vendredi, juillet 17, 2020

Pour un réel débat citoyen documenté et argumenté sur l’école


La Convention citoyenne sur le climat a fait des propositions qui font maintenant l’objet de débats. Ici, je voudrais m’intéresser non pas aux idées mais à la méthode. Car cette démarche pourrait inspirer d’autres domaines de réflexion et en particulier l’école.


Une démarche innovante
L’initiative est en effet innovante. Les 150 membres ont été tirés au sort après un recrutement téléphonique. Le pari était de nourrir ces citoyens « profanes » avec les avis des spécialistes et les contributions des groupes d’intérêts. On notera, outre le comité de pilotage composé de « garants » indépendants, l’existence d’un groupe de « fact checkers » chargé de vérifier la validité des informations. Tous les observateurs ont souligné la grande qualité des débats publics (cinq séances avant le confinement) et des propositions.
On se rappellera que le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) avait aussi mené, avec l’aide de l’Institut français de l’éducation, plusieurs conférences de consensus notamment une très importante sur les méthodes de lecture, mais aussi sur l’enseignement des langues, la différenciation pédagogique, le redoublement…
Malheureusement, le Cnesco a été privé de ses moyens et remplacé par un Conseil d’évaluation de l’école, nommé récemment par le ministre. On y trouve des « experts » et des hauts fonctionnaires de l’Education nationale. Cette instance complète la refonte des dispositifs engagée par Jean-Michel Blanquer et commencée avec le Conseil scientifique de l’école.

Il y a donc des « experts » qui interviennent et travaillent sur l'École. Mais cela est-il suffisant ? Peut-on réduire l’expertise aux seuls scientifiques et même seulement à une partie d’entre eux ? Quelle peut être leur indépendance ? Quels « conseils » peuvent-ils donner qui ne soient pas des injonctions ? On peut aussi s’interroger sur l’usage symbolique de l’expert lorsque celui-ci permet de légitimer une décision déjà prise.


Expertise de terrain et expertise d’usage
J’avais participé en 2018 à un cycle de séminaires organisé par France Stratégie, un organisme dépendant du Premier ministre, sur le thème « Expertise et démocratie : faire avec la défiance ». On s’en doute, on m’avait demandé d’intervenir sur le sujet de l’éducation, mais la réflexion allait bien au-delà de ce seul point.
Une des conclusions de ces travaux reposait sur l’exigence d’une expertise élargie. On évoquait en particulier deux dimensions pour sortir de la défiance : l’expertise de terrain et l’expertise d’usage.

La première est évidemment celle des professionnels, des praticiens qui sont en mesure de penser leur métier, de faire des propositions et d’apporter également un retour sur la réception et la mise en œuvre des décisions. Ce retour est aussi celui que peuvent faire les usagers, tout comme il est important qu’ils puissent formuler ce qu’ils attendent d’un service public.

Une des convictions qui traversait tous ces travaux était qu’il fallait faire circuler une parole experte et intelligible et y associer tous les acteurs pour restaurer la confiance.


Flash-back
Si j’avais été invité, c’est parce que j’ai présidé durant quelques mois le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative (Cniré). Ce conseil avait été créé par Vincent Peillon et supervisé par George Pau-Langevin durant l’année 2013 au moment de la loi de refondation de l’Ecole. Il avait été instauré pour quatre ans.

La particularité de ce Cniré est qu’il rassemblait une grande diversité d’acteurs du monde de l’éducation au sens large. J’y participais en tant que représentant associatif, puisque je présidais à l’époque un mouvement pédagogique. On y trouvait aussi des représentants des parents d’élèves ainsi que des chercheurs. L’essentiel de l’assemblée était constitué de membres de l’Education nationale à différents niveaux : recteurs, inspecteurs généraux et régionaux, chefs d’établissements, enseignants du premier et du second degré. On y croisait enfin des représentants des autres ministères concernés par l’éducation et l’enfance : Agriculture, Famille, Justice…

Et le 29 mars, le Cniré remettait à la ministre de l’Education nationale d’alors, Najat Vallaud-Belkacem, son ultime rapport intitulé « Innover pour une école plus juste et plus efficace ». Même si, par facilité, on m’en a attribué la paternité, je voudrais insister sur la dimension coopérative de ce travail qui lui donne la légitimité et la force du collectif qui va bien au-delà des aventures individuelles et médiatiques… Combien de rapports sont présentés malheureusement comme celui de Monsieur X ou (plus rarement) de Madame Y !

Ici, on a combiné plusieurs atouts qui me paraissent essentiels pour construire une expertise : le croisement des regards, l’écoute mutuelle et la construction d’une compétence collective. Les chercheurs associés aux travaux ont joué un double rôle. Par leurs lectures ils ont assuré une sorte de « veille » permettant également de démonter quelques idées reçues et ils ont contribué à garantir une certaine rigueur scientifique dans notre démarche.


L’école mérite mieux que les fausses polémiques et les caricatures
Il ne s’agit pas ici de faire un "modèle" de cette courte expérience. Mais elle prouve qu’on peut concevoir d’autres formes de délibérations. Dans la Convention citoyenne pour le climat ou dans les conférences de consensus, le principe est de placer un panel de citoyens « profanes » au centre d’un processus d’évaluation d’un choix de politique scientifique ou technologique aux conséquences sociales incertaines ou controversées.
Ce dialogue public entre ces citoyens et les experts est précédé d’une longue période de préparation avec le panel des participants, qui est formé sur les tenants et les aboutissants du problème débattu, et amené à formuler ses propres questions et priorités. L’engagement actif dans la discussion de profanes, d’experts et de représentants de groupes d’intérêts permet que les sujets considérés soient évalués au-delà d’un contexte purement scientifique, jusqu’à inclure des considérations économiques, légales, éthiques...

L’Education nationale serait bien inspirée de généraliser cette démarche. Cela nous ferait sortir des a priori et des simplifications et dépasser la défiance à l’égard du monde enseignant et du pouvoir politique. Elle aurait aussi pour résultat d’échapper du pouvoir donné aux seuls scientifiques et technocrates.
Elle contribuerait enfin à éviter les effets de yo-yo de la politique menée et de donner plus de légitimité à la décision publique. Aujourd’hui, il ne suffit plus que l’autorité qui la prend soit elle-même autorisée ou légitime, mais que tous ceux que cette décision concerne aient pu participer à sa conception et à sa discussion.


Les expériences menées montrent que les gens correctement informés sont en fait bien davantage prêts à accepter des changements importants que les représentants politiques ne le croient généralement. Cela permettrait, me semble-t-il, de sortir du populisme éducatif et de la verticalité technocratique qui prévaut de nos jours. Je fais le pari qu'on éviterait enfin les débats biaisés qui font le miel des polémistes.

A quand un réel débat citoyen documenté et argumenté sur l’école ?


Ce texte a été initialement publié sur le site d’Alternatives Économiques le 11 juillet 2020 sous le titre À l’école, citoyens ! 

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