dimanche, janvier 03, 2016

15 mots pour 2015




Avec ces 15 mots je vous propose une rétrospective de l’actualité éducative de l’année 2015. Une année qu’on aimerait pourtant vite oublier...

1. Charlie
Le 7 janvier… On ne peut commencer cette rétrospective sans évoquer cette terrible journée. Même si il y a eu ensuite d’autres journées tout aussi difficiles. Elle fait partie de ces rares moments où tout le monde se rappelle ce qu’il faisait ce jour là, à cette heure là, lorsqu’il ou elle a appris la nouvelle.
Pour ma part, c’était lors d’une réunion du bureau du CRAP-Cahiers Pédagogiques. Et l’horreur a pris un sens particulier car l’une des victimes était Charb qui a, pendant de nombreuses années, proposé un dessin chaque mois dans notre revue. Et on se souvient tous aussi de l’émotion et de la journée du 11 janvier et des manifestations à Paris et ailleurs qui ont suivi ces attentats.
“Je suis Charlie”… ce slogan qui a émergé lors de ces journées en a exprimé toute la dimension positive de l’unité face à l’adversité. Mais il a pu être aussi interprété comme une injonction et a conduit certains à dire qu’ils n’étaient pas “Charlie” en réaction. Les médias et les politiques se sont focalisés sur les quelques incidents qui ont émaillé la minute de silence dans certains établissements.
On le sait, il y a souvent dans les médias un effet de lampadaire : on cherche là où il y a de la lumière et on s’intéresse surtout à ce qui dysfonctionne.  Plutôt que de mettre le projecteur sur quelques incidents il aurait fallu nuancer. Et surtout s’interroger et essayer de comprendre les mécanismes qui conduisent un certain nombre d’élèves à ne pas se reconnaitre dans le deuil et surtout pour quelques uns à glorifier des assassins. Il fallait aussi analyser les mécanismes qui conduisent aussi des jeunes, passés par l’École française, à partir pour le “Jihad” et à devenir des meurtriers. Mais la réponse a été surtout sécuritaire. On se souvient d’Ahmed, ce gamin de huit ans convoqué au commissariat de Nice. On se souvient aussi de ce collègue prof de philo à Poitiers, muté d’office sur ordre du Recteur pour “apologie du terrorisme”. La psychose et le repli l’ont emporté sur la générosité et la réflexion sur les valeurs.

2. Valeurs (de la République)
Le jeudi 22 janvier 2015, Najat Vallaud Belkacem, du perron de Matignon, annonçait “Onze mesures pour une grande mobilisation de l'École pour les valeurs de la République”. Ce discours est bien sûr une réaction aux attentats des 7 et 9 janvier. On y trouve aussi bien la volonté très 3ème République de “Renforcer la transmission des valeurs de la République” et de “Rétablir l’autorité des maîtres et les rites républicains” que des mesures plus éducatives et pédagogiques comme la création d’un “parcours citoyen” de l’école primaire à la Terminale ou la nécessité de renforcer le lien avec les parents ou encore la lutte contre le décrochage. Mais la mesure la plus intéressante est la mesure 8 “renforcer les actions contre les déterminismes sociaux et territoriaux” qui veut réformer la  carte scolaire. Elle rejoignait des déclarations de Manuel Valls quelques jours plus tôt qui fustigeait avec des mots très forts l’ “apartheid social”. Cette mesure donnera lieu quelques mois plus tard à une expérimentation de réforme de la carte scolaire qui reste bien modeste.
Le discours de la ministre contrebalançait la posture essentiellement  autoritaire du chef de l’État. Mais, ce discours ambivalent n’a pas donné la tonalité et on s’est surtout trouvé confronté à un climat post attentat assez particulier et finalement nocif pour l’éducation. Un climat révélant un rapport à la jeunesse (et en particulier celle des banlieues) assez bizarre voire pervers fait de méfiance, d’intolérance et de refus de l’altérité.
Soucieux de capitaliser sur l’“esprit du 11 janvier” et  se basant sur une idée de ce qu’on croit être l’opinion on a surtout vu un exécutif très préoccupé de ne pas donner une image de laxisme. L’esprit du 11 janvier qui avait été propice à une réflexion riche sur le “vivre ensemble” et la nécessité de redonner du sens à ces valeurs s’est vite dissipé au profit d’une vision essentiellement sécuritaire de la République. La caricature de cette vision on la trouve dans la constitution au Sénat d’une “Commission d'enquête sur le fonctionnement du service public de l'éducation, sur la perte de repères républicains que révèle la vie dans les établissements scolaires et sur les difficultés rencontrées par les enseignants dans l'exercice de leur profession” dont les conclusions semblaient déjà tirées avant même la fin des auditions ! Une mascarade que j’ai dénoncée en juillet au moment de la publication du rapport issu des travaux de la commission. Au delà des “valeurs de la République” dont le rapporteur J. Grosperrin considère qu’il faut les inculquer voire les asséner comme un catéchisme à des jeunes a priori suspects, le rapport se transforme vite en une sorte de manifeste pour une école conservatrice et fondée sur les conceptions les plus rétrogrades des apprentissages.

3. Collège
C’est le 11 mars 2015 qu’est présentée en Conseil des Ministres la réforme du Collège. À l’époque, ce projet ne suscite que peu d’échos dans la presse. On y déplore même le  manque d’ambition d’une réforme jugée peu novatrice. Et puis tout s’est emballé... Je tentais une rétrospective de cet emballement dans mon bloc notes du 17 mai.
Si la polémique est vite montée c’est à la fois le résultat d’un rapport de forces syndicales mais aussi d’un emballement médiatique. La négociation syndicale a été marquée par une relative fermeté du Ministère. Le premier acte se situe durant les négociations syndicales qui suivent la présentation du projet de décret à la fin mars. Face à la fermeté du ministère sur des points jugés essentiels, le 31 mars le SNES et d’autres syndicats quittent avec fracas les négociations. Le 10 avril, le Conseil Supérieur de l’Éducation, instance consultative représentant toutes les composantes de l’école et de la société, approuve à une large majorité (51 pour 25 contre) le projet de réforme du Collège. On pourrait croire alors, que l’affaire est réglée et que malgré les protestations habituelles la petite réforme va passer sans heurts. Mais le vote au CSE va agacer encore plus les syndicats enseignants hostiles qui, au regard des dernières élections professionnelles, sont majoritaires dans la profession. Cela a abouti à une escalade verbale et des postures et à un clivage très marqué.
Ensuite parce que certaines catégories d’enseignants (latin, langues,…) ont su mobiliser les personnalités médiatiques et donc aussi une partie de l’opinion. Enfin, le débat politique s’est emparé de ce sujet ainsi que de la réforme des programmes présentée en parallèle par le Conseil Supérieur des Programmes.
Si le débat a aussi vite monté, c’est aussi parce que  cette “petite” réforme pose quand même des questions qui fâchent et appuie là où ça fait mal. En effet, derrière tout cela, on retrouve des conceptions différentes du métier d’enseignement et de la définition de son identité professionnelle. On l’a souvent écrit ici même, pour beaucoup d’enseignants du secondaire, l’identité professionnelle se définit par la discipline d’enseignement. Et cela amène à considérer comme secondaires toutes les autres dimensions du métier d’enseignant : les travaux interdisciplinaires, l’accompagnement et tout ce qui a trait à la vie de la classe. En particulier, l’interdisciplinarité : c’est “pour de faux”.
Cela heurte aussi une conception individualiste du métier d’enseignant. La co-intervention, le travail en équipe ne sont pas des choses aussi fréquentes que cela. Et cela est souvent/quelquefois vécu comme un regard intrusif dans l’intimité de la classe. Une réforme qui tend à “imposer” cela (même si c’est pour 15 à 20% du temps) peut être alors mal ressentie d’autant plus qu’elle se heurte aussi à une culture anti-hiérarchique assez forte qui voit le supérieur comme une menace à sa liberté. Ces caractéristiques sont largement le produit d’une construction et d’un système. Elles sont le produit du mode de recrutement, des concours et de la formation initiale, de la rémunération... Elles sont renforcées par un système qui jusque là a souvent été une structure bureaucratique et infantilisante.
Il faut aussi souligner que le débat ne recoupe pas exactement le clivage droite/gauche. Un bon nombre d’enseignants hostiles à la réforme se déclarent “de gauche”. Même s’ils en viennent sur les forums à trouver des qualités à certains pamphlétaires de droite parce qu’ils s’opposent à la réforme et qu’on trouve aussi de nombreuses prises de position pour une pédagogie très traditionnelle et une défense d’une école élitiste. Mais la réforme est aussi attaquée car on conteste le fait qu’elle permettrait de lutter contre les inégalités. On a donc une confusion des repères et une parole qui se libère, inquiétante dans ses excès et ses implicites. La réforme du collège et des programmes en brassant ces mots piégés d’“idéologie égalitariste” ou de “nivellement par le bas” agit ainsi comme un révélateur des contradictions du monde enseignant et de l’opinion.

4. (pseudo) Intellectuels
Le 30 avril au micro de RTL Najat Vallaud-Belkacem fustigeait les “pseudo-intellectuels […] qui parlent sans avoir regardé le contenu de la réforme”. Que n’avait-elle pas dit là ! On lui a fait payer la facture de cette erreur de communication au centuple…
Au delà de la formule, la suite de l’intervention est pourtant intéressante : “Un phénomène assez curieux est à l'oeuvre: des éditorialistes, des polémistes, des pseudo-intellectuels —car pour moi quand un intellectuel s'exprime sur un sujet, il a la rigueur intellectuelle d'aller vérifier de quoi il parle — s'expriment sans avoir lu le contenu de cette réforme", précisait la ministre. “Ce qui les fait en général commenter des contre-vérités, voire des mensonges absolus” complétait-elle.
Il y a en France 66 millions de “spécialistes” de l’École. Tout le monde médiatique se sent autorisé à donner son avis sur tous les sujets concernant l’École. Il faudrait alors plutôt dire que le statut d’intellectuel (et encore moins celui d’éditorialiste) ne vous confère pas d’expertise dans le domaine de l’Éducation. D’autant plus quand les jugements portés se font sans avoir lu véritablement le projet et sur une idée déjà bien établie de l’École et de son évolution qu’on répète à l’envi. On devrait donc plutôt parler de “pseudo-experts”.
C’est en tout cas  une expression qu’elle va payer cher et qui va exacerber encore plus la mobilisation des faiseurs d’opinion.
Plutôt que ces « polémiques dans la polémique » on aurait préféré que les intellectuels réagissent à cette interview surprenante par sa radicalité et sa franchise de Najat Vallaud-Belkacem pour Le Point le 20 avril 2015 : “Tout le monde est d'accord pour déplorer les faibles résultats et les inégalités qui se creusent au collège. Mais lorsqu'il s'agit d'offrir à tous les collégiens les mêmes perspectives de réussite et donc de tirer tout le monde vers le haut et pas seulement quelques-uns, on nous parle systématiquement de "nivellement par le bas". Alors, oui, ces débats le confirment une fois de plus : il y a bien une différence essentielle entre les progressistes et les conservateurs. Les premiers combattent les inégalités quand les seconds en théorisent la nécessité. Ce qui me guide, moi, c'est le souci de démocratisation de la réussite. Je ne me satisfais pas qu'un élève sur quatre ne maîtrise pas les compétences attendues en français à la fin du collège. Je ne me satisfais pas que la corrélation entre le milieu socio-économique et la performance des élèves soit bien plus marquée chez nous que dans la plupart des autres pays de l'OCDE. [...] Ce qui est frappant, c'est que ce débat sérieux et profond - élitisme dynastique versus élitisme républicain qui suppose qu'on rebatte vraiment les cartes en offrant de mêmes chances de réussite à chacun - n'est jamais mené de façon franche, en tombant les masques. Les défenseurs d'un système inégalitaire et de reproduction sociale ne vous le diront jamais frontalement, sans doute parce qu'ils perçoivent ce que leur position peut avoir d'intenable dans un pays amoureux d'égalité. Alors, ils recourent à une stratégie désormais bien rodée : multiplier les contre-vérités pour embrouiller les esprits et faire douter de la réforme. Il suffit de la lire pour dégonfler leurs accusations, mais ils savent pouvoir compter sur le fait que peu prennent malheureusement le temps de le faire.” . Car cette déclaration là, méritait un vrai débat intellectuel !

5. Programmes
Le Conseil Supérieur des Programmes (CSP) a été créé par la loi de refondation de juillet 2013. Une instance indépendante voulue par Vincent Peillon au départ pour sortir la fabrication des programmes de l’opacité et de l’intrusion du politique... Sur le deuxième objectif, on peut dire que le politique a été supplanté par le médiatique !
Après bien des vicissitudes, la démission de son premier président et pas mal de retard, le CSP avait remis en début d’année sa copie sur le socle commun. Des principes qui avaient été votés par le Conseil Supérieur de l’Éducation le 12 mars dernier.
La mission du CSP et de son nouveau président Michel Lussault était ensuite d’élaborer des projets de nouveaux programmes des cycles 2, 3 (CM et 6ème) et 4 (5ème, 4ème, 3ème ). Ce projet fut présenté le 13 avril, c’est-à-dire presque en même temps que la réforme du Collège (alors que cela aurait du arriver plus tôt). On a donc eu une séquence où se trouvaient mélangés le projet de réforme du Collège et les projets de programmes. On a eu un petit emballement sur le “jargon” des programmes et en particulier d’EPS mais comme souvent ce sont les programmes d’histoire qui ont été l’objet de toutes les attentions et des critiques des fameux intellectuels médiatiques évoqués plus haut. Abandon de la chronologie, le siècle des Lumières en option et même “enseignement de l’Islam”, on a surtout joué à (se) faire peur avec des rumeurs malveillantes. Chez les enseignants les avis étaient plus mitigés voire favorables. Les projets présentés permettaient une plus grande autonomie des enseignants. Tous les programmes ont donné lieu à une consultation durant le printemps.
 La remise du projet définitif par le président du Conseil Supérieur des Programmes, Michel Lussault, à la Ministre s’est faite le vendredi 18 septembre. Et cette journée s’est transformée en journée du patrimoine !  Elle donnait en effet des gages aux critiques les plus virulentes en communiquant sur le retour de la chronologie, la nécessité du « roman national », le b-a-BA et... la dictée ! (voir plus bas). Ces nouveaux programmes ont été rejetés par le CSE le 8 octobre 2015. Ils ont malgré tout été publiés le 26 novembre.

6. Dictée
"Les élèves feront une dictée chaque jour" C’est ce qu’on a retenu de l’intervention de la Ministre le vendredi 18 septembre lors de la présentation des programmes élaborés par le CSP.
La communication avait pourtant (bien ?) commencé avec une tribune dans Le Monde où la Ministre s’employait à tenir les deux bouts de la corde en évoquant à la fois le retour aux “fondamentaux” mais au service d’un socle commun et de la lutte contre les inégalités en parlant d’une “école de l’exigence” qui est un bon slogan pour contrer ceux qui l’accusent de “laxisme” et de “brader les savoirs”.
Oui, mais voilà, cette tribune était titrée : “Najat Vallaud-Belkacem veut « des dictées quotidiennes à l’école »” . Et les autres interventions médiatiques vont marteler le message sur la dictée alors que la formule “dictée quotidienne” n’est pas présente une seule fois au fil des 375 pages des programmes du CSP. Mais  l’enjeu était pour la Ministre et ses communicants d’allumer un contre-feu en focalisant le débat, les médias et l’opinion sur ce sujet.
Mais si la ministre a fait appel aux mythes scolaires pour calmer l’opinion et les éditorialistes, elle a aussi jeté le trouble chez les enseignants. Qui n’avaient pas besoin de cela...
Cette affaire est en tout cas emblématique du poids pris par la communication dans le débat sur l’éducation.

7. Notes
La fin de l’année 2014 nous avait fait espérer que les grands jurys et autre conférence nationale sur l’évaluation et le redoublement allaient relancer la dynamique de la refondation. Mais en vain.
Le Vendredi 13 février , la conférence nationale sur l’évaluation des élèves , lancée en juin 2014 à l’initiative de Benoit Hamon, débouchait  sur sept recommandations. Dans sa recommandation n°3, le jury proposait de «généraliser l'abandon de la notation chiffrée tout au long des cycles 1, 2 et 3, classe de 6e comprise, et de la remplacer par un autre type de codage reflétant la situation de l'élève». Mais dès cette publication, Najat Vallaud-Belkacem faisait savoir par son entourage qu’elle ne retenait pas cette proposition n°3 et se réservait sur les prochains arbitrages prévus initialement en avril...  
Éclipsés par le débat sur le collège et dans un contexte difficile, les projets concernant l'évaluation (bilans périodiques en primaire, brevet et évaluation du socle en collège) ont été finalement présentés le 30 septembre en conseil des ministres et ensuite devant le CSE. Quelques jours avant, ils commençaient à “fuiter”. Et  c'est le Monde qui y consacrait tout un article avec un titre assez juste : “La fin des notes n’est pas pour demain ”...
On peut dire que le débat sur l’évaluation réduit bêtement à “Pour ou contre les notes” a été sacrifié sur l’autel médiatique devant la crainte d'une accusation de “laxisme”. Dans l'évaluation qui se profile, deux logiques se croisent ou se superposent : l’évaluation traditionnelle par discipline et l’évaluation par compétences découlant du « socle commun ». Le virage de l’évaluation par compétences est bien là, mais l’institution essaie de le gérer en douceur face à une opinion supposée conservatrice. Mais on court le risque de mécontenter tout le monde et de retomber dans les mêmes errements que dans bien des domaines à l'éducation nationale : l'empilement...
On se souvient que dans l'ancien socle on avait la co-existence du brevet avec le livret de compétences et que cela faisait double travail pour les enseignants . Par pusillanimité, on risque de s'acheminer vers un système tout aussi complexe et illisible.

8. Mixité (sociale)
Dans le discours important du 22 janvier, déjà évoqué, Najat Vallaud-Belkacem annonçait donc onze mesures dans le cadre d’une grande mobilisation pour les valeurs de la République. La huitième intitulée “Renforcer les actions contre les déterminismes sociaux et territoriaux ” déclarait en particulier qu'“une politique active de mixité pour agir sur la composition des collèges sera mise en place grâce aux nouvelles dispositions législatives et réglementaires.” et annonçait que “ de nouveaux secteurs de recrutement des collèges seront définis pour y regrouper plusieurs établissements là où c’est pertinent.” Et enfin, que “ les directions des services départementaux de l’Éducation nationale mettront en place une procédure d’affectation des élèves permettant de renforcer la mixité sociale des établissements des nouveaux secteurs de recrutement.”. Cette annonce de janvier donnera lieu à une expérimentation de réforme de la carte scolaire lancée en novembre.
La mixité sociale est donc un thème récurrent de l’année face au défi du “vivre ensemble” et des inégalités sociales. Elle est présente dans le débat sur le collège à travers la question des “filières d’excellence”. Sont-elles un moyen de favoriser la mixité sociale des établissements en gardant ou attirant certains élèves ou au contraire une forme détournée de sélection ? On retrouve ce thème aussi dans les travaux du Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) présentés en Juin et qui montraient qu’une ségrégation existait non seulement entre établissements mais aussi en leur sein même du fait de la composition des classes. C’est aussi le sujet d’un rapport parlementaire «les politiques en faveur de la mixité sociale dans l’Education nationale», remis par deux députés Yves Durand(PS) et Rudy Salles (UDI) début décembre. Pour les parlementaires, «la mixité sociale est un objectif incertain», et ne peut être «une fin en soi» et surtout pas «l’alpha et l’oméga de la politique scolaire». De telles affirmations posent question et inquiètent.
En revanche, il est utile de bien distinguer la mixité et l'hétérogénéité : on peut avoir de la mixité sociale dans un établissement et pas d'hétérogénéité dans les classes. Dans ce sens, la mixité seule, si elle est indispensable, ne suffit pas. L’enjeu de la lutte contre les inégalités à l’École est aussi dans la pédagogie différenciée au sein de classes hétérogènes.

9.  Laïcité
Chalons sur Saône, Perpignan, Chateaugiron, Caissargues, Sargé-lès-Le Mans, Wissous, Athis-Mons… C’est la liste non exhaustive des villes qui ont annoncé cette année qu’elles supprimaient les repas de substitution (ie sans porc…) dans les cantines de la commune. Cette question est devenue un élément du débat politique avec le soutien de plusieurs responsables de l’opposition à cette mesure qui va, disent-ils, dans le sens de la laïcité.
Cette année a été marquée par la première journée de la laïcité le mercredi 9 décembre, 110 ans après l’adoption de la loi de 1905. Cette journée avait été décidée après les attentats de janvier et annoncée par la ministre lors de son discours sur les valeurs de la République le 22 janvier 2015 . Une journée qui prend un sens encore plus fort après les attentats de novembre. Rappelons aussi que depuis la rentrée 2013, la charte de la laïcité doit être affichée dans tous les établissements scolaires.
La laïcité à l’École mérite d’être réaffirmée et surtout expliquée. Un des raccourcis qui est souvent fait, c'est que la laïcité française n'accepte pas les différences.  Après les attentats de janvier, les enseignants se sont retrouvés en difficulté face à des élèves qui s’étaient construit une mauvaise image de la laïcité, qu’ils voyaient comme un concept s’opposant à la religion. Dans les débats politico-médiatiques, on en a parlé comme d’un catalogue d’interdits, on en a fait le synonyme de la neutralité religieuse, ce qui ne devrait pas être le cas. On est passé “du vivre-ensemble à l’exclusion... ”, comme le résume un article paru dans Le Monde (en mars).
En guise de réponse à tous ceux qui ont une vision fermée de la laïcité, j’ai envie de terminer par une anecdote. Elle se déroule durant la visite de Najat Vallaud Belkacem au collège Matisse, dans le 20e arrondissement parisien à l’occasion de cette journée du 9 décembre.  «C'est quoi la laïcité?» demande la ministre. «Aller à l'école sans avoir honte de sa religion», «ne pas faire de discrimination entre les personnes pour leur religion, leur culture», lui expliquent alors les élèves...

10.  Postes
“Éducation : la bataille des « 60 000 » fait rage ” titrait Le Point du 3 septembre . A l’époque cela part d’une intervention et d’un tweet de Jean-Luc Mélenchon le 30 aout. À la tribune de l’université d’été de son parti, il accusait le gouvernement de « mensonge » et « d’enfumage » sur le nombre de postes dans l’Education nationale. Mais la question de savoir si la promesse de création des 60 000 postes faite par François Hollande en 2012 sera tenue est un thème récurrent sur le plan syndical et politique. Et il est vrai que cette annonce emblématique de la campagne est jusqu’à maintenant peu lisible dans les établissements. Ne serait-ce que parce que la moitié des postes créés concerne pour l’instant des enseignants en formation et que les efforts ont concerné surtout le primaire et peu le secondaire.
Le 9 décembre ont été faites les annonces pour la rentrée scolaire 2016 et elles montrent que le maintien de cette promesse est bien un enjeu électoral.  La rentrée serait marquée par la création de 6.639 postes de personnel éducatifs, surtout dans le primaire, la hausse démographique dans le secondaire et l'accompagnement de la réforme du collège, a annoncé le ministère. L'école primaire bénéficiera de 3.835 postes supplémentaires pour 533 élèves de moins, précise le texte (soit 58% des moyens attribués). Cela devrait permettre de rattraper le retard pris dans l’accueil des tout petits et « le plus de maîtres que de classes » Le secondaire, quant à lui, disposera de 2.804 nouveaux postes sur les 4.000 prévus en deux ans pour mettre en place la réforme du collège Encore faudrait-il que cela soit bien repéré par des dotations clairement identifiées pour dissiper enfin complètement les accusations d’une réforme à l’économie. Il faudra aussi tenir compte du “baby boom” de l’an 2000 et de l’arrivée de classes d’âge nombreuses en lycée.
Nul doute que cette question des postes reviendra dans le bilan présidentiel et dans le futur débat électoral qui s’annonce…

11. Syndicats
"Les organisations syndicales SNES-FSU, SNUEP-FSU, SNALC-FGAF, SNFOLC, CGT Educ’action et Sud Éducation expriment leur refus du projet de réforme du collège",  Les organisations syndicales estimaient, dans un communiqué commun du 3 avril que ce projet est “fondé sur l’autonomie des établissements et la multiplication des hiérarchies intermédiaires sous l’autorité du chef d’établissement” et que “la mise en œuvre institutionnaliserait le principe de mise en concurrence entre les disciplines, entre les enseignants et entre les établissements”.
Cette coalition hétéroclite n’est pas totalement inédite. On a l'impression de revivre le scénario du "front syndical du refus" pendant la période Savary, avec les mêmes organisations (ou leurs ancêtres) ou encore l’appel commun à manifester au moment du ministère Allègre en 1999.
Cette coalition s’est exprimée à l’occasion de plusieurs moments. Une grève le Mardi 19 mai, une “mobilisation” (sans grève) le 4 juin, une deuxième grève le jeudi 11 juin et une troisième le jeudi 17 septembre et une manifestation nationale le samedi 10 octobre.  Des grèves et manifestations avec des succès variables. Le défilé parisien du 10 octobre a été présentée comme un “succès” par ses organisateurs avec un chiffre annoncé de 15 000 manifestants.
Boycott ou présence passive dans les formations,  appel à détourner le système,… depuis ces mouvements sociaux les formes prises par l’action syndicale ont évolué alors que les premières formations ont été proposées à la Toussaint. Ces appels aux boycotts nous questionnent sur la manière de vivre le statut de fonctionnaire et sur la force d’inertie du système. Les exemples sont nombreux de dispositifs dans l’éducation nationale qui ont été détournés. Comment dépasser ce sentiment qu’ont certains enseignants d’être imperméables à toute réforme ? Quand la liberté pédagogique permet d'inventer et de créer collectivement, c'est un formidable levier. Mais lorsqu'elle devient un refuge pour vivre son métier sur un mode strictement individuel et refuser le moindre changement vu comme des “injonctions", c'est un dévoiement...
Au delà des déclarations tonitruantes et des excès sur les réseaux sociaux, quelle est l’opinion réelle dans les salles des profs ? Voilà une des questions qui reste en suspens et qui sera la grande affaire de cette deuxième partie de l’année scolaire à mesure que l’on entrera dans le dur de la préparation de la rentrée. Il faut dire que l’action syndicale prend corps sur un mécontentement des enseignants confrontés à un gel de leurs salaires  (comme tous les fonctionnaires) et renforcé par un fort sentiment de déclassement peu propice à l’innovation et au changement. Ce sera un des éléments clés, on peut le prédire, de la période pré-électorale qui vient...

12. Attentats
Et puis, il y a eu l’horreur du Vendredi 13 novembre. Pour la deuxième fois dans l’année, les enseignants ont eu à faire face à leurs élèves pour partager l’émotion et tenter de donner quelques clés pour comprendre l’intolérable. Dans la sidération, l’accablement, la douleur, les enseignants ont au cours de ce week-end très particulier préparé individuellement ou collectivement la journée de lundi, et cherché comment accueillir les élèves, dialoguer, les rassurer tant bien que mal et  répondre à leurs questions. On a pu lire sur leurs blogs, les réseaux sociaux ou dans la presse, les témoignages de ces enseignants, émus et fiers à la fois qui disaient ce qu’ils ont tenté de faire avec leurs élèves et combien les réactions de ceux ci les ont émus et impressionnés.
Dans cette période, les instructions données par le Ministère ont été beaucoup plus subtiles et semblaient tirer les leçons de janvier. Dans sa lettre, la ministre rappelait la nécessité de ne pas “plaquer” une minute de silence sans un travail préalable et un nécessaire moment d’expression et de dialogue. On invitait même à relativiser d'éventuelles provocations. Il faut quand même signaler que malgré ces précautions ministérielles, les instructions au niveau des rectorats et dans les établissements n’ont pas toujours eu la même tonalité...
Si des dérapages ont eu lieu, c’est plutôt à l’assemblée le mardi 17 novembre lors des questions au Gouvernement où les députés ne se sont pas bien tenus. En revanche, on peut saluer l’engagement des enseignants dans ce moment difficile.  Cela montre aussi qu’avant de “transmettre” et d’apprendre, il est nécessaire de rassurer et de créer la sécurité nécessaire aux apprentissages.
Depuis ces attentats, nous sommes en état d’urgence et cela a un impact sur tous les aspects de la vie et notamment le fonctionnement des écoles. Le climat d’insécurité a pu être aussi alimenté par les menaces proférées dans Dar Al Islam, le magazine francophone de l’EI (en ligne...). Le magazine intime aux parents musulmans l’ordre de retirer leurs enfants des écoles françaises... voire de tuer les professeurs y enseignant la laïcité. Ne pas céder à la psychose et poursuivre le travail…

13. Élections
Les élections départementales françaises de 2015 ont eu lieu les 22 et 29 mars 2015. Déjà, à cette occasion, on a pu constater l’importance de l’abstention et le poids du Front National. Et on mettait en relation le niveau de diplôme et le vote FN.
Mais c’est surtout le premier tour des élections régionales de Décembre qui a suscité de nombreux commentaires et analyses qui  ont pu interpeller les enseignants.
En particulier, un sondage publié dès le lundi matin montrait que les jeunes entre 18 et 30 ans avaient voté à 34 % pour le Front national au premier tour. Mais chez les 18-30 ans, 64 % des inscrits n’étaient pas allés voter au 1er tour soit 14 points de plus que la moyenne nationale. Une autre étude Ipsos/Sopra Steria sur la sociologie des électeurs montre l'attractivité du Front national chez les jeunes. C'est le premier parti choisi par ceux qui veulent s'engager en politique dans cette tranche d'âge...
En France, nous ne sommes jamais loin d’une élection... Et la prochaine qui s’annonce, outre la (ou les) primaire(s), c’est l’élection présidentielle. On a déjà vu plusieurs ténors de l’opposition se positionner au cours de l’année sur les sujets liés à l’École. Alain Juppé a sorti un livre, Bruno Lemaire a été très présent dans le débat sur le Collège, Nicolas Sarkozy a évoqué ce thème à plusieurs reprises.
Du côté de la majorité, on se souvient que François Hollande avait fait de la cause des jeunes et de la refondation de l’École un axe majeur de la campagne. L’année qui vient sonne comme un compte à rebours comme le dit un article du Monde paru le 1er janvier 2016. Il faut à la fois mettre sur les rails la réforme du collège (cette urgence est la raison de sa mise en œuvre simultanée sur les quatre niveaux), préparer la dernière rentrée du quinquennat et remplir la promesse des 60 000 postes et mettre en avant les promesses réalisées même si elles sont imparfaites (formation des enseignants, priorité au primaire, lutte contre le décrochage, …)
Mais on voit bien qu’il y a aussi des renoncements et des abandons. La réforme de l’évaluation et des examens est inachevée et bien décevante, la revalorisation des enseignants du primaire n’est pas à la hauteur et se fait attendre. La réforme du lycée est passée aux oubliettes. Et on attend toujours une vraie réflexion sur l’autonomie des établissements et des équipes et une réforme de l’évaluation des enseignants.
Nul doute qu’une rétrospective de l’année 2016 publiée dans un an, proposera bien plus qu’une analyse annuelle mais déjà un bilan du quinquennat. Mais avant même ce bilan, une question reste majeure : comment concilier le temps de l’École qui est forcément un temps long et celui du politique rythmé par des échéances électorales et trop souvent une navigation à courte vue et dictée par des impératifs de communication?

14. Départ
Il y aurait eu bien d’autres mots pour symboliser cette année riche en évènements : calendrier scolaire, lecture, réforme, refondation, conservatisme, économie, … Qu’on me pardonne cette incise personnelle et biographique dans cette rétrospective à portée générale mais j’ai envie de presque terminer l’évocation de cette année 2015 par le mot “Départ”. Le 19 octobre dernier, à l’occasion de l’assemblée générale annuelle du Cercle de Recherche et d’Action Pédagogiques (CRAP), l’association éditrice de la revue Cahiers Pédagogiques, je quittais mes fonctions de président. Après huit ans soit deux mandats (et plusieurs années auparavant comme secrétaire général), j’ai souhaité passer la main. Je l’ai écrit à plusieurs reprises, ce qui fait la force d’une association, et d’un collectif quel qu’il soit, c’est sa capacité à survivre aux individus qui la composent. Et je sais bien que les Cahiers Pédagogiques, qui ont déjà une longue histoire, sauront poursuivre leur développement et continuer à donner à penser et à agir à tous ceux qui veulent faire évoluer l’École et leurs pratiques.
Pour ma part, le retrait logique et normal de la présidence de l’association ne fait pas de moi un retraité du militantisme même si je serai probablement un peu moins présent dans les médias. Je continuerai à participer aux travaux du CRAP-Cahiers Pédagogiques et à alimenter mon blog. Tout comme je poursuivrai ma “veille” sur l’actualité de l’éducation à destination de ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter). Et je continuerai à contribuer au débat d’autant plus que celui-ci est toujours vif et a de quoi inquiéter...

15. “Pédagogistes”
Je suis en effet inquiet pour ma part d’une parole qui s’est libérée dans les réseaux sociaux (et dans les salles des profs ?) et qui devient de plus en plus agressive et intolérante à l’égard de ceux qu’on n’hésite plus à qualifier du terme péjoratif de “pédagogistes”. Même si j’ai appris au cours de toutes mes années militantes à distinguer le discours des enseignants de leurs pratiques réelles, je ne peux que m’inquiéter des valeurs véhiculées par certains de mes collègues. Les méthodes actives, la démarche de projet, l'idée même que les élèves puissent être acteurs dans la construction du savoir tout cela est nié aujourd'hui dans les déclarations qu'on peut lire non seulement sur Twitter mais aussi sur des textes plus longs et plus structurés. C'est le retour des “fondamentaux”, de la défense du cours magistral, d'une pédagogie très linéaire et de la répétition comme principal moyen d'apprendre. Et cela n'est pas réservé à quelques “conservateurs” classiques mais se retrouve exprimé dans tout le spectre syndical.
Or, ce qu’on dit de la pédagogie ne correspond à rien de ce que je connais. On a l’impression que pour certains, il est plus facile de combattre quand on s’invente ses ennemis... Plutôt que de construire un épouvantail que serait la caricature du “pédagogiste”, il serait bon que l’opinion publique et tous nos intellectuels s’intéressent vraiment aux finalités de l’École et à la lutte contre les inégalités. Le débat sur l’École mérite mieux que cela. Et j’ai bien l’intention de prendre ma part dans ce débat !
On ne peut que souhaiter que cette hystérie collective qui s’est exprimée autour de la réforme du collège et des programmes se dégonflera au cours de l’année qui vient pour qu’on puisse vraiment travailler, loin des caricatures et des anathèmes, à construire une École plus juste et plus efficace. Soyons collectivement à la hauteur des enjeux !
Bonne année 2016 ?  

Philippe Watrelot


Rétroviseur...
On peut relire la rétrospective 2014 à cette adresse… et le bilan de l'année 2013 ici...



dimanche, décembre 13, 2015

Bloc-Notes de la semaine du 7 au 13 décembre 2015





- Élections – Laïcité - Postes - APB - Bracelets .



Le bloc notes de la semaine écoulée évoque les élections du 1er tour et la manière dont elles interpellent l’École et les éducateurs. Mais il y a eu bien d’autres sujets dans la semaine éducative. Il y a eu en effet la journée de la laïcité le mercredi 9 décembre pour célébrer, 110 ans après, la loi de 1905. Et puis plusieurs annonces ministérielles méritent notre attention. A commencer par les annonces de créations de postes pour la rentrée prochaine et aussi la réforme du système APB qui concerne tous les élèves de Terminale. Pour clore cette revue, on s’intéressera à un système de bracelets de couleur dans des collèges privés de Tours qui a provoqué quelques débats



Élections
Le premier tour a suscité évidemment de nombreux commentaires dans la presse. Parmi ceux-ci plusieurs ont pu interpeller les enseignants.
En particulier, un sondage publié dès le lundi matin montrait que les jeunes entre 18 et 30 ans avaient voté à 34 % pour le Front national au premier tour. Mais chez les 18-30 ans, 64 % des inscrits ne sont pas allés voter. C’est 14 points de plus que la moyenne nationale et c’est peut-être le chiffre le plus important des deux (en attendant les résultats des études sur le second tour). Une autre étude Ipsos/Sopra Steria sur la sociologie des électeurs montre l'attractivité du Front national chez les jeunes. C'est le premier parti choisi par ceux qui veulent s'engager en politique dans cette tranche d'âge...
Pour Laurence De Cock dans un très bon texte publié sur le blog Aggiornamento lundi dernier, tous ces chiffres doivent nous interroger sur les conditions actuelles de sensibilisation et de socialisation politiques de la jeunesse de ce pays. Pour elle “Une éducation au politique passe d’abord et avant tout par l’épreuve au quotidien des pratiques anti autoritaires et de justice dans les classes. Elle ne peut se contenter de la foi dans les vertus performatives d’un récit nationalo-républicain qui fabrique de l’illégitimité pour une partie des élèves.”.
On a eu aussi une succession de communiqués des associations et mouvements du monde de l’éducation nationale. Tous s’inquiètent des conséquences des élections. On retrouve ces inquiétudes dans unarticle du journal Le Monde qui détaille les conséquences pour les lycées d’un changement de présidence de Région. Sachant qu’environ 5 % du budget de l’éducation des régions sont consacrés aux actions éducatives, sur lesquels la marge de manœuvre des nouveaux élus pourrait s’exercer...

Laïcité
La semaine a aussi été marquée par la première journée de la laïcité le mercredi 9 décembre, 110 ans après l’adoption de la loi de 1905. Cette journée avait été décidée après les attentats de janvier et annoncée par la ministre lors de son grand discours sur les valeurs de la République le 22 janvier 2015 . Une journée qui prend un sens encore plus fort en ce triste mois de décembre. Rappelons aussi que depuis la rentrée 2013, la charte de la laïcité doit être affichée dans tous les établissements scolaires.
Cette journée de la laïcité a donné lieu à plusieurs articles, interviews d’experts et enquêtes sur ce sujet. Un sondage Ifop commandé par le Comité national d'action laïque (Cnal) (et réalisé avant les attentats) peut inquiéter. Plus de huit personnes interrogées sur dix (81%) jugent que la laïcité est «en danger» et sont favorables à l'interdiction du port du foulard islamique pour les mères accompagnatrices de sorties scolaires, 64% jugeraient utile de «proposer des menus diversifiés dans les cantines publiques, sans céder aux revendications communautaires».. Seuls 48% des sondés jugent le texte de 1905 «équitable» (l’ont-ils lu ? le sondage ne le dit pas) tandis que 38% l'estiment dépassé. Ils sont 59% à le trouver «utile».
Parmi ces sondés, 43% justifient leur réponse en affirmant qu'«il y a de plus en plus de personnes qui portent des signes religieux ostensibles» et 34% «parce que certains veulent que l'Etat subventionne la construction de mosquées» (deux réponses possibles).
La laïcité à l’École mérite d’être réaffirmée et surtout expliquée. Car elle semble être interprétée de différentes manières. Et ce qui rajoute à la difficulté, nous rappelle Le Monde c’est que les règles sont à géométrie variable entre l’École et l’Université. Comme le souligne un article du Figaro, le brutal retour de cette question à la une de l'actualité a laissé certains adultes, enseignants et parents bien démunis. «Un des raccourcis qui est souvent fait, c'est que la laïcité française n'accepte pas les différences», note une déléguée FCPE. Les adultes ont alors du mal à défendre ce principe qu'ils comprennent mal, ou qui leur semble léser certaines personnes.
Jean Baubérot, spécialiste de la laïcité, interviewé par Le Monde donne des éléments de réflexion qui permettent, me semble t-il d’éviter les pièges. “Après les attentats de janvier, les enseignants se sont retrouvés en difficulté face à des élèves qui s’étaient construit une mauvaise image de la laïcité, qu’ils voyaient comme un concept s’opposant à la religion. Dans les débats politico-médiatiques, on en a parlé comme d’un catalogue d’interdits, on en a fait le synonyme de la neutralité religieuse, ce qui n’est pas le cas. […] Jusqu’ici, la laïcité était abordée de manière moins formelle, en cours d’histoire en abordant les lois édictées par Jules Ferry, ou en cours d’instruction civique. Depuis la rentrée, elle est abordée dans le cadre des heures d’enseignement moral et civique, ajoutées par le gouvernement aux programmes scolaires. Celles-ci abordent la laïcité en mettant l’accent sur sa définition fondamentale : la liberté de croire ou de ne pas croire. C’est important d’insister sur cette définition car les terroristes cherchent justement à attaquer cette liberté de conscience. Aujourd’hui, les querelles sur les menus de substitution à la cantine, sous couvert de laïcité, sont contre-productifs. C’est une forme de laïcité rabougrie qui dresse les Français les uns contre les autres. La laïcité est avant tout un combat rassembleur pour la liberté et l’égalité de chacun, quelle que soit sa croyance. Ce recentrage sur les fondamentaux est selon moi la seule manière de faire en sorte que ce concept soit audible pour les élèves.”. Pour clore sur ce chapitre, allons demander aux élèves ce qu’ils en pensent. Caroline Beyer dans Le Figaro nous raconte la visite de Najat Vallaud Belkacem au collège Matisse, dans le 20e arrondissement parisien. «C'est quoi la laïcité?» demande la ministre. «Aller à l'école sans avoir honte de sa religion», «ne pas faire de discrimination entre les personnes pour leur religion, leur culture», lui expliquent les élèves...

Postes
L’autre gros morceau de la semaine ce sont les annonces pour la rentrée scolaire 2016 ? Celle ci sera marquée par la création de 6.639 postes de personnel éducatifs, surtout dans le primaire, la hausse démographique dans le secondaire et l'accompagnement de la réforme du collège, a annoncé mercredi .le ministère dans un communiqué. L'école primaire bénéficiera de 3.835 postes supplémentaires pour 533 élèves de moins, précise le texte (soit 58% des moyens attribués). Cela devrait permettre de rattraper le retard pris dans l’accueil des tout petits et « le plus de maîtres que de classes » Le secondaire, quant à lui, disposera de 2.804 nouveaux postes sur les 4.000 prévus en deux ans pour mettre en place la réforme du collège Encore faudrait-il que cela soit bien repéré par des dotations clairement identifiées pour dissiper enfin complètement les accusations d’une réforme à l’économie. Il faudra aussi tenir compte du “baby boom” de l’an 2000 et de l’arrivée de classes d’âge nombreuses en lycée.
Source : Ministère de l'Éducation Nationale
Quelles seront les académies les mieux loties ? . Le volet le plus important de créations de postes revient à l'académie de Créteil qui cumule les difficultés et qui franchit le seuil symbolique des 1000 postes (650 dans le primaire, 465 dans le secondaire) et à celle de Versailles (500 dans le primaire, 370 dans le secondaire). En revanche, les académies de Caen, de la Martinique et de la Guadeloupe auront à faire face à des suppressions de postes.
Il faut noter que depuis l'année dernière l'attribution des postes tient compte outre le nombre d'élèves d'un critère social pour «renforcer l'accompagnement des élèves les plus fragiles scolairement et socialement», rappelle le ministère, mais aussi d'un critère territorial «pour mieux prendre en compte les besoins de la ruralité». C’est maintenant dans les rectorats que va se traiter la répartition de ces moyens. En espérant que ce seront les mêmes critères sociaux et territoriaux qui prévaudront.
Début de polémique ? Selon Le Monde , la répartition des 6 639 créations de postes pour la rentrée 2016 a été annoncée par communiqué un peu plus tôt que d'habitude (comité technique ministériel prévu le 17 décembre). Pour certains syndicats, l'avancée de l'agenda aurait des visées électoralistes et serait dictée par les élections régionales. On annonce les postes tardivement, tout le monde proteste. On les annonce plus tôt, on râle aussi... Et franchement, qui peut penser sérieusement que quelqu'un va changer subitement son vote et voter pour la gauche à cause de cette annonce?

APB
Autre information importante de la semaine écoulée : la réforme du système APB. Cela concerne tous les lycéens actuellement en Terminale. APB (pour “Admission Post-Bac”) est le dispositif qui permet d’affecter les lauréats du bac dans l’enseignement supérieur en fonction de leurs vœux. Un système qui a montré ses limites.
Les changements annoncés par la ministre dans une interview au Parisien et sur le site du Ministère visent à désengorger les filières dites «sous tensions» qui conduisent des étudiants à se retrouver sans affectation en début d'année, ou dans des voies qu'ils n'ont pas choisies, par manque de place. Pour faire mieux coïncider l'offre et la demande, il sera désormais demandé aux candidats de choisir dans leurs vœux au moins un cursus « non sélectif » et pas surchargé. Le ministère promet aussi de mieux informer les jeunes sur les filières méconnues mais porteuses. Par ailleurs, ceux qui se destinent à des voies surchargées devront opter non plus pour une fac, mais pour une matière (par exemple psycho), et classer ensuite, à l'intérieur de ce vœu, les lieux qui dispensent cette formation dans son académie par ordre de préférence. Les jeunes des académies de Créteil, Paris et Versailles, eux, seront susceptibles de se voir proposer une place dans toute l'Ile-de-France. Va y avoir du (tran)sport...

Bracelets
C’est la radio Europe1 qui a révélé cette “affaire” qui a déclenché le buzz et du débat dans le petit monde de l’éducation.
Les collèges privés “Christ-Roi" et Ste Jeanne d'Arc” à Tours ont décidé d'instaurer un système de bracelets de couleur pour distinguer les élèves disciplinés et ceux qui le sont moins. Les couleurs différentes donnent donc des droits différents dans l'établissement selon le degré de responsabilité. Un bracelet jaune donne droit de se faire prêter une clé par un adulte, un vert ouvre l’accès à une salle pendant la pause déjeuner. Un bracelet rouge en revanche interdit de se présenter comme délégué de classe.
Toujours sur Europe1 cette information a même eu les honneurs de “la morale de l'info” la chronique de Raphael Enthoven sur cette radio. Le philosophe donne son avis sur ce qu'il considère comme un dévoiement de la motivation où on enferme les enfants dans le regard d’autrui. “A quoi sert-il de lutter contre le port de signes religieux à l’École, si c’est pour leur substituer le port de signes vertueux ?” demande t-il.
A mon humble avis, il s'agit en effet d'une perversion ou en tout cas d'une mauvaise lecture du principe des “ceintures” développé par Fernand Oury (et qui d'ailleurs ne s'appliquent pas qu'au comportement mais à toute forme d'apprentissage). Dans le système des ceintures de comportement, il y a en effet des “droits” différents selon la ceinture obtenue (le droit d'aller lire un livre quand on a fini, le droit de sortir, etc.). Mais cela ne se traduit pas par un signe ostensible (et qui risque d'être stigmatisant). Il s'agit d'un contrat passé entre l'enseignant et l'élève et la motivation sur laquelle on joue est celle de sa propre amélioration personnelle (comme un défi à soi même). Elle ne repose pas sur le contrôle social et le regard des autres...
Alors qu’un article du Parisien titre sur “le retour des bons points à l’École ” en confondant ensuite la forme surannée des “bons points” avec le développement de pratiques visant à encourager et valoriser, cela nous montre que si la question de la motivation est au cœur de l’acte d’apprentissage, il peut y en avoir des mésusages. Plutôt qu’une motivation “extrinsèque” fondée sur des récompenses ou le regard des autres, il faut viser plutôt une motivation “intrinsèque” où celui qui apprend trouve sa motivation dans une volonté de progresser avec l’aide bienveillante de l’adulte.
La bienveillance est une nécessité et ne peut se réduire aux caricatures faites par quelques adversaires de la pédagogie et aux dévoiements de ceux qui lisent trop vite...

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

samedi, décembre 05, 2015

Bloc-Notes de la semaine du 30 novembre au 6 décembre 2015





- Mixité – École-Entreprise - Décrochage - Menaces - .



Le bloc notes de la semaine s’intéresse à un rapport parlementaire sur la mixité sociale à l’École. On évoque aussi les annonces faites par la Ministre sur le rapprochement École-Entreprise ainsi que la lutte contre le décrochage. Et on aborde aussi, avec circonspection, les menaces proférées par les terroristes contre l’École Française.





Mixité
Le rapport parlementaire «les politiques en faveur de la mixité sociale dans l’Education nationale»,remis par les deux députés Yves Durand(PS) et Rudy Salles (UDI) a été peu commenté dans la Presse. Seul un article de Libération l’évoque. Pourtant il me semble important à commenter. Notamment parce qu’Yves Durand est un député influent dans le domaine de l’éducation et qu’il est en particulier chargé du comité de suivi de la refondation. Et ce que dit ce rapport (téléchargeable sur le site de l’Assemblée Nationale ) est ambivalent.
D'un côté il distingue bien (ce qui est essentiel) la mixité et l'hétérogénéité : on peut avoir de la mixité sociale dans un établissement et pas d'hétérogénéité dans les classes (cf. la polémique actuelle sur le Collège). Les deux rapporteurs préconisent donc surtout plus d'hétérogénéité. Ce qui se situe dans le prolongement des travaux récents du CNESCO sur ce sujet qui avait identifié des pratiques de « ségrégation active » au sein des établissements.
Mais d'un autre côté, on ne peut s'empêcher de voir certaines des conclusions comme une sorte de renoncement. Quand on écrit «la mixité sociale est un objectif incertain», qu’elle ne peut être «une fin en soi» et surtout pas «l’alpha et l’oméga de la politique scolaire», ça pose quelques questions... Et ça rentre en contradiction avec les déclarations de la Ministre sur le perron de Matignon le jeudi 22 janvier 2015. Dans ce discours important et qui venait après les attentats de janvier, Najat Vallaud-Belkacem annonçait onze mesures dans le cadre d’une grande mobilisation pour les valeurs de la République. La huitième intitulée “Renforcer les actions contre les déterminismes sociaux et territoriaux ” déclarait en particulier qu'“une politique active de mixité pour agir sur la composition des collèges sera mise en place grâce aux nouvelles dispositions législatives et réglementaires.” et annonçait que “ de nouveaux secteurs de recrutement des collèges seront définis pour y regrouper plusieurs établissements là où c’est pertinent.” Et que “ les directions des services départementaux de l’Éducation nationale mettront en place une procédure d’affectation des élèves permettant de renforcer la mixité sociale des établissements des nouveaux secteurs de recrutement.”. Dans la même période, on se rappelle que Manuel Valls dénonçait avec des mots très forts “l’apartheid social”.
On peut aussi s’interroger sur l’usage et l’interprétation d’un tel rapport quand le député Rudy Salles ajoute : «L’école n’a pas vocation à réparer les fractures que la société ne parvient pas à réparer. Autrement dit, l’école n’a pas à faire de la mixité là où les politiques du logement ont échoué.» Ou encore : «La mixité sociale n’est pas l’objectif prioritaire, mais c’est peut-être, éventuellement, un moyen d’arriver à la réussite pour tous.»
Ce rapport est-il un retour à une ambition plus modeste ? Ou le signe d’un début de renoncement sur un des enjeux pourtant majeur de la lutte contre l’exclusion ? Il y a en tout cas de vraies questions qui sont posées et qui mériterait un débat de plus grande ampleur.

École-Entreprise
La ministre de l'Education Najat Vallaud-Belkacem a détaillé mercredi 2 décembre ses mesures pour ouvrir davantage l'école au monde du travail. La presse passe en revue les principaux dispositifs préconisés. On en trouve une présentation détaillée dans L’Express et surtout dans Les Échos à qui la Ministre a donné une interview. Ses propositions s’appuient notamment sur les recommandations du Conseil national éducation-économie (CNEE) et d'un rapport de Christiane Demontès, ancienne sénatrice PS et cheffe de la mission évaluation des partenariats de l'Éducation nationale et de l'Enseignement supérieur avec le monde économique pour l'insertion professionnelle des jeunes. Ce rapport a été remis le 30 octobre dernier.
"L'école doit avoir un horizon plus vaste que la porte de la classe" déclare la ministre pour justifier ce rapprochement École-entreprise. Mais, au delà de ces grands principes, la Ministre fait des annonces dans plusieurs domaines : le stage de troisième, la formation des enseignants et des chefs d'établissement, et l'orientation.
Le stage de troisième en entreprise fait l’objet de toutes les attentions. "Son utilité est avérée, mais pour qu'il soit pleinement utile aux élèves, il faut en améliorer la préparation, c'est-à-dire avant même qu'ils se mettent à en chercher un, aborder avec eux des sujets comme les codes de l'entreprise, les techniques de recherche d'un stage, ce qu'on entend par stage d'observation, etc.", explique Najat Vallaud-Belkacem . Une formation en ligne sera créée, à destination des tuteurs de stage. Les stages seront étalés durant toute l’année scolaire. On prévoit aussi 330 pôles pour démarcher les entreprises. "Ce sont des 'brigades' constituées de plusieurs chefs d'établissement et chefs de travaux, installées à l'échelle d'un bassin d'emploi, et destinées à trouver des stages à ceux qui n'ont pas de réseau personnel", détaille la ministre. Chaque pôle se verra adjoindre les services de deux jeunes en service civique.
Le stage obligatoire en entreprise pour les chefs d'établissement, en vigueur entre 1989 et 1984, "à l'époque où leur formation s'étalait sur deux ans", va être rétabli. D'une durée d'une semaine, il sera inclus dans leur formation initiale. Il y aura la même obligation pour les inspecteurs (même s’il me semble qu’elle existe déjà). En revanche aucune obligation pour les enseignants. Ceux ci seront simplement incités à en faire.
Dans le cadre de la réforme du collège, la “découverte professionnelle 3h” (DP3) est supprimée. Elle sera remplacée par le “Parcours Avenir” (qui est déjà rentré en vigueur). Il se manifeste sous deux formes : une dimension disciplinaire avec des outils pédagogiques pour que, par exemple, un professeur de français comme d’anglais soit capable de proposer à ses élèves des exercices autour du monde professionnel. Cette dimension devrait être renforcée avec l’EPI “Monde économique et professionnel”. La deuxième dimension est structurée autour de l’élaboration d’un projet personnel et professionnel. Il faudrait que chaque collègien puisse, pendant sa scolarité avoir accès au moins à une visite d'entreprise, une rencontre avec un professionnel, un stage, participe à un projet concret de type mini-entreprise ou concours.
La relation entre le monde économique et l’École est un sujet hautement inflammable. Presque autant que la laïcité (c’est peu dire) ! Pour beaucoup l’École est vue comme une sorte de sanctuaire qui devrait être préservé de l’influence de l’économie comme elle l’est de la politique ou de la religion. Et la notion d’employabilité est diabolisée dans toute une partie de la littérature consacrée à l’analyse du système éducatif. Or, dès le début de l’École Républicaine, la préparation à la vie professionnelle fait partie des objectifs assignés à l’École avec la transmission des connaissances et l’éducation des citoyens. Durkheim, un des penseurs de l’école de la République, énonçait ainsi ce triple rôle : à la question « pourquoi l’école et pour quoi l’école ? » il répondait : «pour former la personne, le citoyen et le travailleur».Et Freinet, lui même défendait ce rôle d’insertion de l’École (voir un billet de JM Zakhartchouk qui le rappelle).
Mais évidemment, la liaison Ecole-Entreprise ne peut se faire à n’importe quelles conditions. Et il faut être prudent sur un certains nombre de dérives possibles. D’abord il faut rappeler que le monde des entreprises ne se limite pas à la seule logique des entreprises privées très (trop) présentes dans ces partenariats. Il existe aussi tout un secteur qui fonctionne avec d’autres modèles de gouvernance et un horizon autre que la seule logique du profit c’est tout le secteur de l’Économie sociale et solidaire (ESS). Il serait bon que les dispositifs mis en place ne l’oublient pas. Tout comme il est utile de rappeler que le secteur public (et les fonctionnaires) sont créateurs de richesses. Il faudrait aussi qu’on prenne un peu plus conscience que “l’esprit d’entreprendre” ne se limite pas au seul monde de l’entreprise et peut s’exprimer dans des initiatives citoyennes ou coopératives qu’il faut aussi encourager. Enfin, il est utile de rappeler que l’enjeu n’est pas de “faire aimer” l’entreprise (je l’ai déjà écrit ). Or, c’est trop souvent ce qui est sous-jacent dans les actions menées par les lobbys patronaux. L’enjeu de l’enseignement c’est de transmettre des savoirs et de forger des compétences. Des savoirs qui permettent d’agir sur le monde et la société . Connaitre l’entreprise est important mais pour y agir et y travailler en connaissance de cause et avec un regard critique. Quant aux compétences, j’emprunte à mon ami Philippe Frémeaux ancien directeur d’Alternatives Économiques et responsable de SCOP, ce qu’il écrivait en 2013 (et qu’on retrouve à la fin d’un de mes billets ). “ L'enjeu est plus profond et tient d'abord aux valeurs et aux méthodes que l'école française a trop longtemps portées et porte trop souvent encore : la soumission à l'autorité, la transmission de haut en bas de savoirs incontestables, la faible valorisation de l'initiative, l'absence de travail collectif. Si l'on veut que l'école encourage l'esprit d'entreprise, il faut au contraire qu'elle valorise et développe l'autonomie des élèves, leur prise d'initiative, leur sens critique, aussi bien individuellement qu'en groupe, car l'entreprise qui réussit n'est pas seulement une aventure individuelle mais le fruit d'un projet collectif.”

Décrochage
“Exclusif: «Le nombre de décrocheurs a chuté de 20% en cinq ans»”, c’est le titre de 20minutes le 30 novembre dernier avec à la clé, là aussi, une interview de la Ministre. Il faut dire que la lutte contre le décrochage a fait l’objet de nombreuses mesures depuis 2012. C’est l’une des priorités du quinquennat en matière d’éducation.
Le nombre de décrocheurs a chuté de 20 % en cinq ans. Alors qu’en 2010, 136.000 jeunes décrochaient chaque année et que ce chiffre sonnait comme une fatalité depuis dix ans, on estime aujourd'hui les décrocheurs à 110.000, soit 26.000 de moins « en flux ». L’objectif présidentiel de parvenir à 67.500 d’ici à 2017 est donc possible. On est d’ores et déjà passé sous la barre des 10% de jeunes sans diplômes. Toutefois, comme le rappelle Libération , ces bons chiffres sont à nuancer car ils sont aussi le résultat, d’une amélioration de la mesure du phénomène (ce que la ministre a eu d’ailleurs l’honnêteté d’indiquer d’entrée de jeu.)
Certains pourront voir dans cette annonce une manœuvre à quelques jours d’une élection. Il faut rappeler que les principales mesures avaient été annoncées il y a un an jour pour jour et qu’il est donc logique d’en faire le bilan un an après. Dans chaque établissement a été nommé un “référent décrochage”. Cela n’a pas toujours eu des effets immédiats mais cela a le mérite de mettre cette question trop souvent ignorée à l’agenda. La création de nouveaux “micro-lycées” et autres structures pour décrocheurs avec une pédagogie adaptée va dans le même sens. Le droit de retour à la formation doit être mieux connu encore. C’est l’objectif de la plateforme de suivi et d’informations du gouvernement à destination des jeunes en décrochage, sur Reviensteformer.gouv.fr et au 0800 122 500.
La lutte contre le décrochage est loin d’être gagnée malgré ces chiffres encourageants. Même si c’est affirmé comme une des priorités au niveau national, c’est loin de l’être, semble t-il, dans le quotidien de la plupart des établissements. Cela passe par une prise de conscience et une formation à ces problématiques permettant aux enseignants de repérer les signes avant-coureurs du décrochage et plus et mieux personnaliser et différencier les apprentissages. Il va falloir... s’accrocher !

Menaces
“L’Etat islamique appelle à « tuer » des enseignants” c’est le titre d’un article du journal Le Monde . C'est le quatrième média (après Slate , La Croix et Le Figaro ) qui relaie ce qu'il faut bien appeler une "info". Dans mon travail de veille, même si je sélectionne, je ne peux pas complètement l'occulter. Mais avec un vrai dilemme : doit-on relayer cette information au risque de faire de la “publicité” aux délires de cette organisation et alimenter ainsi le climat de peur et de paranoïa actuel ?
C’est Slate.fr qui fut le premier à consacrer un article à cette information. Reprenons ce que le journaliste Robin Verner nous explique. Dar Al Islam, le magazine francophone de l’EI (en ligne...) propose donc dans son numéro 7 un dossier autour de la question de l’éducation en terres «d’incroyance». Il faut dire que les choses sont simples pour les militants salafistes de l’EI: l’éducation obligatoire française ne vise qu’à abrutir les enfants, à les avilir pour «imposer le mode de pensée corrompu de la judéo-maçonnerie» les rendre «esclaves des vrais maîtres de l’Occident: les juifs corrupteurs».L’article se déchaine surtout contre la Charte de la laïcité rebaptisée «la Charte de la mécréance». 
Et les auteurs de l’article dénoncent aussi tout le reste : de l’alimentation scolaire à la démocratie (décrite comme «une fausse religion») en passant par la mixité, l’interdiction du voile, ou encore la tolérance et l’égalité: «Dans les écoles de la jâhiliyah (ignorance ou paganisme, ndlr), sont enseignés la tolérance, le respect des valeurs républicaines et le pluralisme des convictions». Ce qu’évidemment il faut rejeter. Dar Al Islam s’en prend aussi à la théorie de l’évolution, dans la plus pure tradition créationniste. Le magazine intime aux parents musulmans l’ordre de retirer leurs enfants des écoles françaises... voire de tuer les professeurs y enseignant la laïcité.
Les menaces contre l’école ne sont pas nouvelles. Mais pour un expert de la propagande djihadiste, interrogé par la Croix , il est important de ne pas sombrer dans la psychose, qui est recherchée par les terroristes. «Ils ont conscience de l’importance de l’école en France. Leur but est de semer la panique. Ils sont dans une guerre psychologique contre nous.» 
Ces menaces nous appellent à la vigilance mais nous rappellent surtout le rôle essentiel de l’École. On peut à cette occasion se souvenir de cette citation : "L'éducation est l'arme la plus puissante qu'on puisse utiliser pour changer le monde". 
Elle est de Nelson Mandela... Décédé il y a 2 ans jour pour jour, le 5 décembre 2013.

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

dimanche, novembre 29, 2015

Bloc-Notes de la semaine du 23 au 29 novembre 2015





- Bulletins de notes – Changer les maths- Et le Collège ? - .



Même si l’actualité “normale a du mal à retrouver son souffle, on peut trouver dans la semaine qui vient de s’écouler des informations qui nous éloignent des suites du drame et nous ramènent à des débats classiques et actuels. C’est le cas avec la publication du rapport de l’OCDE “Regards sur l’Éducation 2015” et les recommandations du CNESCO sur l’enseignement du calcul et des mathématiques. C’est aussi le cas avec la polémique sur la réforme du Collège 2016 qui reprend mais sans beaucoup d’échos dans la Presse.





Bulletin de notes de la France
La publication mardi 24 novembre dernier par l’OCDE, de “Regards sur l’Éducation 2015” a donné l’occasion de reparler de l’éducation sous un autre angle que celui des attentats. D’autant plus que cette publication est particulièrement riche et offre plusieurs angles aux commentateurs. Le magazine Challenges en offre un résumé rapide pour ceux qui ne veulent pas en lire l’intégralité. D’autres articles développent un aspect ou l’autre de ce rapport qui est une sorte de “bulletin de notes” de l’École Française.
Commençons par un apparent paradoxe. La France dépense plus que la plupart des pays riches pour ses maternelles. Elle y consacre quelque 0,7% de sa richesse nationale, contre 0,6% dans les autres pays de l’OCDE. Mais, surprise, la dépense par enfant y est plus faible qu’ailleurs, de l’ordre de 6.545 euros contre une moyenne de 7.520 euros pour ses homologues de l'OCDE. Explication: la quasi-totalité des petits Français de 3 ans sont scolarisés, contre moins de trois quart dans les autres pays de l’OCDE, ce qui fait grimper la facture finale. Ce focus sur la maternelle permet de mettre en avant cette spécificité française que beaucoup de voisins nous envient. Le même jour que la publication du rapport se tenait d’ailleurs un colloque organisé par le SNUipp où était rendu public un sondage montrant que 85 % des Français – et 79 % des enseignants – estiment que la « première école » fonctionne plutôt bien et mieux que par le passé. Un colloque qui a aussi permis de dire que les professionnels trouvaient les nouveaux programmes «plus équilibrés, plus lisibles et plus opérationnels».
L’autre gros morceau du rapport de l’OCDE, abondamment repris, est la question du temps des apprentissages. On nous confirme que l’école primaire française est celle du monde où les enseignements sont les plus concentrés. Les élèves n’ont que 162 jours de cours par an, contre 185 dans les autres pays riches. Ils étudient plus que les autres avec 864 heures de cours par an en primaire, contre 804 heures en moyenne dans les autres pays de l’OCDE, et 991 heures au collège, contre 916 heures. Contrairement aux idées reçues, les enseignements de base (appelés aussi “fondamentaux”) occupent une place centrale. Quelque 37% du temps d’instruction en primaire est consacré à la lecture et l’écriture, soit le taux le plus élevé des pays riches!
Mais pour quel résultat ? Jean-Marc Vittori, éditorialiste des Échos résume la situation en quelques phrases chocs : “Les écoliers français travaillent. Ils travaillent même beaucoup. Mais les résultats ne sont pas au rendez-vous. […] Les jeunes passent plus de temps à l'école en France que dans la plupart des pays avancés. Et ils consacrent 58 % de ce temps à apprendre à lire, à écrire et à compter, la proportion la plus élevée de tous les pays de l'OCDE où la moyenne est de 37 %. Jusque là, tout semble aller bien, car il y a une excellente raison à cet effort : la maîtrise des mots et des chiffres est au fondement de l'éducation. […] Sauf que cet effort est vain. Malgré ces centaines d'heures supplémentaires sur les bancs de l'école pour consolider les « apprentissages fondamentaux », les Français ont des résultats à peine dans la moyenne dans les comparaisons internationales de niveau en littératie et numératie. Et ces résultats sont particulièrement dispersés . En bon français, on dirait que l'école française n'est pas efficace. Mais en France, on n'aime pas accoler ces deux mots. Quitte à se rassurer en constatant que les meilleurs sont toujours excellents. C'est une erreur dramatique. A l'ère numérique, il faut mobiliser tous les talents, et plus seulement ceux d'une petite élite.”. Il faut rajouter à cela, le constat, là aussi déjà connu, que nous livre l’OCDE : la France ne dépense pas assez pour le Primaire.
La France ne dépense pas non plus assez pour ses profs. Là aussi, ce n’est pas un scoop. L’OCDE a déjà donné de nombreuses statistiques en ce sens. Même si la rémunération des profs du secondaire est proche de la moyenne de l’OCDE, c’est le salaire des enseignants du primaire qui est insuffisant. Ceux-ci touchent des rémunérations inférieures de 12% par rapport aux enseignants des autres pays. Alors qu’aujourd’hui en France, le niveau de recrutement est le même que pour le secondaire, cet écart est encore plus insupportable et même scandaleux.

Changer les maths
Les 12 et 13 novembre à Paris se tenait une conférence de consensus sur la numération organisée par le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco). Jeudi 26 novembre, l’organisme a présenté ses conclusions pour améliorer l’enseignement des maths dans les petites classes.
Alors qu’à ce jour, 40 % des élèves quittent le primaire avec des lacunes, voire de graves difficultés dans cette matière, l’instance née de la loi de refondation de l’école préconise une évolution des pratiques quotidiennes des enseignants. Pour aider les enfants à se représenter les nombres, les professeurs d’élémentaire sont ainsi invités, comme le font ceux de maternelle, à recourir à la « manipulation » d’objets et à “donner du sens” aux nombres . De même les élèves doivent d’abord être capables d’exprimer les nombres à l’oral avant d’apprendre à les écrire. Ce qui, au passage, est plus difficile en français “de France” où on dit soixante-dix au lieu de septante... Enfin, le jury suggère que les enseignants doivent s’allier aux parents en les encourageant à proposer à leurs enfants des situations ludiques d’apprentissage. Enfin, le Cnesco insiste aussi sur la nécessité de mieux intégrer les résultats de la recherche dans les programmes. Il accorde aussi une grande attention à la formation initiale des enseignants du premier degré. De fait, 80 % des professeurs des écoles sont plutôt de formation littéraire et n’ont pas suivi de cursus scientifique dans l’enseignement supérieur.
Signalons pour clore ce chapitre un article de Louise Tourret dans Slate.fr où, en s’appuyant sur les travaux du CNESCO, elle donne “quelques trucs à savoir avant de décréter que vous êtes nul en maths ”. Un vrai article de vulgarisation utile d’abord aux parents mais aussi aux enseignants !

Et le collège ?
Après sa parution au journal officiel le 24 novembre, cette semaine a vu aussi la publication au Bulletin officiel spécial n°11 du 26 novembre 2015 des Programmes d'enseignement du cycle des apprentissages fondamentaux (cycle 2), du cycle de consolidation (cycle 3 : CM1, CM2, 6ème ) et du cycle des approfondissements (cycle 4 : 5ème, 4ème, 3ème). Ce sont donc tous les programmes du CP à la troisième qui se trouvent modifiés à la suite des travaux du CSP et de la consultation qui a suivi.
Même si la question des programmes n’est pas au cœur de la contestation, cela nous amène à prendre des nouvelles de la réforme du Collège. Au grand dam des opposants, les actions de lutte contre cette réforme ne font plus les gros titres de la Presse. On évoque, ici ou là dans la presse régionale, quelques actions mais peu d’articles dans la presse nationale. L’action du SNALC appelant à contourner la réforme est évoquée dans le Café Pédagogique. Son rédacteur en chef remarque que pour “abroger la réforme de l’intérieur” (comme le dit le tract syndical), il va falloir que le syndicat entre dans le jeu de la réforme en participant aux conseils pédagogiques honnis jusque là et en trouvant des appuis au sein du conseil d’administration.
L’action concurrente “GrainS de sable” du SNES-FSU visant à bloquer et perturber les formations trouve peu d’écho en dehors de la presse syndicale et des réseaux sociaux. Du coup, certains font feu de tout bois... Ainsi un responSable du SNES-Marseille a répondu favorablement à une interview du polémiste de plus en plus d’extrême droite Jean-Paul Brighelli dans son blog hébergé par Le Point . Celui-ci insiste en préambule sur leur convergence de vues.
Cette initiative n’est pas sans poser des questions à un certain nombre de militants sincèrement opposés à la réforme du collège mais inquiets de ces dérapages. Quand les digues sautent, les grainS de sable risquent d’être balayés...

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

dimanche, novembre 22, 2015

Bloc-Notes de la semaine du 16 au 22 novembre 2015





- Jours d’après – Mauvais élèves - Analyses - Reprise - .



Il n’y a pas eu de bloc notes la semaine dernière. Pourtant, il était quasiment prêt avec déjà des bouts d’analyse sur de nombreux sujets. Et puis, bien sûr cette soirée tragique a tout bouleversé et a rendu toutes les autres actualités et les petites polémiques dans l’éducation bien dérisoires. Une semaine après, les suites des attentats occupent encore toute l’actualité y compris éducative. Même si on voit quelques sujets resurgir, on attendra encore avant de les évoquer.





Le lundi et les jours d’après
Travailler c’est aussi une forme de deuil. Ou du moins un moyen de tenir à distance ses propres émotions. Dans la sidération, l’accablement, la douleur, les enseignants ont au cours de ce week-end très particulier préparé individuellement ou collectivement la journée de lundi, et cherché comment accueillir les élèves, dialoguer, les rassurer tant bien que mal, répondre à leurs questions. Il faut lire sur leurs blogs, les réseaux sociaux ou dans la presse, les témoignages de ces enseignants, émus et fiers à la fois qui disent ce qu’ils ont tenté de faire avec leurs élèves et combien les réactions de ceux ci les ont émus et impressionnés. Ce fut mon cas, comme ce fut le cas de beaucoup.
Les revues de presse de lundi et celle de mardi ont recensé un grand nombre de ces réactions et comptes rendus. On pourra y trouver aussi de nombreuses ressources produites et mutualisées dans une certaine urgence (même si, malheureusement, il y avait déjà l’expérience des attentats de janvier). Les Cahiers Pédagogiques y ont contribué avec un recensement des ressources et une réflexion sur la pédagogie à mener . Ces deux pages ont connu un record de fréquentation, ce qui montre bien qu’elles ont correspondu, avec d’autres, à un réel besoin. Les retours des enseignants montrent aussi que la manière dont se sont gérés ces moments a varié d’un établissement à l’autre. Dans certains collèges ou lycées, cela a été l’occasion d’un travail collectif entre enseignants avec un réel accompagnement des personnels de direction. Dans d’autres plus nombreux, semble t-il, les enseignants ont été livrés à eux mêmes.
Toutefois, d’une manière générale, la minute de silence n’a pas donné lieu à beaucoup d’incidents. Cela tient, comme le disent de nombreux commentateurs et acteurs de ce moment , à la nature de ces attentats : le clivage n’a pas eu lieu et ceux qui n’étaient pas “Charlie” n’ont pas eu cette fois ci la même position. Mais il faut aussi souligner que les instructions données par le Ministère ont été beaucoup plus subtiles et semblent tirer les leçons de janvier. Dans sa lettre , la ministre a rappelé la nécessité de ne pas “plaquer” une minute de silence sans un travail préalable et un nécessaire moment d’expression et de dialogue. On invite même à relativiser d'éventuelles provocations. Il faut quand même signaler que malgré ces précautions ministérielles, les instructions au niveau des rectorats et dans les établissements n’ont pas toujours eu la même tonalité...
On ne peut cependant qu’être d’accord avec l’enseignant blogueur Lucien Marboeuf qui rappelle qu’en janvier l’École avait été au centre de tous les débats et les critiques en raison de quelques incidents (surévalués ?) lors de la minute de silence. On avait même eu droit à une commission d’enquête sénatoriale sur ce sujet... ! Aujourd’hui, on peut à l’inverse “être fiers de notre école” comme le dit Louise Tourret . Le débat s’est déplacé vers d’autres questions et l’École n’est plus au centre de toutes les attentions. Même si l’école n’a pas besoin qu’on la félicite, comme le dit Lucien Marboeuf, il faut saluer l’engagement des enseignants dans ce moment difficile. Cela montre aussi qu’avant de “transmettre” et d’apprendre, il est nécessaire de rassurer et de créer la sécurité nécessaire aux apprentissages.

Mauvais élèves
En janvier, on mettait en garde à vue des gamins qui ne respectaient pas la minute de silence... Qu'en sera t-il avec les députés ?
La séance des “Questions au Gouvernement” (QÀG) du mardi 17 a donné lieu à un “triste spectacle”. Comme le raconte Le Monde : “Des huées à n’en plus finir, des commentaires vociférés à pratiquement chaque prise de parole de Manuel Valls, des prises de parole polémiques… […]Quant à Christiane Taubira, elle n’a même pas eu le temps de commencer à répondre au député socialiste Patrick Bloche (Paris) qu’un « Bouuuuh » puéril s’est élevé des bancs de droite”
Si la nouvelle matière qu’est l’Enseignement Moral et Civique est fondée en grande partie sur une pédagogie du débat, je propose alors qu'on évite d'utiliser en classe les vidéos des QAG pour illustrer cette pratique...
Les députés vus par Daumier...
Ce comportement si peu exemplaire a énervé plusieurs enseignants blogueurs. C’est le cas de Lucien Marboeuf déjà cité . Et c’est aussi celui de Mara Goyet qui leur fait une impeccable leçon de morale civique sur son blog hébergé par Le Monde. . Mara se transforme en “Père Duchesne” (!) et interpelle les députés : “Ces derniers jours, il y avait un "deuil national". Ça supposait de modifier un peu ton comportement, de faire preuve de tact, de changer un chouïa tes habitudes, bref, de te tenir, sinon bien, du moins mieux. Je ne sais pas si tu le sais mais les enfants te regardent. Oui, ces enfants pour lesquels tu ne dois pas avoir de mots assez durs quand ils dérapent gravement lors des minutes de silence, livrés à des profs fonctionnaires laxistes et gauchistes. Ils te regardent.[...] Et à qui ils les posent, ces questions ? Eh bien, parfois, à nous, les profs. Et là, tu vois, c'est pas sympa de ta part, on est bien emmerdés : l'Etat ne nous paie pas pour qu'on explique à des enfants que certains députés manquent totalement de sens de la dignité, de la décence et de la tenue, que certains élus se tiennent comme des idiots et vont ensuite faire la morale à tout le monde. ”

Analyses
Comme nous le disions plus haut, pour l’instant il y a peu d’analyses sur ce qui s’est passé qui intègrent l’École.
François Dubet dans Le Café Pédagogique tient d’ailleurs à remettre les choses à leur place et à écarter la responsabilité de l’École : “Il faut cesser de mettre l'école au 1er rang de nos accusations et de nos réponses. Elle n'est pas responsable de ce qui se passe et ne peut pas à elle seule faire que des assassins venus de Syrie ne tuent pas un peu partout dans nos rues. L'échec scolaire n'est pas explicatif. Il faut se rappeler que les auteurs du 11 septembre étaient de brillants ingénieurs. Il faut admettre que ce terrorisme est d'abord la manifestation d'une guerre. L'inégalité scolaire, la ségrégation sont des facteurs contre quoi il faut se battre. Mais c'est absurde de penser que c'est la cause du terrorisme. ”. Dans ce contexte, pour le sociologue le rôle de l’école “ça va être de se présenter comme un lieu de sureté, apaisant. A l'école on doit vivre normalement. Elle doit éviter de stigmatiser les musulmans dont la majorité se sent piégée dans cette histoire. […]Le rôle des enseignants c'est de résister. ”.
Curieusement, c’est chez le ministre de l'économie qu’on trouve une analyse qui offre une réflexion sur le rôle de l’École parmi toutes les autres institutions de la société française. Emmanuel Macron a en effet affirmé lors d'une intervention à l'université du groupe social-démocrate « Les Gracques », que la société française devait assumer une « part de responsabilité » dans le « terreau » sur lequel le djihadisme a pu prospérer. « Le terreau sur lequel les terroristes ont réussi à nourrir la violence, à détourner quelques individus, c'est celui de la défiance », a-t-il affirmé. « Nous sommes une société dont au cœur du pacte il y a l'égalité, nous sommes une société où en moyenne l'égalité prévaut beaucoup plus que dans d'autres économies et d'autres sociétés », a noté le ministre. Mais « nous avons progressivement abîmé cet élitisme ouvert républicain qui permettait à chacune et chacun de progresser. Nous avons arrêté la mobilité » sociale, a-t-il déploré.« Nous avons une part de responsabilité, parce que ce totalitarisme se nourrit de la défiance que nous avons laissée s’installer dans la société. Il se nourrit de cette lèpre insidieuse qui divise les esprits, et, si demain nous n’y prenons pas garde, il les divisera plus encore ».
Pierre Merle, interrogé aussi par Le Café Pédagogique , dit des choses assez semblables. Pour lui, les attentats interpellent l’École. D’abord en amenant à réactiver encore plus les valeurs cardinales de la République. Il ne suffit pas, dit-il, de décréter le “vivre ensemble”, il faut le faire vivre. Et il rappelle l’urgence : “Pour éviter la radicalisation et la dérive meurtrière de jeunes gens en manque d'identités, de repères et d'idéaux, il faut aussi refonder l'école. Malgré le dévouement et l'énergie des professeurs, notre école, institution centrale de socialisation des jeunes générations, ne parvient pas suffisamment à intégrer et à promouvoir la réussite de tous. La référence à l'apartheid scolaire est juridiquement fausse mais sociologiquement juste. La ségrégation sociale de l'école française est considérable, les pauvres et les immigrés sont ghettoïsés. L'inégalité de la réussite scolaire selon l'origine sociale, en croissance continue, est la plus forte d'Europe. Cette situation n'est pas une fatalité. Des politiques éducatives adaptées, mises en œuvre avec succès dans d'autres pays, doivent refonder l'école française. La lutte contre la ségrégation ethnique et sociale est une priorité indiscutable et paradoxalement délaissée. ”

Reprise des hostilités ?
La douleur et la sidération liées aux attentats ont provisoirement éloigné les autres sujets de débats sur l’École. Mais la lecture des réseaux sociaux et des articles de presse nous laisse penser que la trêve aura été de courte durée.
On évoquera très brièvement les dérives de certains qui tentent des parallèles ignobles entre les attentats perpétrés par Daesh et la réforme du collège. L’excès et l’ignominie de ces propos disqualifient définitivement leurs auteurs.
Après un indispensable temps de deuil, on peut cependant penser que la polémique reprendra sur la réforme du Collège et sur tous les autres sujets. On parle déjà de stratégie de contournement ou encore de “grainS de sable”... Cela sera sûrement très vite de nouveau au centre des revues de presse. En espérant simplement que ce que nous venons de vivre aboutira à un peu plus de mesure et de retenue...

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot
 
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