dimanche, janvier 05, 2020

École : Les mots et les maux de 2019



Cela fait maintenant trois ans que je pratique le même petit exercice pour compléter ma rétrospective de l’année écoulée. Je demande aux personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux (essentiellement Facebook et Twitter) de donner 3 mots qui selon eux résument l’année éducative. Je passe ensuite ces réponses à la moulinette d’une application  de « nuage de mots » qui les restitue avec une taille proportionnelle à leur fréquence. 
En 2017 j’ai recueilli 150 réponses et cela a illustré ma rétrospective qu’on peut toujours lire sur mon blog. 
En 2018, ce sont 230 réponses que j’ai rassemblées mais malheureusement je n'avais pas pu accompagner ce recueil de mots d’une synthèse écrite. 
Cette année 2019, la récolte a été encore meilleure puisque ce sont 340 réponses qui m’ont été faites. Je vais essayer ici d’en dégager quelques idées même si les mots parlent d’eux-mêmes ! Et j’ai si souvent écrit sur la politique éducative menée depuis deux ans et demi que j’ai l’impression de me répéter...


Cliquez sur l'image pour l'agrandir…


Biais et limites
Un mot encore sur la méthode avant de rentrer dans le vif du sujet. 
Je suis conscient des biais et limites de ce petit exercice sans prétention. Ce sont des personnes sur les réseaux sociaux qui ont répondu et ils ne sont pas représentatifs (au sens des sondages). Puisqu’on m’en fait le reproche, je tiens aussi à dire que ceux qui me "suivent" ne sont pas tous des gens négatifs et sans cesse critiques. Bien au contraire ! 
Bien sûr, la forme particulière de l'exercice conditionne des réponses courtes et le lieu d'expression conduit plutôt à des critiques ou des jugements sans nuances.
Mais je crois qu'il faut entendre ce qui est dit dans ces mots répétés. 
Sinon, on peut gloser sans fin sur les biais et l'utilité de cette enquête absolument pas « scientifique »  et blâmer le messager plutôt que d'entendre le message...


Palmarès 





Plusieurs de ces mots se répondent et forment un système. Il ne s’agit pas de tous les reprendre mais je me risque à quelques réflexions à partir de certains d'entre eux...











Mépris 
Je suis toujours un peu gêné par la rhétorique du « mépris ». On prête à celui qu’on incrimine ainsi des sentiments qui ne sont pas forcément les siens en faisant un procès d'intention. Le mépris se situe en effet plutôt du côté du ressenti que de l’analyse rationnelle des faits. Mais, ceci étant dit, je dois admettre que lorsqu’on voit ce mot arriver en tête de liste (et de très loin : 125 réponses) cela interpelle ! 
Bien sûr, le message premier est celui du ressenti à l’égard du ministre et de sa communication destinée aux enseignants. S’il y a eu éventuellement un « état de grâce » au début de son  action, celui-ci s’est bien vite estompé. Jean-Michel Blanquer ne s’adresse pas aux enseignants mais à l’opinion publique plutôt conservatrice et il joue sciemment les uns contre les autres. Et son discours sur la réforme, à tort ou à raison, est vu comme une remise en cause du travail actuel des enseignants. 
C’est aussi le cas avec l’accompagnement de ces réformes : la multiplication des vade-mecum et autres livrets et en même temps l’impréparation de certains dispositifs comme ceux du bac conduisent à renforcer le sentiment d’abandon des enseignants. On ne les prend pas en compte... A cet égard l’épisode de la grève des notes du bac a constitué un point de bascule pour de nombreux enseignants jusque là relativement patients. 
Car il s’agit avant tout d’un phénomène cumulatif, la goutte d’eau qui s’ajoute à un vase déjà bien rempli. La gouvernance verticale et le peu de considération pour la parole et le professionnalisme des enseignants ne sont pas l’apanage de ce ministère. La technocratie de l’EN (dont Blanquer est un pur produit) agit ainsi depuis longtemps (ce que #pasdevagues en 2018 avait déjà montré). On peut dire cependant que ce sentiment s’est particulièrement amplifié depuis 2017 avec une gouvernance très autoritariste. 
Dans le mot « mépris », on peut lire aussi celui de « déclassement ». Là aussi, c’est un phénomène ancien mais que la question des retraites de cette fin d’année a encore plus exacerbé. Le déclassement c’est celui de l’image des enseignants dans la société. Ce n’est pas seulement une question d’argent mais la question de la revalorisation de la rémunération est essentielle. Car il y a un quadruple phénomène : 
  • la baisse du pouvoir d’achat liée au gel du point d’indice
  • des salaires faibles par rapport au niveau de diplôme équivalent
  • des rémunérations plus basses que la moyenne européenne
  • un salaire initial qui risque de conduire à une pension de retraite plus faible selon le système par points. 
Cette quadruple et nécessaire revalorisation (que j’ai déjà évoquée ici) contribue là aussi à aggraver ce sentiment de mépris. Il ne pourra qu’être renforcé si, comme il en a l’intention, le gouvernement veut conditionner celle ci à une redéfinition du métier. Outre le fait qu’il faudrait « mériter » cette augmentation et admettre implicitement qu’on ne travaille pas assez, cela pourrait surtout s’apparenter à un chantage et un marché de dupes oubliant les trois premières dimensions évoquées plus haut. Redéfinir le métier est une nécessité mais pas une urgence et pas sous la contrainte...


Mensonges et défiance
Jamais un slogan ministériel n'aura été à ce point une antiphrase. Le mot « confiance », répété à l’envi, marquait en fait une profonde défiance de la part du ministère. On a évoqué la multiplication des instructions officielles et autres livrets et vade-mecum encadrant le travail des enseignants surtout dans le primaire. 
Il faut aussi évoquer la loi injustement nommée « loi pour une école de la Confiance ». Initialement annoncée comme un texte bénin destiné à donner un cadre à la promesse d’instruction obligatoire à 3 ans, cette loi votée au printemps dernier s’est alourdie de nombreux autres dispositifs. L’article 1 de la loi, en insistant sur la nécessaire exemplarité des enseignants a vite été analysé comme une tentative de contrôler leurs expressions et revendications. 
La défiance est réciproque : « « Il n'y aura pas de loi Blanquer, j'en serai fier », avait promis le ministre de l'Education en mai 2017. On nous aurait menti ?  
Ce type d’affirmation, qu’on renie ensuite, a un effet néfaste. Il laisse entendre qu’on est dans le mensonge et la manipulation. Et, à terme, il dévalue complètement la parole publique. Comment croire la moindre promesse (notamment sur les retraites) dans ces conditions ?
Mensonges et défiance...


Autoritarisme et injonctions
On a essayé au début du quinquennat de faire passer Jean-Michel Blanquer pour une personne « issue de la société civile ». Il n’en est rien. C’est avant tout un technocrate et de plus en plus un politique à la sauce macronienne. 
Ces deux ingrédients forment un cocktail de pseudo-expertise scientiste et de verticalité technocratique. Il y a les « sachants » persuadés de faire le bien car ils ont les solutions et les « exécutants » à qui il faut indiquer les bonnes pratiques. Je pense donc tu suis...
Dans ce cadre il n’y a pas de pas de place pour les corps intermédiaires et la négociation. C’est ce que Blanquer a parfaitement intégré dans la première partie du quinquennat. Et qui lui fait tant défaut aujourd’hui ! 
Jean-Michel Blanquer est arrivé aussi avec l’image de quelqu’un ayant déjà beaucoup réfléchi aux transformations du système. Ses deux premiers livres parus avant 2017 ne sont qu’une longue lettre de motivation  destinée aux candidats potentiels (de droite ou de droite) . Il a aussi une image de stratège (et son versant noir de manipulation). Malgré cela, alors qu’on pouvait croire que tout était prévu, on constate l’impréparation de certaines réformes. Celle du lycée en est la parfaite illustration. Et plutôt que de chercher à entendre la parole et les suggestions des acteurs de terrain, on camoufle cette improvisation sous des injonctions et une arrogance technocratique. 


Suicide de Christine Renon
S’il y a un évènement dont on a parlé dans toutes les salles des maîtres et des profs c’est le suicide de Christine Renon. Cette directrice d’une école maternelle s’est donné la mort le 21 septembre sur son lieu de travail. Elle avait écrit une lettre de trois pages destinée à ses collègues et à sa hiérarchie, où elle détaille les raisons professionnelles pour lesquelles elle fait ce geste.
Si cet évènement dramatique a tant marqué c’est parce qu’on ne peut le réduire à un simple « burn-out » avec des facteurs personnels. C’est le symptôme d’un épuisement qui n’est pas que personnel mais celui de toute une catégorie (les directeurs d’école) et d’une profession. Avec ce geste Christine Renon montre l’inhumanité de la bureaucratie et l’injonction permanente à « faire tourner la machine » en comptant sur le dévouement et le sens du service public. 
C’est cela qui est en cause aujourd’hui et c’est très important. 


Fatigue, épuisement
Car la fatigue, l’épuisement sont partagés par beaucoup. Et cela pose la question de la conduite du changement. Comment réformer un système si les acteurs sont fatigués, en "souffrance", se sentent méprisés et déclassés ? 
C’est une question qui est restée en suspens depuis trop longtemps. Et, même s’il faut toujours relativiser et nuancer, on a le sentiment que la situation n’a fait que s’aggraver. 
La succession des réformes et des annonces ne permet pas de se poser et de construire collectivement une réponse. L’emballement médiatique (j’ai cessé de compter les interventions dans la presse de notre bien-aimé ministre)  contribue à ce sentiment d’épuisement. Et d’agacement. 


Quelle école ? 
D’autant plus que dans le même temps, le projet ministériel semble se révéler plus clairement. 
L’arbre des CP-CE1 dédoublés vendus comme une mesure de « gauche » cache mal la forêt des dispositifs visant à renforcer la sélection et la promotion du « mérite » individuel. 
Or ce mérite est bien mis à mal par les enquêtes nationales et internationales. Que ce soit le CNESCO (supprimé durant l’année) ou l’OCDE avec son enquête PISA, le constat est toujours le même. La France est un des pays où l’origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire. 
Et pendant ce temps, une vulgate des neuro-sciences et une bonne dose de libéralisme conduisent à rendre l’individu seul responsable au final de son échec...
D’autres évoquent le risque d’une privatisation ou d’une marchandisation de l’École. On craint sa « destruction ». Cela mériterait de longs développements. Mais on peut surtout retenir que  cela ne fait que renforcer dans le milieu le sentiment d’être dans une citadelle assiégée et soumise à des attaques multiples. 


Quelles luttes ? 
« Grèves » et « lutte » sont deux termes qui sont revenus très fréquemment. La fin de l’année 2019 a été marquée par l’engagement des enseignants dans le mouvement social contre la réforme des retraites. Il faut aussi évoquer le conflit autour des notes du bac. Il y a eu aussi une mobilisation assez forte contre la réforme du lycée. 
À la sidération et l’attentisme du début a succédé une plus grande combativité. Mais si certains sont combatifs, d’autres (ou les mêmes) sont aussi désabusés. L’épuisement évoqué plus haut peut malheureusement conduire au renoncement et aux replis. 
Ce peut-être un repli sur soi mais aussi un repli sur l’école telle qu’elle est aujourd’hui. La "résistance" peut être aussi une forme de conservatisme. 



Au delà des nuages...
Je voudrais terminer sur un point qui m’inquiète personnellement au plus haut point. L’état d’esprit est tel qu’aujourd’hui le discours sur la nécessaire évolution de l’École n’est plus audible. La moindre analyse critique du système éducatif est prise comme une attaque ad-hominem contre les enseignants et une remise en cause de leur travail. La réflexion pédagogique est moquée et vue comme une rhétorique culpabilisatrice et creuse. 
Le « tous contre Blanquer » que certains appellent de leurs vœux peut aussi conduire à une régression de la réflexion politique et pédagogique sur l’École. 
Parce que je suis un militant, je ne peux m’y résoudre et je forme le voeu que 2020 soit l’année de la construction d’une réelle alternative à l’École que la politique et la situation actuelles nous impose. 

Philippe Watrelot

------

Pour compléter, vous trouverez ci dessous les nuages de mots de 2017 et 2018 ainsi que la liste complète des mots 2019 avec leurs fréquences.
Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Cliquez sur l'image pour l'agrandir














































Philippe Watrelot
----------------------

Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

samedi, janvier 04, 2020

Mes "trolls" et moi...




Je me suis déjà exprimé à plusieurs reprises sur les évolutions et les dérives des réseaux sociaux.
Depuis quelques années (2015), je suis, comme d’autres sur Twitter, la cible d’un groupe à géométrie variable. Ils se qualifient ironiquement de « consternants » mais ne sont pas organisés autant que cela. Mais comme c’est malheureusement la pratique sur ce réseau, ils se répondent mutuellement, se renforcent et cela peut contribuer à donner un effet de nombre même s’ils ne sont pas aussi importants qu’ils veulent bien le croire. 
J’ai eu le malheur de parler de « harcèlement » pour désigner cette pratique d’interpellations pressantes, de sommation à rendre des comptes en s’appuyant sur des copies d’écran de vieux tweets archivés, d’indignations surjouées à propos de tout et n’importe quoi.  On m’a évidemment reproché ce terme car ils renvoyaient selon eux à une comparaison inapproprié avec le cas de la ligue du LOL et à un harcèlement sexuel*. 
Pourtant les mots ont un sens. Que dit en effet le dictionnaire Larousse pour le verbe « harceler » ? « soumettre quelqu’un, un groupe à d’incessantes petites attaques ». 
Certains de ceux qui en sont la cible ont choisi de répondre à chaque attaque. Cette position est légitime mais peut avoir un effet pervers en contribuant à donner l’impression d’une gué-guerre sans fin où tout le monde est à blâmer. Il est tentant alors pour les spectateurs de ce spectacle affligeant de se mettre dans une posture de surplomb et de renvoyer les deux camps supposés dos-à-dos...
On m’a souvent questionné sur ma propre position dans cette situation. C’est d’ailleurs une interpellation récente qui est à l’origine de ce court texte. Comme ce n’est pas facilement résumable en 280 caractères il était plus facile d’en faire un billet de blog.


Quelle attitude ? 
On peut résumer l’alternative ainsi et c'est toujours une mauvaise réponse :
  • Leur répondre pied à pied ? ils vont retourner cela en disant qu'on les agresse tout autant ! L’idée de réciprocité (« ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse ») ne semble pas les effleurer.
  • Ne pas leur répondre ? C'est courir le risque que leur parole mensongère ait plus d'espace. Sans compter les diffamations et autres atteintes à l'honneur, insultes etc.
Il faut faire le deuil d'un débat argumenté et de l'appel à la raison. Et même à l'idée qu'ils peuvent évoluer, ce qui est le pire pour un enseignant...
Il faut se dire au contraire que malheureusement tout ce que l'on dira, fera, soutiendra... sera lu de manière biaisée pour correspondre à leur représentation. Ma « bisournousitude » trouve là ses limites !  
Cela me rappelle quelquefois (l'innocence et l’excuse de l’âge en moins) quelques discussions avec des ados lorsque la mauvaise foi se combine à la victimation et le retournement  de la  culpabilisation. Avec en plus la volonté d'avoir toujours le dernier mot et d'attirer l'attention à soi.
« ah, tu vois bien si ça t'énerve c'est bien parce que j'ai touché juste ! » ; « c'est celui qui dit qui y est...» et autres joyeusetés du même genre...


Construction mentale 
Il y a aussi une bonne dose d'idéologie et de construction mentale nécessaires pour éviter la dissonance cognitive. Pour que leurs attaques tiennent debout, ils faut qu'ils se construisent (inconsciemment ou consciemment ?) une "mission" et une image de chevalier blanc.
C'est parce que nous sommes de "méchants néo-libéraux" destructeurs de l'école que nous avons soutenu la réforme du collège et que nous sommes favorables à l'"innovation" (mot piégé !). Et c'est pour cela qu'ils mènent cette guérilla sans fin au nom de cette "lutte".  
Ils ne harcèlent pas, vous dis-je, ils ont une « mission »...!
[A ce propos, je signale que cette position, exacerbée chez ceux que j’évoque,  existe chez bien d’autres qui voient la politique de Blanquer comme la continuité de la politique précédente. J’ai essayé de construire une réponse sur ce point qu’on pourra lire sur le site des Cahiers Pédagogiques ou sur mon blog]

Il leur faut enfin se construire une image négative de l'adversaire qu'on se fabrique et le parer de tous les défauts. 
Ainsi, je serais, pour ma part, un arriviste courtisan prêt à toutes les bassesses,  sans aucune "déhontologie" à qui on a confié la présidence d’un comité “Théodule’ en remerciement de ses vilenies. [les membres du CNIRÉ pour qui j’ai le plus grand respect apprécieront]
L'idée même que le comportement de l'autre soit fondé sur l'engagement militant au sein d'un collectif ne peut être intégrée dans ce schéma mental. Ce type de raisonnement où on ne voit l’autre que sous l’angle individuel de la cupidité et du calcul en dit finalement plus long sur celui qui le formule que sur celui qu’il croit accuser ! 
Malgré mes efforts (!) je ne suis pas parfait mais je crois que les personnes qui me connaissent me renvoient une autre image fort heureusement. Et je dois être un bien piètre « courtisan » pour rester fidèle aujourd'hui à mes convictions et à mon métier d’enseignant que j’exerce toujours avec passion depuis 38 ans ! 


Muets 
Face à cette combinaison d'irrationalité adolescente, d'idéologie pervertie et de pure méchanceté haineuse, comment réagir ?
Depuis dix ans, et surtout depuis 2015, j'ai adopté plusieurs tactiques. Il m'est arrivé de répondre pied-à-pied. J'ai essayé la dérision, le blocage... j'ai même songé à quitter Twitter. De toutes façons comme je le disais plus haut, il faut partir de l'hypothèse que tout sera déformé, ré-interprété, utilisé pour blesser, choquer...

Pour ma part, aujourd'hui, je les ai rendus "muets" (fonction "masquer" sur Twitter) : ils peuvent lire ce que j'écris (pas d’occasion de crier à la "censure", donc) mais parlent dans le vide lorsqu'ils s'adressent à moi. Je n'ai ainsi que des échos lointains de ce qui se dit quand quelqu'un que je suis est intégré à un échange masqué.  
De temps en temps, de moins en moins, je vais quand même voir ce qui se dit sur moi (fonction“rechercher”) pour vérifier que les limites que je me suis fixées ne sont pas atteintes (diffamation ou injure publique). 
Ma position actuelle est donc de ne jamais m'adresser à eux directement ni même de les citer car je sais que ce qu'ils recherchent c'est justement qu'on leur accorde de l'importance. Bien sûr, ça peut rater parce qu'ils font des émules que je n'ai pas forcément repérés. 

D’une certaine manière, le présent texte rentre aussi en contradiction avec cette position !  

Mais surtout je passe moins de temps sur Twitter (mais oui, c'est vrai !). Je sais bien que le "persona" qu'ils ont fabriqué n'est pas moi mais je me préserve. Je n'ai pas envie de (re)tomber dans ces polémiques perpétuelles qui sont devenues le carburant de ce réseau social.
Je fais la "veille" que je pratique depuis si longtemps. J’ai la faiblesse de penser qu’elle est utile. De temps en temps, je dis ce que j'ai à dire et j'essaye d'éviter de m'engager dans des interactions forcément perdantes et biaisées.
Au début de mon texte (mais pourquoi est-il si long?), je disais que toutes les stratégies sont mauvaises. J'ai choisi la deuxième car c'est la moins mauvaise.
Ne pas répondre aux provocations mais continuer à m'exprimer parce que je sais aussi que ce harcèlement (car c'en est un...) vise avant tout à faire taire !
Autrement dit:  Bien faire et laisser braire...

Philippe Watrelot




* le tweet auquel j'ai fait allusion en début de chapitre est ci dessous. Je ne l'avais pas conservé  mais les petits archivistes/procureurs de twitter sont là pour me rafraichir la mémoire !








Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.



mardi, décembre 10, 2019

Revalorisation(s) ou entourloupe ?


le diable est dans les détails...

Revalorisation, rattrapage, ajustement, mise à niveau, compensation ? Quel terme choisir pour parler des promesses actuelles concernant les salaires des enseignants dans le contexte de la réforme des retraites ? 
Et si le bon terme était celui d’ « entourloupe » ? En effet, les propositions qui sont faites oublient que la situation ne se limite pas aux seules retraites mais à bien d’autres retards accumulés et ne règlent en rien les problèmes d’attractivité et de prestige de ce métier. Attention aux astuces de la communication politique...


Revalorisation(s)
On ne devrait pas parler d’une mais de quatre « revalorisations ». 

  • La compensation pour maintenir le niveau des pensions de retraite compte tenu du calcul par points et du faible nombre de primes dans la profession…
  • le rattrapage du pouvoir d’achat des fonctionnaires sachant que le point d’indice est gelé depuis neuf ans (avec un petit dégel en 2016)…
  • la mise à niveau des salaires des enseignants par rapport aux autres salariés français ayant des niveaux de diplôme équivalents pour retrouver de l’attractivité…
  • une revalorisation du métier d’enseignant par rapport aux autres pays comme le suggèrent les enquêtes internationales


Compensation ? 
En ce qui concerne la compensation pour maintenir le niveau des pensions de retraite, les promesses qui sont faites sont de 400 millions par an sous forme de primes. On voit donc ce qui se dessine : faire travailler d’avantage et/ou valoriser des missions réalisées par les enseignants. Il s’agit d’une augmentation ciblée et en aucune façon la prise en compte de l’ensemble des enseignants. Si on revalorisait tout le monde le calcul a été vite fait par Emmanuel Macron lui même à Rodez le 3 octobre dernier : « Si je voulais revaloriser, c'est 10 milliards. On ne peut pas mettre 10 milliards  demain, c'est vos impôts ». 
La compensation, dans cette logique et étant donné les sommes concernées, ne concernerait que les enseignants (et pas tous...) qui rentreraient dans la retraite par points pour leur permettre d’avoir des pensions qui soient « les mêmes que celles des fonctionnaires de catégorie A » (JM Blanquer sur France Inter le 10/12/2019).
Est-ce que cela répond aux attentes des enseignants ? On peut en douter. D’abord parce que la parole publique a été profondément dévalorisée et surtout parce que les motifs de contentieux sont bien plus profonds. C’est d’ailleurs ce qui explique la forte mobilisation des enseignants : la grève est l’expression d’un malaise qui va bien au delà de la question des retraites et n’est qu’un révélateur d’autres motifs de colère. 

Rattrapage ? 
En ces temps où l’on parle beaucoup de réchauffement, le point d’indice, lui, reste gelé ! 
Cela fait plus ou moins 9 ans que celui-ci ne bouge pas. Pour ceux qui l’ignoreraient, le point d’indice est un élément central dans le calcul de la rémunération d’un fonctionnaire. Pour faire varier leur salaire brut, l’état peut augmenter le point d’indice. C’est ce qui était fait, de manière régulière, pour que les salaires augmentent au rythme de l'inflation et que le pouvoir d’achat soit préservé. Or, depuis neuf ans, hormis un changement d’échelon, une promotion ou un changement de poste, les agents de la Fonction publique n’ont donc pas vu leur salaire augmenter durant cette période. 
Il y a eu une exception avec l’année 2016 où on a pris en compte cette revendication et reconsidéré la gestion des carrières et des rémunérations (PPCR). En 2017, l'alternance politique amène le regel du point fonction publique (toujours congelé !) et le blocage des accords PPCR. 
Il y a donc eu une vraie revalorisation en 2017 sous F Hollande et une vraie politique en faveur du primaire avant qu'E. Macron ramène la rigueur. C’est ce que rappelle le Café pédagogique en s’appuyant sur une note de la DEPP (Direction de l’évaluation la prospective et la performance) sur les salaires enseignants. 
On notera que ce gel du point d’indice concerne toute la fonction publique et pas seulement l’Éducation Nationale. 
Quelle est l’ampleur de la perte de pouvoir d’achat ? Des études l’évaluent entre 20 et 40%. Un jeune enseignant touchait deux fois le smic au début des années 1980, contre 1,3 fois aujourd’hui. Une autre une étude menée au milieu des années 2000 par les économistes B.Bouzidi, T.Jaaidane et R.Gary-Bobo avait établi une perte de pouvoir d’achat de 25 % entre 1981 et 2004, sous l’effet conjoint du gel du point d’indice et de l’évolution des cotisations sociales.
Malheureusement le « gel » est toujours d’actualité selon les déclarations ministérielles. Et cette perte de pouvoir d’achat est au cœur d’un sentiment de déclassement qui touche les enseignants.


Mise à niveau ?
Dessin d'Aurel paru dans Le Monde
Les enseignants ont le sentiment d’un déclassement et d’une perte de prestige de leur métier. Bien sûr, ce sentiment ne se réduit pas à la seule dimension matérielle. Les conditions de travail et le manque de confiance de la hiérarchie sont aussi des facteurs explicatifs. Mais il n’en reste pas moins que le métier d’enseignant a perdu de son attractivité et peine à recruter. 
La réforme de la formation (qui fera l’objet d’un autre article) risque d’accentuer ce problème. En plaçant le concours en fin de M2, on amène chaque candidat à se comparer avec la rémunération de ses camarades qui auraient eux aussi un Master (Bac + 5)
Dans une enquête, L'OCDE a ainsi comparé le salaire enseignant avec ce que ces diplômés gagneraient s'ils avaient opté pour une autre carrière. En France, un(e) professeur(e) des écoles gagne 72 % de ce qu'il/elle pourrait escompter avec son niveau de diplôme s'il travaillait ailleurs que dans l'éducation nationale. Au collège, un professeur français gagne 86% du salaire de ses camarades d'université. Et au lycée, 95%.
La question de la rémunération se situe donc à deux niveaux : les enseignants du primaire à niveau égal sont moins payés que ceux du secondaire (30% de moins en moyenne) et globalement les enseignants français sont moins payés que dans la plupart des pays européens. 


Revalorisation ? 
L’OCDE ce n’est pas que PISA. C’est aussi une enquête fort intéressante  qui s’appelle TALIS (Teaching And Learning International Survey) et qui porte sur les enseignants. Une partie de ses résultats est reprise dans une autre note récente de la DEPP (la division des études du ministère). 
Tous niveaux confondus, les enseignants français gagnent 22% de moins que la moyenne des pays développés, surtout en début et milieu de carrière, les salaires remontant en toute fin de carrière.
Les enseignants français gagnent près de 28.000 euros (bruts) par an dans le primaire, contre 29.900 pour la moyenne des pays de l'OCDE. Les profs de lycée français en début de carrière gagnent, eux, 29.400 euros, contre 32.423 euros pour la moyenne des pays de l'OCDE. L'écart se creuse ensuite, en milieu de carrière: par exemple, après 15 ans d'ancienneté, un prof de collège gagne en France 35.550 euros, contre 43.107 euros pour la moyenne de l'OCDE.
Autre enseignement du rapport : entre 2000 et 2018, le salaire des enseignants qualifiés et ayant 15 ans d'ancienneté a augmenté dans la moitié des pays de l'OCDE. L'Angleterre, la France et la Grèce font figure d'exception: le salaire des enseignants y a diminué de respectivement 3%, jusqu'à 6% et 17%. En France, c'est notamment le gel du point d'indice qui explique cette diminution.
L’OCDE dans ses dernières publications, y compris PISA 2018, affirme par ailleurs que « les systèmes performants sont aussi ceux qui offrent des salaires élevés à leurs enseignants, surtout dans les pays au niveau de vie élevé ».
Mais le salaire, s’il est un élément de la considération de la société à l’égard de ses enseignants, ne peut, me semble t-il, à lui seul permettre une transformation du métier d’enseignant.  Suffirait-il de mieux payer les enseignants pour qu’ils fassent leur métier autrement et de manière plus enthousiaste
? Car au delà de la rémunération et du sentiment de déclassement qui en découle, il se pose aussi une question de conditions de travail et d’évolution des carrières. Le mythe de la “vocation” est passé et c’est tant mieux. Nous exerçons un métier avec ses joies et ses peines pas forcément “pour la vie” et il faudrait que la gestion des ressources humaines et des carrières soit améliorée.
Il faut aussi que les différentes dimensions de ce métier qui ne se réduit pas à la seule présence devant des élèves soient mieux définies et affirmées. Une définition du métier TTC (toutes tâches comprises) qui ne se limite pas à l’impasse du temps de présence devant élèves devrait être discutée.  


Une vraie négociation  ou une « réforme par ruse » ? 
Car il faut noter que, dans la plupart des pays, si les salaires sont élevés c’est avec des conditions de travail différentes marquées par un engagement important et la reconnaissance de toutes les dimensions de ce  métier. 
C’est cette négociation  qui n’a pas eu lieu en France avec la “revalo” de 1989 où la lutte syndicale a fait un préalable de l’augmentation de salaires sans qu’il y ait au final  de réelles contreparties et évolutions.
enseigner dans la "Start-up nation"
On ne sait pas si Emmanuel Macron a cet exemple historique en tête, mais ses propos à Rodez (03/10/2019) montrent qu’il fait un préalable de la redéfinition du métier par rapport à une revalorisation globale et bien hypothétique : « Le pacte social implicite qu'on a fait depuis des décennies dans l'Education nationale, c'est de dire: on ne vous paye pas très bien, votre carrière est assez plate mais vous avez des vacances et vous partez à la retraite avec un système qui est mieux calculé que chez beaucoup d'autres parce que c'est le système où on calcule sur la base des six derniers mois. Ce pacte-la ne correspond plus à  la réalité. » (ah bon ?)
Et il ajoutait « Les enseignants comme quelques autres professions je ne peux pas leur dire du jour au lendemain vous allez passer dans le nouveau système parce que leur système est calculé sur les six derniers mois. Si je passe au nouveau système qui est tout au long de la vie, tous les enseignants seront lésés. Donc le passage au nouveau système pour les enseignants ne peut aller qu’avec une transformation de la carrière, de repenser la carrière dans toutes ses composantes. » 
Le choix qui est fait de proposer un système de primes semble indiquer ce qui doit être entendu par « repenser la carrière » : une promotion au mérite. Alors que ce métier doit être pensé et amélioré collectivement, on privilégie une logique individuelle et porteuse d’encore plus d’inégalités. Et on oublie qu’avant même de redéfinir le métier (ce qui n’est pas selon moi illégitime), il faudrait déjà redonner confiance aux enseignants et répondre à tous les aspects du malaise. 

La tentation est grande pour le pouvoir de faire une réforme « par ruse »,  sans le dire et sans mettre tous les éléments sur la table. Et l’entourloupe serait de faire passer pour une « revalorisation » pour solde de tous comptes ce qui n’est qu’une faible compensation pour les retraites en oubliant tous les autres retards et contentieux que l’on vient d’énumérer. 
Avec les mesures proposées, le malaise enseignant est loin de s’éteindre. 

Philippe Watrelot

Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

mardi, décembre 03, 2019

PISA-Choc ou déni ?




Tous les 3 ans, la publication des résultats de PISA donne lieu aux mêmes postures  : discours d’auto-satisfaction du ministre qui se félicite d’une étude qui justifie sa politique, des articles dans la presse avec les inévitables palmarès peu significatifs, polémiques récurrentes sur la valeur de  cette enquête,  déclarations conservatrices sur la nécessité de préserver notre modèle éducatif et voilà.. Un petit tour et puis s’en va. D’autant plus que cette année l’actualité sociale est très chargée et va vite chasser la réflexion sur l’état de notre système scolaire. 

Je ne vais pas revenir ici sur les résultats de PISA 2018. On les trouve résumés dans tous les journaux qui ont eu accès à l’enquête sous embargo. 
Un seul point devrait retenir notre attention : la France reste la championne des inégalités et le pays où l’origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire, c’est quand même l’information principale de cette enquête. 
Mais cela  peut-il engendrer un “Pisa-Choc” comme cela a été le cas dans d’autres pays ? Rien n’est moins sûr. Après les quelques jours de commentaires, on se rend compte que le soufflé médiatique retombe vite. Sans que cela n’engendre une réelle prise de conscience dans l’opinion. Comment expliquer cela ?


Dénis
On peut évoquer d’abord (comme je le fais dans un autre article) une accoutumance aux inégalités. Cela peut sembler paradoxal de dire cela après un an de gilets jaunes et les tensions sociales actuelles. Mais l’École semble échapper à cette contestation. Je fais l’hypothèse que cela repose sur la permanence d’un « idéal » méritocratique pourtant bien malmené. Se poser la question de l’élitisme et de la sélection fait penser (à tort) à certains que cela peut remettre en question leur propre position et dévaloriser les diplômes. Or, ce sont eux, les anciens bons élèves, les « premiers de la classe » qui ont la parole et l’accès aux médias. Pourquoi critiquer un système qui vous a fait réussir ? 
Tout se passe en France comme si on avait développé l’art de dire tout et son contraire sur l’école avec des polémiques sans fin sur des sujets dérisoires : la réforme de l’orthographe, la « théorie-du-genre » et j’en passe. On a les débats qu’on mérite et l’école qu’on mérite.

Une autre difficulté tient aussi aux postures politiques, en particulier dans l’opinion enseignante. En France, on se préoccupe plus de "Qui" parle (et d'"où") que de ce qui est dit. Que ce soit l'OCDE, considéré à tort ou à raison comme le bras armé du libéralisme, qui fasse des constats d’évidence ne peut que conforter certains dans une forme de déni .
Alors qu'on est censé former nos élèves à l'esprit critique et de se méfier du complotisme, nous réagissons nous mêmes de manière très mécanique à des signaux envers lesquels nous sommes incapables de prendre du recul. « OCDE = libéralisme = mal absolu» c'est rapide et confortable et ça empêche un peu de réfléchir. Sans tomber dans la naïveté, on peut faire l'hypothèse qu'au sein de l'OCDE comme de toute organisation, il y a des tensions et des logiques qui s'affrontent et se télescopent. De fait, si ce que dit l’OCDE et ses représentants était formulé par Bourdieu (et je peux fournir des textes assez voisins de l'icône de la gauche radicale), ça passerait beaucoup mieux !
On notera que le CNESCO dont tout le monde a pleuré la disparition fait pourtant les mêmes constats ! Il en va de cet indicateur comme de tant d’autres : il a des imperfections mais il est relativement fiable et grâce à sa périodicité permet de mesurer des évolutions. Casser le thermomètre ne ferait pas tomber la fièvre. 
Au risque d’agacer (encore plus !) certains enseignants, on peut redire que la critique nécessaire et légitime de Pisa ne doit pas faire oublier que ce constat n’est pas isolé. Et il ne faudrait pas tomber dans le déni en se réfugiant dans une posture faussement radicale et un maximalisme qui masqueraient au final un conservatisme pédagogique et un refus de prendre à bras le corps une réflexion sur les finalités de l'école... 


Que serait un réel « PISA-Choc » ? 
D’abord cela supposerait de s’interroger sur la persistance d’une sélection  précoce en France. 
Dans la quasi-totalité des pays concernés par l’enquête, les élèves de 15 ans sont tous au même endroit. En France, il y a déjà, à cet âge, plusieurs possibilités. On peut être « à l’heure » ou en retard en ayant redoublé, dans l’enseignement général ou déjà dans l’enseignement professionnel... 
Depuis la 3ème  république, et même Napoléon, dans un pays ayant éliminé ses élites issues de l'héritage du sang et de la noblesse on a construit un lycée dédié à la construction d’un élitisme républicain. L'école continue aujourd'hui à produire des élites de manière précoce et cette logique imprime tout le système en amont selon un principe de distillation  fractionnée. 
le nouveau slogan de l'Éducation Nationale ? 
Dans le refus de prendre cette question de front, on est bloqué dans une logique opposant faussement "pédagogues contre élitistes", persuadés qu'il faut choisir entre école de masse et école d'élite. Or ce que montre Pisa - et c'est révolutionnaire -, c'est que l'un et l'autre vont de pair : les pays qui ont beaucoup de bons élèves sont aussi ceux qui ont réussi à diminuer l'échec scolaire. 
Rénover le système ce n’est pas refuser la sélection mais la retarder. Le système finlandais souvent donné en exemple, est très sélectif ! Mais à partir de l’université... Pas dès le collège ou même l’école primaire. 

La question est donc pédagogique. Comment construire des solutions de remédiation, faire vraiment de la pédagogie différenciée, avoir des pratiques pédagogiques qui n’excluent pas ? 
On me répondra qu’il faut des moyens ? Possible mais pas suffisant. Si on regarde le poids des dépenses d’éducation par rapport au PIB, la France n’est pas à la traîne. D’autres pays ont un système plus équitable avec des dépenses équivalentes. C’est aussi une question de pédagogie, de conception du métier et de formation. 


Pour une école plus juste et efficace
Dans mes différentes positions publiques et notamment lorsque j’ai présidé le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative (mais aussi au CRAP-Cahiers Pédagogiques) j’ai souvent accolé ces deux termes : « pour une école plus juste et plus efficace ». L’efficacité n’est pas un gros mot libéral. Il est juste qu’on se demande si le 1er budget de l’État qu’est l’éducation est bien utilisé au service d’une finalité clairement définie. 
Or, le problème est double. D’abord l’École Française est peu claire sur ce qu’elle veut ! Les objectifs sont multiples et contradictoires : élitisme ou réussite de tous ? Individualisme ou travail sur les conditions sociales ?  Et il n’y a pas de réelle continuité sur les politiques éducatives. Un ministre s’emploie à détricoter (j’ai contribué à populariser l’expression « Control-Z ») ce qui a été fait avant. 
Ensuite, l’École française est une bureaucratie très verticale. Et ce n’est pas un gage d’efficacité, bien au contraire. C’est source de gaspillage et de faible adaptabilité. Quand l’enjeu est celui de la conformité à des procédures plutôt que de s’interroger sur le sens de ce qu’on fait, quand chacun défend un périmètre devenu un territoire, quand l’arrogance technocratique cherche à imposer une seule manière de faire,  comment changer l’école ? 
Il nous faudrait une École plus souple sur les manières de faire mais plus claire et ferme sur les finalités ! 
Le PISA-Choc serait à faire surtout au niveau de la gouvernance. L’autoritarisme et la verticalité ne sont pas une solution. Le beau mot de confiance, bien galvaudé aujourd’hui, supposerait de donner du pouvoir d’agir aux collectifs enseignants. L’autonomie cela ne doit pas être la reproduction d’une autorité au niveau de l’établissement par des chefs d’établissement « managers » mais un travail d’équipe avec des enseignants (revalorisés) et reconnus comme des experts de leurs pratiques et se formant collectivement pour répondre au plus près aux difficulté des élèves. 



Sommes nous prêts à sortir de cette accoutumance aux inégalités et à une vision du pouvoir qui reste très verticale. Peut-on sortir de l’individualisme ? 
On se rend compte que ces questions ne concernent pas que l’École mais la société toute entière. Ça me rappelle un slogan : « Changer l’école pour changer la société, changer la société pour changer l’école» ...

Philippe Watrelot



Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.





vendredi, novembre 29, 2019

Pisa, c'est pas de la tarte !



Tous les 3 ans, c’est le même tour (de PISA) au début du mois de décembre (le 3/12) : publication des résultats de PISA (datés de l’année précédente), discours d’auto-satisfaction du ministre qui se félicite d’une étude qui justifie sa politique, quelques articles dans la presse, polémique récurrente sur la valeur de ce “palmarès”, déclarations conservatrices sur la nécessité de préserver notre modèle éducatif et puis... c’est tout ! Rendez vous dans trois ans ! Pourquoi cette incapacité à analyser et tenir compte des résultats de cette enquête internationale ? 

Mésusages des résultats de PISA 
Rappelons d’abord que, depuis 2000, grâce aux enquêtes PISA (Program for International Student Assessment ou Programme international de suivi des acquis des élèves) menées tous les 3 ans, l'OCDE tente d'évaluer la compréhension de l’écrit, la culture mathématique et la culture scientifique des élèves de 15 ans révolus à partir de situations de la vie réelle. Elle ne mesure pas l'acquisition de programmes scolaires mais vérifie que les élèves savent se débrouiller avec les compétences nécessaires dans nos sociétés. 
Ceci rappelé, commençons par un petit coup de gueule préventif sur les dérives traitement médiatique de cette enquête. Voir titrer “les élèves français toujours médiocres” et autres titres de la même pâte (à Pisa...) est profondément agaçant. Il faut rappeler que ce ne sont pas les élèves qu'on évalue ni même les enseignants mais le système. 
Autre dérive médiatique : les palmarès. Ceux ci n’ont pas de sens. Ils se jouent à deux décimales et conduisent à surestimer les écarts entre pays. Bien plus intéressants sont les indicateurs qui mettent en avant l’équité du système c’est-à-dire l’influence ou non de l’origine sociale sur la réussite aux tests. 
Il y a aussi la contestation de la méthodologie. Nous en sommes des spécialistes en France d’autant plus que cette enquête est commanditée par l’OCDE vue comme « le-bras-armé-du-néo-libéralisme » par de nombreux critiques. On notera que le CNESCO dont tout le monde a pleuré la disparition fait pourtant les mêmes constats ! Il en va de cet indicateur comme de tant d’autres : il a des imperfections mais il est relativement fiable et grâce à sa périodicité permet de mesurer des évolutions. Casser le thermomètre ne ferait pas tomber la fièvre. 

 Pisa Choc ou déni ? 
La publication des premiers résultats PISA avait été un véritable traumatisme dans plusieurs pays notamment en Allemagne où l’on avait construit cette expression de “Pisa Choc” après que ce pays ait mis en œuvre une réforme importante pour modifier ses résultats. D’autres pays, depuis, ont tenu compte des analyses des experts pour orienter leur politique éducative. 
Une enquête ne fait pas une politique. On ne peut reprendre tels quels les indicateurs élaborés par les experts sans un réel débat démocratique. On peut encore moins construire des programmes pour performer aux tests (c’est la dérive du teaching to test). Mais l’opinion pourrait être interpellée plus qu’elle ne l’est habituellement par le poids des inégalités sociales que montre cette enquête (corroboré par d’autres études comme celles du Cnesco). 

 Le pays du grand écart 
Dans PISA 2015 nous étions un des pays où l’origine sociale était le plus déterminant dans la réussite (critère d’équité) et où les écarts de performance entre élèves sont les plus marqués. En d’autres termes, plus on vient d’un milieu défavorisé en France, moins on a de chances de réussir à l’évaluation PISA C’est une constante depuis plusieurs enquêtes. Le système éducatif français est efficace pour la moitié des élèves mais ne parvient pas à faire réussir 30% de ses enfants. Si l'on ne prenait en compte que les performances des élèves issus de milieux sociaux favorisés, c'est-à-dire "les meilleurs", la France se situerait dans les premiers du classement, alors que si l'on ne comptait que les élèves des milieux défavorisés, "les moins bons", la France se situerait en queue du classement. 
La faute à une société elle même trop inégalitaire ? Pas si simple... Il n’y a pas de relation directe entre le niveau d’inégalité d’une société et les inégalités scolaires. Dans « les sociétés et leur école » Dubet Duru-Bellat et Veretout en 2010 ont montré que certains pays peuvent combiner des inégalités sociales fortes avec des inégalités scolaires faibles ou l’inverse. Dans le cas de la France, l’École accentue les inégalités sociales et on peut même dire qu’elle en crée de nouvelles. Et ce constat cruel n’a jusqu’à maintenant pas créé de « PISA choc ». Pourquoi ? 


Indifférence aux inégalités 
Il faut d’abord passer par l’histoire. Notre système éducatif s’est construit par le haut. Ce n’est pas un hasard si la France est le pays des classements, des concours et des grandes écoles. Le système supposément méritocratique ne sélectionne que ceux qui en maîtrisent les codes avec une pédagogie qui reste fondamentalement destinée aux meilleurs. Malgré les efforts de nombreux enseignants, l’École a une vraie difficulté à gérer la différenciation et la remédiation. S’interroge t-on suffisamment sur les pratiques des enseignants et des établissements ? Si on a réduit considérablement les redoublements, a-t-on pour autant trouvé des alternatives efficaces ? 
Le système s’accommode des inégalités et l’opinion aussi. Les débats sur l’École sont indigents et confisqués par les élites. Pourquoi remettre en cause un système qui vous a fait réussir ? Qui écoute les plus pauvres ? On a les débats qu’on mérite et l’école qu’on mérite. 
Les inégalités entre les élèves dépendent aussi de l’importance de la ségrégation géographique sociale et scolaire entre les établissements et la faible mixité qui en résulte. On observe en effet que dans les systèmes les moins inégalitaires, le choix de l’école est régulé, la décentralisation est encadrée et la part du privé est faible. 


 Quelles politiques ? 
 En 2016, lors de la précédente livraison de PISA, la ministre Vallaud Belkacem avait été invitée à l’OCDE. Les experts, qui trouvaient que la politique allait dans le bon sens lui avait remis une brochure qui recensait les “bonnes pratiques” dont la France pourrait s’inspirer et pointait quatre défis à relever pour notre système éducatif : 
 - Rendre le système éducatif plus équitable en France et soutenir les élèves et les établissements défavorisés 
- Lutter contre l'échec scolaire dés le plus jeune âge.
- Améliorer la qualité de l’enseignement et de la transmission du savoir dans le primaire et le secondaire, et revaloriser le métier d’enseignant.
- Rehausser la qualité et la valorisation des filières professionnelles au lycée.
On jugera si les mesures prises par l’actuel ministre, qui s’est pourtant empressé de détricoter la politique précédente vont dans le « bon » sens préconisé par l’OCDE... 

 Car une autre difficulté de la France à faire évoluer son système tient sans doute au mode de gouvernance. Pour changer l’école, et rendre notre système éducatif plus efficace et plus juste, il faudrait établir un consensus social et politique et ne pas changer de politique à chaque alternance. Ce n’est pas par l’arrogance technocratique, la verticalité et l’urgence dictée par un agenda politicien qu’on fera vraiment changer l’École. Le temps de l’éducation n’est pas celui du politique. 
L’engagement et le pouvoir d’agir des enseignants doivent être favorisés et valorisés. Cela passe par la revalorisation du métier comme le préconisait les experts de l’OCDE. Et surtout faire (vraiment) confiance aux enseignants. 
Cliquez pour agrandir.
On peut douter que ce soient ces considérations qui ressortent des communications officielles qui ne manqueront pas de souligner que les résultats confirment l’action entreprise. On peut même craindre que certains, oubliant qu’on parle des résultats en 2018 d’élèves de 15 ans, attribuent à la politique actuelle l’amélioration des résultats ! 

 Or, la question des inégalités sociales et scolaires posée par cette enquête comme par bien d’autres est un point majeur qui ne se réduit pas à un débat « pédagogues contre élitistes ». L’École est elle encore capable de tenir la promesse républicaine et de lutter contre le déterminisme ? c’est une question éminemment politique. 
Dans le contexte actuel de tension sociale, la publication de ces résultats pourrait être l’occasion d’un réel débat citoyen sur les finalités de l’école et les moyens de construire une école plus juste et plus efficace. Sinon cette nouvelle enquête ne serait qu’un pis-aller... 

 Philippe Watrelot

[ce texte est la version longue d'un article paru sur le site d'Alternatives économiques]



Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.




jeudi, octobre 31, 2019

#BIEN19 Retour de biennale


Fin de la deuxième biennale internationale de l'éducation nouvelle à Poitiers. 
En dehors des difficultés de retour avec un train qui contient deux trains en un seul (autrement dit autant de voyageurs debout qu'assis...), c'est un bilan plutôt positif que je retiens. 

D'abord parce que c'est toujours agréable et utile de retrouver des personnes avec qui on a des convictions en commun. Cela donne de la ré-assurance. 
Mais surtout parce que ces échanges et ces débats permettent de “frotter notre cervelle à celle d’autrui” (Montaigne). Et c'est plus dans la confrontation et la dispute que dans l'unanimisme que l'on y parvient. Les convergences n'empêchent pas les divergences ! 

Le qualificatif "international" n'était pas galvaudé. 17 nationalités différentes étaient représentées. J'ai pour ma part beaucoup apprécié ces échanges organisés ou informels qui permettaient de faire de l'éducation comparée à hauteur d'homme. 

Je repars de ces trois jours stimulants avec des questions plus que des réponses (et c'est tant mieux !) : 
- comment avoir des convictions sans qu'elle ne soient des certitudes sclérosantes ? 
- comment, au quotidien, mettre ses valeurs en pratique et ne jamais être des "révolutionnaire en parole et de paisibles conservateurs dans sa classe" (Freinet)
- comment concilier la tension entre la dimension militante et critique de l'École  et la nécessité de faire évoluer le système de l'intérieur ? 
Ces questions ne sont pas neuves et je me les pose sans cesse depuis le début de mon parcours militant. Mais elles sont re-vivifiées après cette escapade poitevine. 

Quelques regrets aussi... 
J'ai été étonné que, durant ces journées, on ait peu évoqué la personne et surtout la politique du ministre actuel. Comme je l'ai déjà dit et écrit, il va falloir construire une alternative à la politique actuelle qui aille au delà de la rengaine facile sur le "néo-libéralisme" et l'attente d'une sorte de "grand soir" qui agrège les mécontentements. Il faut résister et proposer ! 
Cliquez pour agrandir
La prochaine biennale aura lieu dans deux ans (logique...) c'est-à-dire en 2021. Ce n'est pas seulement la date du centenaire  du premier congrès de l'éducation nouvelle (Calais 1921) mais ce sera aussi à quelques mois de l'élection présidentielle. S'il est important de préserver la dimension internationale on ne peut faire l'impasse sur la nécessité d'une réflexion collective et d'une interpellation à l'occasion de ce rendez vous important. 
Les questions d'éducation sont des questions éminemment politiques et elles sont l'affaire de tous ! 


PhW



Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.




 
Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
Fondé(e) sur une œuvre à http://philippe-watrelot.blogspot.fr.