mardi, mai 12, 2020

Questions et réflexions sur la reprise/rentrée




L’exercice auquel je vais me livrer est périlleux à plus d’un titre. D’abord parce que la tension est vive en ce moment autour de la reprise/rentrée dans les écoles et bientôt dans les collèges. Ensuite parce que le danger est grand lorsqu’on exprime un avis, d’être vu comme un « donneur de leçons ». Pourtant mon propos est plus empli de questions que de certitudes croyez le ! 

l'origine de cette image partagée
sur les réseaux sociaux n'est pas connue
Ce qui est le point de départ de mon envie de m’exprimer se trouve dans les propos de tous ceux qui considèrent que la situation actuelle « ce n’est pas l’école » et que ce qu’on fait vivre aux enfants est indigne. 
J’ai dénoncé dans d’autres billets, les contraintes énormes et le protocole presque infaisable qui encadrent cette reprise en présentiel. Je n’y reviens pas. 
De même, je laisse de côté pour l’instant, le débat sur le risque sanitaire qui ne peut à lui seul servir de justification aux déclarations. 

Dans une école de Tourcoing ce 12/05
Je voudrais surtout questionner le maximalisme et l’intransigeance qui s’expriment à travers les billets et autres déclarations de ces jours derniers. 
Oui, les conditions de travail sont dégradées pour les élèves et leurs enseignants. Oui, certaines images font mal.
Mais cela signifie t-il pour autant que « ce n’est pas l’école »  ou qu'il faille parler de « maltraitance »? Sommes nous à ce point si peu sûrs de notre travail pour considérer que nous ne pouvons faire mieux que de la « garderie », pourquoi ne serait-ce pas de l'école, malgré tout... ?
N'y a t-il pas des marges de manœuvre et des évolutions possibles dont nous pouvons nous emparer ? 

D’une manière plus générale, cela soulève des questions qui sont valables au delà de la situation actuelle dans l'École ou ailleurs...
- Faut-il que toutes les conditions soient réunies pour avancer ? 
- Faut-il que tout soit parfait de le premier jour ? 
- Jusqu’à quel point peut-on s’accommoder de l’imperfection ? 
- Quelle part doit-on accorder au travail des équipes au niveau local ? 
- Peut-on et doit-on tout attendre du pouvoir central ? 
- Quelle est la part de prophéties auto-réalisatrices négatives dans la réussite ou non d’un projet ? 
Voilà quelques questions que je soumets au débat. 

Au delà  de ces interrogations, je me demande si on ne retrouve pas, derrière les expressions actuelles, des positionnements politiques et syndicaux. Chacun est respectable, bien sûr. Il ne s’agit pas ici de porter un jugement. 
De manière un peu schématique, on va trouver un positionnement marqué par la recherche un peu maximaliste du « meilleur » et qui peut conduire à l’intransigeance. 
De l’autre, une position plus tournée vers le compromis et les concessions (mais jusqu’où aller ?) où on s’accommode du « moins pire » en se demandant quelle peut-être sa propre marge de manœuvre là dedans... 

Je rajouterais une autre dimension à cette petite analyse. Dans les positionnements des uns et des autres, il faut aussi prendre en compte la vision que l’on peut avoir de l’action du gouvernement. Cela peut conduire certains à privilégier plus l’échec du gouvernement (voire le blocage du système économique) dans leur positionnement bien plus que le simple débat sur l’École… 

Mais je m’égare... Je terminerais donc par un constat plus rassembleur sur le manque de confiance et la trop grande verticalité toujours à l’œuvre dans la gouvernance de l’Éducation Nationale. Si on considérait mieux les enseignants (comme tous les Français d’ailleurs) et qu’on leur tenait un langage de vérité nul doute qu’ils auraient moins d’inquiétudes et de défiance... ! 

PhW

samedi, mai 09, 2020

L’école d’après sera ce que nous en ferons




Je republie ici (avec l'aimable autorisation du journal Le Monde) cette tribune parue le mardi 5 mai 2020. N'hésitez pas à commenter !


« Plus rien ne sera comme avant », on nous a déjà fait le coup ! 
On semble sous-estimer la capacité des systèmes à absorber les chocs et à reprendre leur forme antérieure, à faire preuve de résilience. Y aura t-il une « école d’après » ? En dehors de l’indécence éventuelle qu’il peut y avoir à se poser ce genre de questions alors que de nombreuses personnes vivent des drames, c’est prématuré. Et ce n’est pas, non plus, dans la cacophonie et les difficultés d’organisation du déconfinement qui s’amorce, que nous pouvons le mieux y réfléchir.

Pourtant ce qui s’est produit au cours de ces semaines inédites nous oblige à penser le changement. Il ne viendra pas tout seul mais devra être le fruit d’une réflexion et d’une action collective. L’École d’après sera ce que nous en ferons. 

Car le confinement, les cours à distance et la remise en cause des examens sont des chocs profonds et systémiques qui ont remis en cause de nombreux domaines de notre système éducatif. Nous pouvons en énumérer quelques uns. 

L’école, un “acte collectif”
L’école c’est d’abord une relation et un accompagnement. Un ordinateur n’est pas une école. Et les parents ne sont pas des enseignants. Apprendre suppose une relation directe avec des enseignants et avec des camarades. C’est un acte collectif et singulier qui ne peut se réduire à des exercices programmés. Pour apprendre, il faut coopérer, confronter ses idées, surmonter des obstacles avec à ses côtés un(e) enseignant(e) qui puisse donner les outils pour avancer.  Le numérique n’est qu’un outil au service de la relation éducative et a aussi ses limites. 
L’éloignement nous a montré aussi l’importance du lien avec les familles. Cette épreuve nous rappelle que la réussite éducative suppose de dépasser les méfiances réciproques pour «faire alliance». 

C’est aussi le métier d’enseignant lui même qui est questionné par la crise que nous traversons. Nous faisons, en ce moment, notre métier (et avec nos propres moyens !). Différemment mais c'est bien un métier pour lequel nous sommes payés. Nous nous adaptons, nous innovons, nous nous auto-formons, nous inventons des solutions pour ne pas perdre nos élèves. Comment mieux accompagner et les aider à “tous” apprendre. ? Cette question est déjà essentielle en « présentiel », elle l’est encore plus à distance. 
Plutôt que la seule « transmission », l’éloignement nous montre que nous devons être des spécialistes du « faire apprendre ». 

On a cru que les enseignants étaient des individualistes rétifs au changement. Et en l’espace de quelques jours, ils se sont formés et adaptés à une situation inédite. Il ont aussi énormément mutualisé et fait des réseaux sociaux des lieux d’échange et de construction collective (et pas seulement de déploration !). Et si on profitait de cette dynamique pour concevoir demain une nouvelle manière d’envisager la formation continue qui en finisse avec l’information descendante et l’inculcation des « bonnes pratiques » ? Il nous faut construire une formation fondée sur une démarche volontaire au plus près des problématiques locales.  C’est l’occasion de construire de réels collectifs de travail qui nous sortent de la logique solitaire dont nous voyons bien les limites. 

Avec quel pilotage ? « On peut se débrouiller tout seuls sans la hiérarchie » C’est plus ou moins la conclusion que beaucoup d’enseignants tirent des semaines qui viennent de s’écouler. On retiendra la force d’inertie d’un système bureaucratique attaché à la conformité aux procédures. Forcément, cette crise questionne aussi le rapport à la hiérarchie et la conception très « verticale » de la gouvernance.  
Je fais le pari (optimiste ?) qu’il sera plus difficile pour la technostructure de l’éducation nationale, après cet épisode, de continuer à gérer à coup de  circulaires et de livrets orange ou de toute autre couleur... 


“Finir le programme”
La crise que nous traversons a aussi mis à mal, notre obsession de « finir le programme ». Cela montre bien dans quelle impasse nous sommes. Nous définissons trop ce que nous enseignons dans une logique encyclopédique d’empilement. 
La construction des programmes autour de grands objectifs d’apprentissage, leur continuité au sein de cycles sont peut-être des voies à explorer, tout comme la redéfinition des formes d’évaluation. 
Car notre système français est largement piloté par l’aval. En d’autres termes, ce sont les épreuves terminales (brevet, bac) qui déterminent fortement la pédagogie menée en amont. Et c’est cette logique là qui est percutée quand on est dans l’incapacité de mettre en œuvre ces examens. 
D'une manière accélérée, dans cette crise, nous avons pris conscience que, loin de l’accumulation encyclopédique, ce qu’il est important de promouvoir et préserver, ce sont des attitudes intellectuelles, des compétences, qui permettront de s’approprier les connaissances et d’aller vers l’autonomie. N’est-ce pas là que se situe la plus grande « exigence » ?

Enfin et surtout la crise est aussi un révélateur et un amplificateur des inégalités sociales. L’éloignement physique a renforcé la distance sociale de certains élèves à l’égard des normes et des attentes du travail scolaire. Ce n’est pas, loin de là, une simple question de distribution de matériels qui résoudra cette question. 
Car ces inégalités ne sont pas nouvelles. Cela fait longtemps que les enquêtes, les sociologues, les mouvements pédagogiques montrent que le système éducatif français est celui « du grand écart» et qu’il laisse de côté les vaincus de l’École. 
Si l’on veut que la question des inégalités n’ait pas été qu’un simple alibi pour la réouverture des écoles, alors il faudra engager une véritable réflexion pédagogique pour construire une École plus juste et plus efficace. 
On ne pourra enseigner, dans l’École d’après, avec la pédagogie d’hier...

L’image de l’école et celle des enseignants peuvent sortir grandies de cette crise. Ne serait-ce que par la prise de conscience de l’expertise que constitue l’acte d’apprendre et de l'importance du rôle des enseignants dans les services publics. On peut espérer qu’il en ressorte une redéfinition et une réévaluation de la place de ce métier dans la société.
Je ne suis pas prophète et je me garderais bien de dire ce que sera ou devrait être l’école de demain. Mais on peut cependant affirmer que « l’école d’après » devra se poser ces quelques questions (et bien d’autres) si elle veut faire de cette crise l’occasion d’une réelle mutation. 
Penser le changement plutôt que changer le pansement”… 
(Francis Blanche)

Philippe Watrelot
Professeur de sciences économiques et sociales, formateur.
Militant pédagogique, 
Ancien président du Conseil National de l’innovation pour la réussite éducative. 

Tribune parue dans Le Monde le Mardi 5 mai 2020 (publié sur ce blog avec son aimable autorisation) 

dimanche, mai 03, 2020

“Garderie Nationale", vraiment ?



J'en ai un peu assez de cette remarque qu’on entend de plus en plus :  «en fait l"éducation nationale est une garderie »... 

précision : j'aime beaucoup habituellement
"ParentsProfs Le mag”...

Avant toute chose, il est bien clair que mon propos n’est pas de faire ici la promotion d’un retour en classe irraisonné. Je suis bien conscient des risques encourus pour les personnels comme pour les élèves et leurs parents. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi. 
Rappelons aussi que le reproche de la « garderie » provient d’une hypocrisie de communication. Si le gouvernement disait clairement : « enseignants, on a besoin de vous pour que l’activité reprenne, pour que l’économie ne s’effondre pas, il faut donc accueillir les enfants à l’école. Vous ferez du mieux que vous pouvez pour instruire. En échange nous vous garantissons ainsi qu’aux enfants la sécurité sanitaire », plutôt que de s’abriter derrière un argument social qui trouve vite ses limites, les choses seraient peut-être perçues différemment (quoique...)


Mais dans l’usage immodéré du mot « garderie », j’entends, à tort ou à raison, une sorte de position surplombante voire de "mépris". En tout cas l'idée d'une déchéance qui mérite d’être analysée. 
D'abord pour avoir été pendant longtemps animateur de centre de loisirs autrement dit (dans l'esprit de beaucoup) de "garderie", je trouve cela désagréable. Je lis chez certains l’idée qu’il serait bien suffisant que ce dispositif soit assumé par des animateurs...

Ensuite, je crois aussi qu'il faut que les enseignants, s'ils sont fiers d'exercer un métier particulier et ô combien estimable, comprennent que nous vivons une situation inédite et exceptionnelle où cette dimension normalement très secondaire de notre activité (l'accueil des élèves) prend un sens plus important. Ce n'est pas déchoir...
A tort ou à raison, j’y lis une forme de sentiment de déchéance teinté de mépris. 
Peut-être est-ce de la sur-interprétation, mais il me semble que cela a à voir avec le sentiment de déclassement qu’expriment beaucoup d’enseignants et qui les conduit à se raccrocher à des symboles et des statuts : nous valons mieux que la garderie... 
J’y vois aussi un indicateur du rapport au métier que nous pouvons avoir. Instruction ou éducation ? Transmission ou accompagnement ? Magistral ou pas ? Notes ou pas notes ? Je me souviens toujours des péroraisons de certains collègues en salle de profs proclamant haut et fort qu’ils « ne sont pas des animateurs » ou qu’«ils ne font pas dans le social !»
On peut aussi y lire une forme d’auto-dévalorisation. Pourquoi ne serions nous pas capables, même dans ces conditions dégradées, de faire mieux que de la garderie ? Cette déploration nous renvoie au déclassement évoqué plus haut. 
Je crois en tout cas que cette expression est porteuse d’effets pervers. Pas sûr que ça contribue à améliorer l’image des enseignants : en plus de leurs autres défauts, ils seraient « prétentieux »...


Mon troisième motif pour intervenir, c’est ce thème très fréquent de l’autonomie de l’école par rapport à l’économique. Nous serions au dessus de ça ! Les aspects économiques n’auraient pas à interférer avec le monde de l’École. Celui-ci devrait en être préservé. 
Or, l’Histoire nous montre que dès le début de l’école publique, une de ses fonctions est non seulement de transmettre une culture, de former des citoyens mais aussi de préparer au monde du travail. Ça fait partie des trois missions historiques de l’École. 
Mais dans une culture scolaire encore imprégnée de celle des clercs, cette dimension semble avoir un prestige moindre et relève presque de la déchéance que j’évoquais plus haut. Il suffit de voir comment sont perçus les lycées professionnels et leurs enseignants par leurs collègues.
Tout devrait être « gratuit » comme le travail scolaire lui même. Mais on oublie que si cette valeur est présente chez les enseignants et même constitutive de leur identité, elle ne l’est pas forcément chez leurs élèves et leurs parents. Et ce n’est pas forcément détestable. 

Nos indignations (légitimes) sur la « marchandisation » de l’école sont souvent très binaires alors que la réalité est plus complexe. La marchandisation est très ancienne autant que les manuels scolaires, le mobilier scolaire ou même la photo de classe ! Les « Edtech » et autres entreprises gravitant autour de l’École ne prospèrent que grâce aux lacunes dans le service public. 
les haineux de Twitter résisteront-ils à la pelle ? 
Ce qui est piquant c’est que ceux qui s’indignent le font sur des réseaux sociaux tout ce qu’il y a de plus privés et en tapant rageusement sur des ordinateurs siglés d’une pomme... 
Même si cet argument peut faire bondir, il ne faut pas oublier qu’en tant que fonctionnaires, nous sommes payés grâce à l’impôt. Il faut bien sûr militer pour que celui-ci soit le plus juste possible, on peut aussi vouloir faire advenir un fonctionnement de l'économie plus humain et respectueux de l’environnement et de la santé.
Mais malgré tout il faut rappeler que c’est parce qu’il y a de l’activité économique qu’il y a des revenus, des bénéfices et des recettes fiscales. 

Nous vivons dans un système économique et ces contraintes s'imposent à tous. Considérer que l'école doive se tenir en dehors de ce contexte relève du fantasme. Nous ne sommes pas hors du monde. 
De


samedi, avril 04, 2020

Le virus qui fait tousser les programmes scolaires



Il y a plusieurs années, lors des « rencontres du  CRAP-Cahiers Pédagogiques » qui se tiennent à la fin août, nous avions accueilli une enseignante néozélandaise. 
Nous lui avions demandé un soir de nous faire une présentation du système éducatif de son pays. Elle a sorti de son sac une brochure assez fine et nous a dit : « voilà les programmes de l’ensemble de la scolarité obligatoire en NZ ». Stupeur des participants. J’ose à peine imaginer la hauteur que représenterait l’empilement de tous les programmes équivalents en France... 
Pourquoi ce document était-il si mince ? Nous y reviendrons...

Cette anecdote m’est revenue en mémoire lorsque j’expliquais à mes élèves de Terminale que nous allions continuer à travailler  même s’il y avait le contrôle continu. Car, ce qui importait plus que le bac, c’était de les préparer à l’enseignement supérieur en continuant à leur donner des habitudes de travail, des compétences utiles : savoir argumenter, structurer un raisonnement, lire des informations avec recul et esprit critique, savoir faire une synthèse...
C’était  finalement cela qui était le plus important plus que la logique encyclopédique des 120 notions du programme de Terminale de SES...

L’enseignement à distance et le confinement (qui “gèle” une partie de l’année) bouleversent les cartes du système français dans de nombreux domaines. Et la question de ce que l’on enseigne et de ce qu’on évalue prend un jour nouveau qui devra être reposée dans l’école d’après. 
Outre les  conditions matérielles d’organisation, ce qui met à mal le bac c’est l’impossibilité de « finir le programme ». Celui-ci a été traité différemment selon les enseignants qui ne le prennent pas tous dans le même sens. 
Or, l’évaluation terminale repose avant tout sur les notions qui ont été vues tout au long de l’année. Si on a fait l’impasse sur une partie du programme, on est bien embêté...
Pour appuyer mon propos, je racontais à mes élèves qu’au Danemark, l’équivalent du bac comme certificat de fin d’études se déroulait dans des conditions bien différentes : les élèves ont  leur ordinateur et accès à Internet. Dans ces conditions, ce qu’on évalue est bien sûr différent. Ce ne sont plus des notions apprises plus ou moins par cœur mais des compétences mettant en œuvre des savoirs : lecture de données, synthèse, argumentation, démonstration, rédaction...


Ce que nous montrait notre amie néo-zélandaise avec sa brochure, c’était un programme d’enseignement basé sur une approche « curriculaire ». On pourrait en donner une définition précise et savante mais on peut aussi le résumer par une formule simple : un programme qui décrit les compétences attendues plutôt qu’un empilement de connaissances, les moyens de les évaluer et qui fait confiance aux profs sur les moyens d’y parvenir (plutôt que de se focaliser sur les procédures)...
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de références disciplinaires, bien au contraire. Chaque discipline a sa spécificité et contribue à la construction de savoirs propres. Mais la manière de les évaluer met l’accent sur les postures propres à la démarche scientifique (savoir traiter des données par exemple en SES) et sur la mobilisation  des concepts dans la résolution de "problèmes". 
Dans ces conditions, l’angoisse de ne pas « finir le programme » n’est pas la même puisqu’il s’agit surtout de construire, renforcer et évaluer des apprentissages à l’occasion de chaque nouvelle partie du cours. 

Notre système français est largement piloté par l’aval. En d’autres termes, ce sont les épreuves terminales (brevet, bac) qui déterminent fortement la pédagogie menée en amont.  Et c’est cette logique là qui est percutée aujourd’hui quand on est dans l’incapacité de mettre en œuvre ces examens. Il serait temps qu’on se pose la question d’une véritable réflexion sur cet aspect essentiel de la pédagogie.



D’autant plus que dans le contexte particulier qui est le nôtre avec l’enseignement à distance, nous avons tous collectivement progressé. Nous savons qu’il est difficile d’inculquer de nouvelles notions dans ces conditions mais qu’il faut plutôt rechercher la consolidation des apprentissages.
D'une manière accélérée, dans cette période de crise, nous prenons conscience que, loin de l’accumulation encyclopédique, ce qui est  important de promouvoir et préserver, ce sont des attitudes intellectuelles, des compétences, qui permettront de s’approprier les connaissances et d’aller vers l’autonomie. N’est-ce pas là que se situe la plus grande « exigence » ? 

PhW

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jeudi, avril 02, 2020

A propos du bac, des symboles, du principe de réalité et du contrôle continu…


Pendant que le ministre tergiverse et promet des réponses sur le bac d’ici la fin de la semaine, le débat sur le contrôle continu se poursuit !

Certains continuent à s’insurger d’autant plus que l’an dernier, les luttes autour de la réforme du bac portaient déjà sur l’introduction d’une dose de contrôle continu. On se souvient des blocages et autres rétentions de notes. 
Et aujourd’hui malgré les circonstances et l’urgence sanitaire, cela fait toujours polémique. 

Quitte à relancer le débat, je voudrais faire valoir quelques arguments aussi bien pour la période actuelle que d’une manière plus générale. 


On entend encore certains regretter que l’on soit, cette année, privés de ce grand rite de passage républicain. 
Jack Lang parlait d’ailleurs à propos du bac de « monument national ». 
Moi aussi, j’aime bien les symboles avec les images des salles d’examen et l’ouverture solennelle des sujets, les cris de joie devant les panneaux d’affichage, la fête avec la famille et les copains...
Mais faut-il sacrifier sa santé au nom d’un totem ? La sécurité nous oblige à ce renoncement. Il y a un principe de réalité qui s’impose. 

D’autres, ou les mêmes, ont peur que le baccalauréat 2020 soit dévalué à l’instar du bac 68. Outre que ce dernier n’a pas empêché ses lauréats de faire de belles carrières, les situations ne sont pas comparables (voir plus bas). 
On rappellera aussi à une société marquée par l’élitisme que le bac est un examen et pas un concours ! 

Je vais vous faire une révélation : le bac 2020 a déjà eu lieu ! 
Il se termine le 2 avril avec la fin des inscriptions ParcourSup... 
Si, dans une école qui n’était pas encore massifiée, le bac avait encore une certaine valeur en soi en tant que certificat de fin d’études , aujourd’hui alors qu’il concerne 80% d’un classe d’âge, il faut reconnaitre que ce diplôme aujourd'hui n'est qu'un passe pour des portes qui sont déjà ouvertes. 
En termes plus clairs, la réussite au bac n'est que la validation d'orientations qui se sont jouées avant avec Parcoursup (ou APB avant). Sa suppression ne changerait rien à la logique Bac-3 / Bac + 3. Qu’on le regrette ou qu’on s’en félicite, c’est ainsi. Et c’est d’ailleurs plutôt sur la transparence des critères et attendus de ParcourSup qu’il faudrait se mobiliser. 
Se battre pour le bac est donc d’une certaine manière un combat d’arrière garde. 
Sa conservation relève du rituel. Un symbole dont on semble avoir perdu le sens. 

Venons en maintenant d’une manière plus générale aux critiques sur le contrôle continu. Celui ci, nous dit-on, amplifierait les inégalités. 
Cela repose à mon avis sur un déni, des illusions et un manque de confiance qui confine (!) au défaitisme. 

Un déni tout d'abord dans la mesure où les inégalités sont déjà très fortes et que le Bac actuel ne les empêche en rien. C'est bien avant que se situent les enjeux comme l’ont très bien montré les sociologues de l’éducation. 
Le fait d’avoir ou pas le bac change t-il quelque chose aux orientations ? Si c’est le cas, c’est marginal et en général plutôt dans le sens de stopper un parcours à la suite d’un « accident » qui se joue sur une épreuve à un jour donné... 

L’illusion repose sur l’idée que les notes du bac obtenues par une épreuve terminale seraient plus « objectives ». On a tous en tête des contre-exemples. Mais il faudrait aussi se saisir des résultats des travaux de la docimologie (l’étude des biais de la notation) qui nous montrent que la variation des notes est très importante. Tout autant que dans le contrôle continu. 
L’autre illusion réside dans l’idée que l’épreuve finale serait structurante et motivante pour les élèves. On peut retourner facilement cet argument et constater qu’elle peut aussi conduire certains à procrastiner jusqu’à la dernière ligne droite. Et puis l’impact de l’épreuve finale nous impose aussi un rythme qui peut être délétère et nous conduit à cravacher pour « finir le programme » au détriment de certains apprentissages. 

Un manque de confiance enfin. L'implicite du discours c'est qu'il y aurait une tendance à "trafiquer" les notes avec le contrôle continu. 
C’est, me semble t-il, un manque de confiance dans l'esprit de service public des enseignants et l'action collective. Pourquoi penser qu'a priori, les enseignants, les personnels de direction seraient amenés à tricher ? 
On devrait faire confiance à l’auto-contrôle et à une régulation collective.
C'est une forme de défaitisme qui est d'autant plus surprenant quand il est formulé par des militants habitués à la lutte collective. 

Je rajoute aussi un glissement sémantique parce qu'on semble oublier qu'entre les examens terminaux et le contrôle continu dans la classe, il y a une situation intermédiaire qui offre quelque garanties : il s'agit du contrôle en cours de formation où l’évaluation est faite par des enseignants proches mais distincts du professeur habituel et dans un cadre défini. Des E3C sans l'usine à gaz... 


Ce qui est important aujourd’hui c’est surtout de construire des réponses collectives et de nouvelles formes de régulation entre professionnels au service de la réussite de tous les élèves. 
L’attachement à des symboles est estimable. Mais il doit être questionné quand on ne voit plus le but des rites et qu’on oublie l’essentiel. Ce que nous enseigne cette période, c’est que la logique de sélection ne doit pas se faire au détriment des plus faibles. Ne les pénalisons pas plus !




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mercredi, avril 01, 2020

Opération "école résiliente"


Le travail de Jean-Michel Blanquer est remarquable. En ces temps difficiles, il est le seul à maintenir le cap. Le danger principal de ce virus serait de changer nos habitudes de travail et nos manières de faire. Et c’est particulièrement vrai pour l’École. Ce qu’il s’agit de préserver avant tout c’est cette École avec ses réussites et son administration que le monde entier nous envie. 

C’est ce que je me suis dit ce matin et je me suis attelé à mettre sur pied un nouveau projet dans la suite des actions de notre Ministre. Je propose de le nommer « Opération école résiliente ». On pourrait l’appeler aussi « école constante » ou « école résistante » puisqu’il s’agit de faire comme si rien n’avait changé et de maintenir notre Mammouth en vie.
Mais la résilience est encore plus appropriée. Si ce terme a une connotation plutôt positive chez les psychologues , il désigne en fait originellement « la résistance d'un matériau aux chocs ». On peut aussi en donner une définition tirée du domaine militaire : « niveau de capacité d’un système de pouvoir continuer de fonctionner en mode dégradé tout en évoluant dans un milieu hostile »

Bien loin des délires psychologisants, c’est cette définition qu’il faut retenir pour définir l’action de notre bon ministre. L’institution doit continuer à fonctionner en milieu hostile et en mode dégradé. Notre école doit résister !
Ce dont l’opinion a besoin c’est de cette permanence rassurante. Nous devons, chacun de notre côté, continuer à noter, envoyer des devoirs et sermonner les retardataires et ceux qui ne suivent pas.
Les parents, les médias, l'opinion,  ont aussi besoin de voir des élèves assis dans une salle pour passer les épreuves du bac, des correcteurs corriger, des cris de joie et des pleurs devant les panneaux d’affichage. 
C’est cela l’École, c’est cela la France éternelle !!!
Nous devons aussi bien comprendre que pour fonctionner (même si c’est en « mode dégradé »), nous devons rester des fonctionnaires. Et donc obéir et se fier à notre hiérarchie qui nous dit comment faire. La mission de notre ministre est aussi de préserver cette magnifique chaine de commandement qui a montré toute son efficacité et son anticipation. 

Plus rien ne sera comme avant”. Foutaises ! Ce que les gens veulent c’est au contraire de revenir à la situation antérieure. La vraie résilience c’est de reprendre sa forme initiale et de continuer à fonctionner coûte que coûte. C'est la vraie "continuité pédagogique". 
En écrivant ces mots, je me dis que cette opération « École résiliente » est, de fait, déjà lancée !
Je vais juste essayer de vendre le concept aux communicants de l’Éducation Nationale. 
Le business doit, lui aussi, continuer comme avant...






C’est ce que j’écrivais ce matin après une nuit agitée. J’ai pris ma température. Pas de fièvre... Et puis je me suis rappelé que nous étions le 1er avril...
PhW



Post Scriptum

- L'an dernier à la même époque je proposais ce dispositif
- En 2018, il y avait cette annonce
- et en 2017, j'écrivais ceci


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jeudi, mars 19, 2020

Leçons, précipitation et accommodements

Jeudi 19 mars : quatrième jour de confinement : l'enseignant télé-travailleur  pousse un coup de gueule sur les donneurs de leçons... 


Ceux qui font la leçon en permanence sur le RGPD ou le caractère marchand de tel ou tel outil, commencent sérieusement à me les briser menu... 

Puisque la métaphore guerrière est à la mode, c'est comme si certains commençaient à vérifier la date de péremption des rations de survie et si les uniformes sont bien homologués NF et fabriqués dans des conditions éthiques avant de monter au front...
Je ne nie pas le souci de respecter un certain nombre de principes mais cette accumulation de préalables ressemble beaucoup à une procrastination inquiétante si elle se prolonge... 

Elle peut être aussi le symptôme d'une crainte de la hiérarchie. 
Car quand ils émanent des "chefs" et de tous ceux qui sont en situation de "responsabilité" ces rappels témoignent surtout d'une méfiance a priori et d'un attachement bureaucratique à la conformité à des procédures plutôt qu'à la réalité et l’esprit du service public !!!


Précipitation
Après ce "coup de gueule" essayons maintenant de prendre du recul. 
Le début du confinement a été marqué par la précipitation. J'y ai succombé moi aussi (mais j'ai des vraies excuses)
Surement pour compenser l'angoisse, beaucoup ont voulu se rassurer en apportant une réponse immédiate aux élèves en se précipitant sur les outils qui marchaient et en leur donnant une charge de travail énorme.
Pour le dire autrement, ils se sont lancés dans un sprint alors qu'il s'avère que nous courons un marathon...
Et en plus il s'agit de quelque chose qui devrait se. jouer collectivement et en concertation et non pas de manière individuelle et solitaire.
L'appel à prendre son temps qu'on peut lire ici où là est justifié pour trouver justement le temps de se concerter et d'échanger entre collègues. En revanche sur le plan technique, l'appel à attendre que tout fonctionne trouve ses limites. Surtout quand un ministre vous disait la veille encore de manière. péremptoire :  "tout est prêt"...


Accommodements
Si je suis revenu (après une parenthèse Discord Lundi) à la plate forme du Cned (qui marche relativement bien) en revanche l'ENT du lycée est toujours en rideau après quatre jours (si vous voyez Valérie Pécresse...) et donc ce n’est même pas la peine de chercher à communiquer avec les élèves ou les profs par la messagerie officielle ou de déposer des fichiers sur l'espace partagé. 
Alors dans ces conditions, je ne vois pas pourquoi je n'utiliserais pas WhatsApp avec les élèves, Facebook avec les collègues et d'autres solutions de partage. Tout en n’étant pas dupe et en informant mes élèves des risques éventuels.

J'ai particulièrement apprécié le message, reçu hier, du proviseur adjoint de mon bahut : « certains d'entre vous m'ont fait part d'usages "différents" avec des outils numériques privés et se demandent s'ils peuvent les utiliser. Évidemment la réponse est oui, faites au mieux pour vous et surtout faites ce qui vous semble le plus pertinent pour vos élèves.»
Plutôt qu'un "démerdez vous", j'y lis la reconnaissance (de fait) de notre autonomie et de notre expertise. Et de l'indulgence et de la bienveillance dont on a tous tant besoin aujourd'hui !




*  Quand je dis que" j'ai des excuses", c'est parce que j'ai eu un accident du travail (fracture du coude) qui m'a mis en arrêt de travail depuis fin janvier. Je n'ai pas été remplacé et quarante heures de SES ont été perdues. Après un "semi-confinement" de deux mois, mon arrêt de travail prenait fin le lundi 16 mars... 🤨
Vous comprenez peut-être un peu mieux mon empressement ! 

Philippe Watrelot



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lundi, mars 16, 2020

Peut-on critiquer son ministre et utiliser des outils non homologués en temps de crise?



« Je vous plains. Faire de la politique quand les Français sont angoissés. Etre incapables de s'unir au moment où il faut s'unir. Il n'y a plus de mots. Franchement : face à l'adversité et à une situation compliquée, il faut juste faire preuve d'un peu de bienveillance.»
« tellement, tellement facile d'ironiser dans ces circonstances et de caricaturer jusqu'à l'absurde
Voici deux exemples de messages reçus (l’un sur Twitter émanant d’un soutien inconditionnel du ministre, l’autre sur Facebook émanant d’une journaliste) qui posent une question stratégique et morale. 
Cela m’interpelle parce que le 13 mars, j’écrivais sur Facebook : « je sais bien que les rézosocio sont l'espace du sarcasme, de la critique et la revendication… mais je me dis qu'il y a des moments où il vaut peut-être mieux faire passer l'intérêt des élèves avant tout... On reprendra les discussions sur les divergences après. Non ? » Et les messages cités plus haut me reprochent un flagrant délit de contradiction. 



J'entends la critique mais je voudrais cependant faire valoir deux arguments.

Le premier c’est de rappeler qu’il y a sarcasme gratuit et critique constructive. Il est plus légitime de critiquer lorsqu’on fait par ailleurs des propositions et que l’on donne des éléments pour avancer. Cela a toujours été la position du mouvement pédagogique dont je suis aujourd’hui un simple adhérent après en avoir été un dirigeant. On trouvera sur son site un article qui donne de précieux conseils aux parents pour accompagner leurs enfants. Pour ma part, j’ai essayé de recenser et de diffuser les outils disponibles pour enseigner à distance
La critique me semble donc légitime lorsqu’on fait par ailleurs des propositions constructives. Mais cette nuance semble échapper à beaucoup de personnes en situation de pouvoir qui ne voient les choses que de manière binaire : avec moi ou contre moi... 
Le ministre de l’éducation et une bonne partie de sa hiérarchie (et ses soutiens les plus virulents) se situent clairement dans cette logique clivante. Et c’est bien dommage...

Deuxième argument : si l’on peut admettre l’imperfection et faire preuve d’indulgence face à une situation inédite , il faut alors qu’en face on fasse preuve d’humilité...
Depuis plusieurs jours, le ministre affirmait « Tout est prêt » avec une assurance exagérée.  Pointer aujourd’hui que rien ou presque ne fonctionne correctement, est ce mal ? 
Si M. Blanquer était moins péremptoire et un peu plus modeste dans son expression, il ne se prendrait pas toute cette ironie (bien méritée) en retour.

C’est une évidence : nous sommes face à une situation inédite et en grande partie imprévisible. Les choses s’ajustent au jour le jour. C’est très français de « refaire le match » et de critiquer a posteriori telle ou telle décision. Et puisqu’on parle  de match, on peut  dire qu’en ce moment dans notre beau pays, ce ne sont plus « 60 millions d’entraineurs » que nous avons mais 60 millions de virologues et spécialistes en épidémie... 
L’humilité de tous s’impose tout comme l’indulgence. Mais quoi qu'il en soit, la période s’accommode mal de l’arrogance technocratique. 


«L’ENT est en panne», « la classe virtuelle ne marche pas » ces messages et d’autres du même genre sont les plus nombreux sur les réseaux sociaux fréquentés par les enseignants. 
On voit alors surgir des débats sur les moyens à utiliser pour assurer la continuité pédagogique. Faut-il attendre que les informaticiens « réparent » les sites et s’assurent de la robustesse des connexions. Il faut y croire. 
Mais en attendant, que faire ? Certains refusent avec énergie d’utiliser les solutions « privées » au nom de la lutte contre la marchandisation. D’autres ou les mêmes mettent en avant  le non respect de la RGPD (protection des données). Cette éthique de conviction est tout à fait légitime. Mais quoi qu’il en soit, il faut répondre à l’angoisse (plus importante qu’on ne le pensait) d’élèves et de parents face à ces difficultés à assurer la continuité pédagogique. 

Pour ma part, ce lundi 16, la visioconférence  que je prévoyais par la plate forme "ma classe virtuelle" n'a pas pu se faire car celle ci ne fonctionnait pas. C’est donc un élève (eh oui, ils savent des choses que nous ne savons pas...) qui a proposé une solution sur une plate forme privée ! Et depuis, pour maintenir le contact, je communique avec eux par WhatsApp ! 

On est en train de faire de la philo appliquée : quels arbitrages entre éthique de conviction et éthique de responsabilité ?  Doit-on se dispenser d'agir si les principes ne sont pas respectés ? Ou doit-on accepter de se salir les mains pour agir malgré tout ? (de toutes façons il y a le gel hydro-alcoolique...) 
Je crois qu'il y a un principe de réalité qui nous oblige. Si les solutions non-marchandes ne fonctionnent pas, alors utilisons les autres. Sans être dupes et avec vigilance mais parce qu'il y a des  urgences qui s'imposent. 
De toutes façons le défi pour nous tous, ce sont les élèves loin de l'école pour plein de raisons... Dans cette situation inédite n'accentuons pas la fracture avec l'école avec l'accumulation de préalables et des principes trop rigides. 

Comme je le disais dans un autre texte, cette crise inédite est révélatrice des tensions qui traversent le système éducatif et le monde enseignant. Elle montre surtout à travers le foisonnement des initiatives et des échanges entre enseignants que ceux ci sont loin d’être les affreux individualistes comptant leurs heures que l’on décrit quelques fois. On voit surtout des valeurs partagées faites de coopération, de mutualisation et de sens du service public. 


Ph. Watrelot


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samedi, mars 14, 2020

Scolarovirus


La littérature a utilisé à plusieurs reprises les épidémies comme des révélateurs des dysfonctionnements d’une société et des travers de la nature humaine. On peut penser à La Peste d’Albert Camus. Jean Giono dans « Le Hussard sur le toit » fait évoluer son héros dans une Provence touchée par le choléra. Et pour reprendre les mots même de l’auteur celui-ci «est un révélateur, un réacteur chimique qui met à nu les tempéraments les plus vils ou les plus nobles»
Le coronavirus est, lui aussi, un révélateur. Il montre les limites et les contradictions de l’économie de marché, de la mondialisation, du pouvoir politique, etc. On y voit aussi se révéler les comportements les plus nobles et la « saloperie humaine » (pour reprendre une expression de Giono). 
dessin extrait de "Astérix et la Transitalique"
Avec le confinement généralisé, le virus a aussi des  effets sur le système scolaire français. Il nous montre les lacunes dans l’équipement numérique de l’école et des familles et dans la formation des enseignants. Il questionne également la définition même du métier d’enseignant, ce qui est d’actualité. Mais surtout il est le révélateur des tensions qui traversent le corps enseignant et des limites de la gouvernance de l’éducation nationale et d’une communication qui confine... au mépris. 


Travailler à distance : avec quels outils ? 
Le discours du Ministre depuis plusieurs jours s’est voulu rassurant : « tout est prêt, tout est prévu...  Les outils existent. »
On a notamment présenté le dispositif du CNED (Centre d’enseignement à distance) « Ma classe à la maison » comme une solution tout à fait adaptée. 
Certes les contenus étaient prêts... mais depuis trop longtemps. Tellement qu’ils ne sont pas toujours conformes aux nouveaux programmes ou qu’ils ne les couvrent pas entièrement. On peut aussi légitimement se poser des questions sur la robustesse de la technique. Est-on capable de supporter un très grand nombre de connexions ? 
L’autre volet sur lequel on peut s’appuyer correspond aux espaces numériques de travail (ENT) existants dans le secondaire (et dans le primaire). Si les enseignants les utilisent pour faire l’appel et remplir le cahier de textes, il existe aussi de nombreuses autres possibilités : espace partagé, exercices interactifs, mur collaboratif, casier numérique, … Mais, ces possibilités restent au final peu exploitées. 
Enfin, il y a aussi des solutions qui existent hors du cadre strict de l’éducation  nationale. Un bon nombre d’enseignants communiquent avec leurs élèves par WhatsApp ou d’autres solutions privées. Il y a aussi tous ceux qui sont des adeptes de la pédagogie inversée et qui produisent des « capsules » (petites vidéos) pour préparer leurs séances. 
Il y a donc des pratiques très hétérogènes chez nos collègues. Si les enseignants sont une des catégories sociales les mieux équipées, et qu’ils utilisent Internet pour communiquer et se documenter, leur usage du numérique en classe reste très modeste. Un des avantages des crises comme celle que nous traversons c’est que l’urgence nous conduit à des sauts technologiques importants. Pour le dire autrement et très concrètement : nul doute que dans de nombreux foyers d’enseignants, le week-end a été consacré à la découverte et à l’auto-formation accélérée d’outils numériques jusqu’ici sous-exploités !
La formation initiale et continue sur la maîtrise des outils numériques de travail à distance existe. Mais elle est, elle aussi, peu exploitée. Peut-être que tout cela permettra une prise de conscience et une réflexion sur les meilleurs moyens de la mettre en œuvre sur site et en réponse à  des besoins. On doit pointer aussi l’inégale répartition des équipements entre les établissements. La faible maîtrise des applications tient aussi au fait que dans les écoles en particulier l’équipement est très faible ou obsolète. 
Mais, plus encore, cette tension pose la question de la fracture numérique  au sein de la société. Les inégalités sociales passent aussi par là : à la fois dans l’accès à des équipements et dans la familiarité ou non avec des pratiques. Cette période de confinement peut être malheureusement celle de l’accentuation des difficultés scolaires et de l’éloignement vis-à-vis de l’École pour les plus fragiles. 
On ne peut faire le tour de la question du numérique sans aborder la question des tensions entre le marchand et le non-marchand, entre le service public, le collaboratif et les opérateurs privés. Des reportages montraient la ruée dans les magasins pour s’équiper en matériel informatique et équiper les enfants. On n’a pas le temps ici de poser la question piégée du rapport aux écrans mais celle des inégalités économiques est au cœur de notre sujet. 
On notera aussi que  de nombreux opérateurs ont annoncé que leurs solutions pédagogiques étaient rendues « gratuites » à l’occasion de cette épidémie. Mais on peut penser que le retour sur investissement se fera ensuite quand elles redeviendront payantes. Notons aussi que si ces solutions sont attirantes c’est aussi parce que, bien souvent, leur ergonomie est plus agréable et  attirante que les outils proposés  en interne par l’éducation nationale. 
Un des enjeux de la période qui vient sera d’être vigilant à ce que la marchandisation soit régulée et conservée dans des limites raisonnables


Évolution du métier TTC (toutes tâches comprises)
S’il en était besoin, le confinement nous rappelle que le métier d’enseignant ne se limite pas à la présence devant des élèves et sur le lieu de travail. L’absurdité des convocations pour se rendre dans les établissements achève de le démontrer. A quoi cela sert-il de vérifier la présence alors que le vrai travail se fait ailleurs ? 
Une bonne partie de notre travail est déjà réalisée en télétravail !
Il faudrait cesser de penser comme c’est encore malheureusement trop souvent le cas, qu’un prof ne fait rien ou si peu en dehors de ses heures d’enseignement. 
Le débat actuel sur la revalorisation et les possibles « contreparties » prend un jour nouveau dans ce contexte et semble bien dérisoire. 

Le confinement et le travail à distance percutent également une vision « magistrale » de l’enseignement. Comment faire cours quand on n’est pas face aux élèves ? Comment s’assurer qu’ils ont bien compris ? Comment évaluer ? Si ces questions pédagogiques semblent assez évidentes pour certains, elles sont loin de l’être pour d’autres.  Cela nous amène en tout cas à nous questionner sur l’accompagnement qui doit être au cœur de nos pratiques et non pas annexe. Le passage par les canaux du numérique nous conduit à questionner fortement la question de la « transmission ». C’est ainsi que se définissent nombre d’enseignants mais en oubliant que de l’autre côté de l’émetteur il faut se préoccuper de la réception. Et si nous nous définissions plutôt comme des spécialistes du « faire apprendre » ? 

Paradoxalement, alors que le confinement pourrait conduire à une logique individuelle, cette crise inédite nous oblige à nous penser en collectif de travail. Elle pose singulièrement la question de la mutualisation des ressources : nul ne peut à lui seul proposer des supports suffisants pour ses élèves. La richesse de l’internet est constitué de tous ces réseaux d’enseignants qui échangent, coopèrent et mutualisent leurs outils plutôt que d’attendre qu’on leur dicte les bonnes pratiques ». 
La coordination est aussi de mise. C’est d’ailleurs la seule raison pour laquelle on pourrait concevoir que les enseignants puissent éventuellement se retrouver. On peut construire des réponses mieux adaptées à plusieurs, créer des  synergies et éviter les redondances. 

Puisqu’on parle du métier d’enseignant, il nous faut aborder un dernier point : celui de l’engagement. Ce que l’on constate, c’est que les enseignants travaillent chez eux avec du matériel qui est le leur, qu’ils se sont payés  et qui est bien plus performant que celui qu’on trouve à l’École. Et que nous sommes une des rares professions où on apporte son propre matériel à l’École pour travailler ! 
Mais surtout cette crise montre aussi les limites de ce qui a prévalu jusque là et qui fait que l’École continue à fonctionner tant bien que mal, c’est-à-dire le recours un peu systématique et abusif au sens du service public et de l’intérêt des élèves. Ce dévouement trouve aujourd’hui ses limites. 


Fonctionnaires et service public 
« J'attends qu'on me paye une connexion internet à la maison. Ras le bol de faire le larbin » «Tant qu’on ne me fournit pas un ordinateur et  la formation qui va avec, je ne vois pas pourquoi je me dévouerais pour me faire encore avoir ». Ces phrases, même si elles ne sont pas les plus fréquentes, on peut les lire sur les réseaux sociaux. 
Cette crise sanitaire, en effet, questionne aussi notre goût collectif pour la critique et la revendication. Sommes nous capables durant cette période de taire nos disputes et de « faire nation » pour reprendre une expression présidentielle ? 
Pour certains la fracture est plus forte que le virus. On voit sur des groupes de discussion d’enseignants des appels à ne pas participer à cet effort. Des collectifs appellent à boycotter le télétravail.
Il nous faut constater qu’on a des collègues qui sont allés tellement loin dans la radicalisation et la contestation qu'ils ont du mal à redescendre et à raisonner ici par rapport à l'intérêt des élèves...
De fait, le ministère et le gouvernement payent la facture de leur surdité face aux revendications enseignantes. Alors qu'aujourd'hui on fait appel à l'intérêt supérieur de la Nation" ou plus simplement l'intérêt des élèves, certains vont dire "ce sera sans moi, marre de compter sur notre dévouement". On peut le constater, le comprendre mais aussi le regretter. 
Comment expliquer que certains enseignants  en soient toujours et encore à affirmer leur autonomie de décision alors qu’ils font partie d’un collectif de travail et de la fonction publique ? Le statut de fonctionnaire ne signifie pas, loin de là, l’absence d’esprit critique (j’essaye de le prouver) mais il trace aussi une frontière sur les limites de l’indépendance et du refus de l’injonction. 


Le virus de la méfiance 
La crise du coronavirus est aussi un formidable révélateur des incohérences et contradictions de la gouvernance de l’éducation  nationale
message émanant d'une rectrice dans une académie...
Alors que le Président  de la République rappelait jeudi les consignes très strictes liées au confinement et le risque sanitaire, on voyait arriver vendredi des convocations (émanant de recteurs-trices et de chefs d’établissements) pour que les enseignants soient présents lundi matin et même aux heures habituelles où ils ont cours. Les enseignants qui ne pourraient pas être là seraient tenus de se signaler. 
Si on est optimiste, on pourrait y voir une volonté peut-être de se laisser un ou deux jours pour organiser collectivement la transition et/ou partager les pratiques entre personnels. Mais ce n’est pas présenté ainsi. 
On peut comprendre la nécessité d'un travail collectif pour se former et échanger des idées sur les meilleurs moyens de bien faire. Cela dit, il y a quand même un petit paradoxe : on nous demande de nous déplacer pour mettre sur pied des cours à distance ! Dont on nous disait par ailleurs qu'ils étaient prêts ! (S'il y avait eu un peu plus de modestie chez notre ministre, on en serait pas là)
Mais ce qui est désagréable c'est l'implicite qu'il y a derrière les messages plus ou moins comminatoires que l'on reçoit de la part de nos hiérarchies : "bande de feignasses, ce ne sont pas des vacances". 
Les enseignants sont des cadres A de la fonction publique. Un "cadre" est payé à la mission et n'est pas supposé être soumis à des  contraintes horaires (pointeuse). Or, c'est bien ce qu'on cherche à vérifier avec cette injonction  à se présenter  sur son lieu de travail. Sans parler de l'aberration en termes sanitaires.
On a vraiment du mal à considérer les enseignants comme des adultes responsables dans ce système infantilisant où on fait l'hypothèse qu'il cherche forcément à en faire le moins possible. Et si on prenait vraiment les enseignants pour ce qu'ils sont c'est-à-dire dans leur immense majorité, des personnes responsables et soucieuses du service public et de l'intérêt des enfants et des jeunes qui leur sont confiés ? 
Parler sans arrêt d "école de la confiance" n'est que le signe de l'absence de cette vertu qui est pourtant la base de la reconnaissance et d'un management respectueux et donnant du «pouvoir d’agir»




Enseigner à distance impose à chacun et chacune de se questionner sur des valeurs centrales : la liberté, la responsabilité et la confiance. Et cela à tous les niveaux...
Quelle liberté laisser à mes élèves? Àux enseignants? Aux chefs d'établissement? Quelle confiance avons nous les uns dans les autres? L'enseignement à distance demande une vraie réflexion  accélérée dans ces domaines.
On est face à une situation inédite où les vieux réflexes du frontal, de la méfiance, de la surveillance et de l’autorité verticale  ne fonctionnent plus. 
Ce virus est donc aussi un bon moyen de voir ceux qui sont vraiment "disruptifs" et ceux qui sont justes dépassés...!

Philippe Watrelot


[ce texte a été publié sur le site d'Alternatives économiques ]

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