lundi, août 14, 2017

A propos de la reprise de mes textes sur d'autres sites.


Si vous cherchez mes publications à partir d’un moteur de recherche, vous pouvez tomber sur des textes publiés sur le site de Contrepoints. Je tiens à dire avec force que je m’élève contre les pratiques de ce site et donc je ne cautionne pas du tout ces publications. J’ai déjà eu l’occasion de m’adresser aux “responsables” de ce site mais sans réel succès. C’est la raison de cette rapide mise au point.

D’abord, ce site se présente ainsi « Contrepoints est un journal en ligne qui couvre l'actualité sous l'angle libéral.» Autant vous dire qu’on est très loin de mes valeurs et de mes convictions !  La lecture des soutiens de l’association qui édite cette pseudo “revue” en ligne me conforte encore plus dans le fait que je n’ai rien en partage avec ces personnes.
On pourrait se dire que finalement les analyses que je défends sont plus fortes que  l’étiquette accolée par ce site et que je devrais me réjouir que mes textes soient repris à plusieurs endroits. Mais je tiens à éviter d’éventuelles confusions et à ce que les choses soient les plus claires possibles...

Les principales licences Creative Commons (en Français)
Cela va m’amener à modifier la licence Creative Commons que j’utilisais jusque là. Cette licence, dont la référence figurait en bas de chacun des articles publiés sur mon blog indiquait que j’accepte le partage de mes textes. Mais à deux conditions : qu’il n’en soit pas fait un usage commercial et que le partage se fasse dans les mêmes conditions. Je précise dans la colonne de gauche de mon blog que les usages sont aussi d’indiquer par un petit message à l’auteur que son texte a été repris sur un autre site.

Dans le cas présent, l’intégralité du texte n’est pas respectée. Les titres ont été modifiés et les liens (qui font partie intégrante de mon écriture web) ne sont pas repris. Certes, il est indiqué en bas de la page “Sur le Web” pour renvoyer vers l’article initial mais cela reste ambigu et prête à confusion. Je vais donc maintenant modifier la licence et indiquer « Pas de modifications » (dernier cas de figure de l'image ci contre) pour limiter les dérives telles que celle que je viens de constater. Précisons tout de suite aux journalistes que cela n’empêche pas le droit de citation !
Pour ne pas trop se prendre au sérieux, on peut dire aussi que je passe de la licence 3 à la licence 4  ! (à votre santé...) 

Sur l’autre restriction, je n’ai aucune information sur la dimension commerciale mais je tiens à dire que je ne souhaite pas que mon nom et mon travail soient associés à la notoriété éventuelle d’un tel site. Je m’arrête là car cela ne mérite pas de longs développements et je crains même, en en parlant, de contribuer paradoxalement à cette notoriété !

Mais je tenais à dire que tout cela ne me semble pas respectueux des quelques règles qui existent et témoigne en tout cas de pratiques peu déontologiques.
Le web n’est pas le Far West...

Philippe Watrelot

Le 14 aout 2017

Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

samedi, août 12, 2017

Faut-il avoir un pseudonyme pour s’exprimer sur l’éducation ?





« Un arrêt du Conseil d’État du 20 mars 2017 rappelle que les agents publics restent soumis à leurs obligations déontologiques sur les blogs et réseaux sociaux. » C’est ainsi que commence un article écrit par Olivier Guillaumont dans La lettre du Cadre Territorial le 5 juin 2017.
Le texte rappelle ensuite quelques décisions de justice récentes qui ont en effet condamné des fonctionnaires blogueurs pour avoir manqué à une obligation de discrétion tout en ayant fait état de leur statut de fonctionnaire sur les réseaux sociaux.
L'article se poursuit avec un encadré énumérant trois « bonnes pratiques » :
-       « Lorsqu’il s’exprime publiquement sur les réseaux sociaux soit à titre personnel, soit au titre d’une autre qualité (membre d’une association par exemple), l’agent public ne doit pas faire état de sa qualité. »
-       « Même lorsqu’ils s’expriment sous leur seul nom, la plus grande prudence s’impose aux agents publics dans l’expression publique de leurs opinions, qu’elles soient d’ordre politique, juridique ou religieux, en particulier, lorsque leur place dans la hiérarchie administrative ou leur notoriété locale permet de faire le lien avec le service. »
-       « L’obligation de discrétion professionnelle interdit aux agents de diffuser des informations ou des documents dont ils ont connaissance dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de leurs fonctions.»
Dessin de Peter Steiner paru dans le New Yorker en 1993. Publié ici.
Ce texte a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux (et j’y ai moi même contribué). Mais si les décisions de justice sont incontestables et constituent une forme de jurisprudence, ses recommandations sous forme de « bonnes pratiques » sont un peu plus discutables. Car une lecture rapide de ce texte pourrait amener à conclure qu’il faudrait tous adopter des pseudonymes et la règle de l’anonymat pour continuer à s’exprimer sur l’École ou sur tout autre sujet ! 
Pour ma part, je voudrais m’élever contre cette conclusion. J’ai déjà eu l’occasion de dire et d’écrire à plusieurs reprises combien l’anonymat me semblait une plaie des réseaux sociaux et ne correspondre à aucune éthique ni même à aucune nécessité. La liberté d’expression des enseignants ne devrait pas se faire dans l’anonymat. C’est un enjeu politique.


Devoir de réserve, de discrétion et de neutralité.
Je ne suis pas juriste. Mais mes lectures, mes discussions avec des personnes plus compétentes que moi et ma pratique associative et syndicale m’amènent à penser que les recommandations en termes de « bonnes pratiques » me semblent résulter d’une interprétation excessive.
La loi qui régit le droit d’expression des fonctionnaires (et donc des enseignants) est la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires. Ce texte est souvent présenté comme la  « loi Le Pors » (du nom du ministre de la Fonction Publique de l’époque).
L’article 26 précise que « Les fonctionnaires doivent faire preuve de discrétion professionnelle pour tous les faits, informations ou documents dont ils ont connaissance dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de leurs fonctions ». Par ailleurs, la même loi garantit la liberté d'opinion aux fonctionnaires et ils bénéficient comme tous les citoyens des droits et libertés reconnus à tous. Ce que rappelle d’ailleurs l’article de La lettre du cadre territorial.  Simplement, être fonctionnaire n'autorise pas à engager l'Etat dans ses choix personnels (j'ai tout à fait le droit de me présenter à des élections, mais pas de dire que c'est dans le cadre de mes fonctions). De même, je peux parler de mon métier mais pas "révéler" des informations professionnelles (par exemple, publier les résultats des élèves). C’est d’ailleurs la même chose dans les entreprises où existent souvent des clauses de confidentialité. Enfin, je dois me garder de faire état de mes opinions dans le cadre de mon enseignement, c’est le devoir de neutralité.
Mais en dehors de cela, un fonctionnaire garde toute liberté de critiquer l'action du gouvernement et la politique de son académie, à condition que sa critique ne porte que sur des éléments connus du public, comme les articles de presse, les émissions de télévision et même les documents administratifs (circulaires, notes de service...).  La liberté d’opinion et la liberté d’expression sont garanties  aux fonctionnaires par cette même loi Le Pors (loi n°83-634, 13 juillet 1983, art. 6).
Le devoir de réserve signifie simplement que tout agent public doit faire preuve de réserve et de mesure dans l'expression écrite et orale de ses opinions personnelles. Cette obligation ne concerne pas le contenu des opinions (la liberté d'opinion est reconnue aux agents publics), mais leur mode d'expression. L'ambiguité de cette notion est qu'elle relève de la jurisprudence et ne figure pas en tant que telle dans la loi.
Agir en fonctionnaire...” ne signifie donc pas abolir toute pensée et être dans la soumission  malgré ce que certains membres de la hiérarchie voudraient croire. Derrière cette invocation excessive du “devoir de réserve”, il y a bien souvent des enjeux de pouvoir voire plus prosaïquement du marquage de territoire...
Mais ces règles et ces dérives doivent elles nous conduire à l’anonymat ?

Anonymat, pseudonymes et liberté d’expression.
En novembre 2015, j’écrivais un billet de blog « Twitter et les enseignants : du gazouillis au dégueulis ». Malgré la virulence des réactions, je n’en changerais pas une ligne. J’y déplorais l’agressivité qui régnait et règne encore sur les réseaux sociaux et particulièrement sur Twitter.
Et cette agressivité est souvent (pas toujours, mais très souvent) le fait de personnes anonymes s’abritant derrière des pseudos ou, pire encore, des comptes parodiques. L'argument de la "colère sociale" ou du mépris ressenti qui est souvent évoqué pour justifier la virulence des propos est un argument facile et faible qui ne peut excuser toutes ces dérives.  La phraséologie qui consiste à se qualifier de « résistants » et emprunte un vocabulaire révolutionnaire parce qu’on fait un compte parodique ou qu’on insulte des collègues est elle aussi indigne. Si l'anonymat était la règle pendant la Résistance ce n'était pas pour rigoler... Et cela n’a absolument rien à voir avec le système démocratique et globalement respectueux des droits dans lequel nous évoluons.
Dessin de Soulcié paru dans Télérama (février 2017)
L’anonymat est très rarement justifié et justifiable. En dehors de quelques professions et statuts où il peut être éventuellement utile, il ne l’est pas vraiment pour les enseignants. Les risques sont faibles dès l’instant où la polémique reste dans le cadre du droit d’expression. On peut avoir une réflexion critique et argumentée sur la politique éducative sans mettre en cause ou pire insulter les personnes...
Car, ne tournons pas autour du pot, la plupart du temps l’anonymat est surtout là pour masquer des comportements et des propos qui font honte à notre profession d’enseignants et d’éducateurs.
En fait, l’angle mort de ces différents devoirs (discrétion, neutralité, réserve...) évoqués plus haut, c’est bien la question de la déontologie et des valeurs. Ce n’est pas le contenu des opinions qui est en jeu mais leur mode d'expression. S’il y avait chez certains (on peut rêver…) une réflexion sur la responsabilité et la réciprocité, ce serait un progrès dans les usages de ces réseaux. Malheureusement, l’anonymat ne fait que renforcer cette agressivité en la rendant en apparence irresponsable.

Pour ma part, ma position est d'assumer pleinement ce qu'on dit et écrit. C’est ce que je fais depuis 2004 sur les réseaux sociaux et depuis bien plus longtemps dans ma vie professionnelle et militante.

Une culture bureaucratique à combattre.
Bien sûr, je ne suis pas naïf. Je suis depuis longtemps sur les réseaux sociaux et les autres formes d’expression sur Internet. J’ai un blog depuis 2004. Et j’ai pu observer aux débuts de ces médias la fermeture d’un certain nombre de blogs d’enseignants sous la pression de la hiérarchie. Il y a donc bien une crainte de sanctions, même si aujourd’hui l’ampleur prise par les réseaux sociaux modifie la norme elle même.
C’est donc aussi une question de culture. Notre éducation nationale et plus globalement la fonction publique a une culture très bureaucratique. On sort le "parapluie" en toutes occasions et chaque échelon intermédiaire a son périmètre qu'il transforme en territoire à défendre avec les "pouvoirs" qui y sont associés. C'est le phénomène bien connu des "petits chefs"...
Parce que le système éducatif s'occupe d'enfants on voudrait en faire un système infantilisant... Et cette infantilisation arrange finalement bien aussi certains enseignants à qui cela permet de ne prendre aucune initiative et dans le même temps de développer des comportement puérils (cf. ce qui se passe sur Twitter ou dans certaines réunions ou formations) et qui oublient la déontologie. On joue aussi à se faire peur en surestimant le pouvoir réel de quelques cheffaillons et en oubliant la force de l'action collective comme contre-pouvoir.
L'enjeu c'est donc de lutter contre cette infantilisation et cette verticalité pour redonner du pouvoir d'agir aux enseignants. Mais pour cela il faut aussi leur reconnaitre une liberté de parole. Le statut de fonctionnaire ne doit pas (ne peut pas !) empêcher une expression libre dans un cadre démocratique.
Nous ne sommes pas de simples exécutants, nous avons normalement un statut de cadre. Et cela suppose donc une bonne connaissance des enjeux de la structure dans laquelle nous évoluons et aussi la capacité à porter une critique constructive de son fonctionnement.
S'exprimer individuellement et collectivement sur l'actualité éducative, c’est montrer que nous en sommes partie prenante et que nous avons notre mot à dire.  C'est pour cela que les syndicats et les mouvements pédagogiques existent. Et sur un plan individuel, alors que les discours officiels ne cessent de prôner l’empowerement et une logique bottom up, c’est prendre au mot ces belles paroles et ces vœux pieux et en faire des pratiques réelles et quotidiennes.


Une « école de la confiance » aussi pour les personnels
J’ai dit plus haut que je n’étais pas juriste. En cours de sciences économiques et sociales, nous abordons cependant la question du droit à travers le prisme de la sociologie et de la science politique. Et les exemples sont nombreux de situations où les normes sociales font évoluer les normes juridiques. En d’autres termes, les évolutions de la société, des techniques mais aussi la construction des rapports de force font évoluer le droit et la loi. Et c’est tant mieux.
Dans ce cas précis, on voit bien qu’aujourd’hui, la force des réseaux sociaux est telle que cela rend ces directives inopérantes. Ces espaces de dialogue libre sont tellement propices aux progrès de toutes sortes.  De plus, puisqu’on nous parle de "démocratie internet", cela s’accommode mal de l’infantilisation, du soupçon et de la défiance. Puisque le Ministre ne cesse de dire qu’il veut (re)construire l’ « école de la confiance », il serait bon que ses services évitent le contrôle tatillon, systématique et a priori de l’expression des fonctionnaires. On peut faire l’hypothèse que la grande majorité des enseignants ont des valeurs partagées et une certaine déontologie loin des excès d’un petit nombre.
Mais le droit d’expression des fonctionnaires est aussi une conquête. On ne peut revendiquer une administration plus respectueuse, déplorer une mauvaise image des enseignants et dans le même temps s’abriter derrière un anonymat confortable et s’absoudre de toute déontologie.
C'est pour cela qu'il faut continuer de s'exprimer individuellement et collectivement sur tous les enjeux éducatifs.  Il ne faut pas se laisser impressionner par quelques coups de pression de tel ou tel qui ne sont bien souvent que des abus de pouvoir. Il ne faut pas non plus se créer des barrières et des interdits qui sont d'abord dans nos têtes plus que dans les textes.
Autorisons nous !


Philippe Watrelot


Vous pouvez compléter la lecture par celle d'un billet de Paul Devin sur son blog Mediapart qui précise le sens des principales notions évoquées ici-même. 


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vendredi, juillet 21, 2017

Un miroir, ça réfléchit (observer la classe)



Ce texte a été publié dans le numéro 511 des Cahiers Pédagogiques en février 2014. Il s’insère dans un dossier intitulé “Observer la classe” coordonné par Brigitte Cala et Hélène Eveleigh. Si je le republie aujourd’hui sur mon blog c’est pour deux raisons.

D’abord, il me permet de (re)faire de la publicité à ce numéro qui me semble toujours utile aussi bien pour les formateurs que pour les stagiaires eux-mêmes. Et au final, pour tous les enseignants qui sont amenés à un moment ou un autre à accueillir un stagiaire et à se mettre au fond de la classe.

Et puis ce texte peut trouver sa place dans les ressources pour les formateurs que j’essaie de rassembler dans une « bibliothèque idéale » (à paraitre) comme je l’avais déjà fait pour les enseignants débutants en 2016.
PhW

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Avez-vous déjà pratiqué la conduite accompagnée ? Lorsqu’on est à côté d’un jeune conducteur, on s’aperçoit qu’on devient plus expert soi-même, qu’on réapprend des choses qu’on avait oubliées. On requestionne aussi ses pratiques : est-ce que je regarde bien aussi souvent dans le rétroviseur qu’on le devrait, est-ce que je mets bien les mains où il faut sur le volant ? Inversement, celui ou celle qui apprend à conduire vous observera avec beaucoup plus d’attention lorsqu’il ou elle sera à vos côtés et que vous serez vous-même en train de conduire. Il en va de même pour l’observation en classe.

La multiplication des stages avec la réforme de la formation fait qu'il y a de plus en plus d'enseignants qui accueillent des personnes au fond de la classe et qui vont eux-mêmes assister à des cours. La généralisation de cette pratique est, me semble-t-il, un vecteur de progrès pour l'école. Pour être depuis huit ans formateur en temps partagé, j’ai acquis la conviction que se placer en situation de formateur et d’observateur aide à être un meilleur enseignant soi-même. La capacité à se décentrer, à interroger sa propre pratique, le dialogue avec des collègues, tout cela est très favorable à l’évolution des pratiques pédagogiques. Je souhaite à tous les enseignants de devenir tuteurs et d’accueillir des enseignants débutants dans leur classe !

L’observation, ça profite à tout le monde : l’observateur et l’observé. Et au final, aux élèves eux-mêmes.


Quand je suis au fond de la classe
Je ne peux pas tout observer ! C’est déjà le premier constat que l’on peut faire et presque une évidence.
Cliquez sur l'image pour l'agrandir
Il semble évident d’observer un enseignant en train de faire cours. On s’attache à sa posture, son déplacement dans la classe, son utilisation de l’espace et des différents outils à sa disposition (le tableau, le vidéoprojecteur, les supports qu’il utilise, etc.). On peut s’intéresser aussi aux interactions avec les élèves : la manière dont il ou elle donne les consignes, les questions qu’il ou elle pose, les interventions auprès des élèves, etc.
Mais au final, quand je suis au fond de la salle, ce qui m’intéresse le plus et ce qui est peut-être le plus formateur, c’est d’observer les élèves ! Regarder comment ils travaillent ou ne travaillent pas. Les stratégies mises en œuvre avant de se mettre (vraiment) au travail, les interactions qui n’ont rien à voir avec le cours, les clins d’œil, les communications non verbales, l’usage du portable, les petits mots échangés, etc. Mais aussi les difficultés à comprendre les consignes, les questions que l’on n’ose pas poser et que l’on demande au voisin, les erreurs que l’on peut faire, l’attente de la venue de l’enseignant, etc.

Tout cela a déjà un effet sur votre pratique. À moins d’avoir un égo surdimensionné, on ne peut s’empêcher de se dire que si ça se produit dans ce cours, ça doit aussi se produire dans le vôtre. Et évidemment, ça interroge sur sa manière de faire et amène à se demander si soi-même on est suffisamment attentif à tous ces signes de l’ennui, de la procrastination ou de la difficulté qui nous apparaissent si évidents lorsqu’on est au fond de la classe.


La cape d’invisibilité d’Harry Potter
Mais, on me dira que cela n’est pas possible, que les élèves savent bien que vous êtes là et ne se comportent donc pas comme d’habitude. Ce n’est pas possible.
Eh bien si. C’est une expérience sans cesse renouvelée, mais quand on est au fond de la classe, c’est comme si on revêtait la cape d’invisibilité d’Harry Potter : au bout de quelques minutes, on devient transparent, invisible. Les élèves ne vous voient plus, ne s’intéressent plus à vous (c’en est même frustrant).
L’expérience est d’ailleurs identique lorsqu’ils sont filmés. On pourrait croire que l’attrait d’une caméra va changer leur comportement ou amplifier les attitudes. Il n’en est rien. Le visionnage des petites séquences produites dans le cadre de la plateforme de vidéos Néo-pass@ction le prouve bien. L’influence de l’observateur sur l’attitude des élèves est assez faible.


Ce n’est qu’un point de vue
Mais si je suis invisible, cela veut-il dire que je suis neutre ? Et objectif ? Non.
Lorsque je suis au fond de la classe, j’y viens avec un projet. Le plus souvent, il s’agit d’observer l’enseignant. On a vu plus haut que ce n’était pas forcément le plus intéressant. Mais même dans cette observation-là, il faut se méfier de ses réactions et considérer que l’on n'est évidemment pas objectif.
L’illusion d’optique est souvent trompeuse. On peut conclure par exemple à une « forte participation » des élèves en constatant que les questions fusent et que le dialogue est constant entre les élèves et la classe. Jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’en fait, si on compte et qu’on fait donc une mesure plus objective, il n’y a que cinq ou six élèves en tout et pour tout qui sont intervenus, à plusieurs reprises mais toujours les mêmes. Je conseille donc à celui ou celle qui se trouve au fond de la classe de se lancer dans la mesure de faits relativement objectifs tels que le nombre d’intervenants ou encore le nombre de minutes de paroles de l’enseignant et des élèves ou du temps laissé au travail autonome des élèves. Les résultats sont quelquefois édifiants.
On peut avoir la même illusion d’optique à propos des apprentissages : se dire que la classe a compris à partir de quelques réponses qui vous font croire que, collectivement, les notions ont été assimilées. Sauf que « la classe », ça n’existe pas. Et qu’il y a en fait une collection d’individus qui ne sont pas semblables, qui ont des profils d’apprentissages différents et que les réponses de quelques-uns ne doivent pas masquer les difficultés ou l’incompréhension des autres. C’est pour cela qu’il est intéressant d’observer les élèves et non le professeur. Et c’est aussi pour cela que l’observation est utile pour remettre en question les éventuelles certitudes du professeur qui se croit confirmé.
Observer, c’est bien, en parler, c’est mieux. Une observation de classe n’a de sens, selon moi, que si elle s’accompagne d’un temps de parole et d’échange entre les deux personnes impliquées. Ce que l’on appelle l’« entretien d’explicitation » renvoie à toute une méthodologie que je ne reprendrai pas ici. Je me bornerai à quelques pistes et quelques principes. Ceux-ci sont valables, quel que soit le statut de la personne observée : professeur débutant observé par un enseignant confirmé ou l’inverse. Il me semble important, dans la perspective d’un entretien, de commencer d’abord par situer ce qui vient de se passer dans une routine et dans une pratique professionnelle. Mes deux questions rituelles qui ouvrent l’entretien lorsque je vais visiter des stagiaires sont les suivantes : « Comment situer cette séance par rapport au quotidien des séances avec cette classe : habituelle, meilleure, moins bonne que les autres ? Et pourquoi ? » ; « Les objectifs fixés pour cette séance ont-ils été atteints ? Si non, pourquoi ? »
Ces deux questions ont le mérite de renvoyer pour la première à une approche presque statistique des séances de cours. On peut essayer de situer sa pratique dans une norme et une variance vis-à-vis de cette norme. La deuxième nous rappelle que nous avons toujours des objectifs (implicites et si possible explicites) par rapport à une pratique de classe. Et qu’il est bon d’évaluer la séance par rapport à ce critère.

Et puis, ces questions ont surtout l’avantage de donner d’abord la parole à l’observé et de lui donner la priorité de la réflexivité. Mais, bien vite, elles vont être suivies des remarques et des observations de l’observateur. Celui-ci offre un miroir à l’autre, l’amène à mettre l’accent sur des choses, des gestes qui semblent évidents et ne pas, ne plus, mériter d’être questionnés. Il offre aussi la possibilité d’un décentrage trop souvent absent d’un métier qui se vit sur le mode de l’intime.
Un miroir, certes, mais un miroir qui réfléchit. Avec l’autre, parce qu’enseigner est un métier qui s’apprend. Tout le temps et collectivement.


Ph.Watrelot 





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samedi, juillet 08, 2017

Pour le maintien d’émissions spécialisées sur les enjeux de l’école


Précision : Par un tweet de sa directrice, France Culture annonce la certitude de la reconduction d'une emission spécialisée sur l'école des la rentrée 

L’émission Rue des écoles diffusée sur France culture tous les dimanches ne sera pas reconduite à la rentrée. C’était la dernière émission entièrement consacrée à l’école, radio et télévision confondues. On y entendait des spécialistes débattre, mais surtout des praticiens souvent anonymes, rendre compte de leur quotidien d’enseignants.

Nous voici donc face à un criant paradoxe : tandis que l’école est l’un des sujets de société les plus vivement débattus dans l’espace public, plus aucun media ne daigne lui accorder l’importance d’une émission hebdomadaire. On nous répondra sans doute qu’il est hors de question d’abandonner le terrain scolaire mais de l’intégrer aux autres sujets de société dans des émissions plus généralistes. 
Pour nous qui connaissons bien les plateaux, nous savons très bien ce que cela signifie : quelques minutes d’éclairage, un micro-débat contradictoire où l’emporte celui ou celle qui a le verbe le plus haut et la maîtrise technique de l’art du débat, des reportages de terrain réduits à quelques secondes au montage, et au final une invisibilisation toujours plus importante des acteurs de terrain, enseignants comme élèves.

Que l’on ne s’y trompe pas : que les enjeux de l’école fassent l’objet de controverses régulières nous semble tout à fait normal et sain dans une démocratie ; Les débats sur l’école sont des débats de société et éminemment politiques. Il n’y a donc chez nous aucune volonté de nous lamenter sur les prises de paroles multiples par des non experts ; après tout, toutes et tous sont passés sur les bancs de l’école et y mettent encore leurs enfants. Il est tout à fait légitime que la société se donne un droit de regard sur le sort de sa jeunesse. 
Toutefois, nous constatons aussi que les débats sur l’école sont de plus en plus hors-sol et que la mécanique médiatique participe activement de ce décrochage. Que l’on songe à la pédagogie artificiellement opposée à la transmission des savoirs ; à l’approche manichéenne des méthodes d’apprentissage de lecture : syllabiques versus globales ; ou encore à l’enseignement de l’histoire ; tous ces objets de polémiques parfois d’une extrême violence sont le plus souvent déminés par un retour sur les pratiques routinières, expérimentales ou innovantes des enseignants. Or, le plus souvent, elles indiffèrent les férus d’audimats ou les gourmands de joutes médiatiques.

Est-ce le rôle du service public de nourrir cette mécanique  ? Devons-nous nous résoudre à subir une école des marronniers où seule la rentrée scolaire, le devenir des accents circonflexes ou les perles du Bac rythmeraient la présence médiatique des enjeux scolaires ?
Il y avait dans l’émission Rue des écoles un louable souci de coller à une actualité mais aussi de rendre compte de la temporalité lente de l’école, celle d’une année scolaire, dans ses fluctuations, ses doutes, ses tâtonnements aussi. Il y avait également la volonté de faire connaître les travaux sur l’école : recherches scientifiques, essais, ou témoignages et d’accepter de passer du temps à en débattre. Il est dans l’ADN des radios de qualité comme France Culture ou France Inter d’accorder du temps de parole à ses invités et non de les contraindre à quelques « punch line » les yeux rivés sur la minuterie.
Quelle perte ce serait alors que de ne plus disposer de ces sas de décompression pour y parler d’un sujet aussi brûlant que l’école. Le temps de l’école n’est pas celui du politique, il n’est pas non plus celui du buzz médiatique.

C’est pourquoi nous demandons à Radio France, avant finalisation de sa grille de rentrée, de prendre la mesure de la responsabilité qui lui incombe, comme à nous tou.te.s, de témoigner de l’intérêt qu’elle porte aux questions d’éducation et, plus généralement, du devenir de la jeunesse.



Grégory Chambat, Laurence De Cock, Philippe Watrelot, enseignant.e.s et militant.te.s pédagogiques.



Sur le même sujet, sur ce blog : « 67 millions de spécialistes de l'École »



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samedi, juillet 01, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 26 juin au 2 juillet 2017



- 4 jours – École de la confiance - Postes – Austérité ? - Rapports – Vacances – Butinages -.


Dernier (et ultime) bloc notes de l’année scolaire. Avec une actualité assez riche : le décret ré-autorisant les quatre jours de classe, les annonces du Ministre sur l’“école de la confiance”, les postes en CP d’éducation prioritaire, le bac, le brevet et quelques rapports et articles intéressants. Nous nous demanderons aussi si l’éducation est toujours "sanctuarisée" sur le plan budgétaire. De quoi dire et de quoi lire...
On terminera de manière plus personnelle par une réflexion sur l’avenir de ce bloc-notes. Bon courage pour la fin de l’année et bonnes vacances




Quatre jours
La semaine a été marquée par la publication le 27 juin du décret «relatif aux dérogations à l'organisation de la semaine scolaire dans les écoles maternelles et élémentaires publiques». Le journal Le Monde en offre un résumé rapide. Ce texte permet donc d’« autoriser des adaptations à l’organisation de la semaine scolaire ayant pour effet de répartir les heures d’enseignement hebdomadaires sur huit demi-journées réparties sur quatre jours ». Le texte fixe quand même des limites: pas plus de vingt-quatre heures hebdomadaires, pas plus de six heures par jour et trois heures trente par demi-journée, pas de modification du nombre d'heures d'enseignement sur une année scolaire, ni de modification de leur répartition. Toutefois, "ces dérogations peuvent s'accompagner d'une adaptation du calendrier scolaire national", ce qui signifie un possible raccourcissement des vacances. De fait, le décret permet surtout de revenir à la semaine de quatre jours et fait que, demain, différents tempos puissent se côtoyer d’une ville à l’autre, voire d’une école à l’autre. Le décret acte ainsi le troisième changement de rythmes pour les écoliers en neuf ans.
Pour compléter, on pourra aller voir l’audition de Jean-Michel Blanquer au Sénat par la commission Culture et éducation. On n’y parle pas de ce seul sujet mais il occupe une bonne partie du débat. En contrepoint, on pourra aussi visionner la réaction de la sénatrice Françoise Cartron qui a beaucoup travaillé et publié plusieurs rapports sur cette question.
Toujours sur ce sujet, dans son blog sur Mediapart, Claude Lelièvre reprend l’expression de "Munich pédagogique" utilisée en 2008 par Antoine Prost. Il y égratigne sévèrement le nouveau ministre, coupable de ne pas prendre ses responsabilités : « Le décret que Jean-Michel Blanquer vient de signer sur les rythmes scolaires est digne non pas d’un Salomon mais d’un Ponce Pilate. C’est la « base », à condition d’être unie, qui choisira le retour à la semaine de quatre jours. Et l’irresponsable à la tête du ministère de l’Education nationale s’en lave les mains. »
On a l’impression qu’avec cette réforme « le monde des adultes s’est entendu sur le monde des enfants »...! Cette expression est d’un certain... Jean-Michel Blanquer. Mais elle a été prononcé en 2010 à l’occasion d’une audition pour un rapport parlementaire sur les rythmes de vie scolaire et le passage à la semaine de quatre jours. JM Blanquer, alors Dgesco, évoque d'abord des journées de six heures « bien remplies, trop remplies », puis plus loin il déplore qu'avec le passage à quatre jours « le monde des adultes s’est entendu sur le monde des enfants ». Ce jugement prend une saveur particulière aujourd’hui. On peut cependant rajouter qu’avec les intérêts des adultes (parents et enseignants) on peut aussi voir des considérations financières et budgétaires aussi bien pour l’État que les collectivités locales.
Une autre conséquence de cette modification est peu évoquée, or elle n’est pourtant pas négligeable. La réforme des rythmes a "créé" à peu près 250.000 postes dans l'animation d'après les syndicats du secteur. Il est difficile d’évaluer l'impact que ce décret risque d'avoir en termes de suppression d'emplois. Ce sont certes des emplois précaires et souvent à temps partiel mais ils permettaient à certaines personnes de trouver des sources de revenu. On peut donc légitimement se demander si ce n’est pas un "plan social" (qui ne dit pas son nom) qui est en préparation ?


École de la confiance
L'interview de Jean-Michel Blanquer la plus intéressante de la quinzaine est à lire dans La Croix . Dans cet entretien il dit vouloir confier davantage d’autonomie aux acteurs éducatifs afin de bâtir « une école de la confiance ». Il pourrait s’agir de permettre aux chefs d’établissement de recruter eux-mêmes sur des « postes à profil ». En corollaire, le ministre veut relancer des évaluations nationales, conçues comme un outil de pilotage. Il annonce aussi vouloir faire évoluer les missions des inspecteurs qui seront revues : « Les inspecteurs rempliront une fonction de soutien plus que de contrôle» . « Plusieurs membres de l’inspection, spécialistes de différentes disciplines, analyseront ensemble la situation d’un établissement et aideront son équipe à formuler et mettre en œuvre un projet éducatif adapté », a-t-il ajouté.
L’école de la confiance selon Jean-Michel Blanquer, on la retrouve aussi dans une autre interview donnée à La Voix du Nord où il justifie le décret sur les rythmes ainsi : «il s’agit d’une philosophie que nous appliquons sur beaucoup de sujets : il est important de responsabiliser les acteurs, de laisser les communautés définir ce qui est bon pour elles. »
On ne sait pas ce que pensent les enseignants et les élèves du collège Pierre-Ronsard à Tremblay en France de «L’école de la confiance ». Mais quand on lit le reportage de L’Express on se dit que l’équilibre est fragile pour ne pas créer du découragement. Le magazine est retourné voir les enseignants et la direction de ce collège situé en éducation prioritaire un après un premier reportage au moment du démarrage de la réforme du collège . Aujourd’hui, malgré (ou à cause de) un «travail monstre», le bilan est «plutôt positif». Les enseignants se sont saisis des dispositifs emblématiques de la réforme, l’accompagnement personnalisé (AP) et les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) et une dynamique s’est installée. Si le principal, prudent, estime que l’aménagement qui vient d’être officialisé par un arrêté « ne casse pas la dynamique», il souhaite aussi «assurer une stabilité du collège, sécuriser l'école et les professeurs, arrêter les changements de cap. ». C’est à ce prix, celui de la stabilité et de la permanence de l’action, que l’école de la Confiance pourrait se construire.


Postes
La confiance a besoin aussi d’absence d’ambigüité dans la communication.
Le 26 juin, dans l’ interview à La Voix du Nord évoquée plus haut, Jean-Michel Blanquer a annoncé la création, pour la rentrée 2017, de 2500 postes d’enseignants (parmi 4000 pour le primaire au total), consacrés au dédoublement de classes de CP dans les zones d’éducation prioritaire renforcée (REP+).
Une lecture rapide pourrait laisser penser que ce sont des créations de postes réalisées par l'actuel gouvernement. Or, ces 4000 postes étaient programmés dans le budget préparé par le précédent. Il s'agit donc d'un redéploiement et certainement pas de "création". Et surtout, ces 4000 postes devaient permettre d'avoir plus de “Maitres + ” et de mieux assurer les remplacements et le départ en formation continue des Professeurs des Écoles. Tant pis... Donc, si on ne ferme pas des classes pour dédoubler les CP, on assèche juste d'autres dispositifs et on prive le 1er degré de souplesse d'organisation.
Beaucoup de journaux (pas tous...) ont repris cette annonce telle quelle en parlant des créations de postes et en tombant dans ce piège de communication. D’autres parlent heureusement de “redéploiement” plutôt que de créations. C’est le cas dans Libération ou Le Figaro ou encore VousNousIls .
Cette annonce masque surtout les difficultés auxquelles est confrontée la mise en œuvre de ce dispositif. Celles-ci sont évoquées dans un article de L’Humanité ou encore dans Challenges qui parle d’«équation insoluble» avec le sentiment de «déshabiller Pierre pour habiller Paul» dans une organisation et une répartition des moyens qui reste figée. Par exemple, la répartition des postes entre académies a été actée il y a plusieurs mois sous le précédent gouvernement et il est quasi impossible pour le nouveau ministre de revenir en arrière. Dès lors, pas question de réaffecter des effectifs prévus pour les académies comportant moins de zones défavorisées vers celles qui en ont le plus. «Les académies les plus pauvres se retrouvent à devoir réduire la voilure pour dédoubler les CP alors que les académies plus privilégiées continuent de profiter du dispositif «plus de maîtres que de classes», regrette un prof interviewé par Challenges . On marche sur la tête !»


Austérité ?
Tout cela se fait dans un contexte qui ressemble de plus en plus à de l’austérité.
«Nous avons le nombre de postes qui convient» a déclaré le ministre dans une interview à la presse quotidienne régionale et cette réponse révèle, me semble t-il, un changement de stratégie gouvernementale.
Dans l’interview citée, la question du journaliste Philippe Rivet est directe : “Y a-t-il des marges d’économie au sein de votre ministère ?
Fidèles aux postes ? 
La réponse de Jean-Michel Blanquer est un peu plus alambiquée mais assez claire malgré tout : « Nous savons que la situation des comptes du pays n’est pas bonne. Une société responsable doit regarder la réalité en face, avec courage et lucidité, si nous voulons être honnêtes avec nous-mêmes et les générations futures. Dans ce contexte, chaque euro public dépensé doit l’être de manière très responsable. L’éducation a été affirmée comme une priorité par le président de la République. Nous devons raisonner sur l’évolution qualitative de notre système et ne plus entrer dans l’éternel débat de la création ou de la suppression de postes. Aujourd’hui, nous pouvons penser que nous avons le nombre de postes qui convient. À nous de bien gérer les moyens importants dont nous disposons pour évoluer sur le plan qualitatif avec bon sens, en utilisant nos ressources de la meilleure façon.» On notera au passage que le programme du candidat Macron annonçait la création de 4000 à 5000 postes dans l’éducation nationale « à l’échelle du quinquennat». Cette promesse est-elle oubliée ?
Autre question : Le budget de l’éducation restera-t-il le premier budget de la Nation ?
Réponse de JM Blanquer : «Tout n’est pas qu’une affaire de moyens. Le cercle vertueux que nous devons enclencher doit permettre à l’Éducation nationale de remplir ses missions au mieux.»

Ces déclarations s’inscrivent dans un contexte qui est celui de la publication, cette semaine, du rapport de la Cour des Comptes qui évalue le déficit public à 3,2% du PIB (donc au dessus des critères du pacte de stabilité européen). Et cela a donné lieu très vite à des déclarations prônant la rigueur dans les dépenses. «Le président de la République et le Premier ministre m'ont demandé de travailler à des propositions sans augmentation d'impôt pour boucler le prochain budget, a annoncé jeudi soir sur France 2 le ministre des Comptes publics Gérald Darmanin en donnant pour seule indication qu'«il n'y aurait pas d'augmentation de point d'indice pour les agents de la fonction publique». Après la canicule, déjà le retour du gel...
On notera qu’en 8 ans de crise et d'austérité budgétaire, les salariés du secteur public ont déjà perdu trois points de pouvoir d'achat par rapport à ceux du secteur privé. Leur pouvoir d'achat avait cependant quand même fini par globalement progresser un peu (grâce essentiellement au fameux Glissement vieillesse technicité (GVT) dans un contexte de faibles embauches) en 2015 et 2016 à la faveur d'une inflation très faible. Mais c'est au moment où cette inflation redémarre un peu que le gouvernement revient sur la promesse qui avait été faite de dégeler le point d'indice.
On peut penser que les fonctionnaires vont profiter des soldes pour acheter des chaussures de marche pour les prochaines manifestations...


Rapports
Cette semaine a vu la publication de deux rapports intéressants
Dans une étude réalisée par la banque HSBC et dont on pourra lire les principaux enseignements dans Le Figaro on apprend que les Français dépensent moins que leurs voisins pour scolariser leurs enfants. Et il faut plutôt s’en réjouir car c’est grâce à l’école publique.
Sur l'ensemble des pays de l'étude , la moyenne des dépenses annuelles que les parents réservent à l'éducation de leurs enfants est de 39.500 euros. En France, la moyenne tombe à 14.708 euros. Et c'est la gratuité de l'école qui rend cet écart possible. En effet, 81% des parents français, interrogés dans le cadre de l'étude, ont fait le choix d'inscrire leur enfants dans l'enseignement public, alors que dans l'ensemble de l'étude, seulement 46% des parents scolarisent leurs enfants dans le public.

En cette fin de mois de juin, c’est aussi le rapport annuel du médiateur de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur qui a été présenté ce jeudi 29 juin. Ce rapport aborde de nombreux sujets mais on peut plus particulièrement en retenir deux. D’abord, le médiateur se fait l’écho des réclamations reçues lors de la session 2016 d’APB et met en avant l’urgente nécessité d’améliorer l’information des familles sur la procédure. Interviewé par Le Monde il estime que s’il y a des « bugs » il y a aussi des plaintes dont la cause est la mauvaise compréhension des consignes et de la mécanique de cet algorithme. lI évoque la « faiblesse de la culture numérique » dans certaines familles. « Les usages numériques des jeunes sont plus intuitifs et ludiques. Ils ne les préparent pas nécessairement bien à l’appropriation d’un dispositif complexe comme APB » commente Claude Bisson-Vaivre.
Si la plateforme Admission post-bac est une « mécanique efficace» capable de gérer, chaque année, l’admission dans l’enseignement de plus de 800 000 candidats, les plaintes reçues montre que le revers de cette automatisation est qu’APB « peut être ressenti comme “inhumain” : le candidat ayant le sentiment que ce n’est pas une personne qui prend la décision mais qu’elle est confiée à une machine ». Un ressenti qui est par ailleurs accentué à la fin de la procédure lorsque l’usager « se retrouve seul face à l’outil sans pouvoir contacter un service avec lequel il est possible d’échanger afin de trouver des solutions ou tout simplement pour être écouté ». Il propose de renforcer la formation des enseignants, des jeunes et de leurs parents à l’usage de cet outil et d’officialiser et organiser un accueil personnalisé des usagers sans admission dans toutes les académies de la mi-juillet à la fin d’août.
L’autre sujet sur lequel revient le rapport du médiateur c’est celui de la situation des élèves handicapés . A partir des plaintes qui lui parviennent, il estime que trop d’obstacles persistent pour l’intégration des élèves handicapés à l’école. Rappelons quand même que ces dix dernières années, les effectifs d’élèves handicapés scolarisés en « milieu ordinaire » ont augmenté de 80 %, soit 123 600 élèves de plus dans les écoles, collèges et lycées. Des progrès considérables ont donc été faits depuis la loi de 2005. Mais les démarches restent complexes avec de longs délais d’attente pour pouvoir bénéficier d’un accompagnement. Les maisons départementales des personnes handicapées (MDPH) croulent sous les dossiers à traiter.
Mais les principales difficultés pour faire une École vraiment inclusive, se trouvent dans la classe. C’est d’abord la pénurie d’Assistants de Vie Scolaire. Le médiateur alerte aussi sur le manque criant de médecins scolaires – un pour 12 000 élèves –, alors que ces derniers jouent un rôle-clé dans la détection des problèmes de santé et le suivi des élèves handicapés. Mais surtout, le rapport montre la difficulté de la scolarisation avec des enseignants peu ou pas formés. « La présence de trois ou quatre élèves à besoins particuliers dans une classe peut mettre dans l’embarras l’enseignant qui, malgré sa bonne volonté, n’est pas formé pour gérer une telle hétérogénéité », rapporte M. Bisson-Vaivre.


Vacances j’oublie tout ?
«Vacances, j’oublie tout...» c’était un refrain d’une chanson des années 80. Mais ce n’est pas ce que nous dit Louise Tourret dans un article de Slate.fr . Pour beaucoup de personnes, les enseignants sont des privilégiés qui ont deux mois de vacances d’été où ils peuvent ne rien faire. Certes, mais la journaliste montre que c’est un peu plus complexe que cela. L'image que l'on se fait des « vacances » des enseignants n’a en tout cas rien à voir avec la réalité de leurs occupations et de leurs préoccupations pendant la période estivale. Il ne s’agit pas seulement de travail, il s’agit aussi d’attachement, d’appréhension, de charge mentale.
Une grande majorité d’entre eux divisent ces deux mois en plusieurs parties avec souvent un temps consacré au travail et à la préparation des cours pour l’année suivante. Mais surtout, il y a (comme pour d’autres métiers, convenons-en) une réelle porosité entre le temps du travail et le temps pour soi. Telle visite, telle lecture peut être ré-exploitée ensuite dans le travail scolaire. Et puis partir, oui, mais combien de temps et où ? Louise Tourret rappelle que comme pour beaucoup de Français, les moyens financiers des professeurs sont limités. Avec une rémunération moyenne de 2.500 euros par mois, la plupart des personnes interrogées par la journaliste estiment qu'ils n'auraient pas de quoi partir deux mois même s’ils n’avaient rien à faire pour préparer la rentrée.
C’est donc un article moins anecdotique qu’il n’y parait où Louise Tourret, qui le connait bien, tend un miroir au monde enseignant. Rappelons toutefois qu’il ne faudrait pas retirer de la lecture de cette chronique (et de l’article) que nous (les enseignants) serions les plus à plaindre. On n’est pas au fond de la mine à pousser des wagonnets et bien des travailleurs peuvent nous envier cette liberté d’user des vacances des élèves en plus de nos congés...

Mais avant de partir en “vacances”, il faut aussi en finir avec le bac et le brevet. Ces deux examens ont donné lieu, encore cette semaine à des articles qui vont un peu au delà de l’anecdote dont sont pourtant si friands les journaux (et leurs lecteurs ?).
Pour le bac, on évoque dans Le Parisien les conditions de correction des épreuves. Plus de copies et moins de temps pour les corriger au détriment de la qualité de la correction. Mais, sur ce sujet, l’article le plus intéressant se trouve dans Le Monde où l’historien Claude Lelièvre retrace l’évolution de cet examen né en 1808 et constate que, de fait, «le bac n’est plus le premier grade universitaire» car s’il est nécessaire pour intégrer une filière sélective, cela n’est pas suffisant et la sélection se fait pour une bonne part avant même les épreuves terminales. L’historien nous montre aussi le désengagement progressif des universitaires du déroulement du Bac au profit des enseignants du secondaire.
La réforme qui se profile l’an prochain semble d’ailleurs aller dans le sens d’une déconnexion des deux fonctions du bac : à la fois examen de fin d’études secondaire et porte d’entrée pour le supérieur.
Dans Le Monde on revient sur le Brevet. On s’y étonne que dans bon nombre de collèges, enseignants et chefs d’établissement reconnaissent que la majorité de leurs élèves de 3e ont déjà à leur crédit, avant le coup d’envoi des écrits, le nombre de points pour décrocher l’examen – soit 350 sur 700, selon le barème rénové cette année. Et on s’interroge aussi sur la finalité et le maintien de ce qui est le premier examen auquel sont confrontés les élèves.


Butinages
Finissons, comme à l’habitude, avec quelques liens vers des lectures éclectiques et qui peuvent nourrir la réflexion.

Dans The Conversation, Laurent Frajerman poursuit sa série d'articles consacrée à la question de l’«autonomie». En s'appuyant sur des entretiens et des sondages, il essaie de répondre à la question : « les professeurs sont-ils prêts à consentir à l'autonomie ? ». Il part du constat que la culture professionnelle des enseignants s’est construite sur un travail individuel, et donc le renforcement de l’autonomie des établissements impliquerait de travailler en équipe. Or, cela ne va pas de soi pour les enseignants même si on consent à y trouver de l’intérêt.
Il montre aussi ‘importance du rejet du pouvoir du chef chez les enseignants et notamment sur la dimension pédagogique considérée comme un domaine réservé sauf pour certains points très particuliers (les projets, l’interface avec les parents et l’extérieur de l’établissement, la création d’un cadre institutionnel sécurisant…).

Comment (en éducation) administrer scientifiquement des preuves basées sur la pratique ? Comment appliquer « les pratiques qui ont fait leurs preuves » ? C’est un article passionnant du Centre Alain Savary qui tente de répondre à ces questions. Celles ci sont très présentes dans le monde anglo-saxon où on parle d’“évidence based practices”.
L’article du centre Alain Savary s’appuie d'ailleurs sur une publication originale de Anthony S. Bryk (dont il est proposé une traduction en Français). Celui ci propose de renforcer les capacités de recherches centrées sur l’observation de la mise en œuvre de réformes, la variabilité des résultats plutôt que leur impact moyen. Pourquoi réussit-on dans certaines écoles et pas dans d’autres ? L’action mise en œuvre profite-t-elle à certains plutôt qu’à d’autres ? Comment interagit-il avec d’autres conditions ou facteurs présents dans l’école ? Il propose de mettre l'accent sur la façon dont les facteurs (tâches, organisation) se combinent pour créer cette variabilité. En éducation comme en médecine, obtenir de meilleurs résultats à grande échelle signifie que «toutes les parties» se joignent de manière plus constructive. La façon dont les différents processus de travail, outils, relations de rôle et normes professionnelles interagissent de manière plus productive dans une variété de conditions devient alors l'objectif principal d’attention de la communauté apprenante. Et il conclut : « Il ne s'agit pas seulement de savoir ce qui peut améliorer ou empirer les choses, mais de développer le savoir-faire nécessaire pour améliorer réellement les choses. Imaginez un avenir dans lequel ce type d'apprentissage systématique s'améliore chaque jour dans des milliers de contextes et engage de nombreux milliers d'enseignants, d'érudits, de concepteurs et d'innombrables autres. Le domaine de l'éducation pourrait devenir une immense communauté d'amélioration en réseau. Nous pourrions accélérer considérablement la façon dont nous apprenons à améliorer. » Si seulement..

On pourra lire aussi l’analyse que fait Bernard Toulemonde sur le site Telos de la politique éducative menée par Jean-Michel Blanquer. C’est un avis plutôt favorable (comme on dit au bac) mais les seuls bémols sont formulés en conclusion : « le pilotage par la science et par les résultats ne masque-t-il pas en somme des choix idéologiques ? Les premières mesures décidées (rythmes scolaires avec retour possible à la semaine de quatre jours, dédoublement des CP au détriment du « plus de maîtres que de classes » mis en place précédemment, rétablissement du redoublement etc.) sont-elles vraiment inspirées par la méthode scientifique annoncée ? La volonté d’encourager l’autonomie et l’innovation résistera-t-elle aux traditions centralisatrices, bureaucratiques et « top-down » du ministère de l’Éducation nationale ? Wait and see… ». “Favorable” ou “Doit faire ses preuves ?”

Pour finir cette revue d’articles qui donnent à penser, allons voir la dernière livraison de La Lettre de l’éducation . Luc Cédelle y interviewe Jean-Paul Delahaye. L’ancien Dgesco et conseiller de Vincent Peillon y rappelle quelques urgences . «Il faut partir du diagnostic, maintenant largement partagé, sur l’état de l’école. Notre école fonctionne bien pour 70% des élèves. Mais 30%, essentiellement issus des milieux populaires, sont en difficulté. 90% des enfants de cadres et d’enseignants obtiennent le baccalauréat sans problème sept ans après leur entrée en 6e, pour seulement 40% des enfants d’ouvriers. Ce grand écart est insupportable. La marge de progression de l’école se trouve aujourd’hui dans une meilleure réussite des enfants des milieux populaires. Il y a une seule question à se poser quand on met en œuvre une politique scolaire : est-ce que cette politique va réduire les inégalités de réussite liées aux origines sociales ? Si ce n’est pas le cas, et si au contraire cela risque de les creuser davantage, alors en effet, c’est une régression»


Bloc-Notes
Je profite de cette dernière revue de presse de l’année pour vous informer que j'envisage d'arrêter cette formule actuelle du bloc-notes, pour plusieurs raisons:
- il est trop long à lire et est peu lu.
- il est redondant avec ce que je fais pendant le reste de la semaine sur les réseaux sociaux. La plupart des gens se tiennent informés et débattent à partir de ce qui est publié sur mon mur Facebook (et qui est accessible à tous) et n'ont pas forcément besoin d'un récapitulatif.
- il est aussi redondant avec la revue de presse quotidienne assurée par mes amis de l’équipe de la revue de presse des Cahiers Pédagogiques qui font très bien leur boulot de veille sur l’actualité éducative.
- j'ai d'autres moyens de m'exprimer plus directement soit sur mon blog soit sur des tribunes (Alternatives économiques , The Conversation, etc.). La revue de presse relevant du commentaire et pas vraiment de la prise de position.
J’ai ouvert mon blog en 2004 après un an de revue de presse (2003-2004) uniquement la liste des adhérents du CRAP. Depuis, j’ai publié très régulièrement des revues de presse. Pendant toute une période (2004-2012), elle a été quotidienne. Puis, après un moment de flottement, elle a été hebdomadaire à partir de 2013. On peut donc dire que je suis un “vieux de la veille”…
Je pense qu’aujourd’hui le bloc-notes sous sa forme actuelle n’est plus forcément le vecteur pertinent pour moi. J’envisage de m’orienter, comme j’ai commencé à le faire, vers des prises de position plus personnelles, plus courtes et plus ponctuelles . Il faut trouver un nouvel équilibre dans une nouvelle formule avec une fréquence plus “aléatoire” ou espacée et un contenu et une modalité d’écriture renouvelés.
Car, croyez le bien, cela ne veut pas dire que je serais devenu d’un seul coup indifférent à l’actualité éducative. Et je pense que si celle-ci continue ainsi, j’aurais l’occasion de m’indigner et de retrouver l’urgence qui est pour moi la condition première de l’écriture ! Bon courage pour cette fin d’année.

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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dimanche, juin 25, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 19 au 25 Juin 2017





- En musique – des fables et pas de téléphone – Le mois de Blanquer – Bac, bugs et couacs – Butinages - .


Le mois de juin c’est un peu le mois du ministre de l’éducation. Avec le marronnier du bac, on l’invite partout et souvent il en profite pour évoquer d’autres sujets. Cette année, avec le changement de gouvernement, le rythme des annonces s’est encore accéléré. Attention ça chauffe, on ne peut plus suivre ! Entre la rentrée en musique, la distribution des fables de La Fontaine et les casiers pour les portables, il y a de quoi faire. Sans compter les autres dossiers qui se poursuivent : les rythmes, les CP à 12 élèves, le collège... A tel point qu’on en arriverait presque à oublier le Bac avec ses bugs et ses couacs...



En musique
« Je vous l’annonce, on fera la rentrée en musique dans un maximum d’endroits dès cette année, en mobilisant les élèves de l’année précédente ou des orchestres extérieurs.» Dans une interview accordée début juin au quotidien Le Parisien le ministre de l'Éducation nationale avait annoncé sa volonté de développer l'enseignement de la musique dans les collèges.
Malgré cette annonce du début du mois de juin, la circulaire allant dans ce sens et qui a été envoyée aux Recteurs et aux inspecteurs le 20 juin a d’abord été prise pour un faux lorsqu’elle a commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Pourtant elle est bien réelle. Il s’agit de s’appuyer sur les chorales et autres orchestres pour accueillir en musique les nouveaux élèves afin de «marquer de manière positive le début de l'année dans les écoles, les collèges et les lycées.».
Beaucoup d’acteurs de l’école se sont étonnés qu’une telle proposition arrive le 20 juin alors que les lycées n’ont plus d’élèves, comme aussi beaucoup de collèges et que seules les écoles primaires travaillent encore. Comment dans ces condition préparer efficacement une telle opération ?
Et si on prenait, malgré tout, cette rentrée en musique au sérieux ? c’est ce que propose Mara Goyet dans son blog du Monde. A bien des égards pour des pédagogues convaincus, on peut penser que ce serait une bonne idée. L'enjeu c'est de travailler sur le climat scolaire et le sentiment d'appartenance à une collectivité. Des projets comme ceux là peuvent y aider. Les rituels d'entrée que beaucoup d'entre nous pratiquent à l'échelle de leur classe, peuvent être élargis au niveau d'un établissement. Accueillir les nouveaux, partager un projet commun avec une dimension culturelle, travailler sur le sensible et l'artistique, on peut trouver des aspects positifs à cette" proposition"...
Sauf que ce n'est pas présenté comme une "proposition" mais que ça ressemble furieusement à une injonction ministérielle...! Ce qui a fait penser à un canular lorsque la lettre a circulé c'est que celle ci apparaissait tellement en contradiction avec les premières déclarations du ministre. Celui-ci parlait à l'époque d'en finir avec la verticalité, de laisser l'initiative aux établissements et aux équipes. Il déclarait qu'il n'y aurait pas de "réforme Blanquer" et qu'il en était fier... De même, il clamait son attachement aux expérimentations et à l'évaluation. Mais très vite les défauts de la gouvernance "à la française" qui fonctionne sur le fantasme qu'il suffit de dire pour faire et que ce qui est décidé en haut redescend impeccablement jusqu'au plus petit échelon (même le 20 juin !) a repris le dessus. On s'est aussi très vite empressé de "détricoter" les dispositifs précédents au nom d'une "autonomie" mal pensée et qui oublie la dimension du temps de l'appropriation et du travail collectif.
Finalement, cette "rentrée en musique" n'était pas un canular et aurait pu même être une bonne idée. En revanche ce qui est de plus en plus un canular, c'est de croire qu'on peut continuer à gouverner l'éducation nationale ainsi...


Un livre mais pas de téléphone
On est passé de Ctrl-Z à Ctrl-C et Ctrl-V...
Jean-Michel Blanquer fait maintenant du copier-coller.
Le Ministre a annoncé sur France 2 nous dit Le Parisien que les 150 000 élèves de CM2 allaient recevoir un exemplaire des Fables de la Fontaine. «C’est une incitation à la lecture. Avec la ministre de la Culture, on veut beaucoup travailler sur la question du livre. La lecture, c’est fondamental», a expliqué Jean-Michel Blanquer..
La distribution des fables de La Fontaine est en fait le retour de l'opération "Un livre pour les vacances", initiée en 2010 par Luc Chatel (et son Dgesco de l'époque, un certain JM Blanquer). On peut même faire un petit exercice en comparant le dispositif de 2017 avec la présentation de la circulaire de 2017 avec la description de l'opération de 2010 .
Des livres, mais pas de portable...
Les téléphones portables seront-ils interdits au collège, comme le candidat Emmanuel Macron s'y était engagé pendant la campagne présidentielle ? «Tout ce qui a été dit doit être accompli », a répondu, vendredi 23 juin, le ministre de l'Education nationale dans une interview sur France 2 . «Il y a un problème, il faut le regarder en face» a-t-il estimé, jugeant qu'il fallait «prendre des mesures pratiques». «Par exemple, a-t-il expliqué, en Conseil des ministres, il y a un casier. On y met son téléphone portable, et ensuite, on rentre en Conseil des ministres, de sorte qu'on n'est pas interrompu. Ce qui est possible en Conseil des ministres doit être possible en classe.».


Le mois de Blanquer
De toutes façons, le mois de juin c’est un peu le mois du ministre de l’Éducation. Il y a donc un effet de projecteur et Jean-Michel Blanquer se saisit de cette attention des médias à son encontre. Cela peut aussi donner le sentiment d’une sur-activité avec ces nouvelles déclarations alors que les autres dossiers se poursuivent.
Mais avant d’évoquer ces dossiers en cours, arrêtons nous sur le dernier portrait en date du Ministre. Celui-ci est en Une du Point avec ce titre «Blanquer : l’homme qui veut arrêter les bêtises»
Et le magazine, précise qu’il «rompt avec le pédagogisme qui a démoli l'école». Dans ce portrait très élogieux du magazine (où le nouveau ministre a tenu une chronique pendant ces dernières années) , on trouvera un paragraphe  qui ne manquera pas d’être commenté au regard des mesures précédentes (et futures ?) : «« Désengoncer ». Pour lui et pour l'école, Jean-Michel Blanquer a un idéal : une conception du pouvoir fondée sur le « pouvoir faire », selon son expression. Aux recteurs d'académie qu'il a accueillis au ministère peu de temps après s'y être installé, il a donné le ton : « Plus je vous donnerai de pouvoir, plus j'en aurai ! » Les esprits taquins ne manqueront pas de déceler dans cette formule une tentation hégémonique typiquement macronienne, les plus tendres y verront au contraire le souhait de « libérer les énergies ». « Il faut "désengoncer" pour créer, il faut que les professeurs n'aient pas le sentiment que l'école est une chape de plomb », scande pour sa part Blanquer. Le ministre se désole également de constater que « les élèves de France sont parmi ceux qui ont le moins confiance en eux-mêmes », ce qu'il considère comme une « sorte de thermomètre de la situation générale ». Quels moyens pour y remédier ? Un « cercle vertueux » fondé sur une confiance en cascade : « Ce que j'essaie d'enclencher, c'est que l'institution ait confiance en ses recteurs, ses inspecteurs, ses professeurs, et que les professeurs fassent confiance à l'institution, les chefs d'établissement à leurs professeurs, et qu'au bout de la chaîne les élèves aient confiance en eux-mêmes. Cela irradie la question du pouvoir. Cela commence par le cabinet, vous devez être une équipe respectueuse, que chacun soit humble, poli avec ceux avec qui il travaille. Je crois beaucoup à l'exemplarité, la façon d'être de la tête a un impact sur tout le reste. Et tout se conjugue dans les différents aspects, y compris pédagogiques : c'est-à-dire que mon objectif n'est pas de régler tout ce qui va se passer, comme du temps de Jules Ferry, quand tout le monde faisait la même dictée à la même heure, mais que tout le monde maîtrise l'orthographe. Mon but est que les chemins soient trouvés par le génie de chacun dans l'ensemble du système. » Bref, « créer l'école de la confiance pour une société de confiance, c'est la clé du bonheur » ! Cela commencera dès la rentrée prochaine. Convaincu que la musique joue un rôle majeur dans l'épanouissement intime mais aussi collectif, Blanquer, main dans la main avec la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, a sollicité les orchestres et les chorales pour une rentrée des classes en musique. Quant à la forme que doit prendre son propre pouvoir de ministre ? « Je crois à quelque chose de profond derrière l'idée de "en même temps" : dignifier la fonction tout en étant capable de contact et de simplicité. » Décidément macronien.».
Après ce dossier du Point, le Ministre pourra aussi mettre à son crédit ( ?) les déclarations d’Alain Finkielkraut qui se réjouissait sur France Inter le 22 juin : «Parmi les bonnes surprises, la nomination de JM Blanquer à l'éducation nationale».

Venons en maintenant aux dossiers en cours. On peut s’aider d’une dépêche AFP qui recense les principaux changements à la rentrée : CP à 12, réforme de la réforme du collège, semaine de quatre jours... Tout cela ne se passe pas sans heurts et difficultés.
Rappelons d’abord que l’arrêté sur le Collège est paru au Bulletin Officiel de l’Éducation Nationale . Mais les établissements risquent d’avoir du mal à ajuster leurs répartitions horaires et d’être confrontés à d’âpres négociations entre les différentes disciplines.
Aurélie Collas dans dans Le Monde rappelle que le passage à 12 élèves pour les classes de CP se fait à marche forcée et au détriment des « maîtres + ». Selon cet article, l’application, dès la rentrée, de cette promesse de campagne du candidat Macron tourne au casse-tête.
Quant aux rythmes scolaires, le décret n’est toujours pas paru alors que la rentrée approche et que des informations contradictoires jettent le trouble dans les communes. Sur le fond du débat, je signale deux textes. D’abord une interview de Claire Leconte dans La Montagne où la chronobiologiste plaide pour une semaine de six jours d’école. Et puis, un argumentaire très rigoureux d’un parent d’élève contre la semaine de quatre jours à lire dans Les Cahiers Pédagogiques


Bac, bugs et couacs
Depuis le début de cette session, pas un jour ne passe sans qu’une alerte soit lancée sur les réseaux sociaux, avant d’être confirmée… ou pas. Alerte à la « fuite », alerte aux sujets de secours, alerte aux questions qui s’échangent – et parfois même se monnaient – sur Twitter, alerte à la distribution de copies hasardeuse ou retardée, alerte à la question jugée inattendue ou mal posée… Le pire étant ce qui est arrivé aux élèves de STMG qui ont été obligés de repasser l’épreuve d’Espagnol LV1 car le sujet avait déjà été donné à la session de septembre 2016
Plusieurs articles, dans Le Monde ou sur BFMtv reviennent sur ces couacs à répétition. Sont-ils plus nombreux ? La direction générale de l’enseignement scolaire (Dgesco) a dénombré le recours à six sujets de secours pour les trois baccalauréats – général, technologique et professionnel – en 2017, contre onze durant la session 2016. Concernant les rectificatifs réalisés en cours d’épreuve par l’inspection générale – suite à une incompréhension ou à l’inexactitude d’un intitulé –, ce sont quinze ajustements qui ont dû avoir lieu, contre vingt-trois en 2016.

Mais en dehors de ces couacs, le débat se poursuit sur l’épreuve elle même. On pourra lire dans L’Obs un article qui tente de faire le point sur les arguments en faveur d'une évolution du bac. Pour les proviseurs du SNPDEN, qui donnaient une conférence de presse cette semaine, «le bac ne sert à rien» peut-on lire dans Les Échos . Le principal syndicat des chefs d'établissement réclame à sa place deux évaluations, dont un examen d'entrée dans le supérieur.

Le Figaro pose aussi la question de l’utilité du Brevet. On peut faire remarquer à cette occasion qu’il serait alors utile d’éviter les empilements dont l’éducation nationale a le secret. Il faudrait aussi qu’on s'interroge si ce qu'on évalue au DNB (le petit nom du brevet) est vraiment ce qu'il faut savoir à 15 ans. De ce point de vue, il existe un outil, qui s'appelle le Socle, mais curieusement, il n'est utilisé, pour le moment, que pour obliger les profs de collège à remplir des formulaires interminables (que personne ne lira). A quand un DNB qui serve vraiment à évaluer le Socle ?


Butinages
Finissons avec quelques conseils de lectures glanées au fil de la semaine.

Olivier Maulini dans Les Cahiers Pédagogiques propose une réflexion sur l’autonomie des établissements ; Sonne-t-elle le glas de l’unité nationale, ou au contraire celui d’une égalité de façade enfin démasquée ? Libère-t-elle d’un carcan archaïque, ou en organise-t-elle plutôt un autre, habilement managé, plus contraignant parce que plus rusé ? Olivier Maulini suit cette piste dans la situation française actuelle, à la fois conditionnée par son héritage jacobin et soumise au devoir de participation contemporain.

Ne vous laissez pas abuser par le titre survendu de cet article du Huffington Post qui parle de « cours d’attention» proposés à la rentrée... En fait, il s’agit d’un dispositif qui n’est pas obligatoire et dont le contenu est intéressant.
Ce programme s'appelle Atole pour "Attentif à l'école". Il a été mis en place par Jean-Philippe Lachaux, chercheur en neurosciences de l'attention au Centre de recherche de Lyon. « On amène d'abord les enfants à comprendre comment leur attention fonctionne de l'intérieur, explique le scientifique au HuffPost. C'est un phénomène biologique soumis à des lois. On leur apprend à reconnaître ce qui les distrait et à réagir pour se concentrer à nouveau. «Il faut concevoir Atole comme un nouvel outil dans la palette pédagogique du professeur, précise le chercheur. Pour que chacun ressente à quel point c'est agréable de n'avoir qu'une chose à faire, sans se poser de question.».

Finissons avec une nouvelle très inquiétante. On vient d’apprendre que la théorie de l’évolution ne serait plus enseignée dans le secondaire en Turquie. Dernièrement, le vice-premier ministre Numan Kurtulmus avait jugé que les travaux de Darwin étaient « vieux et mauvais » et qu’il n’était pas indispensable de les enseigner. C’est aujourd’hui le chef du comité sur les programmes scolaires au sein du ministère de l'Éducation turc qui considère la théorie comme "controversée et trop compliquée". Dès 2019, le darwinisme quittera donc les manuels du secondaire (collège et lycée) et ne sera abordé que dans l'enseignement supérieur. Le progrès est en marche...

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
 
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Fondé(e) sur une œuvre à http://philippe-watrelot.blogspot.fr.