dimanche, août 20, 2017

La bibliothèque idéale du formateur (débutant)



ce n'est toujours pas rangé…
En aout 2016, je proposais « la bibliothèque idéale du prof débutant », un billet de blog qui a eu beaucoup de succès. Je poursuis dans cette veine avec cette fois-ci une bibliographie/sitographie destinée aux formateurs débutants (et aux autres)
La littérature, alimentée par les formations CAFIPEMF et CAFFA, est assez riche sur le sujet. Mais on y propose essentiellement des textes de réflexion générale sur la posture du formateur ou de la didactique.
En revanche, il y a peu d’ouvrages plus concrets qui constitueraient en quelque sorte la «boite à outils » du formateur : comment mener une réunion, observer une classe, faire des travaux de groupe, mener un entretien, un bilan, etc. Or, toutes ces techniques s’apprennent et se transmettent. Tout comme le métier d’enseignant, celui de formateur est un métier qui devrait reposer sur la mutualisation...
C’est surtout cette dimension très pratique que je voudrais privilégier dans cette compilation forcément incomplète et partiale (il y a même pas mal de copinage...). 
N’hésitez pas, là aussi, à compléter et améliorer cette liste sur les réseaux sociaux ou ici-même.


Note : dans la mesure du possible, les titres des livres renvoient au site de l’éditeur, à une recension plus complète ou alors à un site de vente en ligne.



quelle formation, quels formateurs ?


Valérie Lussi Borer, Luc Ria Apprendre à enseigner  coll. Apprendre PUF 2016
Dans cette bibliothèque idéale, on a besoin de quelques livres qui aident à penser la formation et son évolution. Cet ouvrage collectif (41 contributeurs) constitue selon moi, une référence incontournable. Les enjeux de la formation des enseignants y sont particulièrement bien cernés et la réflexion s’accompagne d’outils et de propositions très concrètes. On y trouve aussi une approche comparatiste sur ce qui se fait dans les pays voisins.
De Luc Ria (par ailleurs, un des fondateurs du site Néopass@ction) on pourra lire aussi Former les enseignants au XXIe siècle, (volumes 1 et 2) De Boeck 2016 . Les deux tomes rendent compte des travaux de la chaire Unesco sur la formation des enseignants pilotée par ce chercheur.




Marguerite Altet (dir.) Former des enseignants réflexifs, obstacles et résistances De Boeck 2013
Cet ouvrage collectif cherche à préciser le concept de “praticien réflexif” très utilisé dans la formation aujourd’hui. Le livre a pour principal intérêt de chercher à identifier les freins et les verrous de la formation dans ce domaine. Il propose aussi des pistes et des dispositifs pour mieux investir cette démarche réflexive.






Revue internationale d'éducation, n°74, Les enseignants débutants avril 2017, CIEP-Sèvres
Ce numéro, coordonné par Patrick Rayou, et Jean-Pierre Véran, permet une approche comparatiste toujours utile à  travers huit études de cas (Argentine, Chine (Shanghai), États-Unis, Finlande, France, Niger, Rwanda, Suisse). On y montre l’importance cruciale de l’accompagnement dans l’établissement scolaire et l’enjeu politique du développement professionnel des enseignants.








Philippe Perrenoud. Dix défis pour les formateurs d’enseignants 1998 (Sur le site de LIFE)
Le sociologue de l’éducation suisse aime les listes, tous ses livres en comportent ! Dans cet article, elle est particulièrement pertinente. Il retient dix “défis” qui sont autant de pièges dans lesquels il ne faut pas tomber quand on est formateur. Pour n’en donner que quelques uns : travailler sur l’identité sans incarner un modèle d’excellence ; Partir des pratiques et de l’expérience, sans s’y enfermer, comparer, expliquer, théoriser ; Combattre les résistances au changement et à la formation sans les mépriser… A lire absolument





Cahiers Pédagogiques Débuter dans l’enseignement Hors série numérique n° 43
Ce numéro hors série coordonné par Catherine Rossignol et Sylvain Connac permet de faire le point sur les débuts dans l’enseignement aujourd’hui et donne la parole à la fois à des stagiaires et des formateurs.







Jean-Louis Lamaurelle, Thierry Gervais, Hélène Lapeyrère L'accompagnement professionnel des jeunes enseignants Hachette 2010 (nlle ed 2016)
Ce livre m’a été suggéré par les réseaux sociaux (et je tiens à remercier ceux qui enrichissent ainsi cette liste). Le livre, qui est une référence, propose une réflexion et des outils surtout centrés sur l’accompagnement des enseignants du premier degré mais cela peut être utile aussi pour le secondaire.
A noter que le principal auteur de ce livre a un blog : Chez Lamaurellepour parler formation, pour échanger






François Muller Des enseignants qui apprennent, ce sont des élèves qui réussissent (Préface de Romuald Normand) ESF éditeur 2017
L’ouvrage de François Muller propose de faire évoluer le concept de formation vers celui de “développement professionnel”. Mais comme toujours chez notre ami, cela s’accompagne aussi de conseils très pratiques et d’outils  transférables. Ce livre très dense et riche  permet donc la transition avec le chapitre suivant…







boites à outils



Roxane Caty-Leslé, Philippe Watrelot  (coord.) Animer des formations : outils et dispositifs Hors-série des Cahiers pédagogiques n°23, 2011.
Comme on est jamais si bien servi que par soi même, assumons ! Ce hors-série correspond au titre donné à ce chapitre : il se veut une boite à outils. On y trouve rassemblées des techniques et des descriptions de dispositifs utiles pour mener des formations : démarrer une formation, se connaitre, mettre en activité, faire le bilan, travailler sur des documents, etc.
 




Éducation et Devenir Les techniques de formation Cahiers d’Éducation et Devenir  n° 52
Nos amis de l’association Éducation et devenir avaient eux aussi proposé un numéro de leur revue avec de nombreux dispositifs très simples et directement utilisables. Le dossier est présenté en trois parties : techniques de présentation, techniques de conduite de réunion, techniques de bilan.




André De Peretti, Jean-André Legrand, Jean Boniface Techniques pour communiquer Hachette Éducation 1994
Honneur aux anciens ! C’est LA référence en matière de dispositifs de formation. Ce livre de 1994 est toujours une mine d’idées et devrait faire partie de la bibliothèque de tout formateur. Moi, j’en ai un exemplaire et je ne le prête jamais car j’ai trop peur de le perdre ! Vous pouvez encore le trouver sur des sites de vente en ligne.
De André de Peretti, (qui a fêté ses 101 ans) on pourra aussi utiliser Organiser des formations paru en 1991 (si on le trouve…) et qui parle surtout de calcul.
 


André De Peretti, Jean-André Legrand, Jean Boniface Encyclopédie de l'évaluation en formation et en éducation ESF 2005
Par les mêmes auteurs, il s’agit d’un complément du livre précédent. Présenté sous la forme d’une encyclopédie, l’ouvrage est bien plus que cela et comporte de nombreux petits tests et outils d’évaluation. Et il ne parle pas que d’évaluation mais aborde de nombreux dispositifs.





Centre Alain Savary Concevoir des formations pour aider les enseignants à faire réussir tous les élèves – Institut Français de l’Éducation 2017
Présentée comme une synthèse des réflexions et des outils du centre Alain-Savary au service des formateurs, cette brochure téléchargeable gratuitement sur le site de l’IFÉ est une mine de ressources pour les formateurs. On y trouve à la fois une réflexion tout à fait intéressante mais aussi la présentation de plusieurs outils et techniques. En particulier on consacre un chapitre à l’utilisation de la plate forme de vidéos en ligne néopass@ction qui présente des situations réelles d’enseignement filmées et analysées.
 



L’auteur, membre du GFEN, propose dans cet ouvrage des méthodes expérimentées durant les stages de ce mouvement pédagogique. Du même auteur on pourra aussi consulter Former des formateurs, quels outils pour quelle stratégie ? Chronique Sociale 2007.



L’auteur a fondé la collection “Formation permanente” chez ESF (dont tous les ouvrages ou presque pourraient faire partie de cette bibliographie). Ici, dans ce livre, il insiste sur les spécificités des la formation des adultes. Dans ses autres ouvrages, il a développé une réflexion sur la dynamique de groupe, la conduite de réunions, la méthode des cas, le travail en équipe, etc. Roger Mucchielli est décédé en 1981 mais il reste une référence incontournable.

 





Dominique Beau La boite à outils du formateur Editions d’organisation 2008
Situé sur le versant de la formation en entreprise, ce livre dont la première édition date de 1976 peut cependant être une source d’inspiration par la méthodologie présentée et les outils recensés.






Observer, analyser et ecrire sur ses pratiques

Une bonne partie du travail du formateur dans l’éducation nationale et en particulier dans les ESPÉ consiste à faire des “visites”, mener des entretiens et s’appuyer sur l’analyse de pratiques soit à l’oral ou à l’écrit. Cette problématique rejoint aussi celle des tuteurs qui accueillent des stagiaires. Voici donc quelques références spécifiques à cette dimension importante de la formation des enseignants…





Cahiers Pédagogiques n° 511 Observer la classe février 2014
Ce numéro (coordonné par Brigitte Cala et Hélène Eveleigh) ne parle pas seulement de l’observation par les formateurs mais c’est une partie importante de ce dossier. J’ai mis en ligne sur mon blog un article que j’ai écrit pour cette publication : « Un miroir ça réfléchit ».





Pierre Vermersch et Maryse Maurel Pratiques de l'entretien d'explicitation ESF 1997.
C’est la référence incontournable sur cette technique qui consiste à amener l’interviewé à verbaliser à posteriori sa pratique pédagogique et qui est très utile pour les “visites”. L’ouvrage de 1994 fixe le cadre théorique et donne quelques pistes pratiques qui sont bien plus détaillées dans le livre de 1997.



Richard Etienne, Yvelyne Fumat. Comment analyser les pratiques éducatives pour se former et agir ? coll. former et se former. De Boeck 2014
Ce livre se veut un guide pratique et concret s’appuyant sur une douzaine de situations et de dispositifs. Il fait suite à un autre ouvrage des mêmes auteurs plus théorique : Analyser les situations éducatives chez ESF en 2003.
Richard Étienne a aussi co-coordonné (avec Patricia Picques) les Cahiers Pédagogiques n°416 - Analysons nos pratiques 2 (septembre 2003). Il a écrit aussi un article très utile sur l’animation d’un Groupe d’entrainement à l’analyse de situation éducative (Gease) qu’on peut lire en ligne sur le site des Cahiers Pédagogiques.



Cahiers Pédagogiques n° 518 Enseigner, former : écrire Janvier 2015
Coordonné par Patrice Bride et Philippe Chenot. L’écriture professionnelle est aussi un enjeu important en matière de formation. Depuis leur création, les Cahiers pédagogiques sont un lieu où les enseignants écrivent sur leurs pratiques. Et le fait de mettre des mots sur ce que l’on fait est évidemment un formidable outil de formation continue. Mais il peut être aussi utilisé en formation initiale autrement que sous la forme actuelle du mémoire professionnel.






Quelques sites…

Pour finir, voici quelques liens vers des sites qui peuvent rassembler des ressources ou des bibliographies complémentaires.


Philippe Meirieu
Le site de Philippe Meirieu est incontournable pour ouvrir cette rubrique. Notre ami y propose de nombreux textes personnels, des outils de formations ainsi qu’une histoire des grands pédagogues.


François Muller
L’auteur travaille au Département Recherche Développement Innovation Expérimentation (DRDIE) rattaché à la Dgesco et anime de nombreux stages. Il propose un site et un blog avec énormément d’éléments utiles pour les formations.


Le site de l’institut français de l’Éducation
Sur le site de L’IFÉ on trouvera de nombreuses publications utiles pour les formateurs et en particulier un service de « veille et analyses » toujours très bien documenté. Le site accueille aussi la chaire Unesco “Former les enseignants au XXIe siècle”.


Néopass@ction
Le site NéoPass hébergé par l’Ifé est sous-titré “Des outils pour entrer dans le métier” et s’adresse donc prioritairement aux enseignants débutants mais les vidéos et autres outils présentés peuvent servir à tout type de formation. La famille néopass devrait s’agrandir : il est prévu la création d’un néopass sur le même principe consacré aux formateurs et un autre sur la pédagogie dans le supérieur.


LIFE
Le laboratoire de l’Université de Genève (Laboratoire de recherche 
Innovation-Formation-Éducation) animé par Philippe Perrenoud pendant de nombreuses années propose les textes publiés par ses chercheurs.
Les archives de LIFE sont accessibles depuis son ancien site Internet (2000-2015) :


Éduscol
Sur le site Eduscol, on trouvera des pages consacrées à la formation professionnelle des enseignants qui renvoient elle même à des ressources utiles pour les formateurs.


Centre International d’Études Pédagogiques
Sur le site du CIEP, on peut trouver de nombreuses ressources et en particulier des bibliographies utiles sur la formation des enseignants.


Le site personnel de Patrick Robo
L’auteur de ce site, aujourd’hui retraité actif a été chargé de mission pour la formation des formateurs dans l’académie de Montpellier.


Le site personnel de Nicolas Pinel
Ce site recense des documents, outils et ressources pour formateurs d'enseignants. On y trouve notamment une bibliographie utile ainsi que des éléments pour préparer le Cafipemf et le Caffa



Psychologie, éducation et enseignement spécialisé
Le site de Daniel Calin est consacré à l’enseignement spécialisé (ASH) et constitue une ressource importante pour ce domaine de la formation.


Le site du GFEN
Dans le site du Groupement Français d’Éducation nouvelle, on trouvera plusieurs textes sur des pratiques de formation et la présentation des stages proposés par ce mouvement pédagogique.


Le site de l’ICEM
Sur le site de l’ICEM-Pédagogie Freinet, vous trouverez là aussi de nombreuses ressources pour les enseignants et une page consacrée aux formations proposées.


Les sites des Cahiers Pédagogiques
La revue constitue évidemment un support très utilisé en formation avec de nombreux textes qui sont en accès libres. On peut aussi acheter les numéros au format papier ou au pdf et consulter également les archives. Les “cercles” des cahiers sont, quant à eux, des forums qui constituent un outil d’auto-formation.







ET SI ON MUTUALISAIT ? 
Vous pouvez compléter cette liste en ajoutant un commentaire à la suite de ce billet de blog ou en me contactant sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Linkedin…) 
Dans la mesure du possible, je rajouterai vos propositions à cette bibliographie/sitographie.
Bonnes lectures et bonnes formations !







Cet article s'inscrit dans un ensemble de billets de blogs consacrés à la formation. 




Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.


samedi, août 19, 2017

Etre formateur (d'enseignants)



Cela fait dix ans que je partage mon temps entre mon activité d’enseignant et un poste de formateur à l’IUFM hier et à l’ESPÉ aujourd’hui. 
Par ailleurs, aussi bien dans le cadre des rencontres du CRAP-Cahiers Pédagogiques (ou auparavant dans des stages aux CEMEA) que dans d’autres circonstances diverses, j’ai eu, là aussi, une activité de formation d’adultes. 
Il m’a semblé intéressant d’essayer de rassembler, dans ce texte, quelques principes qui ont guidé mon action et les observations que j’ai pu faire. 
C’est d’abord utile à titre personnel puisqu’il s’agit ici d’une démarche réflexive dans le cadre d’une écriture professionnelle destinée à mettre des mots sur une pratique. Comme c’est ce que je prône en formation, je me l’applique à moi même !
Je partage cela en rappelant que toute expérience est singulière et contestable. Mais en faisant l’hypothèse que ces quelques remarques que je formule dans un esprit de mutualisation pourront éventuellement aider d’autres que moi à affiner leur propre réflexion.


Ce texte s'inscrit dans un ensemble de billets de blogs consacrés à la formation. Il fait suite à "Un miroir ça réfléchit" et précède "la bibliothèque idéale du formateur débutant". 



Professeur / Formateur : deux métiers différents
Un bon joueur de foot fait-il un bon entraineur ? Pas nécessairement. On a quelques exemples célèbres où c’est le cas mais le passage d’un métier à l’autre suppose au minimum un recul sur sa pratique et des compétences nouvelles.
Pourtant, dans l'Education Nationale, on a encore trop souvent l'habitude de baptiser “formateur” toute personne à qui on demande d'animer un groupe sur un sujet quelconque, ou d'organiser une formation particulière pour des enseignants. Et on retrouve dans cette posture certaines règles implicites qu'on pourrait énoncer de la façon suivante:
- il n'y aurait pas de différences importantes entre "faire la classe" et animer un groupe d'adultes. Le modèle de transmission de connaissances serait le même.
- l'important dans la formation demandée n'est pas l'animation du groupe d'adultes ni la méthodologie de la transmission des connaissances à apporter, mais le contenu à "enseigner".
Si on raisonne ainsi, il n’y a pas alors besoin de formation particulière pour devenir formateur, il suffit de choisir de “bons enseignants”.
Je pense pour ma part que cette voie souvent dictée par une conception étroite de la pédagogie et par l’économie est une impasse. Les deux métiers sont proches l’un de l’autre mais différents et se complètent. Le formateur n’est pas un professeur. Les stagiaires ne sont pas des élèves. Et la formation des formateurs est une nécessité !
Devenir formateur suppose un recul sur le métier de professeur. C’est le cas notamment lorsqu’on intervient à l’ESPÉ mais aussi tout simplement quand on est tuteur d’un enseignant débutant. Mais ce recul implique aussi l’apprentissage d’un certain nombre de concepts et de techniques. Et donc cela suppose un changement de posture. Si l’on reprend la métaphore sportive, le formateur serait alors plutôt  un entraineur qui analyse le jeu et donne des outils pour permettre un processus de développement personnel partant des besoins du formé.
Ces métiers sont complémentaires. Ils peuvent être disjoints ou vécus parallèlement. Pour ce qui me concerne, je suis en “temps partagé”. Ce qui signifie que je continue à être enseignant tout en étant formateur. C’est un choix délibéré, pédagogique et même “politique”. J’ai besoin de cette alternance pour me sentir légitime. Et je trouve que l’un nourrit l’autre : se placer en situation de formateur et d’observateur aide à être un meilleur enseignant soi-même, comme je l’ai déjà écrit. Former les autres, c’est aussi se former soi même.
Attention, je ne souhaite pas que tous les formateurs soient en temps partagé !  On peut très bien avoir une alternance successive et devenir formateur à temps plein après avoir été enseignant. Mais il me semble important d’envisager un aller-retour régulier entre les pratiques. C’est nécessaire non seulement pour la crédibilité mais aussi parce que cette référence au terrain conduit à la modestie et l’humilité indispensable à toute démarche de formation.




Le formateur n’est ni un modèle ni un juge
Nous évoquions plus haut, le réflexe de choisir de “bons enseignants” comme formateurs. Un autre implicite de ce raisonnement est de considérer alors qu’il peut être un modèle. Certes, bien souvent, dans le fait d’être sollicité ou de vouloir devenir formateur, il y a la référence à une expertise dans un domaine particulier qui va nourrir la pratique : le numérique, une forme de pédagogie (différenciée, inversée, etc.), un domaine d’intervention (le handicap, le décrochage,…) ou une excellence académique et didactique.
Mais cela ne doit pas amener à se considérer comme un modèle. L’“expert” ne doit pas oublier qu’il est un ex-pair... En d’autres termes, il importe d’être modeste et ne pas oublier aussi ses propres ratages, ses erreurs et ses échecs pour pouvoir proposer une formation accessible. Selon moi, les évoquer fait même partie de la formation ! Savoir relativiser, dédramatiser, déculpabiliser sont des compétences indispensables !
Le « formatage » est un reproche qu’on retrouve fréquemment formulé chez les enseignants débutants à propos de la formation qu’ils reçoivent. C’est une question complexe. Il y a bien sûr des “invariants” et des valeurs qui sont incontournables et que rappellent les textes officiels. On ne devient pas non plus formateur sans un certain nombre de convictions pédagogiques. Mais le danger est d’être dogmatique et de se transformer en « juge » de la conformité à une doxa. Et courir ainsi le risque du rejet. Il faut donc être subtil.
Pour ma part, j’essaie toujours de donner le choix et de montrer les enjeux de chaque décision. Plutôt que de dire sans cesse « il faut faire comme cela », je tente de montrer ou de faire trouver les avantages et les inconvénients de chacun des choix : « si tu fais comme ça, il y a tels avantages, il faut rassembler telles conditions, et en voici les inconvénients et les dangers… » Est-ce que j’y arrive toujours ? ce n’est pas à moi de le dire…



Distinguer conseil et analyse
Mais il ne faut pas non plus s’interdire, comme le font certains formateurs, de dire comment soi-même on fait. Car, c’est un paradoxe, si on n’aime pas le “formatage” et la doxa, dans le même temps les stagiaires sont avides de recettes.
Alors, oui, je dis comment je fais mais en ne prétendant pas que ce soit la seule solution !  C’est celle qui me convient à un moment donné de mon parcours d’enseignant, avec des classes précises et dans des conditions spécifiques.
Je pense qu’il existe plusieurs styles pédagogiques correspondant aussi aux personnalités des enseignants. Ce qui n’empêche pas, par la formation et l’évolution des structures, que ceux-ci évoluent. Rien de pire qu’un enseignant qui ne se pose plus de questions et pense avoir trouvé LA méthode !
ma démarche résumée en 5 verbes (+ 1)
Avoir la solution pour l’autre l’empêche de trouver la sienne. Plus encore que le conseil qui permet de répondre à une question à un moment précis pour une situation donnée, ce qui est essentiel, me semble t-il, c’est de permettre une démarche d’analyse. L’analyse d’une pratique professionnelle n’est ni un jugement de valeur, ni un conseil au sens traditionnel. Comme le dit si bien Michel Tozzi : « le conseil court-circuite l’analyse, car il est déjà dans la proposition, à la suite d’un jugement. Alors qu’il faudrait commencer par vraiment étudier la situation pédagogique et éducative. La formation ne peut plus fonctionner aujourd’hui sur la recherche d’adéquation entre un demandeur de recettes et un donneur de conseils. »



Isomorphisme : kézaco ?
Jusque là, on avait évité les mots savants… 
A ce propos d’ailleurs, je ne parle jamais de “jargon”. Il y a comme dans tous les métiers un vocabulaire technique spécialisé nécessaire pour échanger entre professionnels. J’essaie juste de ne pas en abuser et d’éviter le pédantisme tout en alimentant régulièrement la boite à outils des stagiaires avec les concepts appropriés.
L’isomorphisme pourrait se traduire par une proposition assez simple : on enseigne comme on a été formé et on devrait former comme on voudrait que les gens enseignent. La forme que doit prendre la formation est donc tout aussi importante que le fond. Rien ne sert de faire un cours magistral sur le travail de groupe ! Si l’on veut que le métier change, il ne faut pas seulement enseigner la pédagogie, il faut la faire vivre en ayant des dispositifs de formation qui mettent les stagiaires en situation d’activité. C’est parce qu’ils l’auront vécu dans leur formation qu’ils seront mieux convaincus de leur transférabilité dans leur propre enseignement.
Au risque de me répéter et de me faire quelques ennemis chez mes collègues, j'ai le sentiment que ce principe est peu appliqué. Et cela pose la question de la formation des formateurs intervenant dans les ESPÉ et de la diversité de leurs parcours. On peut douter aussi que le modèle universitaire, qui y devient dominant, soit une garantie en matière de pédagogie...
Qui formera les formateurs ?



Distinguer l’urgence et l’essentiel
« Quelle est la différence entre un lauréat du concours et un prof devant des élèves ? » C’est ma blague fétiche que je pose systématiquement aux étudiants que je forme et qui préparent le concours. La réponse est simple : « deux mois…»
Aujourd’hui, les concours de recrutement ont évolué et la plupart possèdent des épreuves ou des questions dites “pédagogiques”. Mais les candidats aux concours sont surtout, et c’est normal dans une logique de bachotage. L’objectif c’est de réussir le concours. Quitte à « réciter la messe » didactique attendue sans en comprendre toujours le sens. Ma petite blague (pas drôle) est là pour rappeler qu’au delà de l’horizon du concours et de son urgence je travaille pour les préparer à leur fonction d’enseignant face à de vrais élèves. Et c’est là l’essentiel.
Cette distinction temporelle on la retrouve aussi durant cette année en alternance. Il faut certes répondre aux besoins immédiats, urgents, des stagiaires. Mais aussi s’inscrire dans un plus long terme. Travailler ensemble sur la correction des premières copies mais poser aussi les jalons d’une pédagogie différenciée qui ne peut évidemment être pratiquée dès la première année. Il faut jouer sur ces deux temporalités.
Répondre aux besoins immédiats mais résister à la tentation de n’être que dans l’urgence pour alimenter la réflexion dans les années à venir et laisser le temps de prendre du recul. Je dis souvent aux stagiaires qu’une partie de ce que je propose comme formation ne leur sera pas immédiatement utile. Mais que dans quelques années, lorsqu’ils auront évolué dans leur métier et leur questionnement, ils iront rechercher le classeur de leur année de stage (s’ils ne l’ont pas jeté !) et se demanderont ce que ce vieux schnock de Watrelot avait proposé sur ce sujet...

L’année où mon métier de formateur fut le plus difficile a été l’année 2010. Cette année là, la formation en alternance a été supprimée par Xavier Darcos. Le temps complet avait placé les stagiaires dans un état d’urgence qui les rendait bien souvent peu réceptifs à une démarche de formation (qui leur était proposée a minima) et encore moins à une réflexion de long terme. Ils étaient jetés dans les classes « comme des frites dans l’huile bouillante » (pour reprendre une expression du ministre). Cette année terrible nous a rappelé a contrario ce qui est (re)devenu presque une évidence : enseigner est un métier qui s’apprend.




Se former collectivement
Mais je rajouterai que l’on apprend mieux dans l’interaction et une démarche active, il faut donc ajouter à ce slogan qu’enseigner cela s’apprend collectivement.
Cela a évidemment à voir avec l’isomorphisme. Pour se former, le groupe est une ressource. Cela permet évidemment la réflexion collective mais si l’on place les stagiaires en situation de (co) production, cela favorise aussi l’aide mutuelle et des valeurs de coopération et de mutualisation. Et c'est important de mettre ces valeurs en avant alors qu'on reproche trop souvent aux enseignants d'être individualistes et solitaires.
Et cette mise en activité est évidemment aussi bénéfique pour les apprentissages car, tout comme en classe, « plus je parle et moins ils travaillent » !
Bien sûr, cela n’interdit pas les apports théoriques ou réglementaires de manière frontale pour cadrer la séance, mais l’essentiel se fait dans l’échange et de manière horizontale. Se former ne peut se faire efficacement que dans la confrontation des idées et des points de vue, que dans le croisement des regards. Et cela demande du temps !



Se former c’est tout le temps
Si se former demande du temps, cela signifie donc aussi que la formation doit être un processus continu. J’ai particulièrement apprécié les stages que j’ai pu animer où se trouvaient mélangés des professeurs en formation continue et des stagiaires. Une de mes convictions fortes est qu’il faut penser la formation comme un continuum : on n’est pas formé une fois pour toutes. La formation initiale ne doit être considérée que comme une étape : tous les personnels ont droit à une formation continue substantielle.
J’ai d’ailleurs déjà proposé, dans d’autres occasions, et en particulier dans le rapport du Cniré, d’inscrire dans les missions des enseignants un “droit/obligation de formation” prise en compte dans leur parcours professionnel.



Un métier "impossible"
Comme cet article a une dimension rétrospective et que je me penche sur ma pratique, je me dis souvent que j’aimerais bien avoir une sorte de feedback de ceux qui ont subi mes formations…
Le métier de formateur a une caractéristique commune avec celui d’enseignant, c’est un « métier impossible » pour reprendre une expression de Sigmund Freud car « on peut d’emblée être sûr d’un succès insuffisant ». Pour le dire autrement, on n’a aucune certitude sur l’effectivité et la durabilité de son action. Mais tout comme pour les profs, heureusement on a de, loin en loin,  des retours positifs de ceux qui sont devenus des collègues.
Il y a aussi à la fois une grande prétention, à exercer cette fonction de formateur et lutter contre un sentiment d’imposture mais aussi une grande modestie en étant celui qui aide sans prétendre être un modèle et sans garantie que son action ait un effet durable.
Un métier ambitieux et modeste... !



Philippe Watrelot

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Annexe 
Pour poursuivre la réflexion, voici deux documents issus d'un atelier “Former, se former” que je co-animais lors des rencontres du CRAP-Cahiers Pédagogiques de 2011 




 
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