C’est la rentrée ! Et c’est aussi la rentrée médiatique du Ministre de l’Éducation qui est très présent : interviews dans les journaux, à la radio, la télévision, déclarations de toutes sortes et dans tous les sens...
Difficile d’en faire la synthèse. Ces derniers temps, on m’a
demandé de réagir sur quelques médias aux propos de notre ministre. Et comme à
chaque fois ou presque, je suis ressorti frustré de ce type d’exercice. On n’a
évidemment pas le temps de tout dire et la nuance est difficile. Cette
frustration a déclenché, comme souvent, l’envie d’un «écrit de rattrapage».
Je
vous le propose sous la forme d’une série de mots (de maux ?) extraits des
nombreuses déclarations du ministre.
CP à 12 (en éducation
prioritaire)
Qui peut être contre cette mesure ? A première vue,
dans l’opinion elle fait l’unanimité. A tel point qu’on passe pour un
rabat-joie quand on émet quelques nuances.
De plus, comme cette mesure était une des promesses de campagne
d’Emmanuel Macron qui s’appuyait sur des études mises en avant par l’institut
Montaigne, on peut donc se dire que sa mise en œuvre est un des symboles de ce
début de quinquennat.
Mais on s’est rendu compte très vite que pour la financer cela
n’allait pas être simple. Dans certaines écoles les locaux ne le permettent
pas. Très rapidement le dispositif « Plus de maitres que de classes » (PDMQDC)
mis en place sous le précédent quinquennat, et très apprécié sur le terrain
s’est retrouvé aussi remis en cause. Les
« maitres + », qui interviennent auprès de petits groupes d’élèves ou
dans la classe en fonction des besoins et de l’équipe enseignante, ont vite
senti qu’ils seraient les premiers à être « redéployés ». On a donc remplacé un
système qui marchait et en cours d’évaluation, pour lequel des formations avait
été mises en œuvre, par un système nouveau et décidé d’en haut. Tout le contraire
de ce que prône pourtant le Ministre.
On peut aussi s’interroger sur les effets d’une telle
mesure. « Si les classes à 12 font la même chose qu’à 25, à quoi bon ?» se
demande Jean-Michel Zakhartchouk interviewé
par Le Monde. La question est
celle de la formation et des pédagogies mises en œuvre. Comment gérer la
difficulté ? mais aussi comment co-intervenir ? Car dans beaucoup
d’endroits où les locaux ne permettaient pas le dédoublement, la promesse s’est transformé en 12+12
avec 2
enseignant(e)s dans la même salle. Mais avec des « mariages
forcés » alors que dans le PDMQDC la démarche était volontaire et pensée
en amont.
Cette mesure est, au final, assez symbolique, de la
précipitation à vouloir apporter sa marque à une rentrée déjà préparée par le
précédent gouvernement et aussi des contradictions entre les discours et les
pratiques réelles de gouvernance.
Lecture
Dans une des très nombreuses interviews qu’il a données,
Jean Michel Blanquer a relancé le débat sur les méthodes de lecture,
serpent de mer des débats sur l’École. Il déclare
dans l’Obs : « Pour la lecture,
on s'appuiera sur les découvertes des neurosciences, donc sur une pédagogie
explicite, de type syllabique, et non pas sur la méthode globale, dont tout le
monde admet aujourd'hui qu'elle a eu des résultats tout sauf probants. »
Ma première réaction a été de me demander si on était revenu
à l’époque de Gilles De Robien ou encore de Xavier Darcos. Le sempiternel retour du débat sur les méthodes de lecture est un grand classique chez les
politiques en mal de buzz médiatique.
Dans la relance de ce débat il y a un double déni.
D’abord, on oublie qu’il y a aujourd’hui un consensus sur la
lecture matérialisé par la conférence
de consensus de mars 2016. Faire de l’idéologie avec ce débat c’est nier
aussi le travail de Roland
Goigoux et tous les chercheurs qui ont travaillé sur
ce sujet à partir des pratiques réelles des enseignants. Et bien loin des
mythes et des caricatures.
Car c’est là le deuxième déni... Il faut le redire avec force : la méthode globale n'existe plus depuis longtemps. On méconnait donc complètement
la réalité du travail des enseignants qui sont bien loin des querelles
idéologiques et très pragmatiques. Refus de la caricature, pragmatisme...
Jean-Michel Blanquer ne cesse de revendiquer cela pour lui même... Pourquoi le
refuse t-il aux autres ?
Mais, à bien y réfléchir, on se trompe en y voyant la simple résurgence
d'un débat ancien prônant le retour de la "syllabique" d'antan. Quand on regarde de plus près, c’est plutôt une
syllabique 2.0 qui est promue par JM Blanquer. Comme l’évoque la citation, notre ministre
est féru de sciences cognitives et de neurosciences. Il a
aussi des liens étroits avec l'institut Montaigne et l'association "Agir
pour l'École" (APE). Or, ces organisations ont développé toute une stratégie et des outils
autour de la lecture et de bien d’autres sujets. Ces outils sont
majoritairement numériques et s’inspirent du programme
P.A.R.L.E.R. Ils reposent sur des applications mises au point pour
accentuer le temps de présence des enfants devant les lettres. La méthode est
particulièrement bien décrite dans un reportage
de Marie-Christine Corbier dans Les Échos datant du 4 juillet 2017 et intitulé “A l’école d’Emmanuel Macron”. On travaille sur la “fluence” en lisant des
mots éventuellement inventés (“pamulo ”, “topali”, etc.) Grâce à ses
outils, les enfants qui ont des difficultés cognitives seraient
"détectés" très tôt (4-5 ans). On y répondrait alors par des
programmes "personnalisés" élaborés par les neuro-sciences. Pour JM
Blanquer, il ne s'agirait donc pas d'un débat ancien et un peu vain mais bien
d'une stratégie destinée à promouvoir ces outils et cette démarche d'une
"syllabique" renouvelée avec une répétition fondée sur la
personnalisation.
Mais que vaut cette approche ? On rappellera que le programme PARLER
avait fait l’objet d’un rapport
très critique de l’Inspection Générale en 2012. Pour une synthèse, on peut lire une interview de Viviane
Bouysse, une des auteurs de ce rapport par les
Cahiers Pédagogiques. On trouve aussi une évaluation faite par un chercheur,
Edouard Gentaz (pourtant proche de Stanislas Dehaene) qui conclut que sur le
moyen terme, « il n’y a aucun effet ».
On a donc l’impression que la référence à la « science » et aux évaluations, si chère à notre ministre, est à géométrie variable.
On a donc l’impression que la référence à la « science » et aux évaluations, si chère à notre ministre, est à géométrie variable.
Rythmes scolaires
« Le monde des adultes s’est entendu sur le monde des
enfants ». Quel bon résumé du retour à la semaine de 4 jours opéré par un tiers
des écoles en France !
Sauf que cette phrase date du 18 mai 2010... Elle a été
prononcée par un certain Jean-Michel Blanquer, à l’époque Dgesco lors de son
audition par la Commission des affaires culturelles et de l'éducation de
l'Assemblée nationale (en conclusion des travaux de la mission sur les rythmes
scolaires). Il y commentait le passage en 2008 à la semaine de quatre jours
avec la suppression du samedi matin. Cette décision, à l’époque avait suscité
peu de réactions hormis celle d’Antoine Prost qui parlait de “Munich
pédagogique”.
Dès avril 2010, l’Institut Montaigne (!) préconisait
de revenir à 5 jours. On est aussi bien loin du consensus de 2011 où une large commission avait
conclu à la nécessité de revenir à 5 matinées. Et encore plus loin de l’appel de Bobigny en 2012
où toutes les organisations syndicales, les associations et les organisations
de communes s’étaient mises d’accord sur la nécessité d’une réforme des rythmes.
Aujourd’hui, Jean-Paul Delahaye dans
une tribune sur Médiapart parle
de « déscolarisation institutionnelle » avec ce retour à la semaine
de 4 jours qui en plus se fait à
rebours de ce qui existe chez nos voisins.
L’argumentation centrale du Ministre en revenant sur le
décret est de dire que dorénavant il laisse le choix aux communes. Mais
n’est-ce pas la fonction du politique que d’arbitrer et de trancher ? Il faut donc faire des choix, pas du
« en même temps ». Il y a des absences de choix qui sont en fait des
renoncements...
Neuro-sciences
Jean-Michel Blanquer affirme vouloir « avancer à la lumière des sciences ». Pour le petit enseignant et le
militant pédagogique que je suis, je peux me réjouir qu’on aille vers un peu
plus de rigueur dans l’évaluation et l’élaboration des dispositifs
pédagogiques. Les Cahiers Pédagogiques ont d’ailleurs
produit en février 2016 un dossier
“Neuro-sciences et pédagogie”. Les deux coordonnateurs de ce numéro
souhaitaient se placer entre « défiance et engouement ». Une position médiane indispensable !
Les neuro-sciences sont
une formidable source d’informations sur des mécanismes peu connus jusqu’à
maintenant . Elles sont un outil mais ne doivent pas être une injonction !
On pourrait sinon
construire nous aussi un néologisme, sur la même base que d’autres, en parlant de
« scientisme » !
D’autant plus qu’il est difficile dans des phénomènes aussi
complexes que l’apprentissage et l’échec scolaire d’isoler une seule variable.
Or, il y a un mésusage des neuro-sciences qui consisterait à les
décontextualiser du social et du sociétal. La neurologie ne doit pas oublier la sociologie. L’individu n’est pas qu’un cerveau
mais aussi une personne qui s’inscrit dans un groupe social, un environnement
socio-économique et qui subit des contraintes et un déterminisme social qu’il
ne faudrait pas évacuer d’un revers de scanner...
Egalitarisme
« Le discours
égalitariste est destructeur », c’est le titre donné par le magazine L’Obs à sa grande
interview de Jean-Michel Blanquer (peut-être la plus intéressante de la
vingtaine qu’il a données durant ces deux mois). Dans
le JDD, c’est la même tonalité
avec cette phrase : « “l'égalitarisme” est le vrai ennemi du service public»
On a même une député LREM, Aurore Bergé qui a fait un tweet pour
la parution de l’interview dans l’Obs : « Plus de liberté, moins de dogmatisme égalitaire, C’est cela la
révolution de l’éducation nationale »
Le premier
réflexe face à un tel mot est l’agacement. Précisons que le mot
"égalitarisme" est apparu pour la première fois dans les articles de
presse parlant d'éducation en 1974, au moment où la Nouvelle Droite lançait une
offensive visant à défendre l'idée d'inégalités biologiques pour combattre le
principe de "l'égalité des chances", qui fait "oublier l'inégalité
des aptitudes" (si si, il y en a qui l'ont dit à l'époque). Depuis, le mot
a connu une belle postérité... On le retrouve par exemple dans le titre d’une
brochure de la “Droite Forte ” du temps pas si lointain de l’UMP : «
L’école, malade de l’égalitarisme ».
Si on dépasse
cet agacement légitime, et bien que je ne sois pas un spécialiste
de la pensée blanquerienne, je crois qu'il y a deux façons de
lire son usage du mot «égalitarisme» dans ses discours.
La première se situe au niveau de la gouvernance et je peux la
comprendre et même éventuellement (avec des réserves) l'approuver.
L'"égalitarisme" peut conduire quelquefois des enseignants à refuser
des expérimentations au nom d'un traitement égal partout sur le territoire. On refuse
aussi l'autonomie des établissements au nom de l'égalité. Le Ministre souhaite
plus de souplesse et d'adaptabilité du système et cet "égalitarisme"
là peut être quelquefois sclérosant.
La deuxième est beaucoup plus inquiétante et je pense qu’on
rentre là dans un débat central (bien loin des fausses querelles sur la
lecture). JM Blanquer ne cesse de répéter qu'il est dans la continuité de
l'école Républicaine. Or, historiquement, celle ci est d'abord une école de la
sélection des élites. L'enjeu de la IIIe République c'était le renouvellement
de celles ci mais pas la "réussite de tous". Il est donc pour l'exfiltration des
meilleurs et la sélection . Le développement des internats d'excellence quand
il était Dgesco ou recteur en est une parfaite illustration.
Dans ce cadre, la réforme du collège de NVB, qui a été vue par
beaucoup comme une menace sur la possibilité de tri social dans les
établissements, serait perçue par Blanquer et la bourgeoisie macronienne comme
une forme d'égalitarisme qu'il faudrait combattre.
L'"égalitarisme" ici, doit être lu comme un refus de
la réussite de tous au nom de l'élitisme républicain. Dans l'esprit de J-M Blanquer, comme plusieurs interviews le montrent, "excellence"
s'oppose à "égalitarisme"…
On peut s’appuyer aussi sur d’autres phrases qui donnent à
réfléchir.
«Je préfère parler
d'escalier social qui suppose un effort de tous pour le gravir». C’est ce
que déclare Jean-Michel
Blanquer interviewé par La Dépêche le
5 aout 1789 (euh... non 2017 ! ). On a le sentiment là encore d’un déni des
inégalités sociales qui se transforment en inégalités individuelles. On le
retrouve avec une distinction qui n’est pas le fruit du hasard puisqu’elle a
été répétée. Jean-Michel Blanquer dit vouloir « donner
plus à ceux qui ont besoin de plus ». C’est un démarquage subtil mais clair
du slogan habituel de l’éducation prioritaire « donner plus à ceux qui ont moins ». Dans cette approche classique,
on établissait les besoins en fonction de critères sociaux. Ici le « besoin » en moyens
supplémentaires s’établit objectivement par la mesure individuelle et
neurologique des élèves, et ne saurait se déduire des seules données
socio-économiques. (des fois qu’on
trouverait des poches d’échec scolaire significatives dans les zones de CSP+…).
Si
on pense avoir réuni toutes les conditions, l’échec scolaire relève alors de la
responsabilité indviduelle. « On t’a donné les chances de gravir l’escalier mais
tu n’y es pas parvenu... Tant pis !»
Pédagogisme
Si l’on veut tuer une belle idée, il suffit de lui accoler
un suffixe en « isme ». L’usage du mot pédagogisme me rappelle
furieusement le “droitdel’hommisme”
dans les discours de la droite extrême.
Malheureusement, comme je
l’ai déjà montré, ce mot est devenu d’un usage presque courant. Et JM
Blanquer y a malheureusement cédé lui aussi. Ainsi, dans une de ses premières
interviews, donnée
le 23 mai au Point, il affirme
vouloir « en finir avec le
pédagogisme ». Et il reprend cette expression à plusieurs reprises
montrant que ce n’est pas un écart de langage mais bien une stratégie
délibérée.
Récemment dans
Libération, il s’est plaint d’être
« déjà caricaturé ». Dans Famille
Chrétienne, il affirme « Je
veux sortir des caricatures ». Qu’il n’y cède pas lui même !
Il faudrait sortir en effet des images toutes faites et des
mythes sur le laxisme, le spontanéisme, le dogmatisme, le "ludique" ou l’auto-construction
des savoirs. Les personnes qui sont visées par ces caricatures en sont très
loin. Elle prennent les savoirs au sérieux et sont préoccupées de “faire
apprendre” tous les élèves en variant les dispositifs et en questionnant sans
cesse leurs pratiques.
Ce sont ceux, aussi, dont l’engagement et la motivation ont
été découragés par le frein à la réforme du collège. En procédant ainsi on alaissé entendre aux plus investis que leurs efforts ont été vains. Mauvais
signal…
Comme les militants pédagogiques sont d’incorrigibles
optimistes dénués de cynisme, on a envie, malgré tout de croire que tout cela
n’était que des manœuvres politiciennes destinées à séduire certains.
« La pédagogie est le
maitre mot de ce ministère » a déclaré JM Blanquer mardi 29 aout à la
clôture de l'université d'été du CNESCO. Chiche ?
Confiance
« Ma philosophie
repose sur la confiance a priori et l'évaluation a posteriori, alors que l'on a
trop souvent pratiqué l'inverse : la défiance a priori et l'absence
d'accompagnement. C'est ainsi que l'on bâtira ce que j'ai appelé « l'école de
la confiance » cette phrase est extraite du journal
Les Échos mais on retrouve ce slogan pratiquement dans toutes les
interventions de Jean-Michel Blanquer.
Comment ne pas adhérer à cette affirmation ? La
question de la gouvernance, je ne cesse de l’écrire et de le dire, est un des
angles morts de toutes les politiques éducatives. Et c’est souvent ce qui les
fait échouer. Passer à une logique qui donne du “pouvoir d’agir” (empowerement) aux acteurs est une
nécessité. Le système éducatif est encore beaucoup trop une structure
bureaucratique et infantilisante.
Reste à savoir si nous parlons des mêmes
« acteurs ». Dans l’autonomie prévue par le Ministre, on a
l’impression que les « acteurs » auxquels il fait référence ce sont
surtout les chefs d’établissement et moins les enseignants.
L’ « École de la confiance », ça se
construit. Jean Cocteau disait qu’ « il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour ». Il
en va de même pour la confiance.
Ctrl-Z
Il parait que Le Ministre n’aime pas du tout cette
expression qui fait référence à la combinaison de touches sur un clavier
d’ordinateur qui permet de revenir à l’état antérieur. Je ne suis pas
l’inventeur de cette formule mais j’ai en effet contribué à la populariser avec
un
article sur le site d’Alternatives économiques.
Beaucoup de journalistes ont aussi utilisé une expression
voisine, en parlant de « détricotage ». On notera cependant que JM
Blanquer n’a pas donné d’interview à Modes et Travaux !
A l’inverse, l’Obs fait sa couverture avec ce titre « Ecole : le grand ménage ». Et d’autres journaux mettent
en avant la volonté de transformation du Ministre et vantent son approche à la
fois pragmatique et systémique.
La question, qui m’a été posée à chacune de mes interviews
récentes peut donc se résumer ainsi : Conservatisme ou réformisme ?
Il faut admettre que pour l’instant, les signaux sont plutôt
du côté du conservatisme. Dans ses discours et ses nombreuses interviews, il
s’est surtout employé pour l’instant à défaire ce qui avait été fait
précédemment. Et avec les mots évoqués plus haut de « pédagogisme »
ou d’ « égalitarisme » il situe son lexique plutôt à droite
(même si on trouve le terme « pédagogisme » utilisé aussi par
quelques insoumis). Tout comme avec la réactivation du débat sur la lecture qui nous ramène
bien en arrière. Malgré l’étiquette abusive le considérant « issu de la société civile », la composition de son cabinet et son propre parcours
nous ramènent plutôt aux années Darcos-Chatel. On peut se dire aussi, en
faisant un peu de politique-fiction que Jean-Michel Blanquer aurait été
« Fillon compatible » ou « Juppé compatible »...
Quand on regarde dans le détail quelques unes des mesures
prises au cours des derniers mois, on s’aperçoit qu’il faut mettre un peu de
nuances. Si on a mis un frein à la réforme du Collège avec le
« retour » des classes bilangues (qui n’avaient jamais disparu) et du
latin/grec, le coeur de la réforme c’est-à-dire la pédagogie de projets
interdisciplinaires, l’accompagnement et le volant d’autonomie des moyens, tout
cela demeure. De même, on peut considérer que « devoirs faits »
ressemble à des mesures proposées à gauche.
La question est donc plus complexe. Il faut faire la part
des choses entre la communication et la mise en œuvre sur le long terme. Mais
il se pose alors deux questions, celle de la conduite du changement et celle de
la permanence de l’action. Si l’expression « Ctrl-Z » a eu tant
d’échos, c’est sûrement parce que les enseignants en ont assez des effets de
yoyo. L’école a besoin de continuité, le temps de l’École n’est pas celui du
Politique.
« Patience et longueur de temps, font plus que force ni que rage » disait un certain la Fontaine.
« Patience et longueur de temps, font plus que force ni que rage » disait un certain la Fontaine.
Des mots et des
actes.
Il y a eu beaucoup de mots, beaucoup de discours... quelques
mesures aussi. On peut s’interroger sur la concordance entre les intentions
affichées et les actes.
Bien avant sa nomination comme ministre, Jean-Michel
Blanquer avait écrit deux livres qui ressemblaient fort à des lettres de
motivation. Il y développait une approche moderniste où l’action publique
serait fondée sur le lien avec la recherche et l’objet d’une évaluation
rigoureuse. On trouvait aussi une analyse assez juste de la gouvernance de
l’Éducation Nationale et l’affirmation de la nécessité de la confiance envers
les enseignants. Ses premières déclarations, une fois nommé, allaient aussi
dans ce sens.
Mais, en même temps (!), les premières décisions ont
été unilatérales et marquées par une
« verticalité » en contradiction avec les affirmations
initiales. Celui qui affirmait ne pas être le ministre d’une énième réforme
s’est employé à défaire ce qui existait auparavant et à imprimer sa marque dans
une rentrée 2017 dont on sait pourtant qu’elle était déjà « dans les
tuyaux » depuis plusieurs mois. De même, des dispositifs ont été remis en
question (PDMQDC) sans avoir fait l’objet d’une véritable évaluation. A tel
point qu’on a le sentiment qu’en fait, le programme qu’il veut appliquer est
déjà tout prêt et que la concertation sera réduite au minimum. Enfin, le « pouvoir
d’agir » qu’il met en avant rentre en collision avec une autonomie qui
semble être essentiellement celle des chefs d’établissements managers.
Jean-Michel Blanquer a raison de mettre l’accent sur un
mot : « Confiance ». C’est en effet crucial. Mais la confiance
des enseignants (et pas seulement celle de l’opinion publique) ne se décrète
pas, elle se conquiert. Elle est essentielle pour que le système éducatif
poursuive sa transformation pour une École plus juste et plus efficace.
Cette confiance, en plus, ne dépend pas seulement de lui.
Elle dépend aussi de la manière dont ce gouvernement va traiter ses fonctionnaires
et leur pouvoir d’achat mais aussi le sort de tous ceux, précaires, qui contribuent au bon
fonctionnement du service public d’éducation comme les emplois aidés.
Le pessimisme et le scepticisme se transforment trop souvent
en cynisme. Or, l’enseignement et les enseignants ont besoin de stabilité et
d’optimisme. « Fatiguer le doute », créer de la confiance, voilà une
tâche qui ne peut se réduire à des paroles mais doit s’appuyer sur des actes.
Philippe Watrelot
Pour ceux qui préfèrent l'oral à l'écrit, on peut voir ou entendre deux de mes prestations. L'une sur BFM TV et l'autre sur France Inter.
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
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