lundi, juillet 15, 2019

Bac 2019 : perdant-perdant




Dans « La fureur de vivre » (Nicholas Ray, 1955), il y a une scène (surnommée « la course des dégonflés ») où deux voitures font la course et foncent à toute allure vers un précipice. Aucune ne veut céder. Jusqu’à ce qu’une des deux aille dans le décor... Dans le Bac 2019, après une obstination assez semblable de part et d’autre, c’est tout le monde qui va dans le décor ! 
Tout le monde est perdant : les profs et dans une moindre mesure le ministre. C’est ce que nous allons essayer de montrer mais avant cela refaisons le film de l'accident... 


Comment en est-on arrivé là ? 
L’histoire de la réforme du bac et du lycée commence à la fin de l’année 2017. Jean-Michel Blanquer missionne Pierre Mathiot et lui demande un rapport et des propositions pour réformer le baccalauréat. Il s’agit de se conformer à une des promesses du candidat Macron qui parlait de « remuscler » cet examen national. Le rapport est remis le 24 janvier 2018 et le Ministre, qui n’en retient qu’une partie, présente son projet le 14 février 2018.
À ce moment, les réactions ne sont pas très nombreuses. Cela s’explique surtout par le fait que le Ministre pratique depuis sa nomination une stratégie d’occupation des médias et d’annonces à répétition. Pas le temps de réagir à une décision ou une déclaration qu’une autre arrive déjà ! Et puis, on se dit que les négociations syndicales permettront de faire évoluer le projet. Mais si le ministre convoque les syndicats c’est plus pour les informer de ses décisions que pour discuter. Et les débats sur ParcourSup occupent alors toute l’actualité. 
C’est avec le début de l’année scolaire 2018-2019 que la contestation de cette réforme s’amplifie. Car on commence à en voir les premières conséquences dans les horaires et les postes des enseignants dans un contexte marqué par des économies budgétaires et des réductions de postes dans le secondaire. Et puis, surtout, on se rend compte de l’impréparation et de l’improvisation de cette réforme au fur et à mesure que l’année avance et que les élèves de Seconde doivent choisir leurs options. Les programmes d’enseignement s’élaborent, eux aussi, dans la précipitation et sans tenir compte des avis des associations disciplinaires. Le bac nouvelle formule, loin d’être « remusclé » devient une nouvelle usine à gaz. 
Plusieurs actions sont menées : démissions de professeurs principaux, nuits des lycées, grèves « classiques »,... Mais sans beaucoup d’échos aussi bien dans la presse que dans l’opinion. Et sans aucune réponse de la part du Ministre qui continue à dérouler son programme et fait preuve de surdité tout en continuant à flatter l’opinion et la hiérarchie intermédiaire de l’éducation nationale chargée de faire appliquer ses décisions. 
Cette défiance à l’égard des enseignants se trouve renforcée avec les discussions de « la loi pour une école de la confiance » où se trouve notamment un article 1 qui introduit le doute sur la volonté de contrôler l’expression publique des enseignants. 
Parallèlement à ce non-débat sur la réforme du lycée, plusieurs évènements vont accentuer la rupture : #pasdevague puis la mobilisation des « stylos rouges » pour le pouvoir d’achat. Ces deux phénomènes viennent se greffer sur un terrain qui est celui d’un sentiment de déclassement et d’absence de reconnaissance pour les enseignants.


Tabou
Ce sont tous ces éléments qui se conjuguent et se cristallisent avec la « crise du bac ». La menace d’une grève des surveillances puis ensuite de l’examen lui même s’élabore d’abord en dehors des syndicats les plus représentatifs. Mais ceux ci vont suivre le mouvement, poussés par des enseignants très remontés. Un tabou va être brisé. On s’attaque à un symbole et à un des derniers rites de passage. On a même parlé de « sacrilège »
Cet épisode inédit est d’abord la résultante de deux ans de surdité et d’arrogance technocratique. Le Ministre, comme nous l’avons souvent écrit, a misé sur l’opinion publique et les médias qu’il a patiemment « travaillé » pour pouvoir se passer de l’assentiment des enseignants et des corps intermédiaires dont il se méfie et qu’il voit comme un obstacle au changement qu’il veut incarner. 
Sa fermeté a conduit à cette « course des dégonflés » et a abouti à cette action désespérée de certains enseignants contraints de réagir dans une sorte de surenchère néfaste. Les consignes données par le ministère pour que, malgré la rétention des copies et des notes, les résultats puissent être proclamés à l’heure dite, ont jeté le trouble chez les enseignants non-grèvistes et les parents. Ce tripatouillage passe mal et ravive le débat sur l’égalité et sur le contrôle continu. Mais l’opinion publique reste malgré tout, pour l’instant, plutôt favorable au ministre. On ne peut pas dire que les enseignants soient pour l’instant, gagnants. 


Des enseignants divisés 
L’image des enseignants (du second degré) est durablement écornée. 
Il va falloir que certains sortent de la petite bulle des réseaux et de l’entre-soi pour se rendre compte que cette forme d’action (rétention des notes du bac) est mal comprise et même condamnée par les Français. Et il ne suffira pas d’accuser les médias et la manipulation de l’opinion.  
Celle-ci, il est vrai, a été longuement travaillée depuis deux ans par Jean-Michel Blanquer qui a élevé la communication sur son action à un niveau jamais atteint jusque là. On ne compte plus les interviews et autres articles mais aussi et surtout les mesures qui sont autant de signaux pour flatter une opinion conservatrice. Il a capitalisé là dessus. C’est une donnée qu’il faut prendre en compte plutôt que d’être dans le déni. 
« Il a livré en pâture à l'opinion la profession. » Cette formule se retrouve dans le communiqué des organisations syndicales. Il y a un enjeu majeur de communication dans les mois à venir pour conquérir l’opinion publique (et enseignante). Mais les professeurs les plus mobilisés contre la réforme du bac et du lycée auraient gagné à éviter l’emphase et l’hyperbole en criant à la « fin » du système éducatif, la remise en cause de l’école démocratique et de l'égalité et en mythifiant un lycée actuel qui n’est pourtant pas un modèle d’égalité. Tout ce qui est excessif, au final, nuit à la cause que l’on veut défendre et renforce, à tort ou à raison, une image de radicalité hostile au changement. 
Pourtant, il y a bien des raisons de combattre cette réforme en dénonçant ses contradictions, sa précipitation et en se demandant si elle constitue vraiment une amélioration  par rapport à une situation actuelle pourtant critiquable. Il y a aussi tout un débat à avoir sur les modalités des différentes formes d’évaluation. 
Cet excès dans l’expression a pu contribuer à écarter des enseignants plus modérés de la grève du bac. Mais c’est surtout la forme du conflit qui a pu empêcher l’unité. On peut être contre la réforme du lycée et du baccalauréat et s’opposer à certaines modalités d’action comme celles qui ont conduit à cette crise sans précédent. On peut en vouloir au ministre qui a joué un jeu trouble visant à polariser et cliver. On peut aussi rejeter les discours les plus radicaux de ceux qui, lancés dans une sorte de surenchère, qualifient de « traitres » ou de naïfs ceux qui ne sont pas rentrés dans ce jeu biaisé...
De toutes façons, l’unanimisme très précaire  du « tous contre Blanquer » ne résistera pas à une clarification sur les modes d’action et une réflexion sur les projets et alternatives à la politique actuelle. 


La méforme Blanquer
Jean-Michel Blanquer a reçu le soutien du Président et du Premier Ministre. Emmanuel Macron a même utilisé le 7 juillet l’expression qui a fait polémique de « prise d’otages » pour parler de cette crise détournant ainsi les flèches destinées à son ministre. Édouard Philippe le 9 juillet a estimé que les correcteurs grévistes ont « installé du désordre et de l’angoisse » et ne sont « pas à la hauteur de leur mission exceptionnelle ». On pourrait donc conclure que tout va bien pour le ministre qui sort renforcé de cette épisode.
Certains éditorialistes vont dans ce sens et louent la fermeté du ministre. Mais on pourrait aussi, à l’inverse, voir cet épisode comme une forme de faiblesse et de dysfonctionnement de sa méthode. Non seulement, « il ne tient pas ses troupes » mais en plus il paie le prix de l’absence de négociation. 
Il est d’ailleurs intéressant de noter que le Ministre a modifié son agenda pour y intégrer des discussions bilatérales avec les syndicats non prévues initialement. Blanquer, longtemps présenté comme le bon élève du gouvernement en est resté à la première formule du macronisme et n’a pas tenu compte de la nécessité d’écouter les partenaires sociaux. Il en paye le prix aujourd’hui. Même s’il affirme que sa « porte a toujours été ouverte », cela relève plus de l’auto-persuasion que de la réalité. Il suffit d’interroger n’importe quel syndicaliste enseignant (y compris les plus modérés) pour en prendre la mesure.
Il y a d’ailleurs une dimension personnelle dans cette posture. Les enseignants commencent à découvrir un personnage empli de certitudes et peu à l’écoute. L’auto-persuasion est renforcée par le phénomène de cour des cabinets ministériels endogènes et la visite d’établissements Potemkine. La multiplication des vade-mecum et des instructions diverses témoigne aussi d’un manque de confiance à l’égard des enseignants, vus d’abord comme des exécutants rétifs au changement. L’omniprésence dans les médias, enfin, est mal vue et commence à lasser. Comme le résumait un commentaire sur les réseaux sociaux : « la porte pouvait être ouverte mais le ministre était dans les médias et pas dans son bureau ! »
Des enseignants très modérés et opposés à la grève du bac ont aussi très mal vécu le tripatouillage autour des notes et se sont senti piégés par ces consignes. Bien qu’ils aient été pendant longtemps l’objet de son attention, on peut parler d’un divorce également avec une bonne partie des personnels de direction qui peuvent légitimement en vouloir au ministre de les avoir conduit à des actions « illégales »



Peut-on mener une réforme sans l’adhésion, ou du moins la neutralité, de ceux qui sont chargés de la mettre en œuvre ? La « victoire » du Ministre est un trompe-l’œil et peut s’avérer un lourd handicap pour la suite. On ne peut avancer durablement à marche forcée et sans négocier. 
Il y aura de toutes façons un avant et un après cet épisode inédit de confrontation. A chacun d’en tirer les conséquences. 


Philippe Watrelot
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jeudi, juillet 04, 2019

« Incalculable »





dans un centre d'examen
quelque part en région parisienne…
J’étais de jury de bac ce jeudi matin (04/07) et le mot que j’ai entendu le plus aujourd’hui c’est « incalculable ». C’est ce terme qui apparait sur l’écran quand il manque une ou plusieurs notes à un candidat et qu’on ne peut pas statuer... 
Avant de démarrer, les membres du jury avaient voté une motion refusant de participer au remplacement des notes absentes par les moyennes de l’année en laissant cette responsabilité au président de jury (un universitaire). Mais quand bien même, nous n’aurions pas pu, puisque le logiciel ne permettait pas de le faire. Une limite technique que n’avait sûrement pas prévue M. Blanquer !
Nous avons délibéré sur un petit nombre de candidats qui avaient toutes leurs notes. Pout les autres, en fait, d’après ce qui nous a été dit, le président tout seul peut soit remplacer les notes pas encore communiquées par une moyenne de l’année soit délibérer si les notes parviennent dans la journée.
Résultat: à 10h30 nous avions "fini" ce simulacre de délibération et on rendait nos copies.
D’une certaine manière, nous avons refilé le mistigri (pour les plus jeunes, c’est le vrai nom du « pouilleux massacreur ») à ceux qui vont faire le travail : le président et le secrétariat du bac du centre d’examen. 
Ce que je raconte est ce que j’ai vécu et ne prétend pas être représentatif. Dans d’autres jurys, tout s’est bien passé : les notes étaient toutes rentrées dans le logiciel, tous les enseignants étaient présents et les délibérations ont pu se tenir. Ailleurs, il y a pu y avoir au contraire des situations plus extrêmes avec des refus de siéger ou d’autres modalités.  


« Incalculable », c’est aussi la dose de stress éprouvée au cours de cette journée par les enseignants présents (mais aussi par les personnels de direction et de secrétariat) . Certains professeurs avaient fait la grève des surveillances, d’autres pas ;  certains étaient pour la réforme, d’autres pas... Mais l’unanimité qui se dégageait c’était la détestation de la situation dans laquelle on nous avait mis et de celui qui en est en grande partie responsable : le ministre lui même. 
J’ai eu l’impression qu’au lieu de calmer le jeu, ses déclarations de la veille avaient plutôt contribué à agacer des enseignants qui, quelles que soient leurs convictions sur la réforme, n’apprécient pas les bricolages et les dilemmes dans lesquels on les place. Ils se sentaient piégés. 
Pour ma part, je critique la réforme du lycée mais je m’étais opposé à la grève des surveillances car j’estimais, à tort ou à raison, que ce n’était pas une modalité appropriée. (Je l'ai dit dans un autre article)  J’avais corrigé mes copies et rentré les notes en temps et en heure. Mais je n’apprécie pas pour autant de devoir endosser un rôle ambigu et de me sentir piégé dans la situation conflictuelle du moment.
Plutôt que de le redire différemment, je me permets de reprendre ici des éléments d’un texte écrit il y a quinze jours et diffusé sur les réseaux sociaux et qui résume très bien mon état d’esprit
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« • M. Blanquer, je vous en veux parce que, par votre attitude, vous contribuez à radicaliser les positions et à raisonner de manière binaire. 

Je vous en veux parce que vous rendez possible des comportements et des modes d’actions qu’autrefois on n’osait pas envisager... 

Je vous en veux pour cette épreuve de force qu’on aurait pu éviter. 

Je vous en veux parce que vous faites comme s’il n’existait pas une voie médiane et rendez inaudible les positions réformistes et ouvertes au dialogue. »
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« Incalculable », c’est aussi le stress des lycéens bien sûr. Nous en étions tous conscients. Clairement, avec cette épreuve de force et les menaces sur le bac mises à exécution, un tabou a été franchi mais pour autant, il est mensonger de dire que les enseignants ne se préoccupent pas de leurs élèves. 
Ceux-ci auront leurs notes mais dans quelles conditions ? Seront-ce les notes de leurs épreuves ou celles de l’année ? Et quid des candidats libres et donc sans livret scolaire ? Et les mentions ? 
Une des fonctions des jurys c’est justement de ne pas décider mécaniquement mais d’adapter et de rajouter éventuellement des points en fonction des avis. Qu’en sera t-il dans ces conditions ? 

Bien sûr, il y a des positions extrêmes chez des enseignants adeptes du « Tout ou Rien » qui réclament l’abrogation d’une réforme déjà lancée. Mais chez beaucoup, le dépit tient  surtout au fait qu’ils ont eu le sentiment qu’il n’y a pas eu de négociations, que leur parole n’est pas entendue, qu'ils ont été mis devant le fait accompli. 
Or, sur le terrain, on voit des choses que la technocratie endogame de la rue de Grenelle, ou le ministre lorsqu’il visite des établissements Potemkine, ne voit pas. Tout le monde parle des problèmes posés par le passage de trois à deux options ou bien encore de la place des mathématiques, des questions se posent aussi sur la lourdeur des programmes alors qu’on apprend que les épreuves terminales des options auront lieu en mars-avril. On découvre aussi l’improvisation et l’impréparation dans l’élaboration des épreuves en fin de première ou encore pour le fameux « grand oral ».
Les enseignants ne sont pas, loin de là, rétifs au changement. Beaucoup réclament simplement qu’on entende leur expertise et leur expérience pour éviter des erreurs et anticiper sur des aménagements inévitables. Ils ont aussi mal vécu au sein des établissements, les négociations qui s’opèrent dans un contexte de pénurie pour les dédoublements et autres constitutions de groupes entre les différentes disciplines.

Mais le Ministre semble avoir, dès le départ, fait le pari d’avancer sans les enseignants et leurs corps intermédiaires (syndicats, associations...) et de jouer l’opinion (et les médias) contre ses personnels. « Ma porte est ouverte » dit-il mais sa volonté de négocier relève plus de l’auto-persuasion que de la réalité des faits. En fait, il ne nous « calcule » pas ! 

Une gouvernance verticale fondée sur une arrogance technocratique est à l’œuvre Peut-on réformer sans susciter l’engagement des principaux acteurs  et tenir compte de leur parole ?
Ce clivage, cette culture du conflit, cette surdité risquent d’avoir des conséquences... incalculables !

Ph. Watrelot le 4 juillet 2019


Un texte partagé plus de 500 fois sur les réseaux sociaux
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mardi, juin 25, 2019

« 𝐈𝐥𝐬 »...
(réflexions sur une bureaucratie nommée "Éducation Nationale")



« Mais est-ce qu'"ils" le savent que tu as été malade et que tu es très fatigué? » C'est cette réflexion de ma mère (86 ans) lorsqu'elle a appris que j'étais convoqué pour le bac, qui m'a donné envie d'écrire ce petit texte. Cette remarque touchante d'une mère, qui continue de dire aussi à son fils de bientôt 60 ans de bien se couvrir quand il fait froid (!),  semble complètement décalée et incongrue dans le monde bureaucratique de l'éducation nationale. Elle me donne l’occasion de réfléchir sur ce mot (“Ils”) et ce qu’il recouvre. 
Non, « Ils » ne le savent pas... 
D'abord, parce que "ils" sont trop nombreux et fonctionnent de manière cloisonnée et hiérarchique. Ensuite, parce que, dans une bureaucratie, l'enjeu n'est pas le bien-être des personnes mais d'avoir des individus (des "Numen") devant chaque tâche, devant chaque classe, devant chaque paquet de copies à corriger. Un fonctionnaire, ça fonctionne...
S'il y a bien un scandale dans l'Éducation Nationale c'est celui de l'absence de gestion de la "ressource humaine". Que ce soit dans la prise en compte des difficultés ou des compétences acquises, il y a une réelle difficulté à individualiser et à tout simplement répondre aux attentes des personnes. C'est ce qui renforce le fait que beaucoup d'enseignants ont le sentiment de ne pas être reconnus pour ce qu'ils sont et ce qu'ils font. 
Alors on se blinde, on développe un certain cynisme. Après 38 ans d'enseignement (encore deux...), comme bien d'autres, je n'attends rien de l'éducation nationale en termes de reconnaissance ou d'attention, je suis comme beaucoup un peu désabusé (si tant est que j'ai été "abusé" un jour...) 
Cette absence de reconnaissance est renforcée par une forme d’infantilisation. Parce que l'École s'occupe d'enfants, elle s'autorise à reproduire avec son personnel des comportements infantilisants et culpabilisants. Au lieu de les considérer comme des partenaires, les enseignants sont souvent traités comme des personnes peu autonomes à qui il faudrait tout expliquer. Il s’exerce aussi une forme de « condescendance pyramidale » (pour reprendre une expression de Lucien Marboeuf) qui traverse tout le système. 
Dans une bureaucratie, on trouve aussi une tendance assez forte dès que les individus ont un pouvoir (même minime) qui est celui de transformer leur périmètre en territoire. Combien de chefs d’établissements, d’inspecteurs ou de chefs de service passent une bonne partie de leur temps à marquer leur territoire et à voir toute initiative qu’ils ne contrôlent pas comme une remise en cause de leur pouvoir ? 
Tout cela est évidemment délétère et néfaste pour l’évolution du système. L’infantilisation conduit à la déresponsabilisation et à une forme d’inertie cynique et désabusée. On ouvre le parapluie pour se couvrir à tout bout de champ. Et l'"aquabonisme" est devenue une justification de l'inaction.
La logique bureaucratique, elle, empêche l’innovation. Combien de projets ou d’établissements expérimentaux sont empêchés ou stoppés par l’application stricte de normes et surtout par la volonté d’un « chef » de marquer son pouvoir ? 
C’est d’ailleurs un des paradoxes majeurs de l’innovation que j’avais pointé lorsque j’avais animé le Conseil de l’innovation. Comment une injonction à l’innovation (qui est une forme de déviance) peut-elle être crédible dans un système bureaucratique caractérisé par la conformité aux normes ? Comment la promotion de l’innovation peut-elle ne pas être vécue comme une culpabilisation quand tout le système repose sur cette logique infantilisante ? 
« Ils »... L’avantage avec cette dénomination c’est qu’elle est anonyme. Elle désigne des rouages plus que des individus. Ceux-ci en tant que personnes ne sont pas forcément à blâmer. Ils font leur travail, la plupart du temps du mieux qu’ils peuvent au sein d’une institution qui leur préexiste. Ils sont le produit de la structure, de la culture propre à l’EN et de la formation qu’ils ont reçue et de l’identité professionnelle qu’ils/elles se sont forgée. 
Il y aurait beaucoup à dire sur la formation des enseignants qui les amène à raisonner d’abord (pour le 2nd degré) par rapport à leur discipline d’enseignement et à voir tout le reste comme secondaire. Il y a tout autant à dire sur la formation des chefs d’établissements et des cadres qui repose sur une acculturation leur enjoignant d’oublier leur condition première d’enseignants. Tout cela contribue à une sorte de « méfiance réciproque » qui peut aller même jusqu’à mimer des rapports de classe (“patrons” contre “prolétaires”, où « ils » devient « eux » ) au lieu d’un partenariat pour les valeurs du service public. 
Avec cette dernière remarque, on comprendra que je ne suis pas en train de plaider pour autant pour une gestion qui mette à bas le paritarisme et laisse la main à des chefs d’établissement « managers » qui décideraient de tout. Bien au contraire ! 
Il s’agit peut-être et surtout de rétablir une confiance bien malmenée à force d’être utilisée comme un slogan creux et vide de sens. 
La confiance va avec la responsabilité et la reconnaissance de l’expérience et l’expertise de chacun. Elle suppose surtout la construction de collectifs et d’équipes qui aient les moyens de travailler autour d’objectifs négociés et de finalités clairement établies. 
Après 38 ans d’enseignement et de militantisme, je suis encore optimiste. Certains diront « naïf » mais je crois que l’optimisme est une condition essentielle pour l’un comme pour l’autre (l’éducation et le militantisme ! ). Je continue à penser que, par l'action collective, « Ils » peut se transformer en « Nous »...
Bon, je retourne à mes copies... 
Ph. Watrelot





PS : je dédicace ce texte à ma collègue Mireille qui vient de partir à la retraite (elle se reconnaitra...) sans la classe exceptionnelle (mais pour tous ses collègues, elle a la "classe", tout court)



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lundi, avril 01, 2019

Les ateliers de la Confiance





Comme j’en ai pris l’habitude, à cette période, je vous informe des évolutions de ma vie professionnelle et de mes nouveaux défis.
Le futur projet est un immense chantier et est très enthousiasmant. Nous allons créer avec d’autres personnes, un nouvel organisme de formation : « les ateliers de la Confiance ».
On le sait, les mouvements pédagogiques sont aujourd’hui devenus de dangereux vecteurs d’idéologies, tout comme le sont les syndicats enseignants. Il est donc important d’offrir une alternative qui permette de mettre en œuvre avec la plus grande efficacité une pédagogie pour accompagner l’école de la Confiance voulue par Jean-Michel Blanquer.  

C’est donc sous le haut patronage du ministre et de son conseil scientifique de l’Éducation Nationale (CSEN) que cette nouvelle instance va se constituer. En s’adressant directement aux enseignants, elle se veut complémentaire de ce qui se fait à l’ l’Institut des hautes études de l’éducation et de la formation (IH2EF) qui depuis la fin 2018 remplace l’école supérieure de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESENESR). On peut aussi considérer cette initiative comme un laboratoire préfigurant l’évolution des services de formation continue dans les rectorats rénovés. 
Avec mon expérience des mouvements pédagogiques et de la formation initiale et continue, et par affection pour notre ministre dont je ne rate aucune des interventions, j’ai accepté de prendre la direction pédagogique de cet organisme de formation. 

Nous commençons à réfléchir à une offre de formation pour accompagner la mise en œuvre de la loi pour une école de la Confiance.
Celle ci devrait s’articuler autour de quatre axes. 
Le premier est celui de l’exemplarité et de la réserve en lien direct avec le 1erarticle de la loi de la Confiance. Il nous a semblé important de renforcer au plus tôt ce pilier de la confiance qu’est l’obéissance.
Le deuxième s’articule autour des Fondamentaux et  « bonnes pratiques ». Même si les enseignants du primaire sont particulièrement concernés, cela s’adresse à tous car le CSEN a des prescriptions pour tous les sujets et tous les niveaux. 
Un troisième axe de formation qu’entre nous, nous appelons « anti-bobards » sera dédié au décryptage de l’information et à la déconstruction de la propagande des syndicats et autres à partir des déclarations et ouvrages de notre ministre. 
Enfin, nous envisageons de consacrer également quelques stages en partenariat avec les ministères de l’intérieur et de la justice au recadrage des éléments les plus récalcitrants à l’égard de la confiance. Nous avons intitulé ce dernier axe : « Reprendre confiance »

Vous trouverez ci dessous une première maquette avec des propositions de contenu de stage qui restent à affiner. Nous comptons sur les nombreux formateurs qui seront libérés par la réforme de la formation initiale pour nous rejoindre dans cette entreprise. Nous leur offrons un nouveau débouché autour d’un slogan qui fédère déjà de nombreux collègues dans leurs classes : « plutôt que de changer l’école pour lutter contre les inégalités, changeons les enseignants pour les accepter ». 
Rejoignez nous ! 


La plaquette de présentation de notre offre de formation (cliquez pour agrandir)




Post Scriptum

- l'an dernier à la même date, il y avait cette annonce
- et en 2017, j'écrivais ceci

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jeudi, mars 14, 2019

Les menaces sont une faiblesse



Récemment, on a vu circuler un courrier émanant du Ministère adressé la semaine dernière aux directeurs académiques et aux recteurs pour recadrer les enseignants de Primaire qui ont refusé de faire passer les évaluations à leurs élèves. Par ailleurs, on relate plusieurs interventions des chefs d’établissements ou de l’inspection pour contrer les actions contre la réforme du lycée (refus de Bac Blanc, note de 20 pour tout le monde). A chaque fois, les mots et les rappels à l’ordre sont très fermes. Édouard Geffray, le DRH de l’Éducation Nationale et auteur de la lettre, n’hésite pas à parler de « faute professionnelle » entrainant des sanctions importantes. 

Ce qu’on peut noter tout d’abord, c’est que cette fébrilité et cette volonté de faire des exemples est souvent le signe que les protestations sont plus importantes que ne semblent le dire les déclarations officielles. Quand il n’y a que quelques actions éparses, nul besoin de déclencher la grosse artillerie !  

droit dans le mur ? 
Au delà de cette considération un peu ironique, comment analyser ce moment particulier ?  
Il y a quelques mois j'écrivais à propos de JM Blanquer que son omniprésence dans les médias était un investissement pour se construire une image en attendant les temps difficiles où cela lui permettrait de passer en force. 
Nous y sommes. 
Il a tout fait pour se construire une image de compétence et de fermeté auprès de l'opinion publique. Et il a fait l'impasse sur l'opinion des enseignants sachant que ses décisions allaient se heurter à un moment ou un autre à leur résistance et non plus seulement à l'inertie et la sidération.
Il a aussi méthodiquement labouré le terrain de la hiérarchie intermédiaire de l'Éducation Nationale en convoquant très régulièrement les inspecteurs et les chefs d'établissements. C'est cet investissement qui lui permet aujourd'hui cette verticalité technocratique qui se transforme en autoritarisme et en mépris des corps intermédiaires dans la conduite des réformes.

Bien sûr, les enseignants sont des fonctionnaires. Bien sûr ils ne peuvent pas faire n'importe quoi. Et face à certains qui pratiquent souvent un "exercice libéral du métier d'enseignant" en s'appuyant sur une liberté pédagogique fantasmée, il est quelquefois utile de rappeler certaines évidences. 
Mais ici, il ne s'agit pas de cela. On parle d'autorité et de gouvernance. 

A mon petit niveau, dans les situations de direction où je me suis trouvé, je l'ai appris quelques fois à mes dépens. Je peux essayer d'imposer une décision et de passer plus ou moins en force. Mais au mieux je me heurterai à l'inertie ou à un acquiescement poli et de façade au pire à une résistance ou un refus. 
Inscrire durablement le changement suppose de la patience et de la force de conviction ainsi que de la concertation pour convaincre les acteurs de ce changement. Ce n'est pas l'option prise par M. Blanquer qui, en joueur d'échec qu'il est, semble préférer la stratégie du "Blitz"...

Mais les personnels ne sont pas des pions. Et quand on procède ainsi, on s'expose à ce type de résistance. Bien sûr, penser qu'il faudrait attendre que tout le monde soit convaincu est illusoire. Le curseur est toujours difficile à placer entre la patience qui peut confiner à l'immobilisme et la volonté d'avancer qui peut dériver en autoritarisme. 
Mais visiblement, M. Blanquer, qui n'est pas connu pour son sens du dialogue est en train de basculer du côté obscur de la force... Et d'oublier un proverbe pourtant essentiel :  "seul on avance plus vite, à plusieurs on avance plus loin..."

samedi, février 16, 2019

La réforme par ruse


Au début, en lisant la loi pour " l'école de la confiance" (qu'on appellera désormais la "Loi Blanquer"), on pouvait se dire que ce n'était qu'une loi anodine et fourre-tout sans colonne vertébrale et qui n'avait qu'un seul objectif : intégrer l'instruction obligatoire à trois ans, promesse présidentielle. 
Le reste de la loi était une sorte de gigantesque cavalier législatif. C'est à dire un ensemble de mesures disparates mises ensemble dans le même texte. Mais c'était sans compter sans la surenchère des députés et surtout la ruse du joueur d'échecs qu'est Blanquer...

le diable est dans les détails...
Car au final, il en ressort quelque chose de beaucoup plus cohérent. Et cette réforme est loin d'être anodine et révèle, un virage à droite, une reprise en main et un autoritarisme sourd au dialogue social. 

Commençons par l'article 1 qui a été maintenu et qui fait craindre par beaucoup un contrôle de la parole enseignante. Le ministre ne cesse de dire qu'il s'agit d'un texte de principe et qu'il ne change rien. Si c'est le cas, pourquoi l'avoir maintenu ? Le Ministre se serait honoré à le retirer pour tranquilliser les enseignants. Et quel usage un autre gouvernement plus autoritaire pourrait-il faire de cet article ? 

Les amendements rajoutés (drapeaux, Marseillaise, cartes au mur...) montrent bien la surenchère et le populisme éducatif auxquels se sont livrés les députés. Les débats et les propositions révèlent aussi une méconnaissance de la réalité des classes avec la réinvention de choses déjà existantes ou des mesures infaisables. Elles traduisent enfin et surtout une méfiance à l'égard des enseignants. 

A la suite d'un amendement rajouté subrepticement, on a voté aussi les "établissements publics des savoirs fondamentaux " c'est-à-dire un regroupement administratif des écoles élémentaires avec des collèges. Tout cela s'est fait sans aucune étude d'impact et au mépris de toute négociation avec les organisations syndicales et professionnelles. Quoi qu'on pense de ce dispositif, la méthode relève d'une curieuse conception de l'"école de la confiance"...

On a aussi décidé le financement obligatoire des maternelles privées par les mairies, voté la création d'établissements internationaux, supprimé le CNESCO, voté une extension des expérimentations qui ouvre la voie à l'annualisation du temps de travail, on va bouleverser la réforme de la formation, et bien d'autres choses encore... 

Je ne suis pas, pour ma part, un conservateur qui considère que le système éducatif est immuable. Mais je m'indigne devant la méthode utilisée. Certes, on me rétorquera que la représentation nationale est souveraine. Mais encore faudrait-il que les décisions prises soient réellement éclairées et ne se fassent pas dans un climat de défiance à l'égard des acteurs de ce système que sont les enseignants. C'est aussi le cas avec la réforme du lycée. 

Avancer à marche forcée en raison d'impératifs électoraux, décider avec pour logique principale la recherche d'économies, négliger les corps intermédiaires et ne pas considérer les enseignants comme des experts et des partenaires parce qu'on pense qu'on est le seul à avoir raison, tout cela ne fait pas une politique efficace à long terme et ne peut conduire qu'à deux effets chez ceux qui travaillent au quotidien dans l'École  : la colère ou pire encore, le cynisme....


Philippe Watrelot
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jeudi, janvier 03, 2019

A propos des stylos rouges



Dessin paru dans Le Canard Enchaîné du 2 janvier 2019
Plusieurs articles reprennent l’information : des enseignants ont décidé de créer un collectif intitulé « Les stylos rouges » sur le modèle des gilets jaunes. On ne va pas ici gloser de manière un peu vaine sur le symbole retenu pour caractériser les enseignants. Apparemment, si on veut se faire entendre, il faut aujourd’hui choisir un objet et une couleur : on a eu les bonnets rouges, on a les gilets jaunes et donc maintenant les stylos... Avant, il y a quelques années on a eu les pigeons, les dindons, et d’autres volatiles...  
Les stylos rouges veulent donc s’organiser sur le modèle des gilets jaunes et cherchent à élaborer une plate-forme de revendications et des modalités d’actions à partir des réseaux sociaux. Et cela semble séduire les médias, ce qui contribue à leur notoriété.
Comme beaucoup, je regarde ce mouvement qui se crée avec des sentiments ambivalents. Avec de l’agacement teinté de réalisme mais aussi un certain optimisme...


Agacement
Il y a de quoi ressentir de l’agacement en effet quand un vieux syndicaliste et militant associatif comme moi constate l’émergence d’un mouvement qui se construit sur une certaine défiance à l’égard des corps intermédiaires.
Comment des personnes, qui souvent se sont tenues à l’écart des mobilisations et des élections professionnelles, peuvent-elles faire la leçon à ceux qui sont souvent engagés depuis longtemps dans l’action revendicative et collective ? On semble d’un seul coup découvrir les vertus de la mobilisation et de l’échange mais en critiquant dans le même temps les institutions qui le permettent...
Ayant participé à de nombreuses assemblées générales, grèves, manifestations, colloques, délégations, siégé dans un certain nombre d’instances, animé des collectifs et même occupé mon établissement, j’ai aussi un peu de difficultés avec le « militantisme de clavier » où le clic est considéré comme un acte revendicatif...
Même si je prends ma place dans les réseaux sociaux en contribuant à l’information et aux débats, je reste très « ancien monde » en ne m’en contentant pas et en continuant à trouver des vertus à ces corps intermédiaires pourtant si critiqués aujourd’hui.
Ils ont en effet plusieurs vertus. Ils permettent d’abord la continuité de l’action et de la réflexion. Ils permettent aussi de ne pas seulement additionner mais agréger des revendications et les hiérarchiser. Enfin, ils sont des lieux réels et pas seulement virtuels où, par les échanges et aussi le conflit, se crée du lien social et même de la convivialité. A l’ère des « particules élémentaires » de nos sociétés individualistes ce sont des institutions précieuses et qu’il faut préserver et revivifier.


Pourquoi ? 
Mais l’agacement n’empêche pas l’analyse et l’interrogation sur les raisons qui poussent à l’émergence de ce type de groupes virtuels.
Dans le cas des enseignants, il y a un paradoxe. Le taux de syndicalisation chez les salariés français est de 11%. Il est de 24% chez les enseignants. Même si le taux de participation aux élections professionnelles est seulement d’un peu plus de 42%, on ne peut pas dire que les enseignants sont les personnels les plus éloignés de l’action syndicale.
Mais les syndicats enseignants souffrent des mêmes maux que les autres : l’éclatement qui conduit à une compétition quelquefois délétère et agressive, la ritualisation de certaines modalités d'actions qui jette des doutes sur leurs efficacités, l’institutionnalisation qui éloigne quelquefois du terrain,...  
Et puis, il y a surtout des attaques fortes sur l’idée même de négociations et de dialogue social. Le Président de la République a construit cette première partie de mandat sur une certaine verticalité et un refus des corps intermédiaires. Il en paye aujourd’hui le prix avec l’émergence de groupes peu structurés et avec lesquels il est encore plus difficile de négocier.

D’une certaine manière, le Ministre de l’Éducation s’est montré très “macronien” en faisant peu de cas des instances représentatives dans la mise en œuvre de ses réformes. Il a bénéficié jusque là d’une relative indulgence de l’opinion enseignante même si son omniprésence médiatique peut agacer. Mais comme je le pointais dans plusieurs articles, si ce n’est pas forcément sur le terrain des réformes éducatives qu’il risque de trouver des obstacles c’est plutôt sur l’énorme sentiment de déclassement et de déconsidération que ressentent les enseignants ainsi que sur la perte de leur pouvoir d’achat que son action peut se heurter. 
Comme tous les fonctionnaires, ils subissent depuis de nombreuses années le gel du point d’indice et aujourd’hui celui du PPCR. Ils voient aussi, en se comparant avec d’autres, que leurs salaires en fonction du diplôme est très faible et qu’ils sont aussi mal payés par rapport à leurs collègues européens. C’est tout cela qui a un impact important non seulement sur le recrutement mais qui rend tout simplement rétif à toute idée de changement dans l’éducation.
La goutte d’eau qui a fait déborder le vase c’est peut-être l’annonce d’une prime exceptionnelle pour les salariés du privé pour répondre aux revendications exprimées par les gilets jaunes. Alors que les fonctionnaires seront, pour l'essentiel, exclus de ces  mesures.  


Optimisme
Ce qui rend optimiste un vieux militant comme moi c’est de constater que lorsque la situation l’exige, on voit apparaitre de nouvelles mobilisations et de nouveaux acteurs.
Et les revendications appuient là où il faut : sur le salaire et les conditions de travail. Car c’est sur ces aspects concrets que se fracassent les beaux discours sur l’école de la confiance.
Bien sûr, on peut être prudent voire méfiant sur d’autres revendications. Comme cela s’est déjà vu, il y a des tentatives de récupération qui sont à l’œuvre. On sait aussi, on l’a vu récemment, que ce type de mobilisation est peu propice au changement et pousse plutôt au conservatisme.
On ne me verra pas, pour ma part, soutenir des mots d’ordre voyant les élèves ou les parents d’élèves comme des ennemis ou bien encore prônant un individualisme et une liberté pédagogique conservatrice. Et encore moins toute posture favorisant l’élitisme et le maintien des inégalités.
Mais, à double titre, en tant qu’enseignant et militant, je suis optimiste. Et je fais le pari que la mobilisation peut se développer avec ces nouveaux canaux et ces nouveaux acteurs sans que cela rende obsolète l’action syndicale et associative et même conduire à des convergences. On peut assister à une prise de conscience collective accélérée qui parvienne à dépasser le corporatisme et l’individualisme pour faire aboutir des revendications simples et essentielles. Et si ça marche, tant mieux !


Face à ce type de mouvement, il faut donc dépasser l’agacement légitime et regarder cela avec bienveillance. Il nous faut, pour reprendre une formule de Romain Rolland popularisée par Antonio Gramsci : « conjuguer le pessimisme de la raison et l’optimisme de l’action»



Philippe Watrelot
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