dimanche, mai 21, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 15 au 21 mai 2017




- Blanquer – Discours & méthode - Formation – École ailleurs – Butinages -.


Un nouveau ministre qui suscite pas mal de réactions avant même qu’il ne commence. Mais aussi, des annonces présidentielles précédant sa nomination. Des signaux contradictoires envoyés au monde de l’éducation… Ce sont les points essentiels de ce bloc-notes.
Mais on parlera aussi de formation (initiale et continue) ainsi que de ce qui passe ailleurs dans le monde.



Jean-Michel Blanquer, nouveau ministre
Après 993 jours passés à la tête du Ministère de l’Éducation Nationale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, Najat Vallaud Belkacem a cédé la place au nouveau ministre de l’Éducation Nationale le 17 mai 2017. Jean-Michel Blanquer n’est pas un inconnu dans le monde de l’éducation. Il a déjà un parcours important et un passé : directeur de cabinet adjoint, recteur (deux fois), Dgesco... Tous les journaux ou presque lui consacrent un portrait avec évidemment une analyse des principaux défis de son ministère : Les Échos qui le qualifient de “tête chercheuse”, Le Parisien le définit comme un “expérimentateur”. L’Express en parle comme d’un « pragmatique sans tabou». Louise Tourret sur Slate.fr rappelle que les profs n’ont pas un a priori très positif à son égard. Pour Le Monde comme pour Libération ou Le Figaro , on retient surtout qu’il «vient de la droite». Dans La Croix , on note même qu’il était réputé proche d’Alain Juppé. Un article du Lab Europe1 nous apprend aussi que cet ami d’enfance de François Baroin aurait pu être ministre de l’Education nationale si... Nicolas Sarkozy avait gagné la présidentielle. Le Point en profite pour remettre en avant les chroniques qu’il tenait dans ce magazine.
On pourra lire aussi un portrait au vitriol sous la plume de François Jarraud dans le Café Pédagogique où il rappelle que l’homme a un passif en précisant que «de 2009 à 2012, Jean-Michel Blanquer est le numéro deux de l'éducation nationale. A ce titre, il applique des politiques dont l'Ecole se souvient encore. C'est lui qui organise les 80 000 suppressions de postes d'enseignants. Elles visent en priorité la scolarisation avant 3 ans, qui s'effondre, l'élimination des Rased et de la formation des enseignants. ». Je consacre aussi une chronique sur le site d’Alternatives Économiques au nouveau ministre, je l’ai intitulée «un ministre de l’Education en marche, mais dans quel sens ?»

Car la question est bien celle de savoir, au delà de la personne, quelle va être l’action de Jean-Michel Blanquer dans ce ministère qu’il connait bien. Dans mon texte, je rappelle que son livre l’L’École de demain, Propositions pour une éducation nationale rénovée(Odile Jacob 2016) ressemblait à une lettre de motivation ou en tout cas à un programme ministériel assumé. On pouvait y trouver des liens avec le programme éducation d’Emmanuel Macron et avec les travaux de l’institut Montaigne. C’est un programme qui repose sur quelques mots clés : autonomie, fondamentaux, neuro-sciences, innovation, simplification, évaluation. Marie-Caroline Missir sur son blog avait fait une présentation assez complète de cet ouvrage et prédisait un avenir de ministre à son auteur. Il avait aussi donné plusieurs interviews à l’occasion de sa sortie. C’est le cas dans L’Express où il insiste sur «L'autonomie des écoles, la réforme obligatoire» ou dans Le Point (interviewé par JP Brighelli)

Depuis sa nomination, il n’a pas été non plus avare d’interviews et de déclarations. A commencer par son discours d’investiture (qui suit celui de Najat Vallaud Belkacem qui est aussi à écouter) « Il n'y aura pas une énième loi ou une énième réforme. Il y aura tout simplement la volonté de s'attacher aux problèmes concrets » en donnant « la liberté aux acteurs et du pouvoir à nos professeurs, chefs d'établissements et à l'ensemble des acteurs de l'Education nationale », a t-il déclaré à la presse après la passation de pouvoir. Il a indiqué à plusieurs reprises privilégier «une démarche pragmatique », conserver « ce qui fonctionne » et « passer à autre chose » quand des dispositifs « ne vont pas ». Il a aussi été l’invité de la matinale de France Inter. Il a aussi donné une interview au journal Le Monde. Dans cet entretien, il précise la manière dont les engagements de M. Macron vont se concrétiser, certains dès septembre. Il affirme que les classes de douze élèves dans les zones d’éducation prioritaires (ZEP) seront bien en place à la rentrée, mais sans nécessairement supprimer le dispositif du "plus de maîtres que de classes”. Pour les rythmes, il propose de « lancer des concertations locales et des expérimentations – sur la base du volontariat – pour que chaque commune puisse trouver, avec les écoles, les parents d’élèves, ce qui lui paraît la meilleure organisation de la semaine. » Sur la réforme du collège, s'il se félicite de la marche vers l'autonomie des établissements, il déplore « la suppression, de manière verticale, de dispositifs qui marchaient bien, comme les classes bilangues, les sections européennes, l’option latin» et compte les rétablir. Il ajoute que « l’interdisciplinarité est très intéressante, mais doit venir des acteurs du terrain. On ne la décrète pas. C’est pourquoi nous donnerons plus de liberté aux enseignants ». Dans l’interview à France Inter, il évoque aussi l'enseignement de l'histoire et annonce qu'il va renforcer la dimension chronologique. «La question de l'amour de notre pays est absolument fondamentale, elle est à la base de tout. Ce qui me frappe c'est qu'en France la question de l'amour du pays apparaît comme secondaire». C’est pourquoi il défend l'enseignement «d'un récit chronologique» qui permet «de se repérer». «Ça paraît être une évidence», dit-il. Il a précisé aussi au micro de France Inter avoir souvent «souffert» qu'on «dénature» sa parole. Et il juge caricatural qu’on le présente en homme de droite.

Ce début de mandat est aussi marqué par une petite affaire médiatique qui a fait le buzz en cette fin de semaine. «En cachette, la sulfureuse association SOS Education efface tous ses liens avec le nouveau ministre de l’Education nationale» titre Les Inrocks . Deux interviews, datant de quelques mois, celle du pas encore Ministre et de celui qui vient d’être nommé directeur de son cabinet Christophe Kerrero ont curieusement disparu du site de l’association ultra-conservatrice. Jean-Paul Mongin directeur délégué de SOS-Éducation, qui a publié un droit de réponse est aussi interrogé par Le Figaro où il déclare : «Je n'ai reçu aucune consigne de leur part. J'ai décidé de moi-même d'effacer ces textes, craignant que l'étiquette conservatrice et parfois droitière de SOS Éducation ne cause du tort à ces deux hommes lorsque, par exemple, ils auraient à négocier avec les syndicats d'enseignants», explique-t-il, craignant «les caricatures récurrentes» concernant son association. «Lorsque j'ai interrogé Jean-Michel Blanquer et Christophe Kerrero, ils n'étaient ni ministre, ni directeur de cabinet...En outre, on peut supposer qu'ils s'expriment différemment selon le média auquel ils s'adressent. Mais si c'était à refaire, vu le buzz, je garderai ces interviews» poursuit-il.
Pour l’instant, Ch. Kerrero est le seul membre du cabinet connu. On pourra lire dans le Point en juillet 2016, une interview (par JP Brighelli) où il se prononce plutôt contre les "compétences" et remet en cause le socle commun tel qu'il existe. On apprend aussi que Jean-Michel Blanquer a contribué (en vidéo) au colloque d’Espérance Banlieue et a aussi participé au colloque sur l’École organisé par Sens Commun . Si on ajoute ses diatribes récurrentes contre le “pédagogisme” comme dans sa dernière chronique du Point , et même si on veut bien se garder de tout procès d’intention et de jugement a priori, il va y avoir du boulot pour convaincre une bonne partie des enseignants et notamment les plus favorables à l’évolution du système éducatif…


Le discours et la méthode
Avant même la nomination du gouvernement, le Président avait déjà donné des indications sur l’éducation. Ainsi, lors de son premier déplacement à Berlin, lundi 15 mai, Emmanuel Macron a annoncé : « J’ai décidé de restaurer les classes bilangues. A partir de septembre prochain, les classes bilangues rouvriront en France », des propos repris dans un tweet très partagé. Restaurer ? Le terme est pour le moins excessif dans la mesure où seul un tiers de ces classes avait été supprimé. A Paris, elles avaient été toutes maintenues. Mais l’idée d’une « restauration » n’est pas là par hasard. Le mot est là pour complaire à une partie de l’opinion. Mais attention aux effets pervers car un tel message peut aussi se retourner contre la volonté réformatrice affirmée par le nouveau Président. En effet on peut aussi interpréter cette annonce comme la confirmation que si les enseignants protestent, les réformes peuvent être supprimées.
Pour L’Obs, comme pour Libération cette annonce serait «de la poudre aux yeux » (ou de Perlimpinpin ?). Car, disent plusieurs connaisseurs du sujet, il n'y a pas de restauration de ces classes dans le sens où il n'y a pas de financement dédié. Il s'agit plutôt d'un élargissement de l'autonomie des collèges. Les parcours bilangues se (re)feront dans le cadre des moyens d’enseignement propres à chaque établissement et en concurrence avec d’autres dispositifs dans le cadre de la marge d'autonomie....
Avant même la nomination de JM Blanquer, on avait aussi beaucoup communiqué sur la volonté de réduire les classes de CP et de CE1 à douze élèves dans les réseaux d’éducation prioritaire. Il semblait acquis que cela se ferait au détriment du dispositif « Plus de maîtres que de classes ». Ce qui a entrainé un grand nombre de protestations avec notamment une pétition en ligne
Comme le fait remarquer un article de L’Express , Jean-Michel Blanquer est familier de cette proposition, présente en 2010 dans un rapport de l'Institut Montaigne, cercle de réflexion libéral auquel a participé Emmanuel Macron et... Jean-Michel Blanquer. Le ministre a en effet élaboré son dernier essai programmatique sur l'école avec l'aide de l'institut. Mais le même article ajoute aussi, non sans malice, que lorsqu'en 2010, Laurent Bigorgne, directeur de l'institut Montaigne, présentait son rapport devant une commission de l'Assemblée nationale. Il concluait son intervention avec ces mots: «Dédoubler des classes sans former les enseignants au traitement de la grande difficulté, c'est arroser du sable!».
Que les propositions d’Emmanuel Macron pour l’éducation aient été pensées et s’appuient sur des travaux de la recherche, c’est incontestable. C’est en substance, ce que dit la chercheuse Asma Benhenda (école d’économie de Paris) dans un article pour The Conversation. On retrouve même certaines propositions (comme les 12 élèves en CP) dans le programme du PS pour les législatives nous dit Le Monde C’est plutôt la méthode qui est contestée.

«Non à l’éternel retour» , c’est ce que dit Denis Paget dans une tribune parue sur le site des Cahiers Pédagogiques . L’ancien syndicaliste et membre du Conseil supérieur des programmes constate : «On nous a ainsi habitués à voir les réformes du nouveau ministre chasser les précédentes qui venaient à peine d’entrer en vigueur, et sans qu’aucune évaluation du précédent dispositif ait pu être mise en place. Cette façon de conduire la politique éducative discrédite toute idée de réforme et empêche le débat et l’adhésion chez nombre d’enseignants. Au moment où le changement de gouvernement expose une nouvelle fois l’école à une salve de remises en question, mettons en garde contre la tentation des retouches plus ou moins fortes qui défigurent, découragent, esquivent l’essentiel et renforcent le camp des éternels sceptiques.» . C’est aussi ce que dit André Giordan sur Educavox : «Rien de pire que la succession des “réformes” installées par injonction qui prennent le contre-pied des précédentes. Les enseignants ont besoin de permanence pour continuer à évoluer. La continuité de l’action est absolument nécessaire dans l’Education nationale. Autrement les enseignants vont attendre une fois de plus le prochain Ministre ! Le temps de l’Éducation n’est pas celui du politique. Il ne s’agit pas de déconstruire ce qui a été fait précédemment mais de s’appuyer dessus pour l’évaluer et l’améliorer.». On retrouve des propos assez voisins dans une tribune publiée sur mon blog le soir de l’élection présidentielle.
D’une manière générale, «Le monde de l’école s’alarme des projets d’Emmanuel Macron» nous dit Le Monde . Que ce soit pour la remise en cause de la réforme des rythmes, la suppression du dispositif “plus de maitres que de classes” ou même pour la réforme du collège , l’inquiétude est surtout dans l’absence de suivi et l’incertitude sur les moyens, mais aussi dans la méthode utilisée. Les syndicats trouvent qu’Emmanuel Macron, va trop vite et fait peu de cas de l’existant.
Le souci de la continuité on le retrouve aussi dans la lettre ouverte que la présidente de la FCPE a adressée au président de la République. Elle s’inquiète surtout de la remise en cause des rythmes scolaires. Et d’une manière plus générale, elle estime qu’il « faut sortir de la politique de yoyo mortifère », qui en éducation consiste à systématiquement « détricoter ce qu’a fait le prédécesseur. ». On retrouve les mêmes propos dans une lettre commune adressée au Président par les syndicats Sgen-CFDT, CFDT-FEP, FCPE, Unsa-Éducation et des associations partenaires de l'école. Cet appel demande la poursuite de la transformation de l’école et d’une politique éducative ambitieuse «dans le sens d’une meilleure réussite de tous les élèves, d’une réduction des inégalités, d’une prise en compte des besoins spécifiques de chacune et chacun, d’une lutte contre les déterminismes sociaux ou culturels.».
Question de méthode. Eviter la poudre de Perlimpinpin et la marche...forcée


Formation
Les suites de l’élection présidentielle et la nomination du ministre constituent évidemment l’essentiel de l’actualité éducative mais d’autres sujets parviennent malgré tout à exister. C’est le cas du thème de la formation des enseignants.
Le Monde consacre un dossier à la formation continue des enseignants. Avec d’abord un constat de faiblesse : c’est en moyenne 3,5 jours de formation par an et par enseignant en France, contre une moyenne de huit jours par an pour leurs collègues des autres pays de l’OCDE. Depuis quatre ans les rapports (OCDE, Cour des comptes, Assemblée nationale, etc.) pointant du doigt l’enjeu d’une relance de la formation continue des enseignants se suivent et se ressemblent. On y retrouve plusieurs fois ce même constat : occupée à remettre sur les rails une formation initiale des enseignants quasiment supprimée par la droite, la majorité sortante, mobilisée par la création en 2013 des écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE), n’a pas avancé sur le chantier de leur formation tout au long de la vie.
L’autre problème c’est que cette formation continue est aussi trop souvent perçue et envisagée comme “descendante”, c’est-à-dire destinée à transmettre les réformes de l’éducation. Pourtant la formation continue peut être mieux que cela. Un autre article du Monde décrit un stage de formation continue sur la différenciation pédagogique. Et on y voit l’intérêt de l’échange et de la mutualisation, autrement dit d’une formation continue plus “horizontale”.
Je suis interviewé dans cet article. J’y rappelle une des propositions du Cniré d’inscrire dans les missions des enseignants cette obligation de formation sous formes de crédits d’heures à dépenser, comme ils l’entendent, sur plusieurs années.
Le quinquennat qui s’ouvre va-t-il changer la donne ? Dans une lettre aux enseignants datée du 19 avril, Emmanuel Macron promettait que sous sa présidence chaque enseignant, « du premier degré comme du second degré, bénéficiera de trois jours de formation continue chaque année ». On peut évoquer aussi la formation initiale des enseignants. D’abord, comme nous les signale VousNousIls avec le numéro d’avril 2017 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres éditée par le CIEP (Centre international d’études pédagogiques) s’intéresse aux enseignants débutants – définis comme ayant moins de trois mois d’expérience : «Qui sont aujourd’hui ces nouveaux enseignants, comment sont-ils formés et découvrent-ils le métier, quelle est leur insertion dans l’établissement scolaire ou dans l’institution ? ». L’ouvrage attire notamment l’attention sur «un phénomène de décrochage professionnel, en lien avec les conditions matérielles et symboliques d’exercice du métier ». Selon le baromètre Unsa Education 2017, seuls 27,6 % des enseignants recommanderaient leur métier à un jeune de leur entourage.
C’est aussi à mettre en relation avec un document du ministère de l'Éducation nationale, révélé par EducPros. Ce rapport fait état d'un doublement des licenciements de stagiaires entre 2013 et 2016 et d'une hausse des démissions. Des chiffres qui interrogent une nouvelle fois sur la sélectivité du concours et la formation des enseignants. «Les augmentations des licenciements et des démissions correspondent à des échecs. Cela signifie soit que la formation n’est pas parvenue à mener les stagiaires au niveau requis par l’employeur, soit que le métier n’est pas fait pour eux» estime Jacques Ginestié directeur de l’ESPÉ de Marseille et président du réseau national des Espé.
Il faut certes relativiser, comme je l’avais fait dans un article il y a quelques mois lorsque les premiers chiffres étaient parus. Mais il faut aussi tenir compte de cette réalité. A cet égard, la grève des enseignants stagiaires de Grenoble est révélatrice des difficultés des ESPÉ et de l’architecture générale de la formation initiale. Ils critiquent, pêle mêle, la surcharge de travail et l’infantilisation, l’inadéquation des formations. Baptisé «des espé rances», le mouvement s’est peu étendu même s’il a trouvé un écho aussi à Paris.
L’amélioration de la formation, initiale et continue, risque donc d’être un dossier bientôt sur le bureau du nouveau ministre.


L’école ailleurs
Sortons de notre beau pays pour aller voir ailleurs. Même si ce n’est pas toujours réjouissant...

Singapour est l'un des meilleurs systèmes éducatif au monde d'après les enquêtes internationales (sur le plan politique c’est beaucoup plus discutable…). Pourtant, le gouvernement annonce un plan de restructuration du système éducatif singapourien. Avec un objectif principal : nourrir le plaisir d’apprendre pour que les enfants aiment se rendre à l’école. Les dirigeants énoncent deux principes :
on ne change bien que lorsque l’on va bien
ne pas évoluer c’est régresser.

Plusieurs mesures vont dans le sens d'un virage à droite de l'éducation au Japon nous dit nous dit Le Monde . L'une symbolique, c'est la réintroduction du « jukendo », technique de combat à la baïonnette développée par l’armée impériale. Associé au militarisme des années 1930-1940, son retour dans les écoles suscite des controverses.
D’autant que le gouvernement vient aussi de réintroduire dans le cursus scolaire l’étude du « Rescrit sur l’éducation », document de 1890 par lequel l’empereur Meiji (1852-1912) appelait ses sujets à « se ­sacrifier à l’Etat si les circonstances l’exigent ».

En Pologne, le parti Droit et Justice a engagé une réforme de l’éducation. Promulguée en janvier, sans aucune concertation, la loi sur la réforme de l'Éducation sera appliquée dès septembre. Elle détricote un système instauré en 1999, qui a pourtant placé la Pologne parmi les meilleurs élèves des classements internationaux Pisa.
Et parmi les mesures annoncées : la fin du collège, il n’y aurait plus qu’une longue école primaire de 8 ans avant le passage au lycée. Une grande réforme qui permettrait de faire le ménage aussi bien dans les programmes que dans le corps enseignant. Outre le grand désordre annoncé par une réforme préparée à la hâte – comment répartir les établissements, les laboratoires – 30 000 professeurs pourraient en effet se retrouver au chômage ou ne pas avoir le nombre d’heures suffisantes à un salaire décent.
Mais ce sont aussi les contenus qui sont modifiés. «Ils veulent supprimer la théorie de l’évolution en cours de biologie, indique l’expert Piotr Podemski interrogé par la tribune de Genève Et les cours d’éducation sexuelle sont supervisés par une femme qui pense que toute contraception est néfaste parce que les femmes ont besoin de sperme! Les cours d’histoire sont réécrits d’un point de vue nationaliste, complètement fermé sur nous-mêmes.» 
«Les programmes ont été rédigés trop vite, ajoute t-il. Finalement, on ne sait même pas qui les a écrits. En classe, les enfants ne seront plus encouragés à poser des questions, à réfléchir. Le gouvernement veut forger une nouvelle figure du Polonais, loyal et fier de sa patrie.»


Butinages
Quelques liens vers des lectures (ou des émissions) intéressantes pour compléter ce bloc-notes déjà très chargé.

Commençons avec un reportage de France3 sur une école primaire de Trappes. On y montre en trois minutes une pédagogie coopérative, bienveillante et fondée sur l'empathie et la gestion des émotions. On y parle médiation par les pairs, communication non violente, « chaise des émotions » et climat scolaire. Et donc aussi de ce qui permet vraiment d’apprendre.

On pourra lire dans La Croix un entretien avec Cédric Villani (repris aussi sur La Tribune). Il répond à des questions sur la place des mathématiques dans notre société et sur leur rôle stratégique dans les mutations technologiques à venir. Une de ses réponses fait écho à une de nos précédentes rubriques. «La France est un pays de paradoxes... En matière d'éducation, on y trouve l'un des plus grands écarts de tout l'OCDE, avec un énorme fossé entre ceux qui se débrouillent le mieux et ceux qui souffrent le plus. Nos mauvais scores PISA sont certainement dus au malaise du monde enseignant, tiraillé entre de multiples sons de cloche contraires, confrontés à une gestion des ressources humaines extrêmement frustrante, et à la séduction tout à fait légitime de l'industrie, à une époque où les enseignants de mathématique peuvent saisir quantité d'opportunités dans l'industrie, plus rémunératrices et moins compliquées. Cela sera un gros travail de toute la société pour reprendre les choses en main.»

Le lien qui suit aurait pu lui aussi faire partie des rubriques précédentes. 
Dans une tribune au Monde , le sociologue Pierre Merle approuve la réduction d’effectifs par classe prévue dans le programme éducatif du président, mais juge dangereuse l’autonomie des établissements car elle augmentera les inégalités.
La fin de son texte trace assez bien la feuille de route du prochain quinquennat : «Le nouveau président ne dispose que d’un quinquennat pour convaincre, pour construire une école inclusive indispensable à l’intégration professionnelle de chacun, pour faire reculer « le refus de l’autre » qui a déjà eu la préférence de 10,5 millions d’électeurs le 7 mai 2017.En cas d’échec, en 2022, une majorité d’électeurs risque de préférer le discours de la haine et de la revanche faute d’une école suffisamment accueillante et porteuse d’avenir pour chaque citoyen. Une société solidaire, confiante en elle-même et où chacun a ses chances n’émergera jamais d’une école française divisée, ghettoïsée, celle où l’origine sociale d’un élève est, de tous les systèmes éducatifs européens, la plus déterminante de sa carrière scolaire. Cette inégalité de réussite scolaire selon les hasards de la naissance est aux antipodes d’une école républicaine digne de ce nom. Le nouveau président a promis de l’audace. Il lui faut faire ses preuves : rompre avec le passé, promouvoir une école réellement pour tous.»

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

Licence Creative Commons

mercredi, mai 17, 2017

Nomination de Jean-Michel Blanquer

Que penser de la nomination de J.-M. Blanquer dans le 1er gouvernement d'Edouard Philippe sous la présidence d'Emmanuel Macron, ce 17 mai 2017 ?

On peut raisonner à plusieurs niveaux. D’abord sur le plan des idées et du positionnement politique Et ensuite sur celui des compétences et de sa capacité d’agir. 

JM Blanquer n’est pas à proprement parler de la « société civile ». C’est un haut fonctionnaire et un parfait représentant de la technostructure. De ces « indéboulonnables » qu’on retrouve toujours à un poste ou à un autre au gré des alternances. Il a été directeur adjoint du cabinet de Gilles de Robien puis deux fois recteur et ensuite Dgesco sous Chatel . Même s’il n’est pas encarté, il a déjà été évoqué comme possible ministre dans le gouvernement Villepin en 2005. Il est aussi celui qui a fait appliquer la politique éducative sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Et il était donné comme le possible ministre de l'éducation de François Fillon. “En même temps”, il a adressé récemment un appel à faire barrage au Front National à ses étudiants de l’ESSEC dont il était le directeur. 
Son livre L’Ecole de demain (Odile Jacob 2016), ressemblait à une lettre de motivation ou en tout cas à un programme ministériel assumé. Je pointais dans mon bloc-notes (que je viens de relire) des liens avec le programme éducation d’Emmanuel Macron et avec les travaux de l’institut Montaigne. C’est un programme qui repose sur quelques mots clés : autonomie, fondamentaux, neuro-sciences, innovation, simplification, évaluation. 
C’est lui qui a créé, lorsqu’il était Dgesco, le département « Recherche Développement Innovation Expérimentation » (DRDIE). Il a aussi soutenu le développement des micro-lycées ainsi que les expérimentations de Céline Alvarez. Il est favorable à l’autonomie mais sa position est ambigue. On ne sait pas bien si c’est celle des chefs d’établissements « managers » ou celle des équipes. Il est aussi pour le renforcement des « fondamentaux » en primaire. Et il veut aussi une simplification de la gouvernance de l’éducation nationale. 
Dans sa dernière chronique dans le magazine Le Point, il prône une troisième voie entre le « pédagogisme » et le « traditionnalisme ». J’ai pour ma part été agacé par l’utilisation de ce mot péjoratif de « pédagogisme » et la caricature qu’il y fait en parlant d’une pédagogie qui voit « dans l’enfant un petit roi qui construit son savoir». On peut déplorer ce schématisme. 

Quelles sont ses compétences ? C’est d’abord comme je l’ai dit plus haut un excellent connaisseur des rouages de l’éducation nationale. Une structure qu’il connait par cœur, où il a encore des réseaux (beaucoup de personnes encore présentes lui doivent leur poste) et dont il est issu. Cela veut dire qu’il va être directement opérationnel. Mais sa connaissance du système peut aussi avoir un effet pervers : comment changer un système dont on est soi-même issu et dans lequel on est enserré ? 
Et sa marge de manœuvre ? S’il a une vraie réflexion personnelle, il faut aussi considérer qu’il s’inscrit dans une réflexion plus globale. Ce n’est pas son livre qui va lui servir de feuille de route mais le programme de “En Marche” (même s’il y a des convergences). À cet égard, il sera intéressant d’observer qui seront les conseillers éducation du premier ministre et du président de la République. De même, on notera qu’il n’est plus comme celle qui l’a précédé, responsable de l’ESR puisque Frédérique Vidal est ministre de plein exercice de l’enseignement supérieur. Enfin, il faut souligner symboliquement que si Najat Vallaud Belkacem était n°3 du gouvernement précédent (et assise à côté du PR lors du conseil des ministres), Jean Michel Blanquer est placé en 11ème position dans l'ordre des ministres (et on ne sait pas où il sera assis ! ) 
Saura t-il écouter et trouver des compromis ? Les avis des syndicalistes sont partagés sur ce point. Il a du, dans sa carrière, se confronter au dialogue social et cela n’a pas toujours été sans accrocs même s’il est capable d’écoute. 
Pour ma part, je l’ai croisé deux ou trois fois dans des studios de radios pour des débats. J’ai trouvé face à moi quelqu’un d’assez combatif, quelquefois excessif. Mais je sais aussi qu’il est capable sur certains points d’avoir une écoute attentive et constructive. 
Il va falloir voir ce que cela donne à l’épreuve des faits et au delà des effets d'annonce. Et si l’enjeu de la continuité de l’action de la politique éducative est pris en compte et respecté. 

 Ph. Watrelot

samedi, mai 13, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 8 au 14 mai 2017



- Et maintenant ? – Bilan – Qui ? – Medef – Butinages – .
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Le bloc notes est évidemment centré autour des résultats de la présidentielle. Le programme éducatif d’Emmanuel Macron peut inquiéter. Car certains projets immédiats vont remettre en cause des dispositifs à peine mis en place. Et cela va à l’encontre de la pérennité de l’action qui est si nécessaire à l’Éducation Nationale. La Ministre sortante s’en émeut dans un mémorandum qu’elle adresse à celui ou celle qui va lui succéder. Qui ? C’est aussi une des questions qu’on peut se poser, sans avoir de réponses bien sûr. On évoquera aussi les projets du Medef pour l’École et quelques liens divers pour alimenter les débats.



Et maintenant
«Pour l’École, maintenant, on fait quoi ?» , c’est la question que je posais sur mon blog après l’élection d’Emmanuel Macron dès le dimanche 7 mai. Et c’est une interrogation partagée probablement par d’autres enseignants qui sont dans l’attente. Les inquiétudes et les incertitudes sont nombreuses même si le programme d’En Marche a été annoncé et repris dans de très nombreux articles. Il y a bien sûr une incertitude sur la personne qui incarnera cette politique éducative. Il faudra attendre la nomination du gouvernement pour la connaitre. Mais il y a aussi des interrogations sur la faisabilité et les effets de certaines mesures annoncées. Deux d’entre elles ont été particulièrement débattues. Il s’agit de la réforme des rythmes et de la promesse de classes de CP en éducation prioritaire à douze élèves.
Sur son blog , Lucien Marbœuf est aussi dans l’expectative. Il estime qu’il y a encore beaucoup de flou sur un certain nombre de points essentiels. « Doit préciser sa pensée », serait-il tenté d’écrire en marge de la copie de l’élève Macron. Dans le Café Pédagogique , François Jarraud énumère les « six travaux d’Emmanuel Macron» qui sont presque herculéens dans un article qui cerne bien les enjeux et les difficultés de la période qui vient. Si la rentrée 2017 est déjà préparée, dans Les Échos , on nous annonce des mesures dès cet été sur les rythmes, les classes de CP et sur le collège qui devraient amender la circulaire de rentrée.

La réforme des rythmes scolaires, qui a rétabli en janvier 2013 les neuf demi-journées de classe par semaine, sera-t-elle déverrouillée cet été par un nouveau décret ? Comme nous l’explique Le Monde il s’agirait de laisser le choix aux communes d’appliquer ou non la réforme. Dès cet été, les communes qui le souhaitent pourraient donc revenir à la semaine de 4 jours, comme avant 2013. « L’idée serait d’ouvrir des concertations tripartites au niveau local, entre les communes, l’éducation nationale au niveau déconcentré et les enseignants, expliquait-on dans l’entourage d’Emmanuel Macron, ces dernières semaines. Il ne s’agit évidemment pas que les communes dictent aux écoles l’organisation de leur temps scolaire. » Quid de la demi-journée de classe supplémentaire ? Des trois heures d’accueil périscolaire qui incombent, en plus, aux collectivités depuis trois ans ? « Elles seront supprimées ou conservées selon l’accord trouvé entre les parties prenantes. ». Même si cette mesure avait été très critiquée, des associations d’enseignants et de parents d’élèves regrettent qu'Emmanuel Macron souhaite déjà revenir sur cette réforme qui commençait à trouver ses marques. Pour Libération, les maires vont se (re)prendre la tête ”.Selon le président de l’association des maires ruraux, Vanik Berberian,«les rythmes ne sont plus un sujet pour nous. Nous n’en parlons plus.» Il parie «qu’il n’y aura pas beaucoup de retours en arrière, parce qu’il n’est jamais simple de changer une organisation.» . Agnès Le Brun, vice-présidente de l’Association des maires de France, est plus inquiète. «Circonspecte, disons. La question, ce n’est pas de continuer ou d’arrêter. Mais de savoir si, derrière cette apparente liberté donnée aux communes, ce n’est pas une façon pour l’Etat de couper les quelques aides financières.»
Et les enfants dans tout ça ? Sur le blog Charivari à l’école , la collègue enseignante en primaire s’indigne en rappelant à ceux qui trouvent qu’«avec quatre jours, ça se passait bien” que la France est le bonnet d’âne de l’OCDE en termes de réduction des inégalités : “Bien sûr que ça se passait très bien pour tous ceux qui décident aujourd’hui d’autoriser le retour à la semaine de 4 jours. Ça se passait très bien pour les enfants d’instits, pour les enfants de ministres, et, plus généralement, pour les enfants de parents élus au conseil d’école, ou les enfants des écoles privées… Ces parents-là peuvent compenser ce que l’école fait plus mal en 4 matinées qu’en 5. Ils peuvent ré-expliquer le soir si cela a été trop vite en 4 jours. Partout ailleurs dans l’OCDE, les enfants ont 5 jours d’école. Mais chez nous, non, les communes vont pouvoir choisir de revenir à 4 jours. Les parents compenseront. Ou pas.

Il y a une autre mesure qui fait débat. Emmanuel Macron a annoncé vouloir réduire les effectifs des classes en CP et CE1 dans un millier de secteurs défavorisés. Il prévoit douze élèves par classe en éducation prioritaire. Cette mesure ne sort pas de nulle part, nous dit L’Obs . On la trouvait en filigrane dans l'un des tous premiers rapports de l'Institut Montaigne, devenu le think tank officiel du macronisme. Non sans ironie, elle s'appuie également sur les travaux de Thomas Piketty, tête pensante du candidat Hamon, qui, dans une étude statistique publiée il y a dix ans, soulignait que seule une réduction drastique des effectifs pouvait avoir un effet sur la poursuite d'études. Pour créer les 12.000 postes nécessaires, tout en tenant sa promesse de ne placer que des profs expérimentés dans l'éducation prioritaire, le président entend dispatcher 3.000 enseignants à l'intérieur des académies (donc au détriment des écoles les plus favorisées), procéder à 4.000 embauches par concours, et surtout supprimer le dispositif "Plus de maîtres que de classe" (PDMQDC) , qui, à la rentrée 2017, devait mobiliser près de 5.000 enseignants. On affirme, en haut lieu, que la mesure sera bien lancée en CP dès la rentrée de septembre, par redéploiement au sein des établissements REP+ (les plus défavorisés) des enseignants déjà rattachés au dispositif PDMQDC. Une enveloppe de 50 millions a même été prévue pour aider les mairies à réaliser les travaux d'aménagement, "même si cela peut passer par la mise en place de simples cloisons amovibles".
Là aussi, on s’inquiète de la suppression de dispositifs sans les évaluer et de changements brutaux qui remettent en question la continuité dont l’école a tant besoin. Pour Patrick Picard du centre Alain Savary (Ifé) : “évaluer «plus de maitres que de classes», c’est possible ”. Et il s’indigne : “Une fois de plus, le politique mettra-t-il fin à une « innovation » avant même qu’on puisse comprendre ce qu’elle génère ? Si on en croit les bruits médiatiques, il est possible que « Plus de maitres que de classes » soit le réservoir de postes qui permettrait de réduire les effectifs des CP. Et pourtant, vous témoignez nombreux de ce que PDMQC transforme dans vos réseaux... Allez, soyons positifs, et imaginons qu'on va s'intéresser réellement à ce qui s'est passé depuis trois ans dans les écoles avant de le changer...
Sur ce sujet, on pourra lire l’avis de Sylvain Connac sur le site des Cahiers Pédagogiques. Catherine Reverdy, sur le blog Eduveille, fait aussi le point sur les recherches actuelles. Celles ci ne sont pas unanimes. Mais, comme le résume très bien Aurélie Collas dans Le Monde : “la suppression du « maître plus » n’en reste pas moins un signal paradoxal, de la part d’un président qui prône l’autonomie mais décrète, dans le même temps, la même solution miracle dans toutes les écoles.

Passation de pouvoirs
Marie-Christine Corbier, pour Les Échos , Mattea Battaglia pour Le Monde , ou François Jarraud pour le Café Pédagogique se sont procurés le mémorandum adressé à ses successeurs par la ministre sortante, Najat Vallaud Belkacem (téléchargeable à cette adresse ) .
La bientôt ex-ministre commence ainsi : « J’ai toujours pensé que l’École de la République méritait mieux que d’être l’éternelle victime des alternances politiques et c’est la raison pour laquelle j’ai plaidé pour un débat de haut niveau sur l’éducation au cours de la campagne présidentielle. La question reste aujourd’hui entière : sommes-nous capables de nous mettre d’accord sur l’essentiel et de garantir à l’École de la République une politique publique stable dans la durée, sous la forme d’un contrat éducatif avec la Nation, ainsi que le préconise depuis si longtemps l’ensemble de la communauté éducative de notre pays ? Ma conviction est que la politique éducative menée depuis cinq ans constitue un socle solide pour un tel projet. ». Elle fait donc d'abord un inventaire de ce qu'elle laisse derrière elle. Et elle montre aussi quelques inquiétudes sur les orientations à venir.
« J'apporterai mon appui aux choses qui vont dans le bon sens, tout en menant les combats nécessaires » précise celle qui se présente à la députation à Villeurbanne (face à un candidat LREM). « Sur l'éducation, il n'y a pas aujourd'hui de ligne rouge par rapport à ce qui est proposé, plutôt des points d'alerte, poursuit-elle. Ce n'est pas la révolution annoncée, globalement on va habiller les choses autrement. ». Sur le collège, l'ex-ministre sera « vigilante pour qu'on ne recrée pas des collèges à deux vitesses ou des parcours à deux vitesses au sein des collèges », car ce serait « à nouveau le collège du grand écart ».
Sur les rythmes scolaires et la liberté de revenir sur la réforme, Najat Vallaud-Belkacem met aussi en garde contre le « creusement d'inégalités ». Et s'élève contre la suppression annoncée du fonds de soutien aux communes - elle avait œuvré pour sa pérennisation. Certains élèves auront cinq jours de classe, et d'autres quatre, « alors qu'il y avait un consensus, avant la réforme Peillon, sur les cinq jours d'apprentissage », regrette-t-elle. L'ancienne ministre ne partage pas non plus la proposition du nouveau chef de l'Etat de limiter le nombre d'élèves à douze dans certaines classes . Favorable à la baisse des effectifs, elle estime toutefois qu'un groupe de douze « réduit les interactions entre élèves et ne crée pas l'émulation nécessaire pour tirer la classe vers le haut ». Mais ce qui la gêne le plus, c'est la suppression du dispositif du « plus de maîtres que de classes » envisagée pour financer les classes de douze élèves. Une « erreur », selon Najat Vallaud-Belkacem : « Ce dispositif a montré ses bénéfices pour les élèves et les enseignants. Ce serait désolant de le détricoter. ».
Mais, précise t-elle, « J'ai tellement souffert de la façon dont certains anciens ministres de l'Education s'invitaient dans le débat, à coup de grandes leçons de principe, sans prendre le temps d'entrer dans les réformes et d'en comprendre les détails, que je me suis fait la promesse de ne jamais agir avec autant de désinvolture ». Et elle ajoute : « Je ne veux pas être d'office dans le dénigrement des propositions qui sont faites. »
La Ministre sera interviewée dans l’émission Rue Des Écoles sur France Culture Dimanche 14 mai. Elle fait aussi l’objet de plusieurs billets qui reviennent sur son action. C’est le cas d’une tribune de Claire Nunn sur le Plus de L’Obs et d’un billet sur mon blog qui évoque l’action de celle qui fut la 32ème ministre de l’éducation de la Vème République et la première femme.

Le bilan du quinquennat que fait en creux Najat Vallaud Belkacem, on le trouve traité plus précisément par plusieurs médias. D’abord un article de synthèse du journal Le Monde . Mais aussi dans des analyses plus spécifiques développées sur le blog “Lui Président . Avec notamment le point sur les créations des créations des 60.000 postes .
Marie-Caroline Missir prend un peu de hauteur avec un billet de blog qui propose un bilan des cinq années qui se sont écoulées. Mais ce n’est pas la dimension strictement politique qu’elle met en avant mais plutôt les évolutions de fond. Elle évoque successivement la défiance à l’égard de l’école, la territorialisation de l’éducation, la transition numérique, un “consensus naissant” sur l’autonomie et la crainte du communautarisme.
Je me permets aussi de citer trois billets de blog que j’avais consacré l’an dernier au bilan de la refondation au moment de l’“évènement” médiatique qui s’était tenu au Palais Brongniart. Le premier billet s’intitulait : À la recherche du slogan perdu, le deuxième revenait sur la question des postes et le troisième se demandait si, pour l’éducation, “est-ce que ça va mieux . Enfin, dernièrement, sur The Conversation , j’essayais aussi de faire un bilan de l’action menée pendant ces cinq dernières années. Un retour sur cinq ans de politique de l’éducation en cinq mots : refondation, réformes, retards, rythmes… et gouvernance.

Qui ?
«Emmanuel Macron, choisissez un ministre de l’Education qui connait son sujet !» c’est l’interpellation que fait Marie Caroline Missir sur son blog Le Mammouthologue Elle cite aussi Claude Thélot « La seule politique éducative valable ne relève pas du contenu mais du soutien aux acteurs. Il n’y a plus de politique éducative nationale. Le salut viendra des expérimentations et de la capacité d’écoute des acteurs et des innovateurs »
Des noms circulent : Anousheh Karvar , responsable du pôle éducation au sein de En Marche, Barbara Pompili, Laurent Bigorgne (responsable de l’institut Montaigne), Benoist Apparu , Jean Michel Blanquer . Mais bien malin, celui qui peut prédire avec certitude qui occupera ce poste...
En tout cas, ce (ou cette) ministre de manque pas de conseils ! Jean-Michel Blanquer dans une chronique dans Le Point ou Pierre-Yves Duwoye interviewé par Acteurs Publics ne sont pas avares de recommandations pour celui ou celle qui occupera ce poste. Pour ce dernier, « Le prochain ministre de l’Éducation ne devra pas confondre politique et communication. Il devra écouter ce qui se dit autour de lui et donner aux enseignants un message de confiance, car ce sont eux les acteurs du changement». Quant à Jean-Michel Blanquer, il appelle à une troisième voie entre "pédagogisme" et "traditionnalisme" et il pense que E. Macron peut l'incarner. Ce n’est pas très rigoureux, me semble t-il, de la part de M. Blanquer que de reprendre ce terme de "pédagogisme" et de caricaturer la pédagogie en parlant de « voir dans l’enfant un petit roi qui construit son savoir». Dommage…

Medef
Lors de la campagne des législatives qui démarre, le Medef va investir le champ de l'éducation.
L'organisation présidée par Pierre Gattaz a mis au point un «Manifeste pour l'éducation, l'enseignement supérieur et l'apprentissage» intitulé "Eduquer, mieux former toujours prenant la forme d'un document (téléchargeable ici ) qui sera distribué dès fin mai aux candidats aux législatives, mais pas seulement.
« Il n'y a pas d'économie forte sans une éducation performante, justifie Florence Poivey, présidente de la commission éducation, formation et insertion du Medef. Il nous paraît fondamental de mettre ce débat sur la table à un moment important de la vie politique. Il faut des réformes structurelles profondes, il n'y a pas d'autre choix. » On y affirme une finalité :« Il est urgent de se fixer une réelle ambition pour l’école : que 100 % des élèves soient citoyens et employables à la fin de leur scolarité.»Les propositions s'articulent autour de quatre mesures phares :
1. La maîtrise indispensable d’un socle de connaissance générale de base en y incluant une dimension numérique.
2. La valorisation dès l’enfance de l’envie d’apprendre et de la capacité à agir
3. L’information sur les trajectoires et les parcours possibles
4. Le renforcement de l’implication des entreprises dans la voie professionnelle
Chaque mesure est ensuite déclinée en modalités d'action. Parmi celles-ci, on trouve la priorité au primaire, l'innovation, une plus grande autonomie des collèges et lycées, la simplification du droit de l'apprentissage et « une évolution de la pédagogie » pour « mieux repérer les talents, les aptitudes et les motivations ».
La concomitance entre ces propositions du Medef et l’élection d’Emmanuel Macron semble fortuite. Il n’en est pas moins vrai qu’elle est néfaste pour les idées défendues par le Medef.
Et puis surtout, on a envie de rappeler à l’organisation patronale, que les entreprises feraient bien d’abord de se préoccuper de l’emploi. Comme le disait avec justesse, un ami sur Twitter : “Les usines qui ferment sont pleines de citoyens 100% employables

Butinages
Comme d’habitude, quelques liens hétéroclites glanées à l’occasion de mes incursions sur la toile durant les quinze jours qui viennent de s’écouler.

Il y a d’abord l’émission sur l’enseignement mutuel dans Rue des Écoles. Une pédagogie très ancienne qui pourrait changer l’école d’aujourd’hui. A écouter !

Une interview intéressante dans le contexte actuel est à lire dans L’Obs François-Afif Benthanane, qui agit depuis dix ans à la tête de son association Zup de Co, estime "que la réussite scolaire se joue autant pendant les cours qu’après les cours". Il semble avoir une oreille attentive du côté de la nouvelle équipe au pouvoir puisque dans le projet éducatif d’En Marche figurait cette proposition . « […] Nous proposons de prendre les choses différemment : laisser les profs se concentrer sur leur cœur de métier, et confier la responsabilité du soutien scolaire aux associations travaillant dans une démarche entrepreneuriale comme la nôtre. […] dans le contexte budgétaire qui est le nôtre, il serait aberrant de ne pas s’appuyer sur les compétences développées au sein du monde associatif.[…] J’ai la prétention d’affirmer qu’une association comme Zup de Co a une approche professionnelle. Nous ne sommes pas dans une démarche caritative, à tenter de faire "ce que l’on peut" avec trois bouts de ficelle. Nous sommes des entrepreneurs sociaux cherchant à résoudre la question de l’échec scolaire. Cela peut paraître utopique, mais je veux croire qu’en mettant en place une méthodologie rigoureuse, régulièrement évaluée, et en la développant de manière itérative, il y a moyen d’y arriver… Je ne limite pas d’ailleurs notre action au collège, je pense également au primaire, où nous comptons nous développer, en collaborant avec d’autres associations, qui ont fait leur preuve sur l’apprentissage du calcul ou de la lecture… Le monde du soutien scolaire est divers. Il y a des associations, comme celles que vous évoquez qui reposent sur quelques bonnes âmes. Et il y a des initiatives beaucoup plus structurées. […] Notre démarche est coopérative. Il ne faut pas opposer les enseignants et les associations structurées comme la nôtre ; ce serait artificiel. Dans la cinquantaine de collèges où nous intervenons nous travaillons main dans la main avec les enseignants, qui sont directement impliqués dans l’identification des élèves à soutenir. C’est gagnant-gagnant pour les enfants, pour les profs, et in fine pour la société»

Pour finir ce très long bloc-notes, on pourra écouter les propos de Jean-Paul Delahaye, ancien Dgesco et conseiller de V. Peillon,  tenus lors d’une intervention récente au CESE : « Notre système éducatif, historiquement n'a pas été organisé pour faire réussir tous les élèves. Nous sommes un système très performant pour trier et pour sélectionner. Il faut qu’on change notre mentalité et notre façon de voir les choses et donc réorganiser notre système éducatif avec cet objectif de réussite de tous les élèves. […] ». Si ça, c’est pas une feuille de route pour le prochain ministre…

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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jeudi, mai 11, 2017

La 32ème et la première



Le 26 aout 2014, il y avait pas mal de circonspection et même un peu d’inquiétude. C’est ce jour là  qu’était annoncée la composition du gouvernement avec Najat Vallaud Belkacem comme nouvelle ministre de l’éducation. Najat Vallaud-Belkacem était la 32ème ministre à ce poste de la Vème République, et la première femme. Elle succédait à Benoit Hamon qui n’avait tenu que 147 jours à ce poste. Et avant lui, Vincent Peillon était parti, mi-contraint, mi volontairement, en payant la facture de la réforme des rythmes.
L’inquiétude était donc de savoir si on allait avoir une volonté politique ou si on allait voir se poursuivre les renoncements. Et la circonspection était liée à la venue d’une personnalité, certes sympathique, mais qui ne connaissait rien à l’éducation nationale.
Or, c’est compliqué l’Éducation Nationale. C’est une grosse machine avec pas mal de pesanteurs et de susceptibilités. C’est aussi un corps enseignant hétérogène. Avec un fort sentiment de déclassement qui contribue à une méfiance à l’égard des réformes et de l’institution.  Car c'est aussi une gouvernance qui reste très injonctive avec un poids de la technostructure et une verticalité à revoir. Et ce sont surtout des décisions qu’on prend et qui n’ont un effet que dix ans après. 
La tâche était donc complexe. Or, on a vu une volonté politique qui s’est attachée non seulement à poursuivre la refondation mais à lui donner plus de sens. Les réformes ce n’est pas pour embêter les gens mais pour lutter contre les inégalités sociales et l’échec scolaire!
Pourtant l’action politique au cours du quinquennat n’a cessé de se heurter à la contrainte du temps. L’élaboration des programmes a pris du retard. Et la conjonction des nouveaux programmes avec la réforme du collège mise en place en une seule et dernière année a donné un sentiment de précipitation néfaste. Mais l’erreur majeure a été la décision par le premier ministre de publier le décret sur le collège le lendemain d’une grève importante, au détriment du dialogue social (encore possible).
La revalorisation des enseignants du premier degré est, elle aussi, venue bien tardivement. Et l’action dans le domaine de l’éducation a pâti aussi d’un ressentiment plus général d’une bonne partie du corps enseignant à l’égard de la politique menée par le gouvernement.
Dans un tel contexte, la Ministre, a pourtant su garder le cap. Elle a poursuivi son travail avec courage alors que les attaques étaient très vives à la fois sur son action mais aussi sur sa personne. Elle a du affronter de nombreuses polémiques fabriquées de toutes pièces et d’une très grande mauvaise foi.

© Philippe Devernay / MENESR.
Contrairement à ce que certains “haters” sur les réseaux sociaux et quelques articles de presse, inconditionnels d’une pensée binaire et facile, ont laissé entendre, je n’étais pas un « proche » de la Ministre ni même un « soutien inconditionnel ». J’ai été très honoré de sa confiance quand on m’a demandé de poursuivre et finaliser l’action du Conseil National de l’Innovation et de la réussite éducative. Mais j’ai aussi sur mon blog et dans les médias, porté un regard critique (et constructif) sur certaines limites des réformes et de son action.
Mais je voudrais plutôt, à l’issue de ce mandat, tirer un bilan positif de la politique menée depuis 2012. Najat Vallaud Belkacem n’a pas été seulement un symbole de la méritocratie et une grande "communicante", elle a aussi été une femme politique subtile qui a vite compris les enjeux du changement dans l’École et a fait preuve de détermination et de convictions dans la mise en œuvre d’une politique au service de la réussite de tous.

On ne peut maintenant qu'espérer que cette politique ne soit pas remise en cause par les alternances et qu'on puisse avoir une durabilité des changements. L'École a besoin de la continuité de cette dynamique. 

Philippe Watrelot


dimanche, mai 07, 2017

Pour l’École, maintenant, on fait quoi ?



La France a choisi la République plutôt que le danger autoritaire, l’ouverture plutôt que le repli sur soi, la tolérance plutôt que la haine, le dialogue plutôt que l’invective. On doit s’en réjouir et souhaiter à Emmanuel Macron et à la société française de parvenir à enrayer les facteurs économiques et sociaux qui conduisent à l’exclusion, le creusement des inégalités et la fracture sociale et qui alimentent le vote extrémiste.
Le nouveau président a semblé prendre la mesure de cet enjeu dans son discours de ce dimanche soir. Mais les chantiers sont immenses.
De cette dynamique nouvelle, on peut placer de l’espoir dans la volonté de dépasser les clivages et les postures et de construire de nouveaux projets communs. Même si on sait bien que les choix à faire nous renvoient à des valeurs et des arbitrages qui doivent être clairs et sans ambigüité.

 Dans le domaine de l’éducation,  les défis sont importants.
Mais il importe tout d’abord à la nouvelle équipe de ne pas oublier ce qui a commencé à être déjà entrepris pour reconstruire une école plus juste et plus efficace. Il faut poursuivre ce travail et l’amplifier parce que la défaillance de l’École à contribuer autant qu’elle le pourrait à répondre à la promesse républicaine et à être réellement démocratique est un des ferments de la défiance à l’égard des institutions et de la montée de l’extrême droite et des intégrismes.
La continuité de l’action est absolument nécessaire dans l’Education nationale. Le temps de l’Éducation n’est pas celui du politique. Il ne s’agit pas de déconstruire ce qui a été fait précédemment mais de s’appuyer dessus pour le poursuivre et l’améliorer.
Rien de pire que la succession des “réformes”. Les enseignants ont besoin de permanence pour continuer à évoluer. Car paradoxalement, pour permettre le changement, il faut s’appuyer sur ce qui se fait déjà. Contrairement à une image trop souvent répandue, le système éducatif n’est pas une institution immobile. L’École publique et ses enseignants sont capables d’expérimentation et d’innovation.  Si on leur donne les moyens et le pouvoir d’agir.

La lutte contre les inégalités doit être au cœur de cette transformation. On ne peut se satisfaire d’une École qui ne fonctionne que pour la moitié de ses élèves.
Au pessimisme de la raison, il faut opposer l’optimisme de l’action. Agir “ici et maintenant” en se saisissant des leviers qui existent, en s’autorisant à innover et à bousculer quelques habitudes et pesanteurs administratives. Plutôt que le risque  de se retrouver confronté dans cinq ans (et même avant) à une explosion sociale et à une école publique menacée, elle, d’implosion.

L’École doit faire sa part dans la transformation indispensable de la société française.
Favoriser une pédagogie plus explicite et différenciée, transformer la gouvernance du système éducatif tout en garantissant la conformité à des objectifs nationaux,  agir sur la formation et en particulier continue, favoriser la coopération et les alliances éducatives, donner plus de pouvoir aux équipes enseignantes pour répondre aux défis. Et surtout ne pas se fier aux  solutions simplistes et médiatiques pour penser la complexité d’une action systémique.
Pour cela, il faudra aussi accepter et favoriser le dialogue social avec les acteurs du changement et les enseignants.
J’ai envie de conclure sur cet optimisme de l’action qui devrait s’exprimer à tous les niveaux. Aussi bien au sommet de l’État que dans l’action de chacun au quotidien. Pour ma part, si j’étais fataliste, si je ne pensais pas que mon action peut faire changer (un peu) les choses, je ne serais pas enseignant !

Philippe Watrelot



jeudi, mai 04, 2017

M. Macron, si on parlait d'éducation ?

les six minutes du débat consacrées à l'éducation


Six minutes...
Six petites minutes sur l’éducation dans le débat du mercredi 3 mai. Trois pour chacun des candidats à l’issue de deux heures d’un « débat » éprouvant. Je me disais en le regardant que, comme beaucoup de mes collègues, j’allais devoir ramer ensuite pour expliquer à mes élèves qu’un “vrai” débat, ce n’est pas ça...
Évidemment, ce n’est pas de votre faute. Je suis même admiratif de votre calme face à quelqu’un qui cherchait à vous déstabiliser et à vous faire perdre patience. En tant que prof’ confronté à des classes et des élèves difficiles, je sais apprécier la performance.

Venons en à l’éducation...
Si je m’adresse à vous à l’issue de ce débat, c’est d’abord parce que je n’ai rien à dire à Marine Le Pen. Sur ce sujet, elle a déroulé ce qui est proprement un programme réactionnaire et de remise en question d’avancées démocratiques majeures comme le collège unique que j’ai déjà dénoncé.
No pasaran... 
Mais si je m’adresse à vous c’est surtout parce que les propositions que vous avez déroulées sur l’éducation  dans ce débat et dans toute cette campagne m’ont déçu et me laissent interrogatif voire inquiet. Et 3 minutes, c'est bien court...
Bien sûr, je partage les grands principes énoncés. Il faut lutter contre les inégalités et pour cela « mettre le paquet » sur le primaire. Mais le diable est dans les détails. 


Des maîtres ou des classes en plus ?
Vous avez rappelé mercredi soir, votre mesure phare : limiter à 12 élèves les classes de CE1/CP dans les REP et REP+. Il y a plusieurs questions soulevées par ce dispositif.
Suffit-il de baisser les effectifs pour que la réussite et les apprentissages s’améliorent ? Les études sur ce sujet montrent qu’il faut en effet une baisse sensible de ces effectifs mais qu’il est également nécessaire d’avoir un changement de pédagogie et donc de la formation continue. On peut continuer à avoir la même pédagogie avec des élèves en moins... L’enjeu de la formation des enseignants est essentiel. La réponse ne peut pas être uniquement quantitative et ce chiffre “magique” de 12 élèves n’est pas la panacée.
L’autre question est très pratique : c’est celle des locaux. Où mettre ces élèves ? Si, dans certains endroits, des classes sont effectivement vacantes, dans d’autres il y a pénurie. Il faudrait donc construire ou plutôt aider les communes à construire.
Pourquoi n’avoir pas annoncé plutôt “un enseignant pour douze élèves” ? Cette formulation aurait permis de privilégier la piste de la co-intervention qui est plus prometteuse mais aussi plus réaliste. Le fait d’avoir deux enseignants permet non seulement de mieux différencier et d’apporter des réponses aux difficultés propres à chacun mais oblige aussi ces mêmes enseignants à échanger et à co-élaborer leurs séquences de travail. Alors que ce métier est souvent trop solitaire et peu propice au changement, ce dispositif est un moyen de faire évoluer la conception du métier et de créer les conditions d’un développement professionnel (je vous conseille la lecture d’un rapport où ce sujet est abordé...! )
La co-intervention est à la base du dispositif « Plus de maîtres que de classes » (PDMQDC). 
Or on apprend, au détour de certaines interviews que la mesure que vous proposez se ferait en dépouillant ce dispositif qui n’a que trois ans d’existence. Comme le rappelle une note récente de l’institut Alain Savary, une fois de plus, le politique mettra-t-il fin à une « innovation » avant même qu’on puisse comprendre ce qu’elle génère ?

Les ÉPI sont fauchés ?
C’est d’ailleurs la même logique qui est à l’œuvre dans l’autre annonce que vous avez rappelée mercredi soir. Vous avez en effet évoqué la « réintroduction » des classes bilangues et du latin. On a pu lire aussi que vous prévoyez comme forme d’autonomie des établissements la possibilité de ne plus appliquer les EPI si le conseil  d’administration de l’établissement le décide.
Je vois bien, et je la déplore, la stratégie de concession sur des sujets qui ont pu braquer une partie des enseignants et des parents en collège.
Mais, on peut surtout voir le risque d’une reconstruction de classes de niveaux dans les collèges et donc un sérieux  coup de canif à la question de l’hétérogénéité scolaire (à distinguer de la mixité sociale) qui est essentielle pour la lutte contre les inégalités. On ne trouve d’ailleurs pas de réelle réflexion sur la question centrale de la mixité sociale et scolaire dans ce que vous avez publié. On ne vous a pas entendu davantage sur le rôle que pourrait jouer l'enseignement privé dans la mixité sociale.


Donner du temps au temps…
On retrouve, tout comme pour les PDMQDC, un défaut propre à toute question éducative où on défait ce qui est mis en place avant de laisser le temps à une réforme de s’installer. Quand comprendra t-on que l’éducation nationale a besoin de continuité et de temps pour laisser s’installer les changements plutôt que de remplacer un dispositif par un autre dispositif ?
C’est cette succession d’annonces qui épuise les enseignants et les conduit à une forme de cynisme désabusé.
Et surtout on laisse croire aux plus conservateurs que toute réforme est impossible et aux plus investis que leurs efforts sont vains...


Quelle autonomie ? 
Quel management ? Comment gouverner l’éducation nationale ? On lit peu de choses sur ce sujet dans votre projet. Hormis l’affirmation qu’il faut donner plus d’autonomie aux établissements. Mais un grand flou subsiste.
J’ai participé à un débat sur l’éducation organisé par un groupe local de En Marche et j’ai pu constater que les avis étaient partagés sur cette question au sein de vos soutiens. Certains semblent considérer que le pilotage et l’initiative passent forcément par un leader, un « manager » qui tient les rênes et évolue dans une logique d’émulation voire de compétition . D’autres voient plutôt l’autonomie comme étant collective et surtout celle des équipes enseignantes et éducatives dotées d’un pouvoir d’agir et d’auto-évaluation. C'est sur cette position que je me situe. 
Vous devrez clarifier vos positions. Car ces questions sont centrales et conditionnent non seulement la vie des enseignants et la reconnaissance de leur expertise et initiative mais aussi l’efficacité du système et sa capacité à se transformer. L’autonomie ne doit pas être vue sous un angle technocratique mais dans une logique pédagogique  et au service de valeurs partagées et définies dans un cadre national. 

Projet
Si vous avez affirmé aussi dans vos discours que vous vouliez “refonder” l’école (tiens c’est curieux j’ai déjà entendu cela... ) on a l’impression que vous tenez pour négligeable ce qui a été fait durant ce quinquennat qui s’achève. C'est dommage.
Et, pour autant, on n’a pas eu le sentiment que l’éducation est un sujet qui vous intéresse vraiment. On a plus l’impression d’un catalogue de mesures un peu disparates qu’un « projet » fédérateur.
Or, le chantier est immense, on a besoin d’un souffle et d’une réelle énergie pour continuer à construire une école plus juste, qui lutte vraiment contre les inégalités et la fracture sociale. Une école publique qui soit aussi plus efficace, à la fois plus agile et mieux pilotée et au service de la réussite de tous. 

Ph. Watrelot


« Les alternances politiques empêchent la gouvernance de l’Education nationale d’être constante, cohérente dans le temps. […]. Nous avons un vrai problème de gouvernance : la continuité n’est pas assurée, or elle est absolument nécessaire dans l’Education nationale.»

Antoine Prost Historien, Propos recueillis par Véronique Soulé — Libération le 25 septembre 2013


 
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