vendredi, juillet 17, 2020

Pour un réel débat citoyen documenté et argumenté sur l’école


La Convention citoyenne sur le climat a fait des propositions qui font maintenant l’objet de débats. Ici, je voudrais m’intéresser non pas aux idées mais à la méthode. Car cette démarche pourrait inspirer d’autres domaines de réflexion et en particulier l’école.


Une démarche innovante
L’initiative est en effet innovante. Les 150 membres ont été tirés au sort après un recrutement téléphonique. Le pari était de nourrir ces citoyens « profanes » avec les avis des spécialistes et les contributions des groupes d’intérêts. On notera, outre le comité de pilotage composé de « garants » indépendants, l’existence d’un groupe de « fact checkers » chargé de vérifier la validité des informations. Tous les observateurs ont souligné la grande qualité des débats publics (cinq séances avant le confinement) et des propositions.
On se rappellera que le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) avait aussi mené, avec l’aide de l’Institut français de l’éducation, plusieurs conférences de consensus notamment une très importante sur les méthodes de lecture, mais aussi sur l’enseignement des langues, la différenciation pédagogique, le redoublement…
Malheureusement, le Cnesco a été privé de ses moyens et remplacé par un Conseil d’évaluation de l’école, nommé récemment par le ministre. On y trouve des « experts » et des hauts fonctionnaires de l’Education nationale. Cette instance complète la refonte des dispositifs engagée par Jean-Michel Blanquer et commencée avec le Conseil scientifique de l’école.

Il y a donc des « experts » qui interviennent et travaillent sur l'École. Mais cela est-il suffisant ? Peut-on réduire l’expertise aux seuls scientifiques et même seulement à une partie d’entre eux ? Quelle peut être leur indépendance ? Quels « conseils » peuvent-ils donner qui ne soient pas des injonctions ? On peut aussi s’interroger sur l’usage symbolique de l’expert lorsque celui-ci permet de légitimer une décision déjà prise.


Expertise de terrain et expertise d’usage
J’avais participé en 2018 à un cycle de séminaires organisé par France Stratégie, un organisme dépendant du Premier ministre, sur le thème « Expertise et démocratie : faire avec la défiance ». On s’en doute, on m’avait demandé d’intervenir sur le sujet de l’éducation, mais la réflexion allait bien au-delà de ce seul point.
Une des conclusions de ces travaux reposait sur l’exigence d’une expertise élargie. On évoquait en particulier deux dimensions pour sortir de la défiance : l’expertise de terrain et l’expertise d’usage.

La première est évidemment celle des professionnels, des praticiens qui sont en mesure de penser leur métier, de faire des propositions et d’apporter également un retour sur la réception et la mise en œuvre des décisions. Ce retour est aussi celui que peuvent faire les usagers, tout comme il est important qu’ils puissent formuler ce qu’ils attendent d’un service public.

Une des convictions qui traversait tous ces travaux était qu’il fallait faire circuler une parole experte et intelligible et y associer tous les acteurs pour restaurer la confiance.


Flash-back
Si j’avais été invité, c’est parce que j’ai présidé durant quelques mois le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative (Cniré). Ce conseil avait été créé par Vincent Peillon et supervisé par George Pau-Langevin durant l’année 2013 au moment de la loi de refondation de l’Ecole. Il avait été instauré pour quatre ans.

La particularité de ce Cniré est qu’il rassemblait une grande diversité d’acteurs du monde de l’éducation au sens large. J’y participais en tant que représentant associatif, puisque je présidais à l’époque un mouvement pédagogique. On y trouvait aussi des représentants des parents d’élèves ainsi que des chercheurs. L’essentiel de l’assemblée était constitué de membres de l’Education nationale à différents niveaux : recteurs, inspecteurs généraux et régionaux, chefs d’établissements, enseignants du premier et du second degré. On y croisait enfin des représentants des autres ministères concernés par l’éducation et l’enfance : Agriculture, Famille, Justice…

Et le 29 mars, le Cniré remettait à la ministre de l’Education nationale d’alors, Najat Vallaud-Belkacem, son ultime rapport intitulé « Innover pour une école plus juste et plus efficace ». Même si, par facilité, on m’en a attribué la paternité, je voudrais insister sur la dimension coopérative de ce travail qui lui donne la légitimité et la force du collectif qui va bien au-delà des aventures individuelles et médiatiques… Combien de rapports sont présentés malheureusement comme celui de Monsieur X ou (plus rarement) de Madame Y !

Ici, on a combiné plusieurs atouts qui me paraissent essentiels pour construire une expertise : le croisement des regards, l’écoute mutuelle et la construction d’une compétence collective. Les chercheurs associés aux travaux ont joué un double rôle. Par leurs lectures ils ont assuré une sorte de « veille » permettant également de démonter quelques idées reçues et ils ont contribué à garantir une certaine rigueur scientifique dans notre démarche.


L’école mérite mieux que les fausses polémiques et les caricatures
Il ne s’agit pas ici de faire un "modèle" de cette courte expérience. Mais elle prouve qu’on peut concevoir d’autres formes de délibérations. Dans la Convention citoyenne pour le climat ou dans les conférences de consensus, le principe est de placer un panel de citoyens « profanes » au centre d’un processus d’évaluation d’un choix de politique scientifique ou technologique aux conséquences sociales incertaines ou controversées.
Ce dialogue public entre ces citoyens et les experts est précédé d’une longue période de préparation avec le panel des participants, qui est formé sur les tenants et les aboutissants du problème débattu, et amené à formuler ses propres questions et priorités. L’engagement actif dans la discussion de profanes, d’experts et de représentants de groupes d’intérêts permet que les sujets considérés soient évalués au-delà d’un contexte purement scientifique, jusqu’à inclure des considérations économiques, légales, éthiques...

L’Education nationale serait bien inspirée de généraliser cette démarche. Cela nous ferait sortir des a priori et des simplifications et dépasser la défiance à l’égard du monde enseignant et du pouvoir politique. Elle aurait aussi pour résultat d’échapper du pouvoir donné aux seuls scientifiques et technocrates.
Elle contribuerait enfin à éviter les effets de yo-yo de la politique menée et de donner plus de légitimité à la décision publique. Aujourd’hui, il ne suffit plus que l’autorité qui la prend soit elle-même autorisée ou légitime, mais que tous ceux que cette décision concerne aient pu participer à sa conception et à sa discussion.


Les expériences menées montrent que les gens correctement informés sont en fait bien davantage prêts à accepter des changements importants que les représentants politiques ne le croient généralement. Cela permettrait, me semble-t-il, de sortir du populisme éducatif et de la verticalité technocratique qui prévaut de nos jours. Je fais le pari qu'on éviterait enfin les débats biaisés qui font le miel des polémistes.

A quand un réel débat citoyen documenté et argumenté sur l’école ?


Ce texte a été initialement publié sur le site d’Alternatives Économiques le 11 juillet 2020 sous le titre À l’école, citoyens ! 

dimanche, juin 28, 2020

Y a t-il un prof badging ?



A chaque jour ou presque son motif d’indignation sur les réseaux sociaux. Pour le petit monde de l’éducation, cette  semaine c’est l’affaire des badges qui a suscité des réactions indignées et des tweets enflammés ou sarcastiques. C’est à l’initiative de l’académie de Montpellier qu’on a vu apparaitre des « open-badges  pour un territoire apprenant » Ils sont tous intitulés « Agilité pédagogique – COVID 19 » et se déclinent en quatre profils 
- Explorateur : pour les enseignants qui ont exploré d’autres approches pédagogiques
- Utilisateur : pour les enseignants qui ont utilisé d’autres approches pédagogiques
- Passeur : pour les enseignants qui ont partagé des ressources ou des pratiques
- Batisseur : pour les enseignants qui produisent des contenus.
L’enseignant répond à un questionnaire pour chacun de ces items. Cela lui permet d’attester de son « agilité » et de voir s’il peut obtenir ce badge qu’il pourra ensuite utiliser dans son parcours professionnel et notamment dans les entretiens d’évaluation. 
L’initiative de Montpellier n’est pas isolée puisqu’on a vu la même proposition dans l’académie de Poitiers. C’est la preuve que l’idée est dans l’air.

Valorisation ou reconnaissance « ouverte », open badges... les mots sont nombreux pour désigner un dispositif qu’on connait déjà. Celui-ci a trois fonctions : décerner aux apprenants des badges pour les connaissances, habiletés et compétences acquises; permettre aux institutions ou aux enseignants de conférer une reconnaissance pour les cours enseignés et enfin certifier le titre délivré et l’afficher sur un CV ou sa page personnelle.
Alors pourquoi un tel tollé ?


Trop disruptif ? 
Il y a d’abord une phraséologie qui ne passe pas. On s’est beaucoup gaussé du langage de la « starteupe naichionne » à base de « disruptif », d’ « écosystème »,  de « benchmarking », de « process » et autre termes du sabir anglo-saxon managérial. Ici c’est l’ « agilité » qui en fait les frais en plus des « open-badges ». 
Ce langage ne passe pas, il est associé à une forme de gouvernance et à un président qui en a un peu abusé.  Ce rejet du vocabulaire est d’autant plus fort auprès d’un public d’enseignants attaché au service public. Il y a donc quelque chose qui relève du choc de culture mais aussi du contentieux politique. 
J’ai déjà souvent dit et écrit combien ce vocabulaire faisait du mal à ce qui est improprement appelé « l’innovation pédagogique ». Avec un tel langage on crée un phénomène de rejet et on conduit beaucoup d’enseignants à associer refus de la réflexion et de l’expérimentation pédagogique avec une posture politique de rejet  du « néo-libéralisme ». 

Qui a décidé de cette initiative ? J’en veux beaucoup à tous ceux qui prennent ce genre de décisions. Ils ne se rendent pas compte. Et c’est d’ailleurs une des premières leçons qu’on peut tirer de cette « affaire ». Elle en dit long sur la déconnexion de ces décideurs et de toute cette technostructure. Ils semblent vivre dans un autre monde, avec d’autres codes que les enseignants de base que nous sommes.  Personne pour les prévenir du ridicule de la formule et pour anticiper les réactions ? Déplorable. 


Le système a t-il été « agile » ? 
Pour valoriser la réussite, encore faut-il être soi même irréprochable. L’Education Nationale a t-elle fait ce qu’il fallait ? Le ministre mérite t-il un badge ? 
Durant cette période tout le monde a bricolé. Je ne sais pas si c’est de l’agilité. Mais il est clair que cette initiative arrive mal tant elle semble correspondre à une sorte de reprise en main d’une situation qui a pas mal échappé à notre administration. 
Pour reprendre une métaphore guerrière qui a été trop souvent utilisée durant cette période, on ne décerne pas des médailles directement sur le champ de bataille. Un peu de décence. 
Les enseignants ont donc bricolé. Ils l’ont fait en plus avec leurs propres moyens matériels et humains. Cela crée forcément de la disparité. Tout le monde n’est pas à égalité en termes d’équipement, de connaissances, de familiarité avec les outils, de formation... Et il est dommage que cela ne soit pas pris en compte dans ce dispositif. 


Médailles en chocolat
un détournement bien vu (par Bruce Demaugé-Bost)
Ce qui crée aussi cette réaction c’est que cette affaire se situe dans un contexte de fortes et légitimes crispations. 
En premier lieu, il y a bien sûr le gel des salaires. Ce que, collectivement, les enseignants attendent,  c’est d’abord une revalorisation de leur rémunération. Pas des médailles en chocolat et même si celles ci éventuellement, peuvent se convertir en gratifications  individuelles. 
Car l’autre contexte qui rend le milieu enseignant éruptif c’est celui des relations avec la hiérarchie. « Pas de vague » et  les évènements récents ont bien montré que celles ci sont souvent fondées sur la méfiance et une certaine hypocrisie à base d’ouverture de parapluie et d’appel au sens du service public dans une situation de pénurie. Dans un tel contexte, et même si le dispositif propose  une démarche volontaire, ces badges ont été vus comme une forme d’infantilisation ou de clientélisme. 


Infantilisation ?
Cela nous permet de rappeler une évidence. La formation ne peut être confondue avec l’éducation. Même s’il y a un certain isomorphisme, cela n’est pas identique. On ne peut pas appliquer exactement les mêmes méthodes aux enfants et aux adultes. 
Dans les réactions, beaucoup rejettent ce procédé au nom du fait qu’ils ne sont pas des enfants. Toutefois, cela étant dit, cela vaudrait quand même le coup de se pencher sur ces formes d’auto-évaluation qui ne sont pas à rejeter en bloc aussi bien pour les enfants que pour les adultes


Un collectif irréprochable
Le « prof badging » survient après le « prof-bashing ». Il est la face inverse d’une même pièce. Dans les deux cas, il y a une réaction de défense qui consiste à voir « les » enseignants comme un collectif irréprochable. On ne laisse aucune place à la critique interne mais pas non plus à l’engagement individuel. 
Cette affaire rentre en collision avec une représentation des enseignants qui n’aime ni les critiques globalisantes ni les têtes qui dépassent...
La première défense corporatiste serait éventuellement acceptable si à l’inverse on ne se livrait pas au dénigrement de ceux qui s’engagent un peu plus ou font différemment en les accusant de vouloir « se faire bien voir »... 
Car il y a aussi selon moi, dans les critiques actuelles, une grille de lecture très radicale qui mime la lutte des classes et voit dans le fonctionnement de l’EN, la lutte d’enseignants prolétaires tous semblables et égaux contre les patrons que sont les cadres de l’éducation. 
Dans cette grille de lecture, y a t-il la place pour l’individualité et l’engagement ? 


Derrière les badges 
Car derrière les badges, il y une question cachée : celle de la reconnaissance du travail et de la gestion de la ressource humaine au sein de l’éducation nationale. 
Bien sûr, ces badges sont extrêmement maladroits et  relèvent d’une conception de la promotion sociale comme gratification hiérarchique et non comme investissement dans un collectif solidaire. 
Mais il n’en reste pas moins que la question de la « valorisation des talents » ne devrait pas être qu’un slogan un peu creux. S’il est essentiel de comprendre qu’on ne peut pas grand chose dans l’acte éducatif si on ne s’inscrit pas dans un collectif, il faut aussi admettre que l’engagement de chacun, sa propre démarche de formation doit être aussi valorisée. Si on se bat pour la Validation des Acquis de l'Expérience et la formation tout au long de la vie, si on affirme la nécessité d'une formation professionnelle volontaire, si on considère que les diplômes acquis dans la vingtaine ne peuvent résumer à eux seuls le statut et la rémunération d'un individu, si on pense que la gestion des ressources humaines doit évoluer, je ne vois pas pourquoi ce dispositif devrait être rejeté a priori.
Sinon, on court le risque de l’immobilisme de la démotivation et d’un repli cynique. 
L’administration de l’Éducation Nationale doit inventer, dans le dialogue social et la concertation, des réponses à ces questions qui soient à la hauteur des enjeux. 
Ce n’est pas une question d’ « agilité » mais de survie... 


Philippe Watrelot

samedi, juin 13, 2020

A propos du "devoir d'exemplarité" des enseignants



Je lis ici ou là que, si les critiques sont vives en ce moment et qu'on assiste à un "prof-bashing" c’est parce que les enseignants ont un « devoir d'exemplarité ». Ils sont des fonctionnaires et à ce titre représentent l’État ce qui suppose des devoirs. Il n’est pas anodin de noter que cette notion est au cœur de l’article 1 de la mal nommée « Loi pour une école de la confiance». Cette critique n’est donc pas neutre.
Mais cette référence à une exemplarité individuelle ou collective est critiquable et dangereuse. C'est ce que je voudrais dire en quelques mots. 


Je vais enfoncer une porte ouverte : la fonction publique est faite d'individus. Et ce sont ces individus qui reçoivent ces injonctions. Penser une institution comme un tout homogène sans se demander comment les individus qui la constitue y évoluent et composent avec les normes, avec quelle marge de manœuvre c'est méconnaitre tout l'apport de la sociologie des organisations. Et par ailleurs, on sait bien que la difficulté réside dans le fait que la critique de l’institution, ce sont des individus qui la reçoivent et la prennent « pour eux » personnellement.
Après l’enfoncage de porte ouverte, une confession : je ne suis pas "exemplaire". Quelquefois, je parle "mal" en classe, j'oublie de remplir immédiatement le cahier de textes, je critique la politique éducative sur les réseaux sociaux. 

Outre la dimension presque religieuse qu'il y a dans cette représentation de l’exemplarité à base de «sacerdoce», de «vocation» et de «mission» cette exigence d'exemplarité est une impasse.
Enseigner est un métier, pas un sacerdoce ni même une "mission".

Je pense que la "nécessité d'être exemplaire" est une impasse qui cause de nombreux effets pervers. 
Je vais faire un petit parallèle avec la psychanalyse. Le psychanalyste Winnicot a développé le concept de "mère suffisamment bonne" pour contrer l'injonction faite aux mères à être parfaites qu'il voyait comme un objectif inatteignable et culpabilisateur. 
J'essaie de dire la même chose à propos de l'exemplarité. Avec un tel objectif, on ne le sera jamais assez... 
Et c'est aussi la porte ouverte à de nombreuses dérives en matière de contrôle (que j'essayais de pointer dans ma “confession” plus haut) : qui décide de cette exemplarité ? Y a t-il des degrés dans l’exemplarité ou est-ce un absolu ? Que se passe t-il si on n'est pas exemplaire ? A partir de quelle proportion faut-il faire porter le chapeau à toute une profession? 
Et puis pour être exemplaire, il faut qu'on donne aux enseignants les moyens de l'être. L'institution a t-elle été "exemplaire" elle aussi ?
J'utilise souvent cette image en interview pour à la fois déculpabiliser et montrer le poids des contraintes qui s'imposent à nous : les enseignants sont comme les musiciens du Titanic, ils jouent du mieux qu'ils peuvent pendant que le bâteau coule...

Mais attention, si l’exemplarité est un piège, la défense inconditionnelle de la profession en est un autre. Tout comme les agriculteurs criant à l'«agri-bashing» dès qu'on questionne leurs usages immodérés des engrais, les manifestations des forces de l'ordre rejetant en bloc toutes critiques des policiers, montrent assez bien les limites et les impasses d'un corporatisme étroit refusant la critique interne. Les enseignants ne doivent pas tomber dans ce même piège. 

Il faut évidemment déconstruire ces statistiques sorties de nulle part qui circulent et la stratégie de transfert de culpabilité qui est à l’œuvre (dans un précédent texte, je parlais de « mistigri ») . Il faut aussi chercher à expliquer les raisons structurelles qui conduisent à la démotivation et à ces absences. Mais il est aussi assez sain pour un corps social d’admettre que comme dans tout métier (qui ne peut être un sacerdoce), il y a des personnes qui peuvent être défaillantes et ne pas correspondre aux standards de la profession.


Pour finir, proposons une formulation nuancée. Je préfère donc qu'on dise que les enseignants font leur métier du mieux qu'ils peuvent dans les conditions qui leur sont données. Ils ont le sens du service public et c'est d'ailleurs ce qui les fait tenir face aux injonctions souvent contradictoires et à l'impréparation. 
Pas besoin d'être exemplaires (et encore moins des saints ou des super-héros !), juste des professionnels.


PhW

mercredi, juin 10, 2020

Y a t-il un “prof-bashing” ?




Et ça continue ! Après la chronique de Dominique Seux sur France Inter, c’est un reportage au journal de 20h de France2 du mardi 9 juin qui crée l’exaspération. Il est présenté ainsi par son principal auteur sur Twitter: « 4 à 5% des enseignants sont complètement sortis des radars pendant le confinement. Abandon de leurs élèves en pleine crise sanitaire, arrêts-maladies de complaisance... Longue enquête sur un sujet tabou : les profs décrocheurs.»
Y a t-il un «prof  bashing»? Quelle serait sa mécanique ?  les profs sont-ils (trop) susceptibles? Pourquoi leur pardonne t-on moins qu’aux autres? Et à qui profite ce bashing? 


Des profs qui ont séché les cours, des tire-au-flanc...
Enquête sur ces profs décrocheurs qui mériteraient parfois un bonnet d’âne...
C’est ainsi que commence l’enquête de « l’Oeil du 20h ». On n’échappe pas à la facilité du jeu de mots à partir du champ sémantique de l’école. 
Dans ce sujet de 3′30 on rencontre notamment une collégienne dont deux des professeurs ont disparu pendant le confinement. «Je leur en veux beaucoup », déplore la mère de la jeune fille, infirmière au contact des malades du coronavirus durant la crise sanitaire. 
On évoque ainsi  plusieurs situations dans lesquelles les enseignants n’ont pas donné de travail voire tout simplement de signe de vie pendant le confinement. Un chiffre est donné (et confirmé par l’Éducation nationale): sur la période, 4 à 5% des enseignants du public n’auraient pas du tout travaillé.
Le reportage pose la question « Comment expliquer ces absences de certains profs ? » mais n'y répond pas ! Dommage. 
On passe tout de suite à des affirmations gratuites et des raccourcis hasardeux : mauvaise maîtrise de l'informatique ? proche tombé malade ? mais très vite arrive la raison privilégiée par l'enquête : la fainéantise, ce sont des profs "décrocheurs", des "tire-au-flanc" ! (j'ai vérifié c'est invariable) 
Et on va même plus loin en suggérant aussi des arrêts maladie de complaisance à partir d'une interview d'un obscur syndicaliste.
Quelques remarques sur le ton de ce reportage. D’abord il y a l'usage de l'anonymat. La famille témoigne avec le visage flouté et la voix déformée. Cela accrédite l'idée qu'on est en train de révéler un secret d'État, un scandale absolu... ce qui est renforcé par l’usage d’un vocabulaire tel que « sujet tabou » ou « révélations »... On se la joue Cash investigation, c’est un style mais n’est pas Elise Lucet qui veut... 
Comme je l'exprimais déjà dans mon précédent billet de blog, nier l'existence de ces collègues « décrocheurs » relèverait du déni. Il y en a, mais...
Je ne suis pas journaliste mais on aurait pu mener une vraie enquête sur la manière dont les chiffres évoqués ont été produits et répondre vraiment à la question "pourquoi ces absences" en essayant d'aller au delà des explications individuelles pour penser de manière structurelle. Peut-être aussi qu'une ou deux interviews d'enseignants auraient été bienvenues.
La vraie question est me semble t-il : d'où viennent ces chiffres ? Pourquoi et comment le ministère les a t-il fournis ? Pourquoi précisément à ce moment ? 
Nous y reviendrons plus loin. 


Indignation et  susceptibilité : nitro-glycérine  des réseaux sociaux
Bien sûr, comme cela a déjà été le cas il y a deux jours, cela a suscité l’indignation sur les réseaux sociaux (où les profs traînent au lieu de faire cours, évidemment...) 
Cela n’est pas spécifique aux enseignants. Le mot « bashing » est devenu un suffixe à la mode pour dénoncer les attaques contre telle ou telle corporation. Ainsi, on parle de l’«agri-bashing » pour la remise en cause des agriculteurs, je parie qu’on va voir bientôt surgir le « police-bashing »...
D’une manière générale, les réseaux sociaux et en particulier Twitter, favorisent une forme d’hyper-susceptibilité. Cela peut être néfaste lorsque toute critique (par exemple dénoncer le productivisme agricole) est vu comme une attaque contre les personnes et bloque le débat. Cela peut être positif lorsque cela agit comme un contre-pouvoir et interpelle les producteurs d’information. 


Bonnes et mauvaises raisons d’être « susceptibles » 
Les enseignants ont comme tout le monde de bonnes et mauvaises raisons de s’indigner et d’être susceptibles. 
Commençons par les mauvaises. Je l’ai souvent énoncé : le métier d’enseignant est un métier où on met beaucoup de soi. C’est bien. Mais cela conduit quelquefois à prendre « pour soi » les critiques formulées au système. Il est souvent difficile de dissocier la critique de l’École en tant qu’institution, de l’analyse critique des gestes professionnels de chacun et même la critique personnelle. 
Dans ces conditions, toute analyse critique et encore plus quand il s’agit d’une réforme, est vue comme une remise en cause des enseignants.
J’ai souvent utilisé cette formule pour résumer cette tension : les enseignants sont comme les musiciens de l’orchestre du Titanic, ils jouent du mieux qu’ils peuvent pendant que le bateau coule... 
Il y a aussi de bonnes raisons. 
Il y a d’abord un « malaise enseignant » qui est  structurel. C’est le mélange d’un sentiment de déclassement, d’un contentieux fort sur la baisse des rémunérations, d’une gestion verticale et peu soucieuse de la ressource humaine et une dégradation des conditions de travail. Il y a aussi l’idée que les enseignants sont des « mal aimés » de l’opinion, même si les enquêtes montrent le contraire. Ce genre de reportage ne fait malheureusement que raviver ce sentiment
Enfin, il y a surtout une crispation qui peut se comprendre dans la période que nous venons de traverser. Les enseignants ont dû s’adapter très vite  à une nouvelle situation et bricoler avec leurs propres moyens alors qu’on leur disait en haut lieu que « tout est  prêt ». Ils ont du s’auto-former et ont  énormément travaillé. Ils ont vu aussi leur représentation du métier fortement bousculée et ce n’est pas négligeable. 
Tout cela se combine pour expliquer qu’il y a un sentiment d’acharnement et de cabale à leur égard dans cette conjonction d’articles négatifs qui contraste avec la logique d’héroïsation qui prévalait jusque là. 


Prof : entre représentations et réalité du métier
Les profs ne sont pas des « héros » et ne se revendiquent pas comme tels. Ils ont massivement fait leur boulot. Tout comme bien d’autres professions. 
Pourquoi cette impression qu’on leur pardonne moins qu’à d’autres ? 
Sans verser dans la psychologie de comptoir, on peut noter que le vocabulaire rattaché au métier est souvent celui de la religion. Dans l’imaginaire social, le prof est quelqu’un qui a la « vocation », qui exerce un « sacerdoce », une « mission »... On notera que ce vocabulaire est bien commode : pourquoi bien payer un moine ? 
Mais surtout cet imaginaire est porteur de nombreux biais. Le prof doit être exemplaire et la déception est grande lorsqu’il ne l’est pas. 
Car non, les profs ne sont pas des héros ni irréprochables. Certaines déclarations, certains excès, certains comportements n’ont pas joué favorablement pour l’image des enseignants. Il ne s’agit pas de le nier ni de l’excuser. On peut cependant essayer d’apporter des clés de compréhension à ces comportements. On peut d’abord souligner que dans un système infantilisant comme l’est l’École, il ne faut pas s’étonner de voir se développer des réponses infantiles (« sécher » les cours). Il faut aussi évoquer l’équipement très inégal et surtout l’absence de formation initiale et continue qui a pu gêner l’adaptation évoquée plus haut. Enfin, on peut aussi se demander si ce faible investissement de certain n’est pas le produit du « malaise enseignant ». Le « sacerdoce » a des limites.
Ne pas nier, ne pas excuser mais être capable de nuance. Durant la crise sanitaire, les médias ont montré qu’ils pouvaient ne pas s’intéresser uniquement à ce qui allait mal mais aussi mettre en avant de belles initiatives et « héroïser » les soignants. Pourquoi se focaliser sur une minorité ? Quels comptes veut-on ainsi régler ? 

L’enseignement est aussi un métier difficile à mesurer. Pour rester dans les représentations, on notera que le reportage sacrifie à l’image du prof devant un tableau noir. J’ai été interviewé par France2 au début du confinement et j’ai pu constater que mon image, où je parlais devant un écran à mon bureau avec plein de manuels scolaires autour de moi, a été beaucoup réutilisée pour illustrer le prof confiné. Normal, ils n’en avaient pas d’autres !
Puisque je parle de moi, continuons un peu. Je suis issu d’une famille ouvrière. Mes parents étaient très fiers de leur fils mais ils ne pouvaient s’empêcher, quand ils m’appelaient au téléphone et que j’étais chez moi, de me dire :« ah, tu es chez toi, tu ne travailles pas ? ». Aujourd’hui ça ne m’agace plus, je me suis fait une raison. Mais cela illustre bien que, pour beaucoup dans l’opinion, le « vrai » travail d’un prof c’est d’être en classe devant des élèves ! Rien d’autre... 
Or les enseignants qui ne sont pas en classe sont chez eux, certes, mais ils y travaillent !
Durant le confinement, beaucoup de salariés en télétravail ont pu constater la difficulté de la confusion entre l’espace privé et l’espace de travail. C’est ce que les enseignants vivent constamment. Et en plus ce matériel qui leur permet de préparer leurs cours, remplir les bulletins, répondre aux e-mails et donc maintenant enseigner à distance, ils se le sont acheté eux mêmes ! 
Nous sommes une des rares professions qui « vole » du matériel de la maison pour l’amener au travail....


Mécanique du bashing
Revenons à cette impression d’une cabale avec cette rafale d’articles et de reportages allant tous dans le même sens. 
Il y a plusieurs phénomènes qui peuvent l’expliquer 

D’abord une forme de copiage circulaire. Un article va en inspirer un autre. Ainsi BFMTV reprend tel quel un article de l’Opinion. L’éditorial de Dominique Seux sur France Inter va inspirer un article dans son journal Les Échos
On a maintenant une deuxième forme de rédaction qui s’est développée avec les « articles » qui s’inspirent des réactions sur les réseaux sociaux. Le Huffington Post ou VousNousIls ont fait des compilations de tweets. 

Ensuite, ce n’est pas à négliger, mais les journalistes sont aussi des parents. Il suffit qu’un ou deux journalistes aient subi l’absence d’un enseignant dans le suivi de leur enfant pour que ça devienne un sujet. Et qu’un cas devienne  ensuite une tendance voire une généralité

Sans sombrer dans le complotisme, il y surtout ici l'illustration de ce qu'on appelle en science politique et en théorie de la communication : la "mise à l'agenda". 
Contrairement aux idées anciennes et faciles, les médias ne parviennent pas à nous dire "ce qu'on doit penser" (la preuve avec les critiques sur Twitter). Mais ils ont un pouvoir extraordinaire c'est de décider de ce qui doit être mis dans le journal à partir de ce qui leur parvient. Le problème c'est que bien souvent ce pouvoir d'information ne s'accompagne pas assez de regard critique sur la production de cette information par le pouvoir politique. 
Comme je l’ai dit plus haut, on aurait aimé, ici, un vrai questionnement sur la fabrication et la production de ces statistiques. On nous dit qu’ils ont été fournis par le Ministère. Ils auraient donc du être l’objet de "remontées" par les chefs d’établissement. Or, beaucoup affirment qu’ils n’ont pas été sollicités pour faire remonter de tels chiffres qui sont d’ailleurs très difficiles à évaluer. 
Voilà un « angle » pour de prochains reportages. C’est d’ailleurs ce que faisait « l’œil du 20 heures » à l’origine ! 

Au passage, il ne faudrait pas que cela se transforme en  « journalisme-bashing ». Durant ma carrière j’ai beaucoup travaillé avec le CLEMI,  animé un journal lycéen, produit un DVD sur l’éducation aux médias et des stages. J’ai aussi fait pendant de nombreuses années une revue de presse et je continue une « veille » sur l’actualité éducative qui semble appréciée. J’ai donc de la sympathie pour les professionnels des médias. Ce ressentiment actuel ne devrait pas cristalliser des rancœurs et une agressivité hors de propos à l’égard de la presse et des journalistes. "Les" journalistes, là non plus, ça n'existe pas ! 



A qui profite le bashing ? 
D’où viennent ces chiffres ? Comment sont-ils fabriqués ? Cela  fait trois fois que je pose la même question. Et mon insistance est à la mesure de ma suspicion. 
Je ne suis pas un adepte du complotisme et selon la formule, je préfère toujours « faire l’hypothèse de la bêtise plus que celle de la méchanceté ». Mais ne pas sombrer dans le complotisme n’empêche pas de s’interroger sur la convergence et l’existence d’une stratégie de communication quand on en voit une... 
Ces chiffres ont été fournis par le ministère. Et l’effet qu’ils produisent lui profite. 

Ce qui fait peur au ministre ce n’est pas les profs tire-au-flanc, c’est plutôt l’autogestion et l’autonomie conquise par tous les autres. La période a montré une technocratie déconnectée et peu efficace avec un ministre aux déclarations décalées. Je fais l’hypothèse que ces chiffres font partie d’une forme de reprise en main, de marquage de territoire. Mettre l’accent sur les profs irresponsables c’est  accréditer la nécessité de renforcer le contrôle sur l’ensemble de la profession. Et se fabriquer une image de fermeté à bon compte...

Le Ministre a également annoncé que, malgré (!) l’abandon de la réforme des retraites, il continuait à croire à la nécessité d’une revalorisation des enseignants.  Mais en a t-il les moyens ? Sera t-il encore là dans quelques semaines ? 
On peut aussi faire l’hypothèse que ces « révélations » sur les enseignants procèdent d’une bataille d’image alors que la question de l’échelle des rémunérations, du prestige et de l’utilité sociale des différents métiers est posée. Jouer ce jeu est dangereux car il conduit à accentuer le ressentiment de tous ceux, la quasi totalité en fait, qui se sont investis et ont pleinement rempli leur mission de service public. 




Pour finir, je vais vous faire une grande révélation sur un sujet « tabou ». Dans toute profession, il doit y avoir en moyenne 5% de tire-au-flanc, de baltringues, de désabusés...  Dans TOUTES les professions ! 
Un esprit de corps dévoyé, une susceptibilité poussée à l’extrême pourrait conduire à nier cette proportion somme toute modeste. 
Mais on attend en retour que ceux qui rendent compte du travail réalisé par les enseignants ne se focalisent pas sur cette frange au nom de je ne sais quelle stratégie. 
"Les" enseignants font leur boulot ! 

PhW

lundi, juin 08, 2020

Enseignants, Mistigri, parapluies et mémoire courte…



Un ministre anonyme aurait dit « si les profs avaient été à la place des caissières tout le monde serait mort de faim ». Cette citation a été faite par Dominique Seux dans son éditorial matinal sur France Inter lundi 8 juin. Le même chroniqueur laissait entendre qu’il y avait eu un accord entre la FSU et la FCPE pour retarder la reprise. 
Dans l’Opinion, la journaliste Marie-Amélie Lombard-Latune pose la question en titre « Ecole au ralenti: où sont les profs ? » et plus loin dans l’article elle en rajoute une louche avec cet extrait : « Fini la « bienveillance » et la « tolérance » pour les enseignants aux abonnés absents. Ils doivent désormais avoir une bonne raison de rester à la maison et être en mesure de le prouver. De quoi secouer un peu la moitié d’entre eux qui, encore aujourd’hui, n’a pas repris le chemin de l’école et dont une part non négligeable serait à ranger dans la catégorie des tire-au-flanc.» Rien que ça... Dans une logique de copiage assez classique dans la presse, BFM TV reprend les propos de l’Opinion et titre «pourquoi de nombreux enseignants n'ont pas encore repris le chemin de l'école ?»
Même le très modéré journal La Croix s'interroge sur «l’engagement disparate des enseignants » en s’appuyant sur des chiffres fort opportunément fournis par le Ministère et sortis d’on ne sait où... Et on ne parle pas du Figaro qui dans de nombreux articles de la semaine dernière a évoqué les réticences des enseignants laissant entendre qu’ils seraient responsables de la difficulté et que les parents ont bien raison de râler. 
Je ne suis pas adepte du complotisme mais la conjonction de tous ces éléments fait penser à un storytelling organisé pour faire porter la responsabilité sur les enseignants et une logique de recherche d’un bouc émissaire. Il y a un jeu trouble de la presse et de la communication du ministre. 
C’est un moyen de refiler le mistigri de cette reprise ratée et peut-être aussi de peser négativement sur l’image des enseignants timorés (et de leurs syndicats qui bloquent tout) dans le cadre d’éventuelles discussions sur la revalorisation salariale.


Mémoire courte
Dans cette histoire, tout le monde a la mémoire courte.
Faut-il rappeler que le confinement a commencé par l'école parce qu'on considérait à l’époque que c'était un foyer important de contagion? 
Le conseil scientifique lui même émet alors un avis très négatif et prône même une réouverture seulement en septembre. On se pose plein de questions sur la contagiosité des enfants et pendant ce temps là des centaines de personnes meurent chaque jour de ce satané virus. Les inquiétudes sont donc à la fois justifiées et légitimes. Et pourtant des enseignants accueillent les enfants de soignants et de personnels indispensables. Et la profession s’auto-forme à grande vitesse à l’enseignement à distance et se jette dans cette nouvelle forme d’enseignement en croyant courir un sprint alors que c’était un marathon...
Et puis la pression de la nécessité de la reprise se fait plus forte notamment pour des raisons économiques. Pour permettre la reprise, on sort le parapluie grand format et on produit un protocole d’une cinquantaine de pages très contraignant. Certains enseignants, avec eux aussi la mémoire courte, s’indignent à partir d’images choquantes d’enfants isolés et déclarent que « ce n’est pas l’école » et qu’il vaut mieux ne pas rentrer dans ces conditions. Or, à l’époque on bricole tous dans une situation sanitaire qui reste préoccupante. Il est donc difficile de conclure après une journée et surtout d’accuser tel ou tel ou de conclure à un complot pour détruire l’école comme on a pu le lire.
Certains collègues se sont exprimés alors de façon déraisonnable sur les réseaux sociaux tendant le bâton pour se faire battre. Un peu de mesure et de décence dans la communication et moins d’intentions politiques de faire « échouer Macron » et de dolorisme auraient été bienvenus...
Cela a, en tout cas, pu jouer négativement sur l'image déjà écornée des enseignants et autorisé certains journalistes à surfer sur la vague...
N’oublions pas les inquiétudes des parents dont beaucoup dans un premier temps préfèrent ne pas renvoyer leurs enfants à l’école. Les maires, eux aussi, sont pris dans ce jeu de l’ouverture de parapluie... 
On en arrive à la situation actuelle. La menace semble s’éloigner. Une étude démontrerait que les enfants sont de petits contaminateurs. Mais le pessimisme semble toujours l’emporter. On oppose d’autres études, on estime que la deuxième vague va arriver, on s’inquiète toujours. Et dans le même temps, de part et d’autres on constate que le protocole est intenable dans la plupart des locaux et qu’il ne permet pas d’accueillir un grand nombre d’enfants. La situation est de plus en plus paradoxale quand on constate que par ailleurs, hors de l’école, les enfants jouent ensemble ou se retrouvent dans des circonstances qui n’ont rien à voir avec le protocole sanitaire.


"Les" enseignants ça n'existe pas 
Accuser « les » enseignants n’a pas de sens. La quasi totalité a fait son métier et a fourni un travail bien plus important que dans une situation normale d’enseignement. Certes, ce serait avoir un « esprit de corps » poussé à l’extrême qui conduirait à nier qu’il y en a pas eu quelques uns qui ont peut être perdu le contact. Mais c’est difficile à évaluer et je me demande bien d’où sortent les chiffres fournis par le ministère... Le seul chiffre qui peut être fiable c’est celui des enseignants en présentiel et ceux en distanciel. Tout le reste relève de supputations jounalistiques et d’un bashing anti-prof.
Le moindre investissement au fur et à mesure des semaines qui a pu avoir lieu pour certains vient aussi d’un épuisement du modèle de la classe à distance. 
Et, il faut aussi l’envisager, d’une analyse coût/avantage où on compare l’investissement demandé à sa rémunération. Ce calcul là, les enseignants peuvent le faire à la différence d’autres professions plus précaires et aux revenus bien plus modestes. Et l’enjeu de service public n’est pas non plus exactement le même qu’avec les soignants. 
Enfin, rappelons le : les enseignants ne sont en rien responsables de ce protocole qui s’impose à eux. Parler d’«excès de zéle » comme on peut le lire dans certains articles est indigne et témoigne de l’amnésie que j’évoquais plus haut.

Dans le contexte de forte crispation que nous vivons tous et sur le terreau très fertile du « malaise enseignant », après le gros effort fourni, refiler le mistigri de la culpabilisation alors qu’à tous les niveaux on a sorti le parapluie et bricolé des réponses forcément imparfaites est un jeu très dangereux. Jouer une bataille d'images est tout aussi malsain. La période exige plutôt un retour de la sérénité et un travail constructif.

PhW

mardi, mai 12, 2020

Questions et réflexions sur la reprise/rentrée




L’exercice auquel je vais me livrer est périlleux à plus d’un titre. D’abord parce que la tension est vive en ce moment autour de la reprise/rentrée dans les écoles et bientôt dans les collèges. Ensuite parce que le danger est grand lorsqu’on exprime un avis, d’être vu comme un « donneur de leçons ». Pourtant mon propos est plus empli de questions que de certitudes croyez le ! 

l'origine de cette image partagée
sur les réseaux sociaux n'est pas connue
Ce qui est le point de départ de mon envie de m’exprimer se trouve dans les propos de tous ceux qui considèrent que la situation actuelle « ce n’est pas l’école » et que ce qu’on fait vivre aux enfants est indigne. 
J’ai dénoncé dans d’autres billets, les contraintes énormes et le protocole presque infaisable qui encadrent cette reprise en présentiel. Je n’y reviens pas. 
De même, je laisse de côté pour l’instant, le débat sur le risque sanitaire qui ne peut à lui seul servir de justification aux déclarations. 

Dans une école de Tourcoing ce 12/05
Je voudrais surtout questionner le maximalisme et l’intransigeance qui s’expriment à travers les billets et autres déclarations de ces jours derniers. 
Oui, les conditions de travail sont dégradées pour les élèves et leurs enseignants. Oui, certaines images font mal.
Mais cela signifie t-il pour autant que « ce n’est pas l’école »  ou qu'il faille parler de « maltraitance »? Sommes nous à ce point si peu sûrs de notre travail pour considérer que nous ne pouvons faire mieux que de la « garderie », pourquoi ne serait-ce pas de l'école, malgré tout... ?
N'y a t-il pas des marges de manœuvre et des évolutions possibles dont nous pouvons nous emparer ? 

D’une manière plus générale, cela soulève des questions qui sont valables au delà de la situation actuelle dans l'École ou ailleurs...
- Faut-il que toutes les conditions soient réunies pour avancer ? 
- Faut-il que tout soit parfait de le premier jour ? 
- Jusqu’à quel point peut-on s’accommoder de l’imperfection ? 
- Quelle part doit-on accorder au travail des équipes au niveau local ? 
- Peut-on et doit-on tout attendre du pouvoir central ? 
- Quelle est la part de prophéties auto-réalisatrices négatives dans la réussite ou non d’un projet ? 
Voilà quelques questions que je soumets au débat. 

Au delà  de ces interrogations, je me demande si on ne retrouve pas, derrière les expressions actuelles, des positionnements politiques et syndicaux. Chacun est respectable, bien sûr. Il ne s’agit pas ici de porter un jugement. 
De manière un peu schématique, on va trouver un positionnement marqué par la recherche un peu maximaliste du « meilleur » et qui peut conduire à l’intransigeance. 
De l’autre, une position plus tournée vers le compromis et les concessions (mais jusqu’où aller ?) où on s’accommode du « moins pire » en se demandant quelle peut-être sa propre marge de manœuvre là dedans... 

Je rajouterais une autre dimension à cette petite analyse. Dans les positionnements des uns et des autres, il faut aussi prendre en compte la vision que l’on peut avoir de l’action du gouvernement. Cela peut conduire certains à privilégier plus l’échec du gouvernement (voire le blocage du système économique) dans leur positionnement bien plus que le simple débat sur l’École… 

Mais je m’égare... Je terminerais donc par un constat plus rassembleur sur le manque de confiance et la trop grande verticalité toujours à l’œuvre dans la gouvernance de l’Éducation Nationale. Si on considérait mieux les enseignants (comme tous les Français d’ailleurs) et qu’on leur tenait un langage de vérité nul doute qu’ils auraient moins d’inquiétudes et de défiance... ! 

PhW

samedi, mai 09, 2020

L’école d’après sera ce que nous en ferons




Je republie ici (avec l'aimable autorisation du journal Le Monde) cette tribune parue le mardi 5 mai 2020. N'hésitez pas à commenter !


« Plus rien ne sera comme avant », on nous a déjà fait le coup ! 
On semble sous-estimer la capacité des systèmes à absorber les chocs et à reprendre leur forme antérieure, à faire preuve de résilience. Y aura t-il une « école d’après » ? En dehors de l’indécence éventuelle qu’il peut y avoir à se poser ce genre de questions alors que de nombreuses personnes vivent des drames, c’est prématuré. Et ce n’est pas, non plus, dans la cacophonie et les difficultés d’organisation du déconfinement qui s’amorce, que nous pouvons le mieux y réfléchir.

Pourtant ce qui s’est produit au cours de ces semaines inédites nous oblige à penser le changement. Il ne viendra pas tout seul mais devra être le fruit d’une réflexion et d’une action collective. L’École d’après sera ce que nous en ferons. 

Car le confinement, les cours à distance et la remise en cause des examens sont des chocs profonds et systémiques qui ont remis en cause de nombreux domaines de notre système éducatif. Nous pouvons en énumérer quelques uns. 

L’école, un “acte collectif”
L’école c’est d’abord une relation et un accompagnement. Un ordinateur n’est pas une école. Et les parents ne sont pas des enseignants. Apprendre suppose une relation directe avec des enseignants et avec des camarades. C’est un acte collectif et singulier qui ne peut se réduire à des exercices programmés. Pour apprendre, il faut coopérer, confronter ses idées, surmonter des obstacles avec à ses côtés un(e) enseignant(e) qui puisse donner les outils pour avancer.  Le numérique n’est qu’un outil au service de la relation éducative et a aussi ses limites. 
L’éloignement nous a montré aussi l’importance du lien avec les familles. Cette épreuve nous rappelle que la réussite éducative suppose de dépasser les méfiances réciproques pour «faire alliance». 

C’est aussi le métier d’enseignant lui même qui est questionné par la crise que nous traversons. Nous faisons, en ce moment, notre métier (et avec nos propres moyens !). Différemment mais c'est bien un métier pour lequel nous sommes payés. Nous nous adaptons, nous innovons, nous nous auto-formons, nous inventons des solutions pour ne pas perdre nos élèves. Comment mieux accompagner et les aider à “tous” apprendre. ? Cette question est déjà essentielle en « présentiel », elle l’est encore plus à distance. 
Plutôt que la seule « transmission », l’éloignement nous montre que nous devons être des spécialistes du « faire apprendre ». 

On a cru que les enseignants étaient des individualistes rétifs au changement. Et en l’espace de quelques jours, ils se sont formés et adaptés à une situation inédite. Il ont aussi énormément mutualisé et fait des réseaux sociaux des lieux d’échange et de construction collective (et pas seulement de déploration !). Et si on profitait de cette dynamique pour concevoir demain une nouvelle manière d’envisager la formation continue qui en finisse avec l’information descendante et l’inculcation des « bonnes pratiques » ? Il nous faut construire une formation fondée sur une démarche volontaire au plus près des problématiques locales.  C’est l’occasion de construire de réels collectifs de travail qui nous sortent de la logique solitaire dont nous voyons bien les limites. 

Avec quel pilotage ? « On peut se débrouiller tout seuls sans la hiérarchie » C’est plus ou moins la conclusion que beaucoup d’enseignants tirent des semaines qui viennent de s’écouler. On retiendra la force d’inertie d’un système bureaucratique attaché à la conformité aux procédures. Forcément, cette crise questionne aussi le rapport à la hiérarchie et la conception très « verticale » de la gouvernance.  
Je fais le pari (optimiste ?) qu’il sera plus difficile pour la technostructure de l’éducation nationale, après cet épisode, de continuer à gérer à coup de  circulaires et de livrets orange ou de toute autre couleur... 


“Finir le programme”
La crise que nous traversons a aussi mis à mal, notre obsession de « finir le programme ». Cela montre bien dans quelle impasse nous sommes. Nous définissons trop ce que nous enseignons dans une logique encyclopédique d’empilement. 
La construction des programmes autour de grands objectifs d’apprentissage, leur continuité au sein de cycles sont peut-être des voies à explorer, tout comme la redéfinition des formes d’évaluation. 
Car notre système français est largement piloté par l’aval. En d’autres termes, ce sont les épreuves terminales (brevet, bac) qui déterminent fortement la pédagogie menée en amont. Et c’est cette logique là qui est percutée quand on est dans l’incapacité de mettre en œuvre ces examens. 
D'une manière accélérée, dans cette crise, nous avons pris conscience que, loin de l’accumulation encyclopédique, ce qu’il est important de promouvoir et préserver, ce sont des attitudes intellectuelles, des compétences, qui permettront de s’approprier les connaissances et d’aller vers l’autonomie. N’est-ce pas là que se situe la plus grande « exigence » ?

Enfin et surtout la crise est aussi un révélateur et un amplificateur des inégalités sociales. L’éloignement physique a renforcé la distance sociale de certains élèves à l’égard des normes et des attentes du travail scolaire. Ce n’est pas, loin de là, une simple question de distribution de matériels qui résoudra cette question. 
Car ces inégalités ne sont pas nouvelles. Cela fait longtemps que les enquêtes, les sociologues, les mouvements pédagogiques montrent que le système éducatif français est celui « du grand écart» et qu’il laisse de côté les vaincus de l’École. 
Si l’on veut que la question des inégalités n’ait pas été qu’un simple alibi pour la réouverture des écoles, alors il faudra engager une véritable réflexion pédagogique pour construire une École plus juste et plus efficace. 
On ne pourra enseigner, dans l’École d’après, avec la pédagogie d’hier...

L’image de l’école et celle des enseignants peuvent sortir grandies de cette crise. Ne serait-ce que par la prise de conscience de l’expertise que constitue l’acte d’apprendre et de l'importance du rôle des enseignants dans les services publics. On peut espérer qu’il en ressorte une redéfinition et une réévaluation de la place de ce métier dans la société.
Je ne suis pas prophète et je me garderais bien de dire ce que sera ou devrait être l’école de demain. Mais on peut cependant affirmer que « l’école d’après » devra se poser ces quelques questions (et bien d’autres) si elle veut faire de cette crise l’occasion d’une réelle mutation. 
Penser le changement plutôt que changer le pansement”… 
(Francis Blanche)

Philippe Watrelot
Professeur de sciences économiques et sociales, formateur.
Militant pédagogique, 
Ancien président du Conseil National de l’innovation pour la réussite éducative. 

Tribune parue dans Le Monde le Mardi 5 mai 2020 (publié sur ce blog avec son aimable autorisation) 

dimanche, mai 03, 2020

“Garderie Nationale", vraiment ?



J'en ai un peu assez de cette remarque qu’on entend de plus en plus :  «en fait l"éducation nationale est une garderie »... 

précision : j'aime beaucoup habituellement
"ParentsProfs Le mag”...

Avant toute chose, il est bien clair que mon propos n’est pas de faire ici la promotion d’un retour en classe irraisonné. Je suis bien conscient des risques encourus pour les personnels comme pour les élèves et leurs parents. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi. 
Rappelons aussi que le reproche de la « garderie » provient d’une hypocrisie de communication. Si le gouvernement disait clairement : « enseignants, on a besoin de vous pour que l’activité reprenne, pour que l’économie ne s’effondre pas, il faut donc accueillir les enfants à l’école. Vous ferez du mieux que vous pouvez pour instruire. En échange nous vous garantissons ainsi qu’aux enfants la sécurité sanitaire », plutôt que de s’abriter derrière un argument social qui trouve vite ses limites, les choses seraient peut-être perçues différemment (quoique...)


Mais dans l’usage immodéré du mot « garderie », j’entends, à tort ou à raison, une sorte de position surplombante voire de "mépris". En tout cas l'idée d'une déchéance qui mérite d’être analysée. 
D'abord pour avoir été pendant longtemps animateur de centre de loisirs autrement dit (dans l'esprit de beaucoup) de "garderie", je trouve cela désagréable. Je lis chez certains l’idée qu’il serait bien suffisant que ce dispositif soit assumé par des animateurs...

Ensuite, je crois aussi qu'il faut que les enseignants, s'ils sont fiers d'exercer un métier particulier et ô combien estimable, comprennent que nous vivons une situation inédite et exceptionnelle où cette dimension normalement très secondaire de notre activité (l'accueil des élèves) prend un sens plus important. Ce n'est pas déchoir...
A tort ou à raison, j’y lis une forme de sentiment de déchéance teinté de mépris. 
Peut-être est-ce de la sur-interprétation, mais il me semble que cela a à voir avec le sentiment de déclassement qu’expriment beaucoup d’enseignants et qui les conduit à se raccrocher à des symboles et des statuts : nous valons mieux que la garderie... 
J’y vois aussi un indicateur du rapport au métier que nous pouvons avoir. Instruction ou éducation ? Transmission ou accompagnement ? Magistral ou pas ? Notes ou pas notes ? Je me souviens toujours des péroraisons de certains collègues en salle de profs proclamant haut et fort qu’ils « ne sont pas des animateurs » ou qu’«ils ne font pas dans le social !»
On peut aussi y lire une forme d’auto-dévalorisation. Pourquoi ne serions nous pas capables, même dans ces conditions dégradées, de faire mieux que de la garderie ? Cette déploration nous renvoie au déclassement évoqué plus haut. 
Je crois en tout cas que cette expression est porteuse d’effets pervers. Pas sûr que ça contribue à améliorer l’image des enseignants : en plus de leurs autres défauts, ils seraient « prétentieux »...


Mon troisième motif pour intervenir, c’est ce thème très fréquent de l’autonomie de l’école par rapport à l’économique. Nous serions au dessus de ça ! Les aspects économiques n’auraient pas à interférer avec le monde de l’École. Celui-ci devrait en être préservé. 
Or, l’Histoire nous montre que dès le début de l’école publique, une de ses fonctions est non seulement de transmettre une culture, de former des citoyens mais aussi de préparer au monde du travail. Ça fait partie des trois missions historiques de l’École. 
Mais dans une culture scolaire encore imprégnée de celle des clercs, cette dimension semble avoir un prestige moindre et relève presque de la déchéance que j’évoquais plus haut. Il suffit de voir comment sont perçus les lycées professionnels et leurs enseignants par leurs collègues.
Tout devrait être « gratuit » comme le travail scolaire lui même. Mais on oublie que si cette valeur est présente chez les enseignants et même constitutive de leur identité, elle ne l’est pas forcément chez leurs élèves et leurs parents. Et ce n’est pas forcément détestable. 

Nos indignations (légitimes) sur la « marchandisation » de l’école sont souvent très binaires alors que la réalité est plus complexe. La marchandisation est très ancienne autant que les manuels scolaires, le mobilier scolaire ou même la photo de classe ! Les « Edtech » et autres entreprises gravitant autour de l’École ne prospèrent que grâce aux lacunes dans le service public. 
les haineux de Twitter résisteront-ils à la pelle ? 
Ce qui est piquant c’est que ceux qui s’indignent le font sur des réseaux sociaux tout ce qu’il y a de plus privés et en tapant rageusement sur des ordinateurs siglés d’une pomme... 
Même si cet argument peut faire bondir, il ne faut pas oublier qu’en tant que fonctionnaires, nous sommes payés grâce à l’impôt. Il faut bien sûr militer pour que celui-ci soit le plus juste possible, on peut aussi vouloir faire advenir un fonctionnement de l'économie plus humain et respectueux de l’environnement et de la santé.
Mais malgré tout il faut rappeler que c’est parce qu’il y a de l’activité économique qu’il y a des revenus, des bénéfices et des recettes fiscales. 

Nous vivons dans un système économique et ces contraintes s'imposent à tous. Considérer que l'école doive se tenir en dehors de ce contexte relève du fantasme. Nous ne sommes pas hors du monde. 
De


samedi, avril 04, 2020

Le virus qui fait tousser les programmes scolaires



Il y a plusieurs années, lors des « rencontres du  CRAP-Cahiers Pédagogiques » qui se tiennent à la fin août, nous avions accueilli une enseignante néozélandaise. 
Nous lui avions demandé un soir de nous faire une présentation du système éducatif de son pays. Elle a sorti de son sac une brochure assez fine et nous a dit : « voilà les programmes de l’ensemble de la scolarité obligatoire en NZ ». Stupeur des participants. J’ose à peine imaginer la hauteur que représenterait l’empilement de tous les programmes équivalents en France... 
Pourquoi ce document était-il si mince ? Nous y reviendrons...

Cette anecdote m’est revenue en mémoire lorsque j’expliquais à mes élèves de Terminale que nous allions continuer à travailler  même s’il y avait le contrôle continu. Car, ce qui importait plus que le bac, c’était de les préparer à l’enseignement supérieur en continuant à leur donner des habitudes de travail, des compétences utiles : savoir argumenter, structurer un raisonnement, lire des informations avec recul et esprit critique, savoir faire une synthèse...
C’était  finalement cela qui était le plus important plus que la logique encyclopédique des 120 notions du programme de Terminale de SES...

L’enseignement à distance et le confinement (qui “gèle” une partie de l’année) bouleversent les cartes du système français dans de nombreux domaines. Et la question de ce que l’on enseigne et de ce qu’on évalue prend un jour nouveau qui devra être reposée dans l’école d’après. 
Outre les  conditions matérielles d’organisation, ce qui met à mal le bac c’est l’impossibilité de « finir le programme ». Celui-ci a été traité différemment selon les enseignants qui ne le prennent pas tous dans le même sens. 
Or, l’évaluation terminale repose avant tout sur les notions qui ont été vues tout au long de l’année. Si on a fait l’impasse sur une partie du programme, on est bien embêté...
Pour appuyer mon propos, je racontais à mes élèves qu’au Danemark, l’équivalent du bac comme certificat de fin d’études se déroulait dans des conditions bien différentes : les élèves ont  leur ordinateur et accès à Internet. Dans ces conditions, ce qu’on évalue est bien sûr différent. Ce ne sont plus des notions apprises plus ou moins par cœur mais des compétences mettant en œuvre des savoirs : lecture de données, synthèse, argumentation, démonstration, rédaction...


Ce que nous montrait notre amie néo-zélandaise avec sa brochure, c’était un programme d’enseignement basé sur une approche « curriculaire ». On pourrait en donner une définition précise et savante mais on peut aussi le résumer par une formule simple : un programme qui décrit les compétences attendues plutôt qu’un empilement de connaissances, les moyens de les évaluer et qui fait confiance aux profs sur les moyens d’y parvenir (plutôt que de se focaliser sur les procédures)...
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de références disciplinaires, bien au contraire. Chaque discipline a sa spécificité et contribue à la construction de savoirs propres. Mais la manière de les évaluer met l’accent sur les postures propres à la démarche scientifique (savoir traiter des données par exemple en SES) et sur la mobilisation  des concepts dans la résolution de "problèmes". 
Dans ces conditions, l’angoisse de ne pas « finir le programme » n’est pas la même puisqu’il s’agit surtout de construire, renforcer et évaluer des apprentissages à l’occasion de chaque nouvelle partie du cours. 

Notre système français est largement piloté par l’aval. En d’autres termes, ce sont les épreuves terminales (brevet, bac) qui déterminent fortement la pédagogie menée en amont.  Et c’est cette logique là qui est percutée aujourd’hui quand on est dans l’incapacité de mettre en œuvre ces examens. Il serait temps qu’on se pose la question d’une véritable réflexion sur cet aspect essentiel de la pédagogie.



D’autant plus que dans le contexte particulier qui est le nôtre avec l’enseignement à distance, nous avons tous collectivement progressé. Nous savons qu’il est difficile d’inculquer de nouvelles notions dans ces conditions mais qu’il faut plutôt rechercher la consolidation des apprentissages.
D'une manière accélérée, dans cette période de crise, nous prenons conscience que, loin de l’accumulation encyclopédique, ce qui est  important de promouvoir et préserver, ce sont des attitudes intellectuelles, des compétences, qui permettront de s’approprier les connaissances et d’aller vers l’autonomie. N’est-ce pas là que se situe la plus grande « exigence » ? 

PhW

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Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

jeudi, avril 02, 2020

A propos du bac, des symboles, du principe de réalité et du contrôle continu…


Pendant que le ministre tergiverse et promet des réponses sur le bac d’ici la fin de la semaine, le débat sur le contrôle continu se poursuit !

Certains continuent à s’insurger d’autant plus que l’an dernier, les luttes autour de la réforme du bac portaient déjà sur l’introduction d’une dose de contrôle continu. On se souvient des blocages et autres rétentions de notes. 
Et aujourd’hui malgré les circonstances et l’urgence sanitaire, cela fait toujours polémique. 

Quitte à relancer le débat, je voudrais faire valoir quelques arguments aussi bien pour la période actuelle que d’une manière plus générale. 


On entend encore certains regretter que l’on soit, cette année, privés de ce grand rite de passage républicain. 
Jack Lang parlait d’ailleurs à propos du bac de « monument national ». 
Moi aussi, j’aime bien les symboles avec les images des salles d’examen et l’ouverture solennelle des sujets, les cris de joie devant les panneaux d’affichage, la fête avec la famille et les copains...
Mais faut-il sacrifier sa santé au nom d’un totem ? La sécurité nous oblige à ce renoncement. Il y a un principe de réalité qui s’impose. 

D’autres, ou les mêmes, ont peur que le baccalauréat 2020 soit dévalué à l’instar du bac 68. Outre que ce dernier n’a pas empêché ses lauréats de faire de belles carrières, les situations ne sont pas comparables (voir plus bas). 
On rappellera aussi à une société marquée par l’élitisme que le bac est un examen et pas un concours ! 

Je vais vous faire une révélation : le bac 2020 a déjà eu lieu ! 
Il se termine le 2 avril avec la fin des inscriptions ParcourSup... 
Si, dans une école qui n’était pas encore massifiée, le bac avait encore une certaine valeur en soi en tant que certificat de fin d’études , aujourd’hui alors qu’il concerne 80% d’un classe d’âge, il faut reconnaitre que ce diplôme aujourd'hui n'est qu'un passe pour des portes qui sont déjà ouvertes. 
En termes plus clairs, la réussite au bac n'est que la validation d'orientations qui se sont jouées avant avec Parcoursup (ou APB avant). Sa suppression ne changerait rien à la logique Bac-3 / Bac + 3. Qu’on le regrette ou qu’on s’en félicite, c’est ainsi. Et c’est d’ailleurs plutôt sur la transparence des critères et attendus de ParcourSup qu’il faudrait se mobiliser. 
Se battre pour le bac est donc d’une certaine manière un combat d’arrière garde. 
Sa conservation relève du rituel. Un symbole dont on semble avoir perdu le sens. 

Venons en maintenant d’une manière plus générale aux critiques sur le contrôle continu. Celui ci, nous dit-on, amplifierait les inégalités. 
Cela repose à mon avis sur un déni, des illusions et un manque de confiance qui confine (!) au défaitisme. 

Un déni tout d'abord dans la mesure où les inégalités sont déjà très fortes et que le Bac actuel ne les empêche en rien. C'est bien avant que se situent les enjeux comme l’ont très bien montré les sociologues de l’éducation. 
Le fait d’avoir ou pas le bac change t-il quelque chose aux orientations ? Si c’est le cas, c’est marginal et en général plutôt dans le sens de stopper un parcours à la suite d’un « accident » qui se joue sur une épreuve à un jour donné... 

L’illusion repose sur l’idée que les notes du bac obtenues par une épreuve terminale seraient plus « objectives ». On a tous en tête des contre-exemples. Mais il faudrait aussi se saisir des résultats des travaux de la docimologie (l’étude des biais de la notation) qui nous montrent que la variation des notes est très importante. Tout autant que dans le contrôle continu. 
L’autre illusion réside dans l’idée que l’épreuve finale serait structurante et motivante pour les élèves. On peut retourner facilement cet argument et constater qu’elle peut aussi conduire certains à procrastiner jusqu’à la dernière ligne droite. Et puis l’impact de l’épreuve finale nous impose aussi un rythme qui peut être délétère et nous conduit à cravacher pour « finir le programme » au détriment de certains apprentissages. 

Un manque de confiance enfin. L'implicite du discours c'est qu'il y aurait une tendance à "trafiquer" les notes avec le contrôle continu. 
C’est, me semble t-il, un manque de confiance dans l'esprit de service public des enseignants et l'action collective. Pourquoi penser qu'a priori, les enseignants, les personnels de direction seraient amenés à tricher ? 
On devrait faire confiance à l’auto-contrôle et à une régulation collective.
C'est une forme de défaitisme qui est d'autant plus surprenant quand il est formulé par des militants habitués à la lutte collective. 

Je rajoute aussi un glissement sémantique parce qu'on semble oublier qu'entre les examens terminaux et le contrôle continu dans la classe, il y a une situation intermédiaire qui offre quelque garanties : il s'agit du contrôle en cours de formation où l’évaluation est faite par des enseignants proches mais distincts du professeur habituel et dans un cadre défini. Des E3C sans l'usine à gaz... 


Ce qui est important aujourd’hui c’est surtout de construire des réponses collectives et de nouvelles formes de régulation entre professionnels au service de la réussite de tous les élèves. 
L’attachement à des symboles est estimable. Mais il doit être questionné quand on ne voit plus le but des rites et qu’on oublie l’essentiel. Ce que nous enseigne cette période, c’est que la logique de sélection ne doit pas se faire au détriment des plus faibles. Ne les pénalisons pas plus !




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Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
 
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