culture anti-autoritaire des enseignants, il y a une réticence à obéir aux injonctions venues d’en haut. Alors qu’on fera “librement” la même chose…
L’autre motif de conflit c’est celui de l’interdisciplinarité. Les EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires ) seront-ils fauchés ? Même si ce dispositif ne devrait couvrir que 15% du temps scolaire, il est vécu comme une remise en cause des territoires et des identités disciplinaires. Des territoires, car on compte le nombre d’heures “prises” par les EPI aux volumes horaires disciplinaires et on rentre alors dans le jeu syndical des postes et des conditions de travail mais aussi dans des enjeux de prestige et de rapports de force au sein des établissements. Mais la remise en cause est aussi identitaire car ce qui définit encore prioritairement l’enseignant du secondaire c’est son rapport presque intime avec sa discipline d’enseignement. Dans ces conditions, tous les enseignements transversaux ne peuvent alors être vécus que comme des enseignements de “seconde zone” par ceux qui se définissent d’abord par une discipline d’enseignement qu’ils voient comme indispensable à tous (et dans un nombre d’heures le plus important possible...). Cette dimension identitaire et le fort attachement des enseignants à leurs disciplines expliquent (mais n’excusent pas) les réactions très excessives qu’on a pu lire dans certains textes où on parle de “guerre”, de “mépris” et où le terme de “souffrance” est utilisé à tort et à travers.
La question de l'acceptabilité des réformes est donc de nouveau posée. “Pas comme ça”, “pas à ce rythme là”, “ça ne va pas assez loin” “ça va trop loin”, les motifs de refus sont nombreux et peuvent être contradictoires. C’est pourquoi le front du refus qui s’exprime n’est certainement pas un bloc homogène. Mais le maximalisme peut rejoindre quelquefois le conservatisme. Et les alliances objectives et de circonstance qui se construisent, aussi hétéroclites soient-elles, augurent mal de l’avenir d’une réforme qui est/était somme toute assez(trop ?) modeste. Peut-on faire une réforme contre les enseignants ? Non. Mais si on attend que tout le monde soit d’accord, on risque d’attendre longtemps. Une réforme est donc un délicat équilibre entre la recherche d’un constat partagé, d’un accord sur des principes et une dose d’injonction qui oblige à changer...
Une des difficultés du syndicalisme enseignant c’est aussi qu’il se trouve confronté à deux logiques qui quelquefois rentrent en tension voire en conflit. La défense des conditions de travail des personnels est évidemment la mission première des syndicats. Mais il y a aussi à tenir compte d’une certaine idée du service public et des missions de l’École et de ce qui est bon pour les élèves qui nous sont confiés. Cette deuxième logique, les enseignants n’en sont pas les seuls détenteurs, ils la partagent avec le politique et au final avec l’ensemble de la Nation. Lorsque l’on défend “ses” heures, ou ses conditions de travail dans une logique très proche de celle du salarié dans une entreprise, on est évidemment dans la première logique mais celle ci lorsqu’elle est exacerbée et fait voir le chef d’établissement comme un “patron” et l’appareil d’état comme un “exploiteur” peut faire oublier la deuxième. L’objectif de la refondation de l’École, ne l’oublions pas c’est de lutter contre les inégalités sociales et l’échec scolaire. Toute réforme devrait être aussi évaluée à cette aune.
On sait aussi que bien souvent les conflits se font sur des motifs qui ne sont pas uniquement ceux qui sont affichés. Ici, il est clair que le sentiment de déclassement est un élément clé pour comprendre les résistances au changement qui s'expriment à cette occasion. Le mot de “souffrance” ou de “mépris” revient très souvent dans une certaine presse syndicale. Tout comme l’idée que la réforme serait une critique du travail des enseignants eux mêmes. Ce ressenti n’apparait pas explicitement dans les motifs du refus. Mais il ressort comme un véritable verrou bloquant toute possibilité de transformation du système éducatif.
Enfin, il faut bien voir que toute tentative de réforme dans l’École comme dans tous les autres domaines se heurte aujourd’hui à un contexte politique qui est peu favorable. La politique du gouvernement est lue avec un prisme différent selon les positionnements politiques. Ainsi, dans les réactions à la réforme du Collège, on peut lire que c’est une réforme marquée par l’austérité alors que l’éducation nationale est un des rares ministères préservés et que 4000 postes supplémentaires sont prévus. Lorsqu’on lit les critiques adressées à ceux qu’on qualifie de “syndicalisme d’accompagnement”, on a l’impression que tout autant que le projet lui même, c’est son origine politique qui est source de conflit...

Calendrier
L’autre sujet qui a occupé la semaine est celui du calendrier scolaire. Le projet ministériel a été dévoilé jeudi matin par la ministre. Il sera présenté au Conseil Supérieur de l’Éducation le vendredi 10 avril prochain.
Le projet est prévu pour les trois prochaines années. On nous dit qu’il “est le fruit d’un travail interministériel approfondi associant les ministères chargés de l’intérieur, des transports, du tourisme et de l’agriculture. Il a été discuté avec 55 organisations représentatives des acteurs intéressés par le calendrier scolaire.”. On y propose un redécoupage des trois zones de vacances pour tenir compte de la nouvelle carte des régions. Mais le point le plus important est le rythme des vacances. On sait que depuis la création (ou presque) des zones, le calendrier scolaire essaye de respecter le rythme “7/2” : sept semaines de cours, deux semaines de vacances. Si ce rythme est à peu près respecté pour le début de l’année, à partir de Pâques ça se complique... Car les “vacances de Printemps” ont été avancées et on aboutit ensuite à une longue période (il faut perdre l’habitude de parler de “trimestre”) allant jusqu’à plus de 11 semaines pour certaines zones. Etant données les dates d’examen (bac et brevet) la longueur de l’année concernera surtout les enfants du primaire. On notera cependant que la banalisation du pont de l’ascension aboutit à une coupure de cinq jours.
Un calendrier scolaire, comme tout arbitrage politique, est un compromis entre plusieurs logiques. Celui-ci n’échappe pas à la règle et cela amène de nombreux observateurs à considérer que ce projet de calendrier est inspiré par le lobby du ski ” (Le Monde), L’enseignant-blogueur Lucien Marboeuf titre même ironiquement la montagne, ça vous gagne. Même si on peut comprendre que des enjeux économiques interfèrent avec la logique des rythmes de l’enfant, il faut rappeler que les vacances de ski ne concernent que 15% des enfants. Et qu’au nom de cet impératif c’est 60% de l’année qui se trouve déséquilibré. certaines zones se retrouveront avec des périodes de 5 semaines de classe en janvier et 11 semaines pour finir l’année. Comme le rappelle Marboeuf, ce déséquilibre existe déjà aujourd’hui, mais plutôt que de le corriger le choix est fait de l’accentuer !
Pour le chronobiologiste, François Testu, président de l’Observatoire des rythmes et des temps de vie de l’enfant et du jeune, interrogé dans Libération et “dans l'idéal, il faudrait entièrement repenser le calendrier scolaire ”, dans le Monde il formule une proposition : “c’est le baccalauréat qui, en France, détermine le calendrier scolaire dès les petites classes. Tant qu’il sera maintenu dans sa forme actuelle – un examen final organisé sur tout le mois de juin –, on n’arrivera pas à toucher à l’année. Le transformer en contrôle continu est une proposition explosive… Au moins pourrait-on envisager de distinguer le calendrier scolaire du lycée et celui du primaire et du collège.
On peut souligner aussi que dans ce projet, le zonage n’est pas touché, alors que toute la communauté éducative (parents d’élèves, syndicats enseignants) s’était prononcée pour un passage de trois à deux zones de vacances, ce qui aurait mécaniquement équilibré l’alternance entre les périodes d’école et de vacances.
Ce projet de calendrier n’est pas en soi très différent de celui qui existait déjà. On y retrouve les mêmes défauts et les mêmes compromis. Mais cette annonce intervient dans un contexte et une histoire qui donnent un signal négatif. Le contexte c’est celui de la réforme du collège évoquée plus haut. La fermeté affichée sur ce dossier colle mal avec le compromis passé avec l’industrie du tourisme. L’histoire c’est bien sûr la réforme des rythmes. Même si celle ci ne fait plus la Une de l’actualité, les problèmes d’organisation demeurent. Et ce nouveau calendrier laisse penser que l’impératif du rythme de l’enfant peut être à géométrie variable...
Un autre élément de ce calendrier scolaire peut être potentiellement polémique. C’est celui de la date de rentrée. Le projet prévoit que pour les trois prochaines années, la rentrée des élèves se fera le plus tôt possible en septembre (comprenez en fonction des jours de la semaine). Mais cela veut dire que la pré-rentrée des enseignants aura lieu le lundi 31 aout 2015. On se souvient que l’an dernier, une des dernières décisions de Benoit Hamon avait été de décaler la rentrée sous la menace d’une grève. Cette année, de nouveau, un préavis de grève pour ce jour serait déjà déposé.
Et ce n’est pas un poisson d’avril...

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot


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