jeudi, février 09, 2017

L'École de Marine Le Pen : une École injuste et inefficace

La lecture des « 144 engagements» de Marine Le Pen (après celle des propositions du “Collectif Racine” qui est le “think tank” de Marine le Pen pour l’École), laisse un sentiment étrange à plus d’un titre. 
D’abord, et c’est très dérangeant, parce que les propositions qui sont faites ont un air de familiarité tant elles ressemblent à certains discours tenus en “salle des profs”. Une enquête récente du CEVIPOF sur le vote des fonctionnaires montrait que les enseignants prêts à voter pour le Front National était près de 10% mais les idées ont à mon sens un écho bien plus large. 
Ensuite, au delà des enseignants, ce discours est celui qu’on entend dans une bonne partie de l’opinion publique. Un discours fait de référence nostalgique à une école mythifiée, de verticalité et de « restauration » de l’autorité. 
C’est donc, au sens plein du terme, un discours démagogique et populiste qui est donc difficile à contrer car il peut sembler séduisant. Il est toujours compliqué d’opposer au simplisme la nuance et la complexité. 
On peut cependant mettre l’accent sur deux dimensions des propositions de Marine Le Pen
-       Elle nous propose une école injuste qui va renforcer les inégalités et la sélection précoce
-       Elle nous propose une école inefficace qui ne correspond pas aux exigences du XXIe siècle et la société d’aujourd’hui. 

Une école injuste 
La proposition 81 des “engagements présidentiels” reprend la proposition 15 du collectif Racine et préconise la « suppression progressive du Collège unique et l’autorisation de l’apprentissage à 14 ans». Après une 6ème indifférenciée, la 5èmedeviendrait un premier niveau de tri des élèves et une orientation vers la voie professionnelle et le retour à l’apprentissage à 14 ans. On retrouve d’ailleurs ici des idées déjà développées par certains des candidats à la primaire de la droite.  Et en particulier la sélection précoce dont toutes les enquêtes internationales montrent qu’elle est une impasse et que l’Allemagne a progressivement abandonné. Cette proposition est une régression considérable qui nous ramène 40 ans en arrière (avant le collège Haby)
Inévitablement, on a droit dans une bonne partie de l’opinion publique au couplet sur la nécessité d’offrir quelque chose aux enfants qui ne seraient pas “faits pour les études” et la valorisation de l’apprentissage et du travail manuel (l’ « intelligence de la main » de Bruno Lemaire). Le problème c’est de savoir qui est orienté vers ces sections. Ce ne sont JAMAIS les enfants des catégories sociales les plus favorisées... Derrière le “goût” pour les études ou le travail manuel, se cachent les inégalités sociales...
L’autre argument c’est celui de la sélection précoce. En instaurant un tri dès la 5ème, on ferme l’avenir des jeunes. Qui peut prédire comment un adolescent peut évoluer et progresser ? C’est une proposition qui officialise, non seulement le déterminisme social, mais une sorte de fatalisme naturaliste : il y aurait les enfants “doués” et ceux qui ne le seraient pas... et cela serait figé une fois pour toutes. C’est la négation de l’éducabilité et au final de la mission même de l’école. Non au tri sélectif (à l’école...) !
Une petite incise biographique : celui qui écrit ces lignes est fils d’ouvrier et a eu toujours beaucoup d’admiration pour le travail manuel et a failli être orienté à 14 ans en fin de troisième vers un CAP...
Le programme prévoit aussi, de fait, la fin du socle commun. Or, le socle commun c’est une ambition démocratique. Il s’agit d’offrir la même base de connaissances, de compétences et de culture à tous les jeunes jusqu’à 16 ans. Supprimer le socle c’est reconstruire l’école du XIXe et du début du XXe siècle qui était une école à deux vitesses. Une école des riches et une école des pauvres ?  
L’obsession sur les “fondamentaux” qu’on retrouve dans l’engagement 101 oublie que nous sommes un des pays où nous consacrons déjà le plus de temps à l’apprentissage de la langue. Or, elle veut la moitié du temps pour le français, comme si la maitrise de la langue ne s’apprenait pas aussi en faisant de l’histoire, des sciences, des arts. A l’heure où des rapports montrent l’urgence de développer très tôt le gout des sciences mais aussi de l’enseignement artistique, on veut torpiller ces enseignements, en imposant très tôt un cloisonnement disciplinaire. Cette école va donc priver de formation diversifiée les élèves qui ne peuvent attendre que de l’École une ouverture aux arts ou la pratique sportive par exemple. 
Évidemment on nous rétorquera que l’école que le Front National veut promouvoir est celle du “mérite” et pas celle de l’inégalité sociale (engagement 105). Pendant longtemps l’École a permis l’exfiltration des individus les plus méritants et donc permis une forme d’ascension sociale. Mais aujourd’hui cet ascenseur social est bloqué et on sait bien que le déterminisme social est très important. Un enfant d’ouvrier a six fois moins de chances d’obtenir un bac qu’un enfant d’enseignant. Et PISA a montré, à plusieurs reprises, que nous étions un des pays où l’origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire. Et surtout quand bien même nous rétablirions le “mérite”, cette école (mythifiée) resterait construite pour la sélection et l’élite et ne se préoccuperait pas des “vaincus” du système. L’enjeu d’aujourd’hui n’est pas seulement la réussite de quelques uns (fussent-ils issus des milieux populaires) mais d’assurer au plus grand nombre la meilleure formation possible. Une école qui profite à tous ou une école qui profite à quelques uns... ?


Une école inefficace
Le projet est au sens propre du terme “réactionnaire” : il propose un retour en arrière et une remise en cause d’un certain nombre d’évolutions. On a déjà souligné aussi que les propositions du collectif Racine parlent surtout aux enseignants qui sont remis au “centre du système”. C’est une école faite pour les enseignants (certains...) pas pour les élèves et leurs familles (qui sont exclues de l’école). 
Elle nous propose, en tout cas,  une école inefficace, pas adaptée au monde d’aujourd’hui, ne formant ni à la pratique d’internet, ni à l’esprit critique, réduisant le civisme à l’obéissance aux règles (ce qui ne marchera pas) et jamais à l’engagement citoyen (solidarité, souci de l’environnement, entraide), à l’expression orale, au travail en équipe… 
Sur la formation des enseignants, la proposition 68 du collectif Racine préconisait de « Supprimer les ESPE et les remplacer par les “Ecoles Normales Régionales” qui délivreront une formation d’excellence centrée sur l’apprentissage disciplinaire, proscrivant les prétendues ”sciences de l’éducation”». (On n’est pas loin des “pédagogistes prétentieux” de François Fillon). La formation des enseignants est donc cantonnée aux contenus académiques. Aucune formation prévue à la gestion de la classe, aux pratiques pédagogiques... On ne sait pas ce que dit Marine Le Pen là dessus dans son projet. 
D’une manière plus générale tout le discours sur la restauration de l’autorité en classe (engagement 103) oublie la réalité de ce qui se passe dans toutes les familles (y compris celles qui votent Front National...) c’est à dire de la négociation entre générations, de la discussion, de la diversité, l’affirmation de l’identité adolescente. Pourquoi et comment l’École pourrait-elle être à rebours de l’évolution de la société ? 
L’École de Marine Le Pen c’est « écoute et tais-toi » 
La proposition de l’instauration d’un uniforme (engagement 103) est conçu pour faire le buzz et concentrer toutes les discussions là dessus (et masquer ce que j’évoquais plus haut). Rappelons que l’uniforme en France n’a jamais existé. La blouse a été utilisée mais plutôt pour des aspects pratiques. Et surtout, pour l’avoir vécu dans d’autres pays, un tel code vestimentaire n’efface en rien les inégalités sociales. 
Ce n’est pas avec des solutions simplistes qu’on peut résoudre des problèmes complexes
Ce n’est pas en se réfugiant dans une école mythifiée (et qui n’a en fait jamais existé) qu’on formera le citoyen du XXI siècle 

Philippe Watrelot

dimanche, février 05, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 30 janvier au 5 février 2017



- Inégalités - Privé - Élections – Malaise enseignant - .

Le bloc notes de cette semaine est très politique (et sans prédicat). On y évoque d’abord une nouvelle étude sur les inégalités avant de s’intéresser au développement des écoles privées (sous contrat et hors contrat). La proximité des élections nous conduit aussi à examiner les propositions et déclarations de plusieurs candidats. Et on termine avec un conseil de lecture qui est lui aussi, à sa manière, très politique.



Inégalités
Cette semaine, plusieurs publications nous rappellent qu’il y a mieux à faire que de s’écharper sur des règles de grammaire et que la question des inégalités devrait être au cœur des débats politiques (et pas seulement sur l’École, d’ailleurs).
Les destins scolaires sont déjà largement joués en sixième, nous disent Alternatives économiques ou encore La Croix en s’appuyant sur une récente étude de l’Insee.
Étudiant la situation en 2015 des élèves entrés en sixième en 2007, elle montre que 77 % des enfants les plus performants aux évaluations de 6e ont obtenu le baccalauréat sans redoubler et poursuivent des études supérieures. Inversement, seuls 14 % des collégiens les moins performants en 6e suivent des études supérieures. Près de la moitié d’entre eux n’est même plus scolarisée. Le fait d’arriver « en retard » au collège (à l’âge 12 ans ou plus) réduit de la même manière les chances de suivre des études huit ans après. L’origine sociale joue également : 68 % des enfants de cadres de la cohorte étudiée poursuivent des études supérieures, contre seulement 32 % des enfants d’ouvriers. De même, les écarts selon le sexe sont significatifs : une fille sur deux est inscrite dans l’enseignement supérieur, alors qu’il n’y a que quatre garçons sur dix dans cette situation. Les auteurs précisent néanmoins que le niveau des acquis en 6e est le plus fort déterminant : « Toutes choses égales par ailleurs, il joue plus sur le destin scolaire des jeunes que le sexe, l’origine sociale, le lieu de résidence, le type d’établissement, ou encore l’âge d’entrée en 6e ». Un constat qui confirme donc, s’il en était besoin, les grandes difficultés de l’école française à lutter contre les inégalités.
Denis Peiron dans La Croix essaye de passer du constat à l’analyse en interviewant le Délégué général du laboratoire d’idées Vers le haut. Pour Marc Vannesson, l’étude de l’Insee “ vient confirmer une situation regrettable : notre système scolaire n’est pas capable de s’adapter à la situation d’un jeune tant qu’il n’a pas totalement décroché. Une fois que l’élève est en rupture, on peut s’appuyer sur des dispositifs qui ont fait leurs preuves, notamment les micro-lycées, dont le nombre a augmenté ces dernières années. Mais auparavant, on conserve une logique de moule dans lequel tout le monde doit entrer, on ne parvient pas à faire du sur-mesure…
Plutôt que de s’enfermer dans des querelles somme toute stériles sur le fait de savoir si l’École augmente les inégalités ou si elle ne les augmente pas, il serait peut-être plus urgent de se demander si le système éducatif fait sa part dans la réduction des inégalités. Et de faire de cette question, le véritable enjeu de la campagne présidentielle.
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Privé
C’est l’AFP qui nous apprend que le ministère de l'Education nationale révélait dans une note en décembre. La proportion d'enfants scolarisés dans les écoles maternelles et élémentaires privées (sous et hors contrat) a augmenté à 13,7% cette année, contre 13,5% en 2015/2016. Quant au collège, les établissements publics ont perdu 9.900 élèves tandis que le privé en a accueilli 6.400 supplémentaires. La part du privé s'est élevée à 21,5%, contre 21,3% l'année précédente. Pour la seule classe de sixième, la proportion monte à 22,2%.
Comment analyser cette progression, certes minime, mais réelle ? Dans 20minutes.fr, on détaille “sept raisons qui expliquent l’afflux d’élèves dans l’enseignement privé”. Parmi les raisons, on trouve la volonté de contourner la carte scolaire, le refus de la réforme des rythmes et la peur de la réforme du collège. Comme le disait, un éditorial du Monde du 6 janvier, qui commentait déjà cette statistique : “Aux yeux de bon nombre de parents, les élèves y seraient mieux encadrés, mieux surveillés et moins touchés par les absences d’enseignants. Ils bénéficient, aussi, d’une logique sociale de l’entre-soi, puisqu’ils accueillent des classes d’élèves beaucoup plus homogènes et socialement favorisés. Contre ces stratégies familiales et sociales, la « refondation de l’école » est impuissante.
Claude Lelièvre sur son blog relativise les chiffres et les conclusions qu’on peut en tirer. Pour lui, les évolutions de répartition entre le public et le privé sont tout à fait limitées si on les replace dans un cadre général et dans le temps. “cela ne représente qu'une variation de 0,2% des ''parts'' du privé et du public (compte tenu des masses d'élèves concernées).. Drôle d' « exode ».” ironise t-il . Il note aussi, tout comme l’article de 20minutes.fr, qu’on n’hésite plus à faire des allers et retours entre le public et le privé. Il y a une sorte de zapping. Il y a chaque année une ''transhumance” d'environ 150000 élèves du privé vers le public, et du public vers le privé...
Ces chiffres sont aussi le prétexte à une querelle politique. Chez Les Républicains, on s’appuie sur ces chiffres présentés comme un “exode” pour faire le procès de la politique actuelle de Najat Vallaud Belkacem. Mais l’argument peut aussi se retourner car les contempteurs de cette politique sont aussi les promoteurs du développement du privé. Comme le rappelle Claude Lelièvre, dans son livre « Faire » paru chez Albin Michel en octobre 2015, François Fillon écrivait : «Si l'enseignement privé donne de bons résultats, nous n'avons aucune raison de vouloir nous en passer et nous devrions même desserrer les carcans qui en limitent la portée. Depuis un quart de siècle, la part des établissements privés sous contrat est limitée à 20%. Il faut se poser la question de savoir s'il convient de revenir sur cette contrainte […]. Je n'ai pas sur ce point de doctrine établie. Je soumets cette question à une réflexion qui prendra le temps qu'il faudra ». Ce que n’a pas manqué de relever la Ministre de l’Éducation accusant François Fillon de vouloir “instaurer un grand marché concurrentiel de l'éducation dans lequel ce seront toujours les familles qui ont les moyens de payer qui s'en sortiront le mieux”.
Il n’y a pas que le privé sous-contrat qui se développe mais aussi le privé hors contrat. Et on sait que de nombreuses dérives extrémistes (voir ce reportage sur France2) ou sectaires existent. Alors que le conseil constitutionnel, saisi par plus de 120 députés et sénateurs LR, outre l’interdiction de la fessée, a aussi retoqué les mesures de contrôle renforcé des écoles hors-contrat pour cause de “cavalier législatif”, la nécessité d’un contrôle demeure. Le Figaro titre sur “le grand chantier de la réforme du hors-contrat ” et la Ministre a déclaré qu’elle ferait tout pour que les contrôles soient malgré tout renforcés.
Toujours au chapitre du développement des écoles hors-contrat, on peut signaler cette semaine, un reportage sur l’“école démocratique” dans Le Parisien et une vidéo dans le même journal. Le mouvement s'inspire de l'expérience pédagogique libertaire menée en Angleterre, à Summerhill, dans les années 1920, et dont les expérimentations ont nourri des débats enflammés en France au début des années 1970. Une partie des écoles démocratiques, comme celle de Paris, se réclament aussi de la Sudbury Valley School, fondée aux Etats-Unis en 1969. Mais ce mouvement suscite aussi beaucoup de méfiances . Le principe est simple et fondé sur la non-directivité : un lieu accueillant proposant plusieurs espaces : de repos, de travail, un atelier et un jardin. Les élèves ? Des enfants de 3 à 19 ans et des facilitateurs d’apprentissages pour les entourer. L’enfant fait ce qu’il veut, on ne le force pas à apprendre, il va s’éveiller à travers différentes activités et par cela, acquérir des savoirs et des savoir-faire (construire une cabane, apprendre la géométrie). Pour Philippe Meirieu, interviewé par Le Parisienles enfants ont besoin de cadres ”. S'il comprend les raisons qui poussent les familles à se détourner d'une Education nationale “vécue comme une machine incapable de s'intéresser au développement de l'enfant”, il se dit inquiet du développement de ce type d’écoles. “Il est illusoire de penser que l'enfant apprend seul, précise t-il, Ce système ne peut marcher que pour ceux qui bénéficient par ailleurs d'une très bonne éducation... et qui n'ont finalement pas besoin d'école pour réussir. Mais pour tous les autres, qui grandissent dans des environnements moins favorisés, un cadre sécurisant est tout à fait nécessaire ”.
Je rajouterais qu’il ne suffit pas d’apprendre, il faut aussi prendre conscience qu’on a appris et mettre des mots sur cet apprentissage et cela passe forcément par l’action des enseignants. Le spontanéisme est un mythe.
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Élections
Cette rubrique risque fort de devenir récurrente au cours des prochains mois. La multiplication des déclarations et les précisions sur les programmes vont en alimenter la chronique.
Que vont voter les profs ? C’est la question que se pose l’émission Carte d’électeurs” sur RFI . On y fait le constat d’une fragmentation du vote, toujours majoritairement à gauche, mais avec une méfiance à l’égard du Parti Socialiste. C’est un peu le même constat qui est fait dans Le Point qui revient sur la fameuse étude du Cevipof menée avant les résultats de la primaire de la gauche sur les fonctionnaires à l'élection présidentielle de 2017. Dans cette enquête, le candidat socialiste, quel qu'il soit, obtiendrait moitié moins de suffrages de la part des professeurs des écoles que ceux recueillis par François Hollande en 2012, soit près de 20 %. Le principal bénéficiaire de ce report de voix serait Jean-Luc Mélenchon, qui doublerait son score de 2012 en passant de 11 % à 20 % des suffrages des instituteurs. Une radicalisation à gauche, mais pas seulement : Marine Le Pen recueillerait quant à elle 8 % de ces suffrages, soit le double de ce qu'elle avait obtenu en 2012. L'étude constate également un « fort appel d'air au centre, avec François Bayrou à 13 % et Emmanuel Macron à 14 % ». Mais ce que nous apprend cette période c’est l’incertitude et les sondages montrent leurs limites. Qui peut prédire ce qui va se passer dans les mois qui viennent ? Le scénario de cette présidentielle est digne de Game of Thrones ! (valar morghulis comme ils disent...)
Vous avez entendu parler de François Fillon ? C’est (pour l’instant) le candidat de la Droite. Le 2 février dernier lors d’un déplacement à Charleville-Mézières, il s’en est de nouveau pris à l’École en déclarant : “L’École était le creuset de la République, elle en est désormais le caveau ”. Lui, c’est un “caveau de famille” qu’il est en train de se creuser...
Samedi, à Lyon, Marine Le Pen a dévoilé son projet présidentiel avec 144 engagements . Parmi ceux-ci, quelques uns concernent l’École en particulier les engagements 101 à 107. On peut y lire beaucoup de généralités avec des mots qui ne font pas peur (“mérite” et “méritocratie”,“transmission”, “égalité des chances”,...) et peu de propositions concrètes sinon la suppression de certaines mesures actuelles. C'est le propre d'un discours démagogique. Et c'est finalement cette banalité qui est le plus inquiétant car ce discours on a déjà l'impression de l'avoir entendu mille fois en salle des profs...
Toutefois, un engagement mérite toute notre attention, c’est le n°81 qui propose la suppression du collège unique et le retour près de 60 ans en arrière avec la sélection précoce à 14 ans… On retrouve d’ailleurs ici des idées déjà développées par certains des candidats à la primaire de la droite. Cette proposition peut séduire une bonne partie de l’opinion publique convaincue de la nécessité d’offrir quelque chose aux enfants qui ne seraient pas “faits pour les études” et de l’importance de la valorisation de l’apprentissage et du travail manuel (l’ « intelligence de la main » de Bruno Lemaire). Le problème c’est de savoir qui est orienté vers ces sections. Ce ne sont JAMAIS les enfants des catégories sociales les plus favorisées... Derrière le “goût” pour les études ou le travail manuel, se cachent les inégalités sociales...Et puis, il y a la sélection précoce. En instaurant un tri dès la 5ème, on ferme l’avenir des jeunes. Qui peut prédire comment un adolescent peut évoluer et progresser ? C’est une proposition qui officialise, non seulement le déterminisme social, mais une sorte de fatalisme naturaliste : il y aurait les enfants “doués” et ceux qui ne le seraient pas... et cela serait figé une fois pour toutes. C’est la négation de l’éducabilité et au final de la mission même de l’école. Non au tri sélectif (à l’école...) ! L'école de Marine Le Pen c'est une école injuste et inefficace !
Les meetings se sont succédés à Lyon en cette fin de semaine. Peu de choses sur l’École dans le meeting d’Emmanuel Macron, il avait surtout évoqué ce thème dans son meeting de Lille, samedi 14 janvier.
En revanche , une partie importante sur l'école dans le(s) meeting(s) de JL Mélenchon dimanche après-midi, avec plusieurs propositions : école obligatoire et gratuite de 3 à 18 ans, une refonte de la carte scolaire, création d’une “allocation d'autonomie d'études”, recrutement de 60 000 profs...
On ne nous dit pas si la technique de l’hologramme peut pallier aux classes surchargées et aux limites des politiques de recrutement... !
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Métier : professeur
Le livre d'Anne Barrère Au coeur des malaises enseignants, (Armand Colin, 2017), s'annonce comme un livre essentiel qui permet de remettre en perspective et de tenir à distance un certain nombre d'idées faciles : les “bonnes pratiques”, la “résistance au changement” et le mythe du changement par les réformes. Elle évoquait déjà tout cela dans une interview à La Lettre de l’Éducation en aout 2016 mais la lecture du livre permet de préciser ses analyses.
On pourra en lire une recension et une interview dans le Café Pédagogique et une interview réalisée par Luc Cédelle pour le site de l’Ajéduc (association des journalistes éducation). Le titre de cette interview résume assez bien un des constats faits par Anne Barrère : “La culture envahissante de l’évaluation contribue à démoraliser les enseignants”. Elle évoque aussi pour les rejeter l’obsession des “bonnes pratiques”. On pourra rapprocher cette réflexion de celle du récent article de Louise Tourret qui s’attaque au mythe du “super-prof” dans Slate.fr .
Une autre piste intéressante lancée par Anne Barrère se trouve dans son interview au Café Pédagogique : “Mon idée c’est que s’il faut remettre du collectif dans le métier ça ne se fera pas par en haut en essayant de créer du consensus sur la réforme. Ca se fera en invitant les enseignants à échanger sur ces épreuves. Ils retrouveront alors les contours du métier collectivement alors qu’aujourd’hui ils le vivent dans la solitude. L’épreuve est un outil pour retrouver du collectif.


Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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dimanche, janvier 29, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 23 au 29 janvier 2017



- Prédicat (épisode 4) – “Économie” - Filles -  Écoles alternatives - Butinages - .



Et on retrouve le prédicat en quatrième semaine de bloc-notes avec, comme je l’avais prédit, l’avis d’Alain Finkielkraut !
On évoque aussi, pour la deuxième semaine, les programmes de SES. Puis un sujet malheureusement inépuisable, celui du poids des stéréotypes de genre sur la réussite scolaire et l’orientation des filles.
Cette semaine a aussi été l’occasion d’un coup de gueule de deux collègues que j’apprécie, sur la comparaison du service public avec les “écoles alternatives”.
Et pour finir, quelques autres éléments qui donnent matière à penser et à agir...



Prédicat (suite et fin ?)
Mes prédictions sur le prédicat…
Il y a quelques semaines dans mon bloc-notes j’écrivais : “On attend avec impatience que les politiques s'en mêlent (ça commence) et que nos grands intellectuels fassent des tribunes enflammées sur la défense du complément d'objet direct... ” ; et la semaine suivante je devenais plus précis et pressant : “J'attends toujours la tribune de Finkielkraut sur la décadence de la civilisation et la défense du COD face à la barbarie qui ne saurait tarder... ! ”. Les prédictions de Phillipulus le prophète ont été réalisées puisque cette semaine dans le JDD.fr nous avons, enfin, l’avis tant attendu d’Alain Finkielkraut sur ce sujet essentiel. Et pour le même prix nous avons aussi celui de Bernard Pivot, Jean-Marie Rouart et de Michel Lussault (président du CSP).
Les deux académiciens rivalisent dans la critique. Pour Jean-Marie Rouart : “C'est une petite camarilla d'apparatchiks de l'Éducation nationale qui décide soi-disant de simplifier, mais à partir du moment où vous changez les traditions, vous les compliquez. […] Ce jargon de pédants n'aboutit qu'à faire peur aux élèves. ”. Et Alain Finkielkraut s’emporte “C'est une nouvelle réforme complètement stupide et absurde. Maintenant, cela va devenir le nouveau marqueur droite/gauche. Si j'en crois le journal Le Monde, on est de droite si on a la nostalgie du complément d'objet direct, de gauche si on appelle à son remplacement par le prédicat.”. Bernard Pivot est certes critique en trouvant le mot “solennel et un peu prétentieux” mais rappelle, prudent, qu’il n’est pas en contact avec les élèves.
Quant à Michel Lussault, il rappelle que ce “n'est pas une notion très compliquée, en tout cas pas plus que le COD antéposé! Cela désigne ce qu'on dit du sujet de la phrase. La notion figure déjà dans le Grevisse, le Littré ou le Bescherelle. En l'introduisant en CM1, l'idée est d'avoir un apprentissage de la grammaire qui privilégie le sens plutôt que l'étiquetage. ” Et le COD ne disparait pas mais est utilisé ensuite en cinquième. Et il conclut son intervention par cette remarque “Si l'ancienne approche était si formidable, pourquoi tant de Français font-ils des fautes?" ” On retrouve une mise au point plus précise dans un communiqué publié par le CSP le 23 janvier dernier . Il rappelle qu’il ne s’agit pas d’une “réforme de la grammaire” comme cela a été abusivement présenté mais d’une évolution des “modalités d'enseignement aux élèves de cette grammaire pour améliorer les apprentissages.
Cela suffira t-il pour éteindre cette polémique ? On constate que celle-ci est révélatrice des tensions qui traversent les enseignants et même de conceptions différentes du métier. “Professeurs de français, nous n'enseignerons pas le prédicat ” c’est le titre d’une tribune dans le Huffington Post signée par Jean-Paul Mongin délégué général de SOS éducation. On notera au passage que lui même n’est pas prof de français, mais prof de philosophie. Mais surtout ce texte pose une nouvelle fois la question de la liberté pédagogique. Une discussion qui n'est pas neuve. On peut même dire qu'elle est aussi vieille que l'école. Elle s'est posée avec acuité au moment des "désobéisseurs" des programmes de 2008 et bien sûr depuis la réforme du collège. Un petit passage de mon bloc-notes de l'année m'a valu de nombreuses attaques et réactions outrées sur Twitter et sur quelques sites et forums . J'y écrivais ceci : “Au risque de choquer, on peut considérer aussi que cette condition nécessaire ne doit pas faire oublier le statut de salarié et de fonctionnaire qui est le nôtre qui touche aux limites de la sacro-sainte (mais pas si ancienne) « liberté pédagogique ». Connait-on beaucoup d’entreprises où un salarié peut dire, face à un changement instauré par la direction : « je la sens pas cette réforme, je ne vais pas l’appliquer, de toutes façons, je ne risque rien » ? ”. En fait, à mon avis, on est ici au delà de la "liberté pédagogique". Celle-ci s'applique à l’inventivité dans les méthodes que tout enseignant peut utiliser pour faire apprendre des concepts et des savoir-faire qui ont été définis par les programmes officiels. Ici, on refuse d'enseigner des concepts. Que se passe t-il si demain chaque collègue invente son propre vocabulaire technique ? s'il choisit ce qu'il doit enseigner ?
Cette question récurrente sur le statut des enseignants et leur marge de manœuvre risque de se reposer d’une manière encore plus vive après les élections.
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Économie
Lundi 30 janvier, Michel Pébereau, présente dans le cadre de l'Académie des Sciences Morales et politiques un rapport sur l'enseignement de l'"économie" dans les manuels de Sciences économiques et Sociales. Il y aura en fait deux rapports et deux « colloques » puisque si celui de ce 30 janvier est consacré au “diagnostic”, un second intitulé “Les propositions” est programmé le 27 février 2017. En prévision de ce colloque, on pourra lire dans Le Monde et dans Les Échos, des analyses de la situation des SES aujourd'hui.
Aurélie Collas dans Le Monde rappelle que les attaques contre cette discipline sont une vieille histoire. Michel Pébereau, le président de l’Académie est le fer de lance de la traditionnelle offensive patronale contre les SES. L’ancien dirigeant de BNP Paribas, qui a longtemps enseigné la macro-économie à Sciences Po, est connu pour ses prises de position contre la vision de l’entreprise présentée dans les manuels. En 2008, il avait été, en tant que membre de la section économie de l’Académie, l’un de ceux qui avaient conduit à un rapport d’abord consacré aux manuels puis très vite aux programmes de SES qualifiés d’“ inadaptés”, “biaisés” et néfastes”.
Ce rapport avait ensuite conduit à une révision des programmes (pour une explication plus détaillée, voir ce billet de blog). Dix ans plus tard, il renouvelle l’exercice en espérant le même résultat. Mais curieusement le rapport sur lequel il s’appuie est assez mesuré. Peut-être plus que ce qu’il espérait... Il a en effet demandé à des économistes (aucun sociologue) de lire chacun une collection de manuels de SES et d’en tirer un jugement. On notera au passage que cela relève d’une triple erreur : d’abord confondre programmes et manuels qui ne sont qu’une lecture des textes officiels, ensuite oublier que les manuels ne disent rien des pratiques en classes des enseignants eux mêmes, et enfin ne pas tenir compte de ce que sont les « vrais » élèves. Certaines remarques le montrent très bien notamment celles de Yann Coatanlem (le passage sur les apprentissages techniques en bas de la page 1 vaut le détour !) . Malgré tous ces biais, on trouve des avis plutôt mesurés, même si Bernard Salanié, professeur à l’université de Columbia (Etats-Unis), chargé de la synthèse insiste sur ce qui serait selon lui le reproche principal : les SES présenteraient une vision pessimiste des réalités économiques. On retrouve là une critique déjà pointée dans la précédente réforme et qui se retrouve chez plusieurs lobbys patronaux qui considèrent qu’on ne fait pas assez “aimer l’entreprise”. Alors que dans le même temps, on apprend que le Medef souhaite l’apaisement et se concentrer sur d’autres sujets. La deuxième critique est elle aussi très ancienne et se situe non plus du côté de l’entreprise mais de celui de l’université. Les programmes de SES ne seraient pas, selon certains économistes, assez rigoureux et n’insistant pas assez sur les “fondamentaux”.
Cette opération de communication est prévue de longue date. On apprend même au détour d’un article que ce travail est engagé depuis mars 2016, donc bien avant la réaction surjouée de ces mêmes acteurs en juin dernier à l’annonce de l’allègement du programme de SES de Seconde qui était supposée avoir déclenché la polémique. C’est d’ailleurs à la suite de celle-ci que la Ministre a saisi le 19 juillet dernier, deux instances consultatives : le Conseil supérieur des programmes (CSP) et le Conseil national éducation-économie (CNEE) – une instance installée en 2013 pour rapprocher l’école de l’entreprise. Reconnaissant que “les SES sont au cœur de questionnements récurrents” la ministre leur demande de lui remettre, pour le 27 janvier 2017, un “avis sur les compétences et les connaissances que doit maîtriser un élève ayant suivi un enseignement de SES au lycée”. Or, ce rapport n’est pas prêt puisque la commission a eu du retard à l’allumage du fait de la démission de membres du CNEE (à l’initiative de... Michel Pébereau) et ne pourra rendre son rapport qu’au plus tôt fin mars... Pour que l’information soit complète, je signale comme je l’ai fait la semaine dernière que je fais partie de ce groupe de travail qui va bientôt commencer enfin ses auditions. Avec quelles missions ? Il s’agit surtout pour Pierre Ferracci, interrogé parLes Échos de “dépassionner le débat” et apporter une première évaluation des programmes de 2011. “C'est une réflexion qui constitue un préalable à la refonte des programmes de SES, un cahier des charges pour dire ce qui pourrait être fait, beaucoup plus que pour dire ce qu'il faudrait fairecomplète le président du CSP, Michel Lussault. Selon Marie-Christine Corbier dans Les Échos , une réforme des programmes ne présente donc “aucun caractère d’urgence”. Il n’en reste pas moins que les SES continue, tout comme l’histoire, à ne pas être une discipline comme les autres et à être constamment sous les feux des projecteurs et des critiques. Toutes ces polémiques récurrentes et fabriquées, c’est fatiguant...
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Filles
L’influence des stéréotypes commence très tôt...
Selon une étude publiée, jeudi 26 janvier, dans la revue américaine Science, et reprise par L’Obs et d’autres journaux les petites filles, de six et sept ans, ont tendance à considérer que les femmes sont moins « brillantes » que les hommes. L’un des tests de cette étude, réalisée par l’université d’Illinois auprès de 400 enfants âgés de cinq à sept ans, proposait une histoire courte mettant en scène une personne “ vraiment très intelligente” sans préciser s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. À cinq ans, les garçons et filles participants ont attribué à parts égales leur propre sexe au personnage “très intelligent. Mais à six et sept ans, les filles étaient nettement moins nombreuses à faire ce choix que les garçons. Les auteurs de l’étude ont également demandé aux enfants de deviner qui, parmi deux garçons et deux filles, avaient obtenu les meilleures notes à l’école. Là, les petites filles de cinq à sept ans ont estimé que les filles avaient probablement les meilleures notes, suggérant une distinction entre le fait d’être “brillant et les performances scolaires fondées sur le travail et l’assiduité. Enfin, les chercheurs ont proposé aux enfants de choisir entre deux jeux, l’un présenté comme étant destiné “à des enfants très, très, très intelligents”, et l’autre à des “des enfants qui font beaucoup d’efforts. Les filles de six et sept ans ont montré moins d’intérêt que les garçons du même âge pour le jeu destiné aux enfants “intelligents” alors qu’à cinq ans il n’y avait aucune différence entre les deux sexes.
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Écoles alternatives
Dominique Resch est prof dans les quartiers nord de Marseille et a déjà écrit de nombreux livres. Cette semaine, il publie une tribune sur le Huffington Post où il fait part de son agacement face au développement des écoles alternatives. “Je lis, ici et là, que beaucoup d'entre elles sont "fondées sur le développement personnel de l'élève, l'usage du libre arbitre, de l'esprit critique, et sur la créativité". […] Rien à dire là-dessus. Mais ce qui est très déstabilisant pour moi, c'est de voir que je ne fais rien d'autre que cela dans les classes de mon lycée NON alternatif! Est-ce que je ne fais pas participer mes élèves? Est-ce que je ne suscite pas, chez eux, "l'esprit d'exploration et de coopération"? Est-ce que je ne prône pas, comme l'ensemble de mes collègues, une éducation qui donne une importance égale à tous les apprentissages, y compris à l'apprentissage de la vie sociale, par exemple?” Et il rappelle qu’il y a un « mais... » car “on ne saurait trop insister sur le fait incontournable qu'il est plus facile de travailler avec un groupe de 15 élèves... qu'avec un groupe de 26, 28 ou 30 élèves. C'est là un point essentiel. Et sans doute LE point essentiel.
Le professeur des écoles, Lucien Marbœuf sur son blog L’instit’humeurs fait écho au texte de Resch qu’il cite au début de son propre billet. “C’est sans doute une bonne chose qu’une offre scolaire diversifiée existe, que des méthodes alternatives naissent ici ou là pour proposer autre chose, admet-il, Sans doute aussi que l’école publique a des choses à prendre et à apprendre de ces écoles en particulier et de l’école privée en général (lire à ce sujet ce papier très intéressant). Je voudrais juste qu’on arrête de comparer ces écoles avec l’école publique, car nos problématiques sont différentes : je n’ai pas seulement pour mission de faire progresser et réussir chacun de mes élèves, mais tous, c’est-à-dire tous ceux qui sont là, y compris ceux qui sont là précisément parce qu’ils ne peuvent, ni ne pourront jamais être ailleurs.
Lucien Marbœuf tout comme Dominique Resch reflètent une opinion enseignante qui se retrouve dans ce type de discours. On pense que les faibles effectifs sont une condition du changement (mais pas la solution miracle nous dit Jean-Michel Zakhartchouk dans L’Express qui rappelle aussi l’importance de la pédagogie). Même si ce n’est pas le cas pour nos deux auteurs, malheureusement pour certains toute “innovation” est vue alors comme une remise en cause du travail ordinaire des enseignants qui pratiquent une pédagogie du quotidien, et à ce titre doit être combattue. Il y a aussi le sentiment réel que l’heure est à la marchandisation de l’école et qu’il faut donc défendre et préserver notre service public d’éducation
Le développement du privé et des écoles alternatives est-elle une cause ou le symptôme de la “crise” de l’École ? C’est un peu des deux. On peut considérer que le public joue avec une main dans le dos sur la question de la mixité sociale face à un secteur privé qui en est exonéré. Mais il faut aussi lire le développement de ces structures alternatives comme autant de signes d’une difficulté du système éducatif à se réformer malgré l’existence d’initiatives individuelles et malheureusement marginales. La meilleure manière de défendre le service public c’est de montrer qu’il est capable de s’adapter et d’évoluer tout en étant au service de tous... et pas de quelques uns.
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Butinages
Pour terminer, comme souvent, quelques lectures hétéroclites qui m’ont semblé donner de la matière à penser et à agir...

Plus de neuf parents sur dix veulent une autre école nous dit La Croix en s’appuyant sur un sondage BVA (pour l’Apel et La Croix). Si les personnes interrogées aspirent au changement, c’est qu’en dépit des réformes successives, l’école, selon eux, n’est pas à la hauteur des enjeux. Ainsi, à peine 56 % des sondés considèrent qu’elle permet à tous les élèves de maîtriser les « fondamentaux » (lire, écrire, compter), alors que cette tâche est identifiée comme sa mission première. 58 % d’entre eux pensent que l’école ne permet pas de réduire les inégalités sociales. Autre jugement, encore plus sévère : les deux-tiers des parents estiment que l’école ne sait pas « s’adapter à chaque enfant ». Ce qu’ils attendent d’elle ? Un soutien renforcé dès les premières difficultés rencontrées (76 % jugent cette idée « prioritaire ») et des pédagogies adaptées à chacun (62 %). On le voit, ce sondage est aussi à verser au dossier du développement des écoles alternatives évoqué plus haut.

Un billet sur Rue89-Strasbourg , d’une prof des écoles blogueuse qui s’est donné pour pseudo “Maitresse Charlotte” parlera sûrement à de nombreux enseignants du primaire. On y évoque le fameux “LSUN” (le livret scolaire numérique) qui désormais est censé rassembler toute la communication entre une famille et un établissement scolaire, de l’école au collège : notes, appréciations, bilans de fin de cycles ainsi que les attestations obtenues. La mise en œuvre, pour le moins chaotique et précipitée de cet outil informatique pas complètement abouti, mériterait à elle seule un billet. La question que pose “Maitresse Charlotte”, qui ne conteste pas l’intérêt et l’utilité d’un tel outil, est formulée ainsi : “À chaque rentrée, la réunion avec les parents est un temps fort et un « exercice délicat » pour la maîtresse que je suis. Je la prépare toujours avec soin car il n’y a guère plus d’une heure pour établir une relation confiante avec un groupe d’une vingtaine de parents. Projets, objectifs, méthodes se déclinent avant de répondre aux questions. Cette année, les familles qui sont venues nous rencontrer n’ont pas été informées de ce changement d’importance, puisque même l’équipe pédagogique en ignorait tout. Je le regrette. Il est étonnant qu’un changement aussi important des gestes fondamentaux de notre culture professionnelle, l’évaluation, ait été traité avec tant de précipitation créant un grand stress et une inquiétude diffuse chez bien de mes collègues. Le projet est pourtant dans les tuyaux de l’Éducation nationale depuis 2013. Avec un peu de temps laissé au temps, cette mutation aurait pu se faire dans la sérénité et il aurait été possible aux « maîtresses » d’expliquer tout cela aux familles qui nous confient leur enfant.

Enfin, terminons avec un article de synthèse très intéressant publié sur Slate . Ce long texte se demande “pourquoi l’école reproduit-elle les inégalités ? ” en faisant référence à de nombreux travaux de la sociologie de l’école (travaux de Bernard Lahire et de l’équipe ESCOL en particulier). On y insiste surtout sur la question centrale du sens des apprentissages. “Tous les élèves ne réussissent pas à l’école parce qu’ils ne sont pas tous préparés à recevoir ce que l’école transmet: les codes de la culture dominante. C’est principalement les enfants des classes populaires qui se trouvent en situation de non-familiarité avec cette culture dominante. Entre eux et l’école, entre eux et les enseignants, se noue un malentendu à la fois sur les usages du langage, la fonction du savoir et plus largement, celle de l’école. L’implicite pédagogique ne fait que renforcer la désorientation des élèves les plus en difficulté. Mais le malentendu –et c’est sans doute l’apport le plus intéressant de la démarche d’Escol– est aussi du côté des enseignants: ils sont là pour transmettre, mais ont-ils conscience que le récepteur n’est pas préparé à recevoir, faute d’identifier l’objet, mais aussi de se percevoir comme son destinataire légitime?
Bien sûr, il y a d’autres approches et d’autres thèses qu’on pourrait convoquer, mais on  peut surtout regretter que ce questionnement essentiel ne soit pas davantage au cœur des débats dans l’actualité éducative...
Qu’est-ce qui permet de donner du sens ? qu’est ce qui permet de rendre ce que l’on apprend plus explicite et notamment pour les plus en difficultés, ceux qui ne sont pas les “héritiers” ? C’est cette question qui devrait être première... y compris pour le prédicat !

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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samedi, janvier 21, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 16 au 22 janvier 2017


- Prédicat – Primaire - Mammouth – Mises au point- .


Dans ce bloc notes, nous continuerons à nous intéresser au prédicat qui en est à sa troisième semaine et qui vient de franchir un stade avec le discours de François Fillon. On évoquera aussi la primaire de la gauche où les sujets d’éducation ont été abordés dans les deuxième et troisième débats. Nous prendrons aussi des nouvelles du Mammouth : un animal qu’il vaut mieux caresser dans le sens du poil. Et pour finir, je me livrerai à un exercice inhabituel en réagissant à des informations me concernant. Je suis équipé du tout-à-l’égo...


Prédicat (épisode 3)
Le prédicat passe brillamment la troisième semaine du concours du buzz imbécile et malveillant et de la polémique à la c... ! Après la phase de buzz à partir d'un billet de blog douteux et le copiage circulaire entre journaux qui en a suivi, on en est maintenant au stade où les politiques s'en mêlent... J'attends toujours la tribune de Finkielkraut sur la décadence de la civilisation et la défense du COD face à la barbarie qui ne saurait tarder... !
Cette semaine Le Figaro a consacré sa Une à la réforme de la grammaire avec plusieurs articles sur le sujet : un sur le “jargon” un autre sur la “guerre” du prédicat et enfin une interview d’Alain Bentolila pour qui, derrière cette notion grammaticale “ se cache une idéologie épouvantable”. Le Figaro essaie, en fait, de refaire le coup de la réforme de l'orthographe et d'attiser les peurs des parents soucieux de la réussite de leurs enfants en s'appuyant sur une vision patrimoniale et intangible de l'École et en cherchant à idéologiser et politiser un point didactique et relativement mineur. Et ça marche !
La preuve en est que, comme on le prédisait (normal, avec le prédicat), ce sont maintenant les politiques qui s'en mêlent... “Des pédagogistes savants ont créé un fourre-tout: le prédicat. Un nouveau symbole de la dérive de l'enseignement qui s'éloigne du bon sens. […] Mes amis, libérons l’École de ces pédagogistes prétentieux” s’est écrié François Fillon dans une réunion publique à Oyonnax dans l'Ain le 19 janvier. A notre connaissance, Donald Trump ne s’est pas exprimé sur ce sujet...
fake news
Pour ne pas rester sur ce constat un peu désabusé et amer, on pourra se faire une opinion plus nuancée avec un bon article de synthèse dans Libération ou une interview de Sylvie Plane sur VousNousIls . On pourra aussi écouter l’émission Rue Des Écoles sur France Culture ou encore lire une interview de l’animatrice de Charivari à l’école dans L’Express .
On parie sur une quatrième semaine ?


Primaire
Cette semaine a été aussi la suite et la fin du premier tour de la primaire de la gauche. C’est surtout dans le 2ème débat qui a eu lieu Dimanche 15 janvier que les candidats ont parlé (prudemment) d’éducation. . Le sujet a aussi été abordé dans le 3ème avec une petite séquence sur les ABC de l’égalité
Tous les candidats sont d’accord sur la priorité au primaire, mais Le Monde et L’Obs s’étonnent que les candidats ne se soient pas exprimés clairement sur le chantier de la mixité sociale.
Sébastien Rome sur son blog Mediapart propose un comparatif des propositions des candidats sur le sujet spécifique de l’École primaire. On pourra lire sur Europe1 une réflexion sur la proposition relativement nouvelle de Benoit Hamon de créer un “service public d’aide aux devoirs
Le journal Les Échos s’intéresse, lui, au sujet des effectifs et constate que plusieurs candidats (y compris Emmanuel Macron) font la promesse de baisser le nombre d’élèves par classe. Ce dernier a proposé de diviser par deux le nombre d'élèves dans les classes de CP et CE1 dans les écoles de l'éducation prioritaire, en créant 12.000 postes. Arnaud Montebourg entend, lui, dédoubler les classes du CP au CE2 pour l'apprentissage des savoirs fondamentaux, « en généralisant le travail en petits groupes ». Quant à l'ex-ministre de l'Education Benoît Hamon, il réaffirmait dimanche son souhait d'établir un plafond de 25 élèves par classe et de 20 dans les établissements de l'éducation prioritaire. Une manière, pour les uns et les autres, d'envoyer des signaux à l'électorat enseignant.
 Mais le journal économique rappelle aussi que l'effet de la réduction de la taille des classes sur les résultats des élèves est très discutable et qu’il n’y a pas d’effet mécanique. Là encore, il y a la nécessité d’une réflexion sur les pratiques et la pédagogie pour que ce soit efficace.


Mammouth
Contrairement à ce que l’on pouvait croire, la chasse au «mammouth» reste un hobby d’aujourd’hui. Une chasse facile, au fond. Il suffit d’un titre accrocheur - «Raser Grenelle», «Les assassins de l’école» ou «Achever le mammouth» - pour s’assurer un succès de librairie et surfer sans vergogne sur la vague de l’antisystème. Alors, je veux être précise : je ne refuse pas la critique. Il y a, évidemment, des choses à changer, à faire évoluer. Mais je trouve profondément injuste le procès récurrent fait à l’Education nationale, d’ignorer délibérément les résultats de la recherche scientifique, de préférer le confort des certitudes idéologiques et des fausses évidences à l’effort hardi de réforme qu’exige l’état de notre système scolaire. Les difficultés et les problèmes existent, oui. Mais au fil des pamphlets, revient un refrain lancinant : les difficultés dans la maîtrise des fondamentaux ? La faute au mammouth ! Les inégalités sociales et scolaires ? La faute au mammouth ! L’orthographe, la condition enseignante, les relations avec les familles ? Le mammouth, encore le mammouth, toujours le mammouth. Vraiment ? Rien sur la situation de la société dans son ensemble ? Rien sur la promotion délirante d’un discours consumériste et matérialiste ? Rien sur les crises auxquelles nous faisons face ? La prétendue «critique» de l’Institution scolaire ne peut se résumer à «l’esprit qui toujours nie», pour reprendre la formule de Goethe. Elle doit tenir compte de ce qui est, au lieu de pontifier béatement en faveur de la suppression d’une méthode globale d’apprentissage de la lecture… pourtant disparue depuis des décennies. Voilà pourquoi je tiens à rappeler la réalité du ministère, loin des fantasmes véhiculés. ” C’est un extrait de la tribune proposée par la Ministre de l’Éducation Nationale à Libération le 16 janvier 2017.
Les allusions qu’on trouve dans cet extrait sont assez claires. Najat Vallaud-Belkacem s’insurge contre toutes les attaques qui sont portées à l’institution qu’est l’Éducation Nationale. Et elle semble renvoyer dos-à-dos le livre de Carole Barjon (« Mais qui sont les assassins de l’école ») et celui de Bernard Toulemonde et Soazig le Névé ( “Et si on tuait le mammouth”). Elle conteste aussi la critique sur le caractère bureaucratique de son Ministère en affirmant que “à rebours des politiques éducatives descendantes à partir de la rue de Grenelle, j’ai décidé de construire une politique nationale à partir des solutions du terrain et de l’expertise scientifique. L’Education nationale n’est plus, loin s’en faut, ce cliché blessant du mammouth centralisé et ultra-jacobin. ”. En fait dans ce texte, la Ministre se livre à une double défense. D’abord celle des enseignants qui ont tendance à voir dans les attaques de l’institution une remise en cause de leur propre travail. Et ensuite celle de sa propre administration centrale (dont B. Toulemonde a été un membre éminent) qui est souvent qualifiée de bureaucratique.
Bernard Toulemonde et Soazig Le Neve n’ont pas apprécié cette tribune dans Libération et l’amalgame qui est fait avec le livre de C. Barjon. Ils lui répondent dans le même journal en l’interpellant : “Alors, Madame la Ministre, le «mammouth» n'est responsable de rien ?”. Pour eux, il faut distinguer l’institution et les enseignants, ils reprennent une métaphore que j’ai maintes fois utilisée : “Les enseignants sont-ils heureux ? Ils sont hélas comme l’orchestre du Titanic : ils font de leur mieux pendant que le navire coule… C’est donc un système qu’il faut modifier pour que, comme vous le souhaitez, nous ayons «une école ouverte sur le monde», «capable d’évoluer» et «d’adapter les méthodes d’apprentissages».” Et ils reprennent leur credo fondé sur l’autonomie : “Pour cela, cessons de penser que la France d’en haut, celle de la rue de Grenelle, sait tout ce qu’il faut faire et que la France d’en bas n’a qu’à appliquer. Faisons vraiment confiance aux acteurs locaux, aux équipes d’établissement, laissons-leur de larges marges de liberté et accompagnons-les pour inventer les solutions de réussite de leurs élèves. Formons vraiment les enseignants à la pédagogie, modernisons cette gestion archaïque qui les désespère.
Cette polémique est assez emblématique de la difficulté du débat sur l’École. On en trouve une autre illustration avec un article de Louis Maurin sur le site (rénové) d’Alternatives Économiques qui est assez largement transféré et retweeté sur les réseaux sociaux. Le directeur de l’observatoire des inégalités affirme en titre “Non, l’école n’augmente pas les inégalités”. On ne va pas ici rentrer dans le débat assez technique et portant sur la méthodologie qui constitue le cœur de ce texte. On peut surtout souligner les raisons de son succès et l’usage qui peut en être fait. On peut en effet y voir une sorte de dédouanement de l’École (et par extension de ses enseignants) et c’est certainement une des raisons de l’intérêt qui y est porté. Mais il faudrait dire à tous ceux qui transfèrent ce texte (avec évidemment des arrières pensées syndicalo-politiques) en pensant qu'il exonère le système scolaire de toute responsabilité et qui le voient comme une forme d'absolution des enseignants (comme s'il fallait se sentir coupable personnellement du dysfonctionnement d'une institution) qu'il serait utile de lire aussi la fin du texte ! Louis Maurin précise : « L’école française ne ressemble pas au portrait qu’on en fait, cela n’empêche qu’elle peut mieux faire. Un constat raisonné pourrait aider à améliorer le niveau scolaire de notre pays et le rendre plus juste. […] Le système français n’est pas le pire au monde, il est hypocrite. Ce qui fâche, ce n’est pas ce qu’il est, mais l’écart entre un discours sur l’égalité scolaire et la réalité vécue par les « non-initiés » des milieux populaires. Leur rejet par le système est d’une rare violence et nourrit les tensions sociales. C’est l’un des piliers oubliés de la montée de l’extrême droite.[…] Si l’on croit, au contraire, qu’il est de l’intérêt général d’avoir une école plus juste, il est temps de mettre en œuvre non plus des replâtrages permanents mais des transformations de fond.»
Au risque de me répéter, on devrait pouvoir critiquer l’institution qu’est l’École sans que cela soit vu comme une attaque des enseignants eux-mêmes qui font du mieux qu’ils peuvent dans un système qui dysfonctionne. Et pareillement, on devrait pouvoir pointer le fonctionnement bureaucratique de l’administration sans s’exposer à des protestations énergiques de cette technostructure persuadée dans une sorte de discours performatif que la volonté de ses membres tient lieu de politique et qui nie ou minimise la pesanteur du système. J’ai pu éprouver personnellement l’une et l’autre de ces difficultés !
Le mammouth est un animal revêche et susceptible !


Mises au point
Je ne pensais pas, un jour, consacrer une rubrique à mon propre cas pour revenir sur des affirmations me concernant...
Deux articles me concernent et me citent cette semaine dans deux domaines différents. Et il me semble nécessaire de faire des mises au point concernant certaines affirmations.
C’est d’abord un article du Figaro signé Caroline Beyer et Marie-Estelle Pech. et intitulé “les débats hautement inflammables des professeurs sur les réseaux sociaux ”. Avant d’aller plus loin la seule question qui vaille est, me semble t-il : est ce que ces propos de cour de récré et ces "querelles" pour reprendre le un terme utilisé dans l’article, méritent-ils qu'on s'y intéresse au point d'y consacrer un article ? (vous me direz, Le Figaro a fait sa Une sur le prédicat...) Personnellement, je trouve que les journalistes accordent trop d'importance aux rézosocio...
Venons en ensuite à l’article qui commence ainsi : “Sur les réseaux sociaux, ils sont moins présents que les politiques ou les journalistes. Mais au-delà des syndicalistes - peu suivis - et du ministère - pour lequel il s'agit d'un passage obligé -, quelques enseignants comptent tout de même près de 10.000 abonnés sur Twitter, à l'image des pédagogues Philippe Watrelot ou «Chris», fervents défenseurs de la réforme du collège. Côté conservateurs, les petits comptes à moins de 3000 abonnés prolifèrent. Le très informé Café pédagogique, lui, en recense 47.000, un record seulement dépassé par des professeurs anonymes qui tournent leur quotidien en dérision, avec humour.”. Me voilà donc “fervent défenseur de la réforme du collège”... ". Si j'ai écrit à plusieurs reprises que je trouvais qu'il y avait de bonnes choses dans cette réforme, j’ai aussi écrit que j'étais également circonspect sur les conditions de mise en œuvre. La "ferveur" n'est pas trop mon truc de toutes façons, je suis plutôt du côté du rationnel et de la nuance. Mais la nuance n'est pas la vertu première sur Twitter... ! On y est prompt à classer les individus en "camps" irréductibles comme la suite de l’article va le montrer d’ailleurs.
En effet le texte se livre ensuite à une typologie des intervenants où je suis rangé dans les “pédagogistes” avec ce commentaire : “Multicartes, ce professeur agrégé d’économie dans un lycée de Savigny-sur-Orge (Essonne), formateur à l’Espé (école du professorat) de Paris et militant des « Cahiers pédagogiques », très actif sur Facebook, est devenu, ces dernières années, la tête de Turc des « antipédagogistes » qui n’hésitent pas à l’injurier ou à le traiter de « pédagogol ». Son soutien sans faille pour la réforme du collège n’y est pas pour rien. Ses opposants l’accusent d’avoir été remercié par la ministre pour son soutien, lui qui a récupéré il y a peu la présidence honorifique d’un comité sur l’innovation. L’homme qui entend lutter contre les inégalités à l’école plébiscite les méthodes pédagogiques actives, la démarche de projet, l’idée que les élèves puissent être acteurs dans la construction de leur savoir. Ses opposants se complaisent selon lui dans une « vision nostalgique et mythifiée de l’école » uniquement composée de cours magistraux et de par cœur.
Il faudrait que je parvienne à finaliser un projet de billet sur “comment je suis devenu un pédagogiste" où j'essayerai d'analyser la construction de cette étiquette et son usage dans les médias. Et peut-être aussi parvenir à “retourner le stigmate” pour sortir du caractère péjoratif de cette expression utilisée à tort et à travers aujourd’hui. La suite du commentaire me donne l’occasion de repréciser un certain nombre de choses. C’est le cas avec la mention d’un poste "honorifique". Je rappelle que j'ai accepté la présidence du conseil national de l'innovation pour la réussite éducative pour remplacer son ancien président qui ne pouvait plus assurer cette fonction. Je faisais déjà partie de ce conseil. Et je n'ai strictement aucune décharge ni rémunération pour l'animation de ce conseil qui rendra un dernier rapport fin mars avant de s'auto-dissoudre en avril. On fait mieux comme "fromage" vous ne trouvez pas ? En fait ce que certains ont du mal à comprendre c'est que je ne suis pas dans le "calcul" intéressé mais dans la conviction et le militantisme pédagogique. Ce qui semble visiblement difficile à comprendre pour certains.
Après l'article du Figaro sur les réseaux sociaux, voici l'article sur les SES dans le Café Pédagogique. Comme vous le savez, il y a de nouveau des menaces sur les SES . Si vous voulez approfondir le sujet, j’ai essayé d’en voir les enjeux dans un long billet de blog .
En juin dernier l’annonce de la suppression du caractère obligatoire d’un chapitre sur le marché dans le programme de Seconde a entrainé une réaction vive et excessive de certaines personnes. Cela a amené la ministre à proposer la création d’une commission mixte Conseil Supérieur des Programmes (CSP) / Conseil National Éducation Économie (CNEE). Après bien des vicissitudes, cette instance a enfin été créée et j’ai été invité par le CSP à y participer.
La présentation qui en est faite par François Jarraud est donc non seulement tendancieuse mais peu documentée. Il me présente comme "proche de la ministre" et laisse entendre que ma nomination dans le groupe de travail sur les SES serait lié à sa volonté. Alors qu'elle n'y est pour rien, bien au contraire, il y a une réelle autonomie du CSP en la matière (et je ne suis pas un “proche”, loin de là...
) Par ailleurs quand il écrit que "la réforme des programmes de SES est aussi l'objet d'une offensive sur sa gauche par le CDP SES” c'est très mal-informé et, pour tout dire, faux.
Je suis désolé d’avoir utilisé cette chronique pour ces mises au point. Mais on peut y voir aussi une forme d’éducation aux médias. En fait, il se produit la même chose que ce qu'on peut constater quand on voit que "la presse" rend compte d'un sujet qu'on connait bien. On se dit que, s'ils sont capables de dire autant de bêtises sur ce sujet précis, ils doivent en dire autant sur les autres...!

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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dimanche, janvier 15, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 9 au 15 janvier 2017



- Prédicat - Primaire – Mélenchon & Macron – ZEP – Butinages – .


Que se passe t-il dans les rédactions ? Pourquoi s’excite t-on autant sur ce foutu prédicat ? Et, si encore, c’était pour donner des clés et remettre dans le contexte au lieu d’agiter des lieux communs et des contre-vérités ? Pourtant il y aurait bien d’autre sujets, comme par exemple, les programmes “éducation” des candidats à la primaire et à la présidentielle. On pourrait aussi s’intéresser un peu plus aux revendications des lycées ZEP.
Tempête dans un verre d’eau...


Prédicat
- « Eh, coco, t'as pas un petit truc à balancer sur l'école ? »
- « Euh, j'ai pas trop le temps, chef, il faut aussi que je fasse mon trentième article sur Macron...et puis j’y connais rien »
- « Allez, tu nous fais un petit article vite torché, avec trois copies de tweets et ça fera l'affaire...»
- « OK, chef, je peux faire un papier sur la grammaire, c'est bien ça, la grammaire, ça va faire peur aux papys et mamies si on touche à la grammaire ... »
- « Oui, et puis en plus les profs, ils aiment bien se répandre sur Twitter, tu devrais pas avoir trop de mal à trouver...»


- « J'ai deux “contre” et un "pour”, ça suffit ?»

- « pas de problèmes, et après tu me fais un papier sur Kim Kardashian...
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Comme je le prédisais la semaine dernière (et je n'en suis pas fier...) l'excitation médiatique autour du prédicat ne s'éteint pas et se transforme en polémique comme on les aime tant en France. Pour l'instant, on n'en est pas encore arrivé au niveau de celle sur l'accent circonflexe et la réforme de l'orthographe mais il y a encore une marge de progression...
On attend avec impatience que les politiques s'en mêlent (ça commence) et que nos grands intellectuels fassent des tribunes enflammées sur la défense du complément d'objet direct...On a, en tous cas, tous les ingrédients pour que ça continue comme ça : copiage d'un média à l'autre, articles et témoignages approximatifs et même contre-vérités, discours sur la baisse du niveau, moqueries sur le “jargon”, lassitude face aux changements, angoisse des parents et nostalgie de l'école d'autrefois, tout y est !
Dans ce déferlement d’articles peu rigoureux (cf. le reportage indigne sur France2 le 11 janvier ), on trouve cependant quelques textes plus sérieux. Ainsi, Mattea Battaglia dans Le Monde tente de faire le point sur ce sujet avec une vraie enquête. De même, en réponse au post de blog de la prof de collège “Lucie Martin” (pseudonyme) publié le 3 janvier sur Télérama.fr , trois enseignantes-chercheuses de l’Université Paris Descartes reviennent dans ce même site, sur quelques points importants et déconstruisent les affirmations erronées. Sur ce point, on pourra aussi lire l’avis de Sylvie Plane, vice-présidente du CSP dans La Croix .
Ce buzz médiatique passera t-il en troisième semaine ? Ou va t-il s’éteindre de lui même ou chassé par une autre polémique ? Quoi qu’il en soit, il aura fait suffisamment de dégâts et prouvé une nouvelle fois qu’on peut parler d’éducation sans avoir la moindre rigueur. Les débats sur l’École sont nécessaires et mériteraient que tout le monde s’y intéresse mais à condition qu’ils soient documentés et argumentés. Et surtout, ils devraient porter sur des sujets bien plus essentiels que l’accent circonflexe ou l’apprentissage de la grammaire de la phrase...


Primaire
On n’a pas beaucoup parlé de l’éducation dans le 1er débat de la primaire de la “belle alliance populaire” qui s’est tenu jeudi 12 janvier. Dans ce long débat de 21h à 23h30, l’éducation n’est pas un sujet de clivages majeurs même s’il y a des différences réelles.
Mais tous s’accordent sur les valeurs républicaines, et en particulier sur le rôle central de l’école, facteur de mixité sociale et instrument de lutte contre la reproduction sociale. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur ce sujet en attendant les autres débats, on peut aller consulter le comparateur des programmes du journal Le Monde et un très bon article de synthèse dédié à ce thème de l’éducation sur sur Public Sénat . On trouve aussi un comparatif sur le site EducPros
Le site spécialisé VousNousIls a fait, lui aussi, un gros travail de compilation des propositions des candidats. Vous y trouverez des présentations des programmes de Manuel Valls , Benoit Hamon et Arnaud Montebourg .
Pour celui de Vincent Peillon, il faudra aller sur son site ou sur LCI . Pour Benoit Hamon, on pourra aussi lire ses propositions dans L’Express et dans Le Point
Si la question de l’importance de l’éducation fait consensus tout comme l’impératif de lutter contre les inégalités, les différences se font sentir surtout sur la question des moyens. Benoît Hamon promet de recruter 37.000 à 40.000 enseignants supplémentaires, pour alléger les classes, prendre en charge leur formation continue et assurer les remplacements. Vincent Peillon comme Arnaud Montebourg plaident pour une généralisation du dispositif “plus de maîtres que de classes”. (voir plus bas) La question de la hausse des salaires est abordée par quasiment l’ensemble des candidats. Benoît Hamon se distingue par sa proposition sur la formation continue des enseignants. Chaque année, les enseignants, selon leurs besoins et leur ancienneté, pourraient se voir accorder trois à dix jours de formation par année. 15.000 (sur les 40.000) postes seraient créés pour compenser ces absences. Manuel Valls propose “une formation continue qui en mérite enfin le nom” : un stage obligatoire de trois journées par an, accompagnées d’une semaine de “remise à niveau” tous les trois ou cinq ans.
Benoît Hamon et Sylvia Pinel veulent abaisser l’âge de la scolarité à 3 ans. Le premier réfléchit même à débuter l’instruction dès deux ans, dans les réseaux d’éducation prioritaires (REP), en développant en parallèle la “création d’un service public de la petite enfance ” une proposition identique à celle de Manuel Valls.
Le gros point de la comparaison de ces programmes est surtout la nécessité de continuer à mettre le paquet sur le Primaire en rééquilibrant les dépenses vers ce niveau. C’est aussi ce qu’on retrouve avec le premier bilan d’une des mesures phares du quinquennat de François Hollande en matière d’éducation avec la remise d’un rapport sur le dispositif “Plus de maîtres que de classes” . C’est globalement une réussite nous dit La Croix ou 20minutes.fr . Lancé en 2013, le dispositif « plus de maîtres que de classes » consiste à affecter un enseignant supplémentaire dans les écoles les plus en difficultés pour aider les élèves dans leur apprentissage des fondamentaux (lecture, écriture, calcul). A l’occasion de la remise de ce rapport le mardi 10 janvier, la ministre de l’Education, Najat Vallaud-Belkacem a souligné ses apports pour le système éducatif et demandé aux recteurs qu’ “à l’issue de la prochaine rentrée, toutes les écoles relevant de l’éducation prioritaire soient pourvues d’un maître supplémentaire”. Une manière pour elle de développer encore le dispositif, avant de rendre les clés de la rue de Grenelle. Car à ce jour, 3.220 postes ont été affectés à cette mesure dans les écoles qui accueillant en ville et dans les territoires ruraux, une majorité d’élèves défavorisés ou en difficulté scolaire. “A la rentrée 2017, c’est un effort supplémentaire considérable qui sera fait avec 1.941 nouveaux postes” a t-elle annoncé.


Mélenchon, Macron et l’école
Hors de la primaire, on s’intéresse aussi à l’éducation.
Jean-Luc Mélenchon promet d'investir des moyens supplémentaires dans l'éducation, avec le recrutement de 60.000 nouveaux enseignants sur l'ensemble du quinquennat. Une mesure prévoit de rendre obligatoire la scolarité de 3 à 18 ans. Au cours des prochaines semaines, le candidat et son équipe vont dévoiler une série de livrets afin d'affiner et de préciser les 360 mesures publiées dans le livre, L'Avenir en commun notamment les conditions de leur mise en œuvre. On attend donc les propositions plus précises sur ce sujet.
Quant à Emmanuel Macron, il tenait samedi 14 janvier un meeting sur l'éducation à Lille dans un Zénith de 5000 personnes... Il développe aussi ses idées dans le domaine avec une interview dans le Courrier Picard . Il propose de “diviser par deux le nombre d’élèves par classe en CP et CE1 dans les zones prioritaires”. Dans l’interview (qu’on retrouve aussi dans La Voix du Nord) il se dit aussi “favorable à une plus grande autonomie des établissements scolaires, en particulier des collèges et des lycées. L’autonomie pédagogique, aujourd’hui, est limitée. Il faut la renforcer. Il faut donner plus de latitude aux responsables des établissements pour répondre aux difficultés du terrain, y compris en matière d’affectation des professeurs. » ”. Et il ajoute : “Il faut à la France un sursaut en matière d’éducation. On peut rattraper notre retard en dix ans”.
Le programme d’Emmanuel Macron semble, sur ce thème, avoir du mal à se démarquer. Pour certains, il y a un air de déjà vu pour d’autres une parenté avec L’école de demain de Jean-Michel Blanquer (Ed. Odile Jacob). Et d’autres feront remarquer qu’il sera difficile de faire comme si, il ne s’était rien passé dans le domaine de l’éducation depuis cinq ans...


ZEP
Les manifestations des professeurs et élèves de lycées qui demandent le maintien du label "ZEP", comme garantie de moyens pour les établissements prioritaires, continuent à travers la France.
Une pétition signée par près de 300 universitaires et chercheurs en sciences humaines appelle à soutenir la publication d'une carte élargie des établissements dans des zones défavorisées assortie d'un label unique et contraignant en termes de moyens. On pourra lire aussi une tribune d’une enseignante marseillaise dans L’Obs
Dans un communiqué de presse , le collectif “Touche pas ma Zep” évoque “les stratégies de la ministre” et ses “annonces fumeuses” ainsi que son refus de recevoir une délégation. Le collectif propose une solution à la ministre de l’Éducation Nationale : celle de publier un décret. Il “définirait une carte élargie des lycées en éducation prioritaire assortie d’un label unique et contraignant en termes de moyens” et “garantirait également la pérennité des indemnités et bonifications dont bénéficient les personnels de ces lycées


Butinages
Pour finir, comme à l’habitude, quelques lectures et liens glanés au cours de cette semaine.

Dans une tribune parue dans Le Monde , Nathalie Mons propose de rendre l’école plus juste en s’attaquant en urgence aux cent collèges ghettos de France. Pour cela, “la mise en place de politiques locales de mixité, qui doit être volontariste, s’impose dans un cadre national.

La lecture d’une note de la DEPP nous apprend que les enseignants sont davantage exposés aux risques psychosociaux que les autres populations, notamment que les cadres du privé. Cette étude, qui mérite vraiment d’être lue, décrit en creux les caractéristiques du métier d'enseignant. Lucien Marboeuf, sur son blog, en tire un billet très intéressant et nous rappelle, tout comme un article de VousNousIls que les enseignants souffrent surtout de l’isolement. Selon les auteurs de l'étude, cela s'explique par “un manque de soutien hiérarchique et entre collègues

Daniel Herrero est un rugbyman bien connu, ancien entraineur de Toulon. On sait moins qu’il a enseigné vingt ans, en lycée et en Staps. Les Cahiers Pédagogiques ont voulu lui demander quelle était sa vision de ce métier qu’il a aimé, afin qu’il communique un peu de son énergie et de son enthousiasme humain à une profession parfois lasse et morose et donc solitaire. Il nous donne sa vision du travail d’équipe et du collectif : “S’unir dans la compétence, un beau rêve cependant, ensemble on est plus forts et qu’il n’en manque pas un à l’appel ! Le sens de l’équipe, c’est «  ne te fais pas de souci, on est là  ». ” Et il conclut par ce bel hommage aux enseignants : “je suis plein d’admiration pour les professeurs, ces traceurs de routes qui ont choisi à la fois le sommet et le chemin le plus difficile pour y arriver

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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