lundi, septembre 30, 2013
Bloc-Notes de la semaine du 23 au 29 septembre 2013
- Malheur français - Réformer- Rythmes et blues - Roms – Chemin de l’école -
Un bloc notes moins énervé que la semaine dernière. On revient sur le “malheur français” avec une interview d’une économiste qui s’intéresse à ce sujet et au rôle de l’école dans cette construction. Une autre interview, celle d’Antoine Prost, va nous servir de point de départ à une réflexion sur la capacité de changement de l’École. On dira aussi quelques mots des rythmes, des Roms et on finira par une chronique cinéma…
Le malheur français
La France est un pays malheureux. Dans tous les classements internationaux, les Français voient la vie en gris. La probabilité qu'un Français se dise "très heureux" est ainsi inférieure de 20% à la moyenne des citoyens européens. L'économiste Claudia Sénik dans un article paru en avril 2013, étudie les "importantes variations internationales en matière de bien-être auto- déclaré". Elle observe que la dimension culturelle est importante dans cette perception (ou non...) du bonheur . Elle fait l'hypothèse que l’école joue un rôle important dans la formation de ces attitudes mentales.
Elle est interviewée dans Le Nouvel Obs : “[...] il est culturellement mal considéré en France de paraître trop optimiste : on se moque beaucoup des Américains souriants et de leurs "That's great ! Wonderful !", parce que nous sommes la civilisation du doute et de l'esprit critique. [...] L'école est censée valoriser les compétences les plus diverses : le raisonnement logique, la créativité, la capacité à entreprendre, à travailler en équipe... Or, l'école française sélectionne sur un nombre très restreint de qualités - en gros, le français et les mathématiques. Elle sélectionne par l'échec une élite trop étroite. Et son système de notation est probablement plus sévère que chez nos voisins. Les petits Français devenus adultes n'ont guère développé l'estime d'eux-mêmes s'ils ont plafonné à 10 ou 12 durant toute leur scolarité... ”.
Certes, cette économiste n’est pas une pédagogue et confond allègrement disciplines et compétences. Mais il n’en reste pas moins que son intuition sur le rôle de l’École dans la fabrication du “malheur français” mérite d’être entendue. Et la notation n’est que le reflet d’un système éducatif construit pour sélectionner et pour créer de l'émulation. Il y a donc une culture de la note et plus encore l’idée que l’évaluation est associée à la sélection. Et la sélection produit l’échec à tous les niveaux et se vit sur le mode du manque. Elle ne conduit pas, en tout cas, à une bonne estime de soi.
Autre facteur connexe qui conduit au malheur français : l’ « esprit de critique » poussé à l’extrême combiné à la peur de l’échec. Je déplorais la semaine dernière l’absence de culture du “work in progress” et la difficulté à accepter les ajustements. C’est peut-être à rapprocher aussi du constat que dans les enquêtes PISA, les petits français sont les champions de la non-réponse : ils préfèrent ne rien mettre que de commettre une erreur…
Toute ressemblance avec un système éducatif à réformer serait purement fortuite…
Réformer
Dans Libération, une interview du grand historien de l’Éducation Antoine Prost nous donne à réfléchir. Signalons avant d’aller plus loin que cet entretien annonce la parution prochaine d’un livre “Du changement dans l’école” (Seuil), où il analyse la longue histoire des réformes, plus ou moins réussies, dans l’Education nationale. Ce livre sera le prochain “livre du mois” des Cahiers Pédagogiques.
Que dit ce grand expert du système ? D’abord que depuis très longtemps l’éducation nationale ne cesse de se réformer. Mais, souligne t-il, “nous avons un vrai problème de gouvernance : la continuité n’est pas assurée, or elle est absolument nécessaire dans l’Education nationale. ”. En d’autres termes, le temps pédagogique n’est pas celui du politique. Songeons que les premiers effets des modifications de programmes ne se voient au minimum qu’au bout d’une décennie. Mais Antoine Prost nous indique aussi que certains changements se font sans “réforme” simplement parce qu’il y a une sorte de consensus et que tout le monde ou presque s’en empare.
C’est d’ailleurs là que se situe la condition première de réussite des réformes. Et cela signifie aussi que la plus difficile à réaliser est la réforme de la pédagogie. “L’enseignement se joue dans le quotidien des classes, et pas dans les couloirs du ministère ou des rectorats. On ne peut pas le changer par en haut. Les gens se modifient eux-mêmes ou ils ne changent pas. Pour que la réforme soit acceptée, il faut qu’elle vienne des profs. Ce qui est surprenant ici, c’est l’écart entre le discours public et le discours privé. Il y a une quantité de professeurs qui font des choses très innovantes, qui se décarcassent, inventent, se passionnent. Alors que le discours public est plutôt de dire : ça va mal, on nous méprise, on ne peut rien faire, on manque de moyens. Un discours de la plainte.”
Cette remarquable citation d’A. Prost résonne particulièrement après notre couplet précédent sur “le malheur français”. La déploration est en effet un mal français qui souvent pollue le débat et empêche d’avancer. Mais je retire de mon expérience d’enseignant et de militant pédagogique, qu’il faut en effet distinguer le discours des enseignants forgé sur une représentation idéalisée et mythifiée du métier et la réalité des pratiques de ces mêmes enseignants qui, elles, sont le produit des circonstances et de la nécessité. En d’autre termes, méfions nous des discours et des “postures” et attachons nous à accompagner les enseignants dans l’évolution constante de leurs pratiques. C’est notamment le rôle des mouvements pédagogiques et d’une revue comme la nôtre.
Dans l’opinion publique et les médias, on a d’ailleurs souvent présenté les enseignants français comme rétifs au changement, conservateurs et peu enclins à faire évoluer leur pratique. Et dans les politiques éducatives menées ces dernières années, c’est la méfiance qui a prévalu. Elle se fonde sur cette représentation et aboutit à une volonté de vouloir faire passer “en force” des réformes en s’appuyant sur les cadres intermédiaires (chefs d’établissement, inspecteurs,…). Antoine Prost nous dit aussi que la solution du changement est dans l’ “empowerement” des enseignants bien plus que dans leur stricte obéissance à des injonctions venues. C’est un changement de perspective important à faire pour le management, comme nous le dit aussi Hervé Hamon dans une tribune parue dans le dernier n° des Cahiers Pédagogiques
Réforme ? Vous avez dit réforme ? . Philippe Meirieu cite souvent cette phrase : “L’École fait des réformes, la médecine fait des progrès”. Que vaut-il mieux ? des réformes ou des progrès réels ? Le mot réforme est en plus générateur d’effet pervers car cela suppose que ce qui était fait avant n’était pas bien et cela crée évidemment des résistances. Pire encore, dans un métier où l’on se met en “je” et où la dimension personnelle et affective est très forte dans la construction de l’identité professionnelle, la réforme est vécue alors comme la remise en cause de son propre travail sinon de sa propre personne. On peut rajouter aussi que dans la culture anti-autoritaire des enseignants, il y a une réticence à obéir aux injonctions. Alors qu’on fera spontanément la même chose… La métaphore citée plus haut nous interpelle aussi sur la manière de faire des progrès. Pour progresser, la médecine s’appuie sur les savoirs partagés la diffusion et la capitalisation des innovations. Or, dans l’éducation nationale, malgré des progrès dans la mutualisation des supports de cours il y a encore une réelle difficulté à diffuser les innovations et à analyser et évaluer les dispositifs mis en place. Il y a du boulot pour une revue professionnelle des enseignants…
Rythmes et blues…
La semaine écoulée a été marquée par une certaine escalade dans la polémique sur la réforme des rythmes scolaires. Jusque là, celle-ci semblait se limiter à la sphère éducative et syndicale. Mais avec les déclarations de Jean-François Copé, le président de l’UMP, elle a pris un tour politique. Comme nous l’évoquions dans une des revues de presse, celui-ci a demandé le report du passage à la semaine de 4,5 jours et a appelé les mairies UMP à faire la grève des nouveaux rythmes scolaires en 2014… année des élections municipales. Des seconds couteaux de l’UMP comme Jean-Michel Fourgous dans les Échos, lui emboite le pas. L’enjeu pour l’UMP est donc clairement de faire de cette réforme un des enjeux des prochaines municipales. Sûrement dans l’intérêt de l’enfant…
Marie-Caroline Missir dans un article de l’Express.fr considère qu’il s’agit en la matière d’une forme d’amnésie collective et de manipulation de l’opinion. Et elle met dans le même sac, l’UMP mais aussi les syndicats d’enseignants et les fédérations de parents d’élèves. Elle s’interroge “Qui a commandé dès 2011 un rapport d'expert sur les rythmes scolaires, concluant à la nécessité retour à la semaine de 4 jours et demi? La droite, en la personne du ministre Luc Chatel, bras droit de... Jean-François Copé. Qui a installé une conférence nationale des rythmes scolaires, plaidant pour un rééquilibrage de la semaine en primaire, unaniment salué par les syndicats? Encore Luc Chatel. ”. L’instituteur blogueur fait le même constat dans un billet récent où il affirme que l’UMP est “doublement à l’origine de la réforme ”. D’abord parce que c’est “ l’UMP, alors au pouvoir, qui a décidé via Xavier Darcos, ministre de l’éducation nationale, de supprimer l’école le samedi matin en 2008, sans concertation et au mépris de toutes les recommandations, sans penser une seconde aux conséquences en classe (quatre jours de classe surchargés en raison de programmes inchangés…), sans surtout songer à l’intérêt des élèves. ”. Ensuite parce que Chatel a engagé des concertations pour la rétablir mais qu’il n’a pas eu le courage politique d’aller au bout.
Des concertations qui étaient assez unanimes. Marie-Caroline Missir rappelle que les syndicats présents dans les différentes instances étaient tous d’accord pour le retour à la semaine de quatre jours et demi. Elle rappelle au passage que 2014 n’est pas seulement une année d’élections municipales mais aussi d’élections professionnelles pour les enseignants. Décidemment, le calendrier éducatif ne coincide pas avec l’agenda syndicalo-politique et on comprend mieux la volonté initiale de Vincent Peillon d’installer cette réforme rapidement. Raté…
Revenons à Jean-François Copé. Pour Lucien Marboeuf, “Copé se contrefout des élèves, se contrefout de l’école, se contrefout du contenu de la réforme, ce qui l’intéresse est le levier qu’elle peut constituer pour faire campagne en 2014. […] Son appel à la "grève" ne critique rien, n’argumente pas, ne construit rien, n’apporte rien. Une fois de plus, l’UMP s’empare d’une question d’éducation sous le seul angle de son coût (quitte à manipuler les chiffres) et perd une occasion de montrer qu’elle s’intéresse vraiment à l’école.”. La manipulation des chiffres, elle se vérifie avec un article “détecteur de mensonges” du JDD.fr . Un problème avec les “fondamentaux” ?
Avec une opinion et des médias si prompts à juger d’une politique, l’irruption de cette critique partisane ajoute de la confusion. On ne peut nier qu’il y ait des problèmes et que cela nécessite des ajustements mais cela mérite t-il cette radicalisation des positions ? D’une certaine manière, la politisation brouille le message des professionnels qui s’inquiètent sincèrement de la mise en œuvre de cette réforme. Pour certains, face à cet emballement, il y a de quoi avoir le blues…
“Va t-il rester de la place pour la critique ? ” s’interroge Lucien Marboeuf. En “clivant” le débat et donc en le figeant, on rentre dans une logique binaire : “Pour” ou “Contre” peu propice à la nuance. Paradoxalement, on peut se demander si JF Copé n’est pas en train de rendre service à Vincent Peillon…
Roms
“ Tout enfant est éducable, nul peuple n'est délinquant ou marginal par nature”, a affirmé la ministre George Pau-Langevin lors d’un colloque récent sur la question de l’intégration des Roms organisé par la Délégation interministérielle à l'hébergement et à l'accès au logement. Elle a également assuré que la France saurait relever le défi de l'intégration de “ ces nouveaux déshérités”, à condition que “ les efforts so(ient) justement répartis dans notre pays et à travers les différents pays d'Europe.”.
On trouve la même tonalité dans un article du Nouvel Obs.fr . Marilisa Fantacci, coordinatrice du collectif Romeurope, veut briser un stéréotype : “ A une écrasante majorité, les parents roms veulent offrir un meilleur avenir à leurs enfants. Et ils savent que cet avenir passe par l’école.” Le problème, selon elle, est que les communes sont nombreuses à refuser de scolariser ces enfants. “ Nombre d’entre elles affirment qu’elles ne peuvent le faire parce que les familles ne sont pas domiciliées sur la commune, mais c’est un faux prétexte”, tranche Marilisa Fantacci. “ Tout ce que le loi réclame aux familles est un document d’identité et un carnet de vaccination à jour.”
Même tonalité chez Véronique Decker, directrice de l’école Marie-Curie à Bobigny (Seine-Saint-Denis), qui accueille une petite quarantaine d’enfants. “ On essaie de faire croire qu’il existe une spécificité rom et qu’il n’auraient pas la vocation d’apprendre à l’école, cela n’a pas de sens ! Bien sûr que ces enfants ont des difficultés scolaires importantes, bien sûr que le suivi parental est parfois défaillant, mais pas plus que chez les familles africaines dans les années 70 et 80 ou dans les bidonvilles qui accueillaient les Portugais. C’est une question sociale, pas ethnique !”
Signalons pour alimenter la réflexion sur ce thème que les Cahiers Pédagogiques ont produit, sous la coordination de Régis Guyon et de Michaël Rigolot, un hors-série numérique “À l’école avec les élèves roms, tsiganes et voyageurs” . Sur notre site, vous pourrez aussi voir des témoignages vidéos d’enfants et de parents sur leurs rapports avec l’école. Des outils de compréhension et d’analyse pour dépasser les clichés et les réponses simplistes à une situation complexe.
Sur le chemin de l'école
Nous avons parlé dans la revue de presse de Mercredi du film "sur le chemin de l'école" . Dans un article paru dans Slate.fr la journaliste Louise Tourret (Rue des Écoles sur France Culture) porte un regard mitigé sur ce documentaire. Si elle a versé sa petite larme en regardant “ sur le chemin de l'école” elle trouve aussi des limites à ce film qui “ tient sur une seule intention de réalisation: «spectaculariser» la motivation de ces enfants à apprendre. Il ne dit rien d’autre et rien de plus.”. Elle s’étonne aussi qu’on voie si peu les parents et même le fonctionnement des écoles elles-mêmes.
Mais de cette critique je retiens surtout la chute : “ En revanche Zahira, Carlos, Samuel et Jackson possèdent quelque chose de très précieux, à l’inverse des Français, y compris des plus jeunes: ils pensent que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. ”.
Nous revoilà avec le “malheur français…!
Mais que cela ne m’empêche pas de vous souhaiter une bonne semaine et une bonne Lecture...
Philippe Watrelot
samedi, septembre 21, 2013
Bloc-Notes de la semaine du 16 au 22 septembre 2013
Programmes - Couacs ou ajustements ? – Ma classe, ma maison - Méditons -
Le bloc notes de la semaine est un peu énervé… Désolé pour ceux que ça va agacer. Les sujets d’énervements sont nombreux : la consultation sur les programmes du primaire, le débat “pédagogues” vs “républicains”, la réforme des rythmes scolaires, …
Heureusement pour se calmer, on peut se livrer à la méditation.
Les programmes : fausses ou vraies querelles ?
Pour Marie-Estelle Pech, du Figaro, “Peillon rallume la guerre des programmes" (même si je sais bien que les titres ne sont pas choisis par les journalistes).
La période qui vient est en effet marquée par la consultation des enseignants du primaire sur les programmes scolaires. Mais il va y avoir aussi prochainement la mise en place du Conseil Supérieur des Programmes. Il sera composé de trois députés, trois sénateurs, de deux membres du conseil économique, social et environnemental et de dix personnalités qualifiées nommées par Vincent Peillon. «Un sujet comme les programmes peut mettre les gens dans la rue», aurait déclaré Vincent Peillon à ses recteurs lors de leur réunion de rentrée. Et la journaliste du Figaro de renchérir en considérant que cela risquerait de rallumer les “vieilles querelles entre les «pédagogistes» et les «Républicains» ”.
Premier énervement. Chère Marie-Estelle Pech, si vous voulez agacer inutilement (et décevoir) les enseignants comme moi qui vous lisent en trouvant que vous avez un avis mesuré dans un journal qui ne l'est pas toujours, continuez à utiliser le terme de "pédagogiste”.... Ce terme, très connoté, a été utilisé jusqu’à la corde par certains polémistes qui ne sont pas plus (et pas moins) républicains que le supposé “camp” adverse. La terminaison en “iste”, ça sent le sectaire, l’intégriste… et c’est évidemment péjoratif. Pour dépasser les querelles, il faudrait peut-être commencer déjà par ne pas disqualifier et caricaturer les positions.
Ce n’est pas l’interview de Jean-Rémi Girard qui va arranger les choses. Le président du SNALC interviewé par Le Figaro déclare en titre «L'idée suivant laquelle l'élève “construit son propre savoir” est absurde» (on va faire, là aussi, l’hypothèse qu’il n’est pas responsable du titre). Mais la suite de l’entretien ne laisse pas de doutes sur l’analyse de ce syndicaliste qui se déclare “apolitique” : “Nous estimons que les programmes Darcos, mis en place à l'école primaire en 2008, sont de qualité, simples et lisibles, même s'ils sont un peu optimistes. Dans cette lignée, nous attendons un recentrage sur les fondamentaux, l'apprentissage de la lecture, de l'écriture et du calcul, conditions d'une scolarité réussie. ” Et il s’insurge contre ce qu’il appelle la “folie des compétences ”. Et il poursuit “Plus généralement, nous défendons la notion de construction ordonnée du savoir, de progressivité dans les enseignements et de chronologie en toute chose. Dans le second degré, on accuse les «républicains» d'être les partisans d'un cours magistral ne laissant pas place à l'interaction. Ce n'est pas le cas. Nous pensons simplement que le rôle du professeur est de transmettre les connaissances, et non de laisser les élèves se débrouiller face à des «tâches complexes», lors de «mises en activités», selon le vocabulaire pédagogiste.”
Second énervement lorssque la caricature peut conduire, si l'on n'y prend garde, à la malhonnêteté. Où a-t-on vu ou lu qu’il faut laisser les élèves “se débrouiller” ? Où a t-on vu que l’élève construisait ses savoirs dans une sorte de spontanéisme naïf et un “laisser-faire” imbécile ? La pédagogie constructiviste c’est exactement l’inverse ! On apprend mieux lorsqu’on est acteur et non passif. Rendre l’élève acteur dans ses apprentissages ne signifie pas qu’on le laisse seul, bien au contraire. Il s’agit de l’encadrer et de l’accompagner bien plus encore que dans la pédagogie dite traditionnelle où on semble se préoccuper assez peu de la réception par les élèves des connaissances que les enseignants leur déversent. Il est d’ailleurs assez surprenant que l’on qualifie de « pédagogie explicite », ces nouveaux habits de la pédagogie traditionnelle en laissant entendre que le travail par compétences serait fondé sur l’implicite. C’est tout le contraire puisqu’il s’agit d’identifier le plus clairement possible ce qui est attendu de l’élève. Il y a quelque chose qui m’échappe…
On peut aussi s’énerver contre cette expression usée jusqu’à la corde de “fondamentaux”. Il y aurait alors des savoirs incontournables et d’autres qui seraient secondaires et inventés par des pédagogues fous pour faire perdre du temps et faire intentionnellement baisser le “niveau” ? Bien sûr, lire, écrire, compter sont essentiels mais on sait aussi que ce qui engage dans les apprentissages c’est lorsque cela fait sens et qu’il y a un projet. Par exemple, on sait que l’on apprend mieux à lire lorsqu’on comprend que c’est nécessaire pour écrire et pour communiquer. Il ne suffit pas d’apprendre par cœur pour que ce soit compris, durable et efficace…
Comme nous l’évoquions plus haut si Le Figaro produit tout un dossier sur les programmes c’est parce que le sujet va être à l’ordre du jour avec la désignation des membres du Conseil Supérieur des Programmes.. Espérons que la désignation de ses membres ne succombera pas à la tentation de la médiatisation et de la politisation et que le critère de désignation sera d’abord la compétence avant la renommée médiatique.
Par ailleurs, débute lundi, une consultation des professeurs des écoles sur une évolution des programmes du primaire. Dans sa chronique sur France Info du 17 décembre dernier, Emmanuel Davidenkoff nous rappelle que ce serait alors la troisième réforme en dix ans. Il nous précise aussi la méthode : il s’agit d’une première consultation avec transmission de la synthèse au futur Conseil supérieur des programmes (CSP). Puis deuxième consultation, cette fois sur la base des propositions de ce Conseil, pour application à partir de la rentrée 2014. Autre motif d’énervement : on voit fleurir ici ou là des protestations chez certains enseignants. Il s’agirait d’une “fausse consultation” où les jeux seraient déjà faits et où on discuterait dans le vide et où les enseignants seraient les “dindons” de la farce. Que n’aurait-on entendu s’il avait fallu discuter sur la base d’un texte ? Et a t-on entendu de telles protestations (à part celles des “désobéisseurs” qui, eux, ont été cohérents) lorsque les programmes de 2008 élaborés vraiment en catimini ont été imposés aux enseignants ? Pas un seul “glouglou” de protestation…
“Couacs” ou ajustements ?
Plusieurs articles récents ont été également consacrés à la réforme des rythmes et à la (re)mise en place de la semaine de 4,5 jours. Un article de la Gazette des communes titre sur les “Premiers « couacs » pour les nouveaux rythmes scolaires”. Dans Libération , on essaye aussi de faire le bilan trois semaines après la rentrée. Un autre article paru dans 20 minutes rend compte de la réception de la réforme par la deuxième fédération de parents d’élèves. Selon une enquête réalisée par la fédération des parents d'élèves PEEP à laquelle ont répondu 6.479 adhérents, deux tiers des parents interrogés (68%) ne pensent pas que la réforme des rythmes permettra aux élèves de mieux réussir à l'école.
Toutes ces critiques si rapides et ces jugements si définitifs provoquent un autre motif d’énervement. Sont-ce des “couacs" ou des ajustements ? En d 'autres termes, est-on capable en France de concevoir le “work in progress" ? Peut-on s’accommoder dans notre culture française d’une situation où tout n’est pas parfait lorsqu’on met en place un dispositif ? Peut-on aussi admettre que l’égalitarisme républicain ne soit pas immédiat et que si cette mise en place provoque des inégalités, elle peut aussi générer de l’émulation entre les communes grâce à la comparaison faite par les citoyens-électeurs ? Si l'on attend que tout soit parfait et égal pour tous pour se décider à faire, on accumule de tels préalables que ça s'apparente, au final, à une forme de procrastination collective… et on ne fait rien…
“Ma” classe, ma maison
Dans Libération du 20 septembre, on pourra lire un article pas si anecdotique que cela. La journaliste constate qu’avec la réforme des temps scolaires, certains enseignants sont obligés de laisser leur salle pour les activités périscolaires.Dans les écoles exiguës, en effet, la mairie a «réquisitionné» les salles de classe. Les enseignants sont alors priés de céder leur classe aux personnels de la ville soit le temps du midi, soit l’après-midi. Et cela n’est pas si évident. Elle note que les professeurs des écoles font parfois un lapsus : en parlant de leur salle de classe, ils disent «ma chambre», tant ils ont un attachement particulier à ce lieu qui représente beaucoup plus qu’un bureau. Dans ce reportage, trois instituteurs racontent le lien particulier qu'ils entretiennent avec leur salle de classe. On y lit un attachement très fort et un rapport presque intime avec ce lieu où on passe tant de temps. A tel point qu’on a du mal à y faire rentrer des personnes “extérieures”.
On peut s’interroger sur ce métier vécu sur un mode si “intime” et si individuel. Et le voir comme un frein au travail en équipe, à la co-intervention, et au final à l’évolution du système éducatif. C’est d’ailleurs à rapprocher du fait que, bien souvent, dans ce métier où on se met autant en “je” on en arrive à confondre sa personnalité et ses gestes professionnels. Et on en vient alors à considérer toute volonté de réforme comme une remise en cause de son propre travail et une critique de sa personne. Ce qui limite, on en conviendra, la capacité à avoir une analyse critique du système éducatif. Or, il faut le redire, on peut très bien, faire son métier le mieux possible dans un système qui dysfonctionne…
Oooooom…..
Mais ne nous énervons pas plus… C’est mauvais pour la santé. Dans une interview au Huffington Post , le moine bouddhiste proche du Dalaï Lama, Mathieu Ricard milite en faveur de la méditation. “Il faudrait enseigner la méditation, sous un autre nom, dès la maternelle et de manière totalement laïque et enlever totalement le label bouddhiste. La méditation, c'est vraiment une technique. Depuis 30 ans, le médecin John Kabat Zinn enseigne la réduction du stress grâce à la méditation de pleine conscience dans 300 hôpitaux aux États-Unis. C'est venu du bouddhisme, c'est maintenant totalement laïc. ”. Et il précise : “En dix semaines, grâce à trois séances de 30 minutes de méditation par semaine, on a réussi à stimuler les comportements pro-sociaux et altruistes chez les enfants. Les résultats sont incroyables.”.
Respirons profondément… et remplissons nous d’altruisme. Même envers les anti-pédagos et les conservateurs de tous poils…
Oooommmmm….
Bonne lecture….
Philippe Watrelot
dimanche, septembre 15, 2013
Bloc notes de la semaine du 9 au 15 septembre 2013
.
Le niveau monte (en CP) - Ultralibéral et réactionnaire, rigide et mou – Séance de rattrapage – Moi, Albert Jacquard, ministre de l’éducation -
Le bloc-notes de cette fin de deuxième semaine de cours revient sur quelques informations évoquées les jours précédents. C’est le cas de l’annonce de cette hausse inédite du niveau en Maternelle qui oblige le Ministre à réagir. La convention “éducation” de l’UMP suscite, elle aussi quelques commentaires. Ne reculant devant aucun sacrifice, la revue de presse propose également une séance de rattrapage en signalant quelques articles remarquables parus avant la reprise. Et on finit avec un hommage à Albert Jacquard avec un texte où il parle d’éducation.
En CP, le niveau monte
Vincent Peillon réagit dans une interview au journal Le Monde à l’enquête de la DEPP qui constate que le niveau des élèves entrés en CP a fortement progressé entre 1997 et 2011. Comme le souligne , Marie-Caroline Missir, dans l’Express s'il faut se réjouir de tels résultats pour un système éducatif plutôt habitué à la baisse du niveau, cela peut être aussi utilisé sur un plan politique comme un argument pour justifier la politique menée par la droite durant les années précédentes. Cette étude, se demande la journaliste, peut-elle remettre en cause les projets du ministre, qui entend réformer les programmes de la maternelle au lycée ?
Le Ministre lui répond indirectement : “Il y a toujours eu, dans l'histoire de la maternelle, une tension entre deux logiques, qui sont aussi deux excès à éviter. Le premier est de rentrer, dès la grande section, dans les apprentissages plutôt que de les préparer – une tendance à la " primarisation " sur laquelle le rapport des inspections générales de l'éducation nationale divulgué en mai 2012 a attiré l'attention. Le second est de ne pas considérer la maternelle comme une école à part entière, de la réduire à un espace dédié au jeu, sans lien avec la préparation des apprentissages ; une garderie améliorée. Si l'école maternelle a vu ses résultats progresser, un déséquilibre s'est instauré au profit de la première logique ces toutes dernières années. Il faut donc restituer à cette école son équilibre, car elle seule est adaptée aux besoins des jeunes enfants, sans renoncer aux apprentissages indispensables pour donner plus de chances de réussir à ceux qui en ont à priori moins. C'est ce point d'équilibre qu'il faut atteindre et maintenir”.
Et le ministre ajoute une annonce “Pour y parvenir, la maternelle va être réorganisée en un cycle unique - celui des "apprentissages premiers", liant petite, moyenne et grande sections -, effectif dès la rentrée 2014.”.
Il y a du travail pour le futur Conseil Supérieur des Programmes (qui devrait être connu dans une quinzaine de jours).
Ultralibéral et réactionnaire, rigide et mou
Pour Lionel Jeanjeau dans la revue de presse du vendredi 13 septembre , la convention UMP sur l’éducation a eu une “faible couverture médiatique”. C’est tant mieux. Mais il faut cependant signaler quelques billets qui reviennent à leur manière sur ces propositions.
Dans son blog, sur Médiapart, l’historien de l’éducation, Claude Lelièvre qualifie ces propositions de “radicalisation ultralibérale et réactionnaire ”, qui, de surcroît, nie plus de cinquante ans d’histoire. Avec le « chèque éducation », on est dans la droite ligne de la proposition de l'ultra-libéral Alain Madelin énoncée dès 1984 (et qui avait été toujours refusée jusqu'ici par ceux qui se présentent comme des héritiers du ''gaullisme''). Notre ami rappelle aussi que c'est le général de Gaulle qui institua la carte scolaire et initia ce qui allait devenir le collège unique …
Le très productif Claude Lelièvre continue ses piques contre la droite avec un autre billet publié cette fois-ci dans L’Express. Et dans ce texte, il constate que si la droite a reproché à Vincent Peillon de n'avoir pas abordé la question du statut des enseignants avec la loi sur la refondation, cette même droite s'est bien gardée d'aborder ce sujet lorsqu'elle était au pouvoir. Et on notera d’ailleurs que le ministre a inscrit ce sujet à son agenda de l’année. Bon courage…
A propos du programme de la droite pour l’École, je voudrais signaler un texte de Mara Goyet sur son blog hébergé par Le Monde . Beaucoup de “pédagogues” ont une prévention de départ à l’égard de Mara Goyet. Mais il semble qu’il y ait eu du chemin parcouru depuis le détestable “Collège de France”. Dans ce billet intitulé “Rigide et mou”, elle s’en prend, elle aussi, aux propositions de l’UMP : “L'examen d'entrée en 6ème ? Géniale idée qui sent bon la guillotine précoce, le tri, la décharge municipale. Comment osent-ils nous faire ce coup-là à l'UMP ? Un fantasme sénile, une solution débile : quand on se retrouvera avec des enfants de 14 ans en CM2, on sera bien avancé. Quand on aura des élèves en pagaille qui finiront dans des voies de garage, on aura tout gagné. Je reviens toujours à cette distinction de Péguy : il faut être ferme et souple, pas rigide et mou.”. Et elle poursuit avec beaucoup d’ironie et d’humour : “L'avantage des propositions rigides et molles c'est qu'elles peuvent être multipliées à l'infini. Copie mal présentée, main coupée. Tout élève qui, désormais, bavardera sera privé de récréation pour deux mois et nettoiera les toilettes avec sa brosse à dents. Tout élève qui oubliera son cahier trois fois, devra, encadré par deux ours, débiter un arbre, confectionner de la pâte à papier et en faire un cahier afin de comprendre l'importance du matériel scolaire. Tout élève qui n'aura pas deux mille mots de vocabulaire en grande section restera en maternelle à vie, assis sur une chaise minuscule, encadré par deux peluches. Tout élève qui fera preuve d'insolence participera, seul, à une opération à terre en Syrie. Tout parent qui sera dépassé par ses enfants paiera deux fois plus d’impôts et devra participer à un stage de rééducation parentale encadré par l'armée. Toute fille en mini-short sera dans l'obligation de porter une burqa pendant deux jours puis sera exclue de l'établissement pour port de signe religieux. Toute note en dessous de la moyenne sera punie d'une exclusion de cours de huit jours. Tout le monde aura les pleins pouvoirs (profs, surveillants, chefs d'établissements) mais certains auront plus les pleins pouvoirs que d'autres. On peut continuer longtemps comme ça... « La raideur permet tout, ne signale rien » écrivait Péguy ”
Si l’on veut se faire encore plus mal, on peut aussi aller lire le dossier que le magazine Valeurs actuelles consacre à l’école. Brrr…
Pour finir sur ce point, osons un petit avis personnel. Ce genre de propositions de la Droite est utile pour se rappeler que même si certains peuvent être déçus par la politique éducative actuelle (trop vite ? pas assez vite ?...) , il est difficile de dire qu'avec la politique de la droite ce serait "bonnet blanc et blanc bonnet"....
Il ne faut pas avoir la mémoire courte…
Séance de rattrapage
La revue de presse a repris son rythme quotidien depuis une semaine. Mais il n’est peut-être pas inutile de revenir sur quelques textes et informations parues avant cette reprise et d’offrir à nos lecteurs une séance de rattrapage.
Si la rentrée scolaire est souvent propice à la prolifération de marronniers, elle permet aussi l’expression d’analyses intéressantes sur l’état du système éducatif. C’est le cas avec deux textes de François Dubet. Une interview dans Le Monde et surtout une autre dans le Nouvel Obs où le sociologue appuie là où ça fait mal.
Toujours sur la rentrée, on pourra aussi lire ou relire l’interview donnée par Philippe Meirieu à La Croix sur la refondation de l’École. On peut aussi aller lire dans le JDD.fr, la tribune de Laurent Bigorgne directeur de l’Institut Montaigne. Pour l’un comme pour l’autre mais avec des points différents, le système éducatif n’a pas encore fait les réformes nécessaires.
La grande affaire des prochains mois, va être la question des programmes scolaires. La loi prévoit la mise en place d’un Conseil Supérieur des programmes. On l’a déjà lu dans la revue de presse, le ministre annonce une refonte des contenus d’enseignement à partir de 2015. Un article de Maryline Baumard dans le Monde paru le 5 septembre mettait en perspective cette question. Signalons par ailleurs que ce sera aussi le thème du prochain dossier des Cahiers Pédagogiques qui paraît la semaine prochaine. Toujours sur cette question des contenus d’enseignement, je signale une excellente synthèse sur le travail par compétences rédigée par Olivier Rey (de l’Institut Français de l’Éducation) sur son blog. Ayant pour titre “Les compétences clés dans l’enseignement obligatoire en Europe : fantasmes et réalités pédagogiques ”, ce long texte remarquable tient toutes les promesses du titre. Il déconstruit les fantasmes et donne à voir la réalité et la fécondité de cette pédagogie.
Albert Jacquard
Albert Jacquard nous a quitté le 11 septembre 2013. Sa disparition a suscité de très nombreuses réactions. Outre les hommages officiels et notamment celui de Vincent Peillon , signalons notamment le très beau texte de Philippe Meirieu : “L’homme qui savait pleurer ”
Ce grand humaniste a aussi souvent parlé ou écrit sur l’éducation. Dans une tribune parue dans l’Humanité le 22 Mars 1999, il s’imaginait en ministre de l’éducation : “Moi, Albert Jacquard, ministre de l'Éducation, je décrète… ” et suivaient neuf articles dont voici une petite sélection…
“Article premier : Il faut supprimer tout esprit de compétition à l'école. Le moteur de notre société occidentale est la compétition, et c'est un moteur suicidaire. Il ne faut plus apprendre pour et à être le premier. ”
“Article troisième : Les examens restent dans leur principe, sachant que seuls les examens ratés par l'élève sont valables. Ils sont utiles aux professeurs pour évaluer la compréhension des élèves. Mais les diplômes ou les concours comme le baccalauréat sont une perte de temps et sont abolis. Sur tous les frontons des lycées figurera l'inscription : " Que personne ne rentre ici s'il veut préparer des examens. " ”
“Article cinquième : Les enseignants n'ont plus le droit de se renseigner sur l'âge de leurs élèves. Les dates de naissances doivent être rayées de tous les documents scolaires, sauf pour le médecin de l'école. Il n'est plus question de dire qu'un enfant est en retard ou en avance, car c'est un instrument de sélection. Chacun doit avancer sur le chemin du savoir à son rythme, et sans culpabilisation ou fierté par rapport aux camarades de classe. […] ”
“Article septième : Le travail des professeurs par disciplines est annulé au profit du travail en équipe. La progression du travail des classes ne doit pas être perturbée par des impératifs de programme.”
“Article neuvième : le ministère de l'Économie ne dictera plus ses besoins au ministère de l'Éducation. Dorénavant, le ministre de l'Économie donnera tous les moyens nécessaires à l'Éducation nationale pour réussir sa vocation.”
Et parce qu’il n’y a pas de raison de ne pas le faire ( !), finissons avec le préambule de ce texte : “L'Éducation nationale ne doit pas préparer les jeunes dont l'économie ou la société ont besoin. La finalité de l'éducation est de provoquer une métamorphose chez un être pour qu'il sorte de lui-même, surmonte sa peur de l'étranger, et rencontre le monde où il vit à travers le savoir. Moi, ministre de l'Éducation nationale, je n'ai qu'une obsession : que tous ceux qui me sont confiés apprennent à regarder les autres et leur environnement, à écouter, discuter, échanger, s'exprimer, s'émerveiller.”
Vous pouvez aussi trouver ce bloc notes sur le site des Cahiers Pédagogiques
Le niveau monte (en CP) - Ultralibéral et réactionnaire, rigide et mou – Séance de rattrapage – Moi, Albert Jacquard, ministre de l’éducation -
Le bloc-notes de cette fin de deuxième semaine de cours revient sur quelques informations évoquées les jours précédents. C’est le cas de l’annonce de cette hausse inédite du niveau en Maternelle qui oblige le Ministre à réagir. La convention “éducation” de l’UMP suscite, elle aussi quelques commentaires. Ne reculant devant aucun sacrifice, la revue de presse propose également une séance de rattrapage en signalant quelques articles remarquables parus avant la reprise. Et on finit avec un hommage à Albert Jacquard avec un texte où il parle d’éducation.
En CP, le niveau monte
Vincent Peillon réagit dans une interview au journal Le Monde à l’enquête de la DEPP qui constate que le niveau des élèves entrés en CP a fortement progressé entre 1997 et 2011. Comme le souligne , Marie-Caroline Missir, dans l’Express s'il faut se réjouir de tels résultats pour un système éducatif plutôt habitué à la baisse du niveau, cela peut être aussi utilisé sur un plan politique comme un argument pour justifier la politique menée par la droite durant les années précédentes. Cette étude, se demande la journaliste, peut-elle remettre en cause les projets du ministre, qui entend réformer les programmes de la maternelle au lycée ?
Le Ministre lui répond indirectement : “Il y a toujours eu, dans l'histoire de la maternelle, une tension entre deux logiques, qui sont aussi deux excès à éviter. Le premier est de rentrer, dès la grande section, dans les apprentissages plutôt que de les préparer – une tendance à la " primarisation " sur laquelle le rapport des inspections générales de l'éducation nationale divulgué en mai 2012 a attiré l'attention. Le second est de ne pas considérer la maternelle comme une école à part entière, de la réduire à un espace dédié au jeu, sans lien avec la préparation des apprentissages ; une garderie améliorée. Si l'école maternelle a vu ses résultats progresser, un déséquilibre s'est instauré au profit de la première logique ces toutes dernières années. Il faut donc restituer à cette école son équilibre, car elle seule est adaptée aux besoins des jeunes enfants, sans renoncer aux apprentissages indispensables pour donner plus de chances de réussir à ceux qui en ont à priori moins. C'est ce point d'équilibre qu'il faut atteindre et maintenir”.
Et le ministre ajoute une annonce “Pour y parvenir, la maternelle va être réorganisée en un cycle unique - celui des "apprentissages premiers", liant petite, moyenne et grande sections -, effectif dès la rentrée 2014.”.
Il y a du travail pour le futur Conseil Supérieur des Programmes (qui devrait être connu dans une quinzaine de jours).
Ultralibéral et réactionnaire, rigide et mou
Pour Lionel Jeanjeau dans la revue de presse du vendredi 13 septembre , la convention UMP sur l’éducation a eu une “faible couverture médiatique”. C’est tant mieux. Mais il faut cependant signaler quelques billets qui reviennent à leur manière sur ces propositions.
Dans son blog, sur Médiapart, l’historien de l’éducation, Claude Lelièvre qualifie ces propositions de “radicalisation ultralibérale et réactionnaire ”, qui, de surcroît, nie plus de cinquante ans d’histoire. Avec le « chèque éducation », on est dans la droite ligne de la proposition de l'ultra-libéral Alain Madelin énoncée dès 1984 (et qui avait été toujours refusée jusqu'ici par ceux qui se présentent comme des héritiers du ''gaullisme''). Notre ami rappelle aussi que c'est le général de Gaulle qui institua la carte scolaire et initia ce qui allait devenir le collège unique …
Le très productif Claude Lelièvre continue ses piques contre la droite avec un autre billet publié cette fois-ci dans L’Express. Et dans ce texte, il constate que si la droite a reproché à Vincent Peillon de n'avoir pas abordé la question du statut des enseignants avec la loi sur la refondation, cette même droite s'est bien gardée d'aborder ce sujet lorsqu'elle était au pouvoir. Et on notera d’ailleurs que le ministre a inscrit ce sujet à son agenda de l’année. Bon courage…
A propos du programme de la droite pour l’École, je voudrais signaler un texte de Mara Goyet sur son blog hébergé par Le Monde . Beaucoup de “pédagogues” ont une prévention de départ à l’égard de Mara Goyet. Mais il semble qu’il y ait eu du chemin parcouru depuis le détestable “Collège de France”. Dans ce billet intitulé “Rigide et mou”, elle s’en prend, elle aussi, aux propositions de l’UMP : “L'examen d'entrée en 6ème ? Géniale idée qui sent bon la guillotine précoce, le tri, la décharge municipale. Comment osent-ils nous faire ce coup-là à l'UMP ? Un fantasme sénile, une solution débile : quand on se retrouvera avec des enfants de 14 ans en CM2, on sera bien avancé. Quand on aura des élèves en pagaille qui finiront dans des voies de garage, on aura tout gagné. Je reviens toujours à cette distinction de Péguy : il faut être ferme et souple, pas rigide et mou.”. Et elle poursuit avec beaucoup d’ironie et d’humour : “L'avantage des propositions rigides et molles c'est qu'elles peuvent être multipliées à l'infini. Copie mal présentée, main coupée. Tout élève qui, désormais, bavardera sera privé de récréation pour deux mois et nettoiera les toilettes avec sa brosse à dents. Tout élève qui oubliera son cahier trois fois, devra, encadré par deux ours, débiter un arbre, confectionner de la pâte à papier et en faire un cahier afin de comprendre l'importance du matériel scolaire. Tout élève qui n'aura pas deux mille mots de vocabulaire en grande section restera en maternelle à vie, assis sur une chaise minuscule, encadré par deux peluches. Tout élève qui fera preuve d'insolence participera, seul, à une opération à terre en Syrie. Tout parent qui sera dépassé par ses enfants paiera deux fois plus d’impôts et devra participer à un stage de rééducation parentale encadré par l'armée. Toute fille en mini-short sera dans l'obligation de porter une burqa pendant deux jours puis sera exclue de l'établissement pour port de signe religieux. Toute note en dessous de la moyenne sera punie d'une exclusion de cours de huit jours. Tout le monde aura les pleins pouvoirs (profs, surveillants, chefs d'établissements) mais certains auront plus les pleins pouvoirs que d'autres. On peut continuer longtemps comme ça... « La raideur permet tout, ne signale rien » écrivait Péguy ”
Si l’on veut se faire encore plus mal, on peut aussi aller lire le dossier que le magazine Valeurs actuelles consacre à l’école. Brrr…
Pour finir sur ce point, osons un petit avis personnel. Ce genre de propositions de la Droite est utile pour se rappeler que même si certains peuvent être déçus par la politique éducative actuelle (trop vite ? pas assez vite ?...) , il est difficile de dire qu'avec la politique de la droite ce serait "bonnet blanc et blanc bonnet"....
Il ne faut pas avoir la mémoire courte…
Séance de rattrapage
La revue de presse a repris son rythme quotidien depuis une semaine. Mais il n’est peut-être pas inutile de revenir sur quelques textes et informations parues avant cette reprise et d’offrir à nos lecteurs une séance de rattrapage.
Si la rentrée scolaire est souvent propice à la prolifération de marronniers, elle permet aussi l’expression d’analyses intéressantes sur l’état du système éducatif. C’est le cas avec deux textes de François Dubet. Une interview dans Le Monde et surtout une autre dans le Nouvel Obs où le sociologue appuie là où ça fait mal.
Toujours sur la rentrée, on pourra aussi lire ou relire l’interview donnée par Philippe Meirieu à La Croix sur la refondation de l’École. On peut aussi aller lire dans le JDD.fr, la tribune de Laurent Bigorgne directeur de l’Institut Montaigne. Pour l’un comme pour l’autre mais avec des points différents, le système éducatif n’a pas encore fait les réformes nécessaires.
La grande affaire des prochains mois, va être la question des programmes scolaires. La loi prévoit la mise en place d’un Conseil Supérieur des programmes. On l’a déjà lu dans la revue de presse, le ministre annonce une refonte des contenus d’enseignement à partir de 2015. Un article de Maryline Baumard dans le Monde paru le 5 septembre mettait en perspective cette question. Signalons par ailleurs que ce sera aussi le thème du prochain dossier des Cahiers Pédagogiques qui paraît la semaine prochaine. Toujours sur cette question des contenus d’enseignement, je signale une excellente synthèse sur le travail par compétences rédigée par Olivier Rey (de l’Institut Français de l’Éducation) sur son blog. Ayant pour titre “Les compétences clés dans l’enseignement obligatoire en Europe : fantasmes et réalités pédagogiques ”, ce long texte remarquable tient toutes les promesses du titre. Il déconstruit les fantasmes et donne à voir la réalité et la fécondité de cette pédagogie.
Albert Jacquard
Albert Jacquard nous a quitté le 11 septembre 2013. Sa disparition a suscité de très nombreuses réactions. Outre les hommages officiels et notamment celui de Vincent Peillon , signalons notamment le très beau texte de Philippe Meirieu : “L’homme qui savait pleurer ”
Ce grand humaniste a aussi souvent parlé ou écrit sur l’éducation. Dans une tribune parue dans l’Humanité le 22 Mars 1999, il s’imaginait en ministre de l’éducation : “Moi, Albert Jacquard, ministre de l'Éducation, je décrète… ” et suivaient neuf articles dont voici une petite sélection…
“Article premier : Il faut supprimer tout esprit de compétition à l'école. Le moteur de notre société occidentale est la compétition, et c'est un moteur suicidaire. Il ne faut plus apprendre pour et à être le premier. ”
“Article troisième : Les examens restent dans leur principe, sachant que seuls les examens ratés par l'élève sont valables. Ils sont utiles aux professeurs pour évaluer la compréhension des élèves. Mais les diplômes ou les concours comme le baccalauréat sont une perte de temps et sont abolis. Sur tous les frontons des lycées figurera l'inscription : " Que personne ne rentre ici s'il veut préparer des examens. " ”
“Article cinquième : Les enseignants n'ont plus le droit de se renseigner sur l'âge de leurs élèves. Les dates de naissances doivent être rayées de tous les documents scolaires, sauf pour le médecin de l'école. Il n'est plus question de dire qu'un enfant est en retard ou en avance, car c'est un instrument de sélection. Chacun doit avancer sur le chemin du savoir à son rythme, et sans culpabilisation ou fierté par rapport aux camarades de classe. […] ”
“Article septième : Le travail des professeurs par disciplines est annulé au profit du travail en équipe. La progression du travail des classes ne doit pas être perturbée par des impératifs de programme.”
“Article neuvième : le ministère de l'Économie ne dictera plus ses besoins au ministère de l'Éducation. Dorénavant, le ministre de l'Économie donnera tous les moyens nécessaires à l'Éducation nationale pour réussir sa vocation.”
Et parce qu’il n’y a pas de raison de ne pas le faire ( !), finissons avec le préambule de ce texte : “L'Éducation nationale ne doit pas préparer les jeunes dont l'économie ou la société ont besoin. La finalité de l'éducation est de provoquer une métamorphose chez un être pour qu'il sorte de lui-même, surmonte sa peur de l'étranger, et rencontre le monde où il vit à travers le savoir. Moi, ministre de l'Éducation nationale, je n'ai qu'une obsession : que tous ceux qui me sont confiés apprennent à regarder les autres et leur environnement, à écouter, discuter, échanger, s'exprimer, s'émerveiller.”
Vous pouvez aussi trouver ce bloc notes sur le site des Cahiers Pédagogiques
mardi, juin 25, 2013
Formation des enseignants : entre espoir et inquiétudes
Le 1er juillet prochain doit se tenir à Villeurbanne, un “séminaire préparatoire au lancement des Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education” (ESPÉ). Ce sera certainement l’occasion pour les ministres de communiquer sur ce qui est un des aspects importants de loi d’orientation et de programmation portant sur la refondation de l’École, qui, quant à elle, va être adoptée définitivement en deuxième lecture au Sénat durant la semaine.
C’est donc l’occasion ici de faire le point sur ce dossier complexe et auquel les médias et l’opinion publique et enseignante se sont peu intéressés. J’avais essayé de repérer les difficultés dans la mise en place de ces ESPÉ dans un billet intitulé “ Des ESPÉ rances…” sur mon blog . Je dois dire d’ailleurs que les craintes que j’avais exprimées dans ce billet se sont malheureusement vérifiées. Depuis, une tribune est aussi parue sur le site des Cahiers Pédagogiques où nous formulions des “ Inquiétudes” sur l’avenir de la formation des enseignants.
La formation des enseignants expliquée à mes collègues...
Quand je rencontre des collègues dans mon lycée où je travaille en temps partagé (l’autre partie du temps à l’IUFM), ceux-ci m’interrogent quelquefois sur la formation des enseignants. Pendant longtemps, la question récurrente portait sur les IUFM : “ alors, ça existe encore ? je croyais que ça avait été supprimé ? ”. Ce qui prouvait que la propagande sarkozyenne avait bien fonctionné. Aujourd’hui la question s’est transformée : “ alors, il paraît que ça change de nom ? ”, “ Mais est-ce que ça va changer grand chose ? ”. Quelquefois, on s’intéresse quand même au sort des stagiaires, surtout d’ailleurs quand il est question d’en accueillir dans l’établissement. C’est en pensant à toutes ces questions que je vous propose de faire un petit point sur ce sujet. C’est ensuite seulement que je vous proposerai mon analyse.
Rappelons quand même que le Ministère de l’Éducation Nationale dans sa volonté d’explication propose sur son site des pages de présentation des ESPÉ ainsi que des concours et des masters MEEF . Elles sont un bon moyen de saisir les dispositions de cette réforme.
Statut - Les Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation (ESPÉ) créées par plusieurs articles de la loi d’orientation, n’ont pas de statut spécifique. La loi donne le choix à deux dispositions : être une partie intégrée d’une université (comme le sont déjà aujourd’hui les IUFM) ou être une composante d’un pôle de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) qui regroupe aujourd’hui plusieurs universités et grandes écoles à l’échelle d’un territoire. Il y aura une ESPÉ par académie. Elles seront accréditées par la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche (M.E.S.R.) et par le ministre de l'Éducation nationale (MEN) sur la base du cahier des charges établi par ces deux ministères. Il y aura un directeur nommé en conseil des ministres pour chaque ESPÉ.
Elles n’ont pas de statut autonome mais n’ont pas non plus spécifiquement de budget autonome fléché. Leur financement dépendra des contributions de chaque université organisatrice des masters destinés à former des enseignants. On peut donc dire que les ESPÉ seront des sortes d’ “agences” destinées à coordonner et regrouper des actions de formation et de préparation aux concours.
Concours - Ces concours seront placés à bac + 4 en fin de M1 (pour l’oral). La maquette de ces concours a été rénovée mais les “sujets zéro” ne sont pas encore sortis [ajout du 07/08 : ils sont parus]. L’hypothèse qui est faite est que le concours en aval influencera la formation en amont. Celle ci se fera en M1 et en M2 (bac + 5) dans des Masters MEEF (métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) organisée dans les universités mais qui comporteront des parties communes aux enseignants des différentes disciplines et différents niveaux.
Les ESPÉ seront chargés de la formation initiale mais aussi de la formation continue des enseignants. Ce qui signifie que la structure devra intégrer non seulement les universitaires chargés de la formation, les “ex-IUFM” mais aussi les enseignants intervenants au niveau de la formation continue dans les rectorats.
Master MEEF – Ces masters sont une des grandes nouveautés de la réforme de la formation. Il y aura un master MEEF par discipline et pour les professeurs des écoles dans chaque académie. C’est la construction des maquettes qui s’est révélée difficile dans un certain nombre de régions. Car celles ci supposent une co-construction par les universités et les intervenants dans les IUFM. La formation doit être à la fois disciplinaire, didactique et pédagogique, et intégrer des stages en alternance dans des classes. C’est le rassemblement de ces masters au sein d’une académie qui constitue au final la maquette des futurs ESPÉ.
Une année de transition
Tout cela devrait se mettre en place progressivement. L’année 2013 donne lieu exceptionnellement à deux concours de recrutement. Le premier concours de cette année (2013-1) fonctionne encore selon l’ancien régime. Le deuxième concours propose un écrit en 2013 et un oral en 2014.
A la rentrée 2013, il y aura donc plusieurs types de personnes dans les futurs ESPÉ.
- - les FSTG (fonctionnaires stagiaires) : issus du concours “2013-1”, ils sont titulaires d’un master et ont passé le concours. Ils seront formés selon des modalités quasi-identiques à celles de cette année 2012-2013. Ce sont des stagiaires qui assureront un service quasi-complet avec une formation en plus. Ce statut disparaitra en 2014.
- - Les étudiants en Master 2 qui ont passé l’écrit du concours (concours "2013-2"). Parmi eux, les contractuels M2 ” qui seront admissibles se verront proposer un contrat d’un tiers de temps (par exemple pour le CAPES 6h payées 9h). Dans le jargon sans limites de l’éducnat ils sont dénommés “ CAD 2” (contractuels admissibles 2) - ceux qui sont déjà titulaires d’un master mais qui préparent l’oral du concours se verront proposer un contrat d’un mi-temps.
- - les étudiants de M1 qui prépareront le concours 2014 et qui feront des stages dans les établissements
- - Il faut y rajouter le cas particulier des "emplois d'avenir professeur" (EAP) étudiants boursiers qui sont au niveau de la licence et sont payés pour faire de l’accompagnement dans les établissements. Ils auront droit aussi à un tuteur.
Mais en revanche, tous auront besoin de tuteurs avec des modalités différentes selon les catégories. Il y a donc une forte demande pour que des enseignants assument ces fonctions.
On parle d’année de transition car, le ministre l’affirme, il y aura un ajustement qui se fera au bout d’un an…
L’urgence et le provisoire (qui dure)
Actuellement, les maquettes des futurs ESPÉ qui rassemblent les maquettes des masters MEEF (avec la collaboration des universités et des IUFM sont en train d’être validées au niveau des chefs de projet et des rectorats. D’après ce qui remonte des différentes académies, si cela se passe pas trop mal dans les endroits ou existait une bonne collaboration entre l’IUFM et la seule université de l’académie, il semble que dans de nombreux endroits, il y a de fortes tensions et une réelle difficulté à faire travailler ensemble les universités et les ex-IUFM. Le Ministre lui même a reconnu récemment que plusieurs projets (3 ou 4 ?) avaient été retoqués car considérés comme non-conformes au cahier des charges. Les luttes de territoire sont exacerbées lorsqu’il y a un contexte de pénurie. La tension est à son maximum dans de nombreux IUFM et plusieurs personnels sont à la limite du “ burn-out”. Car, pendant ce temps, la rentrée 2013 s’approche. Et on commence seulement à la préparer dans les IUFM dans une urgence à laquelle les personnels sont habitués. Or, cette rentrée est cruciale. Une rentrée complexe à gérer (voir plus haut) avec des structures illisibles et qui aurait mérité plus de sérénité. On peut craindre aussi que, pour ce qui concerne les masters MEEF, les solutions trouvées dans l’urgence ne perdurent face à la difficulté et à la faible volonté à les remettre en chantier. Allez remettre en question un cours attribué à un universitaire au bout d’un an…
Le risque est donc grand de voir le “provisoire” annoncé devenir permanent. C’est un grand classique de l’Éducation Nationale. Cette année transitoire peut aussi avoir une autre fonction : celle de masquer l’éviction d’un certain nombre de dispositions et de personnels qui seront maintenus durant cette transition mais disparaitront discrètement ensuite. L’année de transition va nous conduire à une sorte d’“ accompagnement en fin de vie” pour certains formateurs (et notamment ceux en temps partagé) qui va se faire “sans bruit”.
Cette combinaison d’urgence et de bricolage qui risque de durer amène certains à revendiquer un moratoire sur la réforme de la formation. C’est le cas du GRFDE qui a évoqué cette demande dans une lettre à François Hollande . Etant donné l’état actuel des travaux et la date à laquelle se situe cette demande, il y a peu de chances que cette demande aboutisse. En revanche, il est essentiel de revendiquer très fortement un vrai point d’étape (“clause de revoyure”) au bout d’un an.
Le prescrit et le réel
Comme nous l’écrivions dans le bloc notes du 17 au 22 juin « La parole ministérielle si elle doit dire la direction dans laquelle il faut aller, ne devrait pas se transformer en discours performatif et d’auto-persuasion occultant les difficultés. » Or, c’est le sentiment qu’on peut avoir lorsque Vincent Peillon, lors de cette même séance de « questions d’actualité au gouvernement » du jeudi 20 juin 2013 répond à Marie Christine Blandin sur l’état de la préparation de la formation des enseignants pour la rentrée 2013. Après avoir annoncé une grande cérémonie de lancement à Lyon le 1er juillet, le ministre déclare : “ Je le dis clairement : les écoles supérieures du professorat et de l’éducation constitueront une rupture avec les instituts universitaires de formation des maîtres. Enfin, nous disposerons d’une formation professionnalisante nécessaire au travail des enseignants. Par ailleurs, tous les professionnels doivent être associés : les universitaires, bien sûr, pour ce qui concerne les contenus de l’enseignement, l’exigence disciplinaire, la didactique, mais aussi les praticiens de terrain, qui doivent continuer à enseigner dans leur classe et en même temps bénéficier de décharges pour pouvoir être associés au travail de l’école supérieure, et non y participer à plein temps, comme vous l’avez rappelé, madame le sénateur. N’oublions pas les personnes qui œuvrent dans un certain nombre d’associations, en particulier les associations péri-éducatives, qui ont permis de construire notre système d’enseignement. ”. Mais dans le même temps le Ministre reconnaît que les maquettes des Masters des futurs ESPÉ doivent être revues dans un certains nombre d’universités “ car, à ce jour, les exigences du Gouvernement n’ont pas été respectées sur deux points. ”. Et Vincent Peillon ajoute : “ si rien n’était fait, nous reproduirions les mêmes erreurs que par le passé”.
La différence entre le discours et la réalité du terrain, entre le prescrit et le réel, on connaît dans l’Éducation Nationale...
D’une manière plus générale, on peut donc formuler des inquiétudes sur un certain nombre d’éléments du discours qui ne semblent pas résister pour l’instant à l’épreuve des faits :
- La place des formateurs en temps partagé. On affirme que la nouvelle formation doit leur donner une place importante. Dans les faits, la construction des masters a surtout conduit à les écarter au profit des universitaires et des professeurs IUFM à temps plein (j’en sais quelque chose…). Quelle garantie pour ce type de formateurs ?
- La place de la formation continue : le projet de loi a renoncé à l’“ obligation de formation” des enseignants pourtant énoncée par François Hollande lors de son discours à la Sorbonne. A la place, le texte indique que « les enseignants sont encouragés à se former ». Quelle place pour la formation continue dans les ESPÉ ? Comment reconstruire une réelle formation continue ?
- La place des associations complémentaires et des mouvements pédagogiques : dans un contexte de pénurie, la “lutte des places” entre les universités et les IUFM laisse peu d’espaces pour de nouveaux acteurs. Comment garantir une place pour ces organisations dont l’expertise pédagogique va de pair avec l’innovation ?
- Le recrutement des nouveaux enseignants : il dépend, certes des postes mis au concours mais aussi de la volonté des jurys de concours de pourvoir ou non ces postes. On sait que les années passées, une partie des postes n’a pas été pourvue ainsi. L’affaire de l’épidémie de zéros cette année est là pour prouver qu’il peut y avoir un décalage important entre les créations de postes annoncées et la réalité des postes pourvus. Quelles garanties le gouvernement peut-il donner face à des jurys qui sont “souverains” ?
- La place des tuteurs : comme on l’a vu plus haut, la réforme de la formation va se caractériser par la multiplication des situations de stage. Entre les EAP, les M1, les M2, les FSTG,… ce que verront d’abord les enseignants dans les établissements ce sont de nouvelles personnes aux statuts différents et qu’il faudra accueillir. Mais se pose alors la question des tuteurs. Aura t-on suffisamment de collègues pour accompagner et former ces enseignants débutants ? D’autant plus que ce statut de formateur est peu rémunéré et qu’il peut rebuter des enseignants qui estiment ne pas avoir envie de se mettre dans une situation qui suppose une certaine remise en question. Et l’autre question qui vient est aussi celle de la formation de ces tuteurs : tout comme un bon joueur de foot ne fait pas forcément un bon entraineur, la posture de conseiller pédagogique suppose une vraie formation et des compétences spécifiques.
Comment en est-on arrivé là ?
Si autant de personnes s’étonnent que je travaille encore à l’IUFM, c’est bien parce que sous le quinquennat précédent, la formation a failli disparaître. Rappelons que, pour des raisons strictement comptables, on a supprimé l’année de formation en alternance qui venait après le concours. Il y a quatre ans encore, les stagiaires, titulaires du concours étaient à mi-temps devant les élèves et l’autre moitié en formation avant d’être validés à la fin de l’année de stage. Supprimer cette formation où on était payé à temps plein pour se former la moitié du temps a permis d’économiser 13 000 postes équivalent temps plein. Dans le même temps, on nous a vendu la « masterisation » comme un progrès alors que ce n’était qu’un écran de fumée pour masquer ce mauvais coup. L’autre élément qui a considérablement modifié la formation c’est l’intégration des IUFM aux universités. Ceux-ci sont devenus alors des écoles intégrées avec des moyens réduits. Dans le débat pour la présidentielle, l’éducation est devenu un thème central sur lequel l’élection s’est en partie jouée. Mais la formation au sein de ce thème n’était pas le point le plus important même si tout le monde ou presque convenait qu’ “ enseigner est un métier qui s’apprend” et prônait le rétablissement d’une vraie formation. La concertation puis le projet de loi ont matérialisé cette volonté à travers la création des ESPÉ. Même si certains des choix qui ont été faits au cours de cette phase sont porteurs de nombreux effets pervers.
Comme je l’exprimais dans mes précédents billets, la principale difficulté tient au poids excessif d’une conception étroite de l’université dans la construction de la formation. La “faute originelle” tient au fait qu’il y a deux ministres à part égale : le MEN et le MESR. Et que l’arbitrage qui ne peut donc se faire qu’au niveau du premier ministre a toujours été défavorable au MEN. Malgré un discours officiel qui reste volontariste, le ministre de l’Éducation Nationale a bien pris conscience de ce déséquilibre puisqu’il n’a cessé de lancer des appels en direction des députés et sénateurs pour améliorer ce segment de la loi. Sans succès. On peut aussi interpréter ainsi son appel aux inspecteurs pour qu’ils s’investissent dans la formation.
L’autre “ faute originelle” est le choix de placer le concours en fin de M1. Initialement au cours de la concertation, deux positions s’affrontaient : les partisans d’un concours en fin de L3 et ceux qui prônaient le maintien du concours en fin de Master 2 (voir mon billet précédent) .
En voulant arbitrer en choisissant une position médiane, le ministre a choisi finalement une solution qui ne contente personne et qui cumule les handicaps. D’abord parce que la 1ère année de Master reste une année de bachotage pour préparer le concours.Combiné au refus de donner un statut autonome aux ESPÉ (et même à un réel fléchage budgétaire) cela conduit aussi à ce que la formation soit structurée essentiellement au sein des universités sans qu’il y ait réellement une structure dédiée à la formation. Les ESPÉ seront alors des “agences” qui serviront à rassembler des formations organisées ailleurs. A titre d’exemple, la “culture commune” qui est supposée être une formation transversale et commune à tous les enseignants risque, étant donnée la complexité des emplois du temps, de n’être proposée qu’à une seule discipline à la fois. Sans que ce soit forcément dans un seul et même lieu. On est en train de fabriquer à la fois des “usines à gaz” et des coquilles vides…
L’autre “ faute originelle” est le choix de placer le concours en fin de M1. Initialement au cours de la concertation, deux positions s’affrontaient : les partisans d’un concours en fin de L3 et ceux qui prônaient le maintien du concours en fin de Master 2 (voir mon billet précédent) .
En voulant arbitrer en choisissant une position médiane, le ministre a choisi finalement une solution qui ne contente personne et qui cumule les handicaps. D’abord parce que la 1ère année de Master reste une année de bachotage pour préparer le concours.Combiné au refus de donner un statut autonome aux ESPÉ (et même à un réel fléchage budgétaire) cela conduit aussi à ce que la formation soit structurée essentiellement au sein des universités sans qu’il y ait réellement une structure dédiée à la formation. Les ESPÉ seront alors des “agences” qui serviront à rassembler des formations organisées ailleurs. A titre d’exemple, la “culture commune” qui est supposée être une formation transversale et commune à tous les enseignants risque, étant donnée la complexité des emplois du temps, de n’être proposée qu’à une seule discipline à la fois. Sans que ce soit forcément dans un seul et même lieu. On est en train de fabriquer à la fois des “usines à gaz” et des coquilles vides…
Une nouvelle formation à la hauteur des enjeux ?
Les périodes de changement sont toujours propices aux inquiétudes. Il faut rappeler aussi qu’en seulement cinq ans, c’est la quatrième fois que, dans les IUFM, on remet en chantier toute la formation. Il y a de quoi être méfiant, sceptique et un peu fatigué. Or, le succès d’une réforme dépend de l’engagement de ses acteurs.
Mais la principale question est bien sûr de se demander si cette réforme va permettre une amélioration de la formation et si elle répond aux enjeux de la refondation de l’École. Est-ce que ce sera une formation plus importante ? Est-ce que ce sera plus professionnalisant ? Est-ce qu’elle permettra de faire évoluer le métier d’enseignant ?
Plus de formation ? On pourrait se dire qu’il est facile de répondre positivement à la première question tant la formation a été sinistrée dans la période précédente. Les stagiaires du secondaire par exemple n’avaient que 3h de formation à l’IUFM chaque semaine en plus d’un service complet (ou réduit de 3 heures l’an dernier). Une autre partie de la formation était supposée se faire dans leur établissement auprès de leur tuteur. L’urgence dans laquelle se trouvaient les stagiaires gênait considérablement la prise de recul nécessaire à la formation.
Qu’en sera t-il demain ? En fait l’essentiel de la formation se fera en M1 et en M2 et plus après. L’année de M1, comme on l’a vu, permettra de préparer le concours et de se former à son futur métier par des stages et des séances de didactique et de pédagogie dans la perspective du concours. Le M2, quant à lui, se fera en alternance avec soit des stages de pratique accompagnée soit un contrat, au choix de l’étudiant. L’étudiant devra valider son master et son admission au concours. Dans le cadre du concours “2013-2”, la prise de poste se fera en septembre 2014 avec 5/6 de service et 1/6 de formation. Les concours suivants, qui permettront de pourvoir les postes à partir de la rentrée 2015, seront des concours "nouveau format". Leur maquette et le contenu de leurs épreuves seront différents de ceux des concours 2013 et 2014 et comporteront en particulier une dimension professionnelle importante. Ces nouveaux concours s’adresseront principalement aux étudiants qui commenceront en septembre 2013 un Master "métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation" (MEEF) au sein d’une école supérieure du professorat et de l’éducation (ESPE). Ils se dérouleront en totalité (admissibilité et admission) à la fin de la première année de Master. Les étudiants admis à ces concours seront, au cours de leur seconde année de Master (qu’ils devront valider), rémunérés à plein temps en tant que fonctionnaires stagiaires et effectueront un service d’enseignement à mi-temps. Ils prendront leurs fonctions comme titulaires à la rentrée 2015.
On doit donc faire attention à une illusion d’optique. L’année de stage que l’on connaissait va, à terme disparaître. Dire qu’il y a “ plus (+) de formation” est donc à prendre avec précaution. Au lieu de se situer après le concours, elle va se situer avant avec deux ans (M1, M2) au lieu de trois (M1, M2, année de stage). Mais peut-être mieux structurée. On dit ainsi qu’on passe d’un système consécutif (on est recruté et après on se forme) à un système simultané (on se forme et on est recruté en même temps). Mais certains comme Nathalie Mons parlent d’un “modèle hybride” : “ consécutif” car les étudiants suivront d'abord une formation académique en licence, " simultané " parce que les masters intégreront des éléments de professionnalisation. Le danger d’un système hybride c’est de rester au milieu du gué et de ne pas trancher.
Discipline vs Pédagogie ? On a souvent réduit le débat à cette fausse opposition. Un enseignant doit-il être un savant dans sa discipline ou un expert de l’apprentissage ? “Faire cours” ou “faire classe” ? les deux bien sûr ! On conviendra que, jusque là, c’est la première logique qui a prévalu. Comment faire évoluer la conception du métier ? Et donc cela suppose qu’on y prépare en amont dans l’année de master.
Les maquettes des concours intègrent des épreuves qui font référence à une réflexion sur la pratique professionnelle. Mais on est toujours dans l’attente des “sujets zéro” qui devraient donner des indications plus précises et structurer la formation en amont.
Mais un concours reste un concours. Et on peut craindre que l’on aboutisse à la récitation d’un bréviaire pédagogique dans le but de plaire au jury sans grand recul. L'enjeu du concours va primer, aux yeux des étudiants, sur le contenu de la formation, et reléguer au second plan les questions de transmission des savoirs. Et l’urgence qui empêche d’avoir du recul et de s’interroger sur sa pratique est toujours là : bachotage en M1 , validation du Master en parallèle avec des cours en M2…
Par ailleurs, la formation étant pour l’essentiel située dans les universités (hormis la “culture commune”) et celles-ci étant structurées autour des disciplines savantes et dispensée par des enseignants du supérieur, on peut douter que celle-ci permette de se penser d’abord en “professeur” avant de se penser en “historien”, “philosophe” ou “mathématicien”… L’attachement à la discipline risque de rester longtemps, à tort ou à raison, la motivation principale de l’entrée dans le métier et imprimer durablement la construction de l’identité professionnelle.
Le poids du disciplinaire reste très fort dans cette réforme de la formation et se trouve même renforcé par les arbitrages réalisés. Les moments de rencontre et d’échange entre enseignants de différentes disciplines et de différents niveaux qui étaient un marqueur de la création des IUFM (avec un succès très limité) sont ici bien compromis. Or, un des enjeux de la refondation de l’École et de la lutte contre l’échec scolaire me semble être la capacité des enseignants à travailler collectivement et en partenariat de manière interdisciplinaire et inter-niveaux. Et cela s’apprend !
Qui formera les formateurs ? Comme tout métier de la relation humaine, le métier d’enseignant ne peut se construire que dans l’analyse de sa propre pratique. Cette réflexion sur le métier ne peut pas être limitée à une simple observation réciproque d’un conseiller pédagogique. Alors qu’on demande aux enseignants d’évoluer comment a t-on pu fonder la formation ces dernières années sur une référence au “compagnonnage” qui fut un modèle de conservation des traditions et des routines ?
Comme nous le pointions plus haut, nous allons assister à une multiplication des situations de stage et donc des statuts de conseiller pédagogique (“tuteurs”). On peut s’en réjouir. Pour être depuis sept ans formateur en temps partagé, j’ai acquis la conviction que se placer en situation de formateur et d’observateur aide à être un meilleur enseignant soi-même. La capacité à se décentrer, à interroger sa propre pratique, le dialogue avec des collègues tout cela est très favorable à l’évolution des pratiques pédagogiques. Je souhaite à tous les enseignants de devenir tuteur et d’accueillir des enseignants débutants dans leur classe !
Mais être conseiller pédagogique ne s’improvise pas. Si on veut éviter de tomber dans le modèle prescriptif du compagnonnage, cela suppose un minimum de formation. On devrait développer des compétences dans l’observation, dans l’analyse de pratiques, dans la conduite d’entretiens… L’enjeu serait de construire dans le secondaire un corps stable de conseillers pédagogiques sur le modèle des “maîtres formateurs” dans le primaire. Sinon, la formation dans les établissements risque de rester du domaine des bonnes intentions et des circonstances. On placera un stagiaire à tel endroit parce qu’il y a des heures à combler et non pas dans une logique de formation. Et on risque ainsi de favoriser l’imitation plus que l’innovation.
L’autre dimension de la formation des formateurs concerne celle qui sera pratiquée dans les ESPÉ. Une autre conviction acquise au cours de ces années est que l’on enseigne comme on a été formé. Si l’on veut que le métier d’enseignant évolue, il faut aussi que les séances de formation évoluent non seulement dans leur contenu mais aussi dans leur forme. Il ne sert à rien de faire un cours magistral sur les méthodes actives ! Il faut les faire vivre pour que les futurs enseignants puissent en comprendre le sens et voient surtout que cela est faisable et transposable. Même si les enseignants des futurs ESPÉ sont globalement des personnes très compétentes, il y a nécessité à interroger collectivement nos pratiques et à les faire évoluer. L’apport de professeurs en temps partagé et de militants engagés dans les mouvements pédagogiques et les associations complémentaires de l’École pourrait nourrir et renouveler utilement cette réflexion. En disant cela, je plaide évidemment pour ma “chapelle” mais je me situe dans le prolongement des amendements apportés à la loi de refondation. Les futurs ESPÉ sauront-ils ouvrir leurs structures et donner une consistance à ces intentions ? C’est souvent difficile de s’ouvrir aux autres lorsqu’on se sent menacé…
Espoirs et inquiétudes
La construction de la formation de demain est-elle à la hauteur des enjeux ? Peut-on espérer le changement en faisant coopérer des structures marquées par le conservatisme et des enjeux de territoires exacerbés ? Comment construire une formation nationale avec des structures qui revendiquent l’autonomie ? Comment passer des intentions aux actes ?
Il y a bien des inquiétudes à avoir sur la réussite de cette réforme. La force d’inertie est une caractéristique de notre beau pays. Mais la capacité à juger une politique avant qu’elle n’ait été mise en œuvre est tout autant un travers de notre culture française. N’oublions pas non plus qu’elle était la situation de la formation sous le quinquennat précédent.
Le pessimisme de la raison ne doit pas l’emporter sur l’optimisme de la volonté . Mais cela renvoie clairement à un enjeu de gouvernance. La mise en place des ESPÉ qui donnera lieu à une cérémonie sera l’occasion de beaux discours. Mais on attend aussi au delà des paroles, qu’il y ait une volonté politique forte pour transformer les intentions en actes. Cela suppose des arbitrages clairs et aussi une réelle volonté de faire une évaluation régulière de la réforme. Une gouvernance moderne suppose un ajustement permanent. Dans les IUFM, en ce moment, on ne cesse de répéter que c’est une “situation transitoire” et qu’il y aura des modifications à faire. Mais on sait qu’une autre spécialité française est le provisoire qui dure… La précipitation épuisante dans laquelle se construisent les ESPÉ pourrait conduire ensuite à une difficulté à remettre cela en chantier.
Cela sera pourtant certainement nécessaire. Avec un seul critère : la formation qui est mise en place permet-elle de construire une école plus juste et plus efficace ? Permet-elle de former des enseignants à même de lutter contre l’échec scolaire et les inégalités face à la réussite ?
Espérons...
Note : vous pouvez compléter la lecture de ce long billet par un autre intitulé “enseigner est un métier qui s'apprend. Collectivement” qui précise la conception du métier d'enseignant que je défends. On peut lire aussi les “contributions à la concertation” formulées par le CRAP-Cahiers Pédagogiques à l'automne 2012 où figure une partie importante sur la formation des enseignants.
Pour télécharger ce billet sous forme d'un document pdf, c'est ici...
Enseigner est un métier qui s’apprend. Collectivement.
Ce texte date de la fin de l’année 2011. Il a été
publié dans le n°21 de la revue “Après-demain”
de la fondation Seligmann. Je le publie aujourd’hui sur mon blog sans le
modifier. Si une partie du texte est un peu obsolète dans le nouveau contexte,
je pense que l’essentiel de la réflexion reste d’actualité.
---------------------
Nous
essaierons d’en traiter deux ici:
- celui du rôle de l’enseignant dans les apprentissages (ce qui nous amènera aussi à évoquer la question de la formation)
- celui de la manière dont peut se faire l’évolution de l’École et comment les enseignants peuvent jouer un rôle (ou non…) dans cette nécessaire transformation.
Transmettre ou “faire
apprendre” ?
Le débat sur le rôle de l’enseignant dans les apprentissages
n’est pas neuf. On peut même dire qu’il alimente les médias et les rayons des
librairies depuis de nombreuses années. Car c’est d’abord sur cette question
que se focalise le plus souvent le (faux) débat opposant les pédagogues et les
anti-pédagogues. Ces derniers étant d’ailleurs les plus présents dans l’espace
médiatique.
Pour le camp “républicain” (comme si le camp d’en face ne
l’était pas), l’école relève de l’instruction à l’exclusion de toute finalité
éducative. Pour l’anti-pédagogue, la fonction de l’enseignant est d’enseigner,
de transmettre. Et cela suffit. Pour les pédagogues, la fonction de
l’enseignant est de “faire apprendre”. Cette affirmation part d’abord d’un
constat. Il ne suffit plus de professer le savoir pour que les élèves sachent.
Mais, d’ailleurs, était-ce le cas avant dans ce passé mythifié de l’école
réservée aux “héritiers” qui sert de référence à ceux qui font des succès de
librairie sur ce thème inépuisable ? Si l’on veut transmettre, il faut
aussi se préoccuper du “récepteur”, c’est ce que disent les pédagogues.
Comment puis-je faire pour créer les conditions d’un
réel apprentissage des élèves : organiser le cadre qui permet de faire des
jeunes des élèves, créer la motivation, l’intérêt pour ce qui est enseigné,
donner du sens aux savoirs enseignés, donner des objectifs clairs et explicites
aux élèves, identifier les difficultés des élèves et proposer des aides pour
les résoudre, évaluer leurs progrès et leurs compétences ? Telles sont les
questions que se posent les enseignants aujourd’hui s’ils veulent être des professionnels
de l’acte d’apprendre. Par ailleurs, on peut considérer que l'acquisition des savoirs est inséparable de celle des règles du
« vivre ensemble » : apprendre à respecter celui qui raisonne
juste et convainc sans violence relève bien de la mission première de l'école.
La pédagogie est en effet porteuse de valeurs, il y a des dispositifs qui sont
plus démocratiques que d’autres. On peut instituer des modes de travail qui
soient plus coopératifs et fondées sur l’échange et la solidarité plus que sur
la compétition.
Répétons le, le débat qui opposerait les connaissances
disciplinaires à la pédagogie est un débat vain[1].
Il ne s’agit pas de “brader les savoirs” comme il est souvent dit dans ces
pamphlets. Au contraire, il s’agit de les prendre au sérieux. La piste du
“travail par compétences” peut être une voie féconde pour rendre la pédagogie
plus explicite et mettre les élèves en capacité de mobiliser les ressources
acquises (savoirs, savoir-faire, attitudes,…) dans des situations inédites et
complexes et non pas dans la récitation et la répétition.
Mais cela soulève aussi la question de la finalité de
l’enseignement. Si l’on pose qu’il n’y a pas de problème pédagogique, les
anti-pédagogues renvoient alors la responsabilité de la difficulté scolaire sur
l’élève lui même[2]. S’il
n’apprend pas c’est qu’il n’est pas sérieux et c’est de sa faute et “à chacun selon ses mérites”. Et le
caractère sélectif de l’enseignement se trouve justifié et l’échec devient
alors une sorte de maladie nosocomiale de l’École[3].
En revanche, si l’on se donne comme ambition de “faire apprendre” tous les
élèves, il faut alors mettre en œuvre une pédagogie qui permette de lutter
contre les inégalités sociales et scolaires. Et qui passe par une pédagogie
différenciée et une véritable prise en compte de la difficulté scolaire.
Ce long plaidoyer pour la réflexion pédagogique en préambule
d’une réflexion sur le rôle de l’enseignant me semble justifié car il est
porteur d’enjeux. Notamment sur la formation et sur les missions de
l’enseignant.
L’enjeu majeur de la
formation des enseignants
Sur la formation tout d’abord. Il ne suffit pas de maîtriser
des savoirs savants pour être un bon professeur. Et la référence à une supposée
“vocation” ne suffit pas à justifier l’absence de formation. Et comme tout
métier de la relation humaine, le métier d’enseignant ne peut se construire que
dans l’analyse de sa propre pratique. S’il y avait une proposition à retenir de
cet article ce serait de reconstruire la formation des enseignants. La
masterisation a eu pour effet pervers de donner le primat à une formation
universitaire basée sur la maîtrise des savoirs savants au détriment d’une
véritable formation pédagogique portant sur les différentes dimensions de
l’acte d’apprendre évoquées plus haut. Celle-ci ne pouvant pas être limitée à
une simple observation d’un conseiller pédagogique. Alors qu’on demande aux
enseignants d’évoluer comment peut-on fonder la formation sur une référence au
“compagnonnage” qui fut un modèle de conservation des traditions et des
routines ?
Mais plus que tout, la formation demande du temps. Or, la
situation actuelle, décidée essentiellement pour des raisons budgétaires ne
donne aucun répit aux enseignants stagiaires. Comment prendre du recul, comment
chercher à innover lorsqu’on est dans l’urgence ?
La formation doit permettre aussi aux nouveaux enseignants
de se retrouver pour partager et analyser leurs pratiques, entre pairs. Car
s’il faut réaffirmer qu’ “enseigner est
un métier qui s’apprend”, il faut dire aussi qu’il s’apprend
collectivement.
Agir collectivement
et en partenariat dans et hors de la classe
La dimension collective du métier est, en effet, me semble
t-il, un autre enjeu majeur de sa définition et de son évolution. Nous sommes
encore confrontés à une vision très “libérale” de l’exercice du métier
d’enseignant qui a du mal à se définir autrement que dans l’espace intime de la
classe.
Or, si l’on veut être efficace (ce qui n’est pas un gros mot
libéral), si l’on veut aider les élèves à apprendre et à résoudre les
difficultés, si l’on veut aussi donner de la cohérence éducative, il est
nécessaire de travailler en
équipe. Même si les pratiques évoluent et en particulier dans les
établissements les plus difficiles, il reste encore un gros travail à faire
pour construire des collectifs efficaces et coopératifs. Et cela passe, là
aussi, par la formation initiale et continue.
Mais cela suppose que l’on acte que le métier ne se réduit
pas à la seule dimension de la transmission. Les dispositifs d’aide et de
soutien aux élèves, les réunions de concertation entre enseignants et avec les
autres personnels de l’école, tout cela fait partie intégrante du travail des
enseignants aujourd’hui. On sait que la question du statut des enseignants est
un sujet sensible, mais plutôt que de parler de
réforme du métier, ne serait-il pas plus pertinent stratégiquement de
reconnaitre que le métier a déjà changé ? Qu’il s’agit plutôt d’intégrer
ces missions déjà effectuées aujourd’hui plutôt que de laisser croire qu’il
s’agit encore de charger la barque des enseignants, et des les
culpabiliser ?
Mais pour donner du sens aux
apprentissages, pour lutter contre la difficulté scolaire, cela suppose aussi
un réel partenariat avec les autres acteurs de l’École et en particulier les
parents. La relation avec eux a trop longtemps été marquée par une méfiance
réciproque. Les dispositifs de lutte contre l’échec scolaire et le décrochage
mis en place ces dernières années fonctionnent mieux quand les enseignants et
les parents font alliance.
Si l’on présente quelquefois
l’école comme un “sanctuaire” qui devrait se préserver de toute influence
extérieure, on gagnerait à s’intéresser au contraire à la manière dont l’école
pourrait travailler en partenariat avec son environnement économique et social
et le tissu associatif.
Changer l’école, avec
les enseignants ?
“Changer l’école, avec les enseignants”
était le titre des deuxièmes assises de la pédagogie que le mouvement que je
préside (le CRAP-Cahiers Pédagogiques) avait organisé en 2009. Nous avions à
l’époque insisté sur cette virgule dans le titre. Si elle était absente, cela
aurait pu signifier que l’École ne pourrait changer que par la volonté des
enseignants. Or, disions nous, le changement dans l’école, s’il concerne les
enseignants, bien évidemment, s’il a besoin de les impliquer, est l’affaire de
toute la société. Et puis l’inverse est vrai aussi comme nous l’avaient
montré plusieurs intervenants. L’école peut aussi changer malgré les
enseignants.
Dans l’opinion publique et les médias, on a d’ailleurs
souvent présenté les enseignants français comme rétifs au changement,
conservateurs et peu enclins à faire évoluer leur pratique. Et dans les
politiques éducatives menées ces dernières années, c’est la méfiance qui a
prévalu. Elle se fonde sur cette représentation et aboutit à une volonté de
vouloir faire passer “en force” des réformes en s’appuyant sur les cadres
intermédiaires (chefs d’établissement, inspecteurs,…).
“L’École fait des réformes, la médecine fait des progrès”, cette
métaphore de Philippe Meirieu devrait nous interpeller à plus d’un titre.
D’abord sur les dangers du mot “réforme”. C’est en effet générateur d’effet
pervers car cela suppose que ce qui était fait avant n’était pas bien et cela
crée évidemment des résistances. Pire encore, dans un métier où l’on se met en
“je” et où la dimension personnelle et affective est très forte dans la
construction de l’identité professionnelle, la réforme est vécue alors comme la
remise en cause de son propre travail sinon de sa propre personne. On peut
rajouter aussi que dans la culture anti-autoritaire des enseignants, il y a une
réticence à obéir aux injonctions. Alors qu’on fera spontanément la même chose…
La métaphore
citée plus haut nous interpelle aussi sur la manière de faire des progrès. Pour
progresser, la médecine s’appuie sur les savoirs
partagés la diffusion et la capitalisation des innovations. Or, dans
l’éducation nationale, malgré des progrès dans la mutualisation des supports de
cours il y a encore une réelle difficulté à diffuser les innovations[4]
et à analyser et évaluer les dispositifs mis en place. Y compris au sein d’un
même établissement où il est quelquefois difficile de savoir ce que fait son
collègue et de donner de la cohérence à l’ensemble. Un des enjeux de la
construction d’une réelle autonomie efficace des établissements suppose
l’existence d’équipes et de valeurs de solidarité pour se doter d’outils et
d’instruments d’évaluation de son action dans le respect d’un cadre national
définissant clairement les objectifs et les finalités du système éducatif.
De
mes années d’enseignement et de militant pédagogique, je retiens une conviction
forte : il faut se méfier des postures et des discours qui ne reflètent
pas les pratiques au quotidien.
Ce qui gêne le débat sur l’École c’est en effet la confusion qui
existe entre le discours des enseignants (souvent rigide et marqué par la
référence à un métier idéalisé) et la réalité des pratiques (bien plus ouvertes
et résultat de la nécessité). Ce qui veut dire aussi que l’école a déjà changé
et les pratiques des enseignants avec. Pour que le rôle des enseignants soit
reconnu et valorisé, le travail de l’institution est de mettre des mots sur ce
changement déjà à l’œuvre et de faire confiance aux acteurs majeurs de l’École
que sont les enseignants.
Des enseignants qui se
définiraient alors comme des professionnels de l’acte d’apprendre, formés dans
ces différentes dimensions, ayant une approche large de leurs métiers,
travaillant en partenariat capables de dissocier leur personne de leurs actes
professionnels, travaillant en équipe au sein d’établissements “communautés
d’apprentissage[5]” qui se
dotent d’outils d’évaluation de leur propre action.
Un beau rêve ?
Peut-être, mais on peut aussi considérer cela comme un objectif pas si lointain
que cela à atteindre. A condition que les décisions gouvernementales ne
pervertissent pas toutes ces belles idées avec des “pseudo-réformes”
culpabilisantes et masquant la gestion de la pénurie et, répétons le, à
condition que l’on fasse confiance aux enseignants.
[1] « Il faudrait enfin qu'on arrive à sortir de
cette méthode qui consiste à penser toujours sur le mode de variation en sens
inverse, c'est-à-dire que plus je m'intéresse à l'élève, moins je m'intéresse
au savoir ou plus je m'intéresse au savoir, moins je m'intéresse à l'élève ... »
. (Ph. Meirieu)
[2]
Bernard Charlot "Vade retro Satanas, pourquoi le débat avec les antipédagogues est
impossible" article paru dans “L'École entre Autorité et Zizanie Ou 26
façons de renoncer au dernier mot” Lyon, Chronique Sociale, 2003.
[3] "L'école
se comporte comme un hôpital qui soignerait les bien-portants et mettrait
dehors les malades"
"Lettre à une maîtresse d'école” Les enfants
de Barbiana (Mercure de France 1968)
[4] C’est la mission que s’est
donnée la revue Cahiers Pédagogiques
depuis sa création en 1945… (http://www.cahiers-pedagogiques.com)
[5] selon l’expression souvent
utilisée par Alain Bouvier, membre du Haut Conseil de l’Éducation
Inscription à :
Articles (Atom)

