mardi, juin 25, 2013

Formation des enseignants : entre espoir et inquiétudes


Le 1er juillet prochain doit se tenir à Villeurbanne, un séminaire préparatoire au lancement des Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education (ESPÉ). Ce sera certainement l’occasion pour les ministres de communiquer sur ce qui est un des aspects importants de loi d’orientation et de programmation portant sur la refondation de l’École, qui, quant à elle, va être adoptée définitivement en deuxième lecture au Sénat durant la semaine.
C’est donc l’occasion ici de faire le point sur ce dossier complexe et auquel les médias et l’opinion publique et enseignante se sont peu intéressés. J’avais essayé de repérer les difficultés dans la mise en place de ces ESPÉ dans un billet intitulé Des ESPÉ rances…” sur mon blog . Je dois dire d’ailleurs que les craintes que j’avais exprimées dans ce billet se sont malheureusement vérifiées. Depuis, une tribune est aussi parue sur le site des Cahiers Pédagogiques nous formulions des “ Inquiétudes” sur l’avenir de la formation des enseignants.


La formation des enseignants expliquée à mes collègues...
Quand je rencontre des collègues dans mon lycée où je travaille en temps partagé (l’autre partie du temps à l’IUFM), ceux-ci m’interrogent quelquefois sur la formation des enseignants. Pendant longtemps, la question récurrente portait sur les IUFM : “ alors, ça existe encore ? je croyais que ça avait été supprimé ? ”. Ce qui prouvait que la propagande sarkozyenne avait bien fonctionné. Aujourd’hui la question s’est transformée : “ alors, il paraît que ça change de nom ? ”, “ Mais est-ce que ça va changer grand chose ? ”. Quelquefois, on s’intéresse quand même au sort des stagiaires, surtout d’ailleurs quand il est question d’en accueillir dans l’établissement. C’est en pensant à toutes ces questions que je vous propose de faire un petit point sur ce sujet. C’est ensuite seulement que je vous proposerai mon analyse.
Rappelons quand même que le Ministère de l’Éducation Nationale dans sa volonté d’explication propose sur son site des pages de présentation des ESPÉ ainsi que des concours et des masters MEEF . Elles sont un bon moyen de saisir les dispositions de cette réforme.

Statut - Les Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation (ESPÉ) créées par plusieurs articles de la loi d’orientation, n’ont pas de statut spécifique. La loi donne le choix à deux dispositions : être une partie intégrée d’une université (comme le sont déjà aujourd’hui les IUFM) ou être une composante d’un pôle de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) qui regroupe aujourd’hui plusieurs universités et grandes écoles à l’échelle d’un territoire. Il y aura une ESPÉ par académie. Elles seront accréditées par la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche (M.E.S.R.) et par le ministre de l'Éducation nationale (MEN) sur la base du cahier des charges établi par ces deux ministères. Il y aura un directeur nommé en conseil des ministres pour chaque ESPÉ. Elles n’ont pas de statut autonome mais n’ont pas non plus spécifiquement de budget autonome fléché. Leur financement dépendra des contributions de chaque université organisatrice des masters destinés à former des enseignants. On peut donc dire que les ESPÉ seront des sortes d’ “agences” destinées à coordonner et regrouper des actions de formation et de préparation aux concours.

Concours - Ces concours seront placés à bac + 4 en fin de M1 (pour l’oral). La maquette de ces concours a été rénovée mais les “sujets zéro” ne sont pas encore sortis [ajout du 07/08 : ils sont parus]. L’hypothèse qui est faite est que le concours en aval influencera la formation en amont. Celle ci se fera en M1 et en M2 (bac + 5) dans des Masters MEEF (métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) organisée dans les universités mais qui comporteront des parties communes aux enseignants des différentes disciplines et différents niveaux.
Les ESPÉ seront chargés de la formation initiale mais aussi de la formation continue des enseignants. Ce qui signifie que la structure devra intégrer non seulement les universitaires chargés de la formation, les “ex-IUFM” mais aussi les enseignants intervenants au niveau de la formation continue dans les rectorats.

Master MEEF – Ces masters sont une des grandes nouveautés de la réforme de la formation. Il y aura un master MEEF par discipline et pour les professeurs des écoles dans chaque académie. C’est la construction des maquettes qui s’est révélée difficile dans un certain nombre de régions. Car celles ci supposent une co-construction par les universités et les intervenants dans les IUFM. La formation doit être à la fois disciplinaire, didactique et pédagogique, et intégrer des stages en alternance dans des classes. C’est le rassemblement de ces masters au sein d’une académie qui constitue au final la maquette des futurs ESPÉ.

Une année de transition
Tout cela devrait se mettre en place progressivement. L’année 2013 donne lieu exceptionnellement à deux concours de recrutement. Le premier concours de cette année (2013-1) fonctionne encore selon l’ancien régime. Le deuxième concours propose un écrit en 2013 et un oral en 2014. A la rentrée 2013, il y aura donc plusieurs types de personnes dans les futurs ESPÉ.
  • - les FSTG (fonctionnaires stagiaires) : issus du concours “2013-1”, ils sont titulaires d’un master et ont passé le concours. Ils seront formés selon des modalités quasi-identiques à celles de cette année 2012-2013. Ce sont des stagiaires qui assureront un service quasi-complet avec une formation en plus. Ce statut disparaitra en 2014. 
  • - Les étudiants en Master 2 qui ont passé l’écrit du concours (concours "2013-2"). Parmi eux, les contractuels M2 ” qui seront admissibles se verront proposer un contrat d’un tiers de temps (par exemple pour le CAPES 6h payées 9h). Dans le jargon sans limites de l’éducnat ils sont dénommés “ CAD 2” (contractuels admissibles 2) - ceux qui sont déjà titulaires d’un master mais qui préparent l’oral du concours se verront proposer un contrat d’un mi-temps. 
  •  - les étudiants de M1 qui prépareront le concours 2014 et qui feront des stages dans les établissements 
  • - Il faut y rajouter le cas particulier des "emplois d'avenir professeur" (EAP) étudiants boursiers qui sont au niveau de la licence et sont payés pour faire de l’accompagnement dans les établissements. Ils auront droit aussi à un tuteur.
Pour les M1 qui rentreront dans les masters pour préparer le concours, la formation sera entièrement dans les universités et l'ESPÉ de l'académie servira donc d' “agence” pour centraliser un certain nombre de formations qualifiées de “culture commune”.
Mais en revanche, tous auront besoin de tuteurs avec des modalités différentes selon les catégories. Il y a donc une forte demande pour que des enseignants assument ces fonctions. 
On parle d’année de transition car, le ministre l’affirme, il y aura un ajustement qui se fera au bout d’un an…

L’urgence et le provisoire (qui dure)
Actuellement, les maquettes des futurs ESPÉ qui rassemblent les maquettes des masters MEEF (avec la collaboration des universités et des IUFM sont en train d’être validées au niveau des chefs de projet et des rectorats. D’après ce qui remonte des différentes académies, si cela se passe pas trop mal dans les endroits ou existait une bonne collaboration entre l’IUFM et la seule université de l’académie, il semble que dans de nombreux endroits, il y a de fortes tensions et une réelle difficulté à faire travailler ensemble les universités et les ex-IUFM. Le Ministre lui même a reconnu récemment que plusieurs projets (3 ou 4 ?) avaient été retoqués car considérés comme non-conformes au cahier des charges. Les luttes de territoire sont exacerbées lorsqu’il y a un contexte de pénurie. La tension est à son maximum dans de nombreux IUFM et plusieurs personnels sont à la limite du “ burn-out”. Car, pendant ce temps, la rentrée 2013 s’approche. Et on commence seulement à la préparer dans les IUFM dans une urgence à laquelle les personnels sont habitués. Or, cette rentrée est cruciale. Une rentrée complexe à gérer (voir plus haut) avec des structures illisibles et qui aurait mérité plus de sérénité. On peut craindre aussi que, pour ce qui concerne les masters MEEF, les solutions trouvées dans l’urgence ne perdurent face à la difficulté et à la faible volonté à les remettre en chantier. Allez remettre en question un cours attribué à un universitaire au bout d’un an…
Le risque est donc grand de voir le “provisoire” annoncé devenir permanent. C’est un grand classique de l’Éducation Nationale. Cette année transitoire peut aussi avoir une autre fonction : celle de masquer l’éviction d’un certain nombre de dispositions et de personnels qui seront maintenus durant cette transition mais disparaitront discrètement ensuite. L’année de transition va nous conduire à une sorte d’“ accompagnement en fin de vie” pour certains formateurs (et notamment ceux en temps partagé) qui va se faire “sans bruit”.
Cette combinaison d’urgence et de bricolage qui risque de durer amène certains à revendiquer un moratoire sur la réforme de la formation. C’est le cas du GRFDE qui a évoqué cette demande dans une lettre à François Hollande . Etant donné l’état actuel des travaux et la date à laquelle se situe cette demande, il y a peu de chances que cette demande aboutisse. En revanche, il est essentiel de revendiquer très fortement un vrai point d’étape (“clause de revoyure”) au bout d’un an.


Le prescrit et le réel
Comme nous l’écrivions dans le bloc notes du 17 au 22 juin « La parole ministérielle si elle doit dire la direction dans laquelle il faut aller, ne devrait pas se transformer en discours performatif et d’auto-persuasion occultant les difficultés. » Or, c’est le sentiment qu’on peut avoir lorsque Vincent Peillon, lors de cette même séance de « questions d’actualité au gouvernement » du jeudi 20 juin 2013 répond à Marie Christine Blandin sur l’état de la préparation de la formation des enseignants pour la rentrée 2013. Après avoir annoncé une grande cérémonie de lancement à Lyon le 1er juillet, le ministre déclare : “ Je le dis clairement : les écoles supérieures du professorat et de l’éducation constitueront une rupture avec les instituts universitaires de formation des maîtres. Enfin, nous disposerons d’une formation professionnalisante nécessaire au travail des enseignants. Par ailleurs, tous les professionnels doivent être associés : les universitaires, bien sûr, pour ce qui concerne les contenus de l’enseignement, l’exigence disciplinaire, la didactique, mais aussi les praticiens de terrain, qui doivent continuer à enseigner dans leur classe et en même temps bénéficier de décharges pour pouvoir être associés au travail de l’école supérieure, et non y participer à plein temps, comme vous l’avez rappelé, madame le sénateur. N’oublions pas les personnes qui œuvrent dans un certain nombre d’associations, en particulier les associations péri-éducatives, qui ont permis de construire notre système d’enseignement. ”. Mais dans le même temps le Ministre reconnaît que les maquettes des Masters des futurs ESPÉ doivent être revues dans un certains nombre d’universités “ car, à ce jour, les exigences du Gouvernement n’ont pas été respectées sur deux points. ”. Et Vincent Peillon ajoute : “ si rien n’était fait, nous reproduirions les mêmes erreurs que par le passé”.
La différence entre le discours et la réalité du terrain, entre le prescrit et le réel, on connaît dans l’Éducation Nationale...
D’une manière plus générale, on peut donc formuler des inquiétudes sur un certain nombre d’éléments du discours qui ne semblent pas résister pour l’instant à l’épreuve des faits :
  • La place des formateurs en temps partagé. On affirme que la nouvelle formation doit leur donner une place importante. Dans les faits, la construction des masters a surtout conduit à les écarter au profit des universitaires et des professeurs IUFM à temps plein (j’en sais quelque chose…). Quelle garantie pour ce type de formateurs ?
  • La place de la formation continue : le projet de loi a renoncé à l’“ obligation de formation” des enseignants pourtant énoncée par François Hollande lors de son discours à la Sorbonne. A la place, le texte indique que « les enseignants sont encouragés à se former ». Quelle place pour la formation continue dans les ESPÉ ? Comment reconstruire une réelle formation continue ?
  • La place des associations complémentaires et des mouvements pédagogiques : dans un contexte de pénurie, la “lutte des places” entre les universités et les IUFM laisse peu d’espaces pour de nouveaux acteurs. Comment garantir une place pour ces organisations dont l’expertise pédagogique va de pair avec l’innovation ?
  • Le recrutement des nouveaux enseignants : il dépend, certes des postes mis au concours mais aussi de la volonté des jurys de concours de pourvoir ou non ces postes. On sait que les années passées, une partie des postes n’a pas été pourvue ainsi. L’affaire de l’épidémie de zéros cette année est là pour prouver qu’il peut y avoir un décalage important entre les créations de postes annoncées et la réalité des postes pourvus. Quelles garanties le gouvernement peut-il donner face à des jurys qui sont “souverains” ?
  • La place des tuteurs : comme on l’a vu plus haut, la réforme de la formation va se caractériser par la multiplication des situations de stage. Entre les EAP, les M1, les M2, les FSTG,… ce que verront d’abord les enseignants dans les établissements ce sont de nouvelles personnes aux statuts différents et qu’il faudra accueillir. Mais se pose alors la question des tuteurs. Aura t-on suffisamment de collègues pour accompagner et former ces enseignants débutants ? D’autant plus que ce statut de formateur est peu rémunéré et qu’il peut rebuter des enseignants qui estiment ne pas avoir envie de se mettre dans une situation qui suppose une certaine remise en question. Et l’autre question qui vient est aussi celle de la formation de ces tuteurs : tout comme un bon joueur de foot ne fait pas forcément un bon entraineur, la posture de conseiller pédagogique suppose une vraie formation et des compétences spécifiques.


Comment en est-on arrivé là ?
Si autant de personnes s’étonnent que je travaille encore à l’IUFM, c’est bien parce que sous le quinquennat précédent, la formation a failli disparaître. Rappelons que, pour des raisons strictement comptables, on a supprimé l’année de formation en alternance qui venait après le concours. Il y a quatre ans encore, les stagiaires, titulaires du concours étaient à mi-temps devant les élèves et l’autre moitié en formation avant d’être validés à la fin de l’année de stage. Supprimer cette formation où on était payé à temps plein pour se former la moitié du temps a permis d’économiser 13 000 postes équivalent temps plein. Dans le même temps, on nous a vendu la « masterisation » comme un progrès alors que ce n’était qu’un écran de fumée pour masquer ce mauvais coup. L’autre élément qui a considérablement modifié la formation c’est l’intégration des IUFM aux universités. Ceux-ci sont devenus alors des écoles intégrées avec des moyens réduits. Dans le débat pour la présidentielle, l’éducation est devenu un thème central sur lequel l’élection s’est en partie jouée. Mais la formation au sein de ce thème n’était pas le point le plus important même si tout le monde ou presque convenait qu’ “ enseigner est un métier qui s’apprend” et prônait le rétablissement d’une vraie formation. La concertation puis le projet de loi ont matérialisé cette volonté à travers la création des ESPÉ. Même si certains des choix qui ont été faits au cours de cette phase sont porteurs de nombreux effets pervers.
Comme je l’exprimais dans mes précédents billets, la principale difficulté tient au poids excessif d’une conception étroite de l’université dans la construction de la formation. La “faute originelle” tient au fait qu’il y a deux ministres à part égale : le MEN et le MESR. Et que l’arbitrage qui ne peut donc se faire qu’au niveau du premier ministre a toujours été défavorable au MEN. Malgré un discours officiel qui reste volontariste, le ministre de l’Éducation Nationale a bien pris conscience de ce déséquilibre puisqu’il n’a cessé de lancer des appels en direction des députés et sénateurs pour améliorer ce segment de la loi. Sans succès. On peut aussi interpréter ainsi son appel aux inspecteurs pour qu’ils s’investissent dans la formation.
 L’autre “ faute originelle” est le choix de placer le concours en fin de M1. Initialement au cours de la concertation, deux positions s’affrontaient : les partisans d’un concours en fin de L3 et ceux qui prônaient le maintien du concours en fin de Master 2 (voir mon billet précédent) .
 En voulant arbitrer en choisissant une position médiane, le ministre a choisi finalement une solution qui ne contente personne et qui cumule les handicaps. D’abord parce que la 1ère année de Master reste une année de bachotage pour préparer le concours.Combiné au refus de donner un statut autonome aux ESPÉ (et même à un réel fléchage budgétaire) cela conduit aussi à ce que la formation soit structurée essentiellement au sein des universités sans qu’il y ait réellement une structure dédiée à la formation. Les ESPÉ seront alors des “agences” qui serviront à rassembler des formations organisées ailleurs. A titre d’exemple, la “culture commune” qui est supposée être une formation transversale et commune à tous les enseignants risque, étant donnée la complexité des emplois du temps, de n’être proposée qu’à une seule discipline à la fois. Sans que ce soit forcément dans un seul et même lieu. On est en train de fabriquer à la fois des “usines à gaz” et des coquilles vides…


Une nouvelle formation à la hauteur des enjeux ?
Les périodes de changement sont toujours propices aux inquiétudes. Il faut rappeler aussi qu’en seulement cinq ans, c’est la quatrième fois que, dans les IUFM, on remet en chantier toute la formation. Il y a de quoi être méfiant, sceptique et un peu fatigué. Or, le succès d’une réforme dépend de l’engagement de ses acteurs.
Mais la principale question est bien sûr de se demander si cette réforme va permettre une amélioration de la formation et si elle répond aux enjeux de la refondation de l’École. Est-ce que ce sera une formation plus importante ? Est-ce que ce sera plus professionnalisant ? Est-ce qu’elle permettra de faire évoluer le métier d’enseignant ?

Plus de formation ? On pourrait se dire qu’il est facile de répondre positivement à la première question tant la formation a été sinistrée dans la période précédente. Les stagiaires du secondaire par exemple n’avaient que 3h de formation à l’IUFM chaque semaine en plus d’un service complet (ou réduit de 3 heures l’an dernier). Une autre partie de la formation était supposée se faire dans leur établissement auprès de leur tuteur. L’urgence dans laquelle se trouvaient les stagiaires gênait considérablement la prise de recul nécessaire à la formation.
Qu’en sera t-il demain ? En fait l’essentiel de la formation se fera en M1 et en M2 et plus après. L’année de M1, comme on l’a vu, permettra de préparer le concours et de se former à son futur métier par des stages et des séances de didactique et de pédagogie dans la perspective du concours. Le M2, quant à lui, se fera en alternance avec soit des stages de pratique accompagnée soit un contrat, au choix de l’étudiant. L’étudiant devra valider son master et son admission au concours. Dans le cadre du concours “2013-2”, la prise de poste se fera en septembre 2014 avec 5/6 de service et 1/6 de formation. Les concours suivants, qui permettront de pourvoir les postes à partir de la rentrée 2015, seront des concours "nouveau format". Leur maquette et le contenu de leurs épreuves seront différents de ceux des concours 2013 et 2014 et comporteront en particulier une dimension professionnelle importante. Ces nouveaux concours s’adresseront principalement aux étudiants qui commenceront en septembre 2013 un Master "métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation" (MEEF) au sein d’une école supérieure du professorat et de l’éducation (ESPE). Ils se dérouleront en totalité (admissibilité et admission) à la fin de la première année de Master. Les étudiants admis à ces concours seront, au cours de leur seconde année de Master (qu’ils devront valider), rémunérés à plein temps en tant que fonctionnaires stagiaires et effectueront un service d’enseignement à mi-temps. Ils prendront leurs fonctions comme titulaires à la rentrée 2015.
On doit donc faire attention à une illusion d’optique. L’année de stage que l’on connaissait va, à terme disparaître. Dire qu’il y a “ plus (+) de formation” est donc à prendre avec précaution. Au lieu de se situer après le concours, elle va se situer avant avec deux ans (M1, M2) au lieu de trois (M1, M2, année de stage). Mais peut-être mieux structurée. On dit ainsi qu’on passe d’un système consécutif (on est recruté et après on se forme) à un système simultané (on se forme et on est recruté en même temps). Mais certains comme Nathalie Mons parlent d’un “modèle hybride” : “ consécutif” car les étudiants suivront d'abord une formation académique en licence, " simultané " parce que les masters intégreront des éléments de professionnalisation. Le danger d’un système hybride c’est de rester au milieu du gué et de ne pas trancher.

Discipline vs Pédagogie ? On a souvent réduit le débat à cette fausse opposition. Un enseignant doit-il être un savant dans sa discipline ou un expert de l’apprentissage ? “Faire cours” ou “faire classe” ? les deux bien sûr ! On conviendra que, jusque là, c’est la première logique qui a prévalu. Comment faire évoluer la conception du métier ? Et donc cela suppose qu’on y prépare en amont dans l’année de master.
Les maquettes des concours intègrent des épreuves qui font référence à une réflexion sur la pratique professionnelle. Mais on est toujours dans l’attente des “sujets zéro” qui devraient donner des indications plus précises et structurer la formation en amont.
Mais un concours reste un concours. Et on peut craindre que l’on aboutisse à la récitation d’un bréviaire pédagogique dans le but de plaire au jury sans grand recul. L'enjeu du concours va primer, aux yeux des étudiants, sur le contenu de la formation, et reléguer au second plan les questions de transmission des savoirs. Et l’urgence qui empêche d’avoir du recul et de s’interroger sur sa pratique est toujours là : bachotage en M1 , validation du Master en parallèle avec des cours en M2…
Par ailleurs, la formation étant pour l’essentiel située dans les universités (hormis la “culture commune”) et celles-ci étant structurées autour des disciplines savantes et dispensée par des enseignants du supérieur, on peut douter que celle-ci permette de se penser d’abord en “professeur” avant de se penser en “historien”, “philosophe” ou “mathématicien”… L’attachement à la discipline risque de rester longtemps, à tort ou à raison, la motivation principale de l’entrée dans le métier et imprimer durablement la construction de l’identité professionnelle.
Le poids du disciplinaire reste très fort dans cette réforme de la formation et se trouve même renforcé par les arbitrages réalisés. Les moments de rencontre et d’échange entre enseignants de différentes disciplines et de différents niveaux qui étaient un marqueur de la création des IUFM (avec un succès très limité) sont ici bien compromis. Or, un des enjeux de la refondation de l’École et de la lutte contre l’échec scolaire me semble être la capacité des enseignants à travailler collectivement et en partenariat de manière interdisciplinaire et inter-niveaux. Et cela s’apprend !

Qui formera les formateurs ? Comme tout métier de la relation humaine, le métier d’enseignant ne peut se construire que dans l’analyse de sa propre pratique. Cette réflexion sur le métier ne peut pas être limitée à une simple observation réciproque d’un conseiller pédagogique. Alors qu’on demande aux enseignants d’évoluer comment a t-on pu fonder la formation ces dernières années sur une référence au “compagnonnage” qui fut un modèle de conservation des traditions et des routines ?
Comme nous le pointions plus haut, nous allons assister à une multiplication des situations de stage et donc des statuts de conseiller pédagogique (“tuteurs”). On peut s’en réjouir. Pour être depuis sept ans formateur en temps partagé, j’ai acquis la conviction que se placer en situation de formateur et d’observateur aide à être un meilleur enseignant soi-même. La capacité à se décentrer, à interroger sa propre pratique, le dialogue avec des collègues tout cela est très favorable à l’évolution des pratiques pédagogiques. Je souhaite à tous les enseignants de devenir tuteur et d’accueillir des enseignants débutants dans leur classe !
Mais être conseiller pédagogique ne s’improvise pas. Si on veut éviter de tomber dans le modèle prescriptif du compagnonnage, cela suppose un minimum de formation. On devrait développer des compétences dans l’observation, dans l’analyse de pratiques, dans la conduite d’entretiens… L’enjeu serait de construire dans le secondaire un corps stable de conseillers pédagogiques sur le modèle des “maîtres formateurs” dans le primaire. Sinon, la formation dans les établissements risque de rester du domaine des bonnes intentions et des circonstances. On placera un stagiaire à tel endroit parce qu’il y a des heures à combler et non pas dans une logique de formation. Et on risque ainsi de favoriser l’imitation plus que l’innovation.
L’autre dimension de la formation des formateurs concerne celle qui sera pratiquée dans les ESPÉ. Une autre conviction acquise au cours de ces années est que l’on enseigne comme on a été formé. Si l’on veut que le métier d’enseignant évolue, il faut aussi que les séances de formation évoluent non seulement dans leur contenu mais aussi dans leur forme. Il ne sert à rien de faire un cours magistral sur les méthodes actives ! Il faut les faire vivre pour que les futurs enseignants puissent en comprendre le sens et voient surtout que cela est faisable et transposable. Même si les enseignants des futurs ESPÉ sont globalement des personnes très compétentes, il y a nécessité à interroger collectivement nos pratiques et à les faire évoluer. L’apport de professeurs en temps partagé et de militants engagés dans les mouvements pédagogiques et les associations complémentaires de l’École pourrait nourrir et renouveler utilement cette réflexion. En disant cela, je plaide évidemment pour ma “chapelle” mais je me situe dans le prolongement des amendements apportés à la loi de refondation. Les futurs ESPÉ sauront-ils ouvrir leurs structures et donner une consistance à ces intentions ? C’est souvent difficile de s’ouvrir aux autres lorsqu’on se sent menacé…


Espoirs et inquiétudes
La construction de la formation de demain est-elle à la hauteur des enjeux ? Peut-on espérer le changement en faisant coopérer des structures marquées par le conservatisme et des enjeux de territoires exacerbés ? Comment construire une formation nationale avec des structures qui revendiquent l’autonomie ? Comment passer des intentions aux actes ?
Il y a bien des inquiétudes à avoir sur la réussite de cette réforme. La force d’inertie est une caractéristique de notre beau pays. Mais la capacité à juger une politique avant qu’elle n’ait été mise en œuvre est tout autant un travers de notre culture française. N’oublions pas non plus qu’elle était la situation de la formation sous le quinquennat précédent.

Le pessimisme de la raison ne doit pas l’emporter sur l’optimisme de la volonté . Mais cela renvoie clairement à un enjeu de gouvernance. La mise en place des ESPÉ qui donnera lieu à une cérémonie sera l’occasion de beaux discours. Mais on attend aussi au delà des paroles, qu’il y ait une volonté politique forte pour transformer les intentions en actes. Cela suppose des arbitrages clairs et aussi une réelle volonté de faire une évaluation régulière de la réforme. Une gouvernance moderne suppose un ajustement permanent. Dans les IUFM, en ce moment, on ne cesse de répéter que c’est une “situation transitoire” et qu’il y aura des modifications à faire. Mais on sait qu’une autre spécialité française est le provisoire qui dure… La précipitation épuisante dans laquelle se construisent les ESPÉ pourrait conduire ensuite à une difficulté à remettre cela en chantier.
Cela sera pourtant certainement nécessaire. Avec un seul critère : la formation qui est mise en place permet-elle de construire une école plus juste et plus efficace ? Permet-elle de former des enseignants à même de lutter contre l’échec scolaire et les inégalités face à la réussite ? 
Espérons...




Note : vous pouvez compléter la lecture de ce long billet par un autre intitulé “enseigner est un métier qui s'apprend. Collectivement” qui précise la conception du métier d'enseignant que je défends. On peut lire aussi les “contributions à la concertation” formulées par le CRAP-Cahiers Pédagogiques à l'automne 2012 où figure une partie importante sur la formation des enseignants. 


3 commentaires:

Unknown a dit…

D'accord vec ce que tu dis et tu le dis très clairement, c'est unb avantage.
- Comment se fait-il qu'on répète les même erreur? Voir la place du concours: http://www.pedagopsy.eu/rapport_bancel_extrait.htm
Inversement je pense que le travail fait par beaucoup amène une évolution de la représentation de la formation. Je ne pense pas que j'aurais vu ton texte il y a quelques année; Courage, continuons!
Jacques Nimier

Théophile A. a dit…

Merci pour cet article très clair sur les enjeux de la réforme.

Anonyme a dit…

Les mesures de formation à la gestion du stress sont indispensables
voir : La prévention des risques professionnels des enseignants : http://www.officiel-prevention.com/formation/fiches-metier/detail_dossier_CHSCT.php?rub=89&ssrub=206&dossid=349

 
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