dimanche, septembre 28, 2014

Bloc notes de la semaine du 22 au 28 septembre 2014





- Redoublement – “enfants de pauvres” - CSP - Onfray - .



Le bloc notes revient sur les faits marquants de la semaine éducative. Le redoublement a été l’objet d’un traitement médiatique critiquable et nous reviendrons plus sur cette dimension que sur le fond du problème. L’autre évènement de la semaine c’est la Journée du refus de l’Échec Scolaire qui s’est tenue mercredi 24 septembre et qui a permis de mettre l’accent sur les inégalités sociales à l’École. On reviendra aussi sur la nomination d’un nouveau président à la tête du conseil supérieur des programmes et les dernières déclarations de Michel Onfray





Redoublement
Le 24 septembre dernier Europe 1 essaie de faire le buzz avec une info vieille d'un an et demi...
On "supprimerait" le redoublement l'an prochain (sur le site d’Europe 1 le titre a été modifié ensuite). "Comment ! on ose s'attaquer à cette spécialité française que le monde nous envie ?"
 le but était clairement de créer de la polémique autour de cette question. Sauf que l'affirmation que le redoublement doit être exceptionnel était déjà contenue dans la loi de refondation votée en juin 2013 par la représentation nationale. Et on semble aujourd'hui découvrir cette info avec un zeste de sensationnalisme et de manipulation...
Mais finalement cet article a atteint son but puisqu’il a donné lieu à un démenti du Ministère . Ainsi que le dit le communiqué, la loi de refondation a fait du redoublement une procédure exceptionnelle. Mais cela ne signifie pas qu'il est “supprimé". Cependant plusieurs journalistes n’ont pas suivi Europe1 et ont proposé une mise en contexte permettant de nuancer l’information “choc”. Ainsi c’est le cas de L’Express , ou du NouvelObs . , Louise Tourret Sur Slate.fr ajoute : “on pourrait s’interroger des heures sur la pratique journalistique qui tend à vendre comme un scoop ce que tout le monde sait déjà en gonflant un peu l’info –et cela tient uniquement à la façon dont les choses sont présentées: on ne parle plus de rendre le redoublement «exceptionnel» mais de le «supprimer» et on fait comme si l’info venait de tomber. Mais ce faux scoop a été repris toute la journée... L’éducation, on n'en parle jamais assez non? ” et elle conclut en parlant de ““l'hystérie du débat éducatif".
La focalisation sur cette question en dit long sur l'état du système éducatif et de l'opinion publique. 
D'abord, on voit que l'opinion s'accommode très bien d'un système qui sélectionne très tôt et dont la fatalité du redoublement n'est qu'un des symptômes. 
Ensuite cela nous montre bien la difficulté du système à innover et trouver des solutions alternatives et à favoriser la remédiation. 
Enfin, on ne peut s'empêcher de voir cet attachement au redoublement chez certains enseignants comme le symbole d'un pouvoir perdu alors que la profession se sent dans une logique de déclassement.
Après ce retour sur toute cette agitation polémique et médiatique, et si on parlait du fond ? La réflexion sur le redoublement a surtout été relancée par la publication d’une enquête de l’OCDE rendue publique mardi. Ce rapport dénonce les inégalités sociales face au redoublement, une pratique que l’OCDE juge peu efficace et coûteuse. A 15 ans, 1 élève sur 8 a redoublé au sein de l’OCDE. Mais la proportion atteint 1 sur 5 parmi les élèves de milieu défavorisé et moins de 1 sur 10 parmi ceux de milieu favorisé. «Non seulement il n’est pas sûr que le redoublement aide les élèves peu performants à surmonter leurs difficultés, affirme l’organisation, mais il peut creuser les inégalités socio-économiques.» Et les experts de l’OCDE ajoutent «A niveau de compétences similaires, les élèves défavorisés sont 1,5 fois plus susceptibles que ceux favorisés d’avoir redoublé.» Interrogé par Le Figaro , Éric Charbonnier, analyste au sein de la direction de l'éducation de l'OCDE affirme : «En France, on pratique beaucoup plus le redoublement que dans les autres pays européens. Pour le spécialiste, ces taux élevés s'expliquent principalement par «la conception du redoublement comme solution à l'échec scolaire», très ancrée dans les esprits. De fait, seuls quelques autres pays atteignent des scores similaires au nôtre, «principalement des pays proches culturellement»: la Belgique, le Portugal, l'Espagne. En revanche, «La Finlande, dans les années 1970, ou plus récemment l'Allemagne, la Pologne ou l'Estonie ont mis en place des politiques globales contre l'échec scolaire», explique Éric Charbonnier. Mais dit-il «Si on se contente de supprimer la possibilité de redoubler, cela n'aura aucun résultat». Il faut améliorer la formation des enseignants, afin de «mieux les préparer à affronter des classes hétérogènes». De l'autre côté, revoir les programmes et la pédagogie permettrait aux enseignants d'être davantage au contact des élèves. «En France, les professeurs passent beaucoup de temps hors de la classe et peu devant les élèves» en comparaison des autres pays, remarque cet expert.
Pour poursuivre la réflexion sur le sujet, on rappellera aussi que le Conseil national de l’évaluation des politiques éducatives (CNESCO) avait publié à la fin aout une note sur ce sujet. et prépare une conférence de consensus sur ce thème. Le redoublement, on a pas fini d’en entendre parler !

enfants de pauvres
Mercredi 24 septembre était organisée la septième journée du refus de l’échec scolaire. L’Associations Française des Étudiants pour la Ville (AFEV) qui est à l’initiative de cette manifestation avait choisi pour thème de l’année « les inégalités face à la réussite éducative.» Pour accompagner ce thème, ils présentaient une étude sur le vécu des inégalités par les écoliers réalisée à la fois dans des établissements prioritaires et des établissements de centre-ville. L’essentiel des conclusions de cette enquête se trouve résumé dans un article du journal Le Monde. Les chiffres communiqués par l’AFEV pointent du doigt un « capital culturel » très inégal selon les familles. Les enfants des quartiers prioritaires disent moins lire, le soir, avant de s’endormir (47 % contre 77 % des enfants de quartiers favorisés). Ils pratiquent moins souvent une activité artistique (26 % contre 55 %) ou sportive (52 % contre 79 %). Vont moins au musée en famille (35 % contre 76 %), ou voir un spectacle (59 % contre 81 %). Ils partent moins durant les petites vacances (37 % contre 73 %). « Ces écarts sont particulièrement importants dans la mesure où ils impactent nécessairement la trajectoire scolaire des enfants et leurs capacités à comprendre et acquérir les savoirs scolaires », rappelle l’AFEV. Comme le dit un article paru dans Slate.fr : “La réussite à l’école ne dépend pas que de l’école ” mais aussi de facteurs économiques et sociaux.
Mais je voudrais insister dans ce bloc notes sur l’interprétation qui peut être fait de ce constat. En effet, il est tentant d’en déduire que la seule solution est donc dans l’ “attente” de la fin des inégalités pour se dispenser de réformer l'école. Or l’école produit aussi ses propres inégalités. Dans un livre datant de 2010, Les sociétés et leur école François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Veretout montraient que plus l’école est inégale et plus injuste est la société. Mais ils démontraient aussi que le lien n’est pas aussi simple et qu’une école injuste peut exister dans une société égalitaire et inversement. Ils soulignaient qu’ “on peut donc militer pour une école plus compréhensive et plus accueillante sans penser pour autant que cette école changera le visage de la société. À l’opposé, il n’y a pas à attendre que la société devienne meilleure pour améliorer l’école.”. Pour la bande de fous qui s'est donné pour slogan depuis des années “changer l'école pour changer la société, changer la société pour changer l'école", l’un ne va pas sans l’autre.
En complément de la journée du refus de l’échec scolaire (JRES), on pourra lire la tribune parue jeudi dans Libération. Signée de Christophe Paris (directeur de l'AFEV), Taddei François (grand témoin de cette JRS) et Emmanuel Davidenkoff qui a animé cette manifestation, elle a pour titre (excellent) : “Les enfants de pauvres sont-ils tous des fainéants ?”. A cette question provocatrice, il répondent immédiatement : “Si oui, alors ils n’ont que ce qu’ils méritent. Sinon, il est scandaleux et injuste qu’ils soient les premières victimes de la production d’échec scolaire massif de notre système éducatif.” Et ils détaillent dans la suite de leur tribune, les pistes pour réformer le système.
Je voudrais revenir à la question posée. Car celle-ci n’est pas une question si incongrue tant elle reflète des positions déjà entendues dans les salles des profs. Combien de fois n’entend t-on pas dire dans cet “entre-soi” ou même en conseil de classe que tel élève n’est pas courageux, qu’il ne travaille pas assez, qu’il n’a pas de méthodes, etc. Bien sûr, c’est possible. Mais la tendance est forte de “naturaliser” la difficulté scolaire et de considérer que les difficultés sont seulement dues à l’individu, à ses qualités supposées (“il n’est pas doué”) ou à son travail. Et ainsi on néglige ou on nie le poids des déterminismes sociaux et des conditions de vie. Deux arguments: il est plus facile de travailler quand on a un lieu à soi pour le faire que quand c’est sur un coin de la table du salon après s’être occupé de tous ses frères et sœurs... Et il est plus facile de réussir quand on sait précisément ce qu’on attend de vous et que l’évaluation est au service des apprentissages (et que ceux ci sont les plus explicites possibles). En tout cas, un peu plus de connaissance sociologique et réflexion pédagogique ne seraient pas de trop dans la formation des enseignants...

Curriculaire
C’est donc Michel Lussault, géographe, professeur à l’ENS de Lyon et directeur de l’Institut Français de l’Éducation (IFÉ) qui a été nommé par la ministre de l’Éducation Nationale à la tête du Conseil Supérieur des programmes lors d’une séance d’installation le 25 septembre.
Vous le savez, je respecterai scrupuleusement votre indépendance. Mais nos responsabilités sont liées. C’est à moi, en tant que ministre, qu’il revient d’organiser la consultation des enseignants sur vos productions, et d’arrêter le texte des programmes. C’est à l’IGEN qu’il revient d’apporter son expérience, son expertise et sa réflexion aux groupes d’experts travaillant pour votre Conseil. C’est à la DGESCO qu’il revient de produire, conformément à la logique curriculaire à laquelle je suis attachée et à votre Charte des programmes, les ressources pédagogiques à destination des enseignants, qui sont indispensables pour la mise en œuvre concrète des programmes dans les classes. Avançons tous, côte à côte, au même rythme, et dans la même direction. C’est la réussite de nos enfants qui en dépend. ” Cette citation extraite du discours de Najat Vallaud Belkacem a le mérite de tracer assez clairement les périmètres respectifs des uns et des autres. Mais, de fait, à la lecture de ce texte, on constate que le CSP voit ses prérogatives se réduire par rapport aux ambitions initiales de la loi de refondation. Celui-ci reste concentré sur les grands principes mais semble perdre la définition des programmes eux-mêmes et n’est pas directement prescripteur. De plus, alors que Vincent Peillon souhaitait sortir la question des programmes de la responsabilité du ministre on constate que c’est la ministre qui “arrête” (publie un arrêté) pour ces mêmes programmes.
Toutefois d’autres éléments du discours peuvent donner des éléments de satisfaction. En particulier la ministre évoque “ la logique curriculaire à laquelle je suis attachée ”. Si l’on s’en tient à cette logique, les programmes devraient alors être moins injonctifs et détaillés et le CSP devrait surtout se préoccuper d’indiquer comment les outils didactiques à utiliser et surtout comment les élèves seront évalués dans une logique de compétences.
La consultation sur le socle commun qui se met en place pour le collège et le primaire risque au contraire d’aller dans le sens d’un maintien de la structure disciplinaire . Les arbitrages qui seront faits ensuite seront cruciaux et nous diront si cette répartition des rôles et le travail mené jusque là nous entraineront vers le statu quo ou la nécessaire évolution. Mais le risque de l’immobilisme est grand...

Onfray
Le fils d'ouvrier agricole et de femme de ménage que je suis s'en est sorti grâce à une école qui n'existe plus. L'école d'aujourd'hui tue sur place les enfants de pauvres et sélectionne les enfants des classes favorisées qui monnaient dans la vie active non pas ce qu'ils ont appris à l'école, mais ce qu'ils ont appris chez eux. Lire ou relire Bourdieu plus que jamais d'actualité ...Si l'on justifie cela, alors il faut continuer et défendre cette école qui massacre tous les enfants de gueux, dont je fus. Sinon, il faut abolir cette usine à éjecter les enfants de pauvres hors du système. ”.
Le début de cet entretien avec Michel Onfray dans le Figaro ressemble à une sorte d'"oral de rattrapage" après ses propos sur France Inter le 12 septembre dernier. Un discours qui avait été jugé comme étant de la “philosophie de comptoir . On l’entendait déclarer notamment “ Et si, à l'école, au lieu de la théorie du genre et de la programmation informatique , on apprenait à lire, écrire, compter, penser ? ”.
Dans cet entretien pour le Figaro où il parle surtout de Sade (sujet de son nouveau livre), le philosophe reste dans une défense nostalgique et réductrice de l'"instruction" et des “fondamentaux" qui, quoi qu'il en dise, le rapproche de Finkielkraut. Il est difficile de remettre en question une École qui vous fait réussir... Et la vraie question pédagogique à laquelle il ne répond pas (pourtant il écrit sur “tout" !) c'est de savoir quelle pédagogie est la plus pertinente pour permettre aux “enfants de pauvres" (et pas seulement quelques uns) de réussir à l'École. Ce n’est pas dans une sorte d'“instructionnisme“ étroit qu’on y parviendra. Pour faire le lien avec la journée de l’échec scolaire et la réflexion sur les programmes, c’est plutôt en allant vers une pédagogie qui ne soit pas seulement celle des héritiers (et de quelques “rescapés”) et de l'implicite, et qui fasse sens pour les élèves....

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

samedi, septembre 20, 2014

Bloc Notes de la semaine du 15 au 21 septembre 2014



- Méthodes – Parents – Droit de suite – Illettrées - Tunnel -



Retour sur plusieurs polémiques dans ce bloc notes. D’abord celle sur les méthodes de lecture ravivée par un reportage du JT de France 2 lundi 15 septembre. Et aussi celle suscitée par les propos du ministre de l’Économie sur des ouvrières supposées “illettrées”. Cela a aura eu le mérite de remettre au premier plan cette question et d’interroger aussi sur la construction et la formation des élites. Nous nous intéresserons aussi à la place des parents après la tenue du premier “café des parents” organisé par Najat Vallaud Belkacem. Et on fera aussi un peu d’éducation aux médias à travers un fait divers récent.



Problème de méthodes
Presque aussi fort que le retour d’un ancien président, nous avons eu droit au début de la semaine au retour de la querelle sur les méthodes de lecture qu’on croyait enfin enterrée...
Lundi 15 septembre, 20h20, journal de France 2, le présentateur annonce le reportage suivant : “Le dossier de cette édition. Quelle méthode pour apprendre à lire à l'école ? C'est l'actualité en cette période de l'année. les scientifiques s'en mêlent. Et plus précisément les neuro-psychologues. ”. Et on nous affirme plus loin dans le reportage que “la science a tranché” dans le débat entre la méthode syllabique et la méthode globale dont on laisse entendre qu’elle est largement répandue chez les enseignants. Stanislas Dehaene, neuropsychologue et Jérôme Deauvieau, sociologue, interviennent tour à tour pour confirmer que “la science a tranché” ...
Au passage, on aura une pensée compatissante pour tous les enseignants de CP qui organisent des réunions avec les parents et qui vont se prendre des remarques sur les méthodes de lecture (en plus d’éventuelles questions sur une supposée “théorie du genre”...). Comment un reportage peut-il être non seulement aussi péremptoire mais s’appuyer en plus sur des informations biaisées et fausses ? Car quand on affirme que la plupart des enseignants utilisent des méthodes globales c’est évidemment faux et repose sur rien. On se pose des questions sur le sérieux et la rigueur des journalistes qui construisent des enquêtes sur de tels présupposés.
Il faut d’abord rappeler que le retour de ce débat se situe dans le prolongement de deux tribunes publiées à quelques jours d’intervalle à la fin de l’année 2013 dans Le Monde. D’abord le 22 décembre, c ‘était Stanislas Dehaene, déjà cité qui s’exprimait . Puis ensuite le 31 décembre, c’était au tour de Roland Goigoux de réagir à cette première expression . Pour le premier, “enseigner est une science” (c’était le titre de l’article). Et il convoquait déjà J. Deauvieau pour appuyer ses thèses sur les méthodes de lecture. Roland Goigoux, en réaction mettait en avant les “graves défauts méthodologiques” de cette enquête et rejetait la simplification caricaturale qui opposerait “globale” et ”syllabique” alors que les pratiques réelles des enseignants sont bien plus complexes. En relisant ces deux tribunes, on se rend compte que le reportage de France 2 est une reprise du premier. Pour que ce reportage mérite le terme d’enquête, il aurait fallu qu’elle s’appuie aussi sur le deuxième. C’est la journaliste qui a un problème de méthode...
Le reportage de France 2 a, en tout cas, suscité de l’émoi chez les enseignants et certaines réactions. La plus intéressante est celle de la spécialiste de la lecture Éveline Charmeux qui, sur son blog, titre son billet “A force de frôler le ridicule, on finit par tomber dedans.. Elle insiste sur le fait que selon elle “Déchiffrer des mots isolés est une activité d'identification ; ce n'est pas du tout une activité de lecture. ”. D’autres lectures peuvent aussi permettre de se faire une idée plus nuancée sur l’apport des neuro-sciences et le risque d’une “neuro-pédagogie”. C’est le cas d’un texte de Bernard Collot . Et pour aller plus loin encore, on pourra se reporter à la très bonne synthèse proposée dans le dossier de veille de l’IFÉ qui démonte aussi quelques “neuro-mythes”...

Parents
La ministre l’avait annoncé dans un entretien accordé au journal Le Monde comme une priorité dès le 1er septembre : “j’accorderai une importance toute particulière à rapprocher de l’école les parents qui n’en connaissent pas les codes, les arcanes, le langage, qui n’y mettent jamais les pieds, soit qu’ils n’ont jamais eu la chance d’y aller eux-mêmes, soit qu’ils n’en gardent pas un bon souvenir. Lutter contre cette défiance est l’une des clés de la réussite des élèves. Je veillerai donc à améliorer l’accueil des parents à l’école, comme nous allons le faire de façon systématique chaque matin dans les réseaux d’éducation prioritaire.
L’organisation d’un premier “café des parents” le 15 septembre dernier pour dialoguer directement avec onze parents (provenant du 15e et 18e arrondissement et de Seine St-Denis) semble donc le signe d'une volonté politique intéressante. Mais l'article du Monde qui en rend compte pointe aussi que cette “démocratie participative" et directe a aussi pour effet de contourner les corps intermédiaires et donc ici les fédérations de parents d'élèves. Alors que les élections des parents d’élèves sont dans un mois, la FCPE, principale fédération de parents trouve fort amer ce « café des parents » sans eux… « Najat Vallaud-Belkacem s'y prend avec les parents comme le patronat a fait pour faire sortir les syndicats de l'entreprise », a même déclaré Paul Raoult, son président.
Quoi qu’il en soit, il est essentiel que l’on parvienne à dépasser la méfiance réciproque qui s’est trop souvent installée entre les enseignants et les parents. Interrogé par le site VousNousIls pour un livre à paraitre sur ce sujet, (Communiquer avec les parents pour la réus­site des élèves", Retz) Benjamin Chemouny, résume bien les enjeux de cette alliance à construire : “Certains enseignants sont méfiants vis-à-vis des parents. En salle des profs, on entend en général deux reproches : soit les parents sont jugés démissionnaires car l'enseignant ne les voit guère ; soit ils sont considérés comme envahissants lorsqu'ils s'immiscent dans le travail des enseignants. Cette vision, un peu caricaturale, n'est pas constructive. En même temps, les tensions sont normales car enseignants et parents s'occupent, à tour de rôle, de l'éducation des enfants. Il faut néan­moins renouer le dialogue et mener un important travail d'informations. Plusieurs études montrent que lorsqu'il y a un partenariat avec les familles, les résul­tats des élèves sont meilleurs. Dans les quartiers populaires, contrairement à certaines idées reçues, les familles qui n'ont pas — ou peu — été à l'école ont le désir de beaucoup s'investir. Problème : bien souvent, elles ne savent pas comment s'y prendre. Il faut leur expliquer les « codes » de l'école et le rôle de chacun. On favorise ainsi la réussite des enfants.

droit de suite
Avant d’aborder un autre point fort de la semaine avec le focus mis sur l’illettrisme par le ministre de l’économie, revenons sur un fait peut-être mineur mais qui illustre bien, me semble t-il, les limites du traitement médiatique.
Une adolescente de Perpignan a repris les cours jeudi dans son lycée après avoir été finalement autorisée à porter une casquette pour masquer une pelade, ce que la direction de l'établissement lui avait interdit lundi au nom du règlement intérieur. Les élèves s’étaient mobilisés durant la semaine pour que leur camarade puisse assister aux cours et l’affaire a été médiatisée par plusieurs articles dans la presse locale d’abord et nationale ensuite.
À la lecture de ce qui précède, on se dit que l’affaire est simple. On a d’un côté une “méchante” direction qui applique un règlement imbécile et a une lecture étroite de la loi sur les signes religieux et de l’autre une élève en souffrance et qu’on empêche de travailler.
Sauf que lorsqu’on creuse un peu et qu’on exerce un “droit de suite” pour vérifier les faits, on s’aperçoit que les choses ne sont pas toujours aussi simples que cela. D’après nos informations, il semblerait qu’il n’ait jamais été question de signes religieux. La direction a envoyé un courrier à la mère et à l'élève comportant plusieurs propositions rejetées en bloc par la famille. La réaction portait sur le choix de la caquette portée lors de cet incident. il avait juste été demandé qu'elle soit moins "diamantée" et si possible sans logo (discrète...). La discrétion à laquelle appelle la mère aujourd’hui se trouve un peu contredite quand on constate que c’est elle qui a appelé la presse locale. Et on aboutit ainsi à une situation paradoxale où une jeune fille qui ne veut pas montrer sa pelade se retrouve présentée tête nue pendant plus d'une heure aux journalistes.
Toutes proportions gardées et sans vouloir se poser en donneur de leçons, on se trouve là aussi, tout comme pour la lecture, devant une difficulté journalistique à confronter les positions et à la vérification des sources.

Illettrées ?
Une personne illettrée a déjà reçu un apprentissage de la lecture mais n'en a pas acquis une maîtrise suffisante pour être autonome, selon les définitions de l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI). . C'est l'association caritative ATD Quart-monde qui conçoit le terme « illettrisme » pour que les Français pauvres aux compétences limitées en lecture et en écriture n'aient pas le sentiment qu'on les compare aux travailleurs immigrés qualifiés d'analphabètes. L’analphabetisme étant la situation de quelqu’un qui n’a jamais été exposé à l’apprentissage de la lecture. On retrouve ces informations et d’autres encore dans un article du Monde paru le 18 septembre.
Pourquoi ce retour sur ce thème aujourd’hui alors que l’illettrisme fut “grande cause nationale” en 2013. On le doit aux propos du nouveau ministre de l’économie, Emmanuel Macron au micro d'Europe 1 mercredi 17 septembre, évoquant les « illettrées » de l'abattoir Gad à Lampaul-Guimiliau dans le Finistère. En prenant l'exemple de ces salariées, “une majorité de femmes” “pour beaucoup illettrées” et à qui on ne peut pas demander “d'aller travailler à 50 ou 60 kilomètres” faute de permis de conduire, le ministre souhaitait expliquer les choix politiques du gouvernement confronté au chômage de masse : pas “des grandes réformes” mais des “petits déverrouillages”. Les réactions ont été très vives. D’abord dans l’entreprise citée mais plus largement dans les réseaux sociaux où ses propos ont été jugés insultants. Dès l’après-midi à l’assemblée Emmanuel Macron a présenté ses excuses les plus plates aux salariées qu’il aurait pu blesser.
Dans un bloc-notes consacré à l’éducation, il ne nous appartient pas d’aller très loin sur l’analyse politique de ces propos. Il y a en effet deux dimensions : la communication (pas uniquement médiatique) ; la réalité de la situation. Qu'un certain nombre de salariées de cette entreprise soit dans une situation qu'on peut qualifier d'illettrisme c'est possible . Et que cela soit un réel handicap pour toute reconversion ne peut être négligé. Et il nous faut réfléchir sur la réalité de l’illettrisme en France, ce que nous ferons plus bas. Mais le problème ici est aussi communicationnel. Faut-il dire haut et fort aux gens qu'ils sont illettrés dès lors que ce terme, qu'on le veuille ou non, est connoté et péjoratif ? Est-ce que le dire publiquement va permettre de résoudre le problème plus facilement ? Le problème de M. Macron est qu'il vient de comprendre que les paroles appartiennent à ceux qui les reçoivent...
Un des effets collatéraux de cette polémique politique est que cela a redonné un coup de projecteur bien utile sur cette situation. Une affiche de la fondation des Apprentis d’Auteuil a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. Sur fond rouge, on peut y lire “L’illettrrisme n’est pas une insulte. L’illettrisme concerne 2,5 M de personnes en France. Il existe des solutions. Ayons le courage de les mettre en œuvre. ”. Dans le même sens que cette affiche, on peut classer la réaction de Marie-Thérèse Geffroy, présidente de l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme dans L’Express : “Pour combattre le problème, il faut accepter de le nommer. ”.
Comme souvent à l’ère de l’information instantanée, on va aller solliciter assez vite quelques experts. C’est ainsi que Le Nouvel Obs sollicite l'avis d'Alain Bentolila qui avant de se transformer en déclinologue de l’éducation dans son dernier livre a travaillé sur cette question Un extrait de cette interview fait même écho au sujet précédent sur la lecture “Ces propos ne sont ni politiquement ni socialement incorrectes. Macron aurait dû s'expliquer plutôt que s'excuser. L'illettrisme enferme ceux qui en sont victime dans un "mutisme social", parler d'eux est au contraire un bon moyen de sensibiliser le reste de la population. Le ministre n'a pas dit "cassez-vous les illettrés". Au contraire ! Il a mis au goût du jour un sujet important. [...] Les inégalités commencent avant l'entrée en maternelle. Arrêtons donc de blâmer les méthodes de lecture, la méthode globale n'est pas moins bonne que la méthode syllabique. Avant même le premier jour d'école, il existe un rapport de 1 à 6 entre les élèves en ce qui concerne leurs connaissances du français. Certains connaissent à peine 200 mots, d'autres plus de 2.000. Les premiers traîneront toute leur vie cette lacune comme un boulet. L'origine du problème, c'est le milieu familial : les familles qui ne parlent pas ou mal le français, l'entourage n'a pas la force de reprendre l'enfant ou de l'accompagner dans la conquête de la langue... L'école peut alors aider. Il faut qu'elle valorise une utilisation fonctionnelle de la lecture. Pour les plus de 15 ans, ce sont les associations qui luttent contre l'illettrisme qui peuvent agir. Ce n'est pas parce que certaines n'ont pas de résultats probants qu'il faut arrêter de les subventionner. Monsieur Macron, allez-y ! Soyez exigeant mais ne coupez pas les ressources aux associations. Il faut mettre le paquet et avoir de grandes attentes.
Autre expert interrogé, cette fois-ci, par Les Inrocks, Bernard Lahire. . Le sociologue a travaillé aussi sur cette question mais son propos se situe tout autant sur le terrain de la critique politique des propos d’Emmanuel Macron qu’il qualifie de “ mépris de classe” : Pour l’auteur de “L’invention de l’illettrisme” (La Découverte 2005) celui-ci “ [...] est une catégorie floue qui tourne très rapidement au stigmate. Il y a une mise à distance d’une catégorie de la population. Alors que le problème de ces ouvrières est d’avoir un emploi et de le garder, Emmanuel Macron rajoute une couche stigmatisante en évoquant leur présupposé illettrisme. La première des choses à dire est qu’il n’y a pas de travail car plus d’emploi. En France, on a un traitement pédagogique du chômage : on met les gens en formation et on se rend compte qu’ils ont des difficultés à écrire et à lire. Puis on finit par dire que c’est le problème. Tout énarque qu’ils sont, ils pensent à l’envers : les gens ne sont pas au chômage parce qu’ils ont des problèmes de lecture ou d’orthographe, mais parce qu’il n’y a pas d’emploi. ” Et il ajoute : “On a inversé la causalité. Le moment où l’on a commencé à observer des gens qui avaient des problèmes à l’écrit – une cause d’échec scolaire – correspond au moment d’apparition du chômage ”. Même si on peut avoir énormément de respect pour le travail de ce sociologue, on peut cependant aller au delà de la déconstruction du concept qu’il propose pour revenir à la réalité de l’emploi aujourd’hui. Si les gens ont "intériorisé le lien entre diplôme et emploi" comme dit Lahire, c'est peut-être tout simplement parce que, qu'on le veuille ou non c'est la réalité du travail. Sans que cela ait forcément à voir avec la qualification propre au poste proposé, le diplôme apparait aujourd'hui comme un facteur de tri et de sélection des demandes d'emploi. Et par ailleurs, les emplois les moins qualifiés et ne nécessitant aucune qualification tendent à disparaitre face à la mondialisation (même si cela peut s’inverser avec la hausse des coûts de délocalisation). Et ces deux phénomènes rendent encore plus difficile la situation des personnes non ou faiblement qualifiés et/ou souffrant de handicaps sociaux.
Pour finir à propos de l'illettrisme, et pour incarner ce concept on peut aussi (ré)écouter cette très bonne émission pleine de sensibilité d''Edouard Zambeaux sur France Inter en 2013 où il donne la parole à Suzanne, 50 ans.

Le tunnel
Les propos et la personnalité d’Emmanuel Macron ont amené aussi à des réflexions sur le recrutement et la formation des élites. C’est un article de Patrick Fauconnier dans Le Nouvel Obs qui va le plus loin dans ce sens.
Il n’y a rien de pire que d’entendre des gens très intelligents s’exprimer de façon bête et blessante pour les autres. La grosse bourde prononcée par le nouveau ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, attribuant, sur Europe 1, les difficultés de salariés de l’entreprise Gad au fait qu’ils seraient "illettrés", nous rappelle le tragique déficit de nos élites en matière d’intelligence émotionnelle, cette forme d’intelligence faite de capacité d’empathie et d’ouverture aux autres, par la prise en compte des sentiments. ” écrit le journaliste. Et il ajoute “Nous ne disons pas que Macron, fils de médecins hospitaliers d’Amiens - et donc pas né avec une cuiller d’argent dans la bouche à Neuilly - en est dépourvu. Mais nous craignons fortement que la froide formation technicienne qu’il a reçue à l’ENA ait bridé cette partie de son intelligence. A partir de ce constat, Patrick Fauconnier fait référence à Michel Crozier et à d'autres essais sur les classes dirigeantes pour appeler à une réforme profonde des élites et de leur formation.
 Les extraits des travaux de Crozier cités dans l'article sont d'une grande actualité !
Cela n’est pas sans lien avec un billet de l’ancienne ministre Michèle Delaunay, publié sur son blog la semaine dernière et qui a, depuis, beaucoup tourné sur les réseaux sociaux. Intitulé Le tunnel ou comment faire carrière sans mettre un pied dans la vraie vie ce texte questionne ceux qui ...“ ont fait sciences-po, passé ou non un concours de l’administration, regardé autour d’eux… Et finalement trouvé un poste d’attaché parlementaire ou un job dans une collectivité et, pour les plus chanceux ou les plus habiles, dans un « Cabinet ».” Ils sont, selon elle dans le “tunnel” et même si certains “ viennent d’un « milieu modeste » (expression détestable mais que ceux qui sont devenus immodestes utilisent souvent). Ils ont réellement fait effort, passé des concours : ils resteront plus longtemps porteurs sains et pour quelques rares n’auront pas, ou très peu, de signes de la maladie. ” Mais ce virus, c’est celui du métier politique qui éloigne trop souvent de la réalité au lieu d’en rapprocher. Un texte qui donne à réfléchir sur la construction des élites et interroge aussi l’École et la manière dont celle-ci contribue ou non à la mobilité sociale.
Pour finir, je cours le risque de l’immodestie en me livrant à l’autopromotion d’un petit texte que j’ai écrit intitulé “ imposteur ” et qui peut rentrer en résonnance avec l’article de Fauconnier et la tribune de Michèle Delaunay. A débattre !

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

mercredi, septembre 10, 2014

Imposteur ?



En ce moment circule sur Facebook, une "chaîne" où on demande de citer les livres qui vous ont le plus marqué. Après les références classiques et convenues que j'évoquerais comme tout le monde, il y a un livre atypique qui m'a beaucoup marqué et que je voudrais citer. 
"Guêpe" de Erick Franck Russell est un livre de science fiction, lu il y a très longtemps, qui a pour héros un humain biologiquement transformé pour devenir un espion activiste auprès d'un peuple qui ressemble à des insectes. Le propos du livre est essentiellement psychologique puisqu'il décrit la tension que ressent ce personnage isolé pour ne pas se faire démasquer alors que tous ces êtres sont si différents de lui... 
C'est un imposteur. Et toute la difficulté est de ne pas se trahir, d'observer tous ceux qui l'entourent pour les imiter et faire illusion. Je suis moi aussi un "imposteur" et c'est sûrement pour cela que ce petit livre m'a autant frappé. 
Encore aujourd'hui, je me dis qu'un jour on va finalement me démasquer et s'apercevoir que je ne suis pas celui que l'on croit... 
Cela est particulièrement vif dans certains circonstances. Lorsque je me retrouve, fils d'ouvrier venant d'un milieu populaire, dans un groupe ou dans une assemblée très différente du milieu social dont je suis issu. Pourtant, j’ai obtenu un certain nombre de diplômes, j'ai accepté de devenir président d'une association où il y a une fonction de représentation. Je vais dans des cérémonies, je participe à des colloques, j'anime des tables rondes, je parle dans les médias et je dois sans cesse lutter contre une timidité et une éducation qui m'a appris qu'il ne fallait pas "se faire remarquer". Mais, plus encore, je dois surmonter ce sentiment d'imposture qui ne m'a jamais quitté depuis toutes ces années.

Ce mercredi soir, j'étais invité à la remise de la légion d'honneur de Jean-Paul Delahaye par l'ancien ministre de l'éducation Vincent Peillon. Le grand salon de la Sorbonne était plein de ces gens "importants" et sûrs d'eux qui peuplent nos institutions et les sphères dirigeantes. 
J’essaie d’évoluer dans ce “tout petit monde“. Je serre des mains, j’échange quelques mots, j’essaie de nouer quelques contacts. Je pense faire illusion. J’ai appris, j’ai observé. J’ai quelques notions de sociologie (puisque je l’enseigne !) et je sais que cela s’appelle de la “socialisation secondaire”. Même si j’y entends “imposture”...
Mais alors, pourquoi s’imposer une telle tension ? D’abord parce que c’est un défi et aussi un sentiment de revanche sociale. Et c’est en soi un moteur important de mon action. 
Mais aussi parce que, en tant que militant puisque c’est ainsi que je me définis avant tout, ces moments sont utiles à la cause que je défends. Je peux faire avancer des idées, comprendre ainsi certains enjeux. Et cette cause c’est le produit de ma propre histoire : faire en sorte que l’École puisse lutter contre les injustices sociales, qu’elle fasse sens pour ceux qui sont issus de milieux populaires et défavorisés, qu’elle leur permette de réussir contre les déterminismes et les destins tout tracés. Que l’école ne soit pas seulement le lieu de la méritocratie mais aussi l’expression d’une réelle démocratie qui ne laisse pas des “vaincus” sur le bord de la route. 
Malgré les dorures et la majesté du grand salon de la Sorbonne, malgré tous ces messieurs en cravate et costumes, ces enjeux me sont apparus très clairs durant cette soirée. Car la personne que l’on célébrait était Jean-Paul Delahaye. Dans ce genre de cérémonie, on retrace évidemment la “carrière” de la personne. Et je me suis dit que lui aussi ressentait peut-être encore quelquefois ce syndrome de l’imposteur qui à la fois angoisse mais donne aussi la rage d’avancer. 
 Issu d’une famille très modeste de Picardie, il intègre l’école normale à l’issue du collège, instituteur puis PEGC, puis professeur à l’École Normale, directeur, IEN, Inspecteur d’académie, Docteur, conseiller de ministre puis directeur général de l’enseignement scolaire. Le parcours brillant d’un parfait exemple de la méritocratie et de l’“ascenseur social”. Mais celui-ci rappelle que pour lui, ce ne fut pas un ascenseur l’amenant très vite au sommet mais plutôt un escalier aux marches quelques fois très dures à franchir. Et surtout il rappelle que tout son engagement est au service d’une cause : celle de la lutte contre les inégalités. Il dit sa fierté d’avoir mis en avant dans ses différentes missions la nécessité de donner plus à ceux qui ont moins, d’agir pour que les enfants de pauvres deviennent une priorité. Il dit aussi son souci constant de construire une école inclusive et qui ne méprise pas les classes populaires, une école qui lutte contre l’échec au lieu d’en fabriquer . Et il ajoute "Est-ce qu'un parcours comme le mien est encore possible aujourd'hui ? Poser la question est déjà malheureusement une forme de réponse...
Merci à Jean-Paul Delahaye de nous avoir rappelé le chemin au terme d’une carrière exemplaire et de m’avoir donné l’envie et même le courage d’écrire ce texte. Pour cette cause là, il ne peut pas y avoir d’imposture... 

 Philippe Watrelot 
Le 10 septembre 2014


Ajout : Jean-Paul Delahaye avait été chargé par B. Hamon d'une mission sur la grande pauvreté et la réussite scolaire. Cette mission vient d'être confirmée par Najat Vallaud-Belkacem.


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samedi, septembre 06, 2014

Bloc Notes de la semaine du 1er au 7 septembre 2014





- Cartables - Cadenas - Lectures – tenez bon ! - .



Deuxième bloc notes de l’année scolaire 2014-2015. Évidemment, il est assez long car la rentrée est un des rares moments où la presse parle de l’École. Et, cette année, en dehors du point sur la politique menée par la ministre, il y a encore plus d’articles puisque les rythmes continuent de faire parler d’eux avec les maires qui cadenassent les grilles des écoles. Mais verrou va t-on ? On évoquera aussi les lectures intéressantes de cette rentrée et pour finir les attaques contre la ministre de l’Éducation



Cartable
Dans les médias, la rentrée est ce qu’on appelle un marronnier. Un évènement récurrent qui donne lieu à des articles tout aussi semblables d’une année sur l’autre. Et puis, après on passe à autre chose... Cela s’est vérifiée encore une fois. La journée de lundi était pleine d’articles sur l’École, le flux s’est ralenti mardi et dès mercredi l’actualité éducative a retrouvé son rythme de croisière avec un nombre d’articles limité y compris sur la question des rythmes.
On a donc trouvé les inévitables articles qui alignent les chiffres sur le nombre d’enseignants mobilisés (841 000) pour accueillir un nombre encore plus important d’élèves (13 millions) dans 48 000 écoles, 8 000 collèges et lycées, avec 64 milliards d'euros de budget. Tout aussi inévitables sont les déclarations syndicales où on se dit “inquiet” et celles où on déclare attendre une ligne politique claire. On notera aussi l’abus de la métaphore scolaire dans les titres de la presse. On parle de la “bonne élève” du gouvernement et on lui décerne déjà des notes ou des appréciations. On essaie de décrire les dossiers qui sont dans son cartable...
Quels sont-ils ? Selon le JDD.fr il y a quatre inconnues pour (filons la métaphore scolaire...) l’équation Najat Vallaud Belkacem  : Légitimité (de la ministre), rythme scolaire, refondation, confiance des enseignants. Pour le Nouvel Obs, on parle de 3 bombes à retardement et le journaliste prévient : “Attendez-vous à entendre la droite vociférer sur quelques dossiers "idéologiques" à l’école. ” Ces trois “bombes” seraient : l’égalité filles/garçons (qui n’est pas enterrée), l’évaluation avec la mise en place d’une conférence nationale sur le sujet et le redoublement dont Le Conseil national d’évaluation des systèmes scolaires (Cnesco), souhaite faire le sujet d’une conférence de consensus. Libération évoque dans un dossier de plusieurs pages également la question du recrutement des enseignants. On pourrait rajouter à cette liste, la question des programmes et du socle commun et la poursuite de la rénovation de l'éducation prioritaire qui ne sont pas des sujets simples.
La ministre qui est en train de constituer son cabinet en reprenant plus ou moins les mêmes conseillers a donc du pain sur la planche. Elle a déjà détaillé ce programme d’action avec la conférence de presse de rentrée et les nombreuses interviews auxquelles elle a été conviée.
On retiendra pour notre part, cette partie de l'entretien accordé au journal Le Monde où elle évoque ce qui lui tient le plus à coeur : “j'accorderai une importance toute particulière à rapprocher de l'école les parents qui n'en connaissent pas les codes, les arcanes, le langage, qui n'y mettent jamais les pieds, soit qu'ils n'ont jamais eu la chance d'y aller eux-mêmes, soit qu'ils n'en gardent pas un bon souvenir. Lutter contre cette défiance est l'une des clés de la réussite des élèves. Je veillerai donc à améliorer l'accueil des parents à l'école, comme nous allons le faire de façon systématique chaque matin dans les réseaux d'éducation prioritaire.
Lors d’un déplacement à Clichy-sous-Bois le Président de la République a également annoncé le lancement d'un plan pour le numérique à l'école. « L’école doit (...) faire en sorte que les élèves puissent être pleinement préparés aux besoins de l’économie, a déclaré le chef de l’Etat. La France doit être la meilleure dans le numérique pour avoir les meilleures entreprises ». Les élèves seront «formés au codage », a-t-il ajouté. Plusieurs commentateurs ironisent sur cette annonce. Ainsi Le Figaro titre : Hollande nous refait le coup du plan numérique et considère que ce qui est présenté existe déjà depuis 2012.
Toujours dans les annonces de la rentrée, Najat Vallaud-Belkacem a déclaré vouloir favoriser le rapprochement entre école et entreprise. Elle compte notamment faciliter l’accès à des stages pour les élèves des établissements professionnels. Elle a promis un «pôle de stages» et de périodes de formation en milieu professionnel dans chaque établissement ou réseau d’établissements «pour faire en sorte que les stages ne soient pas réservés à ceux qui ont le réseau, les moyens, la famille qui le leur permettent».Elle entend aussi donner «une impulsion nationale» au parcours individuel d’information, d’orientation et de découverte du monde économique et professionnel instauré par la loi sur l’école de juillet 2013.

Rythmes et cadenas
Bien sûr le thème qui a occupé l’essentiel de la presse consacrée à l’École durant cette semaine chargée c’est le dossier des rythmes scolaires. Najat Vallaud-Belkacem a du s’en emparer très vite face aux postures de “résistance” (avec des gros guillemets) de certains maires notamment dans l’Essonne qui ont cadenassé les grilles des écoles le mercredi matin. Ou même comme à Montgeron, changé les serrures dans la nuit. On pourra lire un florilège de leurs arguments dans Rue89
Face à cette opposition, la Ministre a fait plusieurs déclarations, toutes marquées par le sceau de la fermeté. “La loi s'appliquera partout et il n'y aura pas d'exception. Il relèvera des élus locaux que les choses se passent bien", a-t-elle affirmé dans le journal de TF1. Elle l’a redit lors de la conférence de presse de rentrée que nous évoquions plus haut. Les maires récalcitrants (parce que le coup des délais trop courts faut pas pousser...) risquent d’ailleurs des sanctions que détaillent plusieurs articles. . Tout comme pour les parents qui n’enverraient pas leurs enfants à l’École le mercredi
Mais la ministre a aussi à faire face à une opinion publique qui ne semble pas ou plus favorable à cette réforme. Selon un sondage de l’institut "CSA" pour "RTL" 60 % des Français désapprouveraient la réforme des rythmes scolaires.
Sur la construction de l’opinion, on pourra lire avec intérêt une tribune parue dans Rue89 où l’auteur estime que la question des rythmes scolaires est une construction des journalistes qui "font comme si un événement existait en soi, indépendamment de ce qu’ils en disent.". Et il ajoute “ Dans l’affaire des rythmes scolaires, le fait que des maires ne veuillent pas appliquer cette réforme est un fait qui aura l’importance que les journalistes veulent bien lui donner.
Pour poursuivre l’analyse, on peut extraire cette citation d’un article de Paul Quinio qui avait pour titre Les fadaises de Monsieur Gaudin mais qui va bien au delà du cas de Marseille. “A l’arrivée, même si encore une fois la réforme entre bien en vigueur, c’est un sentiment de gâchis qui domine. Gâchis notamment de voir l’opinion, mesurée dans les sondages, s’interroger sur les bienfaits d’une telle réforme. Un gouvernement de gauche, sur un tel sujet, n’avait aucune raison de perdre cette bataille. Il l’a perdue, avec la complicité de la partie la plus conservatrice du corps enseignant. Enfin, si cette réforme a autant fait parler d’elle, ce n’est pas pour son contenu stricto sensu, mais parce qu’elle charrie beaucoup des blocages de la société française. Blocage d’une école qui, à force d’être accusée à tort de tous les maux, se braque et se replie sur elle même alors qu’elle devrait faire l’inverse. Blocage aussi des institutions : d’une certaine manière, la réforme des rythmes a été prise en otage entre sa philosophie décentralisatrice et l’ADN jacobin qui continue de prédominer dès que l’on parle d’école. Un vrai cas… d’école que cette réforme !
Pour conclure sur ce point par une note pédagogique, je souhaite bien du plaisir aux enseignants de ces villes où on instrumentalise les enfants, non seulement pour supporter ces maires mais surtout pour expliquer ensuite à leurs élèves qu'il faut respecter la loi et les règlements... L'éducation civique, ça va pas être de la tarte...!

Lectures
Dans une semaine de marronnier avec un flot continu d’informations aussi vite oubliées que publiées, on trouve toujours, malgré tout des lectures intéressantes qui méritent qu’on s’y attarde.
A Gennevilliers, en région parisienne, le lycée Galilée vient de généraliser à toutes les classes de seconde un dispositif de lutte contre l'échec scolaire qui repose sur une nouvelle organisation des enseignements, de l'évaluation, de l'emploi du temps et, dans une moindre mesure, de la vie scolaire. Un reportage très complet sur ce dispositif est à écouter sur le site de France Culture 
L’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a publiée une étude consacrée au retard scolaire des élèves de 6e, mardi 2 septembre. Il ressort de cette étude que les garçons sont plus souvent en retard que les filles (13,6 % contre 11 %), que les écarts sont nettement marqués chez les élèves de nationalité étrangère (un tiers sont concernés) et près de six fois plus élevés chez les élèves des milieux défavorisés (20,5 %) que chez ceux des milieux favorisés (3,6 %). Le journal La Croix note que les jeunes résidant en ZUS (zones urbaines sensibles) sont près de deux fois plus en retard scolaire que les autres (21,7 % contre 11,6 %). Un décalage constaté déjà dans le primaire, entre enfants de CM2 du réseau dit de « l’éducation prioritaire » et ceux du réseau présenté comme normal. Sur le plan géographique, les taux de retard les plus importants s’observent dans le Nord, particulièrement dans l’académie de Lille (14,8 % d’élèves), et dans les académies de l’arc méditerranéen, à l’exception de celle de Nice. On pourra compléter la lecture avec les nombreuses cartes proposées par Alternatives Économiques 
Jean-Michel Blanquer est ancien Dgesco, ancien Recteur, il publie un livre “l'école de la vie" (Odile Jacob) où il dresse un constat assez noir de la situation actuelle du système éducatif et fait quelques propositions. Certaines sont intéressantes, mais il a aussi quelques obsessions qui plombent un peu son propos : le rôle (négatif) des syndicats enseignants, les “fondamentaux", les neurosciences,... Il donne une interview dans L’Express pour présenter son livre. 
François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils ont eux aussi publié un livre à l’occasion de la rentrée (si vous voulez publier un livre sur l’Ècole oubliez les autres périodes...). L’un ou l’autre ou les deux ont donné des interviews dans Libération ou bien encore l’Express. Ils y développent l’idée que la rentrée est aujourd’hui un rituel dépassé tout comme d’ailleurs la forme scolaire elle même à l’heure des nouvelles technologies et de l’accès permanent à l’information.
Allez, pour finir cette avalanche de lecture (mais c'est pas tous les jours la rentrée...), voici le bouquet final avec cette magistrale analyse de Luc Cédelle (sur son blog) où il met en évidence les différents temps de l'éducation : le temps de l'institution, celui de la politique et celui de la communication. A lire absolument !


Tenez bon, Mme la Ministre !
Il y a des semaines où on a moins envie de commenter l’actualité éducative que d’autres. Mais est-ce encore de l’actualité éducative d’ailleurs ? Faut-il parler des couvertures ignobles de Minute et de Valeurs actuelles consacrée à Najat Vallaud-Belkacem ? Est-ce utile ou contre-productif ?
Celle de Minute avec une photographie de la ministre est titrée “Une Marocaine musulmane à l’Éducation nationale : la provocation Vallaud-Belkacem”. L’autre, celle de Valeurs Actuelles présente une image en contre-plongée où Najat Vallaud-Belkacem n’est pas en valeur (ce qui est rare !) et est titrée “L’ayatollah, enquête sur la ministre de la Rééducation Nationale“. Beaucoup ont dénoncé ces deux couvertures abjectes et les attaques sur les origines dont Najat Vallaud Belkacem est l’objet. Il n’y a rien de plus à dire que notre dégoût d’éducateurs de constater que ces valeurs qu’on aimerait oublier sont malheureusement encore actuelles...
La ministre n’a pas répondu ou très peu à la diffusion de ces images. On l’a entendu citer Pierre Desproges qui disait qu’avec Minute on avait toute l’œuvre de Sartre : à la fois la Nausée et les Mains sales... Elle a évoqué aussi dans une émission de télévision les messages de soutien qui lui parvenaient. 
Pour Louise Tourret dans Slate, Najat Vallaud Belkacem a raison de ne pas répondre aux attaques. Après avoir rappelé que la femme politique n’a jamais parlé de sa famille et de ses enfants, la journaliste ajoute “Est-ce parce qu’elle sait, consciemment ou inconsciemment, qu’elle doit, devra, se protéger? Et échapper à ce à quoi les racistes, les sexistes et les fachos de tous poils ne cesseront de la renvoyer: devoir se justifier d’être qui elle est. Pour le moment, alors que son visage est à la une de nombreux titres, et pas que d’extrême droite, et alors qu’elle est chargée de dossiers qu’il faut résoudre à court terme (les rythmes) et de réformes qu’il faudrait mener à moyen et long terme (l’éducation prioritaire, le recrutement des enseignants), ce silence semble être la meilleure des réponses.
On peut cependant ajouter que la ministre de l’Éducation progresse spectaculairement dans les sondages d’opinion y compris chez l’électorat de droite. En un mois, elle est grimpée de la neuvième à la seconde place de ce classement. Elle devient ainsi la personnalité de gauche préférée des Français. Toutefois, elle reste derrière Martine Aubry dans le coeur des sympathisants de gauche, mais elle opère une percée inédite... dans l'électorat de droite. Peut-être le signe que cet électorat ne se retrouve pas dans les outrances de certains de ses dirigeants. 
Pour clore ce chapitre sur la personnalité de la Ministre on pourra aller lire le Courrier Picard qui rappelle que la nouvelle ministre de l’Éducation Nationale est arrivée à l’âge de quatre ans dans les quartiers nord d’Amiens. Le Courrier Picard est donc allé interroger des enseignants qui ont suivi la scolarité de Najat Vallaud-Belkacem. Au lycée Delambre, dans le quartier Marivaux, elle ne rappelle que de bons souvenirs à sa professeur de Lettres. « Elle était très discrète, observatrice, assidue. Elle ne faisait jamais de vagues. Elle arborait déjà ce sourire qu’on lui connaît aujourd’hui. Elle travaillait tout à fond. L’élève rêvée en fait », se rappelle l’enseignante, qui ajoute que le nom de Belkacem se conjugue au féminin pluriel puisque les trois sœurs qui se sont succédé, ont toutes eu des parcours exemplaires dans l’établissement. Elle évoque aussi le rôle majeur de la mère de famille toujours très attentive aux études. Laissons la conclusion de ce Bloc Notes à l’animateur du centre culturel : « Quand on parle de Najat aux jeunes filles du quartier, on voit des yeux qui pétillent. Pour parler de réussite de l’école publique, on ne pouvait rêver de meilleur ministre de l’Éducation nationale » 

Lundi c’est le retour de tous nos chroniqueurs et dessinateurs pour une nouvelle année scolaire, à votre service, de lecture et de commentaires de la presse.
Bonne Lecture... 



Philippe Watrelot

jeudi, septembre 04, 2014

Formation des enseignants : où en est-on ?



J’ai déjà écrit de nombreux articles sur le sujet de la formation et dans le cadre de mon action militante au CRAP-Cahiers Pédagogiques, j’ai participé aux débats de la concertation de la refondation à l’été 2012 sur ce sujet et à plusieurs tables rondes depuis. Par ailleurs, je suis depuis neuf ans, formateur en temps partagé à l’ESPÉ de Paris où j’assure des formations disciplinaires (en SES) et transversales. C’est sûrement pour toutes ces raisons que j’ai été invité mercredi 3 septembre à France Culture dans la nouvelle formule de l’émission Rue des Écoles qui intègre dorénavant une partie sur l’enseignement supérieur.
Je vais essayer dans ce texte d’être meilleur à l’écrit qu’à l’oral. On peut donc considérer ce texte comme une session de rattrapage... !


30 bébés très différents
Les ESPÉ se sont mis en place progressivement et tardivement durant l’année 2013. Avant même le vote de la loi dite de « refondation », les ministères de l’éducation nationale et (surtout) de l’enseignement supérieur ont structuré ce qui devait s’appeler dorénavant les Écoles supérieures du Professorat et de l’Éducation. On présente souvent les ESPÉ comme les successeurs des IUFM. C’est vrai dans la mesure où cette structure en a pris la suite mais elle diffère sur bien des points. Ce sont des parties intégrantes des universités sans grande autonomie et la formation est structurée au sein de Masters appelés MEEF (pour Métiers de l’Enseignement, de l’Education et de la Formation). Aujourd’hui le concours de recrutement est placé en fin de M1 et nous verrons plus loin que cet arbitrage conditionne bien des éléments de la formation et n’est pas sans poser des problèmes.
Il y a autant d’ESPÉ qu’il y a d’académies et autant de masters qu’il y a de concours disciplinaires pour le second degré. Si, l’an dernier, nous étions encore dans une année transitoire puisque seuls les M1 des master MEEF ont été ouverts et que les concours de recrutement rénovés n’ont eu leur première session qu’en juin dernier, cette année nous passons à la vitesse de croisière avec l’organisation des M2.
Faire le bilan est donc difficile.  Les ESPÉ n’ont qu’un an d’existence. Pour utiliser une métaphore facile, ce sont des gros bébés qui ne sont pas encore bien assurés sur leurs jambes et ont pour certains d’entre eux un peu de mal à marcher. Certains, en plus, naissent de parents qui ont du mal à s’entendre et où les relations sont tendues et complexes. Plus clairement, cela signifie que les ESPÉ supposent le travail en commun au sein d’une même agence des “ex-IUFM” et des universités qui fournissent les étudiants. Pas toujours facile surtout quand il y en a plusieurs (voire beaucoup comme à Paris). Le “choc de culture” a été quelquefois rude.
Mais pas partout... Car il faut souligner que les situations sont très diverses selon les régions. On trouve des académies où le travail en commun avait déjà été entamé dès 2010 et la “masterisation” qui avait conduit au rapprochement des IUFM et des universités. Des habitudes de travail ont été prises et le passage aux ESPÉ n’a fait que renforcer cette tendance. Dans d’autres académies en revanche on observe toujours des crispations et des querelles de territoires.
La diversité des situations est aussi dans la différence entre le premier degré et le second degré. Pour résumer peut-être un peu rapidement, on peut dire que dans le premier degré, l’expertise des “ex-IUFM” a pris le dessus dans la mesure où les universités avaient peu d’enjeux et de postes à préserver. Par contre dans le second degré, la formation est très variable selon les spécialités universitaires. Les anciennes “préparations au CAPES” des universités sont devenues les masters MEEF dans des constructions plus ou moins harmonieuses et efficaces.
On connait la tendance française à juger trop vite d’un dispositif avant même de lui laisser la chance d’arriver à maturité. Mais on connait aussi la tendance inverse (particulièrement forte dans l’administration !) qui consiste à interdire la critique au nom de la nécessité d’avancer. Je vais essayer de naviguer entre ces deux écueils. Je suis un acteur de cette formation et je ne ménage pas ma peine comme tous les personnels qui y travaillent pour que les ESPÉ réussissent et forment le plus efficacement possible les futurs enseignants. Mais je suis un acteur engagé qui croit aussi que la réflexion critique est utile et même nécessaire pour ajuster et améliorer. N’est-ce pas d’ailleurs ce que nous enseignons aux futurs enseignants ?
Pour reprendre ma métaphore, il ne s’agit donc pas de jeter le(s) bébé(s) avec l’eau du bain... Mais plutôt de noter les progrès accomplis par un bébé un peu souffreteux et de se préoccuper de lever tous les obstacles qui peuvent gêner son développement.


Le verre à moitié plein...
Les ESPÉ ont-elles atteint tous les objectifs fixés par la refondation  de l’École ? Certes non, nous le verrons plus tard. Mais il faut pointer les réussites et les aspects positifs qui sont déjà observables.
A commencer par le rétablissement d’une entrée progressive dans le métier. Depuis 2010, les enseignants qui débutaient se retrouvaient avec un service complet (18h pour les titulaires d’un CAPES) et devaient en plus avoir une formation de quelques heures dans la semaine. Ils étaient placés dans une telle situation d’urgence qu’on a vu se développer les démissions (même si on a jamais eu vraiment de chiffres précis sur ce phénomène). Et cette urgence n’était pas non plus propice à une réflexion de qualité sur le métier. Il faut aussi rappeler que la “casse” de la formation des enseignants en 2010 répondait exclusivement à des objectifs budgétaires. La promesse de re-création des 60 000 postes correspond pour la moitié au fait de remettre à mi-temps les enseignants stagiaires. On ne peut donc que se réjouir de la restauration de cette situation. Aujourd’hui les étudiants de M2 qui sont en stage en alternance dans des collèges et des lycées font 9h de cours (et non plus 18h) et se forment le reste du temps dans le cadre du Master.
Ces étudiants-stagiaires que j’ai accueilli avant la rentrée étaient moins stressés que ceux que je voyais les années précédentes. Non pas parce qu’ils me connaissaient déjà ( ! ) mais surtout parce qu’ils savaient déjà ce qu’était une classe. En M1, ils avaient effectué un stage d’ observation et de pratique accompagnée de six semaines dans une classe où ils avaient été accueillis par un enseignant-tuteur qu’ils avaient pu observer avant de se voir confier quelques heures de cours. Il y a donc eu une “pré-professionnalisation” comme on dit dans le jargon qui permet de savoir avant même le concours ce qu’est ce métier. Cela peut éviter la situation vécue il y a quatre ans où un des stagiaires du groupe que je suivais avait démissionné à la Toussaint car il s’était rendu compte qu’il n’était pas fait pour ce métier !
Ce qui rendait peut-être aussi les étudiants-stagiaires un peu plus sereins c’est qu’ils avaient déjà entamé une réflexion pédagogique et didactique durant l’année de M1. Le concours est désormais placé durant cette année avec l’écrit à Pâques et l’oral en Juin. Et les épreuves ont changé puisque ces concours rénovés intègrent désormais des épreuves “professionnelles”. Par exemple en SES, la deuxième épreuve de l’écrit comme de l’oral consiste à préparer une séquence de cours à partir de documents et d’indiquer explicitement comment on met les élèves en activités pour que les objectifs soient atteints. On est donc dans un pilotage par l’aval, comme souvent dans l’éducation nationale où la pédagogie est dictée par l’épreuve finale. La formation en amont que les étudiants de M1 ont reçue pour préparer le concours les forme évidemment à ces nouvelles épreuves et on parle donc de pédagogie et de didactique. C’est un progrès.
Pour terminer cette liste des points positifs, je voudrais insister sur un aspect qui est peut-être moins visible, mais qui est à mes yeux essentiel. Comme on l’a vu, l’entrée progressive dans le métier se traduit par une multiplication des stages en établissement. Avant le M1 on développe aussi des stages en licence ainsi que les emplois avenir-professeur (EAP) destinés à aider financièrement les jeunes qui se préparent aux concours en échange d’une présence dans les établissements scolaires. J’ai déjà décrit les stages d’observation durant le M1 et il faut ajouter que durant le M2 si les stagiaires ont évidemment des classes en responsabilité, ils sont accompagnés par un tuteur ou une tutrice qui les visite et qu’ils peuvent visiter en retour. Une grande évolution, prometteuse et durable, c’est donc que, de plus en plus, les portes des classes s’ouvrent... Ma conviction profonde, c’est qu’on se forme en formant les autres et que le fait d’observer d’autres enseignants permet d’améliorer aussi sa propre pratique. Et cela est valable à tout âge !


Le verre à moitié vide...
Avec la liste des points positifs, il y a déjà de quoi se réjouir du rétablissement d’une formation digne de ce nom et d’une réelle avancée sur le terrain de la pédagogie. Mais il y a aussi des points à améliorer et surtout des contradictions qui pèsent durablement sur le dispositif de formation et le rendent inutilement compliqué.
Je l’ai déjà écrit à plusieurs reprises, l’organisation actuelle est le fruit d’un compromis bancal. En 2012, deux positions s’affrontaient. L’une préconisait de maintenir le concours en fin de M2 et de confier la formation aux seules universités. L’autre (dont je suis partisan) proposait de placer le concours d’entrée en fin de licence (L3) et de confier les étudiants ensuite à une école autonome qui préparait en deux ans à un diplôme équivalent au master comme c’est le cas pour les écoles d’ingénieurs et bien d’autres. L’arbitrage rendu a été de rejeter cette deuxième proposition au prétexte (discutable) qu’il aurait fallu payer les stagiaires pendant deux ans mais de placer le concours en fin de M1(où le “vivier” est plus grand qu’en M2)  avec une formation dans une “agence” regroupant les moyens des universités au service d’une formation à la fois disciplinaire et commune. C’est ainsi que les ESPÉ sont nées.
Ces écoles sont donc des structures sans autonomie. Bien qu’on en ait jamais fait réellement le bilan, les créateurs des ESPÉ ne voulaient pas reproduire, disaient-ils, les défauts des IUFM. Il s’agissait donc de les rattacher aux universités supposées garantir par la recherche la rigueur et la nécessaire réflexivité indispensables au métier d’enseignant. Les ESPÉ sont donc aujourd’hui, soit des écoles intégrées à une université, soit des composantes d’une communauté d’universités (COMUE). On ne s’inscrit pas à une ESPÉ on s’inscrit à une université qui propose un master MEEF et cette inscription déclenche une inscription à l’ ESPÉ... On peut dire sans faire preuve de trop de pédantisme en sciences économiques que les ESPÉ correspondent tout à fait à ce qu’on appelle des “agences”, c’est à dire des lieux virtuels ou réels où on agrège et on coordonne des moyens afin de produire un service.
Usine à gaz” est on tenté de dire... Cela est plus ou moins vrai selon les régions. Il est vrai que la coordination est plus facile dans les académies où il y a une grosse université, souvent produit des fusions en cours, et un IUFM et que ces deux structures avaient en plus déjà l’habitude de travailler ensemble. C’est moins facile lorsque comme à Paris, il y sept universités qui doivent se mettre d’accord et co-construire et surtout co-financer la formation. Car en dehors de la complexité de la gouvernance liée à la multiplicité des décideurs, il faut souligner que le modèle économique du financement des ESPÉ n’est toujours pas clairement établi aujourd’hui. A l’heure où on parle de “choc de simplification”, dans le domaine de la formation, on l’attend toujours...
Si la formation est structurée autour des parcours universitaires et donc des UFR c’est aussi parce que le concours est placé en fin de M1 c’est-à-dire au milieu d’un parcours. La structure aurait été différente s’il avait été placé en L3... La place du concours “pollue” la formation et conduit cette première année de master à être essentiellement un “bachotage” en vue du concours. Bien sûr, comme on l’a vu, celui-ci a évolué. Mais pas partout et pas avec la même intensité dans toutes les disciplines. Certaines résistent et continuent à avoir des concours et donc des formations fondées essentiellement sur ce qu’on appelle avec des trémolos dans la voix et l’oeil humide “l’excellence académique”... Dans les concours rénovés, les épreuves pédagogiques sont un progrès mais elles restent sauf pour de rares exceptions (l’EPS) des épreuves “hors-sol” où on demande aux candidats de réciter une vulgate pédagogique qui n’est pas encore maîtrisée et de faire “comme si”. C’est mieux que rien mais on court le danger que cela n’ait pas d’effet durable sur les pratiques. Pour que cette évolution des concours soit réelle, rajoutons (au risque de ne pas me faire que des amis...) que cela suppose aussi que les jurys des concours aient, eux mêmes, cette culture pédagogique exigée aux concours et fassent évoluer leurs propres représentations.
Si l’on met à part la formation du premier degré qui a une réelle autonomie et cohérence, la formation pour le second degré reste donc, pour sa part, structurée autour des concours disciplinaires. Ce qui imprime durablement l’identité professionnelle des professeurs c’est l’attachement à une discipline. La construction d’une formation détachée de cette référence à un concours situé avant aurait pu faire grandement évoluer les choses. Or, ce dont on a besoin pour  construire une école plus efficace c’est d’enseignants qui soient capables d’avoir une vision plus large que celle de leur seul champ disciplinaire (qu’ils doivent cependant bien maîtriser), des enseignants qui puissent travailler en équipes, en partenariat, en inter-degrés...
C’est normalement la fonction de la “culture commune” prévue dans le master MEEF de permettre cela. Mais celle-ci a bien du mal à se mettre en place et semble bien souvent retrouver les mêmes défauts que les formations transversales dans les IUFM d’hier. Il ne suffit pas de réunir dans un amphithéâtre des enseignants de différentes disciplines pour considérer qu’on construit une culture commune. Cela suppose des travaux en commun, des échanges qui ne sont pas toujours et partout au rendez vous.
Il faut aussi souligner que le dispositif de la formation est surtout construit pour ceux qui réussissent. Il y a une vraie difficulté à gérer la situation des “reçus-collés” c'est-à-dire ceux qui auraient eu  leur concours mais leur passage en M2 ou encore leur validation de Master et pas la titularisation ou l'inverse. Que leur proposer ? Autre question : comment envisager le dernier “E” de l'ESPÉ et donc toute la dimension de l'Éducation ? Les écoles sont-elles faites uniquement pour les personnels enseignants et les CPE ou peuvent -elles aussi former les intervenants du péri-scolaire ?

Alors, le verre est-il à moitié plein ou à moitié vide ? Difficile de le dire et d’avoir une réponse unique. Selon les académies, les disciplines, les degrés, les réponses sont différentes. Cela dépend aussi de la capacité des différents acteurs à dépasser les crispations et les problèmes de périmètres qui se transforment en marquages de territoires. Le choc des cultures entre les universitaires et les “ex-IUFM” est en train de se résorber dans beaucoup d’endroits. La construction des maquettes de master au delà du travail commun nécessaire a souvent été l’occasion d’apprendre à mieux se connaitre. Mais les handicaps structurels présents dès la naissance des ESPÉ restent forts et en gênent le développement. On gagnerait à plus de simplification dans la gouvernance et plus d’autonomie. On gagnerait aussi à avoir plus de visibilité dans les moyens alloués à la formation.


Enjeux...
La formation qui se dessine est-elle à la hauteur des enjeux de la refondation ? Peut-elle permettre de répondre aux difficultés d’une École marquée par les inégalités  et qui peine à intégrer tous les élèves et à les faire réussir ? Peut-on faire évoluer par la formation l’identité professionnelle et les pratiques ? Quels enseignants voulons nous pour l’École de demain ?
Le “référentiel métier” de 2013 qui remplace les “dix compétences” élaborées en 2007 et modifiées en 2010 donne des éléments de réponse à cette dernière question. L’enseignant de demain doit être capable de travailler en équipe et en partenariat, de se penser en « spécialiste du faire-apprendre » plutôt qu’en seul “savant” dans sa discipline ce qui l’amène à mettre les élèves en situation d’acteurs dans la co-construction de leurs savoirs, de se placer dans une posture de recherche permanente et de réflexion éthique. Le socle commun doit l’amener aussi à penser l’apport de sa discipline à la construction de compétences en partie transversales et dans une continuité école-collège.
Ces quelques orientations sont-elles permises par la formation actuelle ? On a vu que la construction d’une « culture commune » fait partie des fameux “points de vigilance” évoqués dans les rapports d’étape sur la construction des ESPÉ. On a vu aussi que la formation est pour l’essentiel située dans les universités et reste par la construction des concours structurée autour des disciplines savantes et dispensée par des enseignants du supérieur (peu connus jusque là pour leur appétence pour la pédagogie mais tout peut arriver...) . L’attachement à la discipline risque de rester longtemps, à tort ou à raison, la  motivation principale de l’entrée dans le métier et imprimer durablement la construction de l’identité professionnelle. Un des enjeux sera de faire vivre des espaces de travail et de réflexion collectifs pour faire évoluer ce rapport au métier.
Si l’on veut que le métier d’enseignant évolue, il faut aussi que les séances de formation évoluent non seulement dans leur contenu mais aussi dans leur forme. Il ne sert à rien de faire un cours magistral sur les méthodes actives ! Il ne suffit pas de parler de pédagogie, il faut la faire vivre pour que les futurs enseignants puissent en comprendre le sens et voient surtout que cela est faisable et transposable. Même si les enseignants des ESPÉ sont globalement des personnes très compétentes, il y a nécessité à interroger collectivement nos pratiques et à les faire évoluer, ce qui suppose de (re)penser la formation de formateurs et d’intégrer mieux encore l’apport des enseignants de terrain.
Enfin, comment peut-on concevoir qu'on est formé une fois pour toutes ? Il faudrait penser  la formation initiale comme un continuum sur plusieurs années. Il y a des éléments de formation qui ne font sens qu'au bout de quelques années d'enseignement. Il me semble qu'il y a une double obligation pour les enseignants : celle de se former (qui devrait faire partie intégrante de l'évaluation des enseignants) et de former les autres. Mais il y a aussi cette obligation pour les établissements eux-mêmes. A condition que les enseignants et les chefs d’établissements soient formés pour cet accueil et notamment sur l'analyse de pratiques. A condition aussi que le rôle des inspecteurs évolue, s’éloigne de la référence disciplinaire et de la fonction d’évaluation individuelle pour aller plus vers une fonction de conseil et d’animation. A condition enfin que la recherche (trop souvent éloignée du terrain) joue aussi ce rôle d’ “ami critique” et permette de penser sa pratique.  

Malgré les changements fréquents de ministres, il faut rappeler que le temps de l’éducation est un temps long. Songez que les personnes qui sont recrutées aujourd’hui enseigneront jusqu’aux années 2050-2060 environ à des élèves qui, eux, seront actifs jusqu’au 22e siècle…
Alors, s’il faut laisser le temps aux ESPÉ de s’installer, il faut aussi entendre les critiques constructives pour aller vers une formation initiale et continue à la hauteur des enjeux. Pour une école plus juste et plus efficace…

Philippe Watrelot





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