lundi, août 25, 2014

Éducation : valse des ministres ou continuité de l'action ?



Un billet où il est question de valse, de moonwalk et de marche en avant...


Il y en  en a pour qui c'est bientôt la rentrée, pour d'autres c'est peut-être déjà la sortie...
Après le week-end où Benoît Hamon intervenait en compagnie d’Arnaud Montebourg à la fête de la rose de Frangy en Bresse et disait ses réserves sur la politique économique menée par le chef de l’État et son Premier Ministre, la réaction de ce dernier a été très rapide. Manuel Valls a présenté la démission du gouvernement et a été immédiatement chargé par François Hollande de constituer un nouveau gouvernement. Il est fortement probable que Arnaud Montebourg en soit exclu et peut-être aussi Benoit Hamon, même si le ministre de l’Éducation utilise l’argument de la proximité de la rentrée pour préserver son poste. On évoque, comme pour le précédent remaniement, le nom de Ségolène Royal à la tête d’un grand ministère de l’Éducation, de la Jeunesse et de la Culture.
Même si cela me démange, il ne m’appartient pas ici de prendre part au débat sur la politique économique qui a conduit à cette crise ministérielle. On se contentera d’énoncer quelques considérations sur la politique éducative à la lueur de cet épisode politique.

147 jours
C’est la durée du séjour rue de Grenelle pour Benoit Hamon. S’il n'est pas renommé à son poste mardi par le premier ministre, son passage au ministère aura été un record de brièveté ministérielle.
Comme nous l’avions déjà évoqué dans un précédent billet en avrilpour l'éducation, c’est la.... valse (!) des ministres. En l’espace de deux ans et demi depuis Chatel, ce sera le quatrième qui sera nommé demain.  Et on peut compter 31 ministres depuis le début de la Ve République dont la plupart n’ont duré qu’à peine deux ans.
Là où il faudrait de la continuité dans l’action, au delà même des alternances politiques, c’est l’instabilité qui prévaut. C’est d’autant plus dommageable alors que  le thème de la jeunesse était mis en avant comme l’axe central de la politique durant la campagne présidentielle. Comme le souligne un fin observateur de l’École depuis longtemps, Luc Cédelle, l’éducation, sujet lent, reste suspendue au contexte politique, sujet versatile.
Car s’il y a bien un domaine où les effets d’une politique ne se font pas sentir immédiatement c’est bien celui là.
D’abord parce que les décisions ont un effet sur des jeunes qui sont en devenir. Ainsi les changements de programmes ou d’horaires de cours n’auront d’effet sur les connaissances et compétences éventuelles des élèves que bien plus tard. On ne raisonne même pas pour PISA 2015 mais pour 2018 et même plus tard encore !
Ensuite, on sait bien que les réformes dans le système éducatif mettent beaucoup de temps avant de s’installer. Les résistances au changement sont fortes. Et il importe d’avoir une volonté politique forte pour les maintenir plutôt que de céder à la première critique.

La politique du moonwalk.
Peut-on se risquer d’ores et déjà à un bilan de l’action de Benoit Hamon ? Il est peut-être un peu tôt d’autant plus que sa période d’action a été très courte et placée sous le signe de l’attentisme. 
Il s'est en effet présenté comme "le ministre de l'apaisement", ce qui n'est pas exactement synonyme  de volontarisme. Il a clairement été nommé pour calmer le jeu après Vincent Peillon à qui on reprochait sa gestion du dossier des rythmes.
Mais au delà du changement de personnes, c’est aussi la dynamique de ce qu’on n’ose plus appeler la “refondation” qui a semblé marquer le pas.  La question des rythmes scolaires comme nous le craignions a été en effet l’objet de crispations de toutes sortes. Les résistances sont venues d’une partie des enseignants du primaire dans un contexte de “malaise” lié à un sentiment de déclassement et attisé par les surenchères politiques et syndicales. Elles sont aussi le produit de la politisation du débat par le télescopage du calendrier avec les élections municipales.
Durant cette année scolaire, la loi sur la refondation de l’École, votée en juin 2013, après un temps très (trop) long de discussion est rentrée dans une phase d’application concrète. On a vu ainsi se mettre en place avec plus ou moins de  difficultés les ESPÉ, la réforme de l’éducation prioritaire, le conseil supérieur des programmes avec bien des avanies (démission, polémiques,..)...  Les négociations sur le métier pourtant bien modestes ont été présentées comme une étape “historique”. Mais pouvait-on faire plus alors que les élections professionnelles approchent et bloquent aujourd’hui toute avancée ?
Il faut aussi évoquer le contexte budgétaire. La nécessité de trouver 50 milliards d’économie pèse évidemment sur la priorité accordée à l’éducation et la promesse de l’embauche de 60 000 postes et limite considérablement les marges de manœuvre. Et bien sûr à notre niveau plus modeste de petite association, cela nous fait craindre aussi que l’aide de l’État par la subvention, toujours pas reçue à ce jour, ne soit pas à la hauteur des années précédentes.
Pour finir, il faut dire que la morosité touche plus globalement l’ensemble des français avec la stagnation du pouvoir d’achat et la montée du chômage et une politique économique floue et mal perçue. Et cela n’est pas favorable à l’esprit de réforme. Dans le domaine de l’éducation comme dans les autres...
Dans ce contexte, que pouvait faire "Benoît le Bref" ? S’il est resté sur la lancée de ce qui avait été enclenché par son prédécesseur, il a aussi produit un décret sur les rythmes supposé apaiser mais qui reste très flou et dénaturant le sens initial, il a été très ambigu sur les ABCD de l’égalité (enterrés ou généralisés ?), il a voulu lancer (bien mal) un débat sur l’évaluation... Malgré des déclarations très généreuses sur son souci de lutter contre les inégalités, on ne peut pas dire qu’il ait eu le temps d’avancer tout en essayant d'en donner l’illusion. C’est ce que la chroniqueuse  Mara Goyet avait appelé dans un de ses billets, la politique du moonwalk...

Les ministres passent...
Est-ce si grave de ne pas avoir de ministre à une semaine de la rentrée ? pourront se demander certains. D’abord il faut savoir que la rentrée est préparée depuis longtemps (et avant même que Benoit Hamon n’arrive). Ensuite, il faut rappeler qu’à côté d’un cabinet composé de technocrates interchangeables et sûrs d’eux et peu au courant des spécificités de l’éducation nationale, il existe ce qu’on appelle la “centrale”. La Dgesco (direction générale des enseignements scolaires) représente la permanence de l’État. Les conseillers ministériels passent, les hauts fonctionnaires restent. 
C’est à la fois un avantage et un inconvénient. On peut le lire positivement dans la mesure où c’est ce qui fait que la machine fonctionne malgré les avanies et grâce au sens du service public de l’ensemble du personnel. Mais on peut aussi le lire négativement dans la mesure où cette technostructure se retrouve avec une large autonomie face à des ministres qui n’ont pas le temps de découvrir les dossiers et qui n’en sont souvent pas des experts (sauf Peillon ?). Et cela peut contribuer alors à un certain immobilisme bureaucratique face à l'absence de direction politique. C’est le danger...
J’ai déjà évoqué dans un texte de 2013 les “ erreurs et les blocages ” qui handicapaient la “refondation”. Je ne vais pas les redévelopper. Mais nous devons constater que malgré les constats des sociologues et les comparaisons internationales, l’École change peu. Le système bureaucratique et très centralisé est peu favorable à l’innovation et à l’autonomie des acteurs.  La critique du système éducatif est prise par de nombreux enseignants comme une critique de leur propre travail. D’autres se réfugient derrière l’attente d’une réduction des inégalités dans la société pour se dispenser d’agir au quotidien dans leur classe. Quant à l’opinion, à l’exception de quelques sujets vus sous l’angle pratique (“à quelle heure, vais-je récupérer mon gamin à l’école”) elle semble peu intéressée par les questions éducatives

Un peu plus de politique !
Durant son mandat, Benoit Hamon a été plus homme politique que ministre, il a fait plus de politique politicienne que de parler d’éducation. Pourtant c’est très politique l’éducation si on veut s’en donner la peine ! Mais de la vraie politique, celle qui touche aux valeurs...
Car l’éducation, ça concerne tout le monde et on touche de près les inégalités les plus fortes. Mais pas sûr que ça intéresse vraiment l’opinion et encore moins la base électorale du PS (du moins ce qu’il en reste !) composée de classes moyennes pour qui le maintien d’un noyau dur d’élèves en difficulté et en échec n’est pas forcément un problème qui les concerne. La démocratisation de l’École reste inachevée et on assiste même à une panne de l’ascenseur social. Tout se passe comme si les derniers à avoir bénéficié de cette massification de l’École avaient refermé la porte derrière eux... Malheur aux vaincus qu’on entend assez peu sauf lorsque de temps en temps des émeutes éclatent dans les cités “sensibles” loin des centres villes...
Et si c'était le nouveau slogan de l'E.N. ?
Il a manqué un slogan à cette refondation. Une indication sur le chemin à suivre. On aurait aimé entendre rappeler que ce que l’on ose plus appeler la “refondation” a d’abord pour enjeu de construire une école vraiment démocratique et de lutter contre les inégalités et l’échec. Bien loin des manœuvres et des stratégies d’appareil.

“Un militant n’est jamais endeuillé”, cette phrase de Daniel Hameline (Cahiers Pédagogiques n°164)  me semble un bon moyen de conclure cette réflexion. Certes, pour les militants pédagogiques, il peut y avoir de la déception voire de l’amertume lorsqu’on observe le petit monde de l’éducation, ses postures et ses blocages. A tel point qu’au CRAP-Cahiers Pédagogiques, nous avons prévu d’intituler notre prochaine table ronde en Octobre “le changement, c’est maintenu ? ”. 
Mais cette déception ne doit pas nous dispenser d’agir là où nous le pouvons. Au contraire. Ne soyons pas semblables à ceux que nous blâmons et « qui sont revenus de tout sans jamais y être allés ». A nous de “fatiguer le doute”, contourner les blocages et chercher ensemble à améliorer notre enseignement pour aller vers une école plus juste, plus efficace, inclusive, bienveillante...

Philippe Watrelot
Qui sera le/la 32ème ?



















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