dimanche, février 21, 2016

Bloc-Notes de la semaine du 15 au 21 février 2016




- Orthographe – Remplacements — Pédophilie – EPI – Chemises à carreaux - .



Menu copieux pour ce bloc notes... En espérant qu’il ne soit pas trop indigeste.
En entrée, vous reprendrez bien un peu d’orthographe ? Et ensuite un sujet tout aussi lourd avec les remplacements. La nouvelle affaire de pédophilie est elle aussi difficile à digérer. Pour finir, on évoquera un sondage sur les EPI et on ira faire un petit tour en Hongrie où les enseignants ont adopté la chemise à carreaux comme outil de revendication.



Orthographe
Bon, si on sifflait la fin de la partie et d'une semaine de bruits qui n'ont pas grandi leurs auteurs ?A moins que ce ne soit une vraie campagne de désinformation et de manipulation, délibérément provoquée et dûment orchestrée? Mais que ferait là une secrétaire perpétuelle de l'Académie française ? Ce serait vraiment inadmissible ! ” c’est Claude Lelièvre sur son blog le 15 février 2016 qui s’exprime ainsi. Mais malheureusement ce n’est pas fini. Et la manipulation semble avoir atteint son objectif puisque de nombreuses personnes sont persuadées que cette réforme est de l’initiative de Najat Vallaud Belkacem.
Dans Le Monde Luc Cédelle et Mattea Battaglia tentent une synthèse et une rétrospective de cette polémique qui s’éternise. Les deux journalistes rappellent, comme nous ne cessons de le faire ici même, que la petite phrase “l’orthographe révisée est la référence ” n’est pas une nouveauté et qu’elle figurait déjà dans les programmes parus en 2008 sous la présidence Sarkozy et le ministère de Xavier Darcos sans que ça ne provoque la moindre émotion. Ils rappellent aussi que l’orthographe a le statut de “passion française” et est également un signe distinctif du niveau d’instruction.
Car même, si cette querelle semble bien vaine, cela a eu quand même le mérite de susciter une réflexion sur les fonctions de la langue et de l’orthographe. Dans Libération, le linguiste Fabrice Jejcic estime que l’orthographe a même une fonction politique et rappelle cette phrase de l’académicien Mezeray écrite en 1673 : «La compagnie (Académie) déclare qu’elle désire suiure (suivre) l’ancienne orthographe qui distingue les gents de lettres d’auec (avec) les jgnorants (ignorants) et les simples femmes.». Même analyse chez Claude Lelièvre, cette fois dans Le Monde pour qui “l’orthographe sert à se distinguer socialement”. A l’inverse Cécile Ladjali dans le même journal estime que l’orthographe permet de garder la trace de l’histoire des mots et que cela doit être enseigné à tous. Et de manière plus subtile que ceux qui crient à la “baisse de niveau” elle reconnait que “ nous vivons dans un monde de reproduction des élites. Les politiques démagogues le savent bien. Et c’est cette norme classique, induite par la mémoire des mots, que je voudrais que l’on continue à offrir aux élèves.”. Dans Le Figaro on relativise (eh, oui...) en rappelant qu’une partie des modifications proposées sont déjà enseignées dans les classes comme le confirment plusieurs études.
Pourtant la polémique n’a pas cessé durant cette semaine. La ministre a adressé à Hélène Carrère d’Encausse une lettre, rendue publique mardi, où elle fait part de son étonnement et s'interroge sur le fait que l'académicienne critique (dans une interview auFigaro ) «notamment la référence, pourtant identique à celle de 2008, aux rectifications de l’orthographe proposées par le Conseil supérieur de la langue française». Cette adresse publique a elle même entrainé une réponse d’Hélène Carrère d’Encausse, cette fois dans Le Point où elle redit que “l'orthographe n'a pas à être imposée par un pouvoir politique”. Ces petits allers-retours peuvent durer encore longtemps…
Quoi qu’il en soit, ce qui n’était au départ qu’un buzz médiatique a incontestablement pris un tour politique. Les anciens ministres de l’Education nationale ou de l’Enseignement supérieur, François Fillon, Luc Chatel, François Bayrou ou Laurent Wauquiez se sont tous exprimés au cours de la semaine sur ce sujet. Najat Vallaud-Belkacem, dans une tribune dans Le Monde intitulée “La réforme de l’orthographe n’existe pas !” contre attaque : “Au cours de ces derniers jours, pas moins de trois anciens ministres de l’éducation nationale et un ancien ministre de l’enseignement supérieur ont créé et alimenté une polémique absurde à propos d’une réforme de l’orthographe qui n’existe pas. Plus grave, ils ont sciemment induit en erreur les médias et l’opinion publique en assimilant cette réforme imaginaire à la réforme, bien réelle celle-ci, qui concerne le collège et, plus largement, toute l’école de la République. ” et elle poursuit “Je m’adresse, en l’occurrence, à celles et ceux qui sont en train d’instruire un procès contre une école de la République qu’ils ont saccagée avec un acharnement consternant durant plus d’une décennie : halte à l’imposture ! Vous qui, entre 2002 et 2012, avez choisi de démolir les dispositifs d’aide aux élèves les plus fragiles, de ne plus recruter d’enseignants y compris de lettres classiques ou d’allemand, de ne plus former les professeurs, de concentrer tous les moyens en direction de ceux qui en avaient le moins besoin, de renoncer à toute modernisation pédagogique dans l’acquisition des connaissances fondamentales, dont la maîtrise de la langue française, n’avez-vous rien de mieux à dire au pays que votre soudaine et opportune indignation contre une évolution orthographique décidée il y a plus de vingt-cinq ans, sans jamais l’avoir contestée lorsque vous étiez aux responsabilités ? De qui vous moquez-vous ?
Alimentée aujourd'hui par des enjeux politiques où la Ministre semble maintenant concentrer sur sa personnes les attaques jusque là dévolues à Christiane Taubira, la polémique peut encore durer longtemps. Au détriment de la sérénité des apprentissages des élèves et de l’enseignement des professeurs. En verra t-on la fin ? Je suis... circonspect.

Remplacements
L’éducation nationale a beau créer des postes depuis 2012, le serpent de mer du non-remplacement des enseignants absents refait surface constate Le Monde et les autres journaux nationaux et régionaux qui rapportent de nombreux cas de non-remplacement aussi bien dans le secondaire que dans le primaire.
Mediapart nous apprend qu’en Seine Saint-Denis, dans le département le plus défavorisé de France, environ sept mille élèves du primaire se retrouvent souvent sans professeur ni remplaçant. Les jeunes sont répartis dans d'autres classes, mais les parents ne supportent plus ces pis-aller et réclament des solutions durables.
Selon la FCPE , ce seraient au moins 6000 jours de classe qui auraient été perdus depuis la rentrée. La FCPE a un outil pour mesurer ces absences non remplacées, le site internet "ouyapacours" qui recense à partir des déclarations des internautes toutes les heures ou les journées de classe sans enseignant. La nouveauté cette année, c'est que ces absences concernent aussi l'école primaire. Selon les estimations de la FCPE, ces 6.000 jours de classes non assurés seraient "la fourchette basse", la vérité tournant plutôt autour de 10.000 jours. Une situation qui perdure malgré la création de 35.000 postes par l’Education nationale depuis 2012.
Dans un communiqué, le Ministère réagit à la situation en rappelant donc ces créations de postes et en précisant que le nombre de non-remplacement doit être remis en perspective avec les 30 millions de journées de classe qui ont été assurées dans le premier degré depuis le début de l’année scolaire. En prenant les estimations de la FCPE, “cela représente entre 0,02 et 0,03% du total des jours de classe qui ont eu lieu depuis la rentrée”. Le Cabinet de Najat Vallaud-Belkacem en profite aussi pour rappeler que 1566 postes de remplaçants ont été supprimés dans le 1er degré sous le quinquennat précédent.
Le Monde nous rappelle que le remplacement des absences de courte durée est un éternel problème que nombre de ministres de l’éducation nationale, sous la pression des parents, ont tenté de résoudre. En vain. Selon des chiffres de la Rue de Grenelle, seules 38 % des absences de moins de quinze jours sont remplacées au collège et au lycée. Quant aux absences de longue durée, elles sont remplacées dans près de 97 % des cas. Il faut aussi souligner que ces absences non remplacées ont une saisonnalité et qu’en janvier-février on est dans une sorte de pic des absences. Les enseignants ne posent pas davantage de congés maladie que le reste de la population active – aucune étude ne l’a en tout cas démontré –, mais leur absence est forcément plus flagrante que celle d’un salarié dans un bureau.
Si, dans le primaire 2 172 postes de remplaçants ont été créés depuis 2013, dans le secondaire, en revanche, seule une trentaine de postes ont été créés. Cette situation pose donc plusieurs questions. La poursuite des créations de postes bien sûr (avec la réflexion sur la nécessité d’attirer encore plus de candidats) pour réalimenter un corps de TZR (titulaires sur zone de remplacement dans le secondaire) qui fait défaut aujourd’hui. Il y a aussi l’abus d’utilisation de personnels contractuels avec une organisation de la précarité et un système à deux vitesses qui s’installe. Mais cette tension rentre aussi en collision avec le statut des enseignants et la gestion interne dans les établissements. Le Monde rappelle que de nombreux rapports estiment que seules des solutions internes aux établissements pourraient permettre d’assurer efficacement des remplacements momentanés et imprévus. En 2012, les inspections générales proposaient d’instaurer un système de « permanence » des professeurs, de manière à ce qu’il y ait toujours un enseignant disponible pour assurer un remplacement (ce qui suppose une redéfinition des heures). En 2014, la médiatrice de l’éducation nationale suggérait plus de souplesse dans l’organisation scolaire. Avec des mesures-chocs comme l’annualisation des heures d’enseignement perdues ou la possibilité d’enseigner plusieurs disciplines en cas d’absence d’un collègue.
Sujet hautement inflammable... Bien plus que l’orthographe !

Pédophilie
©France3 Ile de France
Un professeur de mathématiques de 55 ans du collège Blaise-Pascal de Villemoisson-sur-Orge (Essonne) a été mis en examen jeudi 18 février pour agression sexuelle d’un mineur de moins de 15 ans. Il avait déjà été condamné en 2006 par la justice britannique pour de tels faits au Royaume-Uni et avait continué à enseigner pendant toutes ces années. En 2006, l’enseignant avait été condamné par un tribunal britannique à quinze mois d’emprisonnement, assortis d’une exclusion de tout travail avec des enfants, pour « relations sexuelles avec un enfant à partir d’une position de confiance » (selon le vocabulaire juridique en vigueur outre-Manche) et pour « voyeurisme ». Il avait passé ses vacances d’été dans le pays, où il était directeur de colonie.
 Cette condamnation ayant été inscrite dans son dossier professionnel, une commission administrative paritaire – composée de représentants de l’administration et du personnel – s’était tenue en mars 2007 dans l’académie de Versailles pour auditionner le professeur et décider des conséquences de sa condamnation. D’après ce que l’on peut lire dans la presse, cette commission administrative paritaire académique avait conclu, à l’unanimité de ses 35 membres présents, à l’absence de sanction, ayant constaté que : “la matérialité des faits reprochés était sujette à caution et que le doute devait lui profiter”. Et c’est ainsi que l’enseignant a retrouvé son poste.
Najat Vallaud-Belkacem a tenu une conférence de presse le vendredi 19 février pour évoquer cette affaire. La ministre de l’Éducation nationale a qualifié d’ “insupportable” le fait qu’il ait été autorisé à continuer d’enseigner. Najat Vallaud-Belkacem a lancé “une enquête administrative” et prendra, “le cas échéant, les sanctions qui s’imposent”. Elle a ajouté : “nous entreprenons la vérification des casiers judiciaires de l’ensemble des enseignants. L’omerta est révolue.”.
Il y a donc une mise en cause très vive par la ministre de sa propre administration. L’enquête interne devrait éclaircir les responsabilités. D’après certaines sources, il semblerait que la commission n'aurait pas eu accès à la totalité du dossier judiciaire, que le Royaume Uni n'avait pas transmis. La condamnation portait alors sur des faits de voyeurisme et était de 15 mois avec sursis. Donc, la commission aurait alors travaillé sur un dossier mal construit et incomplet, comme cela arrive malheureusement trop souvent. Et cela peut expliquer l’unanimité de cette commission disciplinaire. Mais expliquer n’est pas excuser, ne cesse t-on de nous dire...
Rappelons que cette affaire vient après un autre scandale de pédophilie qui avait secoué l’opinion il y a près d’un an. Un directeur d’école de Villefontaine (Isère), mis en examen pour le viol d’une partie de ses élèves alors qu’il avait été condamné, en 2008, pour détention d’images pédopornographiques. Cela a conduit les deux ministères de l’Éducation Nationale et de la Justice à rédiger conjointement un projet de loi afin que les faits de pédophilie soient transmis par la justice avant même que la condamnation soit prononcée. Ce projet est actuellement en cours d’examen au Parlement.

EPI

Le Web Pédagogique a mené une enquête auprès des enseignants et des chefs d'établissements (781 enseignants, 258 chefs d'établissement) sur les Enseignements pratiques interdisciplinaires qui sont un des dispositifs clés de la réforme du collège prévue en 2016.
Les enseignants "enthousiastes", qui ont "hâte de commencer" un EPI ne sont que 7,6 % mais ils sont 22 % à se déclarer "sereins" et près de 40 % à se dire "attentifs", "à la recherche de solutions". Ils sont en revanche 21 % à être "inquiets", à ne pas savoir comment les mettre en place. Parmi les chefs d'établissement, près d'un sur trois estime que son équipe est inquiète, mais ils sont près d'un sur deux à la trouver "sereine", car ayant déjà mené ce type de projets.
On apprend aussi dans ce sondage que les chefs d'établissement et les enseignants interrogés estiment qu' "une plateforme en ligne permettant aux enseignants et aux élèves de créer, gérer et suivre à plusieurs l'avancée de leurs EPI (pourrait) être utile" (77 et 79 %). Tiens... quel hasard, c’est justement une plate forme de partage que vient de créer le Web Pédagogique... Et l’on peut penser que d’autres outils de mutualisation vont se créer d’ici la fin de l’année.
Ce qui est intéressant à observer, c’est aussi la manière dont le même sondage est interprété dans des sites d’information différents. “Près de 80 % des enseignants positifs, mais souvent "dans le flou" ”, c’est ce qu’on peut lire dans Touteduc. Alors que selon VousNousIls , il y aurait “60 % des profs en « état de stress » avant la rentrée 2016 ”.
L’éducation aux médias est vraiment une matière d’avenir...

Chemises à carreaux
La Hongrie poursuit sa dérive populiste et autoritaire...
Samedi 13 février les enseignants hongrois manifestaient pour protester contre la politique de Viktor Orban. Ils dénonçaient les conséquences de la prise de contrôle de l’enseignement par l’Etat depuis des réformes centralisatrices adoptées en 2013. Les établissements publics seraient petit à petit privés de moyens, au profit des seules écoles gérées, aux frais du gouvernement, par les Eglises. Il y a trois ans a en effet été créé un organisme public (avec des fonds européens), et auquel sont désormais rattachés les milliers d’établissements scolaires du pays, auparavant dépendants des municipalités. Baptisé KLIK (pour « Centre Klebelsberg pour la gestion institutionnelle »), c'est un organisme de contrôle centralisé. Les manifestants l’accusent d’avoir retiré toute autonomie aux équipes pédagogiques. Depuis son instauration, les enseignants seraient surchargés de tâches administratives et obligés de transmettre aux élèves une quantité de données rendant quasiment impossible la réflexion et le sens critique. En Hongrie, le traitement des enseignants varie entre 145 000 et 250 000 forints (470 à 800 euros) par mois.
Depuis cette manifestation, la protestation a pris d’autres formes. Les enseignants viennent tous faire cours en chemise à carreaux ! Le mot d'ordre, largement relayé par les réseaux sociaux, avait été lancé en réaction à des propos d'un proche du pouvoir, Istvan Klinghammer, qui avait qualifié le week-end dernier les enseignants manifestant contre le gouvernement de "mal coiffés, mal rasés et en chemise à carreaux". Baptisée "Journée nationale de la chemise à carreaux", l'action a été suivie dans tout le pays par les enseignants et même par leurs élèves. Une nouvelle journée d'action est prévue pour le 15 mars. Les enseignants retroussent leurs manches...








Bonne Lecture et bonnes vacances pour ceux qui y sont encore ou qui commencent et bon courage pour ceux qui reprennent...
(d’ailleurs, le bloc-notes fait aussi relâche la semaine prochaine)



Philippe Watrelot

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dimanche, février 14, 2016

Bloc-Notes de la semaine du 8 au 14 février 2016



- En difficultés - Inclusion - Complotisme – Orthographe : complot ou manipulation ? - .



Et si on parlait des élèves en difficultés et de ceux en situation de handicap plutôt que de l’orthographe ? Deux rapports, parus ces derniers jours, nous invitent à nous intéresser à ces sujets autrement plus importants et intéressants. Cette semaine a aussi été marquée par une journée consacrée à la lutte contre les théories du complot. Mais alors qu’on nous invite à vérifier les informations et à faire preuve de rigueur et de mesure, les politiciens et les académiciens en manquent singulièrement. Sur la réforme de l’orthographe, c’est toujours le bal des faux culs...



En difficultés
95 000 de nos élèves n’ont pas, à 15 ans, un bagage minimum pour se repérer dans la société, indique un rapport de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) divulgué mercredi 10 février même s’il exploite des données communiquées en décembre 2013 (rapport PISA).
Qui sont ces jeunes élèves qualifiés dans ce rapport de “sous-performants” (low perfoming) et qui représentent quand même 28% des jeunes de 15 ans ? L’OCDE en livre un portrait-robot en listant « obstacles » et « désavantages » qui, cumulés, finissent par entraver les destins scolaires : être issu d’un milieu socio-économique défavorisé, être né au sein d’une famille immigrée, de sexe féminin pour les élèves faibles en mathématiques, de sexe masculin en compréhension de l’écrit ; des élèves qui parlent à la maison une autre langue que celle de l’école, n’ont pas connu de préscolarisation mais ont, en revanche, déjà redoublé, et qui étudient en « lycée pro ». “En France plus que dans un autre pays, le niveau socio-économique, le redoublement et l’absence de scolarisation en maternelle sont des marqueurs forts de l’échec”, précise Eric Charbonnier, analyste de l’OCDE dans un article du Monde
Mais ce qu’il faut surtout retenir de ce rapport tient en une phrase qui constitue le titre d’un article de L’Express : “Lutter contre les difficultés des élèves rapporte plus que ça ne coûte aux Etats ”. Selon les experts de l'OCDE, le coût financier du soutien à ces élèves en difficulté serait en effet moins élevé que les conséquences d'une scolarité manquée ou inaboutie. Les mauvais résultats scolaires "ont des conséquences à long terme", avec "un risque élevé de décrochage complet" pour ces jeunes et une croissance économique amoindrie est-il écrit. Certains pays se retrouvent même dans un "état de récession permanente", peut-on lire dans le rapport . 
Si d'ici 2030 chaque élève de quinze ans parvenait à "acquérir un bagage minimum de compétences fondamentales en littératie et numératie" dans les pays à revenu élevé de l'OCDE, les gains à long terme pour les économies de ces pays pourraient atteindre "environ 1,5 fois leur PIB actuel".
Terminons la lecture de ce rapport par ce qu’il dit sur la mixité sociale et l’hétérogénéité des classes. Les experts de l’OCDE constatent que le lien entre réussite scolaire et mixité “"est davantage lié à une moindre proportion d'élèves en difficulté qu'à une proportion accrue de très bons élèves ”. En d’autres termes, “ce constat semble indiquer que les systèmes qui répartissent plus équitablement dans les établissements d'enseignement à la fois les ressources scolaires et les élèves sont avantageux pour les élèves peu performants, sans pour autant porter préjudice aux élèves ayant un meilleur niveau".
Je l’ai déjà exprimé ici même dans cette revue de presse ou dans des billets de blogs, il ne faut pas confondre mixité et hétérogénéité. La question n’est donc pas seulement celle de la mixité sociale qui souvent n’est effective qu’à la grille d’entrée de l’établissement. On peut avoir des établissements où les enfants viennent de différents milieux sociaux (mixité sociale) mais où la composition des classes faite dans l'établissement en fonction des options conduit à regrouper les "bons" entre eux (quelque soit leur milieu social) et à pratiquer une sorte de tri avec des classes homogènes (en niveau) : les "bons" d'un côté, les "moins bons" de l'autre. L’enjeu de l’hétérogénéité des classes est bien plus important et complexe et renvoie en effet à la logique de l”élitisme et de la sélection qui traverse tout le système français. L’hétérogénéité, la différence, est une richesse et un formidable aiguillon pédagogique.

Inclusion
Des progrès, mais peut mieux faire. C’est ainsi que Le Monde résume l’appréciation donnée par le rapport du Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) sur la scolarisation des élèves handicapés. Après une décennie (2005-2015) de progrès jugés « fulgurants » en la matière, qui a vu les portes de l’école s’ouvrir à ces enfants, l’instance d’évaluation a présenté, jeudi 11 février, ses préconisations pour que l’on s’approche davantage de l’idéal d’une école « inclusive ». Cette présentation fait suite à une conférence de comparaisons internationales sur le sujet, organisée les 28 et 29 janvier derniers.
Comme nous le rappelle plusieurs articles qui reviennent sur le bilan, dix ans après la loi de 2005, le nombre d’élèves handicapés scolarisés en « milieu ordinaire », c’est-à-dire dans une école lambda, a presque doublé (252 285 élèves en 2014 contre 133 838 en 2004). Aujourd’hui, la moitié des élèves handicapés sont scolarisés dans une classe ordinaire et bénéficient, si besoin, de l’accompagnement d’un auxiliaire de vie scolaire. Mais comme le souligne Nathalie Mons,la présidente du CNESCO, si “ l’école inclusive est bien en train de devenir une réalité dans le primaire, les élèves en situation de handicap sont encore très souvent séparés des autres au collège, et plus encore au lycée ”. Mais il faut rappeler aussi que tous les établissements scolaires ne sont pas encore aux normes d’accessibilité. Mais les défis sont loin d’être seulement matériels. Il sont surtout humains. D’abord il faut évoquer le nombre insuffisant d’assistants de vie scolaire mais surtout le manque de formation des enseignants qui se trouvent souvent démunis et même débordés face aux enfants en situation de handicap. Comme le rappelait un article déjà signalé dans un précédent bloc-notes, le travail des enseignants tient souvent du “bricolage héroïque. Pour le sociologue Serge Ebersold à qui on doit cette formule : “On a mis l’accent sur l’accès physique à une scolarité ordinaire, en aménageant les locaux, en investissant dans du matériel, en recrutant des auxiliaires de vie scolaire. Mais on n’a pas véritablement donné aux équipes les moyens de penser ces enfants handicapés comme étant avant tout des élèves. […] Par ailleurs, le travail réalisé au quotidien auprès d’eux par les enseignants n’est pas reconnu ni formalisé. Il tient souvent du bricolage héroïque. Cette situation ne permet pas de transmettre les compétences acquises à d’autres collègues et futurs collègues. Elle est d’autant plus difficile à vivre que ces professeurs, souvent, se sentent peu épaulés, sinon totalement isolés au sein de leur établissement.
Il y a donc encore des progrès à faire... Mais on peut craindre aussi des régressions. Le passage de Nicolas Sarkozy dans l’émission Des Paroles et des actes du jeudi 4 février sur France 2 n’est pas passé inaperçu auprès de ceux qui se préoccupent de l’inclusion. « il déclarait : "Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux réserver 10 % des HLM vraiment pour les handicapés plutôt que d’appliquer des normes de cette nature qui ruinent les communes ?” Et l’ancien président qui aspire à le redevenir poursuit avec les écoles. « On n’est pas obligé de mettre des ascenseurs dans toutes les écoles. Il n’y a qu’à réserver une ou deux écoles pour l’accessibilité handicapés. ». Après “l’écologie ça commence à bien faire”, N.Sarkozy nous propose “les handicapés, ça commence à bien faire” ?
Pour ne pas finir ce chapitre sur cette note négative, signalons qu’est sorti récemment en janvier 2016 le n° 526 des Cahiers Pédagogiques : “Inclure tous les élèves. Un peu de promotion ne peut nuire... !

Complots
Théorie du complot, conspirationnisme... le Ministère organisait mardi dernier (09/02) une journée consacrée à ce sujet d’actualité.
En ouverture de cette journée la Ministre a délivré un discours remarqué par les commentateurs pour son humour et sa hauteur de vue. A l’heure où ce qui prévaut est plutôt l’ironie et le cynisme, les 3 premières minutes sont en effet pleines d’un humour bien venu. Najat Vallaud Belkacem y joue sur les rumeurs qui la concernent ainsi que sur la récente polémique à propos de l’orthographe. On peut savourer ces trois premières minutes mais le reste du discours situe bien les enjeux d’une pédagogie de lutte contre les théories du complot . Bien sûr, cette journée s’accompagnait de la mise en ligne de ressources pédagogiques sur le site Éduscol ainsi que sur le site du Gouvernement
Plusieurs journaux se sont intéressés à ce sujet et montrent comment les enseignants pratiquent en classe et dans leurs établissements. Un article de La Croix évoque plusieurs pistes : analyser les mécanismes de manipulation, favoriser l’esprit critique, éduquer aux médias et notamment à l’usage d’Internet... Dans Le Figaro et Le Monde on s’intéresse au travail de Sophie Mazet dans son lycée de Saint-Ouen. Cette professeure d’anglais propose dans son établissement depuis plusieurs années un atelier pour développer l'esprit critique de ses élèves. Elle condense ce cours dans un Manuel d'autodéfense intellectuelle qui vient de sortir en librairie.
On faire deux remarques à propos de cet évènement.
D’une manière générale cette journée a montré que, comme souvent, des précurseurs, des éclaireurs se sont déjà emparés de cette question. Et l’enjeu est ensuite de passer de ce “savoir-faire” en “faire-savoir” sans que cela se transforme en injonction et en “bonnes pratiques” érigées en “one best way”. Le problème, c’est qu’une structure bureaucratique comme l’est l’Éducation Nationale a souvent ce réflexe. Mais on peut et on doit lutter contre ses mauvais réflexes... !
La deuxième remarque porte sur le champ de cette approche. Faut-il en faire un “enseignement” ? Faut-il considérer que cela traverse toutes les disciplines ? En effet, on peut se dire que la formation à l’esprit critique est commune à toutes les disciplines et qu’il n’est nul besoin d’en rajouter. Les enseignants raillent souvent les “éducations à...” qui sont vues comme un ajout superflu et éloignant des fondamentaux. Mais ces enseignements ont cependant le mérite d’insister sur un aspect que l’État-employeur et au delà la société jugent important de développer. Là encore plus qu’une injonction, il faut le considérer comme une priorité. Et indéniablement c’est faire œuvre pédagogique et didactique et citoyen que de déconstruire les rumeurs et les préjugés pour promouvoir un véritable esprit critique et scientifique. Certes, cela est l’affaire de tous mais ça mérite aussi d’être une priorité et assumée comme telle dans les établissements. Les professeurs documentalistes et l’éducation au médias sont des ressources essentielles pour créer de tels dispositifs.

Orthographe : complot ou manipulation ?
A-t-on affaire à un complot ?
Comme je l'ai écrit dans mon bloc-notes de la semaine dernière , je pense qu'au départ il n'y avait pas forcément de “complot” derrière cette mise à l'agenda médiatique de la réforme de l'orthographe. Il s'agissait surtout d'une volonté d'une certaine presse de surfer sur un sujet dont on sait qu'il peut intéresser l'opinion. Mais j’écrivais aussi : “A moins que la manipulation politique et médiatique l’emporte, on peut espérer que le soufflé retombe aussi vite qu’il est monté.”. Or, depuis quelques jours la manipulation politique semble vraiment à l'œuvre...
On en a déjà vu des manifestations avec les déclarations de Luc Chatel sur France Inter qui assimilait réforme de l’orthographe et réforme du collège. Depuis, dans sa pêche aux voix, le nouveau président du conseil national des Républicains a également annoncé dans son discours que son parti "supprimera la réforme du college , qui est une aberration".
Mais là où l’hypocrisie est à son comble, c’est avec le communiqué de l’Académie Française Dans un entretien au Figaro du samedi 13 février , Hélène Carrère d’Encausse, la “secrétaire perpétuelle” entend mettre un terme à la polémique qui a éclaté il y a dix jours. “Je n’ai pas compris les raisons qui expliquent l’exhumation d’une réforme de l’orthographe élaborée il y a un quart de siècle et où l’Académie française n’a eu aucune part, à l’inverse de ce que l’on a voulu faire croire ”, déclare t-elle. Et elle ajoute que “ La position de l'Académie n'a jamais varié sur ce point : une opposition à toute réforme de l'orthographe mais un accord conditionnel sur un nombre réduit de simplifications qui ne soient pas imposées par voie autoritaire et qui soient soumises à l'épreuve du temps”. Elle se lance ensuite dans des considérations sur le système éducatif dont on ne voit pas bien le lien avec le refus de cette “réforme” de l’orthographe. Pour elle depuis 1990, le contexte a totalement changé rappelle-t-elle. “ En 2016, nous sommes devant une situation radicalement différente ” avec un système éducatif qui “ s'est écroulé ” au point “ qu'un élève sur cinq quitte l'école sans savoir lire ” commente-t-elle. “ Le problème n'est donc plus d'offrir des facilités aux élèves, de conserver ou non l'accent circonflexe, mais de revoir totalement notre système éducatif ” qui doit être reconstruit selon un “impératif d’égalité”.
Si l’on peut être d’accord avec cet impératif, les chiffres qu’elle utilise sont contestables. Et on ne voit pas bien le rapport avec sa négation de la réforme de l’orthographe. Mais surtout elle réécrit l’histoire. On trouve toujours sur le site de l’Académie, les traces de leur accord en 1990. Et Maurice Druon à l’époque secrétaire perpétuel de l'Académie française, écrivait le 19 juin 1990, au Premier ministre dans le rapport de présentation des rectifications orthographiques : “Et c’est là que je présente mon vœu, ratifié par l’Académie française. Nous souhaitons vivement que soit établi dans les meilleurs délais, et à la diligence de votre Délégation générale, un lexique orthographique de la langue française, mettant en application les rectifications et ajustements proposés. De la sorte, les instituteurs et professeurs, élèves, imprimeurs et correcteurs, les éditeurs de dictionnaires, et généralement tous les usagers du langage pourront disposer d’un outil de référence certain, publié avec l’aval de l’État. Ce serait la manière la plus sûre de faire entrer dans l’usage les aménagements dont vous nous avez confié l’étude. Après quoi, Monsieur le Premier ministre, la langue étant chose vivante, il faudra recommencer le travail, dans trente ans, sinon même avant.
S’il n’y a pas eu “complot”, il y a en tout cas aujourd’hui “manipulation”. Car, on essaie de faire passer pour une décision ministérielle imputée à la Ministre et au gouvernement actuels, une réforme qui nous renvoie 25 ans en arrière. Si cela en dit long sur la capacité de notre pays à évoluer, cela est tout aussi instructif sur l’hypocrisie à l’œuvre dans le monde politique et médiatique. Il y a derrière beaucoup de mauvaise foi et d'arrières-pensées politiques et idéologiques. C’est le bal des faux culs...
Mais pour clore ce chapitre et ce bloc-notes déjà très long, laissons la parole à Lucien Marboeuf sur son blog (très en forme) qui rappelle que la formation à l’esprit critique et à une certaine rigueur devrait s’appliquer à tous. “On peut penser ce qu’on veut de la réforme proposée en 1990 par l’Académie Française, on a le droit ne pas être d’accord et de le dire haut et fort, mais on est fondé à émettre une opinion si et seulement si on a pris la peine de se renseigner avant de donner son avis... J'ai peu d'excuses pour l'ignorance quand elle est le fait des savants.

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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samedi, février 06, 2016

Bloc-note de la semaine du 1er au 7 février 2016




- Gauche / Droite – Français/Français – État/Marseille – Grave/Circonflexe - 


— «Eh, pour ton bloc notes, tu vas parler de la réforme de l’orthographe ? T’as vu tout le monde en parle depuis une semaine ! »
— « D’abord ce n’est que depuis jeudi que tout s’est emballé. Et puis il y a bien d’autres choses plus importantes à dire sur l’École : la proposition d’abaisser l’âge de l’apprentissage à 14 ans par exemple ou bien l’enquête sur les jeunes et la religion. Ou encore l’état des écoles à Marseille
— « Mais quand même tu ne peux pas ne pas en parler ! c’est LE sujet n°1 dans les réseaux sociaux. Tous les journalistes font des papiers là dessus et même la Ministre a été obligée de se positionner »
— « Je sais bien... j’ai même refusé deux interventions à la télé parce que je trouvais que c’était un “faux buzz”. »
— « Justement ! tu pourrais au moins dire pourquoi, selon toi, c’est une polémique excessive. »
— « D’accord. Tu as raison. Et puis ça dit quand même des choses sur l’état du débat public et de l’École aujourd’hui. On en parlera à la fin et on ne parlera pas que de ça. Histoire de rappeler quand même que “hiérarchiser l’information” c’est important…


Gauche / Droite ?
Des députés (de la vraie droite) emmenés par Christian Estrosi ont présenté en début de semaine une proposition de loi pour réinstaurer l'apprentissage à 14 ans. Le groupe socialiste s'est dit dès le dépôt "fermement" opposé à ce texte en commission. Jusque là, rien que de très normal. Un positionnement qui rappelle que les clivages droite/gauche existent encore sur un certain nombre de sujets.
Mais ce même mardi, Manuel Valls réunissait à Matignon les dix-huit présidents de région de la métropole et de l'outre-mer. Et le président de la région Paca, a évidemment plaidé pour l'abaissement à 14 ans de l'âge de l'apprentissage. Selon un article du Figaro , la ministre de l'Éducation nationale se serait, selon un participant, montrée «très fermée» sur cette proposition. S'en est suivie une mise en garde cinglante du premier ministre, un «recadrage très sévère», selon un élu présent. S'adressant à tous les ministres et visant plus particulièrement N. Vallaud-Belkacem, M. Valls aurait lancé : “Nous n'avons pas fait venir les présidents de région pour dire “non”. Vous n'êtes pas là pour dire “non” à des personnes que j'ai invitées à Matignon pour faire des propositions”.
Finalement la position du gouvernement a été clarifiée. : Le retour à l’apprentissage à 14 ans “n’est pas la position du gouvernement et on voit les objections de fond à cette mesure”. La proposition de loi a finalement été rejetée jeudi soir par un vote à l’Assemblée. Fin de la polémique ?
Elle en dit long en tout cas sur la perte actuelle de repères idéologiques et la difficulté à identifier aujourd’hui ce que seraient des “marqueurs” de droite et des “marqueurs” de gauche. Car la position de la Ministre (de gauche) n’était pas “fermée” mais en effet très “ferme” sur une proposition qui est d'abord une régression et un renoncement. Tout le propos du collège unique depuis 40 ans est d'éviter la sélection précoce et de trouver des solutions pour permettre le "scolariser ensemble" et la lutte contre l'échec scolaire. Cette proposition de la droite fait exactement l'inverse. Rappelons que dans sa loi sur la refondation de l’école de 2013, Vincent Peillon avait fait abroger l’apprentissage à 14 ans, considérant que tous les élèves devaient au moins finir le collège pour acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture.
Ce qui est inquiétant dans ce débat occulté aujourd’hui par des accents circonflexes, c’est aussi que cette proposition puisse trouver de l’écho dans l’opinion et y compris chez les enseignants. On pourra entendre en effet de nombreux avis, y compris « à gôche » qui voient des vertus dans l’apprentissage dès 14 ans pour des enfants qui ne sont “pas faits pour les études” et qui se trouveront mieux à exercer des métiers manuels “qui doivent être revalorisés”. On fera remarquer que les gosses "pas doués pour les études", ou ayant une "intelligence manuelle, toute aussi noble que les autres" ne sont (quasiment) JAMAIS des enfants d'enseignants (ni de CSP +). Pourquoi ces enfants sont-ils majoritairement des enfants d'ouvriers ? Est-ce une question de “don” ? ou de déterminisme social ? L'École n'est-elle là que pour entériner les inégalités sociales ou peut-elle tenter d'y répondre ? Si l'école est un "carcan scolaire” est ce que la seule solution c'est de dire aux élèves “adaptez vous ou dégagez” ou il y a moyen de faire évoluer l'école ? Le débat ne devrait pas être sur l'âge auquel on oriente vers ce type de dispositif, mais sur les critères pour y rentrer. Pour quelques rares élèves orientés positivement, combien d'autres qui se voient imposer l'apprentissage non pas parce qu'ils ont le goût pour cela mais tout simplement parce qu'ils n'ont pas trouvé leur place à l'école et au collège et dont on se débarrasse ainsi ? Ça questionne le système éducatif tout entier qui préfère expulser ces élèves que d'affronter vraiment le traitement de la difficulté scolaire. Et il faut en effet féliciter les enseignants (et personnels éducatifs !) des lycées pros qui parviennent avec un grand nombre de ces gamins qui arrivent abimés et en colère à retisser du lien et à redonner de l'estime de soi. On pourrait alors convenir que la réponse de l'orientation précoce est une mauvaise réponse à la question de l'échec scolaire et d'une pédagogie peu efficace face à certaines difficultés.
Dans des temps de confusion sur les finalités de l’École et où l’“élitisme” est invoqué à tort et à travers pour justifier l’immobilisme, il est en effet difficile de trouver des repères de gauche dans la politique éducative.
La recherche de mixité sociale peut en être un de ces trop rares marqueurs. Mercredi dernier, la ministre réunissait, rue de Grenelle, une centaine d’élus locaux, chercheurs, recteurs, mais aussi les fédérations de parents d’élèves et les représentants de l’enseignement privé… pour relancer l’expérimentation de réforme de la carte scolaire annoncée dès janvier 2015 et officiellement lancée quelques jours avant les attentats du 13 Novembre. Comme le souligne Libération, politiquement, la réunion qui se tenait ce mercredi était décisive. En termes de calendrier, si le ministère veut que l’expérimentation se concrétise dès la rentrée 2016 – avant la présidentielle –, il faut accélérer maintenant et passer à l’expérimentation. Il s’agissait donc de convaincre les élus, souvent échaudés à l’idée de se mettre les parents d’élèves (de droite comme de gauche...) à dos, de ne pas s’arrêter aux bonnes intentions. 20 départements devraient expérimenter de nouvelles règles d’affectation dans les collèges.
Gauche ? Droite ? Dans le même temps, Nicolas Sarkozy fait la promotion de son livre “La France pour la vie dans lequel quelques pages sont consacrées à l’Éducation Nationale. Il préconise “ moins d’enseignants, mieux payés, mieux considérés, mieux formés et plus disponibles ”. Pour lui, il “ vaut mieux avoir 20 % d’enseignants en moins et les payer 20 % de plus ”. Il suggère également “ d’augmenter de 25 % le temps de présence des enseignants dans les lycées et collèges ”. Ces derniers auraient ainsi plus de “ temps libre pour aider et soutenir les élèves les plus en difficulté ”. Par ailleurs, il estime que “ La mainmise complète des syndicats sur le système achève de le paralyser ”.
Finalement, pour ceux qui auraient la mémoire courte, voilà un rappel utile. Gauche ? Droite ? Il y a encore quelques différences...

“Français-Français”
L'école défiée par la religion c’est le titre qui barre la couverture de l’Obs de cette semaine. On y présente comme inédite et levant des tabous, une enquête de Sébastian Roché, Directeur de recherche au CNRS, Sciences Po Grenoble. Ce spécialiste de la délinquance vient de sortir une enquête qui a consisté à interroger 9.000 collégiens des Bouches-du-Rhône entre avril et juin 2015 sur la force du sentiment religieux des jeunes, sa dimension identitaire et ses conséquences sur l'adhésion aux valeurs de la société française. Dans cette étude, le sociologue montre que de plus en plus d'élèves opposeraient leurs convictions religieuses aux enseignements universels. Et les graphiques présentés ainsi que les exemples mettent tous l’accent (circonflexe ?) sur la religion musulmane.
Sur son blog, notre collègue Laurence De Cock s’interroge sur la méthodologie de l’enquête et sur le fait que “cette enquête inédite, ne cite que des exemples collègiens musulmans pour étayer l'hypothèse bien vendeuse de sa levée de tabous. ” et elle ajoute que “Les travaux sont nombreux, thèses, articles, qui interrogent les formes d'enseignement du fait religieux dans les manuels scolaires notamment, qui étudient les discriminations ou encore les effets des catégorisations culturelles en œuvre à l'école. A de très rares moments, le débat s'est apaisé sur ces questions qui sont, depuis plus de trente ans, au coeur des controverses scolaires, particulièrement dans l'enseignement de l'histoire et de l'éducation à la citoyenneté. […] Prétendre donc lever un tabou sur cette question est tout simplement grotesque et dit davantage de la fabrique de l'amnésie par le dispositif médiatique que de la réalité d'une politique scolaire […] . Il y a certains contextes politiques, comme celui que nous traversons actuellement, qui appellent prudence, responsabilité et retenue dans la quête de sensationnalisme et de profit.
Sur cette couverture de l’Obs, on trouve le portrait de la Ministre de l’Éducation Nationale. Najat Vallaud Belkacem est invitée à commenter cette enquête. Elle déclare “Non, le constat d’une plus grande religiosité chez les jeunes n’est pas nouveau. Et, au lendemain des attentats de janvier, en me rendant dans plusieurs établissements scolaires, j’avais constaté la prégnance du sentiment religieux parmi les élèves. J’avais été frappée de voir beaucoup d’entre eux discuter, juger, débattre des choses à travers ce prisme, toutes religions confondues. C’était moins le cas pour les générations précédentes. Dans une société qui se cherche, une partie de la jeunesse peut être davantage tentée de trouver des réponses dans la religion. A l’heure où ces identités peuvent être manipulées et radicalisées pour être montées les unes contre les autres, c’est très préoccupant.” Et plus loin elle ajoute que pour elle “c’est le résultat d’une crispation identitaire dans la société, mais aussi un phénomène social. Une crispation identitaire et un phénomène social... 
C’est ce que nous disent aussi deux documents parus cette semaine. Dans Rue89, Pierre Haski nous conseille un documentaire, diffusé mercredi dernier à 23h30 sur France 2 (série Infrarouge et disponible en Replay), qui interroge la question "identitaire" dans la société française et notamment en questionnant les plus jeunes. Un extrait est significatif . Les deux auteurs du documentaire, l’une juive, l’autre musulman, rompus à l’animation de dialogues à deux voix avec la France des banlieues et des stéréotypes, posent deux questions à une classe de lycéens en grande majorité « issus de l’immigration », comme on dit pudiquement : “ Qui est français ?”. Tout le monde lève la main. “ Qui se sent français ?” Une seule main se lève dans la classe, celle d’une jeune noire qui explique que, dans sa tête, elle est “ blanche”. Un autre répond que le Français, pour lui, c’est un blond aux yeux bleus propre sur lui.
”.

INFRAROUGE SPECIAL: Les Français c'est les... par france2

Toujours sur le même sujet, il faut lire dans Politis, le témoignage d’un professeur d’Histoire-Géographie en collège qui explique comment il procède avec ses élèves pour travailler sur le sentiment d'être français. Et il montre aussi avec justesse combien le projet de déchéance de nationalité complique son travail et d'une manière générale cette construction de l'identité. Au fait, le texte a pour titre “ On n’est pas des « Français-Français » monsieur ! 


Etat/Marseille
Dans une lettre conjointe, publiée vendredi matin dans la Provence , la ministre de l’Education, Najat Vallaud-Belkacem, et celui de la Ville, Patrick Kanner, estiment que “la situation particulièrement préoccupante des conditions de scolarisation des élèves du premier degré dans les établissements marseillais nécessite une réponse rapide et cohérente qui sache à la fois traiter l’urgence et établir sereinement les conditions d’une amélioration durable”.
Rappelons que dans son édition de mardi, Libération faisait sa une sur l’état des écoles marseillaises, relayant la colère des parents et des enseignants (notamment une lettre ouverte d'une enseignante) contre la municipalité, seule compétente légalement dans la construction et l’entretien des locaux. La réaction première de la Mairie et de son maire, Jean-Claude Gaudin, a été de minimiser les problèmes et d’accuser Libération de «manipulation politicienne» . Le froid ? «c’est parce que les gens qui font le ménage aèrent» ou alors «Tous les jours, il y a des travaux dans nos écoles». Mais depuis la parution de l’article, les services de l’Education nationale ont reçu de nombreux témoignages de directeurs d’école, de tous les quartiers de Marseille, pointant les problèmes rencontrés, parfois graves, et venant s’ajouter à ceux déjà identifiés.
 Avec cette demande des deux ministres au Préfet, l'affaire prend un tour nouveau et relativement inédit. Car en effet, les écoles sont de la responsabilité matérielle des communes. Les choix des conseils municipaux sont de leur entière responsabilité. On sait que la ville de Marseille, comme d’autres en France, n’ont pas fait de ce sujet une priorité. On l’a vu aussi avec la gestion des rythmes scolaires. Avec ce bras de fer entre le représentant de l’État qu’est le préfet et la municipalité, on voit une tension entre la logique des lois de décentralisation et l’égalité républicaine.
En tout cas, depuis cette interpellation, le même journal Libération nous apprend le 6 février que plusieurs enseignants des écoles citées dans la presse ont rapporté que des petits travaux, réclamés depuis des mois, ont été faits cette semaine, alors qu'un conseil municipal se tient lundi...
Relayer les alertes citoyennes, faire un travail d’investigation et d’information, exercer un droit de suite, quand la presse ne se contente pas de fabriquer et reproduire des faux scoops, elle joue un rôle indispensable !

Grave ou circonflexe
Voici une bonne polémique comme la Frrrrâââânce éternelle en a le secret!
L'académie française (repaire de gauchistes comme chacun sait...) a voté il y a 25 ans en 1990 une "orthographe rectifiée". Le bulletin officiel spécial de l'Education nationale n°11 du 26 novembre dernier (celui où sont publiés les nouveaux programmes) rappelle (pages 23, 114 et 236) que “L’enseignement de l’orthographe a pour référence les rectifications orthographiques publiées par le Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990.”. TF1 dans un texte sur son site (le 03/02/16) puis un reportage présente comme un scoop le fait que les manuels scolaires vont devoir enfin en tenir compte et porter un macaron portant la mention "Nouvelle orthographe". Il semblerait que des éditeurs de manuels, en mal de publicité et dans des stratégies de concurrence, aient communiqué sur ce fait comme le souligne Marie Estelle Pech dans Le Figaro du Vendredi 5 février : “Comment faire parler de soi à peu de frais lorsqu'on est un éditeur de manuel scolaire en quête de ventes? Promettre que la «réforme de l'orthographe» sera appliquée dès la prochaine rentrée dans tous les manuels de primaire…”.
En haut, extrait des programmes de 2008, en bas ceux de 2015
En fait, c'est en principe déjà le cas depuis 2008 (même si c’était plus discret et que tous les manuels ne le faisaient pas). Notons par ailleurs que le nouveau socle commun et les nouveaux programmes de 2014-2015 ont eux-mêmes été rédigés en respectant ces recommandations orthographiques (et les Cahiers Pédagogiques l’appliquent aussi depuis longtemps !). Donc, si on résume, il n’y a rien de neuf et d’original dans cette information, ce qui est présenté comme une “réforme” (le mot qui fait peur aujourd’hui) est la continuité d’un processus engagé depuis 25 ans ! Mais tout le monde (ou presque) s’est engouffré dans ce pseudo buzz qui combine tous les ingrédients des polémiques actuelles notamment dans l’éducation : immédiateté, non vérification des sources et copiage circulaire, nostalgie, déploration, sentiment d'expertise de tous...
Si cette polémique est le résultat d’une stratégie marketing et d’une logique médiatique, elle a aussi un soubassement politique et idéologique. Très vite, on a vu sur les réseaux sociaux des hommes politiques et des syndicats de droite s’indigner contre cette “réforme” (pourtant initiée par Maurice Druon !) et fustiger la “baisse du niveau”, le “nivèlement par le bas” et la politique égalitariste et laxiste de la Ministre (qui devait être elle même à l’école primaire en 1990) parce que l’on rectifie l’orthographe de 2000 mots et qu’on supprime quelques accents circonflexes. On retrouve des ingrédients déjà présents dans la composition de la polémique autour du latin : défense de la “Culture éternelle” forcément menacée, référence à l’élitisme républicain, déploration, attaque contre des experts jugés irresponsables et méconnaissant le terrain. Michel Lussault, président du Conseil Supérieur des Programmes interviewé par Sandrine Chesnel de L’Express y voit clairement une manipulation politique et déclare “Je suis très choqué de voir que des enseignants, des éducateurs, n'hésitent pas à falsifier la réalité en faisant un rapprochement qui n'a pas lieu d'être avec la réforme du collège. Chacun a le droit de critiquer l'action du ministère, mais cette critique ne peut pas reposer sur des mensonges éhontés. ”. Plus largement, cette polémique sert aussi de révélateur à tout un tas de rancœurs exprimées de manière de plus en violente et excessive. Et on a même l’impression que la Ministre semble désormais catalyser sur sa personne les haines qui étaient jusque là concentrées sur Christiane Taubira...
Le cabinet de la Ministre devant l’emballement a aussi été obligé de produire un communiqué. A moins que la manipulation politique et médiatique l’emporte, on peut espérer que le soufflé retombe aussi vite qu’il est monté. Heureusement, à côté des articles et reportages télévisés surfant sur la nostalgie on a vu très vite apparaitre (sans ^) des articles faisant un vrai travail d’investigation et de mise en contexte et dégonflant le buzz et les fausses rumeurs. Ainsi, c’est le cas, d’un article de la rubrique “Les Décodeurs sur le site du Monde ou encore une intervention sur Europe1 ou on parle de “ tempête dans un verre d’eau”. Plus surprenant, le titre de Marianne : Quand Twitter s’excite pour rien. Signalons aussi le texte de Louise Tourret sur Slate.fr ainsi qu’un billet du blog Charivari à l’école J'enseigne en nouvelle orthographe et... tout va bien. et pour finir on peut aller lire le texte plein d’humour et d’ironie de Johan Hufnagel dans Libération. Je vous le laisse découvrir, un pur régal.

Pour nous résumer, ce qui se passe depuis trois jours est le produit d'une double logique. D'abord une logique de marketing : certains éditeurs de manuels scolaires ont décidé de communiquer là dessus pour relancer un peu de publicité et surtout reconquérir des parts de marché en mettant en difficulté ceux qui ne voulaient pas appliquer ces recommandations. Ensuite une logique médiatique. TF1 a construit de A à Z le "buzz" autour de cette info en prospérant sur le terreau très fertile de la nostalgie et de la déploration ("tout fout le camp, ma bonne dame, même les accents circonflexes !”) et tous les journaux et les réseaux sociaux s’y sont engouffrés.
Débat classique dans l’éducation aux médias : si on peut rétorquer que dès l’instant où c’est en débat dans l’opinion il faut que la Presse en parle, on peut aussi considérer que les journalistes ont une responsabilité dans le choix de ce qu'ils mettent à l'agenda (ou pas...) et dans la hiérarchie de l'information…
On aurait pu se dispenser de tomber dans ce double piège et éviter de s’exciter sur le circonflexe pour mettre l’accent sur des difficultés plus aigües et des causes bien plus graves...

Bonne Lecture et bon weekend (sans tiret) !...



Philippe Watrelot

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