mercredi, décembre 05, 2018

A propos de quelques préjugés sur les enseignants

Le think tank "Vers le haut" m'a proposé d'intervenir à l'occasion d'un évènement qu'ils organisaient le mercredi 5 décembre à Paris : « Chers éducateurs, chers professeurs, j'aime beaucoup ce que vous faites ! ». On m'a demandé de démonter quelques préjugés à propos des enseignants. Voici le texte de mon intervention.
PhW
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400... C’est le nombre messages de réponses, lorsque sur Facebook, j’ai demandé aux personnes qui me suivent, quelles étaient, selon elles, les représentations qui existaient sur les enseignants. Des réponses très pertinentes et diverses et qui sont la preuve que ce sujet est loin d’être anecdotique et peut être révélateur sinon d’un malaise du moins d’un décalage entre l’opinion enseignante et l’opinion publique. 
Voici quelques extraits de ces messages : 
« Les profs ne préparent pas leur cours , ils improvisent, ils mettent la note à la tête de l’élève »
« Les vacances, le temps de travail, le syndicalisme, les grèves, les-préparations-qui-ne-sont-pas-si-longues-que-cela-une-fois-qu'elles-ont-été-faites-une-fois, tous les prétextes sont bons pour ne pas travailler... »
« Être prof c’est une vocation faut avoir ça dans le sang, parce que c’est pas pour l’argent, hein...»
« L’autorité, c’est inné, ça ne s’apprend pas ! »
« Bah, une fois que vos cours sont faits , hein, vous êtes peinards pour les années suivantes .... »
« Les profs ne connaissent pas la vraie vie, on devrait les obliger à aller travailler une année dans le privé pour qu'ils découvrent ce que c'est qu'un vrai travail »
« Avec tous tes diplômes tu n'es QUE prof ? »
« J’aimerai pas faire ce que tu fais...»
« Le prof croit toujours tout savoir sur tout. Ne sait pas écouter, se contente de pérorer. Même en famille. Même avec ses amis ». 
« Le prof en vacances : "Ah j'aurais pas dit que vous étiez prof parce que quand vous m'avez posé une question pour préparer votre randonnée de demain, vous avez écouté ma réponse et suivi mes conseils » ! 
Je pourrai continuer longtemps (et épuiser mes dix minutes) avec cette litanie...
Avant de me risquer à prendre un peu de recul avec quelques éléments d’analyse et d’explications, je voudrais revenir sur les préjugés les plus courants et faire un peu de « fact checking » (ou de désintox)

• « Ils ne travaillent pas beaucoup / Ils sont toujours en vacances »… FAUX
Souvent on se focalise sur le temps devant élèves :  15 heures par semaines c’est pour les profs agrégés. Les profs certifiés eux, font eux 18 heures. En primaire, un professeur des écoles a 24 heures de classe devant élèves, à quoi il faut ajouter 108 heures annuelles d’activités pédagogiques complémentaires, de réunions, conseils d’école, etc. Un PE français enseigne 924 heures par an, soit 152 heures de plus que la moyenne de l’OCDE. Bien évidemment, qui peut imaginer qu’il suffit d’arriver en classe sans préparation et sans corrections faites ?  Une étude de la DEPP datant de 2010 établit à 44 heures le temps de travail hebdomadaire d’un enseignant (52 heures pour les plus jeunes), soirées et weekend compris. Et ce travail n’est pas fait une fois pour toutes, d’abord parce que les corrections c’est comme la vaisselle : une fois que c’est fini ça recommence. Selon les niveaux cela représente entre un quart et un tiers du temps de travail des enseignants. 
Le travail invisible ne se fait pas seulement pendant l’année. Selon la même étude, un prof travaille 20 jours par an sur ses vacances. Comme le disait un prof internaute « J'aime être en vacances car ça me laisse le temps de travailler. » Et on les paye cher ces vacances dans tous les sens du mot : en temps de cerveau disponible, en plein tarif et en préjugés négatifs... 

• « Ils font toujours la même chose d’une année sur l’autre ; sans se renouveler...» FAUX
Je suis formateur en temps partagé à l’ESPÉ de Paris depuis douze ans. Et parmi les stagiaires chaque année j’accueille à peu près un tiers de personnes en reconversion. Toutes me disent à quel point elles n’imaginaient pas combien le travail enseignant est prenant avec des heures pleines (et non-« poreuses ») mais aussi toujours différentes les unes des autres. C’est le propre des métiers de la relation humaine et c’est à la fois une de ces difficultés mais aussi sa richesse et son intérêt. (La seule routine selon moi réside dans les corrections de copies). 
Bien sûr on connait tous « un prof qui... une instit qui...» n’a pas changé de niveau et fait les mêmes cours... Mais ils sont rares et un exemple ne vaut pas généralité. Les enseignants dans leur ensemble renouvellent leurs cours et pas seulement parce qu’ils y sont obligés par les changements de programme mais pour répondre au mieux aux difficultés et aux besoins des élèves qu’ils ont en face d’eux. Et puis aussi parce que, justement, faire toujours la même chose, c’est ennuyeux ! 

• « Ils râlent toujours, ils sont toujours en grève.» VRAI et FAUX...
Les enseignants français sont... français ! Et donc ils râlent. La question est de savoir s’ils râlent plus que les autres et s’ils râlent pour de bonnes raisons. 
Il est de bon ton chez les pédagogues d’insister sur la déploration, le fatalisme et le manque d’initiative dans les salles des profs. C’est aussi, bien souvent, mon sentiment premier. J’ai souvent dénoncé les “aquabonistes”, ceux qui sont revenus de tout sans jamais y être allés. Ceux qui accumulent les préalables pour éviter de “s’y mettre”. Ceux qui confondent l’esprit de critique systématique  avec le nécessaire retour critique qui permet la réflexivité sur les actions menées.
Si cette dénonciation est souvent justifiée, il faut rappeler que la déploration n’est pas l’apanage des enseignants. Elle est une des composantes du “malheur français” où le pessimisme est érigé en valeur. Une recherche récente d’une économiste, Claudia Sénik, montrait dans une comparaison internationale sur le sentiment de bonheur, que pour un même niveau de revenus, d'emploi et d'éducation, le seul fait d'être Français réduisait de 20 % la probabilité de se déclarer heureux !
Quoi qu’il en soit, ce sentiment général semble encore plus exacerbé dans le système éducatif. L’étude citée attribue d’ailleurs une part de responsabilité à l’École dans la construction de ce “malheur français”. Il faudrait réfléchir à la manière de faire évoluer cela en particulier par des démarches de projet valorisant l'enthousiasme et l'engagement. 
Si on peut quelquefois « déplorer la déploration » de nos collègues (et nous mêmes n’y succombons nous pas ?) elle peut être aussi justifiée. Les enseignants râlent aussi pour de bonnes raisons. Et ce n’est pas qu’une question de « moyens » mais aussi de mode de gouvernance et de réformes mal préparées. 
Parce qu’on s’occupe d’enfants, on a fait de l’École un  système infantilisant et bureaucratique. #Pasdevague a bien montré les limites de ce système. Et si on construisait vraiment, au delà des slogans, l’école de la confiance ? 
Quant aux grèves, celles ci sont au final relativement peu nombreuses. Et on notera que les enseignants sont collectivement encore attachés à l’existence des corps intermédiaires dont on voit bien l’importance aujourd’hui. 

•  « Ils sont sous-payés… » VRAI
Cette question se pose quand on lit cet extrait du rapport PISA :« Dans les pays où le PIB par habitant est supérieur à 25 000 euros, dont la France fait partie, il existe une corrélation entre le niveau de salaire des enseignants et la performance globale du système éducatif. ». Or l’enseignant français est moins bien payé que ses voisins. En France, le salaire hors indemnités diverses, après quinze ans d’exercice, est de 8 % supérieur au PIB par habitant. En moyenne, dans les pays de l’OCDE, il est de 29 % supérieur à la richesse du pays par tête.
La question de la rémunération se situe à deux niveaux : les enseignants du primaire à niveau égal sont moins payés que ceux du secondaire (30% de moins en moyenne) et globalement les enseignants français sont moins payés que dans la plupart des pays européens. L’OCDE dans le dernier “Regards sur l’éducation” affirme que « les systèmes performants sont aussi ceux qui offrent des salaires élevés à leurs enseignants, surtout dans les pays au niveau de vie élevé ».
L'OCDE a aussi comparé le salaire enseignant avec ce que ces diplômés gagneraient s'ils avaient opté pour une autre carrière. En France, un(e) professeur(e) des écoles gagne 72 % de ce qu'il/elle pourrait escompter avec son niveau de diplôme s'il travaillait ailleurs que dans l'éducation nationale. Au collège, un professeur français gagne 86% du salaire de ses camarades d'université. Et au lycée, 95%.
Il faut cependant noter que dans la plupart des pays si les salaires sont élevés c’est avec des conditions de travail différentes marquées par un engagement important et la reconnaissance de toutes les dimensions du métier qui ne se réduit pas à la seule présence devant des élèves. On gagnerait à plus le mettre en avant en France
Mais le salaire, s’il est un élément de la considération de la société à l’égard de ses enseignants, ne peut, me semble t-il, à lui seul permettre une transformation du métier d’enseignant.  Suffirait-il de mieux payer les enseignants pour qu’ils fassent leur métier autrement et de manière plus enthousiaste? 
Car au delà de la rémunération et du sentiment de déclassement qui en découle, il se pose aussi une question de conditions de travail et d’évolution des carrières. Le mythe de la “vocation” est passé et c’est tant mieux. Nous exerçons un métier, pas forcément “pour la vie” et surtout un métier qui s’apprend. Il faudrait que la gestion des ressources humaines et des carrières et la gouvernance soit améliorées. 

• « Ils sont déconnectés du monde et de ses évolutions (l’innovation, le numérique, le monde du travail) » FAUX
Même si le taux d’endogamie est relativement fort (30%), tout comme la reproduction sociale, les enseignants ne sont pas en dehors de « la vie ». Ils ont une famille, des enfants, des amis qui sont confrontés aussi à la crise, la précarité, au chômage. Et de plus en plus, les enseignants ont eu une vie professionnelle avant de changer de voie. 
Pour ma part, j’enseigne en banlieue où je suis né et j’ai grandi et j’y habite aussi. J’ai eu en classe la fille de la pharmacienne et des boulangers. Je croise mes élèves au marché. Il faut aussi rappeler que les écoles sont dans bien des quartiers défavorisés, les derniers services publics qui restent. Et les enseignants sont en première ligne face à la misère sociale et aux inégalités. 
Ils ne sont pas non plus déconnectés du monde qui va, de ses évolutions et de ses innovations. Ils sont très équipés en numérique et hésitent de moins en moins à l’utiliser en classe. Ils sont aussi innovants bien plus qu'on ne le croit et le laisse entendre. Il faudrait en finir avec ces images toutes faites laissant penser que l'esprit de recherche et d'expérimentation ne peut se développer dans le service public d'éducation ! 


Au delà des préjugés...
Au delà des préjugés... il y a donc une réalité complexe. “LES” enseignants, ça n’existe pas : nous sommes 800 000 avec nos différences et nos singularités ! 
Cette accumulation de préjugés témoigne aussi d’un paradoxe enseignant : ceux-ci sont persuadés qu’ils sont mal considérés, mal aimés voire méprisés alors que toutes les enquêtes montrent que le métier d’enseignant a une bonne image !

Ces représentations sont aussi la preuve que le débat sur l’école est difficile.
J’ai souvent dit et écrit qu’il y avait en France 67 millions de spécialistes de l’École. Et cela donne un débat où le ressenti et l’expérience personnelle prennent le pas sur l’argumentation et l’expertise. 
On a aussi une hyper-susceptibilité (amplifiée par les réseaux sociaux.  Les enseignants ont tendance à prendre pour eux-même toute critique de l’École. C’est un métier où on se met en « Je ». Et il y a  malheureusement souvent confusion entre les pratiques professionnelles et la personne elle même
Or, les enseignants sont comme les musiciens à bord du Titanic. Ils font leur métier le mieux qu’ils peuvent même si le bateau coule. 
Le débat est donc passionné. C’est un handicap parce qu’il rend difficile l’échange d’arguments mais cette passion est aussi à la mesure de l’engagement des enseignants pour ce métier. 

Sigmund Freud, dans deux ouvrages, parle de trois “métiers impossibles” : gouverner, soigner et éduquer. Freud associe ces trois métiers au fait que, pour chacun d’eux, « on peut d’emblée être sûr d’un succès insuffisant ». En d’autres termes, les résultats sont incertains, et bien souvent on ne voit pas l’effectivité de son travail.
Et il est vrai que, sauf dans de rares cas (l’apprentissage de la lecture en CP par exemple), on ne peut avoir de certitudes sur l’impact de son action sur les élèves. Ils apprennent mais est-ce durable, est-ce efficace ? Au final, que retiennent-ils ? Y sommes nous pour quelque chose ? A moins d’être télépathe (ce qui n’est pas mon cas), il n’y a aucune certitude. C’est aussi ce qui fait de ce métier, un travail frustrant et quelquefois ingrat. Et, répétons-le, modeste.
Alors on doit se contenter quelquefois de petits bonheurs. On peut guetter les déclics qui se font dans la tête des élèves. Et croyez moi, ça s’entend très bien ces déclics. D’un seul coup, untel qui bloquait, comprend. Tel autre va, des jours voire des mois plus tard, faire référence à une notion que vous aviez abordée. On peut même (mais si !) trouver des motifs de satisfaction en corrigeant des copies…
Les petits bonheurs on les trouve aussi dans la satisfaction de voir un dispositif se dérouler comme vous l’aviez prévu. Avec des élèves, concentrés, attentifs, motivés qui ne s’aperçoivent pas de l’heure qui tourne. Il faut se rappeler de ces moments là quand ça va moins bien, où rien ne se déroule comme prévu…
Philippe Meirieu parle du “postulat d’éducabilité” et cite souvent cette phrase du philosophe Alain « l’on ne peut instruire sans supposer toute l’intelligence possible dans un marmot ». Célestin Freinet, quant à lui,  finissait sa liste des invariants pédagogiques par celui qui justifie toute notre action “l'optimiste espoir en la vie”. La bienveillance suppose l’optimisme et la croyance, à la fois modeste et ambitieuse, que notre action peut avoir un effet et faire progresser les élèves. Mais c’est un optimisme tempéré car cela ne peut se faire sans l’adhésion des élèves et en luttant contre un très grand nombre de contraintes. Mais comment peut-on faire ce métier si l’on pense que ce que l’on fait ne sert à rien et n’a aucun effet ? C’est sur cet optimisme nécessaire que je voudrais conclure. 

Philippe Watrelot
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