samedi, juin 16, 2018

Un an après, qui êtes vous M. Blanquer ?




Je republie un mois après sa première parution sur AOC et avec leur autorisation, cet article qui propose un bilan et un portrait de Jean-Michel Banquer. 

C'est aussi l'occasion pour moi de vous inviter à vous abonner à ce nouveau média en ligne de qualité animé par Sylvain Bourmeau. Je le remercie encore d'avoir accueilli un de mes textes et de m'autoriser à le republier ici
Bonne lecture
PhW


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Le 17 mai 2017, le 1ergouvernement d’Édouard Philippe était nommé. Et Jean-Michel Blanquer était désigné Ministre de l’Éducation Nationale. Au moment de la passation de pouvoir avec Najat Vallaud-Belkacem, il  déclarait :  « Il n'y aura pas une énième loi ou une énième réforme. Il y aura tout simplement la volonté de s'attacher aux problèmes concrets » en donnant « la liberté aux acteurs et du pouvoir à nos professeurs, chefs d'établissements et à l'ensemble des acteurs de l'Education nationale ». Il indiquait souhaiter privilégier « une démarche pragmatique», conserver « ce qui fonctionne » et « passer à autre chose» quand des dispositifs « ne vont pas». Il ajoutait enfin : « Il n'y aura pas beaucoup de règles allant de haut en bas dans ce ministère»
Il est tentant de faire de l’ironie en confrontant ces déclarations à la réalité de la pratique du pouvoir et de renvoyer le ministre à ses contradictions comme on le fait si souvent sur les réseaux sociaux. On pourrait aussi faire la liste des mesures prises depuis un an.
Nous essaierons plutôt de dresser, un an après, un portrait du 33èmeministre de l’Éducation de la Vème République à partir de son action. Il en ressort celui d’un technocrate scientiste et partisan, d’un communicant omniprésent et populiste et d’un macroniste consciencieux... et ambitieux ?


Un technocrate scientiste
Au moment de sa nomination, on a rangé Jean-Michel Blanquer comme d’autres ministres dans la catégorie des « représentants de la société civile ». En fait, le ministre de l’Éducation Nationale est surtout un parfait représentant de la technostructure. Il a été directeur adjoint du cabinet de Gilles de Robien puis deux fois recteur et ensuite Dgesco sous Luc Chatel (2009-2012). Ce n’est donc pas un inconnu lorsqu’il arrive au Ministère dont il connait tous les rouages. 
Il se présente comme non encarté mais il faut rappeler que son nom circulait comme possible ministre, si François Fillon (ou Alain Juppé) avait été élu. Son livre L’Ecole de demain (Odile Jacob 2016), ressemblait à une lettre de motivation ou en tout cas à un programme ministériel assumé. 
On peut d’ailleurs penser que c’est cela qui a entrainé sa nomination. Il semble que la question de l’éducation intéresse peu Emmanuel Macron (l’absence de conseiller à l’Élysée en est une preuve). La partie consacrée à ce sujet dans le programme du candidat était un catalogue disparate mélangeant des niveaux de mesures très différents : de la modernisation du Bac à l’interdiction des téléphones. On peut voir alors la nomination de M. Blanquer comme une sorte d’achat d’un programme « clés en mains ». Un programme qu’il va appliquer après avoir, dans cette première année, non sans une certaine improvisation et sous la contrainte budgétaire, coché les cases des rares promesses ministérielles.
On l’a vu successivement avec la réforme de la réforme du collège où on a « rétabli » les classes bilangues (même si elles n’avaient pas disparues), le latin-grec et on a assoupli le dispositif des EPI. Et ensuite avec un décret sur les rythmes scolaires qui va aboutir au retour à la semaine de quatre jours à terme dans pratiquement toutes les collectivités locales. C’est aussi le cas des CP à 12 ou du dispositif « devoirs faits » qui faisaient partie des promesses, tout comme la réforme du bac. Il n’est pas inutile de rappeler qu’à l’époque de son programme de campagne Emmanuel Macron prévoyait aussi « 4000 à 5000 créations de postes» en plus d’une réorientation des postes déjà créés vers le primaire. Depuis, la loi de finances 2018 a été votée sans création de postes nouveaux.
C’est la succession des décisions d’annulations de la politique précédente qui lui a d’ailleurs valu le surnom de « Ministre Ctrl-Z ». Mais on lui a surtout reproché de le faire sans véritable bilan de ce qui avait été mené précédemment. Ainsi le dispositif « Plus de maîtres que de classes » a été déconstruit au profit des « CP dédoublés » en REP+. Contrairement à la culture de l’évaluation qu’il voulait promouvoir... 
La question de la gouvernance s’est aussi posée avec la publication récente d’un livret très détaillé sur les méthodes de lecture qui a été perçue par les enseignants comme une injonction et une infantilisation.
Ces contradictions, entre un discours fondé sur la confiance et l’autonomie confronté à une pratique verticale du pouvoir, dressent le portrait d’un technocrate à la tête d’une structure bureaucratique obsédée par la conformité des procédures. Au lieu d'indiquer le cap et les finalités, ce qui est en effet du ressort du politique, on fabrique des règlements et on enjoint de se conformer à des modalités qui ont été décidées « en haut lieu » et de manière très verticale. Et un technocrate sait ce qui est bon pour vous...
Car les décisions sont prises au nom de la « science » ou en tout cas d’une certaine idée de celle-ci (avec le poids important des neurosciences). Le danger est celui d’une forme de « scientisme » où la science ne serait plus contestable et l’objet de controverses. Or, la pédagogie n’est pas une science mais un savoir pratique.
Et derrière l’alibi de la science, se profile une question plus globale qui est celle du management et de la gouvernance au sein de l’éducation nationale qui reste très verticale (« top down » diraient certains). Cela renvoie aussi à la conception même de l’enseignement. Il ne faudrait pas qu’il devienne un métier d’exécution où un « bureau des méthodes » composé de « sachants », dicterait, dans une logique taylorienne de travail prescrit, les « bonnes pratiques ». La phrase d’un syndicaliste à propos d’Emmanuel Macron s’applique aussi à Jean-Michel Blanquer : « Je pense, donc… tu suis !» 
D’autant plus que le caractère non partisan, dont se réclame aussi M. Blanquer, peut être également questionné. On pourrait remarquer que la plupart des membres de son équipe, tout comme lui, ont été membres de cabinets de droite. Mais en ces temps macronistes de brouillage des cartes, ce n’est pas suffisant.
On notera surtout que les positions du Ministre se situent dans une perspective très centrée sur le « mérite » et qui semble ignorer, voire nier, les enjeux sociaux des inégalités au profit d’une approche essentiellement individuelle.
Et enfin, même s’il fait des déclarations sur l’innovation et la modernité, son discours et ses mesures sont surtout conservatrices. On oublie que « révolution » (titre du livre d’E. Macron) au sens astronomique, c’est revenir au point de départ.... ! 


Un communicant populiste 
Ce discours a été très largement répercuté dans la presse. Si certains reprochaient à Najat Vallaud Belkacem de faire de la com’, avec Jean-Michel Blanquer on est passé à un stade supérieur. Je m’étais risqué à faire le compte des interviews données aux différents médias de sa nomination jusqu’à la fin de l’année 2017. On arrivait à un décompte de plus de soixante-dix entretiens et portraits.
Il y a donc une stratégie délibérée de conquête de l’opinion. Et jusqu’à maintenant cela fonctionne. C'est un des ministres qui a su émerger de l'anonymat du gouvernement. Les sondages d'opinion, même s’il faut les relativiser, montrent qu’il a, auprès du grand public, l'image d'un “expert” qui sait de quoi il parle.
Sa communication ne vise pas de manière directe les enseignants. Ceux qui s'indignent et réagissent sur les réseaux sociaux sont une minorité. On peut d’ailleurs penser que malgré quelques erreurs, ses propos séduisent aussi une bonne partie des enseignants.
Jean Michel Blanquer donne en effet  à entendre ce que l'opinion a envie d'entendre et joue clairement la carte des parents (et des grands parents...) en ravivant de vieilles recettes datant d'une école nostalgique et fantasmée. Il joue sur le “biais de confirmation” avec un discours de restauration (de l'uniforme, de l'autorité, des méthodes de lecture) qui rentre parfaitement en résonance avec la vision nostalgique et de déploration qu'on trouve chez les 67 millions d'experts de l'école que sont les français... 
Le chercheur Xavier Pons a popularisé l’expression de « populisme éducatif » pour « décrire une situation politique d’ensemble, dans laquelle des responsables politiques proposent sur tel ou tel sujet des mesures qui flattent les attentes perçues de la population, sans tenir compte des arguments, des propositions et des connaissances disponibles. Y compris lorsque ces connaissances, issues notamment de chercheurs, sont le résultat de l’action publique elle-même. Ce populisme est “éducatif” non seulement parce qu’il intervient dans le champ de l’éducation mais aussi parce qu’il véhicule une vision simplifiée du processus d’éducation et contribue, sur des bases contestables, à forger l’opinion sur les enjeux de politique éducative.» On peut étendre la réflexion de ce chercheur à la situation présente et considérer que la stratégie du Ministre relève bien de ce populisme éducatif. 
Car il s’agit bien d’une stratégie. L’omniprésence médiatique du ministre est avant tout un moyen de contrôler la mise à l’agenda et le calendrier. Et le flot ininterrompu des déclarations, dont certaines utilisent la vieille ficelle de l’annonce de dispositifs déjà existants, est surtout destiné à annihiler la capacité de réaction et de critiques. A peine une annonce faite, qu’une autre arrive... C’est donc aussi un moyen de détourner le regard de sujets plus importants. C’est enfin un atout pour construire un rapport de forces favorable en prévision de futures situations conflictuelles avec les enseignants....


Un macroniste consciencieux...
Cette technique d’ « une carte postale par jour » (expression de Nicolas Sarkozy) n’est pas propre à Jean-Michel Blanquer même s’il l’a poussée à un haut niveau. C’est une caractéristique du gouvernement Philippe et du président Macron qui jouent sur un rythme élevé de réformes et d’annonces. D’une certaine manière, on peut dire que M. Blanquer est un macroniste consciencieux. 
Non seulement, il s’applique à se conformer aux promesses électorales, au risque d’une impréparation dans leur mise en œuvre, et d’en oublier certaines pour cause de rigueur budgétaire, mais il reprend les mêmes postures que son président.
A l’occasion du bilan de la première année d’exercice du pouvoir d’Emmanuel Macron, plusieurs commentateurs ont en effet mis en évidence une stratégie qui consiste à fabriquer du clivage et ne pas tenir compte des corps intermédiaires. Cette posture s'accommode donc très bien du radicalisme comme d'un repoussoir (et inversement). Les vrais ennemis du macronisme sont les réformistes.
On retrouve ce même travers chez JM Blanquer. Son utilisation du terme péjoratif de « pédagogistes » pour fabriquer des épouvantails et désigner ceux qui sont pourtant les plus favorables au changement de l’école, relève de cette posture. Tout comme la difficulté à construire une réelle négociation qui ne soit pas une simple « concertation » voire un passage en force. Ou encore la reprise en main, ou la mise à l’écart, d’instances indépendantes comme le Conseil Supérieur des Programmes ou le Conseil National de l’Évaluation du Système Scolaire.  On pourrait finalement résumer cela par un vrai-faux slogan : « Pas de disruption, pas de discussion... ! »


Un an et après ?
Jean Michel Blanquer dans ses multiples interviews a souvent répété qu’il n’avait pas d’autres ambitions que de réussir dans son ministère et que seule la cause de l’École lui importait. La durée moyenne d’un ministre de l’éducation durant la Ve République est de deux ans et demi. Saura t-il aller au delà ? Cela dépend de deux choses : son ambition personnelle mais aussi des réactions des enseignants et de l’opinion face à la suite des réformes.
Pour l’instant, on est encore dans une sorte de sidération ou une réception neutre (voire enthousiaste) de certaines décisions remettant en cause la politique qui l’a précédé. Mais cette stratégie d’annulation du “Ctrl-Z » porte aussi, en elle même, ses propres limites. Je l’ai déjà écrit, : avec cette valse des dispositifs et cet effet de yo-yo, on justifie l’attentisme et la méfiance de ceux qui refusaient de s’engager. Et on laisse penser aux plus investis que leurs efforts étaient vains. Finalement, on aboutit à l’idée que l’École est irréformable et que la force d’inertie l’emporte sur la nécessité de changement.
Mais la sidération peut très bien ne pas durer. Si la réforme du bac et du lycée ne semble pas, pour l’instant, faire l’objet d’une protestation nette, en revanche l’orientation dans le supérieur est porteuse de plus de troubles et d’inquiétudes dans l’opinion et notamment les jeunes et leurs parents. ParcourSup et la loi ORE, à l’épreuve du temps, peuvent montrer leurs limites et remettre en question la promesse républicaine de mobilité sociale. On peut penser aussi que ce n’est pas forcément sur le seul aspect éducatif que les tensions peuvent naître mais plus largement dans la remise en question du service public, le gel du point d’indice et la baisse du pouvoir d’achat des fonctionnaires dont l’éducation nationale n’est qu’un des aspects. 


Jean-Michel Blanquer affirmait croire, dans ses premières déclarations, en la capacité d’expérimentation du système éducatif et dans un management « horizontal », mais ce pur représentant de la technostructure commence par décider de manière verticale de modifications sans se donner le temps de l’évaluation et de la concertation. Certes, il n’y aura pas forcément de « loi Blanquer » (sauf peut-être sur l’interdiction des téléphones), parce qu’au final, le système éducatif se transforme par décrets et arrêtés. Mais on peut douter du « pragmatisme » dont il se réclamait tant la stratégie et le dogmatisme ont pris le pas sur ce qui n’était, au mieux, que des intentions voire un artifice....
Philippe Watrelot, le 16/05/2018




lundi, juin 04, 2018

Quand la cour des comptes s'intéresse à la formation des enseignants


La Cour des Comptes vient d’adresser un “référé” aux deux ministres en charge de la formation des enseignants. Elle fait six propositions sur une réforme des ESPÉ et de la formation, auxquelles répondent déjà Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal dans une lettre adressée au président de la Cour. 
Je me livre ci dessous à une lecture et une analyse à chaud de ces deux documents. Cela demandera bien sûr à être affiné et précisé. En tout cas c'est un dossier important qui mérite qu'on s'y intéresse. Bien plus qu'à l'uniforme à l'école... 
PhW
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La cour des comptes (CC) dans son référé paru lundi 4 juin 2018 fait un double constat et fait ensuite six propositions auxquelles répondent les deux ministres en charge du dossier

- Premier constat : il faut « renforcer le pilotage de l’État face aux universités et améliorer la connaissance des coûts»
Posture assez classique de la CC qui estime que la formation coûte trop cher et qu’il y a du gaspillage du fait d’une insuffisance de pilotage. On peut relever la phrase suivante : « il existe des sites où les effectifs de certains parcours sont inférieurs à dix étudiants. » utilisée pour justifier une rationalisation de la carte des formations et un pilotage plus volontariste. On suggère aussi de redonner plus de pouvoir à l’État au détriment des universités dans le pilotage de la formation

- Deuxième constat : il faut « mieux recruter, former et accompagner les jeunes enseignants»
La CC constate une crise de l’attractivité du métier d’enseignant et des difficultés pour les premières années. Pour y remédier, il faut dit-elle « organiser un accompagnement renforcé lors de l’entrée dans le métier ». Mais surtout, on propose de changer les modalités de recrutement avec des épreuves d’admissibilité en fin de licence et des épreuves d’admission au cours de l’année de M1. La CC conseille également d’aller vers plus de polyvalence et de la bivalence avec un système de majeure et de mineure pour les professeurs des écoles.

« À l’issue de son enquête, la Cour formule les recommandations suivantes :

• Concernant le pilotage de la formation initiale des enseignants :

* Recommandation n°1 : identifier dans les contrats des sites universitaires concernés la mission de formation des enseignants ; prévoir en annexe des contrats, un document d’orientation pour l’offre de formation MEEF au sein du site ; préciser dans le dialogue de gestion annuel les moyens au bénéfice de l’ÉSPÉ ;

* Recommandation n°2 : rationaliser l’offre de formation en affirmant le rôle d’impulsion de la région académique pour promouvoir les coopérations inter-ÉSPÉ et mutualiser des formations au niveau inter-académique ;

* Recommandation n°3 : mettre en place un dispositif d’évaluation de l’évolution des pratiques enseignantes et de l’entrée dans le métier à la suite de la création des ÉSPÉ

• Concernant les parcours de formation :

* Recommandation n°4 : formaliser et systématiser les procédures académiques de suivi des stagiaires et de repérage des difficultés ; organiser pour chaque stagiaire en difficulté un plan de formation et de suivi individualisé et, préalablement à la titularisation, formaliser l’engagement de l’intéressé à suivre ce plan ; débuter les formations complémentaires dès l’année de stage ;

* Recommandation n°5 : développer la bivalence et la polyvalence dans les parcours de licence, proposer des licences combinant une majeure et une mineure pouvant relever d’UFR différentes, et offrir aux étudiants de licence des modules de formation de nature à éclairer leur orientation vers les métiers de l’enseignement ;

* Recommandation n°6 : placer les épreuves d’admissibilité en fin de licence ; asseoir davantage les épreuves d’admission, qui seraient placées au cours de l’année de M1, sur des enseignements de professionnalisation. »


Dans leur réponse, les Ministres (Vidal et Blanquer) vont dans le sens des préconisations de la Cour des Comptes.
Ils rappellent qu’ont déjà été mises en place des procédures de contrôle des moyens.
Ils soulignent aussi que la rationalisation et la mutualisation des formations au niveau inter-académique font effectivement partie du programme de travail des ministères.
Ils annoncent aussi mettre en place un dispositif d’évaluation de l’évolution des pratiques enseignantes et de l’entrée dans le métier tout en constatant que l’approche par compétences définie dans le référentiel métier (et le PPCR) est insuffisamment pris en compte dans la formation et en particulier dans les universités. On évoque aussi un « outil d’auto-positionnement » des stagiaires, appelé à se développer. 
On confirme aussi la volonté d’aller vers plus d’interdisciplinarité dans la formation.
Enfin, sur la place des concours, « un consensus se dégage progressivement en faveur d’une épreuve d’admissibilité en fin de licence et d’une épreuve d’admission située en M1 ou en M2»


Analyse sommaire et à chaud...

Recommandation n°1 : Alors qu'on nous parle sans arrêt d'autonomie des universités (or les Espé sont justement partie intégrante des universités), la CC veut un pilotage ministériel plus centralisé, en particulier sur le financement : « préciser dans le dialogue de gestion annuel les moyens au bénéfice de l’ÉSPÉ ». En clair, on veut redonner le pouvoir au(x) ministre(s).

Recommandation n°2 : C’est là que se situent les économies. C’est évidemment en lien avec les rumeurs de fusions d'académies qui se sont précisées avec les déclarations du ministre à propos de Rouen et Caen.
On aurait donc des regroupement par pôle inter-académique afin de « rationaliser l'offre de formation ». Ce qui rend un peu amer le formateur de SES que je suis, c’est que lorsque j’ai été recruté en 2006 à l’IUFM de Paris c’était pour m’occuper de la formation au niveau de l’Ile de France regroupée à Paris. Quand on est passé à la masterisation et aux ESPÉ, j’ai alerté, mais en vain, sur l’erreur de ne pas conserver cette logique inter-académique pour des « petites » disciplines aux effectifs limités. Je n’ai pas été entendu. Maintenant on y revient mais cette rationalisation va faire des dégâts...

Recommandation n°3 : « Evaluation de l'évolution des pratiques enseignantes et entrée dans le métier ». Il ne s’agit pas de voir le mal partout. Il y a en effet une nécessité d’évaluer les effets de la formation sur les pratiques enseignantes. Mais la condition c’est que cette évaluation soit faite avec rigueur et qu’on évite le mélange des genres et le danger du « formatage » comme le laisse entendre la recommandation suivante.

Recommandation n°4 : il s’agit en effet de « formaliser et systématiser les procédures académiques de suivi des stagiaires et de repérage des difficultés ; organiser pour chaque stagiaire en difficulté un plan de formation et de suivi individualisé et, préalablement à la titularisation, formaliser l’engagement de l’intéressé à suivre ce plan ; débuter les formations complémentaires dès l’année de stage ».
Ce que je n’apprécie pas dans l’évolution de la formation que j’ai vécue c’est qu’aujourd’hui le formateur se transforme de plus en plus en évaluateur. Je trouve que cette évolution est néfaste à la relation de confiance avec les stagiaires.
Si on renforce cela, l'Espé serait tout le temps dans le suivi (flicage ?) des enseignants. Si en plus les inspecteurs/trices s’en mêlent on risque d’avoir une formation encore plus infantilisante. Quand on voit les annonces récentes sur les méthodes de lecture (livret orange) on peut là aussi craindre que cette logique d’évaluation renforcée se transforme en contrôle de conformité.

Recommandation n°5 : « développer la bivalence et la polyvalence dans les parcours de licence ». Cette logique se situe dans le prolongement d’autres évolutions récentes. La réforme du lycée par exemple multiplie les enseignements qui peuvent être assumés par des enseignants de différentes disciplines. Quand l’interdisciplinarité est au service de projet, on ne peut qu’être d’accord. Quand il s’agit d’une polyvalence contrainte et surtout destinée à faire des économies avec plus de flexibilité, on peut être plus inquiet.

Recommandation n°6 : C’est celle qui concerne la place du concours : « placer les épreuves d’admissibilité en fin de licence ; asseoir davantage les épreuves d’admission, qui seraient placées au cours de l’année de M1, sur des enseignements de professionnalisation ».
J’ai milité dès 2012 pour que le concours soit en fin de licence, je l’ai redit dans une note Terra Nova. Je pense aussi qu’il faut que l’admission se fasse sur des épreuves réellement professionnelles. Je suis donc plutôt favorable à cette évolution d’autant plus que le concours tel qu’il est placé en fin de M1 reposait sur un bachotage peu formateur
Mais il y a un risque, qui est celui de profiter de ce décalage pour placer les « stagiaires » dans un entre-deux qui pourrait reposer sur de la précarité et une remise en cause de l’année de formation en alternance (et du salaire qui va avec...).
Autre question : que faire de ceux qui seront admissibles et pas admis après avoir passé un an dans cette situation intermédiaire ? 

On peut dire que le rapport de la Cour des Comptes sert les intérêts de Jean-Michel Blanquer. Il va dans le sens d’une gouvernance modifiée et qui redonne la main au ministère et aux rectorats au détriment d’une certaine indépendance. On voit aussi se profiler des économies avec les regroupements académiques. 
Il y a aussi des zones d’ombres dans ces recommandations. 
Rien n’est dit explicitement sur les personnels des ESPÉ. J-M Blanquer a dit à plusieurs reprises lors d’interviews ou de déclarations plus restreintes qu’il fallait changer des situations acquises et aller vers plus de formateurs « de terrain ». En tant que formateur en temps partagé (depuis 11 ans...) je devrais me réjouir. Mais je ne peux m’empêcher de craindre que cela soit surtout l’occasion de revenir à un « compagnonnage » confié aux tuteurs dans les établissements et que la relative autonomie des formateurs ne soit contestée par un contrôle plus ferme et directif de l’État Employeur avec les rectorats et l’inspection. Et tout cela dans une logique d’économie...

Philippe Watrelot
Formateur en temps partagé à l’ESPÉ de Paris et "professionnel de la défiance" (©) ... !


Mes autres billets sur la formation
Des ESPÉ...rances ? (avril 2013)


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dimanche, juin 03, 2018

Uniforme à l'École : faux "retour" et cache-misère

Sur cette photo (oui, c'est moi..) , je porte un magnifique sweat-shirt produit par la MDL (maison des lycéens) de mon établissement. Sa vente a eu beaucoup de succès. Il existe en plusieurs couleurs... 
Chaque année, je suis frappé lors de la photo de classe par la volonté de beaucoup d'élèves de se trouver un signe de rassemblement. Une année, ils s'étaient même fabriqué des écussons du lycée ! 
Tout cela pour dire que le sentiment d'appartenance ne doit pas être pris avec des sarcasmes. Je pense qu'on a insuffisamment travaillé en France sur cette dimension du climat scolaire. 
Dans ma carrière, j'ai travaillé deux ans au lycée français de New York (LFNY). C'était, certes, un lycée "français" mais qui empruntait beaucoup de caractéristiques des "High schools" US privées. Il y avait évidemment un "yearbook" et une "prom" à la fin de l'année. J'ai beaucoup appris sur le climat scolaire et les rituels à cette occasion.

Nous étions aussi soumis à un "dresscode" (pour les profs aussi)... Ce que j'ai constaté, en revanche c'est que, contrairement à l'objectif souvent avancé, cela n'a jamais empêché les différences sociales d'apparaitre. Elles se font plus subtilement mais elles sont très visibles quand même, croyez moi ! 

Dans le débat actuel sur l'uniforme et son "retour", je trouve qu'on ne se pose pas les bonnes questions et qu'on ne fait que complaire à toute une frange de la population qui se réfère à une école fantasmée et qui n'a, de fait, jamais existé.
On devrait d'ailleurs mettre à l'amende tous les journalistes et les hommes politiques qui utilisent l'expression de "retour". Je suis sûr qu'on pourrait financer quelques sorties scolaires !

Plutôt que de se focaliser sur d'illusoires effets sur l'autorité ou les inégalités (qu'on cache plus qu'on ne les combat), on devrait s'interroger sur les moyens d'améliorer le climat scolaire et le sentiment d'appartenance et d'intégration dans le respect des différences et de l'individualité et la libre adhésion. 
Et surtout il faudrait se donner les moyens de lutter vraiment contre les inégalités plutôt que d'essayer vainement de les masquer avec un uniforme "cache misère"...
PhW

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jeudi, avril 26, 2018

Education et coups de com' : Le retour du «retour»…




Dans plusieurs articles de presse et sur les réseaux sociaux; on commente les recommandations de JM Blanquer en parlant du « retour de la dictée », du « retour du B-A-BA »,  du «retour aux fondamentaux» ou du «retour du bon sens». Je voudrais faire quelques remarques sur les pièges de communication contenus dans ces expressions.

Même si les journalistes sont aussi susceptibles que les enseignants (c’est dire ! ), je me permets de leur dire qu’il ne faudrait pas se laisser abuser par ce genre d’astuce de communication. Pour qu’il y ait retour, il faudrait qu’il y ait eu abandon. 
Or, c’est faux ! Les enseignants font des dictées, du calcul mental et sont soucieux de l’efficacité des apprentissages de leurs élèves. 
Laisser entendre que ce ne serait pas le cas ne résiste pas à un examen des pratiques (cf conférence de consensus récente sur la lecture). Il faudrait aller faire un tour dans les classes au lieu de se laisser abuser par la communication ministérielle et ses vieilles ficelles. Et se rappeler que le procédé a souvent été utilisé. La dernière annonce de la dictée quotidienne c’était en 2015 ! 

L’invocation des “fondamentaux” comme une sorte de mantra par les ministres est un bel exemple de ces idées qui apparaissent de bon sens mais qui ne résistent pas aux chiffres et au concret de la vraie vie de l’éducation…C’est du populisme éducatif destiné à plaire à l’opinion !
On ferait mieux de déconstruire ces préjugés et ces idées toutes faites pour qu'il puisse y avoir un vrai débat documenté et rigoureux.

Autre problème de communication : se focaliser sur la “liberté pédagogique”. Cette notion est piégée. Elle a de nombreux implicites comme l’idée que les enseignants pourraient faire ce qu’ils veulent dans une sorte d’exercice “libéral” du métier. La liberté pédagogique est souvent un faux nez du conservatisme. 
En plus l’implicite de la “liberté pédagogique” serait qu'on aurait une sorte de "privilège" qui dispenserait des règles s'appliquant à tous les fonctionnaires. Parlons plutôt d'autonomie des équipes avec une démarche collective s'appuyant sur notre expertise et notre connaissance du terrain. 

Par ailleurs je trouve normal que le politique nous fixe des objectifs et nous dise qu'il faut aller de A à B. Mais ici, on ne nous dit pas le but, mais on nous enjoint à utiliser tel itinéraire, quelles chaussures mettre et comment nous habiller pour faire la randonnée ! 

En résumé : Méfions nous des effets de com’. Remettons les annonces en contexte et confrontons les à la réalité des pratiques. Et faisons confiance au terrain plutôt que d’entretenir le doute sur le professionnalisme des enseignants. 

Pour le traduire en langage « nouveau monde » : un peu moins de « top-down » (so XXe siècle), un peu plus de « bottom-up » et de l’ « empowerment » ! voilà de quoi vraiment disrupter et penser « en dehors de la boîte » !!!

Philippe Watrelot


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JM Blanquer : « je pense, donc... tu suis ! »



Le ministre de l’Éducation publie, ce jeudi au Bulletin Officiel, quatre circulaires et signe un guide très précis (130 pages) à destination des professeurs des écoles sur l'enseignement de la lecture. Il va même jusqu'à indiquer le format des cahiers à utiliser ! 
Il s'en explique dans une interview au Parisien où il déclare notamment (c'est le titre de l'article) : « la liberté pédagogique n'a jamais été l'anarchisme ».
Avant une réflexion plus globale sur le bilan d'un an de ministère Blanquer, voici quelques remarques à chaud...

Finalement, il y a pire que les experts, il y a les "sachants" : ceux qui savent mieux que tout le monde et qui vous disent comment faire... 
Jean-Michel Blanquer en est un magnifique exemple. Il pense que parce qu'il a lu quelques ouvrages et s'est fait deux ou trois convictions qu'il en sait plus que l'intelligence collective des enseignants. Il y a aussi, de fait, une méconnaissance de ce qui se passe réellement dans les classes. 

C'est un technocrate. Et un technocrate dans une société bureaucratique est obsédé par la conformité des procédures. Au lieu d'indiquer le cap et les finalités, ce qui est en effet du ressort du politique, il fabrique des règlements et enjoint de se conformer à des modalités qu'il a décidé seul.  
Il y a là dedans une sorte de “fantasme Jules Ferry” auquel il n'est pas le seul à succomber rue de Grenelle : penser que par une sorte de discours performatif, ce que l'on dit ou écrit va retomber impeccablement jusqu'à la moindre salle de classe. 

« L'École de la Confiance » ce n'est pas pour tout le monde... En tout cas pas pour les enseignants !
Car cela témoigne avant tout d'un manque de confiance à l'égard des professeurs qui sont rabaissés au rang d'exécutants (alors qu'ils ont un statut de cadre).
On est dans l'injonction au lieu d'être dans le dialogue et la négocation. Comme le disait un syndicaliste pour résumer la posture d' E.Macron dans d'autres dossiers « Je pense donc... tu suis ! » Cette formule s'applique parfaitement à notre ministre. 

On notera enfin que cette stratégie du ministre relève de la démagogie et du “populisme éducatif”. On joue clairement la carte des parents (et des grands parents...) en ravivant de vieilles recettes datant d'une école nostalgique et fantasmée. 
Et on fabrique du clivage en ressortant les vieilles lunes de la méthode globale au lieu de s'appuyer sur du consensus et les pratiques réelles des enseignants qui se sentent niés dans leur identité professionnelle et y voient une méconnaissance de leur métier.

Philippe Watrelot

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mardi, avril 10, 2018

Les SES : indispensables et indissociables


J’irai manifester mercredi 11 avril après-midi avec mes collègues professeurs de Sciences Economiques et Sociales pour défendre la discipline que j’enseigne depuis 36 ans. 
Certes, certains des slogans prévus me gênent par leurs excès et leurs approximations. On n’est pas obligé de tout faire pour ressembler à sa propre caricature... !
Mais je ne vais pas pour autant me défausser et je vais faire fi de quelques réticences. 
Car la situation mérite la mobilisation. 

On pourra bien sûr dire que les profs de SES sont encore une fois paranoïaques ou que ces « gauchistes » n’ont que ce qu’ils méritent ou bien que leur enseignement n’est plus adapté au monde moderne... J’ai essayé dans un billet de blog récent (« les 5 malédictions des SES») de démonter quelques unes de ces idées toutes faites. Oui, l’enseignement des SES a été déjà l’objet de nombreuses remises en cause et ce n’est pas de la paranoïa. Non, les professeurs de SES ainsi que ce qu’ils enseignent ne correspondent pas à cette étiquette facile de « gauchisme » que certains veulent leur coller. Et oui, leur enseignement est toujours d’actualité !  

J’ai suffisamment été moi-même l’objet de procès d’intention pour être vigilant à ne pas reproduire ce travers à l’égard des autres. Il ne s’agit pas de se fonder sur des craintes mais sur des faits. 
Mais il ne faut pas non plus être naïf et évacuer toute dimension stratégique et prospective. 

La réforme du bac et celle du lycée qui en découle supprime les séries. En soi, cela n’est pas forcément source d’inquiétudes. Mais le diable est dans les détails...

La première alerte vient du nouvel enseignement « Histoire-Géographie, Géopolitique et Science politique ». Dès l’annonce de la réforme, « on » s’est empressé de dire que la partie Science politique était destinée aux professeurs de SES (qui enseignent cela depuis toujours). La création de ce type d’enseignement pluridisciplinaire a trois objectifs : d’abord améliorer le profilage des élèves pour des études futures, ensuite habituer les enseignants des lycées à la co-intervention. Mais on peut y voir aussi un outil de souplesse dans la gestion des ressources humaines pour les proviseurs. On pourrait proposer cet enseignement à un professeur pour compléter son service (comme c’est actuellement le cas avec les TPE et l’EMC). C’est ce que semble confirmer le détail de l’organisation du lycée rendu public récemment. Cet enseignement de Sciences politiques pourrait être attribué en fonction des disponibilités du lycée. Ce seraient les chefs d'établissement qui arrêteraient la répartition de service. Fini le fléchage promis...


Comme on l’a dit, la réforme du bac et du lycée est destinée à améliorer la liaison avec l’enseignement supérieur et est indissociable de ParcourSup. De fait, cela signifie que la dimension de culture générale du lycée diminue et qu’on demande aux élèves de faire des choix plus précoces. Même si on peut en profiter pour rappeler  que dans d’autres pays on fait le choix inverse de retarder l’orientation, ce n’est pas ici notre sujet. Ce qui nous intéresse c’est de voir le sort de notre discipline dans ce nouveau contexte. 
Les SES, matière pluridisciplinaire reposant sur le croisement des disciplines ont été créées il y a 51ans dans une logique de culture générale et de formation du citoyen à l’époque où à peine 30% d’une génération arrivait au bac. Cette discipline et la série B et ES ont d’ailleurs contribué à la massification. Elle permettait l’orientation vers de nombreux débouchés : économie, droit, sciences humaines, sciences po, etc.
Avec 80% d’une classe d’âge au niveau du bac, la réforme actuelle inverse la logique. Elle met l’accent sur le lien avec le post-bac. Le lycée devient avant tout une préparation au supérieur. Quelle place pour un enseignement pluridisciplinaire dans cette perspective ? Pourquoi faire de la sociologie si on veut faire de l’économie plus tard ? On peut craindre que la nouvelle situation prive les SES d’un vivier d’élèves. Vous voulez faire Sciences Po ? Choisissez donc  « Histoire-Géographie, Géopolitique et Science politique » ! Vous voulez faire du droit ? Choisissez alors « Droit et grands enjeux du monde contemporain » ! Le risque est donc d’asphyxier le recrutement en SES. On ne peut exclure que cette dimension stratégique soit prévue, la baisse de 25% du recrutement des postes  au CAPES (c'est un fait) le laisse penser... 


La troisième source d’inquiétudes repose elle aussi sur des faits. C’est la composition de la commission chargée d’élaborer les programmes et surtout la manière dont celle ci a été nommée qui est tout à fait emblématique du mode actuel de gouvernance. Pour expliquer cela, je suis obligé de revenir un peu en arrière et de parler aussi un peu de moi...
On se souvient qu’en juin 2016, une énième polémique est née sur l’allègement du programme de Seconde. Un programme infaisable dans le temps imparti qui a amené la ministre de l’époque, avec l’accord des syndicats, à réduire le nombre de chapitres obligatoires. Certains membres du Conseil national éducation économie (CNEE) emmenés par Michel Pébereau ont surjoué l’indignation en s’étonnant que ce soit le chapitre sur le marché qui ne soit plus obligatoire et ont démissionné de ce conseil. 
Michel Pébereau, c’est un peu le Rastapopoulos des SES, son « méchant » récurrent qu’on retrouve au fil des épisodes... Il était déjà à la manœuvre dans la modification précédente des programmes et le rapport Guesnerie qui a précédé. Certains occupent leur retraite en collectionnant des timbres ou en cultivant leur jardin, lui, il veut la peau des SES... 
Et pour cela, il a maintenant un outil à sa disposition, c’est l’Académie des Sciences Morales et Politiques (ASMP) dont il est le président. Cette vénérable institution avait d’ailleurs commandé un travail d’analyse des manuels de SES dès le mois de février 2016... 
Face à cette guégerre, la Ministre de l’époque, Najat Vallaud Belkacem a demandé à une commission conjointe CNEE/Conseil Supérieur des programmes (CSP) de se réunir pour examiner les programmes de SES et faire des propositions d’amélioration. Cette commission mixte, à cause des manœuvres d’obstruction évoquées plus haut, n’a pu se réunir qu’à partir de janvier 2017. J’ai fait partie de cette commission invité par le CSP de l’époque (lire ce billet). 
Au rythme d’une réunion voire deux par semaine avec une quarantaine d’heure d’auditions (inspections, universitaires, associations, professeurs, étudiants et même l’ASMP et un prix Nobel...), cette commission mixte présidée par Pierre Ferracci (CNEE) a produit un rapport avec des recommandations qui se voulaient une voie médiane. Elle rejetait les positions extrêmes de l’ASMP exprimées dans un colloque et des préconisations publiées en parallèle. 
Il n’y a jamais eu de remise officielle de ce rapport au nouveau ministre. On peut toujours le lire sur le site du CSP mais pour combien de temps encore ? Car, on peut interpréter la nomination du groupe d’experts chargé des programmes comme un désaveu de ce travail antérieur.
A titre personnel, j’avais envoyé un courrier à Souad Ayada, la présidente actuelle du CSP, pour lui signaler que j’étais disponible pour faire le lien avec la nouvelle commission espérant naïvement que tout ce travail d’auditions n’ait pas été fait en vain. J’ai reçu une fin de non-recevoir et une réponse très sèche. Je suis persona non-grata.... Mais évidemment ce n’est pas ma petite personne qui est en jeu, (je suis habitué à ce que les rapports auxquels je contribue finissent au fond des tiroirs...). Il n’y a aucun autre membre du groupe auquel j’ai participé. Mais surtout, la commission actuelle intègre deux membres de l’ASMP. Si Michel Pébereau n’y figure pas, on peut se dire qu’il est là aussi à la manœuvre... 
Ce n’est évidemment qu’un signe mais c’est une alerte. Tout comme le fait que la désignation des membres ait été verrouillée et se soit faite sans en avertir les autres membres du CSP. Curieuse conception de la gouvernance... On a beau ne pas vouloir faire de procès d’intention et faire confiance a priori au travail de ces experts, il y a de quoi s’inquiéter à bon droit et en tout cas être vigilant... 


Quels programmes sortiront de ces travaux très courts et réalisés sous la pression ? Ira t-on vers une séparation encore plus grande des disciplines de référence au détriment des croisements disciplinaires? Va t-on externaliser les sciences politiques ? On sait aussi que, dans une logique gestionnaire, la tentation de fusionner les enseignements de SES et d’économie-gestion est toujours présente. Ira t-on jusque là ? 
On peut aussi se demander ce qu’il restera de l’originalité et de l’identité de cette discipline scolaire à l’heure de l’alignement sur les disciplines universitaires et du poids des lobbys. Je l’ai déjà écrit, les SES partagent avec l’Histoire-Géographie, d’être des disciplines dont les programmes s’écrivent sous la pression et sont des enjeux politiques.
On pourrait se dire que les actions des professeurs de SES ne sont que des mouvements corporatistes de défense des postes. Mais je pense pour ma part qu’il s’agit d'intérêt des élèves, de démocratie et de bonne gouvernance. 
Les sciences sociales sont indispensables pour comprendre le monde contemporain et c’est leur combinaison qui en permet d’en appréhender la complexité. 
Les SES sont indissociables et indispensables. 

PhW
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dimanche, avril 01, 2018

« Conversations à l’ombre du platane »


Aux lecteurs de ce blog...

Vous avez sans doute remarqué que celui-ci n’était plus alimenté depuis plusieurs mois. Je vous dois des explications.
En fait, j’étais très occupé. Et je suis heureux de vous annoncer officiellement aujourd’hui la raison de cette absence avec la sortie de ce nouveau livre : « Conversations à l’ombre du platane ». Il s’agit d’un livre d’entretiens avec Jean-Michel Blanquer. 

La première rencontre a eu lieu le jeudi 19 octobre à 9h30. Quelques jours plus tôt j’avais reçu un coup de téléphone de son secrétariat : « le ministre souhaite vous rencontrer ». J’étais un peu inquiet. Allait-il manifester de la rancune pour une expression que j’ai contribuée à diffuser « Control-Z » ? Il n’en fut rien. Cet homme n’est pas rancunier. 
Il a manifesté de grandes qualités d’écoute durant cet entretien. Il avait simplement envie de m’entendre et pas de me convaincre.

C’est ce premier rendez vous qui nous a donné envie de poursuivre la conversation au cours de nombreux entretiens dont certains ont eu lieu dans les jardins du ministère à l’ombre du platane qu’il chérit tant.
J’ai voulu donner l’occasion de s’exprimer à un homme secret qui se livre peu. Il s’agissait non seulement de compenser sa faible exposition médiatique mais de montrer les doutes et les interrogations qui le traversent.

Dans ce livre, on pourra lire en particulier sa conviction que ce sont les enseignants sur le terrain qui sont capables d’inventer les réponses pour résoudre la crise de l’École et non pas des solutions venues d’en haut. C’est un plaidoyer pour le « bottom-up » bien loin d’une logique « top-down » et technocratique.
On y évoque aussi la question de l'innovation à l'École en revenant sur les propositions du CNIRÉ  qu'il a lues avec beaucoup d'attention. 
Cette conversation est enfin la preuve qu’il sait se déprendre des étiquettes collées aux uns et aux autres. C’est un hymne à la tolérance.

Merci à ce nouvel éditeur de nous donner l’occasion de sortir ce livre à cette période charnière de l’année. J’espère que ce livre trouvera un large public tout comme les réformes et l’action du ministre !


Post Scriptum
- l'an dernier à la même date, en 2017, j'écrivais ceci
- en 2016, c'était ce texte...
- et en 2015, je faisais cette annonce...

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lundi, février 19, 2018

Réforme du bac et du lycée : une occasion manquée


Il y a encore beaucoup d’incertitudes sur la réforme du bac et du lycée. On ne sait pas encore comment seront les épreuves : est-ce qu’elles seront semblables à ce qui existait jusque là ou va t-on aussi les faire évoluer ? On ne sait pas non plus s’il y aura des heures dédoublées, même si dans le contexte on peut être pessimiste sur ce point... Comment sera préparé le grand oral ? Que feront les élèves en spécialités après les épreuves terminales de Printemps ? Et bien sûr on ne sait pas comment vont s’organiser l’offre et la demande pour les futures spécialités : seront-elles toutes proposées partout ? ; quels seront les choix des futurs lycéens ?
On sait bien que la précédente réforme de 2009 (Chatel-Descoings) n’a pas réussi, alors que c’était son objectif, à remettre en question la hiérarchie des séries. La série S restait celle avec laquelle on pouvait « tout faire ».  Cette nouvelle réforme le permettra t-elle ? 
Sur tous ces points, nous n’avons pas de boule de cristal... 

Mais on a quand même quelques certitudes. Jusque là, le lycée était dans une tension entre une logique de culture générale et le lien avec le supérieur. Avec cette réforme, c’est clairement cette dernière logique qui l’emporte. On va vers plus de personnalisation. (Reste à savoir si celle-ci profitera à tous…) Les spécialités sont là pour déterminer des futures orientations post-bac plus diversifiées que par les séries. 

Cela se voit notamment avec l'apparition de nouveaux enseignements qui sont clairement profilés pour des orientations post-bac. Ainsi "Histoire-Géo, géopolitique & sciences politiques" semble très clairement destinée à ceux qui voudraient faire sciences po. De même "Droit et grands enjeux du monde contemporain" jusque là réservé aux L est maintenant ouvert à tous et comme son titre l'indique est destiné à orienter vers le droit. 
Pardonnez moi de m’appuyer sur ce que je connais le mieux, c’est-à-dire ma discipline, ce que cela signifie c’est que là où avant la série ES servait à faire à la fois du Droit, sciences politiques, économie-gestion etc. il y aura maintenant des profilages qui vont réduire le vivier pour les sciences économiques et sociales, même si on nous assure que l’enseignement de sciences politiques serait assuré par les profs de SES. Cette évolution porte en elle effectivement un changement dans la nature même de la discipline qui voit son caractère pluri-disciplinaire remis en question.
En outre cela conduit à une nouvelle polyvalence des enseignants ainsi qu’à une plus grande souplesse dans la gestion des spécialités pluridisciplinaires qui deviennent aussi des «variables d’ajustement » pour les établissements. 

Il se pose surtout un problème d’orientation.
De fait, on va demander à des adolescents de 15 ans à l’issue de la seconde de choisir des « profils » qui seront déterminants pour leur orientation post bac alors que les séries laissaient plus de marge et retardaient le moment du choix. Rappelons que dans d’autres pays, on a fait le choix inverse avec des premières années universitaires très généralistes et laissant ouvertes de nombreuses possibilités. 
Dès lors, les question qui se posent pour le futur lycée français sont cruciales : a t-on le droit à l’erreur ? Est-ce qu’on a le droit de ne pas savoir ce qu’on veut faire ? Comment aider au choix et à l’orientation ? Comment faire pour que ces choix ne soient pas discriminants socialement ? 


Cette réforme est donc aussi celle d’une occasion manquée. Aujourd’hui la scolarité réelle des élèves va au-delà de la scolarité obligatoire, et par conséquent la constitution de la culture commune s’étend sur une période plus longue. La comparaison avec d’autres systèmes éducatifs nous montre qu’il y a deux manières  de répondre à cette situation : amener les élèves à déterminer précocement le secteur d’étude dans lequel ils s’engageront (ça a été le choix allemand et ils en sont revenus) et les spécialiser en conséquence dès le lycée ; ou alors considérer le lycée comme un lieu de formation générale ouvrant vers de nombreuses possibilités d’études et retarder le moment du choix. 

L’occasion (manquée…) était de vraiment réfléchir à ce que devrait être une culture générale (ou une culture commune) du XXIe siècle. Ainsi, excusez moi d’insister, on aurait pu se demander si la connaissance du fonctionnement de l’économie et de la société, si des éléments de droit, n’étaient pas tout aussi indispensables que la philosophie ou la culture scientifique. Mais mener une telle réflexion demandait du temps. Il fallait réfléchir à la manière dont les disciplines scolaires, qui transmettent des savoirs et proposent des méthodes spécifiques, contribuent à cette culture commune. Cela aurait dû être un préalable à toute réforme du lycée. Cette étape a été sautée…
Au lieu de cela, on a voulu répondre à l’urgence  politique. Il s’agissait de cocher la case « engagement tenu » d’une des rares promesses de campagne d’E. Macron concernant l’éducation. Et de rendre cela visible avant la fin du quinquennat (tiens, le bac 2021, c’est dans cinq ans...) 

L’occasion d’une réflexion de fond a été manquée. On peut craindre aussi que la nécessité de convaincre les acteurs de l’éducation (plutôt que la seule opinion publique) et de les former, ne soit, elle aussi oubliée. Décidemment, le temps de l’éducation n’est pas celui du politique !




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