dimanche, juin 18, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 12 au 18 juin 2017



- Marronnier- Réforme du bac – Débats en cours - Butinages - .


Je déclare officiellement ouverte la saison du marronnier du bac ! Comme chaque année, la presse nous abreuve de sujets plus ou moins convenus et prévisibles sur ce « rituel ». Toutefois, cette année, ce marronnier se double de sujets plus sérieux qui s’intéressent à la réforme du bac annoncée par le ministre.
Cela n’empêche pas non plus les autres débats sur la politique éducative de se poursuivre avec de nombreux textes de qualité.


Marronnier
Tout commence à la Révolution française, le 10 août 1792. Ce jour-là, alors que le roi Louis XVI a quitté Versailles pour résider à Paris, dans son palais des Tuileries, le peuple attaque les Tuileries : 20.000 hommes —dont nombre de sans-culottes avec des fourches— partent à l’assaut de la bâtisse défendue par 950 gardes suisses. La quasi totalité est massacrée par la foule. Beaucoup de gardes suisses seront enterrés au jardin des Tuileries, sous un gros marronnier rose. Chaque année, au printemps, l’arbre fleurissait au-dessus des tombes. Et chaque année, au même moment, les journaux publiaient des articles qui rappelaient cette fameuse journée du 10 août. C’est là l’origine du mot “marronnier” pour désigner les articles sur des sujets qui se répètent et qui sont prévisibles. (Et la preuve que c’est bien répétitif, c’est que je vous ai déjà servi cette anecdote l’an dernier à la même date !)
Chaque année, il y a aussi le même petit agacement...L'épreuve de philo du bac général semble marquer pour la presse le début des épreuves du Bac. Et chaque année, on oublie que le bac général ne concerne qu'une petite moitié des bacheliers et que les épreuves des bacs technique et professionnel ont pour une bonne part déjà commencé...
Comme on peut le lire dans Ouest France et dans bien d’autres journaux , il y a cette année 718.990 candidats aux baccalauréats (379.580 dans le général, 199.233 dans le professionnel et 140.077 dans le technologique). La candidate la plus âgée a 74 ans et la plus jeune 13 ans. Le nombre de candidats ne cesse d’augmenter et représente aujourd’hui plus de 80% d’une génération. Cet examen est un évènement coûteux (57 millions d’euros et 80€ en moyenne par candidat) parce qu’il concerne de plus en plus de monde mais aussi parce qu’il repose sur une grande diversité d’épreuves. Ce sont pas moins de 4000 sujets différents qui sont proposés chaque année.
Comme chaque année, on a eu droit aussi aux vœux du ministre . Et comme chaque année, on a aussi droit aux articles sur les “fuites”. Le ministère de l’éducation nationale a ouvert une enquête sur d’éventuelles fuites des sujets de physique-chimie et de sciences de la vie et de la terre (SVT) au bac S. Comme chaque année aussi, on a droit à une réflexion sur l’épreuve de philosophie et l’épreuve “reine” qu’est la dissertation. Ce sont les seuls sujets qui sont abondamment commentés. On peut lire aussi des textes de collègues nous expliquent doctement comment il faut aborder la philosophie. Au risque de se répéter d’une année sur l’autre... On attend la même attention des journaux pour l’épreuve d’EPS !
Comme chaque année, cela devient une habitude, les élèves pétitionnent. Contre les sujets de physique-chimie dans de nombreux centres étrangers ou encore contre les sujets d’histoire-géographie en France Métropolitaine. La première pétition date de 2014. Louise Tourret pour Slate.fr consacre un article à ce phénomène qui prend de l’ampleur : les lycéens se sentent davantage autorisés à protester, comme si donner son avis et faire partager son ressenti sur les sujets d’un «monument national» comme le bac allait de soi. Ces mobilisations numériques s’expliquent par la familiarité avec les réseaux sociaux. On retrouve d’ailleurs celle ci aussi sur Twitter avec les réactions à chaud des lycéens qui se lâchent après les épreuves.
En dehors des reportages sur le plus jeune ou le plus vieux candidat, ou sur les triplées qui passent le bac , on trouve aussi quelques éléments intéressants de comparaison internationale. Dans Ouest France , on nous confirme que nos voisins européens bachotent également. Et sur FranceInfo, on s’intéresse au terrible "suneung", l’examen d’entrée en fac en Corée du Sud. On voit donc que le rituel d’un examen existe dans de très nombreux pays (avec plus ou moins de contrôle continu). Mais on note aussi que le bac “à la française” cumule deux fonctions souvent disjointes ailleurs : c’est à la fois un examen de fin d’études et la porte d’entrée vers l’enseignement supérieur puisqu’il est considéré comme le premier grade universitaire. C’est cette double fonction qui est aujourd’hui menacée et qui, en dehors de sa lourdeur d’organisation, conduit à ce qu’on (re)parle cette année de réforme du bac.


Réforme du bac ?
«Le baccalauréat 2017, dernière session avant la réforme ?» se demande Le Monde comme bien d’autres journaux. En effet, dès la campagne présidentielle, le projet du candidat Macron annonçait une réforme de l’examen. Jean-Michel Blanquer, aujourd’hui ministre, s’était déjà exprimé sur ce sujet en juin 2016 dans Le Figaro . De nombreux rapports ( comme par exemple celui de Terra Nova en 2016) ont déjà été publiés les années précédentes. Le sujet est donc sur la table depuis longtemps. Mais les ministres, jusque là se sont bien gardés de toucher à ce « monument national » pour reprendre l’expression de Jack Lang. La dernière réforme en 1995 modifiait les séries (A, B, C et D sont devenues L, ES et S) mais ne touchait pas vraiment aux épreuves elles mêmes. Et les quelques tentatives en 2005 et en 2008 ont vite été abandonnées devant les risques de mobilisation lycéenne. Le nouveau ministre qui était alors déjà aux affaires sait combien ce sujet est explosif.

Quel est le projet actuel ? Il s’agit de muscler” l’examen selon les dires de JM Blanquer (et accessoirement de faire des économies). On propose de limiter l’examen final à quatre matières obligatoires maximum et de faire passer le reste des épreuves en contrôle continu en cours de formation. Mais la question est aussi celle de ce qui se passe en amont et en aval.
En aval, c’est déjà en train de se faire puisque la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal a dit vouloir expérimenter les “pré-requis” pour l’entrée à l’université. C’est-à-dire une forme de sélection qui montre bien que le bac à lui seul ne suffirait plus pour les études supérieures. D’une certaine manière le tirage au sort dans certaines filières le montre aussi. Et surtout, on voit bien que les orientations en filières sélectives se font avant le bac sur dossier. Le système Admission post bac organise l’entrée des élèves de terminale à l’université sur la base du contrôle continu. Dès lors, à quoi sert l’examen du baccalauréat ? Comme le titre Le Monde «APB a t-il tué le bac ? »
En amont, cela pose, par ricochet, la question des choix d’option des élèves en fonction des orientations post-bac. Autrement, dit, se posera nécessairement la question du maintien des filières (L, ES et L en général) et des séries (général, techno et pro). Alors qu’on ne cesse de parler dans les rapports et autres colloques de l’adéquation Bac-3/Bac/+3, la réforme du bac c’est aussi forcément la réforme du lycée...

Ce sujet nous sort donc du “marronnier” et nous permet de prendre connaissance des positions d’un certain nombre de spécialistes du système éducatif sur cet enjeu.
Dans La Croix, Claude Lelièvre, historien de l’éducation, suggère une réforme du Bac avec la « suppression des filières pour proposer au lycée des enseignements modulaires, le nombre de formations dans le supérieur étant infiniment plus grand que celui des séries au Bac ». Dans une interview donnée à l’institut Montaigne, l’ancien recteur, Christian Forestier se prononce lui aussi pour une réforme et considère que «toute proposition de réforme sur le baccalauréat doit intégrer une réflexion plus globale sur l’accès à l’enseignement supérieur» et il précise «Il est donc impératif d’aller vers plus de régulation pour remédier à ce déséquilibre. L’introduction de davantage de sélection n’a en aucun cas pour objet de réduire l’accès à l’enseignement supérieur. Il n’y a pas trop d’étudiants en France ! »
Pour Martin Andler, co-auteur du rapport Terra Nova de 2016, interrogé par Les Échos : « L'organisation du bac ne va pas résoudre la question de la transition vers l'enseignement supérieur. Pour s'attaquer à cela, il faut que, dans l'enseignement supérieur, les établissements précisent les attentes qu'ils ont vis-à-vis des étudiants. Et que le rôle de l'année de terminale soit de préparer à l'enseignement supérieur. Les élèves dont les parents ont fait des études savent que l'enjeu de l'année de terminale n'est pas de préparer le bac, mais de se préparer à l'enseignement supérieur. Ce que beaucoup d'élèves de milieux modestes ne savent pas ! Et ils peuvent se retrouver en difficulté, malgré des notes extraordinaires au bac, car eux-mêmes et leurs professeurs ne les ont pas préparés à l'enseignement supérieur. On est dans un système complètement hypocrite.»
Pour le sociologue Olivier Galland interrogé par EducPros , le Bac reste un marqueur social mais «l'idée que le bac est garant de l'égalité est un leurre». Et il rappelle que l’opinion des lycéens serait en train de changer. Alors qu’ils se mobilisaient en 2005 pour le maintien d’un examen national, les positions seraient aujourd’hui en train de changer. Et il précise, en s’appuyant sur des enquêtes qu’«une partie des lycéens est plutôt favorable à la méritocratie scolaire, c'est-à-dire à l'idée que le niveau de réussite dans les études doit être pris en compte dans l'orientation, ce qui n'est pas très éloigné d'une idée de sélection par le mérite scolaire, idée pourtant totalement rejetée par les syndicats étudiants.»

Il semble donc y avoir un semblant de consensus sur la nécessité de faire évoluer le baccalauréat aussi bien du côté des spécialistes que des lycéens, voire même du côté des enseignants. Mais celui-ci n’est qu’apparent car on en reste au niveau des intentions. On n’est pas pour l’instant rentré dans le dur des négociations. Et celle-ci risquent d’achopper sur plusieurs points. D’abord sur la question du choix des matières : « d’accord pour alléger, mais pas touche à ma matière ! » pourrait être la réaction de nombreux enseignants. Et la réforme peut aussi se heurter au principe d’égalité républicaine même si celui-ci est déjà bien mis à mal par la situation actuelle. Il est possible que le bac 2018 ressemble encore beaucoup au bac 2017...


Débats sur les réformes
Pendant la période du bac les autres débats se poursuivent...
Jean-Michel Zakhartchouk, dans un billet de blog initulé « Marche en avant ou néosarkozysme ?» manifeste son inquiétude à l’égard du nouveau ministre, car, dit-il «à mesure que se dessine la politique suivie par le ministère Blanquer, on ne peut qu’être inquiet, car de nombreux signes convergent vers une résurgence des recettes essayées sous le quinquennat Sarkozy plus que vers une vraie rénovation du système éducatif, vraiment pragmatique et “progressiste” ». On trouve la même inquiétude chez Catherine Chabrun, sur son blog Médiapart elle dit sa «Méfiance pour l’École de la confiance» et en particulier le dédoublement des classes de CP.
Charles Hadji dans The Conversation s’intéresse, quant à lui, à la “réforme de la réforme” du collège. Il reproche au ministre actuel de s’employer à “détricoter” ce qui avait mis en place par celle qui l’a précédé en oubliant le diagnostic de départ qui montrait que le collège était unanimement considéré comme le “maillon faible” du système. «Procéder ainsi, nous dit Charles Hadji, c’est conforter ce qui constitue une difficulté majeure pour toute réforme : sa prise en otage dans les querelles politiciennes. Alors qu’une réforme n’a pour raison d’être que d’améliorer une situation en apportant des réponses à un problème dûment diagnostiqué. L’urgence est de revenir au diagnostic (qu’est-ce qui fait problème dans le collège aujourd’hui ?), pour rechercher, à partir de là, des solutions intelligentes. De s’entendre sur un « bien commun », en prenant en compte prioritairement les intérêts des premiers concernés, à savoir les élèves.»
Pierre Merle, pour sa part s’intéresse au redoublement. Dans une interview pour le site d’Alternatives économiques le sociologue de l’éducation, critique les revirements de JM Blanquer sur ce sujet. Pour lui, cela s’apparente plus à un «effet d’annonce» plutôt qu’à une politique cohérente. Pour P. Merle, «le redoublement est une politique coûteuse et inefficace». Il constate cependant que «les économies réalisées grâce à la baisse du taux de redoublement - passé de 39 % en 2003 à 22 % en 2015 – n’ont pas assez été utilisées pour aider les élèves. La réforme du collège, par exemple, permet une aide personnalisé pour tous les élèves, alors qu’il aurait fallu cibler en priorité les élèves en difficulté. Par ailleurs, les politiques d’aides individualisées n’ont pas été à la hauteur. Elles relèvent d’une politique de la rustine.» Pour lui, «il faudrait aussi d’avantage de mixité académique. Le regroupement des élèves faibles entre eux produit des “effets de pairs” négatifs, la généralisation du découragement et de comportements scolaires inadaptés. C’est pour cela que la volonté de M.Blanquer de recréer des sections latines ou européennes, où se concentreront les bons élèves, est également mauvaise. La ségrégation académique est un obstacle au progrès du plus grand nombre.»

La critique la plus cinglante de la politique qui semble se dessiner, on la trouve dans un texte signé de Jean-Paul Delahaye avec pour titre : « les responsables de l’échec sont de retour». L’ancien inspecteur général de l’éducation nationale (et ancien Dgesco et conseiller de Vincent Peillon)  dénonce, dans une tribune au journal Le Monde , un projet qui est fondé sur « l’objectif de tri et de sélection des meilleurs ». En voici la conclusion « Une des difficultés rencontrées pour réformer l’école vient du fait que les intérêts particuliers portés à la conservation d’un système qui fait si bien réussir leurs enfants, se retrouvent sur les deux côtés de l’échiquier politique et s’expriment beaucoup dans les médias, savent se faire entendre, défendent les positions acquises y compris s’agissant des choix budgétaires, et ont un pouvoir de retardement des réformes, voire de blocage. Le plus désolant sans doute c’est que les mesures annoncées répondent aux demandes de certaines élites sociopolitiques, quel que soit par ailleurs leur positionnement politique, à droite, au centre ou à gauche. Celles-ci veulent conserver leur position dominante dans le système éducatif. Elles visent plus à restaurer pour les leurs qu’à refonder pour tous.»


Butinages
Comme à l’habitude, on finit avec quelques liens intéressants glanés au cours de la semaine.

Une étude européenne tout d’abord, qui aurait pu avoir sa place dans le chapitre précédent de ce bloc-notes. Le réseau Eurydice, créé par la Commission européenne pour diffuser des informations sur les systèmes éducatifs, vient de publier des données qui montrent que la France est championne des fameux “fondamentaux” dont le ministre ne cesse de dire qu’il faudrait les renforcer. Comme l'avait déjà souligné l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la France fait partie des pays qui donnent le plus d'heures de français, de mathématiques ou de sciences à ses élèves. L'étude Eurydice insiste aussi sur une autre spécificité du système français : le nombre d'années de scolarisation obligatoire y est moindre que dans d'autres pays. Les années d'école sont donc plus chargées en France qu'ailleurs, d'autant que le volume d'heures de cours y est plus important.

Dans The Conversation Laurent Frajerman, chercheur à l’institut de la FSU et à Paris I publie un article où il explore les différents sens de l'autonomie pour les établissements scolaires. Les termes du débat y sont bien exposés. On y lit aussi, ce qui est étonnant de la part d’un ancien syndicaliste, une vision assez pessimiste sur l’existence des collectifs enseignants et sur le rôle de contre-pouvoir que peut jouer l’action collective.

Sur le site nonfiction.fr, la philosophe Irène Pereira livre un texte fort intéressant. Elle montre que la sociologie de l'éducation a été conduite à jeter un regard critique sur l'optimisme émancipateur des pédagogies nouvelles. Mais insiste t-elle et contrairement à certains qui s'arrêtent à cette première phase critique, cela n'invite pas pour autant à renoncer aux pratiques pédagogiques émancipatrices. Mais « à jeter un regard critique sur ces pratiques afin de les améliorer». Un message à tout ceux, à droite et surtout à gauche, qui s’abritent derrière les quelques dérives potentielles des pédagogies alternatives pour justifier leur propre conservatisme...

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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