jeudi, mars 19, 2020

Leçons, précipitation et accommodements

Jeudi 19 mars : quatrième jour de confinement : l'enseignant télé-travailleur  pousse un coup de gueule sur les donneurs de leçons... 


Ceux qui font la leçon en permanence sur le RGPD ou le caractère marchand de tel ou tel outil, commencent sérieusement à me les briser menu... 

Puisque la métaphore guerrière est à la mode, c'est comme si certains commençaient à vérifier la date de péremption des rations de survie et si les uniformes sont bien homologués NF et fabriqués dans des conditions éthiques avant de monter au front...
Je ne nie pas le souci de respecter un certain nombre de principes mais cette accumulation de préalables ressemble beaucoup à une procrastination inquiétante si elle se prolonge... 

Elle peut être aussi le symptôme d'une crainte de la hiérarchie. 
Car quand ils émanent des "chefs" et de tous ceux qui sont en situation de "responsabilité" ces rappels témoignent surtout d'une méfiance a priori et d'un attachement bureaucratique à la conformité à des procédures plutôt qu'à la réalité et l’esprit du service public !!!


Précipitation
Après ce "coup de gueule" essayons maintenant de prendre du recul. 
Le début du confinement a été marqué par la précipitation. J'y ai succombé moi aussi (mais j'ai des vraies excuses)
Surement pour compenser l'angoisse, beaucoup ont voulu se rassurer en apportant une réponse immédiate aux élèves en se précipitant sur les outils qui marchaient et en leur donnant une charge de travail énorme.
Pour le dire autrement, ils se sont lancés dans un sprint alors qu'il s'avère que nous courons un marathon...
Et en plus il s'agit de quelque chose qui devrait se. jouer collectivement et en concertation et non pas de manière individuelle et solitaire.
L'appel à prendre son temps qu'on peut lire ici où là est justifié pour trouver justement le temps de se concerter et d'échanger entre collègues. En revanche sur le plan technique, l'appel à attendre que tout fonctionne trouve ses limites. Surtout quand un ministre vous disait la veille encore de manière. péremptoire :  "tout est prêt"...


Accommodements
Si je suis revenu (après une parenthèse Discord Lundi) à la plate forme du Cned (qui marche relativement bien) en revanche l'ENT du lycée est toujours en rideau après quatre jours (si vous voyez Valérie Pécresse...) et donc ce n’est même pas la peine de chercher à communiquer avec les élèves ou les profs par la messagerie officielle ou de déposer des fichiers sur l'espace partagé. 
Alors dans ces conditions, je ne vois pas pourquoi je n'utiliserais pas WhatsApp avec les élèves, Facebook avec les collègues et d'autres solutions de partage. Tout en n’étant pas dupe et en informant mes élèves des risques éventuels.

J'ai particulièrement apprécié le message, reçu hier, du proviseur adjoint de mon bahut : « certains d'entre vous m'ont fait part d'usages "différents" avec des outils numériques privés et se demandent s'ils peuvent les utiliser. Évidemment la réponse est oui, faites au mieux pour vous et surtout faites ce qui vous semble le plus pertinent pour vos élèves.»
Plutôt qu'un "démerdez vous", j'y lis la reconnaissance (de fait) de notre autonomie et de notre expertise. Et de l'indulgence et de la bienveillance dont on a tous tant besoin aujourd'hui !




*  Quand je dis que" j'ai des excuses", c'est parce que j'ai eu un accident du travail (fracture du coude) qui m'a mis en arrêt de travail depuis fin janvier. Je n'ai pas été remplacé et quarante heures de SES ont été perdues. Après un "semi-confinement" de deux mois, mon arrêt de travail prenait fin le lundi 16 mars... 🤨
Vous comprenez peut-être un peu mieux mon empressement ! 

Philippe Watrelot



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lundi, mars 16, 2020

Peut-on critiquer son ministre et utiliser des outils non homologués en temps de crise?



« Je vous plains. Faire de la politique quand les Français sont angoissés. Etre incapables de s'unir au moment où il faut s'unir. Il n'y a plus de mots. Franchement : face à l'adversité et à une situation compliquée, il faut juste faire preuve d'un peu de bienveillance.»
« tellement, tellement facile d'ironiser dans ces circonstances et de caricaturer jusqu'à l'absurde
Voici deux exemples de messages reçus (l’un sur Twitter émanant d’un soutien inconditionnel du ministre, l’autre sur Facebook émanant d’une journaliste) qui posent une question stratégique et morale. 
Cela m’interpelle parce que le 13 mars, j’écrivais sur Facebook : « je sais bien que les rézosocio sont l'espace du sarcasme, de la critique et la revendication… mais je me dis qu'il y a des moments où il vaut peut-être mieux faire passer l'intérêt des élèves avant tout... On reprendra les discussions sur les divergences après. Non ? » Et les messages cités plus haut me reprochent un flagrant délit de contradiction. 



J'entends la critique mais je voudrais cependant faire valoir deux arguments.

Le premier c’est de rappeler qu’il y a sarcasme gratuit et critique constructive. Il est plus légitime de critiquer lorsqu’on fait par ailleurs des propositions et que l’on donne des éléments pour avancer. Cela a toujours été la position du mouvement pédagogique dont je suis aujourd’hui un simple adhérent après en avoir été un dirigeant. On trouvera sur son site un article qui donne de précieux conseils aux parents pour accompagner leurs enfants. Pour ma part, j’ai essayé de recenser et de diffuser les outils disponibles pour enseigner à distance
La critique me semble donc légitime lorsqu’on fait par ailleurs des propositions constructives. Mais cette nuance semble échapper à beaucoup de personnes en situation de pouvoir qui ne voient les choses que de manière binaire : avec moi ou contre moi... 
Le ministre de l’éducation et une bonne partie de sa hiérarchie (et ses soutiens les plus virulents) se situent clairement dans cette logique clivante. Et c’est bien dommage...

Deuxième argument : si l’on peut admettre l’imperfection et faire preuve d’indulgence face à une situation inédite , il faut alors qu’en face on fasse preuve d’humilité...
Depuis plusieurs jours, le ministre affirmait « Tout est prêt » avec une assurance exagérée.  Pointer aujourd’hui que rien ou presque ne fonctionne correctement, est ce mal ? 
Si M. Blanquer était moins péremptoire et un peu plus modeste dans son expression, il ne se prendrait pas toute cette ironie (bien méritée) en retour.

C’est une évidence : nous sommes face à une situation inédite et en grande partie imprévisible. Les choses s’ajustent au jour le jour. C’est très français de « refaire le match » et de critiquer a posteriori telle ou telle décision. Et puisqu’on parle  de match, on peut  dire qu’en ce moment dans notre beau pays, ce ne sont plus « 60 millions d’entraineurs » que nous avons mais 60 millions de virologues et spécialistes en épidémie... 
L’humilité de tous s’impose tout comme l’indulgence. Mais quoi qu'il en soit, la période s’accommode mal de l’arrogance technocratique. 


«L’ENT est en panne», « la classe virtuelle ne marche pas » ces messages et d’autres du même genre sont les plus nombreux sur les réseaux sociaux fréquentés par les enseignants. 
On voit alors surgir des débats sur les moyens à utiliser pour assurer la continuité pédagogique. Faut-il attendre que les informaticiens « réparent » les sites et s’assurent de la robustesse des connexions. Il faut y croire. 
Mais en attendant, que faire ? Certains refusent avec énergie d’utiliser les solutions « privées » au nom de la lutte contre la marchandisation. D’autres ou les mêmes mettent en avant  le non respect de la RGPD (protection des données). Cette éthique de conviction est tout à fait légitime. Mais quoi qu’il en soit, il faut répondre à l’angoisse (plus importante qu’on ne le pensait) d’élèves et de parents face à ces difficultés à assurer la continuité pédagogique. 

Pour ma part, ce lundi 16, la visioconférence  que je prévoyais par la plate forme "ma classe virtuelle" n'a pas pu se faire car celle ci ne fonctionnait pas. C’est donc un élève (eh oui, ils savent des choses que nous en savons pas...) qui a proposé une solution sur une plate forme privée ! Et depuis, pour maintenir le contact, je communique avec eux par WhatsApp ! 

On est en train de faire de la philo appliquée : quels arbitrages entre éthique de conviction et éthique de responsabilité ?  Doit-on se dispenser d'agir si les principes ne sont pas respectés ? Ou doit-on accepter de se salir les mains pour agir malgré tout ? (de toutes façons il y a le gel hydro-alcoolique...) 
Je crois qu'il y a un principe de réalité qui nous oblige. Si les solutions non-marchandes ne fonctionnent pas, alors utilisons les autres. Sans être dupes et avec vigilance mais parce qu'il y a des  urgences qui s'imposent. 
De toutes façons le défi pour nous tous, ce sont les élèves loin de l'école pour plein de raisons... Dans cette situation inédite n'accentuons pas la fracture avec l'école avec l'accumulation de préalables et des principes trop rigides. 

Comme je le disais dans un autre texte, cette crise inédite est révélatrice des tensions qui traversent le système éducatif et le monde enseignant. Elle montre surtout à travers le foisonnement des initiatives et des échanges entre enseignants que ceux ci sont loin d’être les affreux individualistes comptant leurs heures que l’on décrit quelques fois. On voit surtout des valeurs partagées faites de coopération, de mutualisation et de sens du service public. 


Ph. Watrelot


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samedi, mars 14, 2020

Scolarovirus


La littérature a utilisé à plusieurs reprises les épidémies comme des révélateurs des dysfonctionnements d’une société et des travers de la nature humaine. On peut penser à La Peste d’Albert Camus. Jean Giono dans « Le Hussard sur le toit » fait évoluer son héros dans une Provence touchée par le choléra. Et pour reprendre les mots même de l’auteur celui-ci «est un révélateur, un réacteur chimique qui met à nu les tempéraments les plus vils ou les plus nobles»
Le coronavirus est, lui aussi, un révélateur. Il montre les limites et les contradictions de l’économie de marché, de la mondialisation, du pouvoir politique, etc. On y voit aussi se révéler les comportements les plus nobles et la « saloperie humaine » (pour reprendre une expression de Giono). 
dessin extrait de "Astérix et la Transitalique"
Avec le confinement généralisé, le virus a aussi des  effets sur le système scolaire français. Il nous montre les lacunes dans l’équipement numérique de l’école et des familles et dans la formation des enseignants. Il questionne également la définition même du métier d’enseignant, ce qui est d’actualité. Mais surtout il est le révélateur des tensions qui traversent le corps enseignant et des limites de la gouvernance de l’éducation nationale et d’une communication qui confine... au mépris. 


Travailler à distance : avec quels outils ? 
Le discours du Ministre depuis plusieurs jours s’est voulu rassurant : « tout est prêt, tout est prévu...  Les outils existent. »
On a notamment présenté le dispositif du CNED (Centre d’enseignement à distance) « Ma classe à la maison » comme une solution tout à fait adaptée. 
Certes les contenus étaient prêts... mais depuis trop longtemps. Tellement qu’ils ne sont pas toujours conformes aux nouveaux programmes ou qu’ils ne les couvrent pas entièrement. On peut aussi légitimement se poser des questions sur la robustesse de la technique. Est-on capable de supporter un très grand nombre de connexions ? 
L’autre volet sur lequel on peut s’appuyer correspond aux espaces numériques de travail (ENT) existants dans le secondaire (et dans le primaire). Si les enseignants les utilisent pour faire l’appel et remplir le cahier de textes, il existe aussi de nombreuses autres possibilités : espace partagé, exercices interactifs, mur collaboratif, casier numérique, … Mais, ces possibilités restent au final peu exploitées. 
Enfin, il y a aussi des solutions qui existent hors du cadre strict de l’éducation  nationale. Un bon nombre d’enseignants communiquent avec leurs élèves par WhatsApp ou d’autres solutions privées. Il y a aussi tous ceux qui sont des adeptes de la pédagogie inversée et qui produisent des « capsules » (petites vidéos) pour préparer leurs séances. 
Il y a donc des pratiques très hétérogènes chez nos collègues. Si les enseignants sont une des catégories sociales les mieux équipées, et qu’ils utilisent Internet pour communiquer et se documenter, leur usage du numérique en classe reste très modeste. Un des avantages des crises comme celle que nous traversons c’est que l’urgence nous conduit à des sauts technologiques importants. Pour le dire autrement et très concrètement : nul doute que dans de nombreux foyers d’enseignants, le week-end a été consacré à la découverte et à l’auto-formation accélérée d’outils numériques jusqu’ici sous-exploités !
La formation initiale et continue sur la maîtrise des outils numériques de travail à distance existe. Mais elle est, elle aussi, peu exploitée. Peut-être que tout cela permettra une prise de conscience et une réflexion sur les meilleurs moyens de la mettre en œuvre sur site et en réponse à  des besoins. On doit pointer aussi l’inégale répartition des équipements entre les établissements. La faible maîtrise des applications tient aussi au fait que dans les écoles en particulier l’équipement est très faible ou obsolète. 
Mais, plus encore, cette tension pose la question de la fracture numérique  au sein de la société. Les inégalités sociales passent aussi par là : à la fois dans l’accès à des équipements et dans la familiarité ou non avec des pratiques. Cette période de confinement peut être malheureusement celle de l’accentuation des difficultés scolaires et de l’éloignement vis-à-vis de l’École pour les plus fragiles. 
On ne peut faire le tour de la question du numérique sans aborder la question des tensions entre le marchand et le non-marchand, entre le service public, le collaboratif et les opérateurs privés. Des reportages montraient la ruée dans les magasins pour s’équiper en matériel informatique et équiper les enfants. On n’a pas le temps ici de poser la question piégée du rapport aux écrans mais celle des inégalités économiques est au cœur de notre sujet. 
On notera aussi que  de nombreux opérateurs ont annoncé que leurs solutions pédagogiques étaient rendues « gratuites » à l’occasion de cette épidémie. Mais on peut penser que le retour sur investissement se fera ensuite quand elles redeviendront payantes. Notons aussi que si ces solutions sont attirantes c’est aussi parce que, bien souvent, leur ergonomie est plus agréable et  attirante que les outils proposés  en interne par l’éducation nationale. 
Un des enjeux de la période qui vient sera d’être vigilant à ce que la marchandisation soit régulée et conservée dans des limites raisonnables


Évolution du métier TTC (toutes tâches comprises)
S’il en était besoin, le confinement nous rappelle que le métier d’enseignant ne se limite pas à la présence devant des élèves et sur le lieu de travail. L’absurdité des convocations pour se rendre dans les établissements achève de le démontrer. A quoi cela sert-il de vérifier la présence alors que le vrai travail se fait ailleurs ? 
Une bonne partie de notre travail est déjà réalisée en télétravail !
Il faudrait cesser de penser comme c’est encore malheureusement trop souvent le cas, qu’un prof ne fait rien ou si peu en dehors de ses heures d’enseignement. 
Le débat actuel sur la revalorisation et les possibles « contreparties » prend un jour nouveau dans ce contexte et semble bien dérisoire. 

Le confinement et le travail à distance percutent également une vision « magistrale » de l’enseignement. Comment faire cours quand on n’est pas face aux élèves ? Comment s’assurer qu’ils ont bien compris ? Comment évaluer ? Si ces questions pédagogiques semblent assez évidentes pour certains, elles sont loin de l’être pour d’autres.  Cela nous amène en tout cas à nous questionner sur l’accompagnement qui doit être au cœur de nos pratiques et non pas annexe. Le passage par les canaux du numérique nous conduit à questionner fortement la question de la « transmission ». C’est ainsi que se définissent nombre d’enseignants mais en oubliant que de l’autre côté de l’émetteur il faut se préoccuper de la réception. Et si nous nous définissions plutôt comme des spécialistes du « faire apprendre » ? 

Paradoxalement, alors que le confinement pourrait conduire à une logique individuelle, cette crise inédite nous oblige à nous penser en collectif de travail. Elle pose singulièrement la question de la mutualisation des ressources : nul ne peut à lui seul proposer des supports suffisants pour ses élèves. La richesse de l’internet est constitué de tous ces réseaux d’enseignants qui échangent, coopèrent et mutualisent leurs outils plutôt que d’attendre qu’on leur dicte les bonnes pratiques ». 
La coordination est aussi de mise. C’est d’ailleurs la seule raison pour laquelle on pourrait concevoir que les enseignants puissent éventuellement se retrouver. On peut construire des réponses mieux adaptées à plusieurs, créer des  synergies et éviter les redondances. 

Puisqu’on parle du métier d’enseignant, il nous faut aborder un dernier point : celui de l’engagement. Ce que l’on constate, c’est que les enseignants travaillent chez eux avec du matériel qui est le leur, qu’ils se sont payés  et qui est bien plus performant que celui qu’on trouve à l’École. Et que nous sommes une des rares professions où on apporte son propre matériel à l’École pour travailler ! 
Mais surtout cette crise montre aussi les limites de ce qui a prévalu jusque là et qui fait que l’École continue à fonctionner tant bien que mal, c’est-à-dire le recours un peu systématique et abusif au sens du service public et de l’intérêt des élèves. Ce dévouement trouve aujourd’hui ses limites. 


Fonctionnaires et service public 
« J'attends qu'on me paye une connexion internet à la maison. Ras le bol de faire le larbin » «Tant qu’on ne me fournit pas un ordinateur et  la formation qui va avec, je ne vois pas pourquoi je me dévouerais pour me faire encore avoir ». Ces phrases, même si elles ne sont pas les plus fréquentes, on peut les lire sur les réseaux sociaux. 
Cette crise sanitaire, en effet, questionne aussi notre goût collectif pour la critique et la revendication. Sommes nous capables durant cette période de taire nos disputes et de « faire nation » pour reprendre une expression présidentielle ? 
Pour certains la fracture est plus forte que le virus. On voit sur des groupes de discussion d’enseignants des appels à ne pas participer à cet effort. Des collectifs appellent à boycotter le télétravail.
Il nous faut constater qu’on a des collègues qui sont allés tellement loin dans la radicalisation et la contestation qu'ils ont du mal à redescendre et à raisonner ici par rapport à l'intérêt des élèves...
De fait, le ministère et le gouvernement payent la facture de leur surdité face aux revendications enseignantes. Alors qu'aujourd'hui on fait appel à l'intérêt supérieur de la Nation" ou plus simplement l'intérêt des élèves, certains vont dire "ce sera sans moi, marre de compter sur notre dévouement". On peut le constater, le comprendre mais aussi le regretter. 
Comment expliquer que certains enseignants  en soient toujours et encore à affirmer leur autonomie de décision alors qu’ils font partie d’un collectif de travail et de la fonction publique ? Le statut de fonctionnaire ne signifie pas, loin de là, l’absence d’esprit critique (j’essaye de le prouver) mais il trace aussi une frontière sur les limites de l’indépendance et du refus de l’injonction. 


Le virus de la méfiance 
La crise du coronavirus est aussi un formidable révélateur des incohérences et contradictions de la gouvernance de l’éducation  nationale
message émanant d'une rectrice dans une académie...
Alors que le Président  de la République rappelait jeudi les consignes très strictes liées au confinement et le risque sanitaire, on voyait arriver vendredi des convocations (émanant de recteurs-trices et de chefs d’établissements) pour que les enseignants soient présents lundi matin et même aux heures habituelles où ils ont cours. Les enseignants qui ne pourraient pas être là seraient tenus de se signaler. 
Si on est optimiste, on pourrait y voir une volonté peut-être de se laisser un ou deux jours pour organiser collectivement la transition et/ou partager les pratiques entre personnels. Mais ce n’est pas présenté ainsi. 
On peut comprendre la nécessité d'un travail collectif pour se former et échanger des idées sur les meilleurs moyens de bien faire. Cela dit, il y a quand même un petit paradoxe : on nous demande de nous déplacer pour mettre sur pied des cours à distance ! Dont on nous disait par ailleurs qu'ils étaient prêts ! (S'il y avait eu un peu plus de modestie chez notre ministre, on en serait pas là)
Mais ce qui est désagréable c'est l'implicite qu'il y a derrière les messages plus ou moins comminatoires que l'on reçoit de la part de nos hiérarchies : "bande de feignasses, ce ne sont pas des vacances". 
Les enseignants sont des cadres A de la fonction publique. Un "cadre" est payé à la mission et n'est pas supposé être soumis à des  contraintes horaires (pointeuse). Or, c'est bien ce qu'on cherche à vérifier avec cette injonction  à se présenter  sur son lieu de travail. Sans parler de l'aberration en termes sanitaires.
On a vraiment du mal à considérer les enseignants comme des adultes responsables dans ce système infantilisant où on fait l'hypothèse qu'il cherche forcément à en faire le moins possible. Et si on prenait vraiment les enseignants pour ce qu'ils sont c'est-à-dire dans leur immense majorité, des personnes responsables et soucieuses du service public et de l'intérêt des enfants et des jeunes qui leur sont confiés ? 
Parler sans arrêt d "école de la confiance" n'est que le signe de l'absence de cette vertu qui est pourtant la base de la reconnaissance et d'un management respectueux et donnant du «pouvoir d’agir»




Enseigner à distance impose à chacun et chacune de se questionner sur des valeurs centrales : la liberté, la responsabilité et la confiance. Et cela à tous les niveaux...
Quelle liberté laisser à mes élèves? Àux enseignants? Aux chefs d'établissement? Quelle confiance avons nous les uns dans les autres? L'enseignement à distance demande une vraie réflexion  accélérée dans ces domaines.
On est face à une situation inédite où les vieux réflexes du frontal, de la méfiance, de la surveillance et de l’autorité verticale  ne fonctionnent plus. 
Ce virus est donc aussi un bon moyen de voir ceux qui sont vraiment "disruptifs" et ceux qui sont justes dépassés...!

Philippe Watrelot


[ce texte a été publié sur le site d'Alternatives économiques ]

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vendredi, février 28, 2020

Enseignants : fausse revalo et « contreparties »


Il a fallu une réforme des retraites bâclée oubliant les enseignants et surtout la mobilisation de ceux ci pour que Jean-Michel Blanquer propose en un mois un calendrier de  « revalorisation » ou plutôt de compensation. 
Pourtant, malgré les sommes annoncées et les promesses réitérées, chez les enseignants la confiance n’est pas au rendez vous.
D’abord parce que la parole politique et en particulier celle du Ministre a été dévalorisée et cela incite à la méfiance. Ensuite parce que ce qui est sur la table est loin de correspondre à une revalorisation au sens où beaucoup l’entendent. Enfin, parce que Blanquer veut lier les questions de pension, de salaire et de redéfinition du métier et y introduire une dose de « mérite ». Cette négociation s’accompagne donc d’une vieille obsession gouvernementale : celle des « contreparties » et du « donnant-donnant ».
Tous les ingrédients sont réunis pour biaiser la négociation et mal redéfinir un métier qui en aurait pourtant bien besoin.



Vraie-fausse revalorisation
Alors que la réforme des retraites était annoncée depuis l’élection présidentielle, on “semble” n’avoir pris conscience que tardivement que les enseignants risquaient d’être les grands perdants de ce nouveau mode de calcul. En effet, ils n’ont que peu de primes (voire pas du tout) et leur carrière qui commence tardivement est telle que ce n’est que dans les dernières années qu’ils voient leur revenu augmenter.
Mais si la question des retraites met une certaine pression pour compenser, la revalorisation ne peut se limiter à cela. Dans un précédent article, je montrais qu’il y avait plusieurs dimensions à une réelle revalorisation : 
  • La compensation pour maintenir le niveau des pensions de retraite compte tenu du calcul par points et du faible nombre de primes dans la profession
  • Le rattrapage du pouvoir d’achat des fonctionnaires sachant que le point d’indice est gelé depuis neuf ans 
  • La mise à niveau des salaires des enseignants par rapport aux autres salariés français ayant des niveaux de diplôme équivalents pour retrouver de l’attractivité
  • Une revalorisation du métier d’enseignant par rapport aux autres pays comme le suggèrent les enquêtes internationales. 
Le gouvernement et le ministre ne découvrent pas aujourd’hui cette situation. La baisse du pouvoir d’achat des profs, la faiblesse de leur salaire en comparaison de ceux des pays voisins, la faible attractivité du métier, tout cela est connu. Depuis trois ans  on avait le temps de s’en préoccuper. Mais on semble se soucier aujourd’hui du seul premier aspect lié aux retraites dans des négociations à la va-vite. 
Si la presse reprend sans le questionner le terme de « revalorisation » c’est pourtant donc loin d’être le cas. Comme le dit très bien Lucien Marboeuf : « ceci n’est pas une revalorisation » !

D’après Les Échos, la loi de programmation destinée à “revaloriser” les enseignants en lien avec la réforme des retraites, attendue pour juin, pourrait s'étaler sur cinq ans, entre 2022 et 2026. Un rapport serait annexé à la loi, qui aurait valeur législative (?), et prévoirait des hausses de rémunérations sur l'ensemble de la décennie 2020.
Jean-Michel Blanquer a déjà annoncé, que la revalorisation se ferait à raison de 500 millions d'euros par an en commençant par les plus jeunes avec une hausse cumulative (1 milliard pour l'année 2, 1,5 milliard pour l'année 3, etc.) On aboutirait en cumulé à 10,5 milliards de hausse en 2026.
On devrait donc se réjouir... Pourtant les enseignants restent méfiants. « Les promesses n’engagent que ceux qui y croient » disait Charles Pasqua, et l’inscription dans un rapport ne semble pas pour beaucoup une garantie suffisante. Et de nombreux enseignants ont le sentiment que ce rattrapage va leur passer sous le nez et ne concerner que les plus jeunes et ne sera pas suffisant face aux retards accumulés. 
Et puis surtout, cette négociation voit ressurgir la vieille obsession des “contreparties”.
  

Les contreparties : une vieille obsession 
« le pacte social implicite qu'on a fait depuis des décennies dans l'Education nationale, c'est de dire : on ne vous paye pas très bien, votre carrière est assez plate mais elle peut avoir des bonds quand vous passez le CAPES, quand vous passez l’agrég, mais vous avez des vacances et vous partez à la retraite avec un système qui est mieux calculé que chez beaucoup d'autres parce que c'est le système où on calcule sur la base des six derniers mois. […]  Ca, c'est un peu le pacte social du corps enseignant. Ce pacte-là ne correspond plus à la réalité, ce qui est souhaitable je le dis très sincèrement. […] 
Il faut repenser la carrière, ça veut dire qu'il faut qu'on arrive à ce que la carrière progresse davantage, qu'on ait un vrai dialogue avec l'ensemble des enseignants et leurs représentants pour dire comment on fait mieux progresser la carrière, comment on paye mieux. Comment, du coup, parce qu'on paye mieux, peut-être on change aussi le temps de travail et la relation au travail. Et je pense que les enseignants de votre génération y sont tout à fait prêts, et le font d'ailleurs bien souvent hors du temps scolaire, d'accompagner les jeunes différemment, que ce soit valorisé, que ça puisse être demandé aux enseignants, que le métier change, qu'on regarde aussi les périodes de vacances par rapport aux autres et puis qu'on pense sa carrière en valorisant beaucoup plus qu'on ne le fait aujourd'hui les périodes d'encadrement.» 
Ces propos d’Emmanuel Macron à Rodez (le 03/10/2019) montrent bien ce qu’il a en tête : on  augmente les profs mais, si et seulement si, on remet à plat le métier d’enseignant et ses « avantages » et on conditionne les augmentations à des "contreparties". 



C’est une histoire ancienne que rejoue ce gouvernement. Le vieil enseignant que je suis évitera pourtant de se lancer dans une longue rétrospective des différentes tentatives. On peut cependant rappeler le traumatisme initial qui est celui de la revalorisation de 1989
L’année précédente en 88, Lionel Jospin, ministre de l’éducation avait négocié la transformation des "instits" en professeurs des écoles avec une revalorisation des carrières et des rémunérations. On était donc bien dans une logique de contrepartie. Il pense alors pouvoir appliquer la même stratégie au second degré. Il s’agissait de mettre tout sur la table pour redéfinir le métier d'enseignant en même temps qu'on le revalorise. La conjoncture était favorable. Mais le syndicat majoritaire va s'opposer à cette logique. D'abord avec la crainte que cela soit une contrainte pour des profs très attachés à leur indépendance et qui refusent qu'on leur "impose" des réunions ou des tâches qui les éloigneraient de leur cœur de métier. Après plusieurs manifs et grèves, Jospin va capituler en aboutissant à une revalorisation de 20% sans que les négociations sur les obligations réglementaires de services (ORS), la référence aux temps de travail devant élèves et le statut n'aboutissent.
Depuis les travaux sur la définition du métier se sont succédés : rapport Thélot (2004) , rapport Pochard (2008), le rapport de la Cour des Comptes « Gérer les enseignants autrement » (2013) qui prône l’annualisation du temps de travail des enseignants.

En 2014-2015, sous l’impulsion du ministre Peillon, on produit un nouveau texte qui vise à remplacer les très sacralisés décrets de 1950, qui ne définissent le métier d’enseignant qu’aux seules heures de cours (dix-huit heures par semaine pour un certifié, quinze heures pour un agrégé). 
Sans modifier le temps d’enseignement hebdomadaire, le décret inscrit dans le statut les missions liées à  l’enseignement (préparation des cours, évaluation des élèves, orientation, travail collectif, etc.) et reconnaît les missions complémentaires effectuées au sein des établissements. Ces activités facultatives seront rétribuées par une indemnité. 
L’autre volet de la réforme concernait la remise à plat du système de « décharges horaires » - ces réductions du nombre d’heures de cours dont bénéficient certaines catégories d’enseignants. Mais devant la levée de boucliers des profs de prépa contre la perte des heures liées à leur fonction, le projet n’a pas été au bout sur cet aspect. 

Le rapport Brisson Laborde au Sénat en 2018 pointait l'occasion manquée de la révision des obligations réglementaires de service et faisait des propositions qui allaient dans le sens du Ministre. Celui-ci dans “L’Ecole de demain” (Odile Jacob, 2016), ouvrage programmatique publié un an avant sa prise de fonction défendait une « politique de ressources humaines qui valorise les qualités et les talents individuels de chaque professeur ». Il y décrivait un système d’affectation devenu « inadapté voire contre-productif ». « Une période de cinq années dans un même établissement paraît être un point d’équilibre », écrivait-il. Il évoquait aussi une possible refonte des obligations de service n’excluant pas une « annualisation du temps de travail » et une redéfinition du temps de vacances des enseignants. 
On le voit à travers ce rapide retour en arrière, l’idée de contreparties à la revalorisation n’est pas neuve et obsède les gouvernants. 


Impensés et autres idées fausses sur le métier enseignant
Le problème c’est que cette idée repose malheureusement sur un certain nombre d’implicites et préjugés qu’on peut lister rapidement : 

Les enseignants ne travaillent pas assez : c’est faux ! Il ne faut évidemment pas se focaliser sur le temps devant élèves :  15 heures par semaine pour les profs agrégés et 18 heures pour les certifiés dans les collèges et lycées. En primaire, un professeur des écoles (PE) a 24 heures de classe devant élèves, à quoi il faut ajouter 108 heures annuelles d’activités pédagogiques complémentaires, de réunions, conseils d’école, etc. Un PE français enseigne 924 heures par an, soit 152 heures de plus que la moyenne de l’OCDE. 
Bien évidemment, qui peut imaginer qu’il suffit d’arriver en classe sans préparation et sans corrections faites ? Une étude de la DEPP datant de 2010 établit à 44 heures le temps de travail hebdomadaire d’un enseignant (52 heures pour les plus jeunes), soirées et weekend compris.  Selon la même étude, un prof travaille 20 jours par an sur ses vacances. 

Et on les paye cher ces vacances dans tous les sens du mot : en temps de cerveau disponible, en plein tarif et en préjugés négatifs... Rappelons que comme tout le monde, les enseignants ont cinq semaines de congés. Le reste ce sont les vacances des élèves. On l’a vu, une bonne partie de ces vacances est utilisée pour préparer ses cours, se former, etc. 
Mais il est indéniable que la durée de ces vacances si ce n’est pas un privilège est un avantage de ce métier qui compense de moins en moins la faiblesse des salaires. Le remettre en question ne pourrait se faire sans une compensation financière.

Un dernier implicite réside dans la définition de ce qu’est le métier d’enseignant. L’idée que celui-ci se limiterait aux seules heures d’enseignement est dépassée depuis longtemps. Y compris chez les enseignants les plus réfractaires du second degré, il va de soi que le métier ne se limite pas à cela. Ces tâches, on les fait déjà ! 
C’est d'ailleurs pourquoi il serait symboliquement important de raisonner TTC (toutes tâches comprises) plutôt que de s’en tenir aux heures de cours et voir le reste comme  de la surcharge de travail ou du superflu. 


Comment évaluer le mérite ? 
Revenons sur les annonces faites par le ministre et à sa volonté déjà exprimée dans son livre programme. Sur les 500 millions annuels de hausse annoncée, seule une partie devrait être affectée à l'augmentation « universelle », la seconde moitié serait destinée aux profs “méritants” et à ceux qui seront d’accord pour… travailler plus.
On ferait rentrer là dedans un ensemble assez disparate : primes pour ceux qui assument des fonctions spécifiques, indemnisation pour ceux qui participeront à des formations pendant les vacances, mais aussi selon une appréciation assez vague,  le mérite individuel.
Cette question de l’évaluation du mérite dans ce métier mériterait un billet spécifique. On se contentera ici de poser quelques questions.
  •       Comment évaluer un mérite individuel dans une mission qui est fondamentalement collective ? 
  •     Sur quels indicateurs pourrait-on se baser ? Les résultats, l’appréciation des élèves/usagers, la « valeur ajoutée », les objectifs  ? 
  •      Qui déciderait de ce mérite ? un collectif ou le chef d’établissement manager ? Comment ne pas tomber dans le clientélisme ou la "note de gueule" ?

On le voit, les questions sont nombreuses et porteuses de multiples effets pervers. En Californie, l’instauration d’une rémunération au mérite pour les enseignants a été abandonnée car elle engendrait des tensions trop importantes au sein des collectifs de travail. Il faut se méfier de ce qui peut sembler une solution simple pour réguler un mécanisme complexe...


Comment mal redéfinir le métier
Les enseignants ne sont pas non plus des chasseurs de primes. Faudrait-il accumuler les tâches et autres responsabilités pour augmenter sa rémunération  au risque de multiplier les « chefs » dans un métier avec une forte culture anti-hiérarchique ? 
Pour le militant pédagogique que je suis, l'annualisation, la bivalence disciplinaire, la reconnaissance de la diversité des tâches, la formation (volontaire et choisie !) sur le temps de vacances, la constitution des équipes pédagogiques à l'échelle de l'établissement sont des nécessités qui mériteraient un vrai débat entre professionnels.
Mais pas dans la précipitation ni dans ce climat. Redéfinir le métier est une nécessité mais pas une urgence et pas sous la contrainte...
Lier une augmentation du salaire à des changements non concertés serait vécu comme  un traité de dupes... La "transformation" du métier ressemblerait alors à un nouveau chantage assez emblématique de la conception du dialogue social de ce gouvernement.
Il y a suffisamment de raisons pour revaloriser vraiment le métier enseignant et lui redonner du pouvoir d’achat, de l’attractivité, du pouvoir d’agir et de la considération pour éviter de tomber  dans le piège du « travailler plus pour gagner plus »

Philippe Watrelot

[ce texte a été initialement publié sur le site d'Alternatives Économiques ]
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Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.


dimanche, janvier 05, 2020

École : Les mots et les maux de 2019



Cela fait maintenant trois ans que je pratique le même petit exercice pour compléter ma rétrospective de l’année écoulée. Je demande aux personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux (essentiellement Facebook et Twitter) de donner 3 mots qui selon eux résument l’année éducative. Je passe ensuite ces réponses à la moulinette d’une application  de « nuage de mots » qui les restitue avec une taille proportionnelle à leur fréquence. 
En 2017 j’ai recueilli 150 réponses et cela a illustré ma rétrospective qu’on peut toujours lire sur mon blog. 
En 2018, ce sont 230 réponses que j’ai rassemblées mais malheureusement je n'avais pas pu accompagner ce recueil de mots d’une synthèse écrite. 
Cette année 2019, la récolte a été encore meilleure puisque ce sont 340 réponses qui m’ont été faites. Je vais essayer ici d’en dégager quelques idées même si les mots parlent d’eux-mêmes ! Et j’ai si souvent écrit sur la politique éducative menée depuis deux ans et demi que j’ai l’impression de me répéter...


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Biais et limites
Un mot encore sur la méthode avant de rentrer dans le vif du sujet. 
Je suis conscient des biais et limites de ce petit exercice sans prétention. Ce sont des personnes sur les réseaux sociaux qui ont répondu et ils ne sont pas représentatifs (au sens des sondages). Puisqu’on m’en fait le reproche, je tiens aussi à dire que ceux qui me "suivent" ne sont pas tous des gens négatifs et sans cesse critiques. Bien au contraire ! 
Bien sûr, la forme particulière de l'exercice conditionne des réponses courtes et le lieu d'expression conduit plutôt à des critiques ou des jugements sans nuances.
Mais je crois qu'il faut entendre ce qui est dit dans ces mots répétés. 
Sinon, on peut gloser sans fin sur les biais et l'utilité de cette enquête absolument pas « scientifique »  et blâmer le messager plutôt que d'entendre le message...


Palmarès 





Plusieurs de ces mots se répondent et forment un système. Il ne s’agit pas de tous les reprendre mais je me risque à quelques réflexions à partir de certains d'entre eux...











Mépris 
Je suis toujours un peu gêné par la rhétorique du « mépris ». On prête à celui qu’on incrimine ainsi des sentiments qui ne sont pas forcément les siens en faisant un procès d'intention. Le mépris se situe en effet plutôt du côté du ressenti que de l’analyse rationnelle des faits. Mais, ceci étant dit, je dois admettre que lorsqu’on voit ce mot arriver en tête de liste (et de très loin : 125 réponses) cela interpelle ! 
Bien sûr, le message premier est celui du ressenti à l’égard du ministre et de sa communication destinée aux enseignants. S’il y a eu éventuellement un « état de grâce » au début de son  action, celui-ci s’est bien vite estompé. Jean-Michel Blanquer ne s’adresse pas aux enseignants mais à l’opinion publique plutôt conservatrice et il joue sciemment les uns contre les autres. Et son discours sur la réforme, à tort ou à raison, est vu comme une remise en cause du travail actuel des enseignants. 
C’est aussi le cas avec l’accompagnement de ces réformes : la multiplication des vade-mecum et autres livrets et en même temps l’impréparation de certains dispositifs comme ceux du bac conduisent à renforcer le sentiment d’abandon des enseignants. On ne les prend pas en compte... A cet égard l’épisode de la grève des notes du bac a constitué un point de bascule pour de nombreux enseignants jusque là relativement patients. 
Car il s’agit avant tout d’un phénomène cumulatif, la goutte d’eau qui s’ajoute à un vase déjà bien rempli. La gouvernance verticale et le peu de considération pour la parole et le professionnalisme des enseignants ne sont pas l’apanage de ce ministère. La technocratie de l’EN (dont Blanquer est un pur produit) agit ainsi depuis longtemps (ce que #pasdevagues en 2018 avait déjà montré). On peut dire cependant que ce sentiment s’est particulièrement amplifié depuis 2017 avec une gouvernance très autoritariste. 
Dans le mot « mépris », on peut lire aussi celui de « déclassement ». Là aussi, c’est un phénomène ancien mais que la question des retraites de cette fin d’année a encore plus exacerbé. Le déclassement c’est celui de l’image des enseignants dans la société. Ce n’est pas seulement une question d’argent mais la question de la revalorisation de la rémunération est essentielle. Car il y a un quadruple phénomène : 
  • la baisse du pouvoir d’achat liée au gel du point d’indice
  • des salaires faibles par rapport au niveau de diplôme équivalent
  • des rémunérations plus basses que la moyenne européenne
  • un salaire initial qui risque de conduire à une pension de retraite plus faible selon le système par points. 
Cette quadruple et nécessaire revalorisation (que j’ai déjà évoquée ici) contribue là aussi à aggraver ce sentiment de mépris. Il ne pourra qu’être renforcé si, comme il en a l’intention, le gouvernement veut conditionner celle ci à une redéfinition du métier. Outre le fait qu’il faudrait « mériter » cette augmentation et admettre implicitement qu’on ne travaille pas assez, cela pourrait surtout s’apparenter à un chantage et un marché de dupes oubliant les trois premières dimensions évoquées plus haut. Redéfinir le métier est une nécessité mais pas une urgence et pas sous la contrainte...


Mensonges et défiance
Jamais un slogan ministériel n'aura été à ce point une antiphrase. Le mot « confiance », répété à l’envi, marquait en fait une profonde défiance de la part du ministère. On a évoqué la multiplication des instructions officielles et autres livrets et vade-mecum encadrant le travail des enseignants surtout dans le primaire. 
Il faut aussi évoquer la loi injustement nommée « loi pour une école de la Confiance ». Initialement annoncée comme un texte bénin destiné à donner un cadre à la promesse d’instruction obligatoire à 3 ans, cette loi votée au printemps dernier s’est alourdie de nombreux autres dispositifs. L’article 1 de la loi, en insistant sur la nécessaire exemplarité des enseignants a vite été analysé comme une tentative de contrôler leurs expressions et revendications. 
La défiance est réciproque : « « Il n'y aura pas de loi Blanquer, j'en serai fier », avait promis le ministre de l'Education en mai 2017. On nous aurait menti ?  
Ce type d’affirmation, qu’on renie ensuite, a un effet néfaste. Il laisse entendre qu’on est dans le mensonge et la manipulation. Et, à terme, il dévalue complètement la parole publique. Comment croire la moindre promesse (notamment sur les retraites) dans ces conditions ?
Mensonges et défiance...


Autoritarisme et injonctions
On a essayé au début du quinquennat de faire passer Jean-Michel Blanquer pour une personne « issue de la société civile ». Il n’en est rien. C’est avant tout un technocrate et de plus en plus un politique à la sauce macronienne. 
Ces deux ingrédients forment un cocktail de pseudo-expertise scientiste et de verticalité technocratique. Il y a les « sachants » persuadés de faire le bien car ils ont les solutions et les « exécutants » à qui il faut indiquer les bonnes pratiques. Je pense donc tu suis...
Dans ce cadre il n’y a pas de pas de place pour les corps intermédiaires et la négociation. C’est ce que Blanquer a parfaitement intégré dans la première partie du quinquennat. Et qui lui fait tant défaut aujourd’hui ! 
Jean-Michel Blanquer est arrivé aussi avec l’image de quelqu’un ayant déjà beaucoup réfléchi aux transformations du système. Ses deux premiers livres parus avant 2017 ne sont qu’une longue lettre de motivation  destinée aux candidats potentiels (de droite ou de droite) . Il a aussi une image de stratège (et son versant noir de manipulation). Malgré cela, alors qu’on pouvait croire que tout était prévu, on constate l’impréparation de certaines réformes. Celle du lycée en est la parfaite illustration. Et plutôt que de chercher à entendre la parole et les suggestions des acteurs de terrain, on camoufle cette improvisation sous des injonctions et une arrogance technocratique. 


Suicide de Christine Renon
S’il y a un évènement dont on a parlé dans toutes les salles des maîtres et des profs c’est le suicide de Christine Renon. Cette directrice d’une école maternelle s’est donné la mort le 21 septembre sur son lieu de travail. Elle avait écrit une lettre de trois pages destinée à ses collègues et à sa hiérarchie, où elle détaille les raisons professionnelles pour lesquelles elle fait ce geste.
Si cet évènement dramatique a tant marqué c’est parce qu’on ne peut le réduire à un simple « burn-out » avec des facteurs personnels. C’est le symptôme d’un épuisement qui n’est pas que personnel mais celui de toute une catégorie (les directeurs d’école) et d’une profession. Avec ce geste Christine Renon montre l’inhumanité de la bureaucratie et l’injonction permanente à « faire tourner la machine » en comptant sur le dévouement et le sens du service public. 
C’est cela qui est en cause aujourd’hui et c’est très important. 


Fatigue, épuisement
Car la fatigue, l’épuisement sont partagés par beaucoup. Et cela pose la question de la conduite du changement. Comment réformer un système si les acteurs sont fatigués, en "souffrance", se sentent méprisés et déclassés ? 
C’est une question qui est restée en suspens depuis trop longtemps. Et, même s’il faut toujours relativiser et nuancer, on a le sentiment que la situation n’a fait que s’aggraver. 
La succession des réformes et des annonces ne permet pas de se poser et de construire collectivement une réponse. L’emballement médiatique (j’ai cessé de compter les interventions dans la presse de notre bien-aimé ministre)  contribue à ce sentiment d’épuisement. Et d’agacement. 


Quelle école ? 
D’autant plus que dans le même temps, le projet ministériel semble se révéler plus clairement. 
L’arbre des CP-CE1 dédoublés vendus comme une mesure de « gauche » cache mal la forêt des dispositifs visant à renforcer la sélection et la promotion du « mérite » individuel. 
Or ce mérite est bien mis à mal par les enquêtes nationales et internationales. Que ce soit le CNESCO (supprimé durant l’année) ou l’OCDE avec son enquête PISA, le constat est toujours le même. La France est un des pays où l’origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire. 
Et pendant ce temps, une vulgate des neuro-sciences et une bonne dose de libéralisme conduisent à rendre l’individu seul responsable au final de son échec...
D’autres évoquent le risque d’une privatisation ou d’une marchandisation de l’École. On craint sa « destruction ». Cela mériterait de longs développements. Mais on peut surtout retenir que  cela ne fait que renforcer dans le milieu le sentiment d’être dans une citadelle assiégée et soumise à des attaques multiples. 


Quelles luttes ? 
« Grèves » et « lutte » sont deux termes qui sont revenus très fréquemment. La fin de l’année 2019 a été marquée par l’engagement des enseignants dans le mouvement social contre la réforme des retraites. Il faut aussi évoquer le conflit autour des notes du bac. Il y a eu aussi une mobilisation assez forte contre la réforme du lycée. 
À la sidération et l’attentisme du début a succédé une plus grande combativité. Mais si certains sont combatifs, d’autres (ou les mêmes) sont aussi désabusés. L’épuisement évoqué plus haut peut malheureusement conduire au renoncement et aux replis. 
Ce peut-être un repli sur soi mais aussi un repli sur l’école telle qu’elle est aujourd’hui. La "résistance" peut être aussi une forme de conservatisme. 



Au delà des nuages...
Je voudrais terminer sur un point qui m’inquiète personnellement au plus haut point. L’état d’esprit est tel qu’aujourd’hui le discours sur la nécessaire évolution de l’École n’est plus audible. La moindre analyse critique du système éducatif est prise comme une attaque ad-hominem contre les enseignants et une remise en cause de leur travail. La réflexion pédagogique est moquée et vue comme une rhétorique culpabilisatrice et creuse. 
Le « tous contre Blanquer » que certains appellent de leurs vœux peut aussi conduire à une régression de la réflexion politique et pédagogique sur l’École. 
Parce que je suis un militant, je ne peux m’y résoudre et je forme le voeu que 2020 soit l’année de la construction d’une réelle alternative à l’École que la politique et la situation actuelles nous impose. 

Philippe Watrelot

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Pour compléter, vous trouverez ci dessous les nuages de mots de 2017 et 2018 ainsi que la liste complète des mots 2019 avec leurs fréquences.
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Philippe Watrelot
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Fondé(e) sur une œuvre à http://philippe-watrelot.blogspot.fr.