vendredi, juillet 21, 2017

Un miroir, ça réfléchit (observer la classe)



Ce texte a été publié dans le numéro 511 des Cahiers Pédagogiques en février 2014. Il s’insère dans un dossier intitulé “Observer la classe” coordonné par Brigitte Cala et Hélène Eveleigh. Si je le republie aujourd’hui sur mon blog c’est pour deux raisons.

D’abord, il me permet de (re)faire de la publicité à ce numéro qui me semble toujours utile aussi bien pour les formateurs que pour les stagiaires eux-mêmes. Et au final, pour tous les enseignants qui sont amenés à un moment ou un autre à accueillir un stagiaire et à se mettre au fond de la classe.

Et puis ce texte peut trouver sa place dans les ressources pour les formateurs que j’essaie de rassembler dans une « bibliothèque idéale » (à paraitre) comme je l’avais déjà fait pour les enseignants débutants en 2016.
PhW

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Avez-vous déjà pratiqué la conduite accompagnée ? Lorsqu’on est à côté d’un jeune conducteur, on s’aperçoit qu’on devient plus expert soi-même, qu’on réapprend des choses qu’on avait oubliées. On requestionne aussi ses pratiques : est-ce que je regarde bien aussi souvent dans le rétroviseur qu’on le devrait, est-ce que je mets bien les mains où il faut sur le volant ? Inversement, celui ou celle qui apprend à conduire vous observera avec beaucoup plus d’attention lorsqu’il ou elle sera à vos côtés et que vous serez vous-même en train de conduire. Il en va de même pour l’observation en classe.

La multiplication des stages avec la réforme de la formation fait qu'il y a de plus en plus d'enseignants qui accueillent des personnes au fond de la classe et qui vont eux-mêmes assister à des cours. La généralisation de cette pratique est, me semble-t-il, un vecteur de progrès pour l'école. Pour être depuis huit ans formateur en temps partagé, j’ai acquis la conviction que se placer en situation de formateur et d’observateur aide à être un meilleur enseignant soi-même. La capacité à se décentrer, à interroger sa propre pratique, le dialogue avec des collègues, tout cela est très favorable à l’évolution des pratiques pédagogiques. Je souhaite à tous les enseignants de devenir tuteurs et d’accueillir des enseignants débutants dans leur classe !

L’observation, ça profite à tout le monde : l’observateur et l’observé. Et au final, aux élèves eux-mêmes.


Quand je suis au fond de la classe
Je ne peux pas tout observer ! C’est déjà le premier constat que l’on peut faire et presque une évidence.
Il semble évident d’observer un enseignant en train de faire cours. On s’attache à sa posture, son déplacement dans la classe, son utilisation de l’espace et des différents outils à sa disposition (le tableau, le vidéoprojecteur, les supports qu’il utilise, etc.). On peut s’intéresser aussi aux interactions avec les élèves : la manière dont il ou elle donne les consignes, les questions qu’il ou elle pose, les interventions auprès des élèves, etc.
Mais au final, quand je suis au fond de la salle, ce qui m’intéresse le plus et ce qui est peut-être le plus formateur, c’est d’observer les élèves ! Regarder comment ils travaillent ou ne travaillent pas. Les stratégies mises en œuvre avant de se mettre (vraiment) au travail, les interactions qui n’ont rien à voir avec le cours, les clins d’œil, les communications non verbales, l’usage du portable, les petits mots échangés, etc. Mais aussi les difficultés à comprendre les consignes, les questions que l’on n’ose pas poser et que l’on demande au voisin, les erreurs que l’on peut faire, l’attente de la venue de l’enseignant, etc.

Tout cela a déjà un effet sur votre pratique. À moins d’avoir un égo surdimensionné, on ne peut s’empêcher de se dire que si ça se produit dans ce cours, ça doit aussi se produire dans le vôtre. Et évidemment, ça interroge sur sa manière de faire et amène à se demander si soi-même on est suffisamment attentif à tous ces signes de l’ennui, de la procrastination ou de la difficulté qui nous apparaissent si évidents lorsqu’on est au fond de la classe.


La cape d’invisibilité d’Harry Potter
Mais, on me dira que cela n’est pas possible, que les élèves savent bien que vous êtes là et ne se comportent donc pas comme d’habitude. Ce n’est pas possible.
Eh bien si. C’est une expérience sans cesse renouvelée, mais quand on est au fond de la classe, c’est comme si on revêtait la cape d’invisibilité d’Harry Potter : au bout de quelques minutes, on devient transparent, invisible. Les élèves ne vous voient plus, ne s’intéressent plus à vous (c’en est même frustrant).
L’expérience est d’ailleurs identique lorsqu’ils sont filmés. On pourrait croire que l’attrait d’une caméra va changer leur comportement ou amplifier les attitudes. Il n’en est rien. Le visionnage des petites séquences produites dans le cadre de la plateforme de vidéos Néo-pass@ction le prouve bien. L’influence de l’observateur sur l’attitude des élèves est assez faible.


Ce n’est qu’un point de vue
Mais si je suis invisible, cela veut-il dire que je suis neutre ? Et objectif ? Non.
Lorsque je suis au fond de la classe, j’y viens avec un projet. Le plus souvent, il s’agit d’observer l’enseignant. On a vu plus haut que ce n’était pas forcément le plus intéressant. Mais même dans cette observation-là, il faut se méfier de ses réactions et considérer que l’on n'est évidemment pas objectif.
L’illusion d’optique est souvent trompeuse. On peut conclure par exemple à une « forte participation » des élèves en constatant que les questions fusent et que le dialogue est constant entre les élèves et la classe. Jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’en fait, si on compte et qu’on fait donc une mesure plus objective, il n’y a que cinq ou six élèves en tout et pour tout qui sont intervenus, à plusieurs reprises mais toujours les mêmes. Je conseille donc à celui ou celle qui se trouve au fond de la classe de se lancer dans la mesure de faits relativement objectifs tels que le nombre d’intervenants ou encore le nombre de minutes de paroles de l’enseignant et des élèves ou du temps laissé au travail autonome des élèves. Les résultats sont quelquefois édifiants.
On peut avoir la même illusion d’optique à propos des apprentissages : se dire que la classe a compris à partir de quelques réponses qui vous font croire que, collectivement, les notions ont été assimilées. Sauf que « la classe », ça n’existe pas. Et qu’il y a en fait une collection d’individus qui ne sont pas semblables, qui ont des profils d’apprentissages différents et que les réponses de quelques-uns ne doivent pas masquer les difficultés ou l’incompréhension des autres. C’est pour cela qu’il est intéressant d’observer les élèves et non le professeur. Et c’est aussi pour cela que l’observation est utile pour remettre en question les éventuelles certitudes du professeur qui se croit confirmé.
Observer, c’est bien, en parler, c’est mieux. Une observation de classe n’a de sens, selon moi, que si elle s’accompagne d’un temps de parole et d’échange entre les deux personnes impliquées. Ce que l’on appelle l’« entretien d’explicitation » renvoie à toute une méthodologie que je ne reprendrai pas ici. Je me bornerai à quelques pistes et quelques principes. Ceux-ci sont valables, quel que soit le statut de la personne observée : professeur débutant observé par un enseignant confirmé ou l’inverse. Il me semble important, dans la perspective d’un entretien, de commencer d’abord par situer ce qui vient de se passer dans une routine et dans une pratique professionnelle. Mes deux questions rituelles qui ouvrent l’entretien lorsque je vais visiter des stagiaires sont les suivantes : « Comment situer cette séance par rapport au quotidien des séances avec cette classe : habituelle, meilleure, moins bonne que les autres ? Et pourquoi ? » ; « Les objectifs fixés pour cette séance ont-ils été atteints ? Si non, pourquoi ? »
Ces deux questions ont le mérite de renvoyer pour la première à une approche presque statistique des séances de cours. On peut essayer de situer sa pratique dans une norme et une variance vis-à-vis de cette norme. La deuxième nous rappelle que nous avons toujours des objectifs (implicites et si possible explicites) par rapport à une pratique de classe. Et qu’il est bon d’évaluer la séance par rapport à ce critère.

Et puis, ces questions ont surtout l’avantage de donner d’abord la parole à l’observé et de lui donner la priorité de la réflexivité. Mais, bien vite, elles vont être suivies des remarques et des observations de l’observateur. Celui-ci offre un miroir à l’autre, l’amène à mettre l’accent sur des choses, des gestes qui semblent évidents et ne pas, ne plus, mériter d’être questionnés. Il offre aussi la possibilité d’un décentrage trop souvent absent d’un métier qui se vit sur le mode de l’intime.
Un miroir, certes, mais un miroir qui réfléchit. Avec l’autre, parce qu’enseigner est un métier qui s’apprend. Tout le temps et collectivement.


Ph.Watrelot 





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samedi, juillet 08, 2017

Pour le maintien d’émissions spécialisées sur les enjeux de l’école


Précision : Par un tweet de sa directrice, France Culture annonce la certitude de la reconduction d'une emission spécialisée sur l'école des la rentrée 

L’émission Rue des écoles diffusée sur France culture tous les dimanches ne sera pas reconduite à la rentrée. C’était la dernière émission entièrement consacrée à l’école, radio et télévision confondues. On y entendait des spécialistes débattre, mais surtout des praticiens souvent anonymes, rendre compte de leur quotidien d’enseignants.

Nous voici donc face à un criant paradoxe : tandis que l’école est l’un des sujets de société les plus vivement débattus dans l’espace public, plus aucun media ne daigne lui accorder l’importance d’une émission hebdomadaire. On nous répondra sans doute qu’il est hors de question d’abandonner le terrain scolaire mais de l’intégrer aux autres sujets de société dans des émissions plus généralistes. 
Pour nous qui connaissons bien les plateaux, nous savons très bien ce que cela signifie : quelques minutes d’éclairage, un micro-débat contradictoire où l’emporte celui ou celle qui a le verbe le plus haut et la maîtrise technique de l’art du débat, des reportages de terrain réduits à quelques secondes au montage, et au final une invisibilisation toujours plus importante des acteurs de terrain, enseignants comme élèves.

Que l’on ne s’y trompe pas : que les enjeux de l’école fassent l’objet de controverses régulières nous semble tout à fait normal et sain dans une démocratie ; Les débats sur l’école sont des débats de société et éminemment politiques. Il n’y a donc chez nous aucune volonté de nous lamenter sur les prises de paroles multiples par des non experts ; après tout, toutes et tous sont passés sur les bancs de l’école et y mettent encore leurs enfants. Il est tout à fait légitime que la société se donne un droit de regard sur le sort de sa jeunesse. 
Toutefois, nous constatons aussi que les débats sur l’école sont de plus en plus hors-sol et que la mécanique médiatique participe activement de ce décrochage. Que l’on songe à la pédagogie artificiellement opposée à la transmission des savoirs ; à l’approche manichéenne des méthodes d’apprentissage de lecture : syllabiques versus globales ; ou encore à l’enseignement de l’histoire ; tous ces objets de polémiques parfois d’une extrême violence sont le plus souvent déminés par un retour sur les pratiques routinières, expérimentales ou innovantes des enseignants. Or, le plus souvent, elles indiffèrent les férus d’audimats ou les gourmands de joutes médiatiques.

Est-ce le rôle du service public de nourrir cette mécanique  ? Devons-nous nous résoudre à subir une école des marronniers où seule la rentrée scolaire, le devenir des accents circonflexes ou les perles du Bac rythmeraient la présence médiatique des enjeux scolaires ?
Il y avait dans l’émission Rue des écoles un louable souci de coller à une actualité mais aussi de rendre compte de la temporalité lente de l’école, celle d’une année scolaire, dans ses fluctuations, ses doutes, ses tâtonnements aussi. Il y avait également la volonté de faire connaître les travaux sur l’école : recherches scientifiques, essais, ou témoignages et d’accepter de passer du temps à en débattre. Il est dans l’ADN des radios de qualité comme France Culture ou France Inter d’accorder du temps de parole à ses invités et non de les contraindre à quelques « punch line » les yeux rivés sur la minuterie.
Quelle perte ce serait alors que de ne plus disposer de ces sas de décompression pour y parler d’un sujet aussi brûlant que l’école. Le temps de l’école n’est pas celui du politique, il n’est pas non plus celui du buzz médiatique.

C’est pourquoi nous demandons à Radio France, avant finalisation de sa grille de rentrée, de prendre la mesure de la responsabilité qui lui incombe, comme à nous tou.te.s, de témoigner de l’intérêt qu’elle porte aux questions d’éducation et, plus généralement, du devenir de la jeunesse.



Grégory Chambat, Laurence De Cock, Philippe Watrelot, enseignant.e.s et militant.te.s pédagogiques.



Sur le même sujet, sur ce blog : « 67 millions de spécialistes de l'École »



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samedi, juillet 01, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 26 juin au 2 juillet 2017



- 4 jours – École de la confiance - Postes – Austérité ? - Rapports – Vacances – Butinages -.


Dernier (et ultime) bloc notes de l’année scolaire. Avec une actualité assez riche : le décret ré-autorisant les quatre jours de classe, les annonces du Ministre sur l’“école de la confiance”, les postes en CP d’éducation prioritaire, le bac, le brevet et quelques rapports et articles intéressants. Nous nous demanderons aussi si l’éducation est toujours "sanctuarisée" sur le plan budgétaire. De quoi dire et de quoi lire...
On terminera de manière plus personnelle par une réflexion sur l’avenir de ce bloc-notes. Bon courage pour la fin de l’année et bonnes vacances




Quatre jours
La semaine a été marquée par la publication le 27 juin du décret «relatif aux dérogations à l'organisation de la semaine scolaire dans les écoles maternelles et élémentaires publiques». Le journal Le Monde en offre un résumé rapide. Ce texte permet donc d’« autoriser des adaptations à l’organisation de la semaine scolaire ayant pour effet de répartir les heures d’enseignement hebdomadaires sur huit demi-journées réparties sur quatre jours ». Le texte fixe quand même des limites: pas plus de vingt-quatre heures hebdomadaires, pas plus de six heures par jour et trois heures trente par demi-journée, pas de modification du nombre d'heures d'enseignement sur une année scolaire, ni de modification de leur répartition. Toutefois, "ces dérogations peuvent s'accompagner d'une adaptation du calendrier scolaire national", ce qui signifie un possible raccourcissement des vacances. De fait, le décret permet surtout de revenir à la semaine de quatre jours et fait que, demain, différents tempos puissent se côtoyer d’une ville à l’autre, voire d’une école à l’autre. Le décret acte ainsi le troisième changement de rythmes pour les écoliers en neuf ans.
Pour compléter, on pourra aller voir l’audition de Jean-Michel Blanquer au Sénat par la commission Culture et éducation. On n’y parle pas de ce seul sujet mais il occupe une bonne partie du débat. En contrepoint, on pourra aussi visionner la réaction de la sénatrice Françoise Cartron qui a beaucoup travaillé et publié plusieurs rapports sur cette question.
Toujours sur ce sujet, dans son blog sur Mediapart, Claude Lelièvre reprend l’expression de "Munich pédagogique" utilisée en 2008 par Antoine Prost. Il y égratigne sévèrement le nouveau ministre, coupable de ne pas prendre ses responsabilités : « Le décret que Jean-Michel Blanquer vient de signer sur les rythmes scolaires est digne non pas d’un Salomon mais d’un Ponce Pilate. C’est la « base », à condition d’être unie, qui choisira le retour à la semaine de quatre jours. Et l’irresponsable à la tête du ministère de l’Education nationale s’en lave les mains. »
On a l’impression qu’avec cette réforme « le monde des adultes s’est entendu sur le monde des enfants »...! Cette expression est d’un certain... Jean-Michel Blanquer. Mais elle a été prononcé en 2010 à l’occasion d’une audition pour un rapport parlementaire sur les rythmes de vie scolaire et le passage à la semaine de quatre jours. JM Blanquer, alors Dgesco, évoque d'abord des journées de six heures « bien remplies, trop remplies », puis plus loin il déplore qu'avec le passage à quatre jours « le monde des adultes s’est entendu sur le monde des enfants ». Ce jugement prend une saveur particulière aujourd’hui. On peut cependant rajouter qu’avec les intérêts des adultes (parents et enseignants) on peut aussi voir des considérations financières et budgétaires aussi bien pour l’État que les collectivités locales.
Une autre conséquence de cette modification est peu évoquée, or elle n’est pourtant pas négligeable. La réforme des rythmes a "créé" à peu près 250.000 postes dans l'animation d'après les syndicats du secteur. Il est difficile d’évaluer l'impact que ce décret risque d'avoir en termes de suppression d'emplois. Ce sont certes des emplois précaires et souvent à temps partiel mais ils permettaient à certaines personnes de trouver des sources de revenu. On peut donc légitimement se demander si ce n’est pas un "plan social" (qui ne dit pas son nom) qui est en préparation ?


École de la confiance
L'interview de Jean-Michel Blanquer la plus intéressante de la quinzaine est à lire dans La Croix . Dans cet entretien il dit vouloir confier davantage d’autonomie aux acteurs éducatifs afin de bâtir « une école de la confiance ». Il pourrait s’agir de permettre aux chefs d’établissement de recruter eux-mêmes sur des « postes à profil ». En corollaire, le ministre veut relancer des évaluations nationales, conçues comme un outil de pilotage. Il annonce aussi vouloir faire évoluer les missions des inspecteurs qui seront revues : « Les inspecteurs rempliront une fonction de soutien plus que de contrôle» . « Plusieurs membres de l’inspection, spécialistes de différentes disciplines, analyseront ensemble la situation d’un établissement et aideront son équipe à formuler et mettre en œuvre un projet éducatif adapté », a-t-il ajouté.
L’école de la confiance selon Jean-Michel Blanquer, on la retrouve aussi dans une autre interview donnée à La Voix du Nord où il justifie le décret sur les rythmes ainsi : «il s’agit d’une philosophie que nous appliquons sur beaucoup de sujets : il est important de responsabiliser les acteurs, de laisser les communautés définir ce qui est bon pour elles. »
On ne sait pas ce que pensent les enseignants et les élèves du collège Pierre-Ronsard à Tremblay en France de «L’école de la confiance ». Mais quand on lit le reportage de L’Express on se dit que l’équilibre est fragile pour ne pas créer du découragement. Le magazine est retourné voir les enseignants et la direction de ce collège situé en éducation prioritaire un après un premier reportage au moment du démarrage de la réforme du collège . Aujourd’hui, malgré (ou à cause de) un «travail monstre», le bilan est «plutôt positif». Les enseignants se sont saisis des dispositifs emblématiques de la réforme, l’accompagnement personnalisé (AP) et les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) et une dynamique s’est installée. Si le principal, prudent, estime que l’aménagement qui vient d’être officialisé par un arrêté « ne casse pas la dynamique», il souhaite aussi «assurer une stabilité du collège, sécuriser l'école et les professeurs, arrêter les changements de cap. ». C’est à ce prix, celui de la stabilité et de la permanence de l’action, que l’école de la Confiance pourrait se construire.


Postes
La confiance a besoin aussi d’absence d’ambigüité dans la communication.
Le 26 juin, dans l’ interview à La Voix du Nord évoquée plus haut, Jean-Michel Blanquer a annoncé la création, pour la rentrée 2017, de 2500 postes d’enseignants (parmi 4000 pour le primaire au total), consacrés au dédoublement de classes de CP dans les zones d’éducation prioritaire renforcée (REP+).
Une lecture rapide pourrait laisser penser que ce sont des créations de postes réalisées par l'actuel gouvernement. Or, ces 4000 postes étaient programmés dans le budget préparé par le précédent. Il s'agit donc d'un redéploiement et certainement pas de "création". Et surtout, ces 4000 postes devaient permettre d'avoir plus de “Maitres + ” et de mieux assurer les remplacements et le départ en formation continue des Professeurs des Écoles. Tant pis... Donc, si on ne ferme pas des classes pour dédoubler les CP, on assèche juste d'autres dispositifs et on prive le 1er degré de souplesse d'organisation.
Beaucoup de journaux (pas tous...) ont repris cette annonce telle quelle en parlant des créations de postes et en tombant dans ce piège de communication. D’autres parlent heureusement de “redéploiement” plutôt que de créations. C’est le cas dans Libération ou Le Figaro ou encore VousNousIls .
Cette annonce masque surtout les difficultés auxquelles est confrontée la mise en œuvre de ce dispositif. Celles-ci sont évoquées dans un article de L’Humanité ou encore dans Challenges qui parle d’«équation insoluble» avec le sentiment de «déshabiller Pierre pour habiller Paul» dans une organisation et une répartition des moyens qui reste figée. Par exemple, la répartition des postes entre académies a été actée il y a plusieurs mois sous le précédent gouvernement et il est quasi impossible pour le nouveau ministre de revenir en arrière. Dès lors, pas question de réaffecter des effectifs prévus pour les académies comportant moins de zones défavorisées vers celles qui en ont le plus. «Les académies les plus pauvres se retrouvent à devoir réduire la voilure pour dédoubler les CP alors que les académies plus privilégiées continuent de profiter du dispositif «plus de maîtres que de classes», regrette un prof interviewé par Challenges . On marche sur la tête !»


Austérité ?
Tout cela se fait dans un contexte qui ressemble de plus en plus à de l’austérité.
«Nous avons le nombre de postes qui convient» a déclaré le ministre dans une interview à la presse quotidienne régionale et cette réponse révèle, me semble t-il, un changement de stratégie gouvernementale.
Dans l’interview citée, la question du journaliste Philippe Rivet est directe : “Y a-t-il des marges d’économie au sein de votre ministère ?
Fidèles aux postes ? 
La réponse de Jean-Michel Blanquer est un peu plus alambiquée mais assez claire malgré tout : « Nous savons que la situation des comptes du pays n’est pas bonne. Une société responsable doit regarder la réalité en face, avec courage et lucidité, si nous voulons être honnêtes avec nous-mêmes et les générations futures. Dans ce contexte, chaque euro public dépensé doit l’être de manière très responsable. L’éducation a été affirmée comme une priorité par le président de la République. Nous devons raisonner sur l’évolution qualitative de notre système et ne plus entrer dans l’éternel débat de la création ou de la suppression de postes. Aujourd’hui, nous pouvons penser que nous avons le nombre de postes qui convient. À nous de bien gérer les moyens importants dont nous disposons pour évoluer sur le plan qualitatif avec bon sens, en utilisant nos ressources de la meilleure façon.» On notera au passage que le programme du candidat Macron annonçait la création de 4000 à 5000 postes dans l’éducation nationale « à l’échelle du quinquennat». Cette promesse est-elle oubliée ?
Autre question : Le budget de l’éducation restera-t-il le premier budget de la Nation ?
Réponse de JM Blanquer : «Tout n’est pas qu’une affaire de moyens. Le cercle vertueux que nous devons enclencher doit permettre à l’Éducation nationale de remplir ses missions au mieux.»

Ces déclarations s’inscrivent dans un contexte qui est celui de la publication, cette semaine, du rapport de la Cour des Comptes qui évalue le déficit public à 3,2% du PIB (donc au dessus des critères du pacte de stabilité européen). Et cela a donné lieu très vite à des déclarations prônant la rigueur dans les dépenses. «Le président de la République et le Premier ministre m'ont demandé de travailler à des propositions sans augmentation d'impôt pour boucler le prochain budget, a annoncé jeudi soir sur France 2 le ministre des Comptes publics Gérald Darmanin en donnant pour seule indication qu'«il n'y aurait pas d'augmentation de point d'indice pour les agents de la fonction publique». Après la canicule, déjà le retour du gel...
On notera qu’en 8 ans de crise et d'austérité budgétaire, les salariés du secteur public ont déjà perdu trois points de pouvoir d'achat par rapport à ceux du secteur privé. Leur pouvoir d'achat avait cependant quand même fini par globalement progresser un peu (grâce essentiellement au fameux Glissement vieillesse technicité (GVT) dans un contexte de faibles embauches) en 2015 et 2016 à la faveur d'une inflation très faible. Mais c'est au moment où cette inflation redémarre un peu que le gouvernement revient sur la promesse qui avait été faite de dégeler le point d'indice.
On peut penser que les fonctionnaires vont profiter des soldes pour acheter des chaussures de marche pour les prochaines manifestations...


Rapports
Cette semaine a vu la publication de deux rapports intéressants
Dans une étude réalisée par la banque HSBC et dont on pourra lire les principaux enseignement dans Le Figaro on apprend que les Français dépensent moins que leurs voisins pour scolariser leurs enfants. Et il faut plutôt s’en réjouir car c’est grâce à l’école publique.
Sur l'ensemble des pays de l'étude , la moyenne des dépenses annuelles que les parents réservent à l'éducation de leurs enfants est de 39.500 euros. En France, la moyenne tombe à 14.708 euros. Et c'est la gratuité de l'école qui rend cet écart possible. En effet, 81% des parents français, interrogés dans le cadre de l'étude, ont fait le choix d'inscrire leur enfants dans l'enseignement public, alors que dans l'ensemble de l'étude, seulement 46% des parents scolarisent leurs enfants dans le public.

En cette fin de mois de juin, c’est aussi le rapport annuel du médiateur de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur qui a été présenté ce jeudi 29 juin. Ce rapport aborde de nombreux sujets mais on peut plus particulièrement en retenir deux. D’abord, le médiateur se fait l’écho des réclamations reçues lors de la session 2016 d’APB et met en avant l’urgente nécessité d’améliorer l’information des familles sur la procédure. Interviewé par Le Monde il estime que s’il y a des « bugs » il y a aussi des plaintes dont la cause est la mauvaise compréhension des consignes et de la mécanique de cet algorithme. lI évoque la « faiblesse de la culture numérique » dans certaines familles. « Les usages numériques des jeunes sont plus intuitifs et ludiques. Ils ne les préparent pas nécessairement bien à l’appropriation d’un dispositif complexe comme APB » commente Claude Bisson-Vaivre.
Si la plateforme Admission post-bac est une « mécanique efficace» capable de gérer, chaque année, l’admission dans l’enseignement de plus de 800 000 candidats, les plaintes reçues montre que le revers de cette automatisation est qu’APB « peut être ressenti comme “inhumain” : le candidat ayant le sentiment que ce n’est pas une personne qui prend la décision mais qu’elle est confiée à une machine ». Un ressenti qui est par ailleurs accentué à la fin de la procédure lorsque l’usager « se retrouve seul face à l’outil sans pouvoir contacter un service avec lequel il est possible d’échanger afin de trouver des solutions ou tout simplement pour être écouté ». Il propose de renforcer la formation des enseignants, des jeunes et de leurs parents à l’usage de cet outil et d’officialiser et organiser un accueil personnalisé des usagers sans admission dans toutes les académies de la mi-juillet à la fin d’août.
L’autre sujet sur lequel revient le rapport du médiateur c’est celui de la situation des élèves handicapés . A partir des plaintes qui lui parviennent, il estime que trop d’obstacles persistent pour l’intégration des élèves handicapés à l’école. Rappelons quand même que ces dix dernières années, les effectifs d’élèves handicapés scolarisés en « milieu ordinaire » ont augmenté de 80 %, soit 123 600 élèves de plus dans les écoles, collèges et lycées. Des progrès considérables ont donc été faits depuis la loi de 2005. Mais les démarches restent complexes avec de longs délais d’attente pour pouvoir bénéficier d’un accompagnement. Les maisons départementales des personnes handicapées (MDPH) croulent sous les dossiers à traiter.
Mais les principales difficultés pour faire une École vraiment inclusive, se trouvent dans la classe. C’est d’abord la pénurie d’Assistants de Vie Scolaire. Le médiateur alerte aussi sur le manque criant de médecins scolaires – un pour 12 000 élèves –, alors que ces derniers jouent un rôle-clé dans la détection des problèmes de santé et le suivi des élèves handicapés. Mais surtout, le rapport montre la difficulté de la scolarisation avec des enseignants peu ou pas formés. « La présence de trois ou quatre élèves à besoins particuliers dans une classe peut mettre dans l’embarras l’enseignant qui, malgré sa bonne volonté, n’est pas formé pour gérer une telle hétérogénéité », rapporte M. Bisson-Vaivre.


Vacances j’oublie tout ?
«Vacances, j’oublie tout...» c’était un refrain d’une chanson des années 80. Mais ce n’est pas ce que nous dit Louise Tourret dans un article de Slate.fr . Pour beaucoup de personnes, les enseignants sont des privilégiés qui ont deux mois de vacances d’été où ils peuvent ne rien faire. Certes, mais la journaliste montre que c’est un peu plus complexe que cela. L'image que l'on se fait des « vacances » des enseignants n’a en tout cas rien à voir avec la réalité de leurs occupations et de leurs préoccupations pendant la période estivale. Il ne s’agit pas seulement de travail, il s’agit aussi d’attachement, d’appréhension, de charge mentale.
Une grande majorité d’entre eux divisent ces deux mois en plusieurs parties avec souvent un temps consacré au travail et à la préparation des cours pour l’année suivante. Mais surtout, il y a (comme pour d’autres métiers, convenons-en) une réelle porosité entre le temps du travail et le temps pour soi. Telle visite, telle lecture peut être ré-exploitée ensuite dans le travail scolaire. Et puis partir, oui, mais combien de temps et où ? Louise Tourret rappelle que comme pour beaucoup de Français, les moyens financiers des professeurs sont limités. Avec une rémunération moyenne de 2.500 euros par mois, la plupart des personnes interrogées par la journaliste estiment qu'ils n'auraient pas de quoi partir deux mois même s’ils n’avaient rien à faire pour préparer la rentrée.
C’est donc un article moins anecdotique qu’il n’y parait où Louise Tourret, qui le connait bien, tend un miroir au monde enseignant. Rappelons toutefois qu’il ne faudrait pas retirer de la lecture de cette chronique (et de l’article) que nous (les enseignants) serions les plus à plaindre. On n’est pas au fond de la mine à pousser des wagonnets et bien des travailleurs peuvent nous envier cette liberté d’user des vacances des élèves en plus de nos congés...

Mais avant de partir en “vacances”, il faut aussi en finir avec le bac et le brevet. Ces deux examens ont donné lieu, encore cette semaine à des articles qui vont un peu au delà de l’anecdote dont sont pourtant si friands les journaux (et leurs lecteurs ?).
Pour le bac, on évoque dans Le Parisien les conditions de correction des épreuves. Plus de copies et moins de temps pour les corriger au détriment de la qualité de la correction. Mais, sur ce sujet, l’article le plus intéressant se trouve dans Le Monde où l’historien Claude Lelièvre retrace l’évolution de cet examen né en 1808 et constate que, de fait, «le bac n’est plus le premier grade universitaire» car s’il est nécessaire pour intégrer une filière sélective, cela n’est pas suffisant et la sélection se fait pour une bonne part avant même les épreuves terminales. L’historien nous montre aussi le désengagement progressif des universitaires du déroulement du Bac au profit des enseignants du secondaire.
La réforme qui se profile l’an prochain semble d’ailleurs aller dans le sens d’une déconnexion des deux fonctions du bac : à la fois examen de fin d’études secondaire et porte d’entrée pour le supérieur.
Dans Le Monde on revient sur le Brevet. On s’y étonne que dans bon nombre de collèges, enseignants et chefs d’établissement reconnaissent que la majorité de leurs élèves de 3e ont déjà à leur crédit, avant le coup d’envoi des écrits, le nombre de points pour décrocher l’examen – soit 350 sur 700, selon le barème rénové cette année. Et on s’interroge aussi sur la finalité et le maintien de ce qui est le premier examen auquel sont confrontés les élèves.


Butinages
Finissons, comme à l’habitude, avec quelques liens vers des lectures éclectiques et qui peuvent nourrir la réflexion.

Dans The Conversation, Laurent Frajerman poursuit sa série d'articles consacrée à la question de l’«autonomie». En s'appuyant sur des entretiens et des sondages, il essaie de répondre à la question : « les professeurs sont-ils prêts à consentir à l'autonomie ? ». Il part du constat que la culture professionnelle des enseignants s’est construite sur un travail individuel, et donc le renforcement de l’autonomie des établissements impliquerait de travailler en équipe. Or, cela ne va pas de soi pour les enseignants même si on consent à y trouver de l’intérêt.
Il montre aussi ‘importance du rejet du pouvoir du chef chez les enseignants et notamment sur la dimension pédagogique considérée comme un domaine réservé sauf pour certains points très particuliers (les projets, l’interface avec les parents et l’extérieur de l’établissement, la création d’un cadre institutionnel sécurisant…).

Comment (en éducation) administrer scientifiquement des preuves basées sur la pratique ? Comment appliquer « les pratiques qui ont fait leurs preuves » ? C’est un article passionnant du Centre Alain Savary qui tente de répondre à ces questions. Celles ci sont très présentes dans le monde anglo-saxon où on parle d’“évidence based practices”.
L’article du centre Alain Savary s’appuie d'ailleurs sur une publication originale de Anthony S. Bryk (dont il est proposé une traduction en Français). Celui ci propose de renforcer les capacités de recherches centrées sur l’observation de la mise en œuvre de réformes, la variabilité des résultats plutôt que leur impact moyen. Pourquoi réussit-on dans certaines écoles et pas dans d’autres ? L’action mise en œuvre profite-t-elle à certains plutôt qu’à d’autres ? Comment interagit-il avec d’autres conditions ou facteurs présents dans l’école ? Il propose de mettre l'accent sur la façon dont les facteurs (tâches, organisation) se combinent pour créer cette variabilité. En éducation comme en médecine, obtenir de meilleurs résultats à grande échelle signifie que «toutes les parties» se joignent de manière plus constructive. La façon dont les différents processus de travail, outils, relations de rôle et normes professionnelles interagissent de manière plus productive dans une variété de conditions devient alors l'objectif principal d’attention de la communauté apprenante. Et il conclut : « Il ne s'agit pas seulement de savoir ce qui peut améliorer ou empirer les choses, mais de développer le savoir-faire nécessaire pour améliorer réellement les choses. Imaginez un avenir dans lequel ce type d'apprentissage systématique s'améliore chaque jour dans des milliers de contextes et engage de nombreux milliers d'enseignants, d'érudits, de concepteurs et d'innombrables autres. Le domaine de l'éducation pourrait devenir une immense communauté d'amélioration en réseau. Nous pourrions accélérer considérablement la façon dont nous apprenons à améliorer. » Si seulement..

On pourra lire aussi l’analyse que fait Bernard Toulemonde sur le site Telos de la politique éducative menée par Jean-Michel Blanquer. C’est un avis plutôt favorable (comme on dit au bac) mais les seuls bémols sont formulés en conclusion : « le pilotage par la science et par les résultats ne masque-t-il pas en somme des choix idéologiques ? Les premières mesures décidées (rythmes scolaires avec retour possible à la semaine de quatre jours, dédoublement des CP au détriment du « plus de maîtres que de classes » mis en place précédemment, rétablissement du redoublement etc.) sont-elles vraiment inspirées par la méthode scientifique annoncée ? La volonté d’encourager l’autonomie et l’innovation résistera-t-elle aux traditions centralisatrices, bureaucratiques et « top-down » du ministère de l’Éducation nationale ? Wait and see… ». “Favorable” ou “Doit faire ses preuves ?”

Pour finir cette revue d’articles qui donnent à penser, allons voir la dernière livraison de La Lettre de l’éducation . Luc Cédelle y interviewe Jean-Paul Delahaye. L’ancien Dgesco et conseiller de Vincent Peillon y rappelle quelques urgences . «Il faut partir du diagnostic, maintenant largement partagé, sur l’état de l’école. Notre école fonctionne bien pour 70% des élèves. Mais 30%, essentiellement issus des milieux populaires, sont en difficulté. 90% des enfants de cadres et d’enseignants obtiennent le baccalauréat sans problème sept ans après leur entrée en 6e, pour seulement 40% des enfants d’ouvriers. Ce grand écart est insupportable. La marge de progression de l’école se trouve aujourd’hui dans une meilleure réussite des enfants des milieux populaires. Il y a une seule question à se poser quand on met en œuvre une politique scolaire : est-ce que cette politique va réduire les inégalités de réussite liées aux origines sociales ? Si ce n’est pas le cas, et si au contraire cela risque de les creuser davantage, alors en effet, c’est une régression»


Bloc-Notes
Je profite de cette dernière revue de presse de l’année pour vous informer que j'envisage d'arrêter cette formule actuelle du bloc-notes, pour plusieurs raisons:
- il est trop long à lire et est peu lu.
- il est redondant avec ce que je fais pendant le reste de la semaine sur les réseaux sociaux. La plupart des gens se tiennent informés et débattent à partir de ce qui est publié sur mon mur Facebook (et qui est accessible à tous) et n'ont pas forcément besoin d'un récapitulatif.
- il est aussi redondant avec la revue de presse quotidienne assurée par mes amis de l’équipe de la revue de presse des Cahiers Pédagogiques qui font très bien leur boulot de veille sur l’actualité éducative.
- j'ai d'autres moyens de m'exprimer plus directement soit sur mon blog soit sur des tribunes (Alternatives économiques , The Conversation, etc.). La revue de presse relevant du commentaire et pas vraiment de la prise de position.
J’ai ouvert mon blog en 2004 après un an de revue de presse (2003-2004) uniquement la liste des adhérents du CRAP. Depuis, j’ai publié très régulièrement des revues de presse. Pendant toute une période (2004-2012), elle a été quotidienne. Puis, après un moment de flottement, elle a été hebdomadaire à partir de 2013. On peut donc dire que je suis un “vieux de la veille”…
Je pense qu’aujourd’hui le bloc-notes sous sa forme actuelle n’est plus forcément le vecteur pertinent pour moi. J’envisage de m’orienter, comme j’ai commencé à le faire, vers des prises de position plus personnelles, plus courtes et plus ponctuelles . Il faut trouver un nouvel équilibre dans une nouvelle formule avec une fréquence plus “aléatoire” ou espacée et un contenu et une modalité d’écriture renouvelés.
Car, croyez le bien, cela ne veut pas dire que je serais devenu d’un seul coup indifférent à l’actualité éducative. Et je pense que si celle-ci continue ainsi, j’aurais l’occasion de m’indigner et de retrouver l’urgence qui est pour moi la condition première de l’écriture ! Bon courage pour cette fin d’année.

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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dimanche, juin 25, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 19 au 25 Juin 2017





- En musique – des fables et pas de téléphone – Le mois de Blanquer – Bac, bugs et couacs – Butinages - .


Le mois de juin c’est un peu le mois du ministre de l’éducation. Avec le marronnier du bac, on l’invite partout et souvent il en profite pour évoquer d’autres sujets. Cette année, avec le changement de gouvernement, le rythme des annonces s’est encore accéléré. Attention ça chauffe, on ne peut plus suivre ! Entre la rentrée en musique, la distribution des fables de La Fontaine et les casiers pour les portables, il y a de quoi faire. Sans compter les autres dossiers qui se poursuivent : les rythmes, les CP à 12 élèves, le collège... A tel point qu’on en arriverait presque à oublier le Bac avec ses bugs et ses couacs...



En musique
« Je vous l’annonce, on fera la rentrée en musique dans un maximum d’endroits dès cette année, en mobilisant les élèves de l’année précédente ou des orchestres extérieurs.» Dans une interview accordée début juin au quotidien Le Parisien le ministre de l'Éducation nationale avait annoncé sa volonté de développer l'enseignement de la musique dans les collèges.
Malgré cette annonce du début du mois de juin, la circulaire allant dans ce sens et qui a été envoyée aux Recteurs et aux inspecteurs le 20 juin a d’abord été prise pour un faux lorsqu’elle a commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Pourtant elle est bien réelle. Il s’agit de s’appuyer sur les chorales et autres orchestres pour accueillir en musique les nouveaux élèves afin de «marquer de manière positive le début de l'année dans les écoles, les collèges et les lycées.».
Beaucoup d’acteurs de l’école se sont étonnés qu’une telle proposition arrive le 20 juin alors que les lycées n’ont plus d’élèves, comme aussi beaucoup de collèges et que seules les écoles primaires travaillent encore. Comment dans ces condition préparer efficacement une telle opération ?
Et si on prenait, malgré tout, cette rentrée en musique au sérieux ? c’est ce que propose Mara Goyet dans son blog du Monde. A bien des égards pour des pédagogues convaincus, on peut penser que ce serait une bonne idée. L'enjeu c'est de travailler sur le climat scolaire et le sentiment d'appartenance à une collectivité. Des projets comme ceux là peuvent y aider. Les rituels d'entrée que beaucoup d'entre nous pratiquent à l'échelle de leur classe, peuvent être élargis au niveau d'un établissement. Accueillir les nouveaux, partager un projet commun avec une dimension culturelle, travailler sur le sensible et l'artistique, on peut trouver des aspects positifs à cette" proposition"...
Sauf que ce n'est pas présenté comme une "proposition" mais que ça ressemble furieusement à une injonction ministérielle...! Ce qui a fait penser à un canular lorsque la lettre a circulé c'est que celle ci apparaissait tellement en contradiction avec les premières déclarations du ministre. Celui-ci parlait à l'époque d'en finir avec la verticalité, de laisser l'initiative aux établissements et aux équipes. Il déclarait qu'il n'y aurait pas de "réforme Blanquer" et qu'il en était fier... De même, il clamait son attachement aux expérimentations et à l'évaluation. Mais très vite les défauts de la gouvernance "à la française" qui fonctionne sur le fantasme qu'il suffit de dire pour faire et que ce qui est décidé en haut redescend impeccablement jusqu'au plus petit échelon (même le 20 juin !) a repris le dessus. On s'est aussi très vite empressé de "détricoter" les dispositifs précédents au nom d'une "autonomie" mal pensée et qui oublie la dimension du temps de l'appropriation et du travail collectif.
Finalement, cette "rentrée en musique" n'était pas un canular et aurait pu même être une bonne idée. En revanche ce qui est de plus en plus un canular, c'est de croire qu'on peut continuer à gouverner l'éducation nationale ainsi...


Un livre mais pas de téléphone
On est passé de Ctrl-Z à Ctrl-C et Ctrl-V...
Jean-Michel Blanquer fait maintenant du copier-coller.
Le Ministre a annoncé sur France 2 nous dit Le Parisien que les 150 000 élèves de CM2 allaient recevoir un exemplaire des Fables de la Fontaine. «C’est une incitation à la lecture. Avec la ministre de la Culture, on veut beaucoup travailler sur la question du livre. La lecture, c’est fondamental», a expliqué Jean-Michel Blanquer..
La distribution des fables de La Fontaine est en fait le retour de l'opération "Un livre pour les vacances", initiée en 2010 par Luc Chatel (et son Dgesco de l'époque, un certain JM Blanquer). On peut même faire un petit exercice en comparant le dispositif de 2017 avec la présentation de la circulaire de 2017 avec la description de l'opération de 2010 .
Des livres, mais pas de portable...
Les téléphones portables seront-ils interdits au collège, comme le candidat Emmanuel Macron s'y était engagé pendant la campagne présidentielle ? «Tout ce qui a été dit doit être accompli », a répondu, vendredi 23 juin, le ministre de l'Education nationale dans une interview sur France 2 . «Il y a un problème, il faut le regarder en face» a-t-il estimé, jugeant qu'il fallait «prendre des mesures pratiques». «Par exemple, a-t-il expliqué, en Conseil des ministres, il y a un casier. On y met son téléphone portable, et ensuite, on rentre en Conseil des ministres, de sorte qu'on n'est pas interrompu. Ce qui est possible en Conseil des ministres doit être possible en classe.».


Le mois de Blanquer
De toutes façons, le mois de juin c’est un peu le mois du ministre de l’Éducation. Il y a donc un effet de projecteur et Jean-Michel Blanquer se saisit de cette attention des médias à son encontre. Cela peut aussi donner le sentiment d’une sur-activité avec ces nouvelles déclarations alors que les autres dossiers se poursuivent.
Mais avant d’évoquer ces dossiers en cours, arrêtons nous sur le dernier portrait en date du Ministre. Celui-ci est en Une du Point avec ce titre «Blanquer : l’homme qui veut arrêter les bêtises»
Et le magazine, précise qu’il «rompt avec le pédagogisme qui a démoli l'école». Dans ce portrait très élogieux du magazine (où le nouveau ministre a tenu une chronique pendant ces dernières années) , on trouvera un paragraphe  qui ne manquera pas d’être commenté au regard des mesures précédentes (et futures ?) : «« Désengoncer ». Pour lui et pour l'école, Jean-Michel Blanquer a un idéal : une conception du pouvoir fondée sur le « pouvoir faire », selon son expression. Aux recteurs d'académie qu'il a accueillis au ministère peu de temps après s'y être installé, il a donné le ton : « Plus je vous donnerai de pouvoir, plus j'en aurai ! » Les esprits taquins ne manqueront pas de déceler dans cette formule une tentation hégémonique typiquement macronienne, les plus tendres y verront au contraire le souhait de « libérer les énergies ». « Il faut "désengoncer" pour créer, il faut que les professeurs n'aient pas le sentiment que l'école est une chape de plomb », scande pour sa part Blanquer. Le ministre se désole également de constater que « les élèves de France sont parmi ceux qui ont le moins confiance en eux-mêmes », ce qu'il considère comme une « sorte de thermomètre de la situation générale ». Quels moyens pour y remédier ? Un « cercle vertueux » fondé sur une confiance en cascade : « Ce que j'essaie d'enclencher, c'est que l'institution ait confiance en ses recteurs, ses inspecteurs, ses professeurs, et que les professeurs fassent confiance à l'institution, les chefs d'établissement à leurs professeurs, et qu'au bout de la chaîne les élèves aient confiance en eux-mêmes. Cela irradie la question du pouvoir. Cela commence par le cabinet, vous devez être une équipe respectueuse, que chacun soit humble, poli avec ceux avec qui il travaille. Je crois beaucoup à l'exemplarité, la façon d'être de la tête a un impact sur tout le reste. Et tout se conjugue dans les différents aspects, y compris pédagogiques : c'est-à-dire que mon objectif n'est pas de régler tout ce qui va se passer, comme du temps de Jules Ferry, quand tout le monde faisait la même dictée à la même heure, mais que tout le monde maîtrise l'orthographe. Mon but est que les chemins soient trouvés par le génie de chacun dans l'ensemble du système. » Bref, « créer l'école de la confiance pour une société de confiance, c'est la clé du bonheur » ! Cela commencera dès la rentrée prochaine. Convaincu que la musique joue un rôle majeur dans l'épanouissement intime mais aussi collectif, Blanquer, main dans la main avec la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, a sollicité les orchestres et les chorales pour une rentrée des classes en musique. Quant à la forme que doit prendre son propre pouvoir de ministre ? « Je crois à quelque chose de profond derrière l'idée de "en même temps" : dignifier la fonction tout en étant capable de contact et de simplicité. » Décidément macronien.».
Après ce dossier du Point, le Ministre pourra aussi mettre à son crédit ( ?) les déclarations d’Alain Finkielkraut qui se réjouissait sur France Inter le 22 juin : «Parmi les bonnes surprises, la nomination de JM Blanquer à l'éducation nationale».

Venons en maintenant aux dossiers en cours. On peut s’aider d’une dépêche AFP qui recense les principaux changements à la rentrée : CP à 12, réforme de la réforme du collège, semaine de quatre jours... Tout cela ne se passe pas sans heurts et difficultés.
Rappelons d’abord que l’arrêté sur le Collège est paru au Bulletin Officiel de l’Éducation Nationale . Mais les établissements risquent d’avoir du mal à ajuster leurs répartitions horaires et d’être confrontés à d’âpres négociations entre les différentes disciplines.
Aurélie Collas dans dans Le Monde rappelle que le passage à 12 élèves pour les classes de CP se fait à marche forcée et au détriment des « maîtres + ». Selon cet article, l’application, dès la rentrée, de cette promesse de campagne du candidat Macron tourne au casse-tête.
Quant aux rythmes scolaires, le décret n’est toujours pas paru alors que la rentrée approche et que des informations contradictoires jettent le trouble dans les communes. Sur le fond du débat, je signale deux textes. D’abord une interview de Claire Leconte dans La Montagne où la chronobiologiste plaide pour une semaine de six jours d’école. Et puis, un argumentaire très rigoureux d’un parent d’élève contre la semaine de quatre jours à lire dans Les Cahiers Pédagogiques


Bac, bugs et couacs
Depuis le début de cette session, pas un jour ne passe sans qu’une alerte soit lancée sur les réseaux sociaux, avant d’être confirmée… ou pas. Alerte à la « fuite », alerte aux sujets de secours, alerte aux questions qui s’échangent – et parfois même se monnaient – sur Twitter, alerte à la distribution de copies hasardeuse ou retardée, alerte à la question jugée inattendue ou mal posée… Le pire étant ce qui est arrivé aux élèves de STMG qui ont été obligés de repasser l’épreuve d’Espagnol LV1 car le sujet avait déjà été donné à la session de septembre 2016
Plusieurs articles, dans Le Monde ou sur BFMtv reviennent sur ces couacs à répétition. Sont-ils plus nombreux ? La direction générale de l’enseignement scolaire (Dgesco) a dénombré le recours à six sujets de secours pour les trois baccalauréats – général, technologique et professionnel – en 2017, contre onze durant la session 2016. Concernant les rectificatifs réalisés en cours d’épreuve par l’inspection générale – suite à une incompréhension ou à l’inexactitude d’un intitulé –, ce sont quinze ajustements qui ont dû avoir lieu, contre vingt-trois en 2016.

Mais en dehors de ces couacs, le débat se poursuit sur l’épreuve elle même. On pourra lire dans L’Obs un article qui tente de faire le point sur les arguments en faveur d'une évolution du bac. Pour les proviseurs du SNPDEN, qui donnaient une conférence de presse cette semaine, «le bac ne sert à rien» peut-on lire dans Les Échos . Le principal syndicat des chefs d'établissement réclame à sa place deux évaluations, dont un examen d'entrée dans le supérieur.

Le Figaro pose aussi la question de l’utilité du Brevet. On peut faire remarquer à cette occasion qu’il serait alors utile d’éviter les empilements dont l’éducation nationale a le secret. Il faudrait aussi qu’on s'interroge si ce qu'on évalue au DNB (le petit nom du brevet) est vraiment ce qu'il faut savoir à 15 ans. De ce point de vue, il existe un outil, qui s'appelle le Socle, mais curieusement, il n'est utilisé, pour le moment, que pour obliger les profs de collège à remplir des formulaires interminables (que personne ne lira). A quand un DNB qui serve vraiment à évaluer le Socle ?


Butinages
Finissons avec quelques conseils de lectures glanées au fil de la semaine.

Olivier Maulini dans Les Cahiers Pédagogiques propose une réflexion sur l’autonomie des établissements ; Sonne-t-elle le glas de l’unité nationale, ou au contraire celui d’une égalité de façade enfin démasquée ? Libère-t-elle d’un carcan archaïque, ou en organise-t-elle plutôt un autre, habilement managé, plus contraignant parce que plus rusé ? Olivier Maulini suit cette piste dans la situation française actuelle, à la fois conditionnée par son héritage jacobin et soumise au devoir de participation contemporain.

Ne vous laissez pas abuser par le titre survendu de cet article du Huffington Post qui parle de « cours d’attention» proposés à la rentrée... En fait, il s’agit d’un dispositif qui n’est pas obligatoire et dont le contenu est intéressant.
Ce programme s'appelle Atole pour "Attentif à l'école". Il a été mis en place par Jean-Philippe Lachaux, chercheur en neurosciences de l'attention au Centre de recherche de Lyon. « On amène d'abord les enfants à comprendre comment leur attention fonctionne de l'intérieur, explique le scientifique au HuffPost. C'est un phénomène biologique soumis à des lois. On leur apprend à reconnaître ce qui les distrait et à réagir pour se concentrer à nouveau. «Il faut concevoir Atole comme un nouvel outil dans la palette pédagogique du professeur, précise le chercheur. Pour que chacun ressente à quel point c'est agréable de n'avoir qu'une chose à faire, sans se poser de question.».

Finissons avec une nouvelle très inquiétante. On vient d’apprendre que la théorie de l’évolution ne serait plus enseignée dans le secondaire en Turquie. Dernièrement, le vice-premier ministre Numan Kurtulmus avait jugé que les travaux de Darwin étaient « vieux et mauvais » et qu’il n’était pas indispensable de les enseigner. C’est aujourd’hui le chef du comité sur les programmes scolaires au sein du ministère de l'Éducation turc qui considère la théorie comme "controversée et trop compliquée". Dès 2019, le darwinisme quittera donc les manuels du secondaire (collège et lycée) et ne sera abordé que dans l'enseignement supérieur. Le progrès est en marche...

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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dimanche, juin 18, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 12 au 18 juin 2017



- Marronnier- Réforme du bac – Débats en cours - Butinages - .


Je déclare officiellement ouverte la saison du marronnier du bac ! Comme chaque année, la presse nous abreuve de sujets plus ou moins convenus et prévisibles sur ce « rituel ». Toutefois, cette année, ce marronnier se double de sujets plus sérieux qui s’intéressent à la réforme du bac annoncée par le ministre.
Cela n’empêche pas non plus les autres débats sur la politique éducative de se poursuivre avec de nombreux textes de qualité.


Marronnier
Tout commence à la Révolution française, le 10 août 1792. Ce jour-là, alors que le roi Louis XVI a quitté Versailles pour résider à Paris, dans son palais des Tuileries, le peuple attaque les Tuileries : 20.000 hommes —dont nombre de sans-culottes avec des fourches— partent à l’assaut de la bâtisse défendue par 950 gardes suisses. La quasi totalité est massacrée par la foule. Beaucoup de gardes suisses seront enterrés au jardin des Tuileries, sous un gros marronnier rose. Chaque année, au printemps, l’arbre fleurissait au-dessus des tombes. Et chaque année, au même moment, les journaux publiaient des articles qui rappelaient cette fameuse journée du 10 août. C’est là l’origine du mot “marronnier” pour désigner les articles sur des sujets qui se répètent et qui sont prévisibles. (Et la preuve que c’est bien répétitif, c’est que je vous ai déjà servi cette anecdote l’an dernier à la même date !)
Chaque année, il y a aussi le même petit agacement...L'épreuve de philo du bac général semble marquer pour la presse le début des épreuves du Bac. Et chaque année, on oublie que le bac général ne concerne qu'une petite moitié des bacheliers et que les épreuves des bacs technique et professionnel ont pour une bonne part déjà commencé...
Comme on peut le lire dans Ouest France et dans bien d’autres journaux , il y a cette année 718.990 candidats aux baccalauréats (379.580 dans le général, 199.233 dans le professionnel et 140.077 dans le technologique). La candidate la plus âgée a 74 ans et la plus jeune 13 ans. Le nombre de candidats ne cesse d’augmenter et représente aujourd’hui plus de 80% d’une génération. Cet examen est un évènement coûteux (57 millions d’euros et 80€ en moyenne par candidat) parce qu’il concerne de plus en plus de monde mais aussi parce qu’il repose sur une grande diversité d’épreuves. Ce sont pas moins de 4000 sujets différents qui sont proposés chaque année.
Comme chaque année, on a eu droit aussi aux vœux du ministre . Et comme chaque année, on a aussi droit aux articles sur les “fuites”. Le ministère de l’éducation nationale a ouvert une enquête sur d’éventuelles fuites des sujets de physique-chimie et de sciences de la vie et de la terre (SVT) au bac S. Comme chaque année aussi, on a droit à une réflexion sur l’épreuve de philosophie et l’épreuve “reine” qu’est la dissertation. Ce sont les seuls sujets qui sont abondamment commentés. On peut lire aussi des textes de collègues nous expliquent doctement comment il faut aborder la philosophie. Au risque de se répéter d’une année sur l’autre... On attend la même attention des journaux pour l’épreuve d’EPS !
Comme chaque année, cela devient une habitude, les élèves pétitionnent. Contre les sujets de physique-chimie dans de nombreux centres étrangers ou encore contre les sujets d’histoire-géographie en France Métropolitaine. La première pétition date de 2014. Louise Tourret pour Slate.fr consacre un article à ce phénomène qui prend de l’ampleur : les lycéens se sentent davantage autorisés à protester, comme si donner son avis et faire partager son ressenti sur les sujets d’un «monument national» comme le bac allait de soi. Ces mobilisations numériques s’expliquent par la familiarité avec les réseaux sociaux. On retrouve d’ailleurs celle ci aussi sur Twitter avec les réactions à chaud des lycéens qui se lâchent après les épreuves.
En dehors des reportages sur le plus jeune ou le plus vieux candidat, ou sur les triplées qui passent le bac , on trouve aussi quelques éléments intéressants de comparaison internationale. Dans Ouest France , on nous confirme que nos voisins européens bachotent également. Et sur FranceInfo, on s’intéresse au terrible "suneung", l’examen d’entrée en fac en Corée du Sud. On voit donc que le rituel d’un examen existe dans de très nombreux pays (avec plus ou moins de contrôle continu). Mais on note aussi que le bac “à la française” cumule deux fonctions souvent disjointes ailleurs : c’est à la fois un examen de fin d’études et la porte d’entrée vers l’enseignement supérieur puisqu’il est considéré comme le premier grade universitaire. C’est cette double fonction qui est aujourd’hui menacée et qui, en dehors de sa lourdeur d’organisation, conduit à ce qu’on (re)parle cette année de réforme du bac.


Réforme du bac ?
«Le baccalauréat 2017, dernière session avant la réforme ?» se demande Le Monde comme bien d’autres journaux. En effet, dès la campagne présidentielle, le projet du candidat Macron annonçait une réforme de l’examen. Jean-Michel Blanquer, aujourd’hui ministre, s’était déjà exprimé sur ce sujet en juin 2016 dans Le Figaro . De nombreux rapports ( comme par exemple celui de Terra Nova en 2016) ont déjà été publiés les années précédentes. Le sujet est donc sur la table depuis longtemps. Mais les ministres, jusque là se sont bien gardés de toucher à ce « monument national » pour reprendre l’expression de Jack Lang. La dernière réforme en 1995 modifiait les séries (A, B, C et D sont devenues L, ES et S) mais ne touchait pas vraiment aux épreuves elles mêmes. Et les quelques tentatives en 2005 et en 2008 ont vite été abandonnées devant les risques de mobilisation lycéenne. Le nouveau ministre qui était alors déjà aux affaires sait combien ce sujet est explosif.

Quel est le projet actuel ? Il s’agit de muscler” l’examen selon les dires de JM Blanquer (et accessoirement de faire des économies). On propose de limiter l’examen final à quatre matières obligatoires maximum et de faire passer le reste des épreuves en contrôle continu en cours de formation. Mais la question est aussi celle de ce qui se passe en amont et en aval.
En aval, c’est déjà en train de se faire puisque la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal a dit vouloir expérimenter les “pré-requis” pour l’entrée à l’université. C’est-à-dire une forme de sélection qui montre bien que le bac à lui seul ne suffirait plus pour les études supérieures. D’une certaine manière le tirage au sort dans certaines filières le montre aussi. Et surtout, on voit bien que les orientations en filières sélectives se font avant le bac sur dossier. Le système Admission post bac organise l’entrée des élèves de terminale à l’université sur la base du contrôle continu. Dès lors, à quoi sert l’examen du baccalauréat ? Comme le titre Le Monde «APB a t-il tué le bac ? »
En amont, cela pose, par ricochet, la question des choix d’option des élèves en fonction des orientations post-bac. Autrement, dit, se posera nécessairement la question du maintien des filières (L, ES et L en général) et des séries (général, techno et pro). Alors qu’on ne cesse de parler dans les rapports et autres colloques de l’adéquation Bac-3/Bac/+3, la réforme du bac c’est aussi forcément la réforme du lycée...

Ce sujet nous sort donc du “marronnier” et nous permet de prendre connaissance des positions d’un certain nombre de spécialistes du système éducatif sur cet enjeu.
Dans La Croix, Claude Lelièvre, historien de l’éducation, suggère une réforme du Bac avec la « suppression des filières pour proposer au lycée des enseignements modulaires, le nombre de formations dans le supérieur étant infiniment plus grand que celui des séries au Bac ». Dans une interview donnée à l’institut Montaigne, l’ancien recteur, Christian Forestier se prononce lui aussi pour une réforme et considère que «toute proposition de réforme sur le baccalauréat doit intégrer une réflexion plus globale sur l’accès à l’enseignement supérieur» et il précise «Il est donc impératif d’aller vers plus de régulation pour remédier à ce déséquilibre. L’introduction de davantage de sélection n’a en aucun cas pour objet de réduire l’accès à l’enseignement supérieur. Il n’y a pas trop d’étudiants en France ! »
Pour Martin Andler, co-auteur du rapport Terra Nova de 2016, interrogé par Les Échos : « L'organisation du bac ne va pas résoudre la question de la transition vers l'enseignement supérieur. Pour s'attaquer à cela, il faut que, dans l'enseignement supérieur, les établissements précisent les attentes qu'ils ont vis-à-vis des étudiants. Et que le rôle de l'année de terminale soit de préparer à l'enseignement supérieur. Les élèves dont les parents ont fait des études savent que l'enjeu de l'année de terminale n'est pas de préparer le bac, mais de se préparer à l'enseignement supérieur. Ce que beaucoup d'élèves de milieux modestes ne savent pas ! Et ils peuvent se retrouver en difficulté, malgré des notes extraordinaires au bac, car eux-mêmes et leurs professeurs ne les ont pas préparés à l'enseignement supérieur. On est dans un système complètement hypocrite.»
Pour le sociologue Olivier Galland interrogé par EducPros , le Bac reste un marqueur social mais «l'idée que le bac est garant de l'égalité est un leurre». Et il rappelle que l’opinion des lycéens serait en train de changer. Alors qu’ils se mobilisaient en 2005 pour le maintien d’un examen national, les positions seraient aujourd’hui en train de changer. Et il précise, en s’appuyant sur des enquêtes qu’«une partie des lycéens est plutôt favorable à la méritocratie scolaire, c'est-à-dire à l'idée que le niveau de réussite dans les études doit être pris en compte dans l'orientation, ce qui n'est pas très éloigné d'une idée de sélection par le mérite scolaire, idée pourtant totalement rejetée par les syndicats étudiants.»

Il semble donc y avoir un semblant de consensus sur la nécessité de faire évoluer le baccalauréat aussi bien du côté des spécialistes que des lycéens, voire même du côté des enseignants. Mais celui-ci n’est qu’apparent car on en reste au niveau des intentions. On n’est pas pour l’instant rentré dans le dur des négociations. Et celle-ci risquent d’achopper sur plusieurs points. D’abord sur la question du choix des matières : « d’accord pour alléger, mais pas touche à ma matière ! » pourrait être la réaction de nombreux enseignants. Et la réforme peut aussi se heurter au principe d’égalité républicaine même si celui-ci est déjà bien mis à mal par la situation actuelle. Il est possible que le bac 2018 ressemble encore beaucoup au bac 2017...


Débats sur les réformes
Pendant la période du bac les autres débats se poursuivent...
Jean-Michel Zakhartchouk, dans un billet de blog initulé « Marche en avant ou néosarkozysme ?» manifeste son inquiétude à l’égard du nouveau ministre, car, dit-il «à mesure que se dessine la politique suivie par le ministère Blanquer, on ne peut qu’être inquiet, car de nombreux signes convergent vers une résurgence des recettes essayées sous le quinquennat Sarkozy plus que vers une vraie rénovation du système éducatif, vraiment pragmatique et “progressiste” ». On trouve la même inquiétude chez Catherine Chabrun, sur son blog Médiapart elle dit sa «Méfiance pour l’École de la confiance» et en particulier le dédoublement des classes de CP.
Charles Hadji dans The Conversation s’intéresse, quant à lui, à la “réforme de la réforme” du collège. Il reproche au ministre actuel de s’employer à “détricoter” ce qui avait mis en place par celle qui l’a précédé en oubliant le diagnostic de départ qui montrait que le collège était unanimement considéré comme le “maillon faible” du système. «Procéder ainsi, nous dit Charles Hadji, c’est conforter ce qui constitue une difficulté majeure pour toute réforme : sa prise en otage dans les querelles politiciennes. Alors qu’une réforme n’a pour raison d’être que d’améliorer une situation en apportant des réponses à un problème dûment diagnostiqué. L’urgence est de revenir au diagnostic (qu’est-ce qui fait problème dans le collège aujourd’hui ?), pour rechercher, à partir de là, des solutions intelligentes. De s’entendre sur un « bien commun », en prenant en compte prioritairement les intérêts des premiers concernés, à savoir les élèves.»
Pierre Merle, pour sa part s’intéresse au redoublement. Dans une interview pour le site d’Alternatives économiques le sociologue de l’éducation, critique les revirements de JM Blanquer sur ce sujet. Pour lui, cela s’apparente plus à un «effet d’annonce» plutôt qu’à une politique cohérente. Pour P. Merle, «le redoublement est une politique coûteuse et inefficace». Il constate cependant que «les économies réalisées grâce à la baisse du taux de redoublement - passé de 39 % en 2003 à 22 % en 2015 – n’ont pas assez été utilisées pour aider les élèves. La réforme du collège, par exemple, permet une aide personnalisé pour tous les élèves, alors qu’il aurait fallu cibler en priorité les élèves en difficulté. Par ailleurs, les politiques d’aides individualisées n’ont pas été à la hauteur. Elles relèvent d’une politique de la rustine.» Pour lui, «il faudrait aussi d’avantage de mixité académique. Le regroupement des élèves faibles entre eux produit des “effets de pairs” négatifs, la généralisation du découragement et de comportements scolaires inadaptés. C’est pour cela que la volonté de M.Blanquer de recréer des sections latines ou européennes, où se concentreront les bons élèves, est également mauvaise. La ségrégation académique est un obstacle au progrès du plus grand nombre.»

La critique la plus cinglante de la politique qui semble se dessiner, on la trouve dans un texte signé de Jean-Paul Delahaye avec pour titre : « les responsables de l’échec sont de retour». L’ancien inspecteur général de l’éducation nationale (et ancien Dgesco et conseiller de Vincent Peillon)  dénonce, dans une tribune au journal Le Monde , un projet qui est fondé sur « l’objectif de tri et de sélection des meilleurs ». En voici la conclusion « Une des difficultés rencontrées pour réformer l’école vient du fait que les intérêts particuliers portés à la conservation d’un système qui fait si bien réussir leurs enfants, se retrouvent sur les deux côtés de l’échiquier politique et s’expriment beaucoup dans les médias, savent se faire entendre, défendent les positions acquises y compris s’agissant des choix budgétaires, et ont un pouvoir de retardement des réformes, voire de blocage. Le plus désolant sans doute c’est que les mesures annoncées répondent aux demandes de certaines élites sociopolitiques, quel que soit par ailleurs leur positionnement politique, à droite, au centre ou à gauche. Celles-ci veulent conserver leur position dominante dans le système éducatif. Elles visent plus à restaurer pour les leurs qu’à refonder pour tous.»


Butinages
Comme à l’habitude, on finit avec quelques liens intéressants glanés au cours de la semaine.

Une étude européenne tout d’abord, qui aurait pu avoir sa place dans le chapitre précédent de ce bloc-notes. Le réseau Eurydice, créé par la Commission européenne pour diffuser des informations sur les systèmes éducatifs, vient de publier des données qui montrent que la France est championne des fameux “fondamentaux” dont le ministre ne cesse de dire qu’il faudrait les renforcer. Comme l'avait déjà souligné l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la France fait partie des pays qui donnent le plus d'heures de français, de mathématiques ou de sciences à ses élèves. L'étude Eurydice insiste aussi sur une autre spécificité du système français : le nombre d'années de scolarisation obligatoire y est moindre que dans d'autres pays. Les années d'école sont donc plus chargées en France qu'ailleurs, d'autant que le volume d'heures de cours y est plus important.

Dans The Conversation Laurent Frajerman, chercheur à l’institut de la FSU et à Paris I publie un article où il explore les différents sens de l'autonomie pour les établissements scolaires. Les termes du débat y sont bien exposés. On y lit aussi, ce qui est étonnant de la part d’un ancien syndicaliste, une vision assez pessimiste sur l’existence des collectifs enseignants et sur le rôle de contre-pouvoir que peut jouer l’action collective.

Sur le site nonfiction.fr, la philosophe Irène Pereira livre un texte fort intéressant. Elle montre que la sociologie de l'éducation a été conduite à jeter un regard critique sur l'optimisme émancipateur des pédagogies nouvelles. Mais insiste t-elle et contrairement à certains qui s'arrêtent à cette première phase critique, cela n'invite pas pour autant à renoncer aux pratiques pédagogiques émancipatrices. Mais « à jeter un regard critique sur ces pratiques afin de les améliorer». Un message à tout ceux, à droite et surtout à gauche, qui s’abritent derrière les quelques dérives potentielles des pédagogies alternatives pour justifier leur propre conservatisme...

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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