dimanche, janvier 29, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 23 au 29 janvier 2017



- Prédicat (épisode 4) – “Économie” - Filles -  Écoles alternatives - Butinages - .



Et on retrouve le prédicat en quatrième semaine de bloc-notes avec, comme je l’avais prédit, l’avis d’Alain Finkielkraut !
On évoque aussi, pour la deuxième semaine, les programmes de SES. Puis un sujet malheureusement inépuisable, celui du poids des stéréotypes de genre sur la réussite scolaire et l’orientation des filles.
Cette semaine a aussi été l’occasion d’un coup de gueule de deux collègues que j’apprécie, sur la comparaison du service public avec les “écoles alternatives”.
Et pour finir, quelques autres éléments qui donnent matière à penser et à agir...



Prédicat (suite et fin ?)
Mes prédictions sur le prédicat…
Il y a quelques semaines dans mon bloc-notes j’écrivais : “On attend avec impatience que les politiques s'en mêlent (ça commence) et que nos grands intellectuels fassent des tribunes enflammées sur la défense du complément d'objet direct... ” ; et la semaine suivante je devenais plus précis et pressant : “J'attends toujours la tribune de Finkielkraut sur la décadence de la civilisation et la défense du COD face à la barbarie qui ne saurait tarder... ! ”. Les prédictions de Phillipulus le prophète ont été réalisées puisque cette semaine dans le JDD.fr nous avons, enfin, l’avis tant attendu d’Alain Finkielkraut sur ce sujet essentiel. Et pour le même prix nous avons aussi celui de Bernard Pivot, Jean-Marie Rouart et de Michel Lussault (président du CSP).
Les deux académiciens rivalisent dans la critique. Pour Jean-Marie Rouart : “C'est une petite camarilla d'apparatchiks de l'Éducation nationale qui décide soi-disant de simplifier, mais à partir du moment où vous changez les traditions, vous les compliquez. […] Ce jargon de pédants n'aboutit qu'à faire peur aux élèves. ”. Et Alain Finkielkraut s’emporte “C'est une nouvelle réforme complètement stupide et absurde. Maintenant, cela va devenir le nouveau marqueur droite/gauche. Si j'en crois le journal Le Monde, on est de droite si on a la nostalgie du complément d'objet direct, de gauche si on appelle à son remplacement par le prédicat.”. Bernard Pivot est certes critique en trouvant le mot “solennel et un peu prétentieux” mais rappelle, prudent, qu’il n’est pas en contact avec les élèves.
Quant à Michel Lussault, il rappelle que ce “n'est pas une notion très compliquée, en tout cas pas plus que le COD antéposé! Cela désigne ce qu'on dit du sujet de la phrase. La notion figure déjà dans le Grevisse, le Littré ou le Bescherelle. En l'introduisant en CM1, l'idée est d'avoir un apprentissage de la grammaire qui privilégie le sens plutôt que l'étiquetage. ” Et le COD ne disparait pas mais est utilisé ensuite en cinquième. Et il conclut son intervention par cette remarque “Si l'ancienne approche était si formidable, pourquoi tant de Français font-ils des fautes?" ” On retrouve une mise au point plus précise dans un communiqué publié par le CSP le 23 janvier dernier . Il rappelle qu’il ne s’agit pas d’une “réforme de la grammaire” comme cela a été abusivement présenté mais d’une évolution des “modalités d'enseignement aux élèves de cette grammaire pour améliorer les apprentissages.
Cela suffira t-il pour éteindre cette polémique ? On constate que celle-ci est révélatrice des tensions qui traversent les enseignants et même de conceptions différentes du métier. “Professeurs de français, nous n'enseignerons pas le prédicat ” c’est le titre d’une tribune dans le Huffington Post signée par Jean-Paul Mongin délégué général de SOS éducation. On notera au passage que lui même n’est pas prof de français, mais prof de philosophie. Mais surtout ce texte pose une nouvelle fois la question de la liberté pédagogique. Une discussion qui n'est pas neuve. On peut même dire qu'elle est aussi vieille que l'école. Elle s'est posée avec acuité au moment des "désobéisseurs" des programmes de 2008 et bien sûr depuis la réforme du collège. Un petit passage de mon bloc-notes de l'année m'a valu de nombreuses attaques et réactions outrées sur Twitter et sur quelques sites et forums . J'y écrivais ceci : “Au risque de choquer, on peut considérer aussi que cette condition nécessaire ne doit pas faire oublier le statut de salarié et de fonctionnaire qui est le nôtre qui touche aux limites de la sacro-sainte (mais pas si ancienne) « liberté pédagogique ». Connait-on beaucoup d’entreprises où un salarié peut dire, face à un changement instauré par la direction : « je la sens pas cette réforme, je ne vais pas l’appliquer, de toutes façons, je ne risque rien » ? ”. En fait, à mon avis, on est ici au delà de la "liberté pédagogique". Celle-ci s'applique à l’inventivité dans les méthodes que tout enseignant peut utiliser pour faire apprendre des concepts et des savoir-faire qui ont été définis par les programmes officiels. Ici, on refuse d'enseigner des concepts. Que se passe t-il si demain chaque collègue invente son propre vocabulaire technique ? s'il choisit ce qu'il doit enseigner ?
Cette question récurrente sur le statut des enseignants et leur marge de manœuvre risque de se reposer d’une manière encore plus vive après les élections.
.
.
Économie
Lundi 30 janvier, Michel Pébereau, présente dans le cadre de l'Académie des Sciences Morales et politiques un rapport sur l'enseignement de l'"économie" dans les manuels de Sciences économiques et Sociales. Il y aura en fait deux rapports et deux « colloques » puisque si celui de ce 30 janvier est consacré au “diagnostic”, un second intitulé “Les propositions” est programmé le 27 février 2017. En prévision de ce colloque, on pourra lire dans Le Monde et dans Les Échos, des analyses de la situation des SES aujourd'hui.
Aurélie Collas dans Le Monde rappelle que les attaques contre cette discipline sont une vieille histoire. Michel Pébereau, le président de l’Académie est le fer de lance de la traditionnelle offensive patronale contre les SES. L’ancien dirigeant de BNP Paribas, qui a longtemps enseigné la macro-économie à Sciences Po, est connu pour ses prises de position contre la vision de l’entreprise présentée dans les manuels. En 2008, il avait été, en tant que membre de la section économie de l’Académie, l’un de ceux qui avaient conduit à un rapport d’abord consacré aux manuels puis très vite aux programmes de SES qualifiés d’“ inadaptés”, “biaisés” et néfastes”.
Ce rapport avait ensuite conduit à une révision des programmes (pour une explication plus détaillée, voir ce billet de blog). Dix ans plus tard, il renouvelle l’exercice en espérant le même résultat. Mais curieusement le rapport sur lequel il s’appuie est assez mesuré. Peut-être plus que ce qu’il espérait... Il a en effet demandé à des économistes (aucun sociologue) de lire chacun une collection de manuels de SES et d’en tirer un jugement. On notera au passage que cela relève d’une triple erreur : d’abord confondre programmes et manuels qui ne sont qu’une lecture des textes officiels, ensuite oublier que les manuels ne disent rien des pratiques en classes des enseignants eux mêmes, et enfin ne pas tenir compte de ce que sont les « vrais » élèves. Certaines remarques le montrent très bien notamment celles de Yann Coatanlem (le passage sur les apprentissages techniques en bas de la page 1 vaut le détour !) . Malgré tous ces biais, on trouve des avis plutôt mesurés, même si Bernard Salanié, professeur à l’université de Columbia (Etats-Unis), chargé de la synthèse insiste sur ce qui serait selon lui le reproche principal : les SES présenteraient une vision pessimiste des réalités économiques. On retrouve là une critique déjà pointée dans la précédente réforme et qui se retrouve chez plusieurs lobbys patronaux qui considèrent qu’on ne fait pas assez “aimer l’entreprise”. Alors que dans le même temps, on apprend que le Medef souhaite l’apaisement et se concentrer sur d’autres sujets. La deuxième critique est elle aussi très ancienne et se situe non plus du côté de l’entreprise mais de celui de l’université. Les programmes de SES ne seraient pas, selon certains économistes, assez rigoureux et n’insistant pas assez sur les “fondamentaux”.
Cette opération de communication est prévue de longue date. On apprend même au détour d’un article que ce travail est engagé depuis mars 2016, donc bien avant la réaction surjouée de ces mêmes acteurs en juin dernier à l’annonce de l’allègement du programme de SES de Seconde qui était supposée avoir déclenché la polémique. C’est d’ailleurs à la suite de celle-ci que la Ministre a saisi le 19 juillet dernier, deux instances consultatives : le Conseil supérieur des programmes (CSP) et le Conseil national éducation-économie (CNEE) – une instance installée en 2013 pour rapprocher l’école de l’entreprise. Reconnaissant que “les SES sont au cœur de questionnements récurrents” la ministre leur demande de lui remettre, pour le 27 janvier 2017, un “avis sur les compétences et les connaissances que doit maîtriser un élève ayant suivi un enseignement de SES au lycée”. Or, ce rapport n’est pas prêt puisque la commission a eu du retard à l’allumage du fait de la démission de membres du CNEE (à l’initiative de... Michel Pébereau) et ne pourra rendre son rapport qu’au plus tôt fin mars... Pour que l’information soit complète, je signale comme je l’ai fait la semaine dernière que je fais partie de ce groupe de travail qui va bientôt commencer enfin ses auditions. Avec quelles missions ? Il s’agit surtout pour Pierre Ferracci, interrogé parLes Échos de “dépassionner le débat” et apporter une première évaluation des programmes de 2011. “C'est une réflexion qui constitue un préalable à la refonte des programmes de SES, un cahier des charges pour dire ce qui pourrait être fait, beaucoup plus que pour dire ce qu'il faudrait fairecomplète le président du CSP, Michel Lussault. Selon Marie-Christine Corbier dans Les Échos , une réforme des programmes ne présente donc “aucun caractère d’urgence”. Il n’en reste pas moins que les SES continue, tout comme l’histoire, à ne pas être une discipline comme les autres et à être constamment sous les feux des projecteurs et des critiques. Toutes ces polémiques récurrentes et fabriquées, c’est fatiguant...
.
.
Filles
L’influence des stéréotypes commence très tôt...
Selon une étude publiée, jeudi 26 janvier, dans la revue américaine Science, et reprise par L’Obs et d’autres journaux les petites filles, de six et sept ans, ont tendance à considérer que les femmes sont moins « brillantes » que les hommes. L’un des tests de cette étude, réalisée par l’université d’Illinois auprès de 400 enfants âgés de cinq à sept ans, proposait une histoire courte mettant en scène une personne “ vraiment très intelligente” sans préciser s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. À cinq ans, les garçons et filles participants ont attribué à parts égales leur propre sexe au personnage “très intelligent. Mais à six et sept ans, les filles étaient nettement moins nombreuses à faire ce choix que les garçons. Les auteurs de l’étude ont également demandé aux enfants de deviner qui, parmi deux garçons et deux filles, avaient obtenu les meilleures notes à l’école. Là, les petites filles de cinq à sept ans ont estimé que les filles avaient probablement les meilleures notes, suggérant une distinction entre le fait d’être “brillant et les performances scolaires fondées sur le travail et l’assiduité. Enfin, les chercheurs ont proposé aux enfants de choisir entre deux jeux, l’un présenté comme étant destiné “à des enfants très, très, très intelligents”, et l’autre à des “des enfants qui font beaucoup d’efforts. Les filles de six et sept ans ont montré moins d’intérêt que les garçons du même âge pour le jeu destiné aux enfants “intelligents” alors qu’à cinq ans il n’y avait aucune différence entre les deux sexes.
.
.
Écoles alternatives
Dominique Resch est prof dans les quartiers nord de Marseille et a déjà écrit de nombreux livres. Cette semaine, il publie une tribune sur le Huffington Post où il fait part de son agacement face au développement des écoles alternatives. “Je lis, ici et là, que beaucoup d'entre elles sont "fondées sur le développement personnel de l'élève, l'usage du libre arbitre, de l'esprit critique, et sur la créativité". […] Rien à dire là-dessus. Mais ce qui est très déstabilisant pour moi, c'est de voir que je ne fais rien d'autre que cela dans les classes de mon lycée NON alternatif! Est-ce que je ne fais pas participer mes élèves? Est-ce que je ne suscite pas, chez eux, "l'esprit d'exploration et de coopération"? Est-ce que je ne prône pas, comme l'ensemble de mes collègues, une éducation qui donne une importance égale à tous les apprentissages, y compris à l'apprentissage de la vie sociale, par exemple?” Et il rappelle qu’il y a un « mais... » car “on ne saurait trop insister sur le fait incontournable qu'il est plus facile de travailler avec un groupe de 15 élèves... qu'avec un groupe de 26, 28 ou 30 élèves. C'est là un point essentiel. Et sans doute LE point essentiel.
Le professeur des écoles, Lucien Marbœuf sur son blog L’instit’humeurs fait écho au texte de Resch qu’il cite au début de son propre billet. “C’est sans doute une bonne chose qu’une offre scolaire diversifiée existe, que des méthodes alternatives naissent ici ou là pour proposer autre chose, admet-il, Sans doute aussi que l’école publique a des choses à prendre et à apprendre de ces écoles en particulier et de l’école privée en général (lire à ce sujet ce papier très intéressant). Je voudrais juste qu’on arrête de comparer ces écoles avec l’école publique, car nos problématiques sont différentes : je n’ai pas seulement pour mission de faire progresser et réussir chacun de mes élèves, mais tous, c’est-à-dire tous ceux qui sont là, y compris ceux qui sont là précisément parce qu’ils ne peuvent, ni ne pourront jamais être ailleurs.
Lucien Marbœuf tout comme Dominique Resch reflètent une opinion enseignante qui se retrouve dans ce type de discours. On pense que les faibles effectifs sont une condition du changement (mais pas la solution miracle nous dit Jean-Michel Zakhartchouk dans L’Express qui rappelle aussi l’importance de la pédagogie). Même si ce n’est pas le cas pour nos deux auteurs, malheureusement pour certains toute “innovation” est vue alors comme une remise en cause du travail ordinaire des enseignants qui pratiquent une pédagogie du quotidien, et à ce titre doit être combattue. Il y a aussi le sentiment réel que l’heure est à la marchandisation de l’école et qu’il faut donc défendre et préserver notre service public d’éducation
Le développement du privé et des écoles alternatives est-elle une cause ou le symptôme de la “crise” de l’École ? C’est un peu des deux. On peut considérer que le public joue avec une main dans le dos sur la question de la mixité sociale face à un secteur privé qui en est exonéré. Mais il faut aussi lire le développement de ces structures alternatives comme autant de signes d’une difficulté du système éducatif à se réformer malgré l’existence d’initiatives individuelles et malheureusement marginales. La meilleure manière de défendre le service public c’est de montrer qu’il est capable de s’adapter et d’évoluer tout en étant au service de tous... et pas de quelques uns.
.
.
Butinages
Pour terminer, comme souvent, quelques lectures hétéroclites qui m’ont semblé donner de la matière à penser et à agir...

Plus de neuf parents sur dix veulent une autre école nous dit La Croix en s’appuyant sur un sondage BVA (pour l’Apel et La Croix). Si les personnes interrogées aspirent au changement, c’est qu’en dépit des réformes successives, l’école, selon eux, n’est pas à la hauteur des enjeux. Ainsi, à peine 56 % des sondés considèrent qu’elle permet à tous les élèves de maîtriser les « fondamentaux » (lire, écrire, compter), alors que cette tâche est identifiée comme sa mission première. 58 % d’entre eux pensent que l’école ne permet pas de réduire les inégalités sociales. Autre jugement, encore plus sévère : les deux-tiers des parents estiment que l’école ne sait pas « s’adapter à chaque enfant ». Ce qu’ils attendent d’elle ? Un soutien renforcé dès les premières difficultés rencontrées (76 % jugent cette idée « prioritaire ») et des pédagogies adaptées à chacun (62 %). On le voit, ce sondage est aussi à verser au dossier du développement des écoles alternatives évoqué plus haut.

Un billet sur Rue89-Strasbourg , d’une prof des écoles blogueuse qui s’est donné pour pseudo “Maitresse Charlotte” parlera sûrement à de nombreux enseignants du primaire. On y évoque le fameux “LSUN” (le livret scolaire numérique) qui désormais est censé rassembler toute la communication entre une famille et un établissement scolaire, de l’école au collège : notes, appréciations, bilans de fin de cycles ainsi que les attestations obtenues. La mise en œuvre, pour le moins chaotique et précipitée de cet outil informatique pas complètement abouti, mériterait à elle seule un billet. La question que pose “Maitresse Charlotte”, qui ne conteste pas l’intérêt et l’utilité d’un tel outil, est formulée ainsi : “À chaque rentrée, la réunion avec les parents est un temps fort et un « exercice délicat » pour la maîtresse que je suis. Je la prépare toujours avec soin car il n’y a guère plus d’une heure pour établir une relation confiante avec un groupe d’une vingtaine de parents. Projets, objectifs, méthodes se déclinent avant de répondre aux questions. Cette année, les familles qui sont venues nous rencontrer n’ont pas été informées de ce changement d’importance, puisque même l’équipe pédagogique en ignorait tout. Je le regrette. Il est étonnant qu’un changement aussi important des gestes fondamentaux de notre culture professionnelle, l’évaluation, ait été traité avec tant de précipitation créant un grand stress et une inquiétude diffuse chez bien de mes collègues. Le projet est pourtant dans les tuyaux de l’Éducation nationale depuis 2013. Avec un peu de temps laissé au temps, cette mutation aurait pu se faire dans la sérénité et il aurait été possible aux « maîtresses » d’expliquer tout cela aux familles qui nous confient leur enfant.

Enfin, terminons avec un article de synthèse très intéressant publié sur Slate . Ce long texte se demande “pourquoi l’école reproduit-elle les inégalités ? ” en faisant référence à de nombreux travaux de la sociologie de l’école (travaux de Bernard Lahire et de l’équipe ESCOL en particulier). On y insiste surtout sur la question centrale du sens des apprentissages. “Tous les élèves ne réussissent pas à l’école parce qu’ils ne sont pas tous préparés à recevoir ce que l’école transmet: les codes de la culture dominante. C’est principalement les enfants des classes populaires qui se trouvent en situation de non-familiarité avec cette culture dominante. Entre eux et l’école, entre eux et les enseignants, se noue un malentendu à la fois sur les usages du langage, la fonction du savoir et plus largement, celle de l’école. L’implicite pédagogique ne fait que renforcer la désorientation des élèves les plus en difficulté. Mais le malentendu –et c’est sans doute l’apport le plus intéressant de la démarche d’Escol– est aussi du côté des enseignants: ils sont là pour transmettre, mais ont-ils conscience que le récepteur n’est pas préparé à recevoir, faute d’identifier l’objet, mais aussi de se percevoir comme son destinataire légitime?
Bien sûr, il y a d’autres approches et d’autres thèses qu’on pourrait convoquer, mais on  peut surtout regretter que ce questionnement essentiel ne soit pas davantage au cœur des débats dans l’actualité éducative...
Qu’est-ce qui permet de donner du sens ? qu’est ce qui permet de rendre ce que l’on apprend plus explicite et notamment pour les plus en difficultés, ceux qui ne sont pas les “héritiers” ? C’est cette question qui devrait être première... y compris pour le prédicat !

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

Licence Creative Commons

samedi, janvier 21, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 16 au 22 janvier 2017


- Prédicat – Primaire - Mammouth – Mises au point- .


Dans ce bloc notes, nous continuerons à nous intéresser au prédicat qui en est à sa troisième semaine et qui vient de franchir un stade avec le discours de François Fillon. On évoquera aussi la primaire de la gauche où les sujets d’éducation ont été abordés dans les deuxième et troisième débats. Nous prendrons aussi des nouvelles du Mammouth : un animal qu’il vaut mieux caresser dans le sens du poil. Et pour finir, je me livrerai à un exercice inhabituel en réagissant à des informations me concernant. Je suis équipé du tout-à-l’égo...


Prédicat (épisode 3)
Le prédicat passe brillamment la troisième semaine du concours du buzz imbécile et malveillant et de la polémique à la c... ! Après la phase de buzz à partir d'un billet de blog douteux et le copiage circulaire entre journaux qui en a suivi, on en est maintenant au stade où les politiques s'en mêlent... J'attends toujours la tribune de Finkielkraut sur la décadence de la civilisation et la défense du COD face à la barbarie qui ne saurait tarder... !
Cette semaine Le Figaro a consacré sa Une à la réforme de la grammaire avec plusieurs articles sur le sujet : un sur le “jargon” un autre sur la “guerre” du prédicat et enfin une interview d’Alain Bentolila pour qui, derrière cette notion grammaticale “ se cache une idéologie épouvantable”. Le Figaro essaie, en fait, de refaire le coup de la réforme de l'orthographe et d'attiser les peurs des parents soucieux de la réussite de leurs enfants en s'appuyant sur une vision patrimoniale et intangible de l'École et en cherchant à idéologiser et politiser un point didactique et relativement mineur. Et ça marche !
La preuve en est que, comme on le prédisait (normal, avec le prédicat), ce sont maintenant les politiques qui s'en mêlent... “Des pédagogistes savants ont créé un fourre-tout: le prédicat. Un nouveau symbole de la dérive de l'enseignement qui s'éloigne du bon sens. […] Mes amis, libérons l’École de ces pédagogistes prétentieux” s’est écrié François Fillon dans une réunion publique à Oyonnax dans l'Ain le 19 janvier. A notre connaissance, Donald Trump ne s’est pas exprimé sur ce sujet...
fake news
Pour ne pas rester sur ce constat un peu désabusé et amer, on pourra se faire une opinion plus nuancée avec un bon article de synthèse dans Libération ou une interview de Sylvie Plane sur VousNousIls . On pourra aussi écouter l’émission Rue Des Écoles sur France Culture ou encore lire une interview de l’animatrice de Charivari à l’école dans L’Express .
On parie sur une quatrième semaine ?


Primaire
Cette semaine a été aussi la suite et la fin du premier tour de la primaire de la gauche. C’est surtout dans le 2ème débat qui a eu lieu Dimanche 15 janvier que les candidats ont parlé (prudemment) d’éducation. . Le sujet a aussi été abordé dans le 3ème avec une petite séquence sur les ABC de l’égalité
Tous les candidats sont d’accord sur la priorité au primaire, mais Le Monde et L’Obs s’étonnent que les candidats ne se soient pas exprimés clairement sur le chantier de la mixité sociale.
Sébastien Rome sur son blog Mediapart propose un comparatif des propositions des candidats sur le sujet spécifique de l’École primaire. On pourra lire sur Europe1 une réflexion sur la proposition relativement nouvelle de Benoit Hamon de créer un “service public d’aide aux devoirs
Le journal Les Échos s’intéresse, lui, au sujet des effectifs et constate que plusieurs candidats (y compris Emmanuel Macron) font la promesse de baisser le nombre d’élèves par classe. Ce dernier a proposé de diviser par deux le nombre d'élèves dans les classes de CP et CE1 dans les écoles de l'éducation prioritaire, en créant 12.000 postes. Arnaud Montebourg entend, lui, dédoubler les classes du CP au CE2 pour l'apprentissage des savoirs fondamentaux, « en généralisant le travail en petits groupes ». Quant à l'ex-ministre de l'Education Benoît Hamon, il réaffirmait dimanche son souhait d'établir un plafond de 25 élèves par classe et de 20 dans les établissements de l'éducation prioritaire. Une manière, pour les uns et les autres, d'envoyer des signaux à l'électorat enseignant.
 Mais le journal économique rappelle aussi que l'effet de la réduction de la taille des classes sur les résultats des élèves est très discutable et qu’il n’y a pas d’effet mécanique. Là encore, il y a la nécessité d’une réflexion sur les pratiques et la pédagogie pour que ce soit efficace.


Mammouth
Contrairement à ce que l’on pouvait croire, la chasse au «mammouth» reste un hobby d’aujourd’hui. Une chasse facile, au fond. Il suffit d’un titre accrocheur - «Raser Grenelle», «Les assassins de l’école» ou «Achever le mammouth» - pour s’assurer un succès de librairie et surfer sans vergogne sur la vague de l’antisystème. Alors, je veux être précise : je ne refuse pas la critique. Il y a, évidemment, des choses à changer, à faire évoluer. Mais je trouve profondément injuste le procès récurrent fait à l’Education nationale, d’ignorer délibérément les résultats de la recherche scientifique, de préférer le confort des certitudes idéologiques et des fausses évidences à l’effort hardi de réforme qu’exige l’état de notre système scolaire. Les difficultés et les problèmes existent, oui. Mais au fil des pamphlets, revient un refrain lancinant : les difficultés dans la maîtrise des fondamentaux ? La faute au mammouth ! Les inégalités sociales et scolaires ? La faute au mammouth ! L’orthographe, la condition enseignante, les relations avec les familles ? Le mammouth, encore le mammouth, toujours le mammouth. Vraiment ? Rien sur la situation de la société dans son ensemble ? Rien sur la promotion délirante d’un discours consumériste et matérialiste ? Rien sur les crises auxquelles nous faisons face ? La prétendue «critique» de l’Institution scolaire ne peut se résumer à «l’esprit qui toujours nie», pour reprendre la formule de Goethe. Elle doit tenir compte de ce qui est, au lieu de pontifier béatement en faveur de la suppression d’une méthode globale d’apprentissage de la lecture… pourtant disparue depuis des décennies. Voilà pourquoi je tiens à rappeler la réalité du ministère, loin des fantasmes véhiculés. ” C’est un extrait de la tribune proposée par la Ministre de l’Éducation Nationale à Libération le 16 janvier 2017.
Les allusions qu’on trouve dans cet extrait sont assez claires. Najat Vallaud-Belkacem s’insurge contre toutes les attaques qui sont portées à l’institution qu’est l’Éducation Nationale. Et elle semble renvoyer dos-à-dos le livre de Carole Barjon (« Mais qui sont les assassins de l’école ») et celui de Bernard Toulemonde et Soazig le Névé ( “Et si on tuait le mammouth”). Elle conteste aussi la critique sur le caractère bureaucratique de son Ministère en affirmant que “à rebours des politiques éducatives descendantes à partir de la rue de Grenelle, j’ai décidé de construire une politique nationale à partir des solutions du terrain et de l’expertise scientifique. L’Education nationale n’est plus, loin s’en faut, ce cliché blessant du mammouth centralisé et ultra-jacobin. ”. En fait dans ce texte, la Ministre se livre à une double défense. D’abord celle des enseignants qui ont tendance à voir dans les attaques de l’institution une remise en cause de leur propre travail. Et ensuite celle de sa propre administration centrale (dont B. Toulemonde a été un membre éminent) qui est souvent qualifiée de bureaucratique.
Bernard Toulemonde et Soazig Le Neve n’ont pas apprécié cette tribune dans Libération et l’amalgame qui est fait avec le livre de C. Barjon. Ils lui répondent dans le même journal en l’interpellant : “Alors, Madame la Ministre, le «mammouth» n'est responsable de rien ?”. Pour eux, il faut distinguer l’institution et les enseignants, ils reprennent une métaphore que j’ai maintes fois utilisée : “Les enseignants sont-ils heureux ? Ils sont hélas comme l’orchestre du Titanic : ils font de leur mieux pendant que le navire coule… C’est donc un système qu’il faut modifier pour que, comme vous le souhaitez, nous ayons «une école ouverte sur le monde», «capable d’évoluer» et «d’adapter les méthodes d’apprentissages».” Et ils reprennent leur credo fondé sur l’autonomie : “Pour cela, cessons de penser que la France d’en haut, celle de la rue de Grenelle, sait tout ce qu’il faut faire et que la France d’en bas n’a qu’à appliquer. Faisons vraiment confiance aux acteurs locaux, aux équipes d’établissement, laissons-leur de larges marges de liberté et accompagnons-les pour inventer les solutions de réussite de leurs élèves. Formons vraiment les enseignants à la pédagogie, modernisons cette gestion archaïque qui les désespère.
Cette polémique est assez emblématique de la difficulté du débat sur l’École. On en trouve une autre illustration avec un article de Louis Maurin sur le site (rénové) d’Alternatives Économiques qui est assez largement transféré et retweeté sur les réseaux sociaux. Le directeur de l’observatoire des inégalités affirme en titre “Non, l’école n’augmente pas les inégalités”. On ne va pas ici rentrer dans le débat assez technique et portant sur la méthodologie qui constitue le cœur de ce texte. On peut surtout souligner les raisons de son succès et l’usage qui peut en être fait. On peut en effet y voir une sorte de dédouanement de l’École (et par extension de ses enseignants) et c’est certainement une des raisons de l’intérêt qui y est porté. Mais il faudrait dire à tous ceux qui transfèrent ce texte (avec évidemment des arrières pensées syndicalo-politiques) en pensant qu'il exonère le système scolaire de toute responsabilité et qui le voient comme une forme d'absolution des enseignants (comme s'il fallait se sentir coupable personnellement du dysfonctionnement d'une institution) qu'il serait utile de lire aussi la fin du texte ! Louis Maurin précise : « L’école française ne ressemble pas au portrait qu’on en fait, cela n’empêche qu’elle peut mieux faire. Un constat raisonné pourrait aider à améliorer le niveau scolaire de notre pays et le rendre plus juste. […] Le système français n’est pas le pire au monde, il est hypocrite. Ce qui fâche, ce n’est pas ce qu’il est, mais l’écart entre un discours sur l’égalité scolaire et la réalité vécue par les « non-initiés » des milieux populaires. Leur rejet par le système est d’une rare violence et nourrit les tensions sociales. C’est l’un des piliers oubliés de la montée de l’extrême droite.[…] Si l’on croit, au contraire, qu’il est de l’intérêt général d’avoir une école plus juste, il est temps de mettre en œuvre non plus des replâtrages permanents mais des transformations de fond.»
Au risque de me répéter, on devrait pouvoir critiquer l’institution qu’est l’École sans que cela soit vu comme une attaque des enseignants eux-mêmes qui font du mieux qu’ils peuvent dans un système qui dysfonctionne. Et pareillement, on devrait pouvoir pointer le fonctionnement bureaucratique de l’administration sans s’exposer à des protestations énergiques de cette technostructure persuadée dans une sorte de discours performatif que la volonté de ses membres tient lieu de politique et qui nie ou minimise la pesanteur du système. J’ai pu éprouver personnellement l’une et l’autre de ces difficultés !
Le mammouth est un animal revêche et susceptible !


Mises au point
Je ne pensais pas, un jour, consacrer une rubrique à mon propre cas pour revenir sur des affirmations me concernant...
Deux articles me concernent et me citent cette semaine dans deux domaines différents. Et il me semble nécessaire de faire des mises au point concernant certaines affirmations.
C’est d’abord un article du Figaro signé Caroline Beyer et Marie-Estelle Pech. et intitulé “les débats hautement inflammables des professeurs sur les réseaux sociaux ”. Avant d’aller plus loin la seule question qui vaille est, me semble t-il : est ce que ces propos de cour de récré et ces "querelles" pour reprendre le un terme utilisé dans l’article, méritent-ils qu'on s'y intéresse au point d'y consacrer un article ? (vous me direz, Le Figaro a fait sa Une sur le prédicat...) Personnellement, je trouve que les journalistes accordent trop d'importance aux rézosocio...
Venons en ensuite à l’article qui commence ainsi : “Sur les réseaux sociaux, ils sont moins présents que les politiques ou les journalistes. Mais au-delà des syndicalistes - peu suivis - et du ministère - pour lequel il s'agit d'un passage obligé -, quelques enseignants comptent tout de même près de 10.000 abonnés sur Twitter, à l'image des pédagogues Philippe Watrelot ou «Chris», fervents défenseurs de la réforme du collège. Côté conservateurs, les petits comptes à moins de 3000 abonnés prolifèrent. Le très informé Café pédagogique, lui, en recense 47.000, un record seulement dépassé par des professeurs anonymes qui tournent leur quotidien en dérision, avec humour.”. Me voilà donc “fervent défenseur de la réforme du collège”... ". Si j'ai écrit à plusieurs reprises que je trouvais qu'il y avait de bonnes choses dans cette réforme, j’ai aussi écrit que j'étais également circonspect sur les conditions de mise en œuvre. La "ferveur" n'est pas trop mon truc de toutes façons, je suis plutôt du côté du rationnel et de la nuance. Mais la nuance n'est pas la vertu première sur Twitter... ! On y est prompt à classer les individus en "camps" irréductibles comme la suite de l’article va le montrer d’ailleurs.
En effet le texte se livre ensuite à une typologie des intervenants où je suis rangé dans les “pédagogistes” avec ce commentaire : “Multicartes, ce professeur agrégé d’économie dans un lycée de Savigny-sur-Orge (Essonne), formateur à l’Espé (école du professorat) de Paris et militant des « Cahiers pédagogiques », très actif sur Facebook, est devenu, ces dernières années, la tête de Turc des « antipédagogistes » qui n’hésitent pas à l’injurier ou à le traiter de « pédagogol ». Son soutien sans faille pour la réforme du collège n’y est pas pour rien. Ses opposants l’accusent d’avoir été remercié par la ministre pour son soutien, lui qui a récupéré il y a peu la présidence honorifique d’un comité sur l’innovation. L’homme qui entend lutter contre les inégalités à l’école plébiscite les méthodes pédagogiques actives, la démarche de projet, l’idée que les élèves puissent être acteurs dans la construction de leur savoir. Ses opposants se complaisent selon lui dans une « vision nostalgique et mythifiée de l’école » uniquement composée de cours magistraux et de par cœur.
Il faudrait que je parvienne à finaliser un projet de billet sur “comment je suis devenu un pédagogiste" où j'essayerai d'analyser la construction de cette étiquette et son usage dans les médias. Et peut-être aussi parvenir à “retourner le stigmate” pour sortir du caractère péjoratif de cette expression utilisée à tort et à travers aujourd’hui. La suite du commentaire me donne l’occasion de repréciser un certain nombre de choses. C’est le cas avec la mention d’un poste "honorifique". Je rappelle que j'ai accepté la présidence du conseil national de l'innovation pour la réussite éducative pour remplacer son ancien président qui ne pouvait plus assurer cette fonction. Je faisais déjà partie de ce conseil. Et je n'ai strictement aucune décharge ni rémunération pour l'animation de ce conseil qui rendra un dernier rapport fin mars avant de s'auto-dissoudre en avril. On fait mieux comme "fromage" vous ne trouvez pas ? En fait ce que certains ont du mal à comprendre c'est que je ne suis pas dans le "calcul" intéressé mais dans la conviction et le militantisme pédagogique. Ce qui semble visiblement difficile à comprendre pour certains.
Après l'article du Figaro sur les réseaux sociaux, voici l'article sur les SES dans le Café Pédagogique. Comme vous le savez, il y a de nouveau des menaces sur les SES . Si vous voulez approfondir le sujet, j’ai essayé d’en voir les enjeux dans un long billet de blog .
En juin dernier l’annonce de la suppression du caractère obligatoire d’un chapitre sur le marché dans le programme de Seconde a entrainé une réaction vive et excessive de certaines personnes. Cela a amené la ministre à proposer la création d’une commission mixte Conseil Supérieur des Programmes (CSP) / Conseil National Éducation Économie (CNEE). Après bien des vicissitudes, cette instance a enfin été créée et j’ai été invité par le CSP à y participer.
La présentation qui en est faite par François Jarraud est donc non seulement tendancieuse mais peu documentée. Il me présente comme "proche de la ministre" et laisse entendre que ma nomination dans le groupe de travail sur les SES serait lié à sa volonté. Alors qu'elle n'y est pour rien, bien au contraire, il y a une réelle autonomie du CSP en la matière (et je ne suis pas un “proche”, loin de là...
) Par ailleurs quand il écrit que "la réforme des programmes de SES est aussi l'objet d'une offensive sur sa gauche par le CDP SES” c'est très mal-informé et, pour tout dire, faux.
Je suis désolé d’avoir utilisé cette chronique pour ces mises au point. Mais on peut y voir aussi une forme d’éducation aux médias. En fait, il se produit la même chose que ce qu'on peut constater quand on voit que "la presse" rend compte d'un sujet qu'on connait bien. On se dit que, s'ils sont capables de dire autant de bêtises sur ce sujet précis, ils doivent en dire autant sur les autres...!

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 France.

dimanche, janvier 15, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 9 au 15 janvier 2017



- Prédicat - Primaire – Mélenchon & Macron – ZEP – Butinages – .


Que se passe t-il dans les rédactions ? Pourquoi s’excite t-on autant sur ce foutu prédicat ? Et, si encore, c’était pour donner des clés et remettre dans le contexte au lieu d’agiter des lieux communs et des contre-vérités ? Pourtant il y aurait bien d’autre sujets, comme par exemple, les programmes “éducation” des candidats à la primaire et à la présidentielle. On pourrait aussi s’intéresser un peu plus aux revendications des lycées ZEP.
Tempête dans un verre d’eau...


Prédicat
- « Eh, coco, t'as pas un petit truc à balancer sur l'école ? »
- « Euh, j'ai pas trop le temps, chef, il faut aussi que je fasse mon trentième article sur Macron...et puis j’y connais rien »
- « Allez, tu nous fais un petit article vite torché, avec trois copies de tweets et ça fera l'affaire...»
- « OK, chef, je peux faire un papier sur la grammaire, c'est bien ça, la grammaire, ça va faire peur aux papys et mamies si on touche à la grammaire ... »
- « Oui, et puis en plus les profs, ils aiment bien se répandre sur Twitter, tu devrais pas avoir trop de mal à trouver...»


- « J'ai deux “contre” et un "pour”, ça suffit ?»

- « pas de problèmes, et après tu me fais un papier sur Kim Kardashian...
»
Comme je le prédisais la semaine dernière (et je n'en suis pas fier...) l'excitation médiatique autour du prédicat ne s'éteint pas et se transforme en polémique comme on les aime tant en France. Pour l'instant, on n'en est pas encore arrivé au niveau de celle sur l'accent circonflexe et la réforme de l'orthographe mais il y a encore une marge de progression...
On attend avec impatience que les politiques s'en mêlent (ça commence) et que nos grands intellectuels fassent des tribunes enflammées sur la défense du complément d'objet direct...On a, en tous cas, tous les ingrédients pour que ça continue comme ça : copiage d'un média à l'autre, articles et témoignages approximatifs et même contre-vérités, discours sur la baisse du niveau, moqueries sur le “jargon”, lassitude face aux changements, angoisse des parents et nostalgie de l'école d'autrefois, tout y est !
Dans ce déferlement d’articles peu rigoureux (cf. le reportage indigne sur France2 le 11 janvier ), on trouve cependant quelques textes plus sérieux. Ainsi, Mattea Battaglia dans Le Monde tente de faire le point sur ce sujet avec une vraie enquête. De même, en réponse au post de blog de la prof de collège “Lucie Martin” (pseudonyme) publié le 3 janvier sur Télérama.fr , trois enseignantes-chercheuses de l’Université Paris Descartes reviennent dans ce même site, sur quelques points importants et déconstruisent les affirmations erronées. Sur ce point, on pourra aussi lire l’avis de Sylvie Plane, vice-présidente du CSP dans La Croix .
Ce buzz médiatique passera t-il en troisième semaine ? Ou va t-il s’éteindre de lui même ou chassé par une autre polémique ? Quoi qu’il en soit, il aura fait suffisamment de dégâts et prouvé une nouvelle fois qu’on peut parler d’éducation sans avoir la moindre rigueur. Les débats sur l’École sont nécessaires et mériteraient que tout le monde s’y intéresse mais à condition qu’ils soient documentés et argumentés. Et surtout, ils devraient porter sur des sujets bien plus essentiels que l’accent circonflexe ou l’apprentissage de la grammaire de la phrase...


Primaire
On n’a pas beaucoup parlé de l’éducation dans le 1er débat de la primaire de la “belle alliance populaire” qui s’est tenu jeudi 12 janvier. Dans ce long débat de 21h à 23h30, l’éducation n’est pas un sujet de clivages majeurs même s’il y a des différences réelles.
Mais tous s’accordent sur les valeurs républicaines, et en particulier sur le rôle central de l’école, facteur de mixité sociale et instrument de lutte contre la reproduction sociale. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur ce sujet en attendant les autres débats, on peut aller consulter le comparateur des programmes du journal Le Monde et un très bon article de synthèse dédié à ce thème de l’éducation sur sur Public Sénat . On trouve aussi un comparatif sur le site EducPros
Le site spécialisé VousNousIls a fait, lui aussi, un gros travail de compilation des propositions des candidats. Vous y trouverez des présentations des programmes de Manuel Valls , Benoit Hamon et Arnaud Montebourg .
Pour celui de Vincent Peillon, il faudra aller sur son site ou sur LCI . Pour Benoit Hamon, on pourra aussi lire ses propositions dans L’Express et dans Le Point
Si la question de l’importance de l’éducation fait consensus tout comme l’impératif de lutter contre les inégalités, les différences se font sentir surtout sur la question des moyens. Benoît Hamon promet de recruter 37.000 à 40.000 enseignants supplémentaires, pour alléger les classes, prendre en charge leur formation continue et assurer les remplacements. Vincent Peillon comme Arnaud Montebourg plaident pour une généralisation du dispositif “plus de maîtres que de classes”. (voir plus bas) La question de la hausse des salaires est abordée par quasiment l’ensemble des candidats. Benoît Hamon se distingue par sa proposition sur la formation continue des enseignants. Chaque année, les enseignants, selon leurs besoins et leur ancienneté, pourraient se voir accorder trois à dix jours de formation par année. 15.000 (sur les 40.000) postes seraient créés pour compenser ces absences. Manuel Valls propose “une formation continue qui en mérite enfin le nom” : un stage obligatoire de trois journées par an, accompagnées d’une semaine de “remise à niveau” tous les trois ou cinq ans.
Benoît Hamon et Sylvia Pinel veulent abaisser l’âge de la scolarité à 3 ans. Le premier réfléchit même à débuter l’instruction dès deux ans, dans les réseaux d’éducation prioritaires (REP), en développant en parallèle la “création d’un service public de la petite enfance ” une proposition identique à celle de Manuel Valls.
Le gros point de la comparaison de ces programmes est surtout la nécessité de continuer à mettre le paquet sur le Primaire en rééquilibrant les dépenses vers ce niveau. C’est aussi ce qu’on retrouve avec le premier bilan d’une des mesures phares du quinquennat de François Hollande en matière d’éducation avec la remise d’un rapport sur le dispositif “Plus de maîtres que de classes” . C’est globalement une réussite nous dit La Croix ou 20minutes.fr . Lancé en 2013, le dispositif « plus de maîtres que de classes » consiste à affecter un enseignant supplémentaire dans les écoles les plus en difficultés pour aider les élèves dans leur apprentissage des fondamentaux (lecture, écriture, calcul). A l’occasion de la remise de ce rapport le mardi 10 janvier, la ministre de l’Education, Najat Vallaud-Belkacem a souligné ses apports pour le système éducatif et demandé aux recteurs qu’ “à l’issue de la prochaine rentrée, toutes les écoles relevant de l’éducation prioritaire soient pourvues d’un maître supplémentaire”. Une manière pour elle de développer encore le dispositif, avant de rendre les clés de la rue de Grenelle. Car à ce jour, 3.220 postes ont été affectés à cette mesure dans les écoles qui accueillant en ville et dans les territoires ruraux, une majorité d’élèves défavorisés ou en difficulté scolaire. “A la rentrée 2017, c’est un effort supplémentaire considérable qui sera fait avec 1.941 nouveaux postes” a t-elle annoncé.


Mélenchon, Macron et l’école
Hors de la primaire, on s’intéresse aussi à l’éducation.
Jean-Luc Mélenchon promet d'investir des moyens supplémentaires dans l'éducation, avec le recrutement de 60.000 nouveaux enseignants sur l'ensemble du quinquennat. Une mesure prévoit de rendre obligatoire la scolarité de 3 à 18 ans. Au cours des prochaines semaines, le candidat et son équipe vont dévoiler une série de livrets afin d'affiner et de préciser les 360 mesures publiées dans le livre, L'Avenir en commun notamment les conditions de leur mise en œuvre. On attend donc les propositions plus précises sur ce sujet.
Quant à Emmanuel Macron, il tenait samedi 14 janvier un meeting sur l'éducation à Lille dans un Zénith de 5000 personnes... Il développe aussi ses idées dans le domaine avec une interview dans le Courrier Picard . Il propose de “diviser par deux le nombre d’élèves par classe en CP et CE1 dans les zones prioritaires”. Dans l’interview (qu’on retrouve aussi dans La Voix du Nord) il se dit aussi “favorable à une plus grande autonomie des établissements scolaires, en particulier des collèges et des lycées. L’autonomie pédagogique, aujourd’hui, est limitée. Il faut la renforcer. Il faut donner plus de latitude aux responsables des établissements pour répondre aux difficultés du terrain, y compris en matière d’affectation des professeurs. » ”. Et il ajoute : “Il faut à la France un sursaut en matière d’éducation. On peut rattraper notre retard en dix ans”.
Le programme d’Emmanuel Macron semble, sur ce thème, avoir du mal à se démarquer. Pour certains, il y a un air de déjà vu pour d’autres une parenté avec L’école de demain de Jean-Michel Blanquer (Ed. Odile Jacob). Et d’autres feront remarquer qu’il sera difficile de faire comme si, il ne s’était rien passé dans le domaine de l’éducation depuis cinq ans...


ZEP
Les manifestations des professeurs et élèves de lycées qui demandent le maintien du label "ZEP", comme garantie de moyens pour les établissements prioritaires, continuent à travers la France.
Une pétition signée par près de 300 universitaires et chercheurs en sciences humaines appelle à soutenir la publication d'une carte élargie des établissements dans des zones défavorisées assortie d'un label unique et contraignant en termes de moyens. On pourra lire aussi une tribune d’une enseignante marseillaise dans L’Obs
Dans un communiqué de presse , le collectif “Touche pas ma Zep” évoque “les stratégies de la ministre” et ses “annonces fumeuses” ainsi que son refus de recevoir une délégation. Le collectif propose une solution à la ministre de l’Éducation Nationale : celle de publier un décret. Il “définirait une carte élargie des lycées en éducation prioritaire assortie d’un label unique et contraignant en termes de moyens” et “garantirait également la pérennité des indemnités et bonifications dont bénéficient les personnels de ces lycées


Butinages
Pour finir, comme à l’habitude, quelques lectures et liens glanés au cours de cette semaine.

Dans une tribune parue dans Le Monde , Nathalie Mons propose de rendre l’école plus juste en s’attaquant en urgence aux cent collèges ghettos de France. Pour cela, “la mise en place de politiques locales de mixité, qui doit être volontariste, s’impose dans un cadre national.

La lecture d’une note de la DEPP nous apprend que les enseignants sont davantage exposés aux risques psychosociaux que les autres populations, notamment que les cadres du privé. Cette étude, qui mérite vraiment d’être lue, décrit en creux les caractéristiques du métier d'enseignant. Lucien Marboeuf, sur son blog, en tire un billet très intéressant et nous rappelle, tout comme un article de VousNousIls que les enseignants souffrent surtout de l’isolement. Selon les auteurs de l'étude, cela s'explique par “un manque de soutien hiérarchique et entre collègues

Daniel Herrero est un rugbyman bien connu, ancien entraineur de Toulon. On sait moins qu’il a enseigné vingt ans, en lycée et en Staps. Les Cahiers Pédagogiques ont voulu lui demander quelle était sa vision de ce métier qu’il a aimé, afin qu’il communique un peu de son énergie et de son enthousiasme humain à une profession parfois lasse et morose et donc solitaire. Il nous donne sa vision du travail d’équipe et du collectif : “S’unir dans la compétence, un beau rêve cependant, ensemble on est plus forts et qu’il n’en manque pas un à l’appel ! Le sens de l’équipe, c’est «  ne te fais pas de souci, on est là  ». ” Et il conclut par ce bel hommage aux enseignants : “je suis plein d’admiration pour les professeurs, ces traceurs de routes qui ont choisi à la fois le sommet et le chemin le plus difficile pour y arriver

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 France.

dimanche, janvier 08, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 2 au 8 janvier 2017





- Démissions - Prédicat – primaires –Mammouth – du pire au meilleur - .



Est-ce que je te demande si ta grammaire fait du prédicat ?” Non, mais elle fait du buzz… C’est la question que se sont posée toute la semaine, les rézosocio et la presse. Et cette polémique suscite presque autant de commentaires que la querelle du circonflexe.
Dans ce bloc notes, on pourra trouver la recette pour fabriquer un bad buzz. La semaine n’en a pas été avare avec deux thèmes qui ont occupé la presse : les démissions d’enseignants et donc, la nouvelle polémique sur la “réforme” de la grammaire.
Avec tous ces sujets, on en viendrait presque à oublier qu’il y a des primaires à gauche et qu’on y parle un peu d’éducation. On évoquera également un livre qui lui aussi fait du bruit et qui propose de “tuer le mammouth” . Et on fera un petit détour par Six-Fours, avant de terminer par quelques lectures et une séance de cinéma.


Démissions
Les démissions d’enseignants ont fait les gros titres de la presse cette semaine. L’information a d’abord été diffusée dans un rapport sénatorial présenté par Jean Claude Carle (LR) et Françoise Férat (UDI) et reprise par le Café Pédagogique. Puis ensuite, de nombreux articles ont titré sur la « progression spectaculaire » des démissions qui « bondissent », qui « flambent » et autres formules chocs qu’on trouve aujourd’hui dans les titres pour attirer les clics.
On trouvera une présentation assez complète des chiffres dans le rapport lui même (pp 36-37) et dans Les Échos . Dans une chronique sur AlterEcoPlus que j’ai écrite, je reprends aussi ces chiffres et j’essaie également de les comparer aux données internationales dont on peut disposer.
Que disent ces chiffres ? Ils révèlent, selon les parlementaires, « une progression inquiétante du phénomène auprès des enseignants stagiaires, particulièrement dans le premier degré ». De 65 stagiaires démissionnaires en 2012-2013, on passe à 434 en 2015-2016. Leur taux de démission est ainsi passé de 1% en 2012-2013 à 3,18% en 2015-2016. Soit un triplement sur la période. Cette augmentation des démissions d'enseignants stagiaires s’observe aussi dans le second degré, même si elle est moindre : de 1,14 % à 2,48 % depuis 2012 (de 120 à 371). Cela concerne également les enseignants titulaires. Ils étaient 539 démissionnaires dans le premier degré l'an dernier (contre 299 en 2012-2013) et 641 dans le second degré (contre 416 en 2012-2013). Le nombre global de titulaires démissionnaires a ainsi doublé en sept ans, passant de 638 pour l'année scolaire 2009-2010 à 1.180 pour 2015-2016. Plusieurs médias prennent la peine de distinguer le volume et la proportion et rappellent que si ces chiffres sont significatifs, ils doivent être nuancés. Car au regard de la masse totale d’enseignants, le pourcentage de démissions reste très faible. Il faut rappeler qu’il y a à peu près 800.000 enseignants du public en France et que sur le total, ces démissions représentent 0,1%. Comme le dit Frédérique Rolet du SNES-FSU interrogée par Les Échos Globalement, on reste dans des proportions assez faibles, on n'est pas dans une explosion.
Au delà des chiffres, on pourra lire, dans la presse des témoignages comme dans 20minutes ou dans L’Express. Après une analyse du phénomène, Le Monde donne aussi la parole à des enseignants démissionnaires et pour faire le pendant, un autre article propose des portraits d'enseignants qui viennent de débuter dans le métier après une première carrière.
Quelles explications peut-on avancer à cette augmentation des démissions ? Selon les sénateurs eux-mêmes : le caractère éprouvant de l’année de stage, pendant laquelle les stagiaires doivent assurer un service d’enseignement à mi-temps, suivre leur formation et mener un travail de recherche. Cette explication a été mise en avant par plusieurs des syndicats. Le secrétaire général du SE-UNSA toujours dans Les Échos évoque une autre explication possible, avec la création des 60.000 postes qui a pu créer “un véritable appel d'air pour ceux qui ne se destinaient pas à ce métier, étaient au chômage ou avaient envie de se reconvertir, qui ont réussi le concours avec une représentation idéalisée du métier” et pour lesquels “la confrontation avec le réel a peut-être été brutale” Frédérique Rolet évoque aussi cet appel d'air : “Certains ont tenté l'expérience et ont dû faire face à une forme de déconvenue.”. La secrétaire générale du SNUipp-FSU évoque, quant à elle, “le sentiment d'envahissement des jeunes débutants”, déjà mis en évidence dans une enquête du syndicat en juin 2015. “L'impact de la vie professionnelle des enseignants sur leur vie privée est tel, en termes d'amplitude du temps de travail, de temps de transport que, pour les débutants, que cela peut donner envie de quitter ce métierajoute Francette Popineau.
Ce débat sur les démissions d’enseignants pose de nombreuses questions à plusieurs niveaux. A commencer par celle des modalités de recrutement et de formation: le concours tel qu’il est aujourd’hui et la formation en ESPÉ sont-ils suffisants pour prévenir la “déconvenue” évoquée plus haut. Personnellement, je ne le pense pas même s’il y a pourtant eu des progrès par rapport à la situation antérieure. Plus largement ensuite, cela pose la question de la gestion des ressources humaines dans cette énorme machine impersonnelle qu’est l’éducation nationale.
Et puis, plus globalement, il faut peut être y voir aussi une évolution du rapport au métier. Un métier qui jusque là était vu comme un engagement total, et marqué par un vocabulaire religieux très important : il fallait « avoir la vocation », on avait une « mission”, etc. Et dans cette perspective la “dé-mission” était vécue comme un échec y compris pour ceux qui quittaient (quasiment des défroqués) auprès de futurs employeurs. Dans un article de Public Sénat François Dubet va dans ce sens en constatant que « La vocation quasi sacerdotale du métier d’enseignant ne correspond plus au modèle de la vie professionnelle. C’est très difficile pour des jeunes gens de se dire : j’en prends pour 40 ans » observe le sociologue. Jean-Claude Carle (sénateur LR) plaide également pour « faciliter les débouchés dans les autres fonctions publiques et dans le secteur privé». Si on considère que nous exerçons un métier et pas une « vocation » alors il faut admettre qu'on puisse y rentrer et en sortir à tout moment. Encore faudrait-il que les ressources humaines soient à la hauteur...
Pourquoi ces chiffres ont-ils eu tant d’impact ? Si cette information interpelle l'opinion globale et la presse, et pas seulement la «corporation» des enseignants, c'est qu'elle entre en résonnance avec des représentations de l'opinion déjà là. Pour le dire autrement, ces quelques chiffres (pas si importants que cela au final) viennent conforter une opinion déjà faite. Comme j’ai essayé de le montrer dans cette chronique sur AlterEcoPlus et comme bien d’autres l’évoquent, c’est la question du “malaise enseignant” qui resurgit à cette occasion. Un malaise qui est la conjonction de nombreux facteurs : le décalage entre le métier idéalisé et le métier réel, un sentiment de déclassement, des rémunérations qui restent faibles à niveau de diplôme égal, une dégradation des conditions de travail pour certains, une complexification du métier, etc... On pourrait poursuivre la liste tant la déploration enseignante est prolixe sur ce thème. Ce malaise enseignant n’est pas forcément une cause de nombreuses démissions, c’est surtout un facteur d’épuisement et de désengagement.
La mise à l’agenda de ce sujet, qui n’est pas exclue d’arrières pensées politiques, est en tout cas là pour nous rappeler que la persistance de ce « malaise enseignant » est une donnée importante qu’il faut prendre en compte dans la difficulté de transformation du système éducatif.


Est-ce que ta grammaire fait du prédicat ?
Vous avez aimé la bataille du latin, vous avez savouré les escarmouches sur l’enseignement de l’arabe, vous avez apprécié le combat du circonflexe, vous avez le goût des rixes sur les gaulois et Clovis, vous allez adorer...la guerre du prédicat...
Dans un billet de blog hébergé par Télérama l'auteure (sous pseudo) qui se présente comme prof de lettres au collège dénonce un stage auquel elle aurait participé où elle a eu le sentiment que la grammaire était remise en question, où on lui aurait fait étudier un texte de Kev Adams, où on aboutirait à "négocier" la grammaire...et où on inventerait des concepts abscons comme le “prédicat".
Evidemment, avec un tel texte, on remet cent balles dans la machine à déploration (qui tourne déjà à plein régime chez les profs) et on alimente le débat sur l'anti-pédagogisme. Ce que n’ont pas manqué de faire les rézosocio et les plus virulents des polémistes. On a même eu droit à une tribune (pourrie) de Brighelli que dénonce sur son blog hébergé par Médiapart, Paul Devin .
Je ne suis pas un spécialiste de la grammaire (loin de là, j’ai même du mal avec quelques règles) et je ne vais donc pas transformer ce bloc notes en cours de grammaire, on peut quand même dire que ce témoignage est très douteux… Je pense qu'elle avait déjà une idée de ce qu'elle allait écrire ou en tout cas en conclure avant même d'y aller… C’est d’ailleurs ce qui se passe avec ce qu’on écrit (sur Twitter je suis habitué) : on y lit ce qu’on veut bien y lire… Ici c’est la même chose avec un stage. Quid des autres participants ? quid des formateurs et des IPR présents ? Le débat s’est focalisé sur le prédicat mais tout le reste mériterait d’être questionné.
Sur la grammaire, je le fais rarement, mais j’ai envie de renvoyer mes lecteurs vers les commentaires sur ma page Facebook (publique et accessible à tous) au moment de la publication de l’article. Cette page est devenue un forum où non seulement des opinions s’échangent et même s’affrontent mais aussi un endroit où on mutualise des connaissances et même des expertises. Je voulais d’ailleurs ainsi profiter de l’occasion pour remercier tous mes lecteurs.
Sans être trop technique (j’en serais incapable), on peut noter que la notion de “prédicat” n’est pas une notion neuve. Aristote l’évoquait, c’est vous dire… Elle est surtout déjà utilisée au Québec . Cette notion est inscrite désormais au programme du cycle 3 avec l’idée, dit-on, que cela facilite la compréhension de la construction de la phrase pour les plus jeunes avant de complexifier ensuite. Le prédicat, c’est (tout simplement) la fonction du groupe verbal. Et contrairement à ce qu’on peut lire dans les journaux mal informés, l’enseignement du prédicat ne remplace pas celui des compléments de verbe (COD…) : il le précède. Sur ces aspects techniques, je vous renvoie vers le site Charivari à l’école qui propose une explication très pédagogique. En revanche, si vous aimez la polémique vous pouvez vous tourner vers Le Parisien qui titre “Nouvelles règles de grammaire : on y perd son latin ” et propose également une confrontation des avis de Michel Lussault (pdt du CSP) et de Jean-Paul Brighelli.
Pourquoi cette polémique surgit-elle maintenant alors que les programmes sont sortis il y a plusieurs mois ? On se le demande… En fait, on est dans la construction (concertée ? telle est la question…) d’un buzz identique à ce qu’a pu être la querelle sur l’accent circonflexe et la réforme de l’orthographe (alors que cela datait de plusieurs années) et toutes les autres polémiques du même tonneau. Comme on est dans une sorte de copiage circulaire et que les journalistes trainent beaucoup trop sur les réseaux sociaux et pensent à tort que les polémiques qui s’y développent reflètent l’opinion enseignante, on se retrouve avec ce bad buzz. Et on en a même deux pour le prix d’un avec les démissions d’enseignants. Et le flux n’est pas prêt de se tarir.
Dans cette affaire de “prédicat”, on retrouve plusieurs ingrédients souvent utilisés dans la recette pour cuisiner une polémique. D’abord un fond d’anti-pédagogisme à base de sources incertaines mais bien vite réchauffées par d’autres médias qui reprennent sans discernement ni vérification. Ensuite une bonne louche de nostalgie : ah le bon vieux COD... (au passage on notera que “complément d’objet direct” est tout aussi abscons et jargonnant que prédicat, c’est juste une question de point de vue et d’ancienneté). On y rajoute les craintes (légitimes) des parents qui pensent qu’ils ne pourront plus aider leurs enfants si les règles changent. Et puis surtout, on allonge la sauce avec un esprit de critique “à la française” que le monde entier nous envie. Et qui souvent nous dispense d’agir en accumulant les préalables.
En fait, on a l'impression que par rapport à cette "nouveauté" (Aristote, si tu nous écoutes...), il y a deux attitudes :
- « chouette je vais apprendre des trucs nouveaux et voyons comment je peux peut-être en tirer profit pour améliorer mon travail ! »
- «horreur ! qu'est-ce que c'est que ce truc nouveau qui vient bouleverser mes habitudes et l'École éternelle qui a fait ses preuves ? Créons de ce pas un comité de défense du complément d'objet direct et écrivons une tribune dans les journaux ! »


L’éducation aux primaires (de la gauche)
Pendant ce temps là, il y a une primaire de la “Belle alliance Populaire”. Comme nous l’avons fait avec les programmes de la droite on peut essayer de repérer ce qu’ils disent sur l’éducation.
On trouvera lespropositions de V. Peillon pour l’école et sur LCI . Celles de Manuel Valls sont aussi sur son site de campagne et synthétisées sur aussi sur le site de VousNousIls . Il en est de même pour Benoit Hamon qui développe ses propositions sur son site et qui fait l’objet d’une synthèse sur VousNousIls . Même schéma pour Arnaud Montebourg avec son site et la synthèse sur VousNousIls
On pourra aussi aller jeter un œil sur les propositions de Sylvia Pinel dans Les Échos avant de consulter un comparatif sur EducPros
Parmi les candidats, il y a deux anciens ministres de l’éducation. Si le passage de Benoit Hamon fut très bref (147 jours), celui de Vincent Peillon fut plus conséquent et marqué par plusieurs réformes importantes sur lesquelles il est amené à être interpellé aujourd’hui. Voici ce qu’il dit sur BFMTV sur la réforme des rythmes qui lui a coûté son poste. “Ces 5 matinées de classe, c'était l'intérêt des enfants et c'était ma responsabilité de ministre. Après, le problème est intervenu sur ce qui est après la classe, qui ne relevait pas de ma responsabilité mais celle d'autres ministères et des collectivités locales. J'ai voulu faire en sorte que parents d'élèves, professeurs et collectivités locales décident dans chaque endroit. Je ne pouvais pas imposer d'en haut. C'est une réforme qui demande de la bonne volonté à tout le monde. Peut-être que ça a été un peu difficile, et c'est vrai qu'il y a des endroits où il y a des choses qui ne vont pas du tout”.
Espérons en tout cas que sur ce point comme sur tous les sujets liés à l’éducation, on en parle un peu plus durant les débats que lors de ceux de la primaire de droite...


Tuer le Mammouth
Le livre évènement de la semaine est un livre écrit par deux auteurs. Soazig Le Nevé est journaliste (chargée de l'Education) à la rédaction d' Acteurs publics . Bernard Toulemonde est un membre éminent de « la centrale ». Il a en effet été directeur des Affaires générales au ministère de l'Education nationale de 1982 à 1987 (sous Savary, Chevènement, Monory) ; conseiller au cabinet de Jack Lang lorsqu'il était ministre de l'Education nationale ; directeur de l'enseignement scolaire (collèges et lycées) à partir de 1998, sous Allègre. Il a aussi été plusieurs fois recteur. Le livre s’intitule Et si on tuait le mammouth ? Les clés pour rénover (vraiment) l'Education nationale (Éd. de l’Aube). De nombreux médias en parlent et pour se faire une idée, en plus des critiques, on peut aussi aller en lire les premières pages sur Google Books
Claude Lelièvre dans son blog sur Mediapart en fait une recension plutôt positive et revient notamment sur la liste des «17 idées pour tuer le mammouth en 2017» (à découvrir sur le billet de blog). On peut lire des “bonnes feuilles” ainsi qu’une interview dans L’Obs . On trouvera aussi une présentation du livre chez Denis Peiron dans La Croix et chez Marie-Caroline Missir. Dans son blog hébergé par EducPros elle parle de “livre courageux en relevant les passages où les auteurs s’en prennent au blocage syndical.
Une critique virulente est apportée par Amélie Hart-Hutasse et Christophe Cailleaux dans un billet de blog sur Mediapart . Tous deux se présentent comme des militants du SNES-FSU et s’indignent du traitement médiatique réservé à ce livre et du caractère diffamatoire de certaines déclarations concernant ce syndicat enseignant. On pourra lire aussi une critique très négative chez François Jarraud dans le Café Pédagogique . Il qualifie l’ouvrage de “technocratique et libéral ” et symbolisant “la montée en puissance des technocrates qui supportent de moins en moins l'autorité des politiques et des contre pouvoirs que sont les syndicats et la les libertés des enseignants.”.
Interrogé par le Café Pédagogique Bernard Toulemonde se défend d’un certain nombre d’ accusations “Il ne s'agit pas de créer des petits chefs dans les établissements. Mais de renforcer les pouvoirs des autorités locales dans une forme d'autonomie collective. Il s'agit d'avoir un collectif. ”. Et il conclut :“ [le défi prioritaire de l’école c’est ] de faire fonctionner un service public digne de ce nom au profit des milieux populaires. Par exemple je propose de mettre fin à l'envoi de la moitié des néotitulaires dans les établissements de banlieue et de donner une double paye aux enseignants qui vont en éducation prioritaire. En contre partie ils feront, en plus des cours, des études, des travaux en petits groupes. On ne peut plus continuer à laisser 30% des élèves au bord du chemin comme aujourd'hui.


Du pire au meilleur…
Commençons par le “pire”...
Le député-maire de Six-Fours-Les-Plages, Jean-Sébastien Vialatte (LR), a envoyé la police municipale devant une école afin de signifier l'opposition de la mairie à la tenue d'un cours d’arabe facultatif, apprend t-on sur LCI . L’élu se défend d’avoir envoyé la police municipale à l’école Reynier, dans une tentative d’intimidation. “Je n’avais pas d’adresse ni de téléphone pour le joindre [l’enseignant] , je n’avais donc pas d’autre moyen que de faire porter le pli par la police municipale”, assure Jean-Sébastien Vialatte, le maire de Six-Fours. Il tente de s’appuyer sur un fait juridique : si l’Etat est responsable du temps scolaire, c’est la mairie qui est chargée du temps périscolaire. Sauf que le “temps scolaire” désigne la totalité des cours dont l’Etat est responsable, et non l’heure à laquelle les enfants sortent de classe. Les cours d’arabe en question s’inscrivant dans le cadre de la politique d’Enseignement de langue et de culture d’origine (Elco), ils sont de la responsabilité de l’Etat, ce qui ne donne pas le droit au maire de s’y opposer ou de refuser l’accès aux locaux.

Pour finir avec des choses plus intéressantes, signalons rapidement quelques lectures.
Ce sont d’abord les propositions du Bondy Blog pour lutter contre les inégalités scolaires.
On pourra aussi prendre le temps de lire une très bonne synthèse Faiza Zerouala dans Mediapart sur l’impact des origines sur la réussite scolaire.
Et on peut finir ces lectures avec le très tonique : “Les 10 « avantages » de l’antipédagogismepar Luc Cédelle sur son blog .

Pour se détendre de toutes ces polémiques, on peut aussi aller au cinéma voir “Primaire”, un film réalisé par Hélène Angel avec Sara Forestier et Vincent Elbaz. L’actrice principale, Sara Forestier, a donné plusieurs interviews à l’occasion de la sortie du film. On peut en lire une sur le site VousNousIls et une autre sur AlloCiné.
Elle y dit à chaque fois de très belles choses sur le métier d’enseignant. Elle ne donne pas envie de démissionner !

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 France.
 
Creative Commons License
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.