dimanche, mars 22, 2015

Bloc Notes de la semaine du 16 au 22 mars 2015



- Latin et mots grecs – Détricotage ? – Jugements mitigés – Éclipse scolaire -


Le bloc notes revient sur la polémique naissante à propos du latin en essayant de déconstruire le travail de groupes de pression et l’emballement médiatique autour de cet enseignement. La réforme du collège va t-elle se fracasser sur le latin ? Nous verrons en tout cas que l’esprit de la refondation est en train de s’éteindre sous la pression corporatiste et par la logique des appareils institutionnels, syndicaux et politiques. On exhumera aussi un sondage passé un peu inaperçu cette semaine. Et nous dirons bien sûr un petit mot à propos de l’éclipse



Latin et mots grecs
Recette pour assaisonner un débat sur l’école “à la française”...
Choisissez un sujet que tout le monde connait ou croit connaitre et qui vous rattache à une image nostalgique de l’École. Le latin ? Ah oui, c’est bien le latin, tout le monde a des a priori là dessus. On peut chanter “Rosa, Rosa, Rosam...” et réciter des proverbes... Puis, sine die, lancez une alerte, relancez régulièrement, interpellez, sommez chacun de vos interlocuteurs de répondre à vos ultimatum. Vous trouverez bien aussi quelques intellectuels (qui en ont fait durant leur scolarité) pour vous soutenir. Un slogan, un autocollant, sont aussi les bienvenus, pourquoi pas “Je suis latiniste”... ? Deux ou trois articles et interviews pour lancer la machine à fabriquer de la polémique et le sujet peut rentrer dans l’agenda politique. Nul doute qu’un député interpellera ex abrupto la ministre durant les questions au gouvernement. Et si cela persiste et s’amplifie, tout cela remontera au plus haut sommet de l’État avec un arbitrage destiné à ne fâcher personne et à revenir à la situation ex ante...
Cela rappelle furieusement l’épisode de l’histoire-géographie supprimée de la Terminale S et rétablie par François Hollande dès son arrivée au pouvoir. Et bien d’autres polémiques dont notre opinion publique est friande : on joue à se faire peur, on convoque la presse et les intellectuels, on en appelle aux principes intangibles de l’École de la République et, in fine, on en profite pour faire un sort à toute velléité de réforme.
Qu’en est-il exactement ? Il est assez difficile de trouver un article qui décrive simplement le projet dans le foisonnement de tribunes enflammées et partisanes sur le sujet. Sandrine Chesnel dans L’Express s’y risque cependant. Elle nous rappelle qu’aujourd’hui le latin est proposé aux élèves à partir de la classe de cinquième, à raison de 2 heures par semaine (3 heures hebdomadaires en quatrième et en troisième). C'est une option laissée au libre choix des jeunes, et (surtout) de leurs parents. 20% des collégiens suivent une langue ancienne au collège. Florence Robine directrice de la Dgesco présente le projet actuel ainsi : "Oui, la ministre a souhaité que le latin soit accessible à tous les élèves. C'est pourquoi les futurs programmes de Français comprendront des éléments culturels et linguistiques latins, mais aussi grecs, pour éclairer la construction de la langue française". Il s’agit donc, nous dit-on de séduire d’avantage d’élèves. "Le latin ne sera plus une option proposée en plus des autres matières, mais l'un des nouveaux Enseignements pratiques transdisciplinaires (EPI) explique la numéro 2 du ministère. Mais un EPI un peu différent des autres car dérogatoire: contrairement aux autres, l'EPI 'Langues et civilsations de l'Antiquité' pourra être suivi tout au long de l'année, et même jusqu'à la fin du collège, pour les élèves qui le souhaitent. Même chose pour l'EPI 'Langues et cultures régionales."Le ministère fait donc le pari que cette souplesse contribuera à augmenter le nombre d'adeptes des langues anciennes.
Alors, les professeurs de latin et de grec ont-ils raison de s’inquiéter ? Ce qui est certain c’est que cela va changer le service des "lettres classiques" (LC) qui risquent en effet à terme de disparaitre en tant que CAPES spécifique. Actuellement il y a deux CAPES de Lettres (“classiques” ou “modernes”). Le service sera modifié car au lieu d'avoir par exemple 10h de français et 8 de latin, les enseignants de LC auront dix-huit heures de français dont une partie en EPI. En bref, les professeurs de lettres classiques risquent de se retrouver avec des conditions semblables à leurs autres collègues profs de français.
Dans la mobilisation actuelle pour le latin ce qui est intéressant à analyser c'est la confusion entre la nostalgie (des enfants d'ouvriers, c'est encore plus émouvant, bien sûr...) pour un enseignement dont on ne peut nier qu’il a marqué des générations et eu un effet bénéfique sur les apprentissages et la capacité à imaginer d’autres modes de transmission de cette langue et de cette culture. Car la question, derrière tout ça, est celle de l'apprentissage de la langue latine. Est-elle indispensable pour découvrir les "humanités" ? Il semble utile que tous les élèves aient (dans le cours de français, mais aussi à l'école primaire, et aussi dans plein d'autres cours, et pourquoi pas dans des projets interdisciplinaires ! ) des moments de découverte de ce qui, du latin et du grec, (mais aussi de l'arabe et de l'hébreu, et autres...) a laissé des traces dans notre monde, dans la langue, dans les œuvres littéraires et artistiques, dans les sciences, dans la philosophie, etc. Et, comme pour les langues vivantes, ce qui faisait que les romains, les grecs, ou d'autres, pensaient le monde autrement que nous (ou pareil). On pourrait très bien imaginer une découverte Langues et cultures de l’antiquité (LCA) en collège et un apprentissage de la langue latin au lycée en option comme le russe ou le chinois...
Mais le problème est que la logique qui prévaut aujourd’hui dans la polémique qui s’annonce et qui est largement instrumentalisée, est une logique de “territoire” qui se mesure au nombre d’heures alloué à un enseignement et en termes de statut avec un concours spécifique. En d’autres termes on touche à des questions identitaires pour certains enseignants...
La réforme du collège va t-elle se fracasser sur le latin ?

Détricotage ?
On nous prend nos heures",
"on a pas été formés pour ça",
on risque de se retrouver avec moins d’heures, pour faire autant”,
c'est la mise à mort du latin/de l'allemand/ de la DP3 ” [Pour la DP3 on s'en fout..]
L'interdisciplinarité, on a déjà vu ce que ça donnait
...
à compléter !!!
C’est la litanie des blocages à toute réforme qu’on voit resurgir à la lecture d’un article du Monde qui résume bien les enjeux et les dangers de la réforme du collège. On trouve aussi une tonalité voisine dans un éditorial de François Jarraud dans le Café Pédagogique du 19 mars . Selon le principal rédacteur de ce site d’information, “sous la pression de l'opposition un détricotage de la loi Peillon est en cours”. Il y a aussi un jeu trouble qui se joue entre l’administration centrale et les organismes indépendants créés par la loi Peillon : CSP, CNESCO... “Chargé de réécrire les programmes et à travers eux de mettre en pratique la réforme d l'Ecole, le CSP est soumis à des pressions importantes de l'administration. Le socle commun a été adopté sans grande difficulté parce que les questions vraiment difficiles ont été reportées aux programmes. Ceux ci devraient être connus en avril et trancher des questions sensibles comme l'évaluation du socle. Peser sur le CSP c'est bien peser sur les objectifs de la loi Peillon”, nous dit François Jarraud.
L’autre pression, elle s’exprime dans les négociations syndicales qui ont lieu en ce moment à propose de la réforme du collège. La pression conservatrice remonte. Elle se focalise sur l'autonomie laissée aux équipes d'établissements et la mise en œuvre des enseignements interdisciplinaires. Toute la question est de savoir si le ministère parviendra à assumer et conserver les choix présentés au CSE sur la réforme du collège, afin de garder la cohérence d'ensemble d'une réforme appuyée sur un socle commun, des programmes redéfinis et une organisation en cycle.
De quoi y perdre son latin...

Jugements mitigés
On sait qu’il faut prendre les sondages avec beaucoup de précautions. Celui-ci est passé un peu inaperçu mais mérite quand même qu’on y consacre quelques lignes.
Comment les jeunes jugent-ils le système éducatif ?” C’est la question que OpinionWay a posé à 800 personnes de 16 à 29 ans. Les résultats, que 20 Minutes publie sont pour le moins mitigés.
Quand on leur demande de décrire spontanément le système éducatif français, les jeunes interrogés répondent: inadapté (12%), compliqué (9%), en retard (6%), inefficace (5%), inégalitaire (5%), vieillissant (5%), nul (5%)... L'aspiration à une école moins théorique et plus ancrée dans la réalité se voit dans les demandes dans le contenu des cours. 31% veulent favoriser le travail en groupe autour de projets collectifs et 32% veulent mettre en avant l'apprentissage individuel, en donnant à l'élève des travaux personnels et plus individualisés. Toutefois, le système éducatif obtient les faveurs des sondés sur deux points: il permet à tous d'accéder à un niveau de qualification minimum (62%), et l'enseignement est de bonne qualité (61%). Mais, cependant, 58% des jeunes sont pessimistes sur l'avenir du système éducatif.
On sait par ailleurs que de nombreuses enquêtes nationales ou internationales ont montré le caractère inégalitaire de notre système éducatif. Et pourtant son adaptation et son évaluation semble toujours aussi problématique comme on l’a vu avec le collège. Dans une interview à 20minutes , la sociologue Marie Duru-Bellat réagit à ce sondage et évoque aussi l’enjeu de la réforme du collège : “Dans le projet de réforme du collège, il y a des mesures pour montrer aux élèves le sens de ce qu’ils apprennent, et pour être plus concret. De ce point de vue, la demande des jeunes est entendue. [...] Le problème majeur ce sont les élèves en difficulté très tôt, qu’on n’arrive pas à «récupérer». C’est ce que doit améliorer la politique d’éducation prioritaire. Sur le papier, les textes du gouvernement vont dans le bon sens, mais c’est leur application qui pose problème, soit parce que cela prend du temps, soit parce que les enseignants estiment qu’ils n’ont pas les moyens nécessaires.

Eclipse scolaire
Beaucoup a déjà été dit (notamment dans la revue de presse de Jeudi ) sur l’éclipse de vendredi. On pourrait gloser longtemps.
On soulignera cependant que, bien que prévisible, l’Education nationale a clairement donné le sentiment d’avoir été dépassée par la situation.
La semaine dernière, il était déjà trop tard pour équiper des dizaines d’élèves en lunettes de protection spéciales. Dans la précipitation et devant l’inquiétude des parents, les services d’éducation régionaux ont donc préféré tout verrouiller pour éviter le moindre risque d’accident. Ouvrir le parapluie pour ne pas regarder l’éclipse...
Mais devant la polémique, l’Éducation nationale a décidé à la dernière minute d’assouplir ses consignes, et d’encourager les classes à observer le phénomène astronomique.
Ordre plus contrordre égale désordre… Et qui prouve s’il en était besoin que l’éducation nationale a encore beaucoup de progrès à faire pour sortir de cette culture bureaucratique et infantilisante qui la rend si peu efficace.

Bonne Lecture...


Philippe Watrelot


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9 commentaires:

S. TURSIN a dit…

(suite du commentaire précédent)

Vous dites :
« Ce qui est certain c’est que cela va changer le service des "lettres classiques" (LC) qui risquent en effet à terme de disparaitre en tant que CAPES spécifique. Actuellement il y a deux CAPES de Lettres (“classiques” ou “modernes”). Le service sera modifié car au lieu d'avoir par exemple 10h de français et 8 de latin, les enseignants de LC auront dix-huit heures de français dont une partie en EPI. En bref, les professeurs de lettres classiques risquent de se retrouver avec des conditions semblables à leurs autres collègues profs de français. »

Oui, peut-être (ou certainement) cela changera le service des Lettres classiques. Sommes-nous revenus à une époque où les changements doivent engendrer nécessairement la peur, comme l’éclipse dans l’album de Tintin et le temple du soleil ? J’espère que non – même si les mesures de confinement auxquelles ont été invités les chefs d’établissement pour l’éclipse peuvent laisser un doute. Mais ce débat n’a pas sa place ici. Je défends au contraire l’idée que les changements ne sont pas négatifs par définition. Le questionnement et le renouvellement sont une bonne chose. Je me l’applique à moi-même et à l’enseignement que je construis pour les élèves. Les Langues et Cultures de l’Antiquité sont précisément (et au même titre que les autres disciplines) une matière qui, en apportant aux élèves des clés de compréhension de la société et du monde actuels, permet de sortir de l’obscurantisme et de la peur. Sans aucune prétention mal placée, sentez-vous invités à participer à l’un de mes cours, si vous le souhaitez.

Notez enfin que je ne vois aucun souci à avoir « des conditions semblables à [mes] autres collègues profs de français » puisque j’enseigne déjà le français à deux classes, les langues anciennes à trois classes et la DP3 [dont vous dites qu’ « on se fout » - et il est vrai que je n’ai entendu aucune voix s’exprimer encore à ce sujet] à une classe, en co-animation avec un collègue de technologie. Voulez-vous que je me réjouisse de n’avoir plus que 3 ou 4 cours de français à préparer au lieu des 6 actuels ? Je vous remercie d’y avoir pensé pour moi.


Enfin, réfléchissons en détail, « afin de garder la cohérence d'ensemble d'une réforme appuyée sur un socle commun, des programmes redéfinis et une organisation en cycle », comme vous l’écrivez à juste titre. Nous viendrait-il à l’idée de supprimer les heures d’enseignement allouées à un cours de SVT, de technologie, de langues, de mathématiques, d’éducation musicale ou de n’importe quelle autre discipline sous prétexte que cette matière contribue à l’interdisciplinarité ? Alors pourquoi les Langues et Cultures de l’Antiquité n’auraient pas la possibilité de s’inscrire dans le cadre des heures d’EPI ET de conserver des heures disciplinaires ? Un cours interdisciplinaire laisserait-il le temps suffisant à un élève pour comprendre la construction d’une phrase anglaise ? Un cours interdisciplinaire suffirait-il à un élève pour comprendre l’origine du monde sans s’être penché en détail sur les principes physiques qui habituellement sont enseignés en cours de physique ? Il en est de même pour appréhender les systèmes des langues latine et grecque, et leurs applications dans les langues française et européenne.

Ou alors construisons une interdisciplinarité totale : appliquons-la à toutes les disciplines, en agissant comme au collège expérimental Clisthène de Bordeaux ou encore comme le prévoit le projet de réforme finlandaise vers lequel vous renvoyez sur votre compte Twitter.


Oui, à des heures interdisciplinaires ET à des heures disciplinaires de Langues et Cultures de l’Antiquité.
Oui, à « l’excellence […] mise au service de la réussite de tous et de la réduction des inégalités de maîtrise de la langue française » par les « éléments culturels et linguistiques des langues anciennes » (extraits du projet de réforme du collège) et ce dès la classe de Sixième !

Cordialement,
Samuel Tursin

Anonyme a dit…

La bêtise de cette article m'effraie... On prend les profs de lettres classiques pour de vieux réac' accrochés à leurs langues anciennes. Visiblement, l'auteur de cet article ne s'est pas demandé comment mettre en place la réforme. Moi si, et à partir de là, les craintes sont fondées. Je ne suis pas fermé à la réforme, mais je suis fermé à la bêtise.

S. TURSIN a dit…



Bonjour,

En toute simplicité, veuillez trouver quelques éclaircissements sur les inquiétudes qui sont les miennes, enseignant de Lettres classiques, à l’annonce de la réforme du collège. Mais également quelques propositions.


Vous dites :
« Et si cela persiste et s’amplifie, tout cela remontera au plus haut sommet de l’État avec un arbitrage destiné à ne fâcher personne et à revenir à la situation ex ante... ».

Je ne souhaite pas l’immobilisme ; mon positionnement n’est pas une opposition catégorique à la réforme du collège. Ce sont les modalités pratiques de la réforme qui ne me semblent en adéquation ni avec les besoins des élèves ni avec les démarches pédagogiques que nous, enseignants, nous construisons pour et avec les élèves.


Vous dites :
« Il est assez difficile de trouver un article qui décrive simplement le projet dans le foisonnement de tribunes enflammées et partisanes sur le sujet. »

Je partage votre constat sur la difficulté de connaître le projet de réforme en lui-même. Mais je n’attribue pas la faute aux mêmes personnes. A la décharge des enseignants, journalistes, syndicats et personnalités qui s’expriment, le ministère a commencé par un effet d’annonce, le 11 mars, par les voix de Mesdames Najat VALLAUD-BELKACEM et Florence ROBINE : ce n’est pas le projet lui-même qui a été communiqué (pour cela, il a fallu attendre le 13 mars), mais les grandes lignes et des extraits ; obligeant ainsi les collègues à utiliser le conditionnel pour s’exprimer (http://www.arretetonchar.fr/des-elements-culturels-et-linguistiques-des-langues-anciennes-seront-integres-d/). Imaginez dans une entreprise l’employé qui entend parler d’une modification de son activité et de ses modalités de travail : il n’est probablement pas très serein, voire inquiet, jusqu’à ce que son patron lui dévoile la nature exacte de sa nouvelle activité, non ? Et quand alors il apprend que son ancienne activité n’existera plus en tant que telle mais qu’elle sera absorbée dans une activité plus vaste, une entreprise fusionnant avec un géant de l’industrie ? En connaissez-vous beaucoup, vous, des employés comme ceux-là qui continuent à travailler sereinement et avec le sourire ? Souvent, ce sont alors dans les images télévisées qu’on les retrouve, malheureusement, parce qu’ils ne sont pas consultés ni même invités à prendre part aux décisions.

(suite dans le commentaire suivant)

Anonyme a dit…

Je suis sidérée par ce texte. Jamais lu autant d'âneries. Le latin est déjà enseigné à tous : venez dans mon collège futur REP+ en 2015, dans le 93. J'ai deux classes de latinistes en 5e et en 4e en raison du nombre important d'inscrits.
Et la prof est elle-même était élève de zep et oui, fille d'ouvrier et en plus, fille d'immigrée analphabète. Donc non, le latin et le grec ne sont pas réservés à une élite. D'ailleurs, vous vos cachez devant une prétendue envie de défendre l'école pour tous pour en réalité mettre fin à l'enseignement des langues anciennes. Et j'ai bien dit "langues" pas activités pseudo-ludiques pour découvrir la tablette antique ou je ne sais quel "atelier", "projet" visant à empêcher l'élève de développer sa maîtrise de la langue et du discours!

Vincent Bruni a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Vincent Bruni a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Thalasrum a dit…

Réformer à moyens constants, est-ce avoir de l'ambition ?
Donner de l'autonomie aux établissements, est-ce autre chose que de faire du tri social ? http://thalasrum.over-blog.com/2015/03/reforme-du-college-autonomie-et-tri-social-interdisciplinarit%C3%A9-epi-najat-vallaud-belkacem-ministre.html
Prendre des heures disciplinaires pour créer de l'interdisciplinaire, n'est-ce pas déshabiller paul pour habiller Jacques ?

Vincent Bruni a dit…

(première partie du commentaire)
Bonjour M. Watrelot,

Je pense que vous laissez de côté dans votre analyse un point particulier: si le latin, d'après le projet communiqué par le ministère, continue d'être -théoriquement- proposé aux élèves, il est cependant peu contestable que les Langues et Cultures de l'Antiquité disparaissent en temps que discipline, puisque elles sont maintenant considérées comme un module interdisciplinaire. Vous le dites souvent et parfois le regrettez -si je vous ai bien lu- mais l'identité professionnelle d'un enseignant du secondaire tient d'abord et avant tout à sa formation disciplinaire. Or, dans ce cas précis, il se trouve qu'on retire leur discipline à des enseignants. Il ne faut donc pas s'étonner que ceux-ci s'inquiètent, protestent et pétitionnent.

Avant d'aller plus loin, il me paraît utile de clarifier deux éléments d'ordre historique:
1) les professeurs de lettres classiques d'aujourd'hui n'ont jamais demandé à être cantonnés à une simple option, situation qui porte davantage de préjudice à la légitimité de leur discipline aux yeux de leurs élèves (parfois), des parents (parfois aussi), mais surtout de l'institution elle-même voire de leurs collègues. Le leur reprocher, comme on peut le lire ici ou là, me paraît être un contresens.
2) Votre comparaison rapide entre l'impact relatif sur la société actuelle entre l'hébreu et l'arabe d'un côté et le latin et le grec de l'autre me paraît peu pertinente, non pas dans le sens de l'intérêt d'une découverte de cet impact, qui ne me semble pas, d'emblée inintéressant -je suis sûr que, en cherchant un peu, vous trouverez un professeur de langues anciennes qui a travaillé ces points dans ses cours- et celui du latin et du grec, qui a été bien plus important à nombre de points de vue. Pour le dire plus clairement, l'impact, et donc l'intérêt pour tous les élèves, d'être familiarisés avec la langue et la culture de l'antiquité grecque et romaine, me paraît plus important. Il faut réaffirmer, et c'est l'un des points positifs de cette proposition de réforme, la place importante des langues anciennes dans la formation générale que l'on ambitionne de donner aux élèves. Je m'étonne cependant de voir si peu de mentions de cette discipline dans le nouveau socle commun...

Pour en revenir plus précisément à la proposition de réforme des Langues et Cultures de l'Antiquité, elle place, selon moi, quelque peu la charrue avant les bœufs. Je m'explique:
A titre personnel, je souscris tout à fait à l'idée que des éléments importants de la discipline langue ancienne -éléments qui ne sauraient, selon moi, se limiter à de l'étymologie- doivent être intégrés au programme commun à tous les élèves. Or, nous ne savons actuellement pas dans quelles conditions, ni sur quelle base cela se fera. Mais, si dans la théorie cette idée est bonne et juste, elle risque dans la pratique de se heurter à quelques difficultés, et en premier lieu celle de la formation initiale.
En effet, de nombreux collègues de lettres modernes ne s'estiment pas compétents pour assurer cet enseignement. Vous évoquez -avec une petite erreur- la situation du CAPES de Lettres: les deux CAPES de lettres ont fusionné et se distribuent en option "moderne" et "classique". Le candidat au CAPES de Lettres option classique a obligatoirement du latin (et du grec) au concours. L'apprentissage de ces langues conditionne donc le cursus. Le candidat au CAPES de Lettres option moderne peut présenter le latin à l'oral (et le fait souvent, avec un niveau plutôt bon, de ce que je sais). Mais l'apprentissage du latin, au moins, n'est pas forcément nécessaire pour obtenir le concours.
Or, si l'on veut sérieusement prendre en compte la demande ministérielle d'intégration du latin et du grec pour tous dans les programmes de Français, il faut former les professeurs en ce sens.

Vincent Bruni a dit…

(suite du commentaire)
Pour le dire tout net, la fusion des CAPES de Lettres et cette volonté ministérielle d'intégrer les langues anciennes dans les programmes de Français sont l'occasion de revenir sur cette partition plus que centenaire (elle date de 1902), source de nombreuses rivalités et de nombreux conflits, entre Classiques et Modernes. Mettons le latin obligatoire pour tout professeur de lettres, faisons en sorte que ce dernier soit formé disciplinairement pour assurer cette partie du programme de Français et un EPI, puisque, je vous cite: "pour pratiquer efficacement l’interdisciplinarité, on a besoin d’enseignants bien formés à leur propre discipline et qui en maîtrisent la dimension épistémologique.".
Mais, et, je pense, vous le savez bien, ce n'est pas la direction prise actuellement. Et c'est pour cela que le changement proposé pour le moment met la charrue avant les bœufs. Je le redis: si on veut des éléments de latin pour tous, il faut former les professeurs en conséquence. Or, dans la situation actuelle, les conditions pour que ce noble objectif, que nombre de professeurs de LCA partagent, soit atteint ne sont pas réunies.
Ensuite, je souscris tout à fait à votre proposition d'intensifier l'enseignement du latin et du grec au lycée, à y créer une forme de spécialisation. Mais, là encore, ce n'est absolument pas la direction prise par l'institution, qui fait plutôt la chasse aux groupes qui ne lui paraissent pas assez fournis. On pourrait imaginer, un peu à l'image de ce qui se fait en CPGE, instituer une langue ancienne obligatoire en filière littéraire, tout en les laissant optionnelles pour les autres sections générales comme professionnelles. Mais ce vœu se heurte à la réforme des lycées.
On se retrouve donc avec une discipline qui disparaît en tant que discipline au collège, qui n'est pas bien vue ni légitimée au lycée et qui est absente du cursus de formation des professeurs à l'université, voire qui, sous l'effet de la loi LRU, disparaît de certaines. Convenez que, aux yeux de nombreux professeurs de lettres classique, cela commence à faire beaucoup.

Enfin, je suis pour ma part assez inquiet du précédent consistant à retirer une discipline à un enseignant et à la transformer en enseignement interdisciplinaire, c'est-à-dire potentiellement assuré par n'importe quel autre enseignant, formé ou non à l'épistémologie et la didactique de la discipline qui n'en est plus une au vu de la réforme. Nous touchons là à un débat bien plus vaste, et là encore à l'identité professionnelle de l'enseignant. Les LCA deviendraient-elles la première discipline sans professeurs attitrés?

Bien à vous,

Vincent Bruni, professeur de langues anciennes en collège rural.

 
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