lundi, avril 18, 2022

Enseignants, soyons des castors combatifs !

 L’éducation n’a pas été au cœur de la campagne du 1er tour même si chaque candidat avait des propositions sur ce sujet. Elle n’est pas non plus un des enjeux du second tour. Quoique… 

Car le vote (ou pas…) des enseignants n’est pas à négliger. Or, c’est ce que semble faire Emmanuel Macron qui multiplie les provocations à leur égard. Il rend ainsi plus compliqué encore l’idée même d’un « front républicain » et conduit à des choix difficiles pour tous. 

 

Un débat de 1er tour sans ambitions

Les questions d’éducation ont été très peu présentes dans la campagne. Les propositions n’étaient pas à la hauteur des enjeux et des défis. Le populisme éducatif et la démagogie étaient au rendez vous à droite, avec les inévitables « fondamentaux », « restauration » l’«autorité » et la remise en cause du collège unique. On trouve aussi la défense du mythe de la méritocratie. A gauche, la question de la revalorisation des enseignants a été mise en avant. Hormis quelques propositions (Jadot, Hidalgo,...), on trouvait peu de choses sur la pédagogie et les contenus mais plutôt une préservation de l’existant avec plus de « moyens ». 

J’ai souvent insisté sur la nécessité de « panser » l’École avant de la « repenser ». Mais il serait illusoire de penser que la revalorisation inconditionnelle et indispensable pour laquelle je milite, suffirait pour que l’École aille mieux et soit plus efficace. Elle doit aussi évoluer mais cela est devenu très difficile.

 

Le boulet Blanquer 

Il faut dire que l’École est aujourd’hui traumatisée. Nous avons été tellement maltraités par l’autoritarisme de Blanquer et son mépris technocratique que l’idée même de réforme ou de changement est insupportable à entendre par beaucoup. 

Même si aujourd’hui quelques articles commencent à se pencher sur ce point,  on peut dire que la presse et l’opinion n’ont pas vraiment pris la mesure des dégâts causés par ces cinq ans de mandat dans les écoles. Il est trop facile de réduire les enseignants à une caricature de râleurs permanents et rétifs au changement. Ceux-ci ont, au contraire, maintenu le service public malgré des réformes imposées et mal préparées tout en subissant un « prof bashing » ainsi qu’une dégradation de leurs conditions de travail, de leur pouvoir d’achat et de leur statut social. Tout cela aboutit à un niveau de détestation (du ministre et du président) rarement atteint et à une grande confusion.

On notera d’ailleurs que dans sa campagne, en termes de bilan pour l’éducation, Macron a peu de choses à se mettre sous la dent. On évoque timidement le dédoublement des classes de REP+ de CP et de CE1 et les quelques avancées pour les débuts de carrière. Mais on se garde bien de mettre en avant la réforme du lycée. Il est même contraint de proposer qu’elle soit déjà revue avec la réintroduction des maths dans le tronc commun. Tout se passe comme si le candidat tentait de faire oublier le boulet Blanquer...

Cela l’amène même à de magnifiques double salto-arrière... 

Quand le candidat Macron-2022 se fait le défenseur de la liberté pédagogique et de l’innovation, peut-on sérieusement penser qu’il ignore que son ministre de l’éducation (pendant 5 ans) a tenté d’imposer ses petits livres oranges pour le primaire et des manuels scolaires estampillés bonnes pratiques dans le secondaire ? Qu’il a été d’une verticalité et d’une surdité absolue ?

Tout cela ne peut qu’engendrer beaucoup de méfiance et de ressentiment…

 

Macron, le libéral

Les propositions que le candidat a formulées durant cette fin de campagne ne sont pas faites non plus pour rassurer les enseignants. 

Ce qu’il propose pour l’école est clairement un projet libéral au sens plein du terme. Il s’agit en effet pour lui de placer l’individu et la « performance » au centre du système. L’autonomie est pensée d’abord comme celle du chef d’établissement manager dans une vision entrepreneuriale et concurrentielle. 

Ses récentes déclarations sur son refus d’une revalorisation « homogène » des enseignants et de privilégier les enseignants qui « se démènent » et acceptent de nouvelles tâches réactivent la rengaine sarkozyste du « travailler plus pour gagner plus ». Ce n’est pas ainsi qu’on permettra le rattrapage des salaires enseignants. 

Ces propositions  montrent surtout une méconnaissance totale de l’acte d’enseigner. Celui-ci ne peut se réduire à une performance individuelle alors qu’il dépend de tant de variables et surtout d’une action collective. Comme le disait très bien récemment François Dubet : « La valeur ajoutée, c’est-à-dire le mérite du travail éducatif, est le produit d’un travail collectif. C’est l’équipe ou l’établissement qui a du mérite, et celui-ci n’est pas la somme du mérite de chaque enseignant, de la même manière que c’est le service hospitalier qui crée la qualité du soin et pas le mérite de chacun de ses membres. » Vouloir évaluer le « mérite » de tel ou tel a quelque chose d’absurde et aboutirait à un climat de défiance et de rivalité. 

Le projet de confier le recrutement aux chefs d’établissement va dans le même sens.  Cette mise en concurrence peut faire craindre la fin du principe d’une même école publique pour tous. Tout comme ses déclarations ambigües sur « l’apprentissage dès la cinquième » devenues au fil des pirouettes rhétoriques une découverte des métiers dès le collège peuvent passer pour une remise en cause du collège unique. 

 

Marine Le Pen l’autoritaire

Cette remise en cause du collège unique figure quant à elle clairement dans le programme de Marine Le Pen. Tout comme elle l’était dans celui de Zemmour ou de Pécresse. La droite n’a jamais vraiment accepté la massification de l’École et encore moins l’idée de sa démocratisation sauf sous le faux nez de « l’élitisme républicain»  et de la fiction méritocratique.   

Autre point de convergence, la candidate du Rassemblement national fait appel au retour aux fondamentaux tout comme le dit Emmanuel Macron : français, mathématiques, histoire

La « restauration » passe par l’imposition d’un uniforme (qui n’a jamais existé) au primaire et au collège et la réaffirmation de l’autorité des enseignants. 

Ceux ci seraient revalorisés, ce qui peut séduire certains enseignants. Mais à quel prix ?  Elle veut « reprendre en main le contenu et les modalités des enseignements » et que ce soit le Parlement qui fixe « de manière concise et limitative ce qui est attendu des élèves à la fin de chaque cycle ». Confier cette tâche à une institution par nature politique n’a jamais été mis en œuvre, ni de près, ni de loin fait remarquer l’historien de l’éducation, Claude Lelièvre. La vision de l’École qu’a Marine Le Pen, c’est celle d’une défiance à l’égard des enseignants avec un « renforcement de l’exigence de neutralité absolue des membres du corps enseignant en matière politique, idéologique et religieuse vis-à-vis des élèves qui leur sont confiés » et un « accroissement du pouvoir de contrôle des corps d’inspection en la matière »

Dans sa conférence de presse consacrée au thème de l’éducation, elle a aussi eu un long développement sur le « pédagogisme » et toute forme d’innovation qu’il faut bannir et propose également la suppression des INSPÉ. C’est donc  une école caporalisée et au service de son idéologie qu’elle souhaite. Il suffit d’aller voir ce qui se passe en Hongrie pour voir ce programme déjà à l’œuvre. 

 

Castors combatifs

On l’a déjà dit, le débat sur le vote au second tour dépasse l’éducation... 

On voit fleurir sur les réseaux sociaux des déclarations péremptoires (« sans moi ») et des comparaisons douteuses traçant un signe égal ou même préférant l’une à l’autre. On voit un président candidat qui semble ne tenir aucun compte des enseignants et à l’inverse une candidate qui envoie des signaux (salaires, postes…) qui pourraient séduire. Mais les enseignants savent bien que les enjeux sont autres et touchent à la démocratie même. 

Castor teigneux…

Les principaux syndicats de l’éducation se sont unis dans un appel à lutter contre l’extrême droite et sa « vision réactionnaire et antirépublicaine de l’école ». Mais si M. Macron, est élu, parce qu'on aura fait "barrage", ce qui est préférable, il faudra aussi lutter contre la vision libérale et destructrice du service public qu’il propose. Les castors ne sont pas des animaux paisibles...

Il ne s’agit pas de voter « pour » l’un ou l’autre mais de voter pour préserver nos libertés. Car le « ni-ni » n’est pas une option, le soir du deuxième tour, il y aura bien un.e élu.e et déléguer aux autres le soin de choisir est une forme d’irresponsabilité. S’opposer en s’abstenant, c’est s’abstenir de s’opposer. 

 

Philippe Watrelot


Ce texte a été publié sur le site d'Alternatives Économiques le 20 avril 2022

vendredi, avril 01, 2022

Je suis un p̶é̶d̶a̶g̶o̶g̶i̶s̶t̶e̶ troll...


Comme vous le savez peut-être, je quitte l’enseignement à la fin de l’année scolaire : l’heure de la retraite a sonné ! 

Cela aura forcément un impact sur mon activité dans les réseaux sociaux et sur mon militantisme associatif. Je m’exprimerai peut-être moins et de manière différente au fur et à mesure que le rapport au « terrain » s’éloignera. 

Mais je ne pouvais pas rester avec un poids sur la conscience : question de déontologie... 

La période est propice aux révélations : je suis un troll ! 

Et je dirais même plus : je suis un « hater »... J’ai créé des doubles maléfiques...

 

C’est la parution d’un film, l’an dernier, (qui n’a pas eu beaucoup de succès) et relatant un fait réel qui m’a confirmé que je n’étais pas le seul dans ce cas. Depuis 2016, j’ai donc créé plusieurs comptes sur Twitter. Ces « persona » incarnaient des profils d’anti-pédagogistes. Ils étaient chargés de m’attaquer et donc ainsi d’augmenter ma notoriété Car rassurez vous, je ne suis pas schizophrène (juste un peu masochiste, peut-être). L’utilité de ces comptes était bien réelle. Ils ont contribué  à booster mon audience sur Twitter. Je leur ai même consacré des billets de blogs pour donner encore plus de corps à cette réalité parallèle. 


La construction de ces doubles antinomiques m’a aussi permis de mieux comprendre la logique de la pensée « anti-pédago » et conservatrice. Ce fut un réel effort pour moi. Mais cela m’a permis d’affiner mon argumentation que l’on retrouve dans mon best-seller « Je suis un pédagogiste »

 

Parmi mes doubles maléfiques, celui qui m’a donné le plus de travail c’est Didier... 

Pour en faire un personnage crédible, il fallait aussi lui créer des amis et donner corps à cette hypothèse improbable. En effet, comment un personnage aussi méchant peut-il exister et avoir des amis ? 

Je vous rassure donc : Didier n’existe pas, une telle haine et une telle obsession ne peuvent être qu’une création de l’esprit !  

J’ai du passer beaucoup de temps sur les réseaux sociaux pour constituer des dossiers sur plusieurs camarades, faire des copies d’écran et archiver de vieux tweets... On se rend vite compte que tout ce temps passé sur les réseaux sociaux risque de vous faire perdre la raison et vivre dans une réalité alternative où chacun se répond et se donne l’illusion du nombre et de la puissance. 

C’est pourquoi il est temps de mettre fin à cette supercherie malsaine, c’est le jour approprié

Je conclurai donc cette confession par la phrase de mon maître à penser qui m’a servi de guide dans cette aventure sur les réseaux sociaux : « qu’on parle de moi en bien ou en mal, l’important c’est qu’on parle de moi » Léon Zitrone. 


Ph. Watrelot

01/04/2022


Où se trouve l'appeau à trolls ? 



lundi, janvier 03, 2022

Les mots de l'éducation 2021

 

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C’est donc la cinquième année que je propose cet exercice de rétrospective. Je demande aux personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux (Facebook et Twitter) de donner trois mots pour caractériser l’année dans le domaine de l’éducation. J’ai eu près de 800 réponses et on aboutit à une récolte de 2130 mots. Je fais un petit travail de lissage et d’harmonisation en éliminant les différences entre pluriel et singulier (masque ou masques par ex.) ou encore les adjectifs et les noms (fatigant et fatigue par ex.). 

Après cette phase de réponses, les mots ou expressions sont passés à la moulinette d’une application permettant de fabriquer des « nuages de mots » plus ou moins gros selon leur fréquence.


Evidemment, cet exercice n’a aucune valeur scientifique. Cela dit, certains sondages présentés dans la presse n’en ont guère plus ! Quant à  la représentativité, elle n’est que celle des personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux (19 000 personnes sur Twitter et autant - ou les mêmes - sur Facebook). Ce sont majoritairement des enseignants et en tout cas des personnes qui s’intéressent à l’école et l’éducation puisque je pratique une « veille » sur l’actualité éducative en diffusant des articles de presse ou des billets de blogs sur ce sujet. 


Chaque année, on voit surgir le même reproche : ce n’est pas très positif ! Ma réponse est toujours la même. Ne confondez pas le messager et le message. Cet exercice avec ses défauts ne fait que refléter l’état d’esprit du moment d’une bonne partie du monde enseignant. Et j’ai un scoop : celui ci n’est pas bon. 

On pourra me rétorquer que ce n’est pas spécifique aux enseignants. La fatigue voire l’épuisement face à cette pandémie qui n’en finit pas, est un phénomène répandu dans toute la société. 

Mais il y a sans doute un sentiment d’abandon spécifique chez le personnel de l’éducation nationale. 

J’écris ces lignes alors que le Ministre vient de révéler dans la presse, un dimanche soir, les nouvelles dispositions à appliquer dès le lundi matin. Et celles-ci ne semblent faites que pour permettre de fermer le moins possible les classes et les écoles mais sans se préoccuper réellement de la protection des personnels. Le sentiment est très fort chez les enseignants d’être sacrifiés et de servir surtout de « garderie nationale » bien loin des discours grandiloquents sur l’«école ouverte» qui masquent mal l’impéritie ministérielle. 

On retrouve donc dans ce « nuage » (toxique ?) un grand nombre de mots liés à ce ressenti que je viens de décrire : mépris, abandon, maltraitance, et bien d’autres Beaucoup d’entre eux étaient déjà présents dans les collectes des années précédentes, en 2017 ; en 2018, en 2019en 2020... 

Car derrière la crise sanitaire, ce nuage de mots est aussi le résultat de cinq ans de gestion par le même ministre. Cette gouvernance se caractérise par la verticalité et une certaine arrogance technocratique avec une omniprésence médiatique qui joue l’opinion contre les enseignants. Le « prof bashing », la « manipulation » figurent parmi les griefs énoncés ici. 

Au delà, il y a encore un malaise plus profond qui est celui du déclassement. Celui-ci a évidemment à voir avec la rémunération comme plusieurs mots le rappellent, mais aussi avec la déconsidération et l’infantilisation. Ce n’est pas par hasard si le « mépris » arrive largement en tête. La question des démissions, de la perte de motivation et donc aussi des futurs recrutement est également à prendre en compte. 



Ces mots parlent d’eux mêmes et je ne vais donc pas m’engager ici dans une longue analyse. Pour conclure, je vais reprendre simplement ce que je formule dans mon livre : on ne réforme pas un système avec des personnes qui vont mal... Avant de penser l’École de demain, il faut déjà la panser... 

Cela passe par une réelle revalorisation et une gestion qui redonne du pouvoir d’agir et de la confiance (un mot bien galvaudé) aux enseignants. 

Alors que l’élection présidentielle se profile, tous les candidats devraient avoir cet impératif en tête. L’École telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, malgré le sens du service public des enseignants, est porteuse d’inégalités. Il y a une urgence sociale qui mérite bien mieux que les pauvres débats auxquels on assiste aujourd’hui. 

Il y a un petit « Espoir » caché au milieu de ce nuage, j’ai encore envie de croire à ce mot là... 



Je tiens à la disposition de tous ceux qui le souhaitent la liste complète des mots 






lundi, décembre 13, 2021

Le/la collègue que j’aimerais avoir



Cela fait 16 ans que je suis formateur en temps partagé à l’IUFM d’abord et à l’ESPÉ ensuite  et aujourd’hui l’INSPÉ. Et c’est ma dernière année…

Je voudrais essayer ici d’expliquer pourquoi j’ai exercé avec passion cette fonction de formateur et ce que j’ai essayé de transmettre. Et donc faire ainsi le portrait de l’enseignant.e de demain. 

Le/la collègue que j'apprécie (car ils sont nombreux), que j’aimerais ou aurais aimé avoir et que j’essaye de former, il/elle serait…


Professionnel

Ça semble une évidence. On ne cesse de répéter qu’ « enseigner est un métier qui s’apprend ». Les futurs enseignants sont dorénavant formés dans des “masters des métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation”. Pourtant, cela ne va pas de soi. Sans rentrer dans les débats un peu byzantins des spécialistes sur la différence entre métier et profession, on peut dire simplement qu’être professionnel, ça suppose déjà qu’on soit capable de faire la différence entre sa personne et sa pratique. Il est vrai que cela est plus difficile lorsqu’on exerce comme c’est notre cas, un métier de la relation humaine. Mais trop souvent, les enseignants ont du mal à faire la distinction et cela aboutit à une réelle difficulté à prendre du recul et peut conduire aussi à un mal-être. 

Un professionnel c’est quelqu’un qui est capable de comprendre que la situation difficile qu’il vient de vivre avec une classe n’est pas forcément une remise en cause personnelle. Lorsqu’un élève vous répond ou est agressif ce n’est pas forcément à vous en tant que personne que ça s’adresse mais au représentant de l’institution que vous êtes. 

La professionnalité c’est aussi être capable de questionner ses gestes professionnels et d’accepter un regard critique sans le prendre comme une attaque.  

En bref, même si la passion a à voir avec notre métier, y mettre un peu moins d’“intime” est utile à tous et y compris aux élèves. Et peut-être même y rajouter une pincée d’humour. 


Empathique

Attention. Empathique ne veut pas forcément dire sympathique ! L’enseignant a un devoir d’empathie à l’égard de ses élèves. En formation, je cite très souvent cette phrase de Gaston Bachelard : “rien de pire que celui qui ne peut pas comprendre qu’on ne peut pas comprendre” et je rajoute qu’un bon enseignant c’est celui qui est capable de se souvenir des moments où il a été en difficulté. Le problème c’est que nous sommes bien souvent d’anciens bons élèves… 

L’empathie est pourtant nécessaire dès l’instant où on se situe comme un spécialiste du “faire apprendre” et pas seulement comme un “transmetteur”. Si l’on veut accompagner les élèves sur la voie des apprentissages, il nous faut tenter de comprendre où ça bloque et proposer des solutions. Même si nous ne sommes pas télépathes !

Avant de t’indigner, rappelle toi ce dont tu étais capable à leur âge” cette citation de Fernand Deligny (Graine de crapule, 1949) est une autre de mes phrases fétiches. Elle nous rappelle que nous travaillons avec des enfants ou des adolescents et tous leurs excès, leurs contradictions et leurs potentialités. Cela ne signifie pas qu’il faille tout excuser ou sombrer dans le laxisme. Mais qu’avant de juger de manière définitive, il faut relativiser et faire preuve d’une certaine indulgence et d’une confiance dans leurs potentialités. Tout en leur fournissant un cadre et des repères. 


Cohérent

Dire ce qu’on fait et faire ce qu’on dit”, ce pourrait être une des règles d’or de ce métier. La cohérence et la prévisibilité s’expriment d’abord dans la gestion de la classe. Lorsqu’on les interroge comme je l’ai fait, sur leur définition d’un “bon prof”, les élèves mettent souvent en avant le fait d’être “réglo”, c’est à dire de tenir ses engagements, d’être juste et équitable et d’être garant des règles. C’est la construction de ce cadre qui permet d’apprendre en sécurité et de grandir. 

Mais la cohérence peut aussi s’exprimer autrement. Trop souvent, on note un décalage entre les valeurs exprimées dans les discours qu’on peut tenir et les actes pédagogiques eux mêmes. On peut prôner l’autonomie des élèves ou la réussite de tous et construire des dispositifs contraignants et discriminants ! Il importe donc dans la formation et tout au long de l’exercice de son métier de réfléchir sur ses pratiques et clarifier ses valeurs. 


Innovant

Voilà un mot piégé. On met l’innovation à toutes les sauces et on lui fait dire tout et son contraire. Un collègue innovant ce serait d’abord un collègue qui considère que rien n’est jamais acquis et qui est capable de se remettre en question. 

On assimile souvent l’enseignant innovant à un “rebelle” qui va lutter contre une administration forcément hostile et conservatrice. Or, innover ça peut être tout simplement vraiment appliquer les textes ! La déviance se situe alors plus par rapport à un conformisme ambiant et des normes non écrites qu’à des textes. Innover, nous le savons bien aux Cahiers Pédagogiques, c’est peut-être d’abord utiliser les marges de manœuvre disponibles et évoluer dans les interstices des textes et des procédures. 

Innover c’est d’abord “s’autoriser”, car les barrières sont bien souvent celles de nos propres routines et nos représentations. 


“Collectif”

Notre métier est marqué par l’individualisme et un exercice “libéral” de la profession. Or, pour innover durablement et efficacement, c’est mieux à plusieurs. Un bon enseignant seul contre tous, ça n’existe pas. Ou, en tout cas, pas longtemps…

Mon collègue idéal, c’est donc un professeur qui a appris à travailler avec les autres, qui est capable d’ouvrir la porte de sa classe à d’autres (collègues ou stagiaires), qui sait que pour construire des dispositifs ou des évaluations ou tout simplement faire le point il faut se parler et se mettre autour d’une table. Et qui sait que la “réunionite” n’est pas une fatalité dès l’instant où on a acquis des techniques d’animation. 

Jouer collectif c’est aussi considérer les personnels de direction (ou même les inspecteurs) avant tout comme des collègues plutôt que comme des “patrons” et des ennemis potentiels. Et c’est aussi savoir construire des partenariats avec les autres acteurs de la vie de l’élève. Et faire alliance avec les parents plutôt que de les considérer comme des coupables ou des accusateurs dont il faudrait se méfier. 


Éducateur

Encore un mot piégé… Bien sûr, être enseignant c’est une question de savoirs à faire acquérir aux élèves. Mais on sait bien que c’est aussi et d’abord une relation à établir avec des jeunes. Et qu’à travers son action on transmet des valeurs et  des modèles. Il ne s’agit donc pas de raisonner de manière binaire en opposant “enseignement” et “éducation” mais de travailler en tension ces deux dimensions indissociables de notre métier. Et d’assumer cette double exigence. 

Se définir comme un éducateur, cela suppose donc de ne pas considérer comme secondaire ou méprisable toutes les autres dimensions de la vie d’un établissement scolaire. Mais au contraire d’en assumer sa part en tant que membre de ce qui s’appelle justement la “communauté éducative” 

Dans la formation des professeurs du secondaire, même si celle-ci évolue, on reste encore trop dans une référence (voire une “révérence”) aux savoirs savants et aux disciplines. Dans les dernières enquêtes réalisées sur l’identité professionnelle, les enseignants interrogés déclarent à près de 60% l’être devenus “par amour de la discipline”. C’est donc une composante forte qu’il ne s’agit pas de nier. Mais il ne faut pas non plus tomber dans une sorte d’ethnocentrisme voire même de messianisme disciplinaire : « Hors de ma discipline et de son apport fondamental, point de salut ! »

Un peu de modestie et de coopération s’impose. Mon collègue idéal c’est donc celui qui est capable de prendre du recul par rapport à sa propre discipline d’enseignement tout en maîtrisant la didactique et même son épistémologie. C’est celui qui se demande comment, avec les apports de sa matière, il peut construire des compétences en partie spécifiques et en partie partagées avec d’autres enseignements. On peut être passionné par ce qu’on enseigne mais voir un peu plus loin que le petit bout de sa discipline !


Optimiste

Cette passion est aussi un moteur de l’apprentissage. Car la motivation (des élèves et la nôtre aussi) passe par la capacité à créer du plaisir à apprendre et à transmettre la “saveur des savoirs” pour reprendre la belle expression de Jean-Pierre Astolfi. Dans la formation, tout en préparant les futurs enseignants à l’éventualité que ce qu’ils vont proposer ne va pas séduire tous les élèves, il importe de les faire réfléchir à cette dimension du plaisir et donc à la question du sens de ce que l’on enseigne. 

Pour un enseignant, ne pas être optimiste est presque une faute professionnelle. Le philosophe Alain  déclarait que « l’on ne peut instruire sans supposer toute l’intelligence possible dans un marmot ». Célestin Freinet, quant à lui,  finissait sa liste des invariants pédagogiques par celui qui justifie toute notre action “l'optimiste espoir en la vie”. L’optimisme est la  croyance, à la fois modeste et ambitieuse, que notre action peut avoir un effet et faire progresser les élèves. C’est un optimisme tempéré car cela ne peut se faire sans l’adhésion des élèves et en luttant contre un très grand nombre de contraintes. Mais comment peut-on faire ce métier si l’on pense que ce que l’on fait ne sert à rien et n’a aucun effet ? 


Le cynisme tout comme la déploration et le fatalisme sont des formes de protection que développent de nombreux enseignants. 

Ma crainte est que les enseignants que j’accueille, que je visite et que je contribue à former y succombent.  Ils me disent d’ailleurs souvent que c’est cela qui les frappe le plus dans les salles des profs. “Ceux qui sont revenus de tout sans même y être allés” (Philippe Meirieu) sont souvent ceux qui accumulent les critiques et préalables à toute action de transformation de l’École.  Pour cela, il faut bien sûr que le système éducatif soit moins infantilisant. 

Mais il faut surtout que les enseignants, mes collègues,  s’“autorisent” à explorer les marges de manœuvre, à sortir de l’intime de la classe, à travailler en équipe,… 

Et surtout : ne jamais cesser de se poser des questions. Face à ceux qui sont emplis de certitudes si c’était cela la définition du pédagogue ? 

Philippe Watrelot



Ce billet de blog est l’actualisation d’un article paru dans le numéro 514 des Cahiers Pédagogiques « Enseignant : un métier qui bouge » en juin 2014


dimanche, novembre 14, 2021

Est-ce que j’ai une gueule d’endoctrineur ?

 

« École : comment on endoctrine nos enfants » la couverture du Figaro Magazine du 12 novembre 2021 a suscité de vives réactions chez les enseignants. A juste titre, car même si le titre parle de l’institution « École », ce sont bien les actes des enseignants qui sont visés par ce dossier qui s’appuie sur quelques cas isolés (et déformés) pour tirer des généralités. Même si cette attaque n'est malheureusement pas inédite, elle mérite une réponse forte. 

Non, mais… est-ce que j'ai une gueule d'«endoctrineur» ? 

 

Une vieille histoire

Un des rares avantages de l’âge c’est d’avoir un peu de recul et des souvenirs. Ces attaques ne sont pas neuves. L’École les subit depuis longtemps. Le procès en endoctrinement et en idéologie est une constante d’une certaine presse.  

Des disciplines scolaires sont particulièrement exposées : l’Histoire-Géographie, les Sciences Économiques et sociales, … Mais les sciences de la vie et de la terre, les Lettres et tout autre enseignement peuvent y être confrontés. 

Je suis enseignant de sciences économiques et sociales depuis quarante ans. Je me souviens que lors de ma première année d’enseignement, des députés s’étaient indignés que dans un manuel de SES au chapitre sur le budget de l’État, on trouvait une bande dessinée intitulée « l’escadre » où des bateaux militaires pris dans une sorte de nuage magique se transformaient en leur équivalent civil : un croiseur se transformait en lycée ou en hôpital, les mitraillettes tiraient des tickets de métro… Les professeurs de SES étaient alors accusés par ces députés de porter atteinte au moral de l’armée et d’endoctriner les élèves avec une idéologie pacifiste. 

Depuis, les attaques n’ont pas cessé. Les professeurs de SES sont vus comme de dangereux idéologues gauchistes qui ne donnent pas une image positive de l’entreprise ou qui invitent à réfléchir sur les mécanismes de socialisation genrée ou les classes sociales. La dernière attaque en date remonte à 2016-2017 (sous la houlette de Michel Pébereau) et reprochait aux programmes de ne pas suffisamment parler du marché. Ce travail de groupe de pression a payé et a donné lieu à une nouvelle version des programmes. 

En 2012-2013, on se rappelle que la panique morale qui avait cours portait sur une supposée « théorie du genre » et s’était appuyée sur les ABCD de l’égalité. La ministre des droits des femmes Najat Vallaud Belkacem à l’origine de ce dispositif a eu aussi à subir des attaques du même ordre lorsqu’elle est devenue Ministre de l’éducation. On se souvient de la polémique fabriquée de toutes pièces sur l’introduction de l’arabe à l’école ou sur la place accordée à l’Islam dans les programmes d’histoire

Les professeurs d’histoire-géographie ne sont en effet pas en reste et sont très souvent la cible des attaques contre les enseignants. Ils le sont à plus d’un titre. D’abord en tant que profs d’histoire parce qu’on les accuse régulièrement de ne pas donner une image positive de la France et de ses « héros ». Mais aussi car ils sont souvent en charge de l’Education Morale et Civique  (EMC) et donc amenés à aborder des « questions socialement  vives ». On se souvient que c’est à l’occasion d’une séance d’EMC que la rumeur qui a entrainé l’assassinat de Samuel Paty a débuté.

On pourrait donc rassembler de nombreuses Unes et de couvertures à travers les années qui montrent que ces procès en idéologies ne sont pas nouveaux. Cette couverture récente du Fig Mag fait écho à bien d’autres et nous rappelle que son ancien rédacteur en chef, Louis Pauwels dénonçait déjà en 1986 « les écoliers de la vulgarité pédagogique […] une jeunesse atteinte d'un SIDA mental.»

 

 

Qui endoctrine qui ? 

En évoquant quelques souvenirs, j’ai essayé de montrer que les programmes ont toujours été l’objet de pressions et d’enjeux politiques. A tel point qu’on peut se demander qui endoctrine qui ? Pour reprendre l’exemple des derniers programmes de SES, on ne compte plus le nombre d’heures consacrées au « marché » en Seconde et en Première avec une vision très libérale, en Terminale on enjoint de montrer comment le progrès technique peut résoudre la crise climatique mais la notion de décroissance a quant à elle, bizarrement disparu... Qui endoctrine qui ? 

On pourrait trouver d’autres exemples dans de nombreux domaines. Arrêtons nous seulement sur les programmes d’EMC. Cet enseignement était au départ lorsqu’il a été créé, fondé sur le débat et les « dilemmes ». Les programmes  ont été réécrits en gommant cette dimension et dans le sens d’une doctrine patriotique. On assiste ainsi à une rigidification des pratiques qui n’est pas sans rappeler ce qui se produit aussi dans le Primaire avec l’insistance, au mépris des conférences de consensus, à imposer une méthode de lecture. 


Ces rappels donnent tout son sens à l’article qui est peut-être le plus grave de ce dossier. Il s’agit de l’interview de Souad Ayada, la présidente du Conseil Supérieur des Programmes.

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Elle y déplore n’avoir aucun pouvoir sur le contenu des manuels et presque souhaiter qu’il y ait un manuel officiel pour chaque niveau. Cela va à l’encontre de l’autonomie des enseignants et de l’idée même de concurrence entre les éditeurs. Ne pas faire confiance au « marché » et au libre choix, voilà qui est paradoxal pour un gouvernement « libéral » ! 
Mais cela nous permet surtout de reposer une nouvelle fois la question : qui endoctrine ? 

 

 

Éduquer et respecter les valeurs de la République.

Sur les réseaux sociaux, certains commentateurs en soutien à ce dossier du Figaro argumentaient en reprochant à l’école de s’immiscer dans la sphère de l’éducation familiale. Pour ceux ci, l’École ne devrait qu’instruire et en aucune manière se préoccuper de transmettre des principes et valoriser des comportements. Elle ne devrait pas se mêler de ce qui relèverait de la famille ou de la communauté. 

Rappelons que le ministère de l’Instruction Publique n’existe plus depuis longtemps. Dès la IIIème République et Jules Ferry, on parle d’Éducation Nationale. Et l’enjeu était bien de transmettre des valeurs  qui sont celle de la République pour limiter l’influence du religieux et forger des citoyens. Il l’est toujours et plus que jamais. 

Il est là aussi paradoxal à l’heure où on ne cesse d’en appeler aux « valeurs de la République » que de refuser que l’on travaille en classe sur l’égalité des sexes et des genres, ou encore sur l’esclavage qui est la négation ultime de la liberté. La liberté qui suppose l’émancipation c’est-à-dire sortir des « assignations à résidence » et lutter contre les inégalités et les discriminations 

Il est scandaleux que dans la présentation de ce dossier du Figaro Magazine,  l'«antiracisme» soit présenté comme une idéologie et sa promotion comme de l'«endoctrinement». La Fraternité c’est le respect d’autrui et reconnaitre l’Autre dans sa singularité et sa diversité. L’instrumentalisation de la laïcité promue aujourd’hui par le ministre est bien une doctrine fondée sur l’exclusion et le déni des inégalités.  

Le « séparatisme » qu’on évoque à tout bout de champ n’est-il pas surtout dans l’existence des ghettos de riches avec des écoles privées (de diversité…) où l’enjeu est de ne surtout pas croiser des personnes différentes et de rester dans l’entre-soi. Je fais l’hypothèse que ceux qui s’indignent le plus des « foulards » sont aussi ceux qui risquent le moins d’en croiser là où ils vivent...

Je fais aussi l’hypothèse que ceux qui ont forgé le mot « pédagogisme » sont les cousins de ceux qui ont parlé en ricanant de « droits-de-l’hommisme »...

 

 

Diversion

Comme tous les enseignants, je me suis senti insulté et sali par ce dossier du Figaro Magazine qui remet en cause notre déontologie et notre sens du service public. On généralise à partir de deux exemples douteux et en donnant la parole à des personnes dont la crédibilité et la déontologie sont discutables. On cherche à donner raison à l’obsession du ministre pour le « wokisme ». 

On donne un coup de projecteur sur du vide, ou presque.  Bien sûr, on pourra trouver un.e enseignant.e qui aura eu une parole discutable, un professeur qui aura pu déraper... Quand on ne cherche que ça et qu’on ne soucie pas trop de déontologie journalistique, on trouve toujours quelques cas... Mais convenons qu’un an après l’assassinat de Samuel Paty, ce type de mise en cause est particulièrement mal venu. 

Pendant ce temps là, on ne parle pas des vrais problèmes de l’École. Se demander pourquoi le métier d’enseignant est délaissé, s’intéresser à l’escroquerie de la réforme de la formation, voilà des vrais sujets. Se demander pourquoi le Ministre a atteint un niveau de détestation jamais égalé voilà une question qui n’effleurera pas les éditorialistes vivant en vase clos. Tout comme ces premiers de la classe ne s’inquiéteront jamais du triste record de l’École Française en matière de reproduction des inégalités. C’est sur ce sujet que je souhaiterais entendre les candidats à la présidentielle !

 

En attendant, je vais continuer bien modestement, malgré tout, à enseigner ET éduquer, à donner des outils à mes élèves pour comprendre le monde et la société, à favoriser l'esprit critique et leur permettre de s’éveiller (comment dit-on en anglais ?) et de s’émanciper... 




Philippe Watrelot



 En librairie : « je suis un pédagogiste. Gommer les clichés construire une meilleure école » ESF-Sciences Humaines 2021 

samedi, octobre 23, 2021

La réforme de la formation des enseignants : une escroquerie

Je republie sur mon blog cette chronique parue sur le site d’Alternatives Économiques le 14 octobre 2021. Merci à ce magazine, dont je suis un lecteur assidu depuis ses débuts, d'accueillir mes chroniques. 

PhW

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– Au fait, tu travailles toujours à l’IUFM ?

– Oui en temps partagé depuis quinze ans, mais tu sais ça s’appelle aujourd’hui des Inspé.

– Ah oui ? Il y a encore une nouvelle réforme ?

– En fait, il y en a eu plusieurs mais la dernière est catastrophique. Tu veux que je t’explique ?

– Non, je n’ai pas le temps et puis tu sais ces histoires de formation ça ne m’intéresse pas vraiment…

Cette conversation, je l’ai souvent eue... Les phrases peuvent varier légèrement mais il y a toujours les mêmes invariants. La formation des enseignants n’est pas un sujet qui passionne les enseignants (et encore moins la presse). Ce qui s’y passe semble loin de la réalité des professeurs avec, pour compliquer le tout, un fort ressenti à l’égard de ce moment du parcours professionnel. La multiplicité des réformes et les changements de structure, à mi-chemin entre l’enseignement scolaire et universitaire, rendent peu lisible ce sujet pour le plus grand nombre.

Cette chronique est rédigée en partie à la première personne car ce sujet me concerne. D’abord, parce que j’en suis l’un des acteurs et, surtout, parce que la manière dont les enseignants de demain sont formés est selon moi un enjeu essentiel. Dire « je » est aussi un moyen de donner de la chair et de rendre compte de ce qui se joue cette année.


Une succession de réformes

Les Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) naissent en 1990. En 2010, une réforme menée par Xavier Darcos les vide d’une bonne partie de leur substance en remettant (déjà) en cause la formation des lauréats du concours. Elle les mettait en effet à temps plein devant des élèves durant l’année de stage alors qu’ils devaient se former en parallèle. Ma pire année de formateur...

En 2013, la loi de refondation de l’école de Vincent Peillon rétablit une formation conséquente en instituant les Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espé). Puis en 2017, avec la loi dite de « l’école de la confiance » de Jean-Michel Blanquer, ce sont les Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (Inspé) qui viennent les remplacer, avec la création du master métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (Meef).

Mais cette rétrospective rapide ne doit pas faire oublier les modifications des concours et des « maquettes », c’est-à-dire les attendus en matière de formations (contenus, volumes horaires). En quinze ans, j’ai dû m’adapter au moins à sept ou huit modifications de la formation…

Même si beaucoup parlent encore d’IUFM et ont le sentiment que seul le nom a changé, il n’en est rien. Nous avons basculé dans un système beaucoup plus contrôlé et un alignement sur les pratiques universitaires.

Outre une présence plus forte des enseignants du supérieur, cette « universitarisation » s’est aussi traduite par des exigences plus fortes pour la validation du master. Alors qu’avant, j’avais le sentiment de m’adresser à de futurs collègues, aujourd’hui, ceux-ci sont de plus en plus maintenus dans une position d’étudiants, avec l’infantilisation et la notation permanente qui l’accompagnent.


Des défauts récurrents

Si la formation a changé, il y a toujours les mêmes défauts récurrents que les évolutions successives n’ont pas su régler.


Le principal problème qui revient régulièrement dans les discussions avec les enseignants, c’est une certaine défiance à l’égard de la formation. Cela tient à cette tension entre la nécessité d’une formation et la manière dont celle-ci conduit à maintenir en situation d’élèves des adultes responsables devant des jeunes le reste de la semaine. Ce sentiment d’une forme d’infantilisation est renforcé par l’idée qu’une partie des formateurs (à plein temps) serait déconnectée du terrain.

Cela se double de l’impression de vivre un « formatage » où on imposerait une « doxa » pédagogique. On peut évidemment débattre de la réalité de ces ressentis, mais il vaut mieux en tenir compte que de s’enfermer dans une sorte de déni défensif, comme cela a été trop souvent le cas des formateurs au cours de ces années. Il y a une vraie réflexion à mener sur cette tension que certains chercheurs qualifient d’« adolescence professionnelle » et qui plombe l’efficacité de la formation.

Et cette formation vous la voulez comment ? Académique, didactique, pédagogique... ? Voilà l’exemple-type d’un débat biaisé où il vaut mieux raisonner en tension qu’en oppositions binaires. Former des enseignants c’est bien sûr s’appuyer sur des connaissances académiques solides. Mais suffit-il de savoir pour savoir enseigner ? C’est ce que prétendait le ministre Luc Ferry. Mais on sait bien qu’il faut aussi se préoccuper de didactique, c’est-à-dire des manières de transmettre et évaluer la maîtrise des concepts propres à une discipline. Et il faut aussi se préoccuper de pédagogie, avec des questions que se posent tous les enseignants : comment motiver, faire rentrer dans l’apprentissage, comment gérer une classe, quelles valeurs pour construire sa pratique professionnelle ?

Il ne s’agit pas d’opposer l’un à l’autre. Mais la formation est toujours très académique et structurée dans le second degré autour des logiques disciplinaires. La pédagogie reléguée souvent dans des formations spécifiques est mal appréhendée alors qu’elle devrait imprégner l’ensemble des cours propres à chaque matière.

La question du recrutement conduit aussi à une équation impossible : comment concilier concours et master ? Le système actuel prévoit la nécessité de combiner un master (bac +5) avec l’obtention d’un concours. On peut se demander si le maintien de cette double contrainte est toujours pertinent. De fait, le système de formation s’adresse à des candidats novices qui existent de moins en moins. D’abord, et c’est heureux, parce qu’une partie des candidats au concours est déjà titulaire d’un master. Et une part non négligeable a même eu une vie professionnelle avant d’envisager l’enseignement.

Mais, malgré cela, il y a de moins en moins de candidats et tous les concours d’enseignement (CRPE pour le primaire, Capes pour le secondaire) sont loin d’être pourvus. Cela peut s’expliquer par la faiblesse de la rémunération, mais aussi par la charge de travail pour devenir titulaire entre le master et le concours. Au passage, cela montre bien l’inanité qu’il y a à opposer revalorisation salariale et création de postes : à quoi bon créer des postes aux concours s’ils ne sont pas pourvus car les rémunérations sont trop faibles.


La nouvelle réforme

La nouvelle réforme qui se met en place depuis septembre ne résoudra en rien ces problèmes que nous venons d’évoquer. Les belles déclarations d’intentions ne résistent pas à l’examen des faits. Il s’agit essentiellement d’une réforme avec une visée budgétaire : il faut faire des économies !

Cette réforme est aussi caractéristique du mode de gouvernance du ministre. Elle s’est faite à marche forcée et sans tenir compte des avis des corps intermédiaires, c’est-à-dire les syndicats et les organisations de responsables d’Inspé. Le confinement et les règles d’enseignement à distance pour le supérieur ont permis de limiter la mobilisation des personnels concernés. Et, comme on l’a vu, le sujet ne mobilise pas non plus le monde enseignant.

Que retenir de cette réforme ? Résumons-le par un « avant/après ».

Avant : les lauréats du concours étaient stagiaires et durant cette année, ils étaient payés pour être à mi-temps en classe et l’autre en formation. Le concours avait lieu en fin de master 1. Celui-ci était préparé au sein d’un master Meef durant l’année de master 1. Ce diplôme devait être poursuivi en master 2 pour ceux qui n’avaient pas déjà un master puisque le Capes ou le CRPE exige un niveau master.

Après : le concours aura désormais lieu en fin de master 2 (bac +5). Le Meef prépare donc le concours en deux ans. Les lauréats du concours ne sont plus à mi-temps en formation mais à temps plein en classe (le ministère économise ainsi l’équivalent de 12 000 postes), car on considère que la formation a eu lieu avant.

Pour « compenser », durant l’année de master 2, on propose aux étudiants un contrat d’apprentissage qui consiste à assurer six heures de cours (payées 865 euros brut cumulables avec la bourse) tout en préparant le concours. Ce système n’a pas convaincu les candidats – seuls 30 % ont accepté un tel contrat – et les autres étudiants se retrouvent en stage d’observation et de pratique accompagnée (Sopa) durant une bonne partie de l’année.

Cette année de transition voit cohabiter à l’Inspé des personnes avec des statuts très différents : des stagiaires ayant obtenu le concours en 2021 et toujours sous l’ancien régime de formation, des étudiants-candidats faisant cours à des élèves, d’autres qui n’ont pas d’élèves et doivent faire un stage d’observation, et bien d’autres cas de figure.


Les escroqueries de la réforme

Aussi, selon moi, cette réforme relève de multiples escroqueries.

La première est de faire passer pour une « réforme » ce qui n’est qu’un moyen de réaliser de substantielles économies. En effet, on supprime l’alternance cours/formation durant l’année de stage. La suppression, à terme des lauréats-stagiaires de l’ancien dispositif, c’est-à-dire à mi-temps en formation, représente l’équivalent de 12 000 postes économisés. Le ministre Jean-Michel Blanquer est donc en train de rééditer ce qu’avait réalisé Xavier Darcos en 2010.

La deuxième escroquerie est de proposer des contrats d’apprentissage de six heures de cours (payés 700 euros net) à des étudiants qui préparent le concours en leur faisant croire que ça va leur permettre de réussir ledit concours et en plus de passer un master, faire un « mémoire » et suivre des cours... On comprend mieux en voyant la charge de travail que ce dispositif représente qu’il n’ait pas séduit les étudiants. Ceux-ci, depuis le début de l’année, consacrent tout leur temps à préparer leur cours pour les élèves et n’ont plus de temps pour le concours et le master.

Pour accueillir et aider ces stagiaires, ces étudiants en apprentissage ainsi que ceux qui seront en observation dans des classes, il faut des professeurs dans les établissements qui les accueillent et assurent un suivi. Là aussi, la rémunération de ces enseignants-tuteurs au regard du travail demandé relève de l’escroquerie.

Enfin, la dernière manipulation est, pour cette année, de faire coexister dans les mêmes cours des personnes avec une multiplicité de statuts. Mais il ne faut pas croire que l’année prochaine permettra une clarification, puisque de nouveaux cas de figure apparaîtront. Quel sort pour les étudiants qui n’auront pas réussi le concours ou raté le master ? Comment gérer les lauréats déjà titulaires d’un master ? Et ceux qui sont en reconversion professionnelle ? Ces conditions difficiles, voire impossibles, risquent de déconsidérer les étudiants de Meef et d’aboutir à réduire la qualité de la formation et créer de la précarité en « fabriquant » des contractuels qui n’auront pas le concours.



Mon travail de formateur est donc de proposer (sans moyens supplémentaires) des cours en partie communs à des personnes qui n’ont pas les mêmes attentes et les mêmes besoins. Et préparer des étudiants épuisés à la fois à un concours et à l’obtention d’un master avec une charge de travail très lourde (cours, évaluations, rédaction d’un mémoire). Et tout cela alors que le métier manque de candidats !

Pour les étudiants, c’est de la maltraitance institutionnelle. Pour le formateur que je suis, c’est nous faire mal travailler, même si on fait notre maximum, et en plus nous rendre complices de ce qui ressemble à une vaste escroquerie...


Philippe Watrelot


Le dessinateur d'Alternatives Économiques a trop vu Breaking Bad


mercredi, octobre 20, 2021

𝐋’É𝐜𝐨𝐥𝐞 𝐝𝐞 𝐁𝐥𝐚𝐧𝐪𝐮𝐞𝐫, 𝐚𝐢𝐦𝐞𝐳 𝐥𝐚 𝐨𝐮 𝐪𝐮𝐢𝐭𝐭𝐞𝐳 𝐥𝐚 !



« Si vous voulez devenir plombier et que vous avez un problème avec les tuyaux, vous choisissez un autre métier. Il faut en faire un autre. Si vous devenez professeur, vous transmettez les valeurs de la République. Et si vous ne les transmettez pas et si même vous militez contre les valeurs de la République, éventuellement sortez de ce métier, parce que vous vous êtes trompés à un moment donné. »  C’est ce qu’a déclaré Jean-Michel Blanquer, le 19 octobre durant la journée de formation des référents laïcité qui se tenait au CNAM à Paris. 

« Ça n'a peut-être pas été assez clair dans le passé, ça va être désormais très clair dans le présent et dans le futur, au travers de la formation comme de la gestion de la carrière des personnes »  a t-il ajouté.

Depuis cette déclaration menaçante, les réactions sont très vives. En tant qu’enseignant, à mon tour, je voudrais dire pourquoi cette déclaration est non seulement choquante mais révélatrice d’une conception de l'École que je récuse. 


Montrer ses muscles et jeter le doute

Cette déclaration faite devant des cadres de l’Éducation Nationale et des futurs formateurs est en réalité destinée à d’autres. Encore une fois, Jean-Michel Blanquer joue l’opinion contre les enseignants. Dans un contexte pré-électoral assez malsain, il veut donner à l’opinion publique une image de fermeté en montrant ses muscles. 

Avec cette déclaration, il jette le doute sur l’ensemble des enseignants supposés ne pas respecter les « valeurs de la République ». Il laisse également entendre que rien n’aurait été fait avant lui. C’est non seulement faux mais insultant pour les enseignants qui n’ont pas attendu M. Blanquer pour faire vivre au quotidien la République et ses valeurs, là où ils enseignent. Les faire vivre et pas seulement les inculquer...

Cette menace est grave parce qu’elle installe, ou plutôt renforce, un climat de contrôle permanent. Chaque enseignant est vu comme un déviant potentiel qu’il faudrait détecter et éventuellement punir ou remettre dans le droit chemin. L’École de la confiance n’a jamais autant été une antiphrase. 


Fonctionnaire ? 


Par ici la sortie ?
Certains pourraient me rétorquer qu’il est normal d’encadrer le travail des fonctionnaires et que le ministre ne fait que rappeler des évidences. 

Certes, nous sommes des fonctionnaires et il ne nous faut pas oublier ce que cela implique. Nous ne pouvons pas vivre notre métier de manière individualiste et sans rendre des comptes. 

Mais ce que propose le ministre n’a rien à voir avec cela. Il s’agit ni plus ni moins que d’installer une gouvernance autoritaire et de sommer,  sans débats ni négociations, les fonctionnaires de l’Éducation Nationale d’appliquer une certaine conception des valeurs et de l’École. Celle du Ministre. "Je pense donc tu suis"... 

« Fonctionnaire » ne veut pas dire qu’on doit abolir le jugement. Les fonctionnaires ne sont pas des pions et ils ont besoin de confiance et de soutien pour agir. Et on peut rappeler aussi que ce statut n’empêche en rien l’expression. Le « devoir de réserve », évoqué à tort et à travers, n’est pas une muselière. Il interdit simplement de se prévaloir de sa fonction d’enseignant pour promouvoir des idées politiques. Je crois avoir lu récemment une tribune qui rentrait dans ce cas de figure... 


Un "tuyau" bien mal embouché

Ce qui rend méfiant, c’est aussi que cette phrase vient après bien d’autres actes… 

On se rappelle de l’article 1 de la si mal nommée « loi pour une école de la confiance ». Cet article était déjà destiné à instiller le doute sur la déontologie des enseignants. 

Dans un autre domaine, on se rappelle que le Ministre a fait réécrire les programmes d’EMC dans un sens beaucoup plus injonctif et supprimant tout ce qui permettait la référence au débat. Etonnant paradoxe : on transforme les valeurs de la République en catéchisme. 

On peut aussi évoquer les nouvelles épreuves orales des concours d’enseignement où on prévoit une sorte d’entretien d’embauche (de conformité ?) et des études de cas  sur l’attitude à avoir face à des situations mettant en question la laïcité. Pourquoi pas ? Mais le texte de définition des épreuves se situe bien plus dans une logique normative que dans la réflexion pédagogique. 

Enfin, on peut se rappeler la sortie du ministre sur les « tenues républicaines » qui montre que l’ordre moral n’est jamais loin derrière le discours obsessionnel du ministre sur « sa » conception de la laïcité. Car il s’agit bien d’une manière très particulière de voir les valeurs de la République et plus précisément la laïcité..


Que met-on dans le tuyau ?

On se rappelle aussi que le gouvernement a supprimé l’Observatoire de la laïcité supposé développer une approche trop « laxiste » et non conforme à la conception en vigueur aujourd’hui. De son côté, Jean Michel Blanquer a installé un « conseil des sages » composé de personnalités dont une grande majorité est connue pour une vision très conflictuelle et étroite de la laïcité. 

Les dernières déclarations du ministre où il s‘invente des ennemis imaginaires (c’est toujours plus facile à combattre) tels que l’islamo-gauchisme ou le « wokisme » vont aussi dans cette logique de l’affrontement. 

Ce qu’on met dans le tuyau c’est une conception de la République et de la laïcité où la tolérance et l’altérité sont oubliées au profit d’une méfiance à l’égard d’une religion et d’une communauté. 

Cette conception là, combat les symptômes au lieu de s’attaquer aux causes. Si l’on s’inquiète du « séparatisme » et de l’influence de certains extrémismes, on oublie que c’est le résultat d’un séparatisme géographique et social et de l’abandon des quartiers et de toute une frange de la population. Si on s’inquiète d’un défaut d’adhésion de certains aux « valeurs de la République » c’est peut être aussi parce que la République ne leur accorde pas assez de valeur et d’attention. 

Il faudrait aussi que la promesse républicaine soit tenue alors que l’École Française est une de celles où l’origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire et l’accès aux diplômes.  S’il faut de la République, il faut surtout de la démocratie et de la justice sociale. 

Plutôt que de créer de petites polémiques utiles à ses ambitions politiques, plutôt que d’incriminer les enseignants, le Ministre et avec lui le gouvernement devraient donner de véritables moyens pour lutter contre les inégalités. Ce serait là le meilleur moyen  de faire vivre les "valeurs de la République"... 

Philippe Watrelot

 
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