samedi, janvier 30, 2016

Bloc-notes de la semaine du 26 au 31 janvier 2016





- Grève(s) – Bac pro – Polémique et rumeurs - Butinages -



Grève, Bacs pros, polémiques et rumeurs sont au menu de ce bloc notes. Mardi 26 janvier c’était jour de grève(s), et les sujets étaient multiples et pouvaient poser un problème de lisibilité des revendications. Cette semaine on fêtait aussi les 30 ans du bac pro et à cette occasion la Ministre a fait quelques annonces pour l’enseignement professionnel. Une ministre au coeur de la tourmente avec une polémique médiatique et des rumeurs autour du prochain remaniement gouvernemental.




Grève(s)
Mardi 26 janvier, c’était jour de grève... Dans la fonction publique à l’appel de plusieurs syndicats et dans l’Éducation Nationale. Pour cette dernière c’était avec des mots d’ordres multiples : pour les salaires (dans le primaire) et aussi contre la réforme du collège (dans le secondaire). D'après les chiffres du ministère de l'Education, environ 11% des enseignants, tous niveaux confondus, ont observé cet appel à la grève. La mobilisation est plus forte au collège (22,3% pour les professeurs de collège) qu'au primaire ou au lycée. Ces chiffres sont nettement inférieurs aux estimations des syndicats (33% dans le primaire, 50% dans les collèges).
Pour les salaires de la fonction publique, un article de L’Obs nous apprend que les représentants de la FSU, de la CFDT et de l’UNSA n’ont pas appelé à l’action, puisque le principe d’une revalorisation salariale avait déjà été accepté par le gouvernement en septembre dernier Mais cela n’a pas empêché des syndicats membres de la FSU (SNUipp, SNES,...) de se mobiliser pour les salaires. Dans le primaire, le principe d’une augmentation de l’ISAE (prime destinée aux professeurs des écoles) avait aussi été acté.
En ce qui concerne le collège, c'est la quatrième fois que l'intersyndicale appelle à la grève sur ce sujet, après mai, juin et septembre 2015. C'est lors de la première mobilisation que la participation avait été la plus forte (27,6% selon le ministère, deux fois plus selon les syndicats).
On retrouve dans les commentaires la sempiternelle querelle de chiffres entre les syndicats et le Ministère. Les uns calculent la proportion de grévistes à partir des personnes potentiellement présentes ce jour là et les autres à partir de l’ensemble du personnel. Il y aurait une manière de mettre tout le monde d’accord c’est de se baser sur le nombre de personnes à qui on a retiré un jour de travail sur leur fiche de paye. Mais alors , il faudrait attendre un mois !
Mais au delà des chiffres la vraie question est bien sûr celle de l’opinion des enseignants et de leur état d’esprit à l’égard de la réforme et plus globalement de la politique qui est menée. Comme l’écrit Mattéa Battaglia dans Le Monde Peut-on la mener à terme en se passant de la collaboration, de l’enthousiasme des premiers concernés ? ”. Au delà de la seule question des moyens, c’est tout l’enjeu des prochaines semaines et des formations qui continuent à se dérouler pour préparer la rentrée 2016

Bac Pro
Le Bac pro fête ses 30 ans nous disent le Ministère et de trop rares articles. Claude Lelièvre nous rappelle sur son blog Médiapart que c’est le 22 mai 1985, au cours de l’émission télévisée ''Parlons France'', que le Premier ministre Laurent Fabius annonçait que le gouvernement préparait “une loi-programme sur cinq ans pour l’enseignement technique”. Le premier ministre précisait que cette loi permettra la création de nouveaux établissements scolaires, les «lycées professionnels», et la mise en place d’un nouveau baccalauréat, le «baccalauréat professionnel». La loi-programme prévoyait également “ l’augmentation de 50 % du nombre des instituts universitaires de technologie (IUT) et la création de plusieurs universités de technologie”. Mais alors pourquoi commémorer la création des bacs pro en janvier ? Claude Lelièvre apporte la réponse : la décision avait été prise quatre mois plus tôt en janvier 1985.
Trente ans après, où en est-on ? Avec 700 000 élèves et près de 1700 lycées, la voie professionnelle fournit chaque année un bachelier sur trois. C'est aussi, comme le dit le Ministère, une "voie de réussite" : 80% de réussite au bac pro et 27% des bacheliers professionnels en emploi 3 mois après le bac.
Mais cet anniversaire était aussi et surtout l’occasion pour la ministre de faire des annonces . C’est le cas avec la mise en place de 500 nouvelles formations “dans les secteurs identifiés comme porteurs pour les jeunes” en s’appuyant sur l’étude de France Stratégie “Les métiers en 2022” ainsi que sur des études produites par les régions. Ces formations débuteront à la rentrée 2017, “le temps de procéder aux recrutements nécessaires d’enseignants spécialisés dans ces domaines”, selon le ministère. Autre annonce : dès la rentrée 2016, les élèves de seconde pro (1600 lycées) auront droit à une semaine de préparation avant leur premier stage en entreprise. Il s’agit à la fois de leur expliquer “ce que le monde de l’entreprise attend d’eux” et de les sensibiliser “ aux règles de santé et de sécurité indispensables”. Mais la principale annonce c'est la création d'une période d'essai en seconde professionnelle. “A partir de la rentrée 2016 les élèves auront la possibilité de changer d'orientation jusqu'aux vacances de la Toussaint”. En fait un nouveau tour d'orientation sur Affelnet aura lieu à ce moment et les conseils de classe pourront valider la demande de réorientation ce chaque jeune. Le Café Pédagogique rapporte que cette annonce a suscité des mouvements divers chez les proviseurs présents dans la salle lors de l’intervention de la ministre... Avec cette mesure dont la mise en œuvre risque d’être complexe, le ministère entend faire de l’enseignement professionnel “l’univers des possibles et non pas un corridor fermé”. Et un choix positif plutôt qu’un choix contraint.


Polémique et rumeurs
Même si cela ne concerne pas directement l’éducation, la semaine a été aussi marquée par le départ de Christiane Taubira du gouvernement. Mais cela n'empêchera pas François Hollande de procéder à un vrai remaniement vers le 8 février nous dit un article paru dans l’Obs. La journaliste Ghislaine Ottenheimer se livre au petit jeu des pronostics : “deuxième objectif de ce remaniement: rééquilibrer le gouvernement après le départ de Christiane Taubira. Il faut recréer une madone de la gauche. Najat Vallaud-Belkacem devrait donc être promue numéro 3 ou 4 du gouvernement. Avec un portefeuille élargi, regroupant toutes les thématiques de la jeunesse! Cela permettrait de fabriquer une icône qui symbolise la génération Hollande, le dynamisme de cette fin de quinquennat. Son couac médiatique sur Canal Plus a été pardonné en haut lieu! […] Mais tout cela n’est que conjoncture et rumeurs. C’est le Prince qui décide. Seul. Et souvent au dernier moment.”.
Toutefois, il faut signaler qu’il y a aussi la rumeur inverse qui circule. On annoncerait le départ de NVB pour qu’elle puisse s’investir plus à Villeurbanne dont elle vise le poste de députée. N’oublions pas, dans ce sens, le communiqué assez énigmatique il y a quelques jours où elle déclarait que la refondation est achevée...
Le texte de Ghislaine Ottenheimer fait allusion à un “couac médiatique sur Canal Plus”. Il faut dire que cette affaire a fait grand bruit au cours de la semaine. Rappelons les faits. Lors de l’émission “Le supplément” le dimanche midi sur Canal Plus, la Ministre qui était venue parler de l’action menée contre la radicalisation s’est trouvée placée à côté du président d’une association humanitaire islamique (dont un des membres est aujourd’hui emprisonné au Bangladesh où il venait en aide aux Rohingyas, une minorité musulmane opprimée). Idriss Sihamedi s’est présenté comme un “musulman normal” mais au cours de l’entretien on a appris qu’il refusait de serrer la main aux femmes ou de condamner l'État islamique. Invitée à réagir à cette séquence, Najat Vallaud-Belkacem décline dans un premier temps : "Non". Puis elle ajoute "Plus exactement, si je devais vraiment réagir, je dirais simplement qu'il faut distinguer à mon avis deux choses : la situation de Moussa (l'humanitaire emprisonné au Bangladesh, ndlr), qui en sa qualité de ressortissant français a droit à une aide et une protection qui, si j'ai bien compris, lui est apportée par l'ambassade, et puis pour le reste je crois que c'est une association qui porte une façon de voir les choses qui n'est pas la mienne, à laquelle je ne souscris pas et qui me met aussi mal à l'aise, honnêtement, sur votre plateau, et donc je n'ajouterai rien".
Cette réaction a été jugée insuffisante par plusieurs éditorialistes et commentateurs et jusqu’à l’Assemblée Nationale où la ministre a été interpellée par plusieurs députés de droite qui semblent avoir fait de N. Vallaud-Beljkacem la remplaçante de Christiane Taubira dans leur acharnement. A tel point que le mardi, elle était contrainte de se justifier dans une interview au Parisien . "L’interview a provoqué une espèce de sidération sur le plateau, explique Mme Vallaud-Belkacem, partagée par l’ensemble des participants et du public. Mon premier mouvement, quand on m’a demandé si je souhaitais poursuivre la discussion, a été de répondre « non » sèchement. Car je refuse de me prêter à ce petit jeu nauséabond consistant à inviter des gens infréquentables pour faire du buzz. J’étais indignée de la tribune qu’on venait de lui donner. Le reste de ma réponse a été un rejet en bloc des propos tenus". Puis à l’assemblée nationale lors des questions au gouvernement elle a rajouté "On ne débat pas contre les ennemis de la République, on les combat. On les combat !".
Dans une certaine opinion enseignante déjà à cran sur de nombreux sujets, cette position a suscité des réactions assez vives et très critiques et donné une occasion supplémentaire d’invectiver la Ministre. “Elle aurait du...” est la rengaine revenue dans plusieurs commentaires. Mais alors que tous ceux qui critiquent en disant "elle aurait du faire ceci ou cela" se demandent aussi ce que eux ils auraient VRAIMENT fait... Certes je ne suis pas Ministre et simple citoyen mais pour être passé quelquefois à la télévision et à la radio et aussi faire régulièrement des interventions publiques, je sais combien cet exercice est difficile. Il m'est arrivé d'être déstabilisé lors d'une émission et d'avoir l'esprit de l'escalier et de penser après coup à ce que j'aurais pu/du dire... On peut donc avoir de l’indulgence pour la personne (plus que la Ministre) et s’étonner aussi de constater que c'est Najat Vallaud-Belkacem qui prend les coups des éditorialistes et des réseaux sociaux et non le pseudo-humanitaire qui ne serre pas la main des femmes... On vit une époque formidable...

Butinages
Comme j’en ai pris l’habitude, on conclut cette revue de presse de la semaine par quelques suggestions de lectures repérées au cours de mes butinages sur la toile.
À l’occasion de la conférence organisée les 28 et 29 janvier par le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) sur l’intégration des enfants handicapés, le sociologue Serge Ebersold fait le point sur leur situation en France dans une interview à La Croix. Il utilise une formule très juste (reprise dans le titre) en parlant à propos du travail des enseignants pour l’inclusion de “Bricolage héroïque”. Tout est dit...
Dans le journal Libération du lundi 25 janvier , François Dubet revient une nouvelle fois sur le caractère profondément inégalitaire du système éducatif français : “Derrière un décor républicain et national homogène, l’offre scolaire reste profondément inégale. Le lycéen français coûte environ 30 % de plus que son camarade de l’OCDE, l’élève de l’école élémentaire environ 20 % de moins. Or, c’est à l’école élémentaire que se cristallisent les inégalités ; près de 20 % des élèves y sont en grande difficulté. Pourrons-nous choisir l’école élémentaire et le collège qui doit en être aujourd’hui le prolongement ? A l’heure où les parents choisissent l’établissement, la filière et les options qui leur semblent les meilleurs, comment garantir une qualité de l’école telle que personne n’ait intérêt à fuir les établissements populaires ? Il ne suffit pas de multiplier les «dispositifs» spéciaux dont nous sommes les champions, il faut s’assurer de la stabilité des équipes éducatives, reconnaître la difficulté des conditions de travail, revoir les modes d’affectation des enseignants. Une légende dorée entoure la nostalgie de l’école républicaine, mais on ne peut ignorer le poids d’une tradition scolaire profondément élitiste. Il s’agit non pas de refuser la formation d’élites scolaires dont les compétences sont utiles à tous, mais de rompre avec une culture commandée par la production des élites, obsédée par le tri des élèves en fonction d’une «voie royale» qui condamne la plupart d’entre eux à des orientations négatives et à un sentiment endémique d’échec et d’incompétence. Enfin, si nous voulons véritablement créer des communautés éducatives, nous avons besoin d’établissements capables d’éduquer les élèves, de leur donner une expérience réelle de la solidarité et de la tolérance, plutôt que d’affirmer des valeurs et des principes que, bien souvent, la vie scolaire dément sans même le savoir.”. La pédagogie, parait-il, est l’art de la répétition. Et Dubet fait donc de la pédagogie...
Plusieurs textes proposent aussi une réflexion sur le métier d’enseignant. On retiendra surtout un article dans The Conversation qui pose en titre la question “T’aimerais être prof, toi ? ”. La chercheuse Dominique Macaire (ESPÉ de Lorraine) rappele que selon une enquête de l’OCDE seuls 5 % des étudiants choisissent cette profession avec une légère préférence chez les filles : 3 % sont des garçons, 6 % des filles. Et elle énumère les raisons que l'on connait déjà pour expliquer le manque d'attractivité : rémunération, conditions de travail, bureaucratie,... Mais elle interroge aussi les conditions de la formation et la difficulté à faire évoluer les pédagogies. Les représentations du métier et de la discipline constituent des obstacles non négligeables. Et elle se demande aussi si, dans les politiques de changement, on a pas oublié la réalité des enseignants en cours de route...

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot


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dimanche, janvier 24, 2016

Bloc-notes de la semaine du 18 au 24 janvier 2016



- bilangues sans gains - excellence – motivés mais désabusés - .


L’annonce du maintien d’un grand nombre de classes bilangues faite en fin de semaine est le sujet principal du bloc notes. Rétropédalage ou volonté d’apaisement ? Cette décision est-elle si nouvelle que cela ? Voici quelques unes des questions que l’on pourra se poser. On réfléchira aussi aux enjeux de la mise en place des parcours d’excellence présentés en début de semaine. Et nous évoquerons aussi une enquête sur le moral des professeurs des écoles : motivés mais désabusés.



bilangues sans gain
Rétropédalage devant un lobbying intense ? Volonté de compromis et d‘apaisement ? Ce qui a agité l’actualité éducative de cette fin de semaine, ce sont les annonces de la Ministre concernant les langues et les informations confirmant que 70% des classes bilangues seraient maintenues. C’est Vendredi que la ministre a présenté la “carte des langues” dans une conférence de presse et une interview au quotidien régional Le Progrès . Les principales annonces concernent l’apprentissage de la première langue dès le cours préparatoire, la deuxième langue obligatoire dès la cinquième au collège et le développement de l’Allemand à tous les niveaux scolaires. Par ailleurs, l’enseignement des langues au primaire pourra être pris en charge par des professeurs de collège « sur la base du volontariat », ou par des étudiants français et étrangers, “qui seront accompagnés et dont les compétences seront certifiées” précise t-on. “Diversifier l’offre au primaire et assurer la continuité au collège des apprentissages sont les objectifs de la nouvelle stratégie d’apprentissage des langues, dans le cadre de la réforme du collège”, a-t-elle insisté lors d’une visite dans une école parisienne avec le ministre plénipotentiaire allemand chargé des Affaires culturelles, Olaf Scholz. Il faut se souvenir que Berlin avait exprimé ses inquiétudes au printemps dernier et que depuis le traité de l'Élysée en 1963, la France et l'Allemagne se sont engagées à soutenir la langue de l'autre, dans une stratégie de «donnant-donnant».
Par ailleurs, selon un communiqué de l’Association pour le développement de l’enseignement de l’allemand en France (ADEAF) qui a donné lieu à de nombreux articles avant même la conférence de presse, on apprenait que 73 % des classes bilangues seraient ainsi « maintenues » à la rentrée 2016. Mais avec des disparités importantes d’une académie à l’autre : 100 % le seraient à Paris alors que à Caen ou Lyon, une grande majorité devrait disparaître.
Les réactions dans la presse sont nombreuses et toutes insistent sur l’idée d’un “rétro-pédalage” avec un registre relavant de la confusion. Le Monde explore le champ lexical avec un article ayant pour titre “Réforme du collège : imbroglio autour de l’avenir des classes bilangues et un éditorial qui , lui, parle du “pataquès des classes bilangues… Dans le reste de la presse, Le Figaro évoque la drôle de résurrection des classes bilangues et pour Le ParisienNajat Vallaud Belkacem lâche du lest. Dans l’éditorial du Monde on peut lire “Najat Vallaud-Belkacem aura beau déployer toute son habileté, et elle n’en manque pas, elle pourra difficilement effacer le sentiment qu’elle a, pour l’essentiel, renoncé à une mesure qu’elle présentait il y a quelques mois comme emblématique de sa réforme. Elle pourra toujours plaider la sagesse et le pragmatisme. Elle n’en aura pas moins perdu sur les deux tableaux. Au mécontentement initial de ceux qui dénonçaient sa première décision s’ajoute désormais l’irritation de ceux qui déplorent les disparités géographiques du nouveau dispositif : alors que les collèges parisiens vont conserver toutes leurs sections bilangues, certaines académies les verront disparaître ou presque.”. Et le journal de conclure sur “cette impression de bricolage [qui] n’est pas propre au ministère de l’éducation nationale. ”.
Pourtant dans le même journal la ministre se défend de tout rétropédalage : « Comme je le dis depuis le début, il faut distinguer deux choses : les sections bilangues qui sont utilisées en guise de contournement [de la carte scolaire], auxquelles nous voulons mettre fin, et les bilangues de continuité – qui constituent 50 % de ces sections –, qui permettent à des élèves ayant étudié une langue autre que l’anglais au primaire de rattraper leur retard en anglais et de se trouver dans un dispositif avec deux langues vivantes en 6e. Ces bilangues de continuité, nous les maintenons et même nous les développons », a-t-elle déclaré. Autrement dit, les sections bilangues qui survivront ne devraient s’adresser qu’aux élèves ayant étudié l’allemand, l’italien, l’espagnol, le chinois au primaire, à la place de l’anglais. « Il n’existera pas de possibilité pour un élève qui a appris l’anglais au primaire d’accéder à deux langues dès la 6e ». Comme le soulignent les plus fidèles soutiens de la Ministre, “c'est déjà ce qu'elle déclarait le 5 avril 2015” (et semble t-il repris dans un communiqué du 10 avril ).
On peut donc dire qu’il y a cohérence du discours contrairement à ce que titrent les journaux. Mais il n’empêche que, de fait, cela pérennise les classes bilangues (dont l’esprit initial avait été dévoyé nous dit la Ministre) et qu’en incitant, comme à Paris, les professeurs d’allemand à aller faire cours en primaire cela permettra à terme de multiplier ce type de classe “ Bien sûr, il faudra un laps de temps pour que toutes les sections deviennent des bilangues de continuité”, concède même la ministre qui table sur trois ans.
Au final, il y a bien une concession qui est dictée par plusieurs impératifs (la situation des enseignants d’allemand et l’accord de l’Élysée de 63) et par une volonté de compromis face à l’inquiétude des enseignants et peut-être surtout des chefs d’établissements et de l’encadrement de l’EN, eux-mêmes. Malgré la communication ministérielle, l’impression qui domine dans la Presse et chez les syndicats est plutôt négative. Paradoxe : on vouait aux gémonies la mesure, on raille son assouplissement. L’autre paradoxe c'est que ces sections vont être aussi maintenues grâce à la part d'autonomie des collèges que les anti-réforme combattent... Mais il est vrai que la situation inégalitaire selon les académies n’arrange pas les choses et conduit les “anti-réformes” à trouver beaucoup de défauts à ce qu’ils considèrent comme une demi-mesure qui renforce les inégalités.
Du côté des “pro-réforme” (désolé je n’ai pas trouvé d’autres termes), le sentiment est plutôt mitigé. Si on peut admettre que le maintien des classes bilangues de “continuité” est cohérent, le sentiment qui domine est qu’avec ces tours de passe-passe dans les établissements « on va continuer à faire comme avant ». Le signal qui est donné est plutôt celui d’un système difficile à réformer. Et où des questions qui portent sur la finalité du système (élitisme, sélection, mixité, réussite de tous,...) n’ont pas vraiment été tranchées et donnent toujours lieu à des compromis bancals.
Alors qu’une nouvelle grève se profile le mardi 26 janvier prochain, ces annonces vont-elles changer la donne ? On peut en douter. Il est d’ailleurs significatif que le mouvement de mardi porte sur de nombreux sujets puisqu’il y a à la fois une protestation contre la réforme du collège pour certains et une revendication salariale et contre l’austérité pour d’autres (ou les mêmes). Le malaise est profond et dépasse de loin la seule question des langues et même du collège.

Excellence
Si l’on relie les deux évènements, on peut dire que l’heure est à l’envoi de signaux destinés à calmer l’opinion.
Lundi dernier, la Ministre de l'Education nationale a, en effet, annoncé dans un entretien au Monde l'inauguration de "parcours d'excellence" , en priorité pour les élèves des établissements en zone prioritaire renforcée (REP+). Najat Vallaud-Belkacem a précisé ces mesures dans un collège de Beuvrages (Nord) en compagnie de Pierre Mathiot, l'ancien directeur de l'IEP de Lille qui sera chargé de la mise en œuvre de ce nouveau dispositif.
Dans l’interview donnée au Monde elle précise le sens de cette action : “Le débat est brouillé : à chaque fois que la gauche met en chantier une nouvelle réforme éducative visant à la réussite de tous, nos détracteurs nous accusent de brader, de piétiner le « mérite ». Ils n’ont que ce mot à la bouche. Mais ils feignent de ne pas voir que notre système, aujourd’hui, est loin d’être fondé sur le seul mérite. Et surtout que ce mérite n’est pas indépendant – loin s’en faut – du capital social et culturel. Contrairement à ce qu’on veut me faire dire, je crois en l’élite, à condition qu’elle soit ouverte et renouvelée. A condition de mener la lutte contre le rétrécissement, l’appauvrissement de son vivier. Autrement dit, qu’on refuse l’élitisme dynastique, mâtiné de trop rares réussites d’enfants du peuple qui nous donnent bonne conscience mais ne changent rien aux dysfonctionnements de l’école. […] Qui dit méritocratie de gauche dit vigilance permanente à démocratiser l’accès à l’élite.
L'élitisme républicain est un mythe qui dure. J'aurais tendance à dire qu'il constitue le versant "de gauche" de la nostalgie de l'École (même s'il fonctionne aussi à droite). Et on peut comprendre que dans ce contexte pré (ou post...) électoral, Najat Vallaud Balekacem donne des gages à une frange conservatrice de l’électorat de gauche qui porte cet "élitisme républicain" en bandoulière et en même temps qu'elle fasse un vrai effort de (re)construction de l’égalité des chances avec ce dispositif. Certes le système éducatif a aussi pour fonction de sélectionner (mais pas précocement...) et si possible (!) de manière à ce que l'origine sociale ne joue pas dans la sélection (ce qui n'est pas le cas aujourd'hui). Mais est-ce la seule mission de l'école que de sélectionner une élite ? Car même si l'on rétablit un supposé "élitisme républicain", il n'en demeure pas moins qu'on reste, de fait dans un système élitiste, et qu'on oublie la question : "que fait-on de tous les autres ? Quel sort pour les "vaincus" du système ?"

motivés mais désabusés
Pour la deuxième année consécutive, l’institut Harris Interactive à la demande du SNUipp a interrogé les enseignants du primaire sur leur métier (Sondage en ligne effectué en décembre 2015 auprès de 5.555 enseignants du primaire). L’enquête a été publiée mardi. Leur jugement, s’il reste sombre, s’améliore: ils sont plus nombreux qu’il y a un an à se dire «motivés» et «fiers» d’exercer leur métier. Mais il portent un regard sévère sur leur conditions de travail : 58% se déclarent insatisfaits de leur situation professionnelle et 88% estiment que le métier s’est dégradé au cours des dernières années. Pour Sébastien Sihr, le secrétaire général de cette organisation, cela est du à “des demandes sociales de plus en plus complexes”, une large majorité de sondés confient éprouver du « stress » (76 %), de « l’impuissance » (71 %), de « la colère » (62 %).
La « refondation de l’école » semble convenir aux enseignants dans les buts recherchés. Cependant, concrètement, les Activités Pédagogiques complémentaires (APC) sont jugées peu utiles, fatigantes pour les enfants et chronophages pour eux-mêmes. Les enseignants interrogés regrettent surtout le manque de formation et de moyens pour appliquer correctement les réformes. Parmi les autres demandes récurrentes des professeurs des écoles, le salaire est toujours nettement en tête (69% des sondés) des priorités. D’autant plus, comme nous l’ont rappelé de récents articles (lire sur son blog l’analyse que Lucien Marboeuf fait de sa feuille de paye) que celui ci a même diminué. Il faut rappeler que les enseignants français (et en particulier ceux du Primaire) sont parmi les moins bien payés d'Europe comme nous le rappelle Laurent Jeanneau dans AlterEcoPlus
On a souvent insisté ici (pour rappeler aux politiques la nécessité d’en tenir compte) sur le sentiment de déclassement des enseignants ainsi que le constat que font beaucoup d’entre eux d’une dégradation de leurs conditions de travail. Il a aussi à reconsidérer les relations hiérarchiques au sein de cette structure qui reste très bureaucratique. Les trois-quarts des enseignants estiment que la relation avec leur ministère de tutelle n’est pas satisfaisante, tout comme celle avec les inspecteurs, dont la visite est jugée stressante. 90% des enseignants aimeraient une relation de confiance avec leur inspecteur, davantage dans le conseil et moins dans le jugement. Même s’il est particulièrement marqué dans l’Éducation Nationale, ce phénomène est assez général. Le baromètre de la confiance publié lui aussi cette semaine par le CEVIPOF montre la dégradation de la confiance dans les institutions et dans le personnel politique pour l'ensemble de la population.
Cette enquête nous rappelle aussi une constante souvent rencontrée : le décalage entre le sentiment personnel et la perception de son statut : on est personnellement heureux de son travail mais collectivement frustrés...

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot


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dimanche, janvier 17, 2016

Bloc-Notes de la semaine du 11 au 17 janvier 2016



- Refondation - Revalorisation – Un enseignant sur 10 - 


Le bloc notes revient sur la publication mercredi 13 janvier du rapport du comité de suivi de la refondation qui en dresse un bilan sévère et insiste sur son manque de lisibilité. On évoque aussi la sempiternelle question de la revalorisation du salaire des enseignants et en particulier du primaire. Et pour finir cette chronique un peu morose, on s’inquiète des résultats d’une enquête sur le vote des fonctionnaires où on apprend qu’un enseignant sur 10 vote pour le Front National.


Refondation
Le comité de suivi chargé d'évaluer l'application de la loi Peillon de 2013 (présidé par le député Yves Durand) vient de rendre son rapport annuel au Parlement le mercredi 13 janvier. Ce comité est composé de quatre députés et de quatre sénateurs ainsi que de quatre personnalités désignées par le ministre de l’éducation.
La couverture du rapport
Le document de plus d’une centaine de pages a fait l’objet de nombreux commentaires dans la presse cette semaine. Pour la dépêche de l’AFPle rapport pointe la difficile mise en oeuvre de la loi de refondation de l'école”. Pour le site pédagogique Nous Vous ce rapport “ est sévère” et le Café Pédagogique , toujours va même jusqu’à parler de “pilotage mis au pilori”. Plus mesurés, Libération titre Peut mieux faire” et La Croix estime que la refondation bute sur le manque de moyens”.
Le problème majeur, souligne le rapport, est l'insuffisance de l'appropriation de la cohérence de la loi par les enseignants, par l'affadissement et la parcellisation de son application. De plus, le fait que la mise en œuvre des nouveaux programmes n'arrive que trois ans après la promulgation de la loi nuit à sa portée. ”. C’est donc à la fois un problème d’agenda qui est posé mais aussi de dilution des mesures et donc de manque de lisibilité. Sur le calendrier, j’ai à plusieurs reprises dans mes chroniques, montré qu’on avait au moins perdu un an et demi dans la mise en œuvre de la réforme aussi bien pour la loi, initialement prévue pour décembre 2012 et votée en juin 2013, que pour le travail sur les programmes. Quant à la lutte contre les inégalités et la priorité au primaire, ces finalités ont été diluées par la réforme des rythmes (qui ne relevait pas de la loi) et par des créations de postes en grande partie absorbées par une forte démographie non anticipée et sont "peu visibles pour les enseignants comme dans l'opinion". En ce qui concerne la formation des enseignants, "la mise en œuvre [est] encore au milieu du gué". La culture des universités est en contradiction avec les attentes et conduit à une “cassure entre disciplinaire et pratique". La place du concours en fin de M1 "contredit la logique" de la réforme. Le comité demande de revoir "le séquençage des contenus de la formation au sein d'un créneau L3 - M2" et de redéfinir la notion de tronc commun et d'expliciter le profil de l'enseignant. Enfin le rapport pointe aussi "des positionnements concurrents" entre le CSP, l'administration centrale du ministère et l'Inspection. Concernant le Conseil national d'évaluation du système scolaire (Cnesco), le rapport estime qu'il traite "de sujets d'actualité et de thèmes de recherche le plus souvent en dehors de (sa) mission".
Ce qui traverse tout ce bilan, c’est une réflexion sur “la difficulté française à réformer l’école”. Dans la conclusion, les auteurs du rapport s’élèvent contre l’idée que la réforme prend du temps : “on retrouve souvent, au détour des discours, l’argument de l’éducation comme relevant du temps long, assimilant ainsi temps de l’éducation et temps de la réforme, point de vue qui paraît pourtant pouvoir être réfuté comme le fait l’OCDE, en prenant l’exemple de pays (le Portugal, la Pologne) qui ont, en moins de cinq ans, répondu au choc PISA qui les avait mis en bas de l’échelle de la maitrise des compétences. ”. Et ils posent aussi la question de la gouvernance et de la conduite du changement trop marquée par la bureaucratie et le jacobinisme : “Loin de la logique historique de la décentralisation, on se heurte à une certaine tendance de l’administration centrale à vouloir maitriser totalement la mise en œuvre de la réforme, au point de rendre difficile la mise en place de nouvelles instances créées par la loi, pourtant indépendantes (CSP), ou de les laisser se détourner de l’objectif que leur a fixé cette même loi (CNESCO). De même, on sent une constante hésitation quant à la part d’appréciation et d’initiative à laisser au terrain. ”.
Le constat est sévère mais juste, me semble t-il. Sans (trop) verser dans une auto-satisfaction mal venue, je constate que cela rejoint un certain nombre d’analyses déjà formulées dans ce bloc notes et dans des billets de blog . C’est le cas pour un texte de janvier 2013 intitulé “Refondation : erreurs et blocages ou encore les nombreux textes que j’ai pu consacrer à la réforme de la formation . Catherine Chabrun de l’ICEM-Pédagogie Freinet fait d’ailleurs elle aussi sur son blog une analyse comparable. Elle s’indigne également de l’affirmation que la "refondation" serait terminée. Selon elle, elle est loin d'être achevée puisqu'elle a à peine commencé !
Sur le site du Ministère
Depuis début 2016, dans les communiqués ou les interviews de journalistes, la ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem se félicite de toutes les mesures et réformes accomplies. La « refondation » serait aboutie, la grande aventure lancée par Vincent Peillon en 2012 serait arrivée à bon port. ” constate notre amie. C’est ce qu’affirme pourtant Najat Vallaud-Belkacem, qui, dans un communiqué du 5 janvier 2016, se “réjouit” de la publication des quatre derniers textes réglementaires d’application de cette loi. Ces textes concernent la synthèse des acquis scolaires de l’élève à la fin de l’école maternelle , l’évaluation des élèves de l’école au collège, le livret scolaire ainsi que le nouveau diplôme national du brevet. Pour le ministère : “Toutes les mesures prévues et qui contribuent à la réussite de tous les élèves, seront donc pleinement opérationnelles à la rentrée scolaire 2016. ”. Certes, mais on peut convenir qu’une loi, aussi ambitieuse soit-elle, ne suffit pas pour qu’on puisse parler de “réforme” et encore moins de refondation. C’est le cas dans de nombreux domaines en France mais particulièrement dans le domaine de l’éducation : il y a un écart important entre le prescrit et le réel. Et puis, ce n’est pas par hasard qu’aujourd’hui on parle plus de “réforme” que de “refondation”... c’est aussi la preuve qu’avec le temps les ambitions de départ ont été confrontées aux compromis et aux renoncements... Alors, même si la ministre proclame que la refondation est sur la bonne voie, il n’est pas sûr que ne ce soit pas sur une voie de garage...

Revalorisation
Ce bilan de la refondation peut-il déstabiliser la ministre et le gouvernement ? Ce serait exagéré de le dire. Mais en revanche, il est certain que ce thème sera un des éléments importants du bilan du président de la République qui avait basé une bonne partie de sa campagne de 2012 sur la priorité à l’École et à la jeunesse. En particulier, à l'époque, la promesse de (re)création des 60 000 postes a pu ramener vers le vote socialiste une bonne partie des enseignants. Mais comme on l’a évoqué plus haut, le bilan de la refondation montre que celle-ci manque encore de lisibilité. La réalité des créations de postes est difficile à percevoir parce qu’un bon nombre de ceux-ci concerne les enseignants en formation. On peut peut-être espérer que les annonces de dotations horaires dans les collèges pour l’année prochaine fassent quand même évoluer les idées. Contrairement à ce que prédisaient les Cassandre opposants à la réforme, elles sont en hausse et montrent que la mise en place des nouveaux dispositifs ne se fait pas dans la pénurie.
Un argument de moins pour la prochaine grève des enseignants, prévue le mardi 26 janvier 2016 ? Pas sûr car comme souvent la grève prévue mélange plusieurs mots d’ordre. Alors que certains syndicats du second degré appellent spécifiquement à la grève contre la réforme du collège, d’autres (Le SNUipp notamment) appellent pour le même jour à une mobilisation pour la revalorisation des salaires. Par ailleurs un autre préavis de grève a été déposé pour cette même date par trois syndicats de fonctionnaires -CGT, FO et Solidaires- sur le même motif. Rien n’est simple tout se complique...Là aussi on peut parler de manque de lisibilité... !
Sur la question des salaires, la ministre de l'Education nationale a déclaré mercredi sur France Inter qu'elle avait conscience du faible niveau de salaire des enseignants, et qu'elle espérait pouvoir proposer "rapidement" des revalorisations. Des déclarations qui arrivent à point nommé dans ce contexte pré-électoral.
Il faut dire, comme le rappelle le site ActuaLitté que le salaire des enseignants poursuit son décrochage à l’appui de deux facteurs importants. Tout d’abord, par rapport à l’inflation, le salaire des profs stagne, le point d’indice, qui sert de base au calcul du traitement des fonctionnaires, est gelé depuis 2010. Or, entre juillet 2010 et juillet 2015, la hausse des prix a été de l’ordre de 5,8 %. Ainsi, les enseignants ont perdu 5,8 % de pouvoir d’achat en cinq ans. Ensuite,poursuit le site d’informations sur l’éducation, les réformes des retraites ont mis en place, à partir de 2010 avec Sarkozy et en 2012 avec Hollande, une hausse progressive du taux de retenue pour pension civile afin d’arriver en 2020 à un niveau de cotisation égal à celui des salariés du privé, soit 11 %. En 2012, ce taux était de 8,39 % du salaire brut. En 2015, il est passé à 9,54 % et, depuis le 1er janvier 2016, on est à 9,94 %. Le décrochage salarial continue de se creuser. Mais au delà de la fin du gel du point d’indice, pour les enseignants du primaire moins payés que leurs collègues de lycée et collège, il importe d’augmenter l’ISAE pour ajuster leur salaire à celui des enseignants du secondaire.
Outre la dimension électorale qu’il ne faut pas négliger c’est aussi un enjeu pour l’attractivité du métier d’enseignant et l’acceptation des réformes.

Un enseignant sur 10
La dernière enquête menée par le CEVIPOF (Sciences-Po) sur le vote des fonctionnaires nous interpelle. On en trouve une présentation très complète par Luc Rouban dans The Conversation. Il montre, comme l'indique le titre, la percée du Front National dans la Fonction Publique. On y souligne surtout l’importance du vote FN chez les policiers et militaires. Annoncé au départ comme de 52% il s’agit en fait, après rectification, de 56% de votes. Ce qui est déjà très inquiétant.
Mais intéressons nous aussi aux enseignants : “Dans sa totalité, le vote FN y passe de 3,8 % en 2012 à 9,4 % en 2015 – une évolution moyenne qui est également celle des professeurs des écoles et des professeurs du second degré. Même si les proportions sont faibles, elles témoignent d’une pénétration réelle du FN chez les électeurs de droite au sein de la forteresse électorale de la gauche.
 Ces enseignants avaient voté en 2012 pour François Bayrou à hauteur de 15 % et pour Nicolas Sarkozy à concurrence de 27 %. Au total, 12 % seulement avaient voté pour les candidats de gauche, dont 9 % pour François Hollande. 41 % avaient déjà voté pour Marine Le Pen. On peut percevoir dans cet exemple, qui peut être généralisé aux autres catégories professionnelles, la porosité entre le vote Les Républicains (LR) et le vote FN. Le succès électoral du parti de Marine Le Pen est clairement alimenté par les voix qui se portaient sur les candidats LR ou UDI en 2012.”. Si on rentre dans le détail de l’enquête selon les degrés d’enseignement, les votes sont de 9,8% chez les instituteurs et professeurs des écoles, 9,2% chez les professeurs du second degré et 8,4% chez ceux du supérieur.
Évidemment, le Front National par le biais du Collectif Racine se félicite des résultats de cette enquête…
Claude Lelièvre s’inquiète quant à lui sur son blog de ces résultats. Certes, rappelle l’historien, le vote FN est resté bien plus faible dans le ''monde enseignant'' que dans l'ensemble de la population française, mais il n'est plus ''marginal''. Pour mémoire, un sondage effectué par CAC-Cisco ( pour Liaisons sociales et la FSU) à la sortie des urnes du premier tour des présidentielles de 2007, avait déjà donné cependant 7% des suffrages d'enseignants à Jean-Marie Le Pen. Selon Luc Rouban, on mesure ici l'ampleur du malaise qui traverse les trois fonctions publiques. Pour lui, ce vote n’est pas seulement lié au contexte créé par le terrorisme. Il “montre aussi à quel point les fonctionnaires ne croient pas - ou plus - aux réformes managériales et sont inquiets pour l'avenir du service public.”. Et le chercheur du CEVIPOF ajoute, en lien avec ce que nous évoquions plus haut, que “Le gel du point d’indice et la réduction régulière des effectifs, notamment dans la FPE, ont créé des tensions fortes à l’égard d’un gouvernement de gauche dont les fonctionnaires attendaient beaucoup après 2012 alors même que la crise économique puis les attentats terroristes ont démontré la faiblesse des moyens d’action de l’État. Par ailleurs, dans une grande mesure, la contestation sociale s’investit désormais moins dans l’action syndicale, comme en témoigne le faible taux de participation aux élections professionnelles de décembre 2014, que dans le choix électoral. Enfin, une grande partie des fonctionnaires souffrent du décalage entre les discours sur la République et la laïcité et les pratiques du terrain où les demandes communautaires se multiplient ”.


Bonne Lecture...



Philippe Watrelot


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dimanche, janvier 10, 2016

Bloc-notes de la semaine du 4 au 10 janvier 2016





- Un an après… - Laïcité(s) – Islamophobie ? – Trajectoires et origines - .



Le premier bloc notes de l’année n’échappe pas à la tonalité générale de la semaine. Mais au delà des commémorations on essaie surtout de faire le bilan des mesures prises et annoncées en janvier 2015. La question de la laïcité est aussi au cœur de cette réflexion ainsi que la réflexion sur l’intégration On finira d’ailleurs cette revue de presse par une passionnante étude de l’Insee et de l’Ined sur l’intégration des immigrés.





Un an après…
Un an après… c’est le mot clé de l’actualité de ce début d’année 2016. Tout le monde se souvient de ce qu’il faisait au moment où il a appris la nouvelle de l’attentat qui a frappé Charlie Hebdo et de ceux qui ont suivi. Et on se souvient aussi de cette grande manifestation du 11 janvier. L’actualité de cette semaine est marque par la commémoration de tous ces moments.
L’École ne fait pas exception dans cette vague d’hommages. Le site du Ministère propose plusieurs supports pour se souvenir. On notera surtout la chanson "Un automne à Paris" sur un poème de l’écrivain et académicien Amin Maalouf dont la musique a été composée par le trompettiste Ibrahim Maalouf (son neveu). Une version chantée est diffusée avec Louane comme interprète. Une version instrumentale sera aussi proposée pour que les élèves puissent écrire leurs paroles. Les enseignants qui souhaitent travailler avec leurs classes autour des commémorations trouveront aussi un ensemble de ressources pédagogiques sur le nouveau portail "Valeurs de la République" mis en ligne par le réseau Canopé.
Un an après… c’est aussi le leitmotiv des articles consacrés à l’éducation. Les attentats de janvier, on s’en souvient avaient déclenché non seulement une polémique assez néfaste sur les incidents lors des commémorations mais aussi une réflexion un peu plus intéressante sur les finalités de l’École. Le jeudi 22 janvier 2015, Najat Vallaud Belkacem, du perron de Matignon, annonçait Onze mesures pour une grande mobilisation de l'École pour les valeurs de la République. Ce sont ces annonces dont on fait aujourd’hui le bilan. Tous vos journaux s’y livrent. C’est le cas dans 20minutes.fr ou de Marie-Christine Corbier dans Les Échos. Sandrine Chesnel dans L’Express se demande elle aussi si “les mesures annoncées sont-elles appliquées? ”. Un long article de Mediapart dresse lui aussi un bilan de l’action de la ministre et parle même d’“activisme ministériel”. Dans Le Monde , les journalistes s’intéressent à la manière dont les enseignants ont pris en compte cela dans leurs pratiques. Louise Tourret sur Slate.fr fait elle aussi un bilan et considère que l’École a changé avec ces évènements : “Ni tout à fait une autre, ni tout à fait la même, un peu meilleure peut-être. ” et elle précise “Comme si l’Éducation nationale avait finalement compris que les discours officiels ne pouvaient pas se contenter de postures, de phrases incantatoires et de jouer sur la nostalgie de l’école de Jules Ferry. Que la laïcité et la liberté d’expression ne s’assénaient pas mais qu’elles devaient faire l’objet d’une pédagogie explicite et continue et qu’il fallait permettre aux élèves de débattre pour les faire réfléchir. Qu’il ne s’agissait pas seulement d’enseigner mais, forcément, dans le même mouvement d’éduquer.
Le Figaro fait lui aussi un bilan et présente "les onze mesures inappliquées de Najat Vallaud-Belkacem". . La Ministre et son cabinet n'ont pas vraiment apprécié cet article et l’ont fait savoir dans un communiqué . L’article affirmait que, un après, “les onze mesures brandies par Najat Vallaud-Belkacem restent incantatoires ou bien abstraites.”. Cela vaut à la journaliste une réponse où le ministère détaille les mesures prises depuis un an et rappelle que “cette liste, non-exhaustive, illustre une mobilisation sans précédent depuis des décennies de l’institution scolaire pour la transmission des valeurs républicaines, que seule une cécité délibérée ou une recherche de polémique pourrait ignorer.” C'est une réaction relativement inédite. Généralement, on "laisse dire" les journalistes sans trop réagir du moins officiellement. Ici, la réponse est très vive et même polémique lorsqu'on parle de “cécité délibérée” Ce qui, cela dit, n'est pas totalement faux pour le Figaro qui mène une campagne de longue haleine sur l'éducation et contre la réforme du collège. Mais on peut s’interroger sur la stratégie des communicants de la Ministre. Mettre l’accent sur un article (qui plus est réservé aux abonnés) est le meilleur moyen de générer un “effet Streisand ” c’est-à-dire renforcer l’attention sur un texte qui n’en aurait pas eu autant sans cela.
D’autant plus que si le bilan des mesures est loin d’être entièrement négatif il mérite en effet d’être nuancé. Ce que ne manquent pas de faire tous les autres articles cités.
Cela illustre surtout une tendance à l’œuvre dans le monde politique en général et dans la politique éducative en particulier : on y privilégie la communication sur l’information. C’est aussi le produit d’une époque marquée par de biens piètres débats où on raisonne de plus en plus “camp contre camp”. Une parole officielle et volontariste proche quelquefois du discours performatif s’oppose à un dénigrement systématique et conduit à ce genre de crispations. Et dans ce contexte il n’y a pas toujours de place pour un soutien critique. On peut le déplorer.

Laïcité(s)
Parmi les éléments de bilan, la question de la laïcité a une place à part. On trouvera dans la presse de la semaine écoulée plusieurs textes intéressants et qui mettent cette question très sensible en perspective.
C’est le cas avec une interview de Nicolas Cadène, rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité dans l’Express . L’institution qu’il anime est une instance consultative rattachée au Premier ministre qui a pour objectif de veiller au respect du principe de laïcité en France. S’il se réjouit que ce thème de la laïcité soit une valeur mise en avant aujourd’hui, il déplore aussi la teneur du débat : “Le problème, c'est qu'aujourd'hui le mot "laïcité" est devenu un mot "fourre-tout", une réponse systématique à tous les maux de la société. Or le mot "laïcité" ne se suffit pas à lui seul. Pour faire vivre ce principe, il faut qu'un certain nombre de conditions soient réunies, comme la mixité sociale, et la lutte contre toutes les discriminations. Jean Jaurès le disait déjà en 1904: "La République doit être laïque et sociale, elle restera laïque si elle sait rester sociale". ” Et il évoque plusieurs interprétations restrictives et biaisées de la laïcité que ce soit en termes vestimentaire dans l’espace public ou dans les cantines. Un avis partagé par Marc Horwitz, interviewé par 20minutes. Pour le fondateur d’Egalité Laïcité Europe et l’auteur d’un “Dictionnaire de la laïcité” “un grand travail de formation des enseignants reste à faire” autour de cette notion”.
Alors que des personnalités publiques en promeuvent une approche très fermée, comment redonner du sens à cette valeur et éviter d’en faire un mot “fourre-tout” pour reprendre l’expression de N. Cadène ? Pour la ministre interrogée jeudi lors d’un déplacement dans un collège , la notion de laïcité “avait été dévoyée dans le débat public et instrumentalisée politiquement contre l'islam. Du coup, certains élèves, de confession musulmane, vivaient la laïcité comme une agression. […] Il fallait outiller les enseignants ” à ce sujet. Au sein de l'Education nationale, quelque 1.500 formateurs laïcité ont transmis leur savoir “à des dizaines de milliers d'enseignants depuis le printemps”, selon la ministre. Un total de 300.000 professeurs seront formés d'ici la fin de l'année. On retrouve là le discours très volontariste évoqué plus haut et l’activisme ministériel. Mais pour Sébastien Sihr, secrétaire général du SNUipp qui s’exprime dans 20minutes.fr : “on est au milieu du gué. Car si beaucoup de cadres intermédiaires de l’Education nationale ont été formés, la majorité des enseignants ne l’ont pas encore été. Ils doivent toujours de se débrouiller seuls pour apprendre aux élèves la différence entre le croire et le savoir et mener des débats avec eux sur le sujet , explique-t-il. Un article du site EducPros fait le point sur la formation initiale des enseignants sur ce sujet. Depuis cette année, un “référent laïcité” a été nommé dans chaque École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPÉ). Si la volonté des Espé de mettre les valeurs républicaines en avant dans la formation des futurs professeurs est réelle – d'autant plus que depuis 2015, pour être reçus aux concours des métiers de l'enseignement, les candidats sont censés démontrer sinon leurs capacités à les transmettre ou du moins la connaissance de ces valeurs – c'est au niveau de la mise en pratique que les choses se compliquent. Les cours sur ce sujet entrent en concurrence avec d’autres thème du tronc commun de formation et au total il reste souvent peu de temps pour cet enseignement. Et surtout, ce sont souvent des formations qui restent très abstraites et où on prêche ( !) la “bonne parole déplore un formateur interviewé par EducPros. Toutefois, certaines Espé, proposent un enseignement qui mêle cours magistraux, "pour les connaissances", et analyses de cas concrets. C’est dans cette voie qu’il faut poursuivre et inscrire ces formations dans la durée.
En dehors de la formation, il y a aussi la mise à disposition de ressources. En principe des livrets laïcité ont aussi été élaborés pour guider les enseignants. Des référents laïcité auxquels les équipes pédagogiques peuvent faire appel en cas de problème ont aussi été nommés dans les rectorats. “Il y a eu moins d’échos sur des incidents liés au non-respect du principe de laïcité cette année. Cela montre que ces interlocuteurs ont sans doute été utiles pour résoudre certains problèmes” , estime Jean Baubérot sociologue et spécialiste de ces questions.
Il n’en reste pas moins que la question reste ultra sensible et trop souvent instrumentalisée à des fins politiques. Lorsque Marc Horwitz, déjà cité, définit la laïcité comme “le fondement du vivre ensemble, tout simplement. Elle signifie accepter l’autre – tel qu’il est, dans toute sa diversité, sans discriminations, on est loin de certaines définitions et de certains usages . Pour rester dans le domaine de l’École avec l’exemple du débat biaisé sur les cantines scolaires et les menus de substitution, le message qui est entendu par toute une partie de la population française c'est "musulman, tu n'es pas chez toi ici...". Et on peut craindre que cela ne crée en retour un terrain propice au développement de discours radicaux…

Islamophobie ?
L’école de la République est-elle islamophobe ?” c’est justement la question provocante posée par Béatrice Mabilon-Bonfils dans The Conversation . Pour elle, aujourd’hui, “une laïcité conquérante, se cherche et se trouve de nouvelles frontières, à moins que l’enjeu ne soit, derrière les objectifs affichés (émancipation de la femme, avancée de la rationalité, lutte contre ledit « communautarisme »…) de réduire le plus possible la visibilité des minorités au sein de l’espace public, tout en donnant des gages aux mouvements d’extrême droite en progression électorale.” Et elle va plus loi en affirmant que “sous couvert d’universalisme et de laïcité, une logique d’assimilation met au pas les différences culturelles, sociales et politiques portées par les jeunes issus de l’immigration et c’est sous l’angle d’un problème posé par l’islam en France que l’on s’interroge, et non sous l’angle d’une incapacité de la République française à penser les mutations du vivre ensemble. Et l’école participe de cette construction collective ”.
Béatrice Mabilon-Bonfils est auteure avec François Durpaire de “Fatima moins bien notée que Marianne” dont Le Monde propose une recension. Il s’agit d’un essai sur le traitement différencié fait aux élèves musulmans à différents moments de leur scolarité (évaluation, sanction, orientation, …). Ils évoquent aussi la ségrégation au sein des établissements et la représentation de l’islam dans les manuels. Contactée par Le Monde, l’association Savoir livre, qui regroupe six éditeurs scolaires, rappelle que les manuels sont une “mise en œuvre des programmes scolaires dans la classe.Pour d’autres spécialistes, ce n’est pas tant la présence de clichés dans les manuels qui est problématique que les impasses des programmes d’histoire, alimentant, de fait, une certaine vision de l’islam vu sous un angle essentiellement conflictuel et négatif.
On est dans ce sujet sur une position très étroite. La question qui est posée par ces deux auteurs avec cette question provocatrice est celle de l'altérité. Pour le dire autrement, c’est ce qui nous renvoie à la notion de tolérance et de reconnaissance de la diversité culturelle (le contraire de l'ethnocentrisme). Or, bien souvent ce qui prévaut en France c'est plutôt une logique de l'assimilation par crainte inverse du communautarisme. Une assimilation qui nierait la diversité et sommerait les individus à une norme culturelle unique. Il y a un usage ethniciste de la laicité qu’on retrouve particulièrement instrumentalisé chez le Front National. Mais il y a un danger inverse qui serait celui du relativisme culturel poussé à l’extrême qui conduirait à oublier qu’il y a des valeurs universelles (respect de la personne humaine, statut de la femme,…) et justifierait alors une forme de communautarisme. On est sur le fil du rasoir avec une voie médiane qui inclut et intègre les individus et une altérité qui n'est pas incompatible avec un universalisme fondé sur l'autonomie, l'émancipation et la raison. C’est tout le pari de l’École de demain et au delà de l’ensemble de la société.

Trajectoires et origines
Comme j’en ai pris l’habitude, je voudrais signaler des lectures glanées au cours de la semaine pour nourrir la réflexion.
Celle que j’ai choisi de privilégier nous raccroche d’ailleurs aux sujets précédents. Il s’agit de l'enquête fleuve de l'Ined et de l'Insee, «Trajectoires et origines» (TeO) . Menée par plus d’une vingtaine de chercheurs, cette étude analyse les parcours de 8 300 immigrés issus de sept vagues d’entrées successives. Ils les ont comparées à celles de 8 200 de leurs descendants et à des Français sans ascendance étrangère. Cette enquête passionnante sur l’intégration démonte un certain nombre d’idées reçues. C’est aussi un document rare dans le paysage de la recherche en France où les statistiques ethniques ne sont autorisées que par dérogation.
Elle a été l’objet de nombreux articles dans la presse de cette semaine. On en trouve par exemple un bon résumé dans Le Monde mais aussi dans Libération ou encore Le Figaro ou La Croix . Beaucoup de commentaires pointent en s’appuyant sur les conclusions de cette étude sur l’intégration “à sens unique” des immigrés en France. Même s'ils adhèrent massivement à leur nouveau pays, les personnes d'origines étrangère se heurtent souvent à un “déni de francité”avec la persistance de discriminations multiples souligne cette étude au spectre très large (emploi, religion, famille, éducation...).
Pour tout ce qui est socioculturel (famille, langue...) on assiste plutôt à un progrès d’une génération sur l’autre, mais sur les aspects socioéconomiques où il y a des barrières, comme l’école ou l’emploi, on est plutôt dans le sens d’une dégradation ” note le chercheur Cris Beauchemin.
Dans le domaine de l’éducation qui nous intéresse, le phénomène touche surtout les garçons : “plusieurs indicateurs montrent que les fils de migrants occupent des situations inférieures à celles des migrants eux-mêmes”, alors que pour les filles c’est l’inverse, note l’étude, qui pointe le rôle pivot de l’école. Dans les “minorités visibles”, un tiers des garçons sortent sans diplôme du secondaire. Si 59 % des garçons de la population majoritaire sont bacheliers, seuls 48 % des enfants d’immigrés réussissent ce diplôme – 26 % seulement pour les parents originaires de Turquie, 40 % pour l’Afrique sahélienne ou 41 % pour l’Algérie. Les garçons se retrouvent alors “en situation très désavantagée sur le marché du travail”, souligne Cris Beauchemin. Sans avancer d’explication, les chercheurs s’interrogent sur un “fonctionnement discriminatoire de l’institution scolaire à l’encontre des garçons sur le fondement de leur origine”.
Plus que jamais la construction d’une École plus juste et inclusive est à l’ordre du jour.

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot Licence Creative Commons
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dimanche, janvier 03, 2016

15 mots pour 2015




Avec ces 15 mots je vous propose une rétrospective de l’actualité éducative de l’année 2015. Une année qu’on aimerait pourtant vite oublier...

1. Charlie
Le 7 janvier… On ne peut commencer cette rétrospective sans évoquer cette terrible journée. Même si il y a eu ensuite d’autres journées tout aussi difficiles. Elle fait partie de ces rares moments où tout le monde se rappelle ce qu’il faisait ce jour là, à cette heure là, lorsqu’il ou elle a appris la nouvelle.
Pour ma part, c’était lors d’une réunion du bureau du CRAP-Cahiers Pédagogiques. Et l’horreur a pris un sens particulier car l’une des victimes était Charb qui a, pendant de nombreuses années, proposé un dessin chaque mois dans notre revue. Et on se souvient tous aussi de l’émotion et de la journée du 11 janvier et des manifestations à Paris et ailleurs qui ont suivi ces attentats.
Je suis Charlie”… ce slogan qui a émergé lors de ces journées en a exprimé toute la dimension positive de l’unité face à l’adversité. Mais il a pu être aussi interprété comme une injonction et a conduit certains à dire qu’ils n’étaient pas “Charlie” en réaction. Les médias et les politiques se sont focalisés sur les quelques incidents qui ont émaillé la minute de silence dans certains établissements.
On le sait, il y a souvent dans les médias un effet de lampadaire : on cherche là où il y a de la lumière et on s’intéresse surtout à ce qui dysfonctionne.  Plutôt que de mettre le projecteur sur quelques incidents il aurait fallu nuancer. Et surtout s’interroger et essayer de comprendre les mécanismes qui conduisent un certain nombre d’élèves à ne pas se reconnaitre dans le deuil et surtout pour quelques uns à glorifier des assassins. Il fallait aussi analyser les mécanismes qui conduisent aussi des jeunes, passés par l’École française, à partir pour le “Jihad” et à devenir des meurtriers. Mais la réponse a été surtout sécuritaire. On se souvient d’Ahmed, ce gamin de huit ans convoqué au commissariat de Nice. On se souvient aussi de ce collègue prof de philo à Poitiers, muté d’office sur ordre du Recteur pour “apologie du terrorisme”. La psychose et le repli l’ont emporté sur la générosité et la réflexion sur les valeurs.

2. Valeurs (de la République)
Le jeudi 22 janvier 2015, Najat Vallaud Belkacem, du perron de Matignon, annonçait “Onze mesures pour une grande mobilisation de l'École pour les valeurs de la République”. Ce discours est bien sûr une réaction aux attentats des 7 et 9 janvier. On y trouve aussi bien la volonté très 3ème République de “Renforcer la transmission des valeurs de la République” et de “Rétablir l’autorité des maîtres et les rites républicains” que des mesures plus éducatives et pédagogiques comme la création d’un “parcours citoyen” de l’école primaire à la Terminale ou la nécessité de renforcer le lien avec les parents ou encore la lutte contre le décrochage. Mais la mesure la plus intéressante est la mesure 8 “renforcer les actions contre les déterminismes sociaux et territoriaux” qui veut réformer la  carte scolaire. Elle rejoignait des déclarations de Manuel Valls quelques jours plus tôt qui fustigeait avec des mots très forts l’ “apartheid social”. Cette mesure donnera lieu quelques mois plus tard à une expérimentation de réforme de la carte scolaire qui reste bien modeste.
Le discours de la ministre contrebalançait la posture essentiellement  autoritaire du chef de l’État. Mais, ce discours ambivalent n’a pas donné la tonalité et on s’est surtout trouvé confronté à un climat post attentat assez particulier et finalement nocif pour l’éducation. Un climat révélant un rapport à la jeunesse (et en particulier celle des banlieues) assez bizarre voire pervers fait de méfiance, d’intolérance et de refus de l’altérité.
Soucieux de capitaliser sur l’“esprit du 11 janvier” et  se basant sur une idée de ce qu’on croit être l’opinion on a surtout vu un exécutif très préoccupé de ne pas donner une image de laxisme. L’esprit du 11 janvier qui avait été propice à une réflexion riche sur le “vivre ensemble” et la nécessité de redonner du sens à ces valeurs s’est vite dissipé au profit d’une vision essentiellement sécuritaire de la République. La caricature de cette vision on la trouve dans la constitution au Sénat d’une “Commission d'enquête sur le fonctionnement du service public de l'éducation, sur la perte de repères républicains que révèle la vie dans les établissements scolaires et sur les difficultés rencontrées par les enseignants dans l'exercice de leur profession” dont les conclusions semblaient déjà tirées avant même la fin des auditions ! Une mascarade que j’ai dénoncée en juillet au moment de la publication du rapport issu des travaux de la commission. Au delà des “valeurs de la République” dont le rapporteur J. Grosperrin considère qu’il faut les inculquer voire les asséner comme un catéchisme à des jeunes a priori suspects, le rapport se transforme vite en une sorte de manifeste pour une école conservatrice et fondée sur les conceptions les plus rétrogrades des apprentissages.

3. Collège
C’est le 11 mars 2015 qu’est présentée en Conseil des Ministres la réforme du Collège. À l’époque, ce projet ne suscite que peu d’échos dans la presse. On y déplore même le  manque d’ambition d’une réforme jugée peu novatrice. Et puis tout s’est emballé... Je tentais une rétrospective de cet emballement dans mon bloc notes du 17 mai.
Si la polémique est vite montée c’est à la fois le résultat d’un rapport de forces syndicales mais aussi d’un emballement médiatique. La négociation syndicale a été marquée par une relative fermeté du Ministère. Le premier acte se situe durant les négociations syndicales qui suivent la présentation du projet de décret à la fin mars. Face à la fermeté du ministère sur des points jugés essentiels, le 31 mars le SNES et d’autres syndicats quittent avec fracas les négociations. Le 10 avril, le Conseil Supérieur de l’Éducation, instance consultative représentant toutes les composantes de l’école et de la société, approuve à une large majorité (51 pour 25 contre) le projet de réforme du Collège. On pourrait croire alors, que l’affaire est réglée et que malgré les protestations habituelles la petite réforme va passer sans heurts. Mais le vote au CSE va agacer encore plus les syndicats enseignants hostiles qui, au regard des dernières élections professionnelles, sont majoritaires dans la profession. Cela a abouti à une escalade verbale et des postures et à un clivage très marqué.
Ensuite parce que certaines catégories d’enseignants (latin, langues,…) ont su mobiliser les personnalités médiatiques et donc aussi une partie de l’opinion. Enfin, le débat politique s’est emparé de ce sujet ainsi que de la réforme des programmes présentée en parallèle par le Conseil Supérieur des Programmes.
Si le débat a aussi vite monté, c’est aussi parce que  cette “petite” réforme pose quand même des questions qui fâchent et appuie là où ça fait mal. En effet, derrière tout cela, on retrouve des conceptions différentes du métier d’enseignement et de la définition de son identité professionnelle. On l’a souvent écrit ici même, pour beaucoup d’enseignants du secondaire, l’identité professionnelle se définit par la discipline d’enseignement. Et cela amène à considérer comme secondaires toutes les autres dimensions du métier d’enseignant : les travaux interdisciplinaires, l’accompagnement et tout ce qui a trait à la vie de la classe. En particulier, l’interdisciplinarité : c’est “pour de faux”.
Cela heurte aussi une conception individualiste du métier d’enseignant. La co-intervention, le travail en équipe ne sont pas des choses aussi fréquentes que cela. Et cela est souvent/quelquefois vécu comme un regard intrusif dans l’intimité de la classe. Une réforme qui tend à “imposer” cela (même si c’est pour 15 à 20% du temps) peut être alors mal ressentie d’autant plus qu’elle se heurte aussi à une culture anti-hiérarchique assez forte qui voit le supérieur comme une menace à sa liberté. Ces caractéristiques sont largement le produit d’une construction et d’un système. Elles sont le produit du mode de recrutement, des concours et de la formation initiale, de la rémunération... Elles sont renforcées par un système qui jusque là a souvent été une structure bureaucratique et infantilisante.
Il faut aussi souligner que le débat ne recoupe pas exactement le clivage droite/gauche. Un bon nombre d’enseignants hostiles à la réforme se déclarent “de gauche”. Même s’ils en viennent sur les forums à trouver des qualités à certains pamphlétaires de droite parce qu’ils s’opposent à la réforme et qu’on trouve aussi de nombreuses prises de position pour une pédagogie très traditionnelle et une défense d’une école élitiste. Mais la réforme est aussi attaquée car on conteste le fait qu’elle permettrait de lutter contre les inégalités. On a donc une confusion des repères et une parole qui se libère, inquiétante dans ses excès et ses implicites. La réforme du collège et des programmes en brassant ces mots piégés d’“idéologie égalitariste” ou de “nivellement par le bas” agit ainsi comme un révélateur des contradictions du monde enseignant et de l’opinion.

4. (pseudo) Intellectuels
Le 30 avril au micro de RTL Najat Vallaud-Belkacem fustigeait les “pseudo-intellectuels […] qui parlent sans avoir regardé le contenu de la réforme”. Que n’avait-elle pas dit là ! On lui a fait payer la facture de cette erreur de communication au centuple…
Au delà de la formule, la suite de l’intervention est pourtant intéressante : “Un phénomène assez curieux est à l'oeuvre: des éditorialistes, des polémistes, des pseudo-intellectuels —car pour moi quand un intellectuel s'exprime sur un sujet, il a la rigueur intellectuelle d'aller vérifier de quoi il parle — s'expriment sans avoir lu le contenu de cette réforme", précisait la ministre. “Ce qui les fait en général commenter des contre-vérités, voire des mensonges absolus” complétait-elle.
Il y a en France 66 millions de “spécialistes” de l’École. Tout le monde médiatique se sent autorisé à donner son avis sur tous les sujets concernant l’École. Il faudrait alors plutôt dire que le statut d’intellectuel (et encore moins celui d’éditorialiste) ne vous confère pas d’expertise dans le domaine de l’Éducation. D’autant plus quand les jugements portés se font sans avoir lu véritablement le projet et sur une idée déjà bien établie de l’École et de son évolution qu’on répète à l’envi. On devrait donc plutôt parler de “pseudo-experts”.
C’est en tout cas  une expression qu’elle va payer cher et qui va exacerber encore plus la mobilisation des faiseurs d’opinion.
Plutôt que ces « polémiques dans la polémique » on aurait préféré que les intellectuels réagissent à cette interview surprenante par sa radicalité et sa franchise de Najat Vallaud-Belkacem pour Le Point le 20 avril 2015 : “Tout le monde est d'accord pour déplorer les faibles résultats et les inégalités qui se creusent au collège. Mais lorsqu'il s'agit d'offrir à tous les collégiens les mêmes perspectives de réussite et donc de tirer tout le monde vers le haut et pas seulement quelques-uns, on nous parle systématiquement de "nivellement par le bas". Alors, oui, ces débats le confirment une fois de plus : il y a bien une différence essentielle entre les progressistes et les conservateurs. Les premiers combattent les inégalités quand les seconds en théorisent la nécessité. Ce qui me guide, moi, c'est le souci de démocratisation de la réussite. Je ne me satisfais pas qu'un élève sur quatre ne maîtrise pas les compétences attendues en français à la fin du collège. Je ne me satisfais pas que la corrélation entre le milieu socio-économique et la performance des élèves soit bien plus marquée chez nous que dans la plupart des autres pays de l'OCDE. [...] Ce qui est frappant, c'est que ce débat sérieux et profond - élitisme dynastique versus élitisme républicain qui suppose qu'on rebatte vraiment les cartes en offrant de mêmes chances de réussite à chacun - n'est jamais mené de façon franche, en tombant les masques. Les défenseurs d'un système inégalitaire et de reproduction sociale ne vous le diront jamais frontalement, sans doute parce qu'ils perçoivent ce que leur position peut avoir d'intenable dans un pays amoureux d'égalité. Alors, ils recourent à une stratégie désormais bien rodée : multiplier les contre-vérités pour embrouiller les esprits et faire douter de la réforme. Il suffit de la lire pour dégonfler leurs accusations, mais ils savent pouvoir compter sur le fait que peu prennent malheureusement le temps de le faire.” . Car cette déclaration là, méritait un vrai débat intellectuel !

5. Programmes
Le Conseil Supérieur des Programmes (CSP) a été créé par la loi de refondation de juillet 2013. Une instance indépendante voulue par Vincent Peillon au départ pour sortir la fabrication des programmes de l’opacité et de l’intrusion du politique... Sur le deuxième objectif, on peut dire que le politique a été supplanté par le médiatique !
Après bien des vicissitudes, la démission de son premier président et pas mal de retard, le CSP avait remis en début d’année sa copie sur le socle commun. Des principes qui avaient été votés par le Conseil Supérieur de l’Éducation le 12 mars dernier.
La mission du CSP et de son nouveau président Michel Lussault était ensuite d’élaborer des projets de nouveaux programmes des cycles 2, 3 (CM et 6ème) et 4 (5ème, 4ème, 3ème ). Ce projet fut présenté le 13 avril, c’est-à-dire presque en même temps que la réforme du Collège (alors que cela aurait du arriver plus tôt). On a donc eu une séquence où se trouvaient mélangés le projet de réforme du Collège et les projets de programmes. On a eu un petit emballement sur le “jargon” des programmes et en particulier d’EPS mais comme souvent ce sont les programmes d’histoire qui ont été l’objet de toutes les attentions et des critiques des fameux intellectuels médiatiques évoqués plus haut. Abandon de la chronologie, le siècle des Lumières en option et même “enseignement de l’Islam”, on a surtout joué à (se) faire peur avec des rumeurs malveillantes. Chez les enseignants les avis étaient plus mitigés voire favorables. Les projets présentés permettaient une plus grande autonomie des enseignants. Tous les programmes ont donné lieu à une consultation durant le printemps.
 La remise du projet définitif par le président du Conseil Supérieur des Programmes, Michel Lussault, à la Ministre s’est faite le vendredi 18 septembre. Et cette journée s’est transformée en journée du patrimoine !  Elle donnait en effet des gages aux critiques les plus virulentes en communiquant sur le retour de la chronologie, la nécessité du « roman national », le b-a-BA et... la dictée ! (voir plus bas). Ces nouveaux programmes ont été rejetés par le CSE le 8 octobre 2015. Ils ont malgré tout été publiés le 26 novembre.

6. Dictée
"Les élèves feront une dictée chaque jour" C’est ce qu’on a retenu de l’intervention de la Ministre le vendredi 18 septembre lors de la présentation des programmes élaborés par le CSP.
La communication avait pourtant (bien ?) commencé avec une tribune dans Le Monde où la Ministre s’employait à tenir les deux bouts de la corde en évoquant à la fois le retour aux “fondamentaux” mais au service d’un socle commun et de la lutte contre les inégalités en parlant d’une “école de l’exigence” qui est un bon slogan pour contrer ceux qui l’accusent de “laxisme” et de “brader les savoirs”.
Oui, mais voilà, cette tribune était titrée : “Najat Vallaud-Belkacem veut « des dictées quotidiennes à l’école »” . Et les autres interventions médiatiques vont marteler le message sur la dictée alors que la formule “dictée quotidienne” n’est pas présente une seule fois au fil des 375 pages des programmes du CSP. Mais  l’enjeu était pour la Ministre et ses communicants d’allumer un contre-feu en focalisant le débat, les médias et l’opinion sur ce sujet.
Mais si la ministre a fait appel aux mythes scolaires pour calmer l’opinion et les éditorialistes, elle a aussi jeté le trouble chez les enseignants. Qui n’avaient pas besoin de cela...
Cette affaire est en tout cas emblématique du poids pris par la communication dans le débat sur l’éducation.

7. Notes
La fin de l’année 2014 nous avait fait espérer que les grands jurys et autre conférence nationale sur l’évaluation et le redoublement allaient relancer la dynamique de la refondation. Mais en vain.
Le Vendredi 13 février , la conférence nationale sur l’évaluation des élèves , lancée en juin 2014 à l’initiative de Benoit Hamon, débouchait  sur sept recommandations. Dans sa recommandation n°3, le jury proposait de «généraliser l'abandon de la notation chiffrée tout au long des cycles 1, 2 et 3, classe de 6e comprise, et de la remplacer par un autre type de codage reflétant la situation de l'élève». Mais dès cette publication, Najat Vallaud-Belkacem faisait savoir par son entourage qu’elle ne retenait pas cette proposition n°3 et se réservait sur les prochains arbitrages prévus initialement en avril...  
Éclipsés par le débat sur le collège et dans un contexte difficile, les projets concernant l'évaluation (bilans périodiques en primaire, brevet et évaluation du socle en collège) ont été finalement présentés le 30 septembre en conseil des ministres et ensuite devant le CSE. Quelques jours avant, ils commençaient à “fuiter”. Et  c'est le Monde qui y consacrait tout un article avec un titre assez juste : “La fin des notes n’est pas pour demain ”...
On peut dire que le débat sur l’évaluation réduit bêtement à “Pour ou contre les notes” a été sacrifié sur l’autel médiatique devant la crainte d'une accusation de “laxisme”. Dans l'évaluation qui se profile, deux logiques se croisent ou se superposent : l’évaluation traditionnelle par discipline et l’évaluation par compétences découlant du « socle commun ». Le virage de l’évaluation par compétences est bien là, mais l’institution essaie de le gérer en douceur face à une opinion supposée conservatrice. Mais on court le risque de mécontenter tout le monde et de retomber dans les mêmes errements que dans bien des domaines à l'éducation nationale : l'empilement...
On se souvient que dans l'ancien socle on avait la co-existence du brevet avec le livret de compétences et que cela faisait double travail pour les enseignants . Par pusillanimité, on risque de s'acheminer vers un système tout aussi complexe et illisible.

8. Mixité (sociale)
Dans le discours important du 22 janvier, déjà évoqué, Najat Vallaud-Belkacem annonçait donc onze mesures dans le cadre d’une grande mobilisation pour les valeurs de la République. La huitième intitulée “Renforcer les actions contre les déterminismes sociaux et territoriaux ” déclarait en particulier qu'“une politique active de mixité pour agir sur la composition des collèges sera mise en place grâce aux nouvelles dispositions législatives et réglementaires.” et annonçait que “ de nouveaux secteurs de recrutement des collèges seront définis pour y regrouper plusieurs établissements là où c’est pertinent.” Et enfin, que “ les directions des services départementaux de l’Éducation nationale mettront en place une procédure d’affectation des élèves permettant de renforcer la mixité sociale des établissements des nouveaux secteurs de recrutement.”. Cette annonce de janvier donnera lieu à une expérimentation de réforme de la carte scolaire lancée en novembre.
La mixité sociale est donc un thème récurrent de l’année face au défi du “vivre ensemble” et des inégalités sociales. Elle est présente dans le débat sur le collège à travers la question des “filières d’excellence”. Sont-elles un moyen de favoriser la mixité sociale des établissements en gardant ou attirant certains élèves ou au contraire une forme détournée de sélection ? On retrouve ce thème aussi dans les travaux du Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) présentés en Juin et qui montraient qu’une ségrégation existait non seulement entre établissements mais aussi en leur sein même du fait de la composition des classes. C’est aussi le sujet d’un rapport parlementaire «les politiques en faveur de la mixité sociale dans l’Education nationale», remis par deux députés Yves Durand(PS) et Rudy Salles (UDI) début décembre. Pour les parlementaires, «la mixité sociale est un objectif incertain», et ne peut être «une fin en soi» et surtout pas «l’alpha et l’oméga de la politique scolaire». De telles affirmations posent question et inquiètent.
En revanche, il est utile de bien distinguer la mixité et l'hétérogénéité : on peut avoir de la mixité sociale dans un établissement et pas d'hétérogénéité dans les classes. Dans ce sens, la mixité seule, si elle est indispensable, ne suffit pas. L’enjeu de la lutte contre les inégalités à l’École est aussi dans la pédagogie différenciée au sein de classes hétérogènes.

9.  Laïcité
Chalons sur Saône, Perpignan, Chateaugiron, Caissargues, Sargé-lès-Le Mans, Wissous, Athis-Mons… C’est la liste non exhaustive des villes qui ont annoncé cette année qu’elles supprimaient les repas de substitution (ie sans porc…) dans les cantines de la commune. Cette question est devenue un élément du débat politique avec le soutien de plusieurs responsables de l’opposition à cette mesure qui va, disent-ils, dans le sens de la laïcité.
Cette année a été marquée par la première journée de la laïcité le mercredi 9 décembre, 110 ans après l’adoption de la loi de 1905. Cette journée avait été décidée après les attentats de janvier et annoncée par la ministre lors de son discours sur les valeurs de la République le 22 janvier 2015 . Une journée qui prend un sens encore plus fort après les attentats de novembre. Rappelons aussi que depuis la rentrée 2013, la charte de la laïcité doit être affichée dans tous les établissements scolaires.
La laïcité à l’École mérite d’être réaffirmée et surtout expliquée. Un des raccourcis qui est souvent fait, c'est que la laïcité française n'accepte pas les différences.  Après les attentats de janvier, les enseignants se sont retrouvés en difficulté face à des élèves qui s’étaient construit une mauvaise image de la laïcité, qu’ils voyaient comme un concept s’opposant à la religion. Dans les débats politico-médiatiques, on en a parlé comme d’un catalogue d’interdits, on en a fait le synonyme de la neutralité religieuse, ce qui ne devrait pas être le cas. On est passé “du vivre-ensemble à l’exclusion... ”, comme le résume un article paru dans Le Monde (en mars).
En guise de réponse à tous ceux qui ont une vision fermée de la laïcité, j’ai envie de terminer par une anecdote. Elle se déroule durant la visite de Najat Vallaud Belkacem au collège Matisse, dans le 20e arrondissement parisien à l’occasion de cette journée du 9 décembre.  «C'est quoi la laïcité?» demande la ministre. «Aller à l'école sans avoir honte de sa religion», «ne pas faire de discrimination entre les personnes pour leur religion, leur culture», lui expliquent alors les élèves...

10.  Postes
Éducation : la bataille des « 60 000 » fait rage ” titrait Le Point du 3 septembre . A l’époque cela part d’une intervention et d’un tweet de Jean-Luc Mélenchon le 30 aout. À la tribune de l’université d’été de son parti, il accusait le gouvernement de «mensonge» et «d’enfumage» sur le nombre de postes dans l’Education nationale. Mais la question de savoir si la promesse de création des 60 000 postes faite par François Hollande en 2012 sera tenue est un thème récurrent sur le plan syndical et politique. Et il est vrai que cette annonce emblématique de la campagne est jusqu’à maintenant peu lisible dans les établissements. Ne serait-ce que parce que la moitié des postes créés concerne pour l’instant des enseignants en formation et que les efforts ont concerné surtout le primaire et peu le secondaire.
Le 9 décembre ont été faites les annonces pour la rentrée scolaire 2016 et elles montrent que le maintien de cette promesse est bien un enjeu électoral.  La rentrée serait marquée par la création de 6.639 postes de personnel éducatifs, surtout dans le primaire, la hausse démographique dans le secondaire et l'accompagnement de la réforme du collège, a annoncé le ministère. L'école primaire bénéficiera de 3.835 postes supplémentaires pour 533 élèves de moins, précise le texte (soit 58% des moyens attribués). Cela devrait permettre de rattraper le retard pris dans l’accueil des tout petits et « le plus de maîtres que de classes » Le secondaire, quant à lui, disposera de 2.804 nouveaux postes sur les 4.000 prévus en deux ans pour mettre en place la réforme du collège Encore faudrait-il que cela soit bien repéré par des dotations clairement identifiées pour dissiper enfin complètement les accusations d’une réforme à l’économie. Il faudra aussi tenir compte du “baby boom” de l’an 2000 et de l’arrivée de classes d’âge nombreuses en lycée.
Nul doute que cette question des postes reviendra dans le bilan présidentiel et dans le futur débat électoral qui s’annonce…

11. Syndicats
"Les organisations syndicales SNES-FSU, SNUEP-FSU, SNALC-FGAF, SNFOLC, CGT Educ’action et Sud Éducation expriment leur refus du projet de réforme du collège",  Les organisations syndicales estimaient, dans un communiqué commun du 3 avril que ce projet est “fondé sur l’autonomie des établissements et la multiplication des hiérarchies intermédiaires sous l’autorité du chef d’établissement” et que “la mise en œuvre institutionnaliserait le principe de mise en concurrence entre les disciplines, entre les enseignants et entre les établissements”.
Cette coalition hétéroclite n’est pas totalement inédite. On a l'impression de revivre le scénario du "front syndical du refus" pendant la période Savary, avec les mêmes organisations (ou leurs ancêtres) ou encore l’appel commun à manifester au moment du ministère Allègre en 1999.
Cette coalition s’est exprimée à l’occasion de plusieurs moments. Une grève le Mardi 19 mai, une “mobilisation” (sans grève) le 4 juin, une deuxième grève le jeudi 11 juin et une troisième le jeudi 17 septembre et une manifestation nationale le samedi 10 octobre.  Des grèves et manifestations avec des succès variables. Le défilé parisien du 10 octobre a été présentée comme un “succès” par ses organisateurs avec un chiffre annoncé de 15 000 manifestants.
Boycott ou présence passive dans les formations,  appel à détourner le système,… depuis ces mouvements sociaux les formes prises par l’action syndicale ont évolué alors que les premières formations ont été proposées à la Toussaint. Ces appels aux boycotts nous questionnent sur la manière de vivre le statut de fonctionnaire et sur la force d’inertie du système. Les exemples sont nombreux de dispositifs dans l’éducation nationale qui ont été détournés. Comment dépasser ce sentiment qu’ont certains enseignants d’être imperméables à toute réforme ? Quand la liberté pédagogique permet d'inventer et de créer collectivement, c'est un formidable levier. Mais lorsqu'elle devient un refuge pour vivre son métier sur un mode strictement individuel et refuser le moindre changement vu comme des “injonctions", c'est un dévoiement...
Au delà des déclarations tonitruantes et des excès sur les réseaux sociaux, quelle est l’opinion réelle dans les salles des profs ? Voilà une des questions qui reste en suspens et qui sera la grande affaire de cette deuxième partie de l’année scolaire à mesure que l’on entrera dans le dur de la préparation de la rentrée. Il faut dire que l’action syndicale prend corps sur un mécontentement des enseignants confrontés à un gel de leurs salaires  (comme tous les fonctionnaires) et renforcé par un fort sentiment de déclassement peu propice à l’innovation et au changement. Ce sera un des éléments clés, on peut le prédire, de la période pré-électorale qui vient...

12. Attentats
Et puis, il y a eu l’horreur du Vendredi 13 novembre. Pour la deuxième fois dans l’année, les enseignants ont eu à faire face à leurs élèves pour partager l’émotion et tenter de donner quelques clés pour comprendre l’intolérable. Dans la sidération, l’accablement, la douleur, les enseignants ont au cours de ce week-end très particulier préparé individuellement ou collectivement la journée de lundi, et cherché comment accueillir les élèves, dialoguer, les rassurer tant bien que mal et  répondre à leurs questions. On a pu lire sur leurs blogs, les réseaux sociaux ou dans la presse, les témoignages de ces enseignants, émus et fiers à la fois qui disaient ce qu’ils ont tenté de faire avec leurs élèves et combien les réactions de ceux ci les ont émus et impressionnés.
Dans cette période, les instructions données par le Ministère ont été beaucoup plus subtiles et semblaient tirer les leçons de janvier. Dans sa lettre, la ministre rappelait la nécessité de ne pas “plaquer” une minute de silence sans un travail préalable et un nécessaire moment d’expression et de dialogue. On invitait même à relativiser d'éventuelles provocations. Il faut quand même signaler que malgré ces précautions ministérielles, les instructions au niveau des rectorats et dans les établissements n’ont pas toujours eu la même tonalité...
Si des dérapages ont eu lieu, c’est plutôt à l’assemblée le mardi 17 novembre lors des questions au Gouvernement où les députés ne se sont pas bien tenus. En revanche, on peut saluer l’engagement des enseignants dans ce moment difficile.  Cela montre aussi qu’avant de “transmettre” et d’apprendre, il est nécessaire de rassurer et de créer la sécurité nécessaire aux apprentissages.
Depuis ces attentats, nous sommes en état d’urgence et cela a un impact sur tous les aspects de la vie et notamment le fonctionnement des écoles. Le climat d’insécurité a pu être aussi alimenté par les menaces proférées dans Dar Al Islam, le magazine francophone de l’EI (en ligne...). Le magazine intime aux parents musulmans l’ordre de retirer leurs enfants des écoles françaises... voire de tuer les professeurs y enseignant la laïcité. Ne pas céder à la psychose et poursuivre le travail…

13. Élections
Les élections départementales françaises de 2015 ont eu lieu les 22 et 29 mars 2015. Déjà, à cette occasion, on a pu constater l’importance de l’abstention et le poids du Front National. Et on mettait en relation le niveau de diplôme et le vote FN.
Mais c’est surtout le premier tour des élections régionales de Décembre qui a suscité de nombreux commentaires et analyses qui  ont pu interpeller les enseignants.
En particulier, un sondage publié dès le lundi matin montrait que les jeunes entre 18 et 30 ans avaient voté à 34 % pour le Front national au premier tour. Mais chez les 18-30 ans, 64 % des inscrits n’étaient pas allés voter au 1er tour soit 14 points de plus que la moyenne nationale. Une autre étude Ipsos/Sopra Steria sur la sociologie des électeurs montre l'attractivité du Front national chez les jeunes. C'est le premier parti choisi par ceux qui veulent s'engager en politique dans cette tranche d'âge...
En France, nous ne sommes jamais loin d’une élection... Et la prochaine qui s’annonce, outre la (ou les) primaire(s), c’est l’élection présidentielle. On a déjà vu plusieurs ténors de l’opposition se positionner au cours de l’année sur les sujets liés à l’École. Alain Juppé a sorti un livre, Bruno Lemaire a été très présent dans le débat sur le Collège, Nicolas Sarkozy a évoqué ce thème à plusieurs reprises.
Du côté de la majorité, on se souvient que François Hollande avait fait de la cause des jeunes et de la refondation de l’École un axe majeur de la campagne. L’année qui vient sonne comme un compte à rebours comme le dit un article du Monde paru le 1er janvier 2016. Il faut à la fois mettre sur les rails la réforme du collège (cette urgence est la raison de sa mise en œuvre simultanée sur les quatre niveaux), préparer la dernière rentrée du quinquennat et remplir la promesse des 60 000 postes et mettre en avant les promesses réalisées même si elles sont imparfaites (formation des enseignants, priorité au primaire, lutte contre le décrochage, …)
Mais on voit bien qu’il y a aussi des renoncements et des abandons. La réforme de l’évaluation et des examens est inachevée et bien décevante, la revalorisation des enseignants du primaire n’est pas à la hauteur et se fait attendre. La réforme du lycée est passée aux oubliettes. Et on attend toujours une vraie réflexion sur l’autonomie des établissements et des équipes et une réforme de l’évaluation des enseignants.
Nul doute qu’une rétrospective de l’année 2016 publiée dans un an, proposera bien plus qu’une analyse annuelle mais déjà un bilan du quinquennat. Mais avant même ce bilan, une question reste majeure : comment concilier le temps de l’École qui est forcément un temps long et celui du politique rythmé par des échéances électorales et trop souvent une navigation à courte vue et dictée par des impératifs de communication?

14. Départ
Il y aurait eu bien d’autres mots pour symboliser cette année riche en évènements : calendrier scolaire, lecture, réforme, refondation, conservatisme, économie, … Qu’on me pardonne cette incise personnelle et biographique dans cette rétrospective à portée générale mais j’ai envie de presque terminer l’évocation de cette année 2015 par le mot “Départ”. Le 19 octobre dernier, à l’occasion de l’assemblée générale annuelle du Cercle de Recherche et d’Action Pédagogiques (CRAP), l’association éditrice de la revue Cahiers Pédagogiques, je quittais mes fonctions de président. Après huit ans soit deux mandats (et plusieurs années auparavant comme secrétaire général), j’ai souhaité passer la main. Je l’ai écrit à plusieurs reprises, ce qui fait la force d’une association, et d’un collectif quel qu’il soit, c’est sa capacité à survivre aux individus qui la composent. Et je sais bien que les Cahiers Pédagogiques, qui ont déjà une longue histoire, sauront poursuivre leur développement et continuer à donner à penser et à agir à tous ceux qui veulent faire évoluer l’École et leurs pratiques.
Pour ma part, le retrait logique et normal de la présidence de l’association ne fait pas de moi un retraité du militantisme même si je serai probablement un peu moins présent dans les médias. Je continuerai à participer aux travaux du CRAP-Cahiers Pédagogiques et à alimenter mon blog. Tout comme je poursuivrai ma “veille” sur l’actualité de l’éducation à destination de ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter). Et je continuerai à contribuer au débat d’autant plus que celui-ci est toujours vif et a de quoi inquiéter...

15. “Pédagogistes”
Je suis en effet inquiet pour ma part d’une parole qui s’est libérée dans les réseaux sociaux (et dans les salles des profs ?) et qui devient de plus en plus agressive et intolérante à l’égard de ceux qu’on n’hésite plus à qualifier du terme péjoratif de “pédagogistes”. Même si j’ai appris au cours de toutes mes années militantes à distinguer le discours des enseignants de leurs pratiques réelles, je ne peux que m’inquiéter des valeurs véhiculées par certains de mes collègues. Les méthodes actives, la démarche de projet, l'idée même que les élèves puissent être acteurs dans la construction du savoir tout cela est nié aujourd'hui dans les déclarations qu'on peut lire non seulement sur Twitter mais aussi sur des textes plus longs et plus structurés. C'est le retour des “fondamentaux”, de la défense du cours magistral, d'une pédagogie très linéaire et de la répétition comme principal moyen d'apprendre. Et cela n'est pas réservé à quelques “conservateurs” classiques mais se retrouve exprimé dans tout le spectre syndical.
Or, ce qu’on dit de la pédagogie ne correspond à rien de ce que je connais. On a l’impression que pour certains, il est plus facile de combattre quand on s’invente ses ennemis... Plutôt que de construire un épouvantail que serait la caricature du “pédagogiste”, il serait bon que l’opinion publique et tous nos intellectuels s’intéressent vraiment aux finalités de l’École et à la lutte contre les inégalités. Le débat sur l’École mérite mieux que cela. Et j’ai bien l’intention de prendre ma part dans ce débat !
On ne peut que souhaiter que cette hystérie collective qui s’est exprimée autour de la réforme du collège et des programmes se dégonflera au cours de l’année qui vient pour qu’on puisse vraiment travailler, loin des caricatures et des anathèmes, à construire une École plus juste et plus efficace. Soyons collectivement à la hauteur des enjeux !
Bonne année 2016 ?  

Philippe Watrelot


Rétroviseur...
On peut relire la rétrospective 2014 à cette adresse… et le bilan de l'année 2013 ici...



 
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