jeudi, janvier 15, 2015

Ecole : et maintenant on fait quoi ?


Après la sidération, après l’émotion, doit venir le temps de la réflexion et des propositions.
Depuis les attentats des 7 et 8 janvier, beaucoup de français sont restés dans une sorte de temps suspendu dont ils sortent lentement. Les marches et tous les hommages permettent de faire le deuil. Mais les questions qui se posent alors sont terribles. Sommes nous à la fin ou au début de quelque chose ? Va t-on vers le pire ou le meilleur ?

Je ne vais pas parler ici de sécurité ou de géopolitique ou même de  politique (quoique...). Je ne sais parler que d’un seul sujet : l’École et l’éducation.
Je suis un militant pédagogique dont l’association dans laquelle je milite (et que je préside jusqu’à la fin de l’année) s’est donné pour slogan depuis très longtemps “ changer l’École pour changer la société, changer la société pour changer l’École”. Je suis un militant pédagogique qui se rappelle qu’en 2007, Charb nous avait donné un dessin pour illustrer nos premières assises de la pédagogie avec ce titre “Résister et proposer”...


Alors, oui, il faut faire des propositions pour que “le jour d’après”, nous puissions construire une École à la hauteur des enjeux et des défis posés par ce terrible évènement. Pour construire l’École d’après...






COMPRENDRE N'EST PAS EXCUSER...
Depuis le jeudi 8 et la minute de silence, on a pu lire de très nombreux témoignages dans la presse sur des incidents qui ont accompagné les moments de commémoration et les cours où le sujet a été évoqué.
L'écueil qu'il faut éviter, me semble t-il,  est celui du catastrophisme. Les médias traitent trop souvent l'École sous ce seul angle. Il est bon d'apporter de la nuance et de relativiser. Mais l'inverse est tout aussi dangereux. Il ne s'agit pas non plus de tomber dans l'angélisme et de nier le moindre incident et ce qu'ils nous disent sur l'école...
Passé l’émotion, il faut donc s’interroger et essayer de comprendre les mécanismes qui conduisent un certain nombre d’élèves à ne pas se reconnaitre dans le deuil et surtout pour quelques uns à glorifier des assassins. Il faut s’interroger sur les mécanismes qui conduisent aussi des jeunes, passés par l’École française, à partir pour le “Jihad” et à devenir des meurtriers.
Une précaution toutefois avant d’aller plus loin : chercher à comprendre, traiter ce qui vient de se passer comme un “fait social”, pour reprendre le vocabulaire de la sociologie (que j’enseigne) n’est en aucun cas une forme d’excuse.
On peut analyser les comportements de refus dans les établissements qui oscillent entre la provocation adolescente et la revendication identitaire plus construite comme le signe d’un défaut d’intégration. Ce qui semble dominer dans les réactions, c'est l'identité collective blessée, le sentiment d'humiliation, la stigmatisation, l'inégalité  de traitement entre "eux" et "nous", que l'on entend depuis très longtemps dans les groupes d'élèves. Quel que soit le sujet. Dans bien des cas, c’est plus identitaire que strictement religieux.
Comme je l’ai déjà écrit, ce n’est pas que la responsabilité de l’École. Nous payons la facture jamais réglée des émeutes urbaines de 2005 et d’une politique de la Ville insuffisante et incapable de reconstruire de la mixité sociale. Nous payons aussi la facture de la crise économique, du chômage qui exclut et de l’austérité qui a coupé les moyens des services publics et des associations. C’est aussi le fruit des surenchères politiques et de la démagogie qui jouent sur la stigmatisation et la peur/haine de l’autre.
Mais on peut aussi considérer que c’est le produit d’une défaite éducative. La promesse de l’École “républicaine” n’est pas tenue. Pour beaucoup de jeunes aujourd’hui, l’École ne fait plus sens... Elle remplit mal sa fonction d’intégration et les valeurs qui sont à son fronton sont remises en question dans les actes. Pour  la liberté, il faut bien constater que les établissements scolaires font peu vivre la liberté d’expression et le débat. Comment croire à la fraternité quand on constate que les élèves sont discriminés dans l’accès aux stages ? Et quand l’altérité, la connaissance de l’autre est si peu pratiquée ? Mais surtout, comment croire à l’égalité (des chances, des droits...) quand on constate que l’École française a le triste record d’être celle où le milieu social joue le plus dans la réussite au diplôme ? L’ascenseur social est en panne depuis bien longtemps.
Et la question n’est pas “ethnique”. Derrière la grille d’analyse trop facile des communautés, il y a d’abord les classes sociales. Il faut oser dire que l’École d’aujourd’hui fait le sacrifice des enfants des milieux populaires. Il faut constater que l’École est inégalitaire et qu’elle ne permet pas assez à ces enfants de trouver du sens à l’École, dans ses contenus, ses méthodes  et dans ses missions. Et que l’exclusion conduit à la violence et la haine.
Si l’on veut construire l’École d’après, il faut tenir compte de ce diagnostic et essayer d’y apporter des réponses pour que notre école change. Durablement. Et pas seulement dans l’instant de l’émotion. La refondation de l’École, c’est maintenant. Ou jamais.


DE QUELQUES IDÉES FAUSSES...
Mais avant de faire quelques propositions concrètes, il faut aussi se déprendre d’un certain nombre d’idées fausses à propos des changements dans l’École. Ce sont des représentations qui sont trop souvent entendues dans l’opinion et pour certaines chez les enseignants eux mêmes.

« Les enseignants ne font rien... »
C’est évidemment faux, les enseignants font déjà beaucoup. Comme le dit avec justesse une de mes collègues, la mobilisation citoyenne exceptionnelle montre bien que l’École a quand même transmis les valeurs de la République au plus grand nombre. Et l’on a un peu trop mis de côté les témoignages positifs de ce qui s’est fait dans de très nombreux endroits dans les classes.
 En tant que prof de base je suis comme tout le monde énervé quand on dit que l'"École ne fait pas son travail". Mais, avec un peu de recul, je me méfie de l'"esprit de corps" qui conduit à serrer les rangs et à devenir imperméable à la critique même constructive. Une des difficultés des réformes dans l'Education Nationale, c'est que beaucoup d'enseignants prennent comme une attaque personnelle ce qui porte sur l'ensemble du système.
Pour notre part nous avons toujours eu une position critique et engagée et nous pensons que, même s’il ne faut pas tomber dans l’excès de critique, il faut aussi améliorer le système et pointer les défaillances et les insuffisances lorsqu’elles existent

« Il faut plus de fermeté, il faut revenir à l’École d’hier, celle qui a fait ses preuves... »
Ce discours anti-pédagogique que je ne qualifierai plus de “républicain” (car je me sens tout autant républicain que ceux qui le formulent) a été très présent sur la scène médiatique. L’opinion est sensible à ce discours nostalgique fondé sur une école mythifiée et la thématique du déclin.
Mais on voit bien aujourd’hui les limites et les impasses d’une École de l’“instruction publique” alors que les évènements nous montrent la nécessité de l’éducation. On aimerait moins entendre ceux qui moquent avec un certain mépris l’éducation civique et tous ces dispositifs qui “prennent des heures” aux vraies disciplines alors que la nécessité de l’éducation à la citoyenneté apparait encore plus criante.

« Il suffit  de le décider pour que les choses changent ».
Le temps de l’École n’est pas le temps du politique. La pédagogie c’est de la patience. Je reprends le très beau titre de billet de blog d’une collègue « La pédagogie de l’urgence ne libère que de l’écume » . Si l’on veut transformer durablement l’École cela ne peut se faire que dans la durée et par la pédagogie dans les classes.
Il faut sortir du fantasme qu’une décision prise en haut va redescendre immédiatement dans tous les échelons de la structure très pyramidale et centralisée de l’École. Bien sûr, il est important que les politiques disent quel est le chemin et l’affirment avec force. Je crois encore à la vertu performative du discours politique. Mais pour en être un acteur et un observateur engagé depuis 33 ans, je crois aussi aux changements “à bas bruit” dans l’École, aux réponses des équipes localement.

« L’École ne peut rien, les inégalités sont ailleurs, il faut changer la société. »
Bien sûr, nous l’avons dit plus haut, il ne faut pas tout mettre sur le dos de l’École. Les inégalités sociales s’imposent à elle. Et les enseignants font leur boulot, du mieux qu’ils peuvent. Mais on peut bien faire son travail dans un système qui dysfonctionne. Et il faut rappeler aussi que l’École produit ses propres inégalités. D’autres pays avec des inégalités sociales comparables n’ont pas une école aussi inégalitaire.
L’école n’est pas responsable de tout, mais elle a ses responsabilités propres et il serait regrettable qu’elle s’enferme derrière le rejet des responsabilités sur « les autres », refusant ainsi de se transformer.
Il ne faut pas se réfugier derrière l’accumulation des préalables qui consisterait à attendre que la société change pour éventuellement changer soi même et transformer l’École. L’attente du “grand soir” ne dispense pas d’agir chaque matin pour que l’École change...

« L’École peut tout, la solution est dans l’Éducation... »
Il existe la dérive inverse qui consiste à tout attendre de l’École et à lui confier une mission trop grande pour elle. Il ne faut pas tomber dans une sorte de “prophétisme scolaire”. Mais si elle ne peut pas tout, l’École peut beaucoup et doit faire sa part.
Par ailleurs, ne soyons pas  “scolaro-centrés”. L’institution scolaire n’est qu’un des éléments de l’éducation des jeunes. Elle est trop souvent encore close sur elle même alors que le travail avec les collectivités territoriales, les associations, les éducateurs, la justice (et même la police !) est indispensable pour envisager les enfants, les jeunes dans leur globalité.
Et puis surtout, il ne faut pas oublier un acteur essentiel. Ce sont les parents, les familles. Si l’on veut (re)donner du sens à l’École, cela suppose de dépasser la méfiance réciproque trop souvent à l’œuvre dans les relations parents/profs. Il faut faire alliance avec les familles et en particulier les plus éloignées de l’École pour lutter contre le décrochage et les phénomènes d’exclusion.  

« C’est d’abord une question de moyens. »
C’est un discours assez souvent entendu chez certains collègues Ils ont le sentiment que la responsabilité qu’on prête aux professeurs est inversement proportionnelle aux moyens qu’on leur donne. Il faut tenir compte de ce sentiment et de cette réalité si l’on veut transformer durablement le système éducatif avec l’adhésion de ses acteurs. C’était déjà une évidence avant.
Mais on a envie de dire que pour répondre à la situation qui s’impose à nous, il faut d’abord et avant tout s’emparer des dispositifs et des outils qui existent déjà sans chercher à forcément  en inventer d’autres. Et ce n’est pas alors  une question de moyens mais de volonté collective et de pédagogie.



ALORS QUE FAIT-ON ?
Pour construire une École à la hauteur des défis, on ne peut se contenter de mesures cosmétiques. Cela s’inscrit dans la durée en s’appuyant sur ce qui existe déjà ou est à venir , en faisant évoluer notre pédagogie mais surtout en travaillant en profondeur sur les finalités de l’École.

Agir sur les contenus
Jean-Michel Zakhartchouk, sur son blog, nous rappelle que le nouveau socle commun va insister beaucoup sur la formation au jugement critique. Former le jugement, voilà bien une des missions fondamentales de l’école commune du XXI° siècle, que certains voudraient limiter pour la grande masse au « lire, écrire, compter ». C’est un objectif qui doit traverser toutes les matières d’enseignement et qu’on doit être capable d’évaluer. Les dispositifs transdisciplinaires sont les plus propices à un travail de ce genre tels que l’histoire des arts. Le futur enseignement moral et civique peut aussi être l’occasion d’une réflexion et d’activités sur toutes ces questions. Tout comme l’éducation aux médias.
Triste ironie. Le 7 janvier c’était aussi l’ouverture des inscriptions pour la semaine de la Presse à l’École organisée par le CLÉMI. Cet évènement est très apprécié et je ne doute pas que cette semaine (qui aura lieu en mars) aura une résonance particulière cette année. Les enseignants de toutes disciplines et les documentalistes peuvent s’inscrire avec leur classe pour recevoir des ressources et travailler avec les journaux papier, la télévision et aussi les médias sur Internet. C’est l’occasion de voir comment se construit une information, quelle est la relation complexe entre les médias et la construction de l’opinion. Ce peut être aussi l’occasion de plus en plus nécessaire de réfléchir à la fiabilité des informations qui circulent sur les sites et les réseaux sociaux et en particulier toutes les thèses complotistes. Je n’oublie pas non plus que Cabu a commencé à dessiner dans un journal lycéen de Châlon sur Marne. J’ai pendant plusieurs années, animé comme adulte référent un journal lycéen. Et je sais l’importance de ce moyen d’expression dans la construction de l’esprit critique mais aussi du sentiment d’appartenance à une collectivité. Or trop souvent ces initiatives sont compliquées par la pesanteur des emplois du temps et surtout la frilosité d’administrations et d’enseignants qui ne voient que les devoirs et oublient les droits des collégiens et lycéens.
L'éducation citoyenne ne passe pas uniquement par l'éducation civique ! Elle doit traverser toutes les matières et s’inscrire dans une pédagogie qui permette à chaque élève de se sentir reconnu.

Agir sur la pédagogie
L’incantation ne satisfait que ceux qui la prononcent. Il ne suffit pas d’énoncer des valeurs il faut les faire vivre.
Si l’on se contente de faire un cours sur les valeurs de la République du haut de sa chaire, je doute que cela ait un effet sur les élèves. Les dispositifs (enseignement moral et civique, ...) que nous évoquions plus haut doivent reposer sur une pédagogie fondée sur le débat comme le proposent aussi les discussions à visée philosophique initiées à l’école primaire.  
Plus largement pour lutter contre le sentiment d’exclusion et l’échec scolaire, il importe de développer une pédagogie qui donne du sens aux apprentissages et qui soit la plus explicite possible. Selon moi (mais on a le droit de ne pas être d’accord !) c’est l’enjeu du travail par compétences où, contrairement aux simplifications (je n’ose pas parler de caricatures...) qui en sont faites, il s’agit de doter les élèves d’un ensemble de ressources (connaissances, savoir-faire, savoir-être) qui doivent leur permettre de résoudre des situations complexes et d’être acteur dans leurs apprentissages. Une pédagogie où l’élève se sent reconnu et encouragé à progresser.
La pédagogie ce sont des valeurs mises en action. Favoriser la coopération entre les élèves, l’écoute, la prise de parole, la discussion raisonnée, le débat argumenté...  ce sont des choix quasiment “politiques” mais surtout des dispositifs qui permettent à chaque élève de se sentir reconnu et de construire ses apprentissages... Pour mettre en œuvre une école inclusive plutôt qu’une école qui exclut.

Agir sur la formation (et le recrutement)
La formation a été réformée il y a deux ans avec la création des ESPÉ. Aujourd’hui au sein des masters MEEF (métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) qui sont organisés autour de la préparation au concours en 1ère année de master et autour du stage en responsabilité en 2ème année, il existe une unité d’enseignement baptisée “Culture commune”. Elle a, à mon sens, une place trop faible dans une formation qui reste essentiellement centrée sur la discipline d'enseignement. Comme son nom l’indique, il s’agit d’une formation qui s’adresse à toutes les disciplines et à tous les degrés (primaire/secondaire) en même temps. Parmi les 16 thématiques à travailler selon un arrêté du 27 aout, figure “Principes et éthique du métier (la laïcité, la lutte contre les discriminations et la culture de l’égalité entre les femmes et les hommes)” mais aussi “Education à la citoyenneté”, “conduite de classe”, “les connaissances liées au parcours des élèves” etc.
C’est donc dans ce cadre qu’on pourrait trouver des réponses aux questions qui nous sont posées par ce qui vient de se passer. Mais malheureusement, trop souvent dans les ESPÉ, ces formations se font sous forme de cours magistraux laissant peu de place aux échanges et aux débats. Au sein de ces formations, il y en a une qui a une importance particulière. Appelée aujourd’hui “gestion de classe et climat scolaire”, c’est une formidable occasion de se former notamment à la gestion des conflits. J’ai animé pendant plusieurs années ce type de module et je proposais de travailler avec une vingtaine de stagiaires par le biais de jeux de rôles et d’étude de cas. Mais là aussi, il faut donner à ces formations les moyens d’exister en petits groupes pour permettre une réelle démarche active. Car là aussi, la question est la même : il ne s’agit pas d’en rester au cours magistral et à l’énonciation des valeurs mais de les faire vivre par une pédagogie active. Sur ce plan, l'apport des mouvements d'éducation et des associations complémentaires peut être un plus. 
Les dispositifs existent déjà, il faut donc les rendre plus efficaces. Mais il y a aussi des manques dans la formation. Je suis frappé par le manque de culture sociologique de nombreux enseignants jeunes et moins jeunes. Cela les conduit à naturaliser la difficulté scolaire (« il n’est pas doué ») et à être surpris voire à s’offusquer de manifestations des élèves qui ne sont que le produit du décalage culturel qui existe entre les enseignants et les élèves qu’ils ont en face d’eux. Au passage, cela pose la question du recrutement des futurs enseignants. Créons les conditions, par des aides, par des bourses, pour que les enseignants recrutés soient aussi issus des quartiers et que la mixité sociale soit aussi chez les enseignants. Soulignons aussi que les concours de recrutement laissent peu de place à ces questions et que cela est peu évalué. 
La formation initiale ne suffit pas. Il faut reconstruire une formation pour tous les personnels. Aujourd’hui la formation continue est indigente. Il faut redonner des moyens pour des formations pédagogiques et interdisciplinaires sur les thèmes évoqués plus haut mais plus largement sur tout ce qui permet de lutter contre l’échec scolaire. Il faut aussi proposer des formations à la prise en compte de ce que l’on appelle les “questions sensibles” (fait religieux, enseignement de la Shoah, travail sur les stéréotypes de genre, théorie de l’évolution...)
Peut-être que sur toutes ces questions de formation,  le bon niveau d’intervention est celui de l’établissement. On apprend que de nombreux établissements programment dans les jours qui viennent des réunions de débriefing avec les enseignants. C’est à ce niveau là qu’on pourra faire le bilan de ce qui vient de se passer, mutualiser les expériences et les outils et réfléchir collectivement aux suites.

Agir sur les finalités de l’École : une école plus juste et plus efficace
Je l’ai déjà écrit, il a manqué un slogan à la refondation. On n’a pas assez insisté, à mon avis, sur la nécessité de lutter contre les inégalités et de combler le fossé qui existe avec les élèves des milieux populaires les plus en difficulté. Les résultats de PISA à la fin de l’année 2013 n’ont pas créé le choc suffisant. Et si ce choc était aujourd’hui ? Si on prenait enfin conscience qu’à force de maintenir une École injuste et qui ne remplit plus sa promesse démocratique, on crée le risque potentiel de nouvelles crises, d’émeutes et de radicalisations ?
Inscrivons explicitement la lutte contre les inégalités dans les missions des enseignants. Faisons de ce critère un instrument d’évaluation des enseignants et des établissements. Rendons obligatoire la formation continue sur ces sujets. Intensifions la prévention contre le décrochage. Que la ministre aille aussi jusqu’au bout sur le projet de répartition des moyens en fonction de la composition sociologique des établissements.
Et si on donnait aussi un peu plus de pouvoir d’agir aux équipes enseignantes dans les établissements au plus près du terrain ? Notre système manque d’efficacité car il est beaucoup trop hiérarchique et centralisé. Les réponses à la crise sociale qui est devant nous doivent être trouvées au niveau local. Elles doivent être aussi trouvées en y associant tous les partenaires de l’École et en premier lieu les parents. Reconstruire du sens et de  l’envie pour l’école passe forcément par un travail important avec les parents.

Laïcité
Il serait surprenant que nous n’abordions pas le thème de la laïcité.  Il y a eu  la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’École. “Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.” dit cette loi. Dans chaque établissement scolaire, depuis 2013 est aussi affichée une “charte de la laïcité”. C’est un symbole fort. Il faut relire et appliquer ce qui est dit dans cette affiche. On y parle de rejet de toutes les discriminations, on y affirme qu’aucun sujet n’est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. On y réaffirme aussi les principes de la liberté d’expression et de la nécessité de faire vivre la laïcité au sein des établissements. Faut-il en rajouter ? Faut-il aller vers plus de sévérité ? Je ne le pense pas.
Le danger récent c’est celui du développement d’une laïcité radicale et qui devient alors identitaire. Avec le risque de renforcer les phénomènes d’exclusion et le sentiment de stigmatisation. Comme le dit le spécialiste Jean Baubérot dans une récente interview « il ne faut pas que la laïcité ait l’air de favoriser une religion »
La laïcité bien comprise, me semble t-il, repose sur l’altérité et la tolérance. C’est à dire la construction d’un espace qui donne sa place à chacun et qui le reconnaisse dans sa diversité. La connaissance du fait religieux est alors un moyen d’aller vers une meilleure connaissance de l’autre. La République repose aussi sur la défense de la liberté de conscience et la non discrimination. C’est cette laïcité là qu’il faut faire vivre dans nos établissements dans le cadre législatif actuel.




PLUS RIEN NE SERA COMME AVANT ? 
C’est une conclusion mais cela aurait eu sa place dans le chapitre sur les idées fausses. Car ce n’est pas aussi simple. L’École comme les autres composantes de la société évolue lentement même si quelquefois des chocs la font bouger plus vite. Donnez nous du temps !
Mais il faut malheureusement ne pas oublier que cette phrase “plus rien ne sera jamais comme avant” a déjà été prononcée de nombreuses fois. Je me souviens des attentats de 1995, du 11 septembre 2001, du 21 avril 2002, des émeutes urbaines de 2005... À chaque fois, cela a interpellé l’École et la société et on a pu lire et dire cela.... Et ce constat n’incite pas à l’optimisme puisqu’on peut se dire qu’il y a eu déjà tant de rendez vous manqués.
Mais au pessimisme de la raison, il faut opposer l’optimisme de l’action. Agir “ici et maintenant” en se saisissant des leviers qui existent, en s’autorisant à innover et à bousculer quelques habitudes et pesanteurs administratives. Je ne veux pas rajouter “janvier 2015” à la longue liste des occasions manquées...
Si j’étais fataliste, si je ne pensais pas que mon action peut faire changer (un peu) les choses, je ne serais pas enseignant !


Philippe Watrelot

samedi, janvier 10, 2015

Bloc Notes de la semaine du 7 janvier 2015





- En parler à l’École – Que faire ? - Factures - .



Il y avait d’autres jours avant mercredi ? Il y avait d’autres sujets dans l’actualité ? J’ai tout oublié. La semaine a commencé mercredi en fin de matinée. Et je ne sais quand cette séquence se terminera. Car mon inquiétude est de savoir si ce qu'on a vécu est un commencement ou une fin.
Comme ce bloc-notes est consacré à l’éducation, je voudrais surtout interroger les effets de cet évènement sur l’École à l’occasion de la minute de silence et de l’évocation des faits auprès des élèves. Les réactions, diverses selon les situations, doivent interpeller les éducateurs que nous sommes mais aussi tous les responsables politiques. Les journées que nous venons de vivre sont des journées qui resteront dans l’histoire, dans nos histoires. Il nous appartient de construire les réponses. Pour combattre le pire, il faut cultiver le meilleur.



En parler à l’École
La journée de jeudi était une journée de deuil national. Dans tous les établissements scolaires de France, on a fait une minute de silence. Ou presque. Certains ne l’ont pas fait. Dans d’autres elle a été perturbée. Mais globalement, ce moment a été l’occasion d’exprimer un recueillement à la mesure du choc. De très nombreux enseignants, au delà de la minute de silence, ont proposé aussi des moments d’échange et de travail à leurs élèves. Comme y invitait d’ailleurs le courrier de la Ministre dont voici les principaux extraits : “L’École de la République transmet aux élèves une culture commune de la tolérance mutuelle et du respect. Chaque élève y apprend à refuser l’intolérance, la haine, le racisme et la violence sous toutes ses formes. L'École éduque à la Liberté: la liberté de conscience, d'expression et de choix du sens que chacun donne à sa vie; l'ouverture aux autres et la tolérance réciproque. L'École éduque à l'Égalité et à la Fraternité en enseignant aux élèves qu'ils sont tous égaux. Elle leur permet d'en faire l'expérience en les accueillant tous sans aucune discrimination. Au moment où notre pays manifeste son unité nationale face à l'épreuve, l'École doit plus que jamais porter l'idéal de la République. Je vous invite à répondre favorablement aux besoins ou demandes d'expression qui pourraient avoir lieu dans les classes en vous laissant le soin, si vous le souhaitez, de vous appuyer sur l'ensemble des ressources pédagogiques que les services du ministère tiennent à votre disposition.”
La presse évoque cela avec des articles contrastés. Certains plutôt positifs comme celui celui de Rue89 . Mais il faut noter que le titre de cet article a changé. Initialement intitulé “Parler de Charlie Hebdo à l’École : ils sont intelligents mes élèves ”, il est devenu samedi soir “Beaucoup d’élèves sont choqués par les dessins de Charlie Hebdo”. Ce changement de titre est symptomatique. Car dans le reste de la presse la tonalité est plutôt négative. Que ce soit Le Monde avec un premier article “A Saint-Denis, collégiens et lycéens ne sont pas tous « Charlie » ” ou un autre assez semblable intitulé “« On ne rigole pas avec la religion » ” ou bien encore Le Figaro qui évoque “ces minutes de silence qui ont dérapé dans les écoles ”. On peut citer encore L’Express qui rapporte les propos d’“Imad, élève de CM1 : "Ils n'avaient pas le droit de se moquer du prophète" ” et Le Point qui évoque “Le désarroi d'une prof qui parle de "Charlie" à ses élèves ”. Un article de La Libre Belgique revient lui aussi sur ces faits en parlant “Des jeunes [qui] justifient l'attentat contre Charlie Hebdo ”.
On connait l “effet lampadaire” qui consiste à chercher là où est déjà la lumière. En d’autres termes, n’a t-on pas amplifié ces réactions ?  Selon le Ministère dans des propos rapportés par Le Monde « dans la très grande majorité des cas, tout s'est bien déroulé lors de la minute de silence, jeudi 8 janvier à midi ». Et on précise que «néanmoins, certains cas de perturbation de la minute de silence par des élèves nous ont été signalés. Ils ont été traités localement par les équipes éducatives, de manière proportionnée à la gravité des faits». Les syndicats d'enseignants et de chefs d'établissement sont sur la même ligne. Le SNPDEN, majoritaire parmi les proviseurs, évoque des « contestations moins importantes que lors de l'affaire Merah », même s'il fait état de « collègues inquiets au point, dans certains établissements, de renoncer au temps de recueillement et de débat ».


Que fait-on ?
Il ne s’agit donc pas de nier les difficultés qui ont pu survenir mais il faut aussi les relativiser. Mais en effet ces comportements existent et ils sont, me semble t-il un symptôme qu’il faut sérieusement prendre en compte. J’y reviendrai. Il n’y a, en tout cas, pas de réponse absolue et facile à cette question “que fait-on?”. Je n'ai que des réponses partielles et difficiles.
Que fait-on ? Déjà, on ne baisse pas les bras. On essaie malgré tout. Se résigner ne fait pas partie de l’éthique professionnelle. Et puis surtout on essaie d'agir collectivement. Car à plusieurs, on est peut-être plus intelligent et plus fort que tout seul. Or, dans trop de cas, les enseignants se sont retrouvés seuls face à ces difficultés. Et cela montre bien les limites de l’isolement et de l’individualisme des enseignants Des professeurs qui sont quelquefois très décalés socialement des élèves qu’ils ont en face d’eux et n’ont pas les outils d’analyse pour les comprendre. Ce sont aussi les limites d’une formation essentiellement disciplinaire dont la didactique évacue trop les “questions sensibles” et qui donne trop peu d’outils pédagogiques de gestion de classe.
Dans un “travail” avec les élèves sur des évènements tels que ceux là, il ne s'agit pas d'en rester au stade de l'émotion. Même si elle est réelle, et qu'il ne fallait pas l'occulter. Nous ne sommes pas de purs esprits et j’ai moi même eu du mal à contenir mon émotion en classe avec mes propres élèves (d’autant plus que Charb était un ami des Cahiers Pédagogiques ).
Il était important aussi de rappeler les valeurs, celles de la république et de la démocratie. Poser les principes de la liberté d'expression et de l'État de droit. Mais à mon sens, il ne s'agissait pas de rentrer dans ce qui aurait pu être ressenti comme un conflit de valeurs. On pouvait entendre aussi ce que disent ces élèves. Quand une élève murmure avec une toute petite voix “mais dessiner le prophète, c'est pas bien" il faut l'entendre. Et éviter la stigmatisation et les amalgames. Quant aux valeurs, celles ci ne sont pas grand chose si on en reste au niveau de l'énonciation. Les valeurs n'existent que lorsqu'elles sont mises en action. Dans nos actes au quotidien et dans nos pratiques de classe. Quand la Ministre écrit “Notre école a la responsabilité de faire vivre la fraternité. ”, elle parle bien de nos pratiques, de ce qui devrait se vivre dans nos classes, nos établissements.
Plus encore qu’une émotion et au delà des valeurs partagées notre travail d’enseignant se situe au niveau des connaissances et des compétences. Il était possible même dans ces circonstances d'en faire un objet d'étude et d'analyse, un moment d’apprentissage. Ne serait-ce qu'en remettant cela dans un contexte, en donnant des informations permettant aux élèves de mieux comprendre plutôt que de seulement ressentir, (voire subir) une émotion. 
Par ailleurs, Jean-Michel Zakhartchouk nous rappelle dans un billet de blog que le nouveau socle commun va insister beaucoup sur la formation au jugement critique. Plusieurs témoignages nous montrent que de nombreux enseignants ont construit des supports pédagogiques allant dans ce sens qui mettent les élèves dans des situations d’apprentissages et qui font vivre le débat.

Factures
Mais l'essentiel du travail, je le concède, c'est un travail de longue haleine, dans la durée.
N’oublions pas que les trois assassins djihadistes sont allés à l'école en France. Souvenons nous aussi de Khaled Kelkal . Ce jeune lyonnais est un des principaux responsables de la vague d'attentats en 1995. Il a été tué par la police lors d'une traque assez similaire à ce que nous venons de vivre. Or, quelques années auparavant un sociologue avait mené des entretiens avec des "jeunes de banlieue" et avait interrogé le jeune Khaled alors âgé de 21 ans . Il parlait de son rapport à l'École : "au lycée, Moi, je ne trouvais pas ma place, j'étais mal. Je suis arrivé au point de me dire : « Qu'est-ce que je fous là ? ». Alors ça a commencé. On a volé, on a commencé à traîner. On voyait qu'on pouvait, tout en volant, gagner de l'argent. Et, chaque fois, la délinquance grandit. Si pendant ce laps de temps on ne se rattrape pas, le mec devient un gangster. Un an après, il prend les armes." Alors ça a commencé. On a volé, on a commencé à traîner. On voyait qu'on pouvait, tout en volant, gagner de l'argent. Et, chaque fois, la délinquance grandit. Si pendant ce laps de temps on ne se rattrape pas, le mec devient un gangster. Un an après, il prend les armes."A la lecture de cet entretien, on découvre un jeune homme comme il en existe beaucoup dans les quartiers populaires. Moins de deux ans après cette interview, Kelkal sera devenu un terroriste. A t-on oublié l’émotion suscitée par cette affaire et la réflexion sur l’École qu’elle avait engendrée ? A t-on oublié les émeutes urbaines de 2005 ? Est-on condamné à avoir la mémoire courte ?
Les réactions de ces élèves qui refusent la minute de silence et au delà le germe de l'extrémisme lui même se nourrissent d'un sentiment d'exclusion, de stigmatisation qu'il faut absolument combattre. Il faut le combattre par la tolérance d'une laïcité ouverte et respectueuse. Il faut surtout le combattre en construisant une école qui ne fabrique pas de l'échec à tour de bras. Une École qui se soucie de chacun et qui lutte vraiment contre les inégalités.
Alors, bien sûr, on me dira que ce n'est pas seulement l'affaire de l'École. Et on aura raison. Je lis ce qui se passe aujourd'hui (les attentats et les réactions de certains élèves) aussi comme la présentation de la facture non réglée jusqu'à maintenant des émeutes urbaines de 2005. C'est la facture d'une politique de la ville trop dispersée et pas assez coordonnée. C'est aussi la facture de la crise, du chômage et de toutes les peurs et les haines qui s'en sont nourries.
“Changer l'école pour changer la société, changer la société pour changer l'école". C'est le slogan du CRAP-Cahiers Pédagogiques depuis très longtemps et il dit bien la difficulté de l'action. Alors, j’ai envie de dire comme chacun de mes collègues que bien sûr, moi, petit enseignant dans ma classe, je ne peux pas grand chose. Mais je ne me résigne pas et je fais ma part...

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot


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mercredi, janvier 07, 2015

Je pleure...



Pour une fois, Charb et Charlie Hebdo ne me font pas rire...
Je suis, comme tous, frappé par la sidération et l’horreur.
J’ai appris cette nouvelle de l’attentat contre Charlie Hebdo alors que nous étions réunis en bureau du CRAP-Cahiers Pédagogiques. Soudain, l’une d’entre nous, regarde son ordinateur et s’écrie “il y a eu un attentat à Charlie Hebdo, il y a une dizaine de morts !”.
Aussitôt notre travail s’arrête, nous sommes stupéfiés. Parce qu’on s’est attaqué à un journal mais surtout parce que le directeur de ce journal est un ami.
Et bien sûr pour moi, particulièrement, ces évènements me replongent des années en arrière, lorsque j’ai vécu le 11 septembre à New York...
Bien sûr nous pensons à toutes ces victimes et à ce journal qui a une place si particulière dans notre histoire  personnelle. Pour ma part, j’ai grandi avec Hara Kiri Hebdo puis Charlie-Hebdo, avec Cabu, avec Wolinski... Je n’étais pas toujours d’accord avec certaines outrances mais j’ai toujours pensé que l’humour, la dérision était une condition essentielle de la démocratie...
Mais ce matin, nous pensions surtout à Charb, notre ami de longue date. Ce fut sa prof de 3ème , Sylvie Premissler, une “crapiste”, qui nous recommanda en 1998 cet ancien lycéen de Pontoise, natif de Conflans Ste Honorine. Charb fait alors sa première couverture pour le n°367-68 des Cahiers. Puis à partir de 1999, il nous livre chaque mois “l’école deCharb”. Gratuitement. En fait, nous le payions en “liquide”, en lui envoyant une caisse de bonnes bouteilles chaque année en guise de remerciements !
J’ai toujours été époustouflé par la pertinence de ses dessins alors qu’il n’était pas forcément un habitué des questions complexes liées à l’éducation. Dans notre revue, il était la respiration nécessaire dans un ensemble plutôt austère. Le biais par lequel nous pouvions dire que malgré nos convictions, nous ne nous laissions pas gagner par l’esprit de sérieux...
“La gravité fait le bonheur des imbéciles” disait Montesquieu. C’est la citation qui me revient en tête en pensant aux dessins de notre ami.
Au delà de Charb et de ses collègues dessinateurs, c’est bien sûr à la liberté de la Presse que l’on s’attaque aujourd’hui. Et cela interpelle tous les éducateurs. Et en particulier, tous ceux qui, comme moi, ont travaillé sur l’éducation aux médias et ont animé des journaux lycéens. La démocratie c’est la liberté d’opinion nous disent les discours officiels mais j’ai envie de rajouter que c’est aussi l’humour...
C’est ce que j’ai envie de transmettre à mes élèves. La nécessité et l’urgence de ce regard critique et décalé sur ce que nous vivons.
Je pleure mais de rage... 
Je pleure mais c’est de colère...
Une colère qui fait avancer et qui met en mouvement !
Ne baissons pas les bras, nous leur devons ça...
Philippe Watrelot


Cahiers Pédagogiques n°504 mars 2013
autoportrait réalisé à l'occasion d'une interview
http://www.cahiers-pedagogiques.com/%E2%80%AFDessiner-m-a-appris-la-patience-%E2%80%AF


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Un dessin offert par Charb pour notre mouvement



samedi, janvier 03, 2015

Bloc-Notes de l'année 2014 (3 janvier 2015)





- Ministres – Frustrations et crispations – Délires et buzzs - Prévisions – Citations - .



Voici le bloc notes de l’année 2014. Il y a un an, je vous avais proposé une rétrospective de l’année 2013 . Celle de l’année 2014 est tout aussi personnelle, partiale et engagée (normal, c’est mon blog...).
Comme la précédente, l’année qui s’achève a été riche en actualité éducative. Avec d’abord, la valse des ministres de l’éducation : exit Peillon, puis Hamon,... bonjour Najat Vallaud-Belkacem ! On abordera aussi l’avenir des réformes en cours sous l’angle de l’inertie faite de la somme des frustrations. On fera aussi un catalogue de tous les délires, emballements, et autres buzzs médiatiques qui ont occupé l’année dans le domaine de l’éducation. Avant de faire quelques prévisions et vœux pour 2015 et de terminer par une compilation de quelques phrases lues ou entendues en 2014. Bonne année 2015 !





Ministres
2 avril 2014 : Vincent Peillon quitte ses fonctions et cède la place à Benoit Hamon
26 aout 2014 : Benoit Hamon s’en va et est remplacé par Najat Vallaud Belkacem.
Vincent Peillon a été sacrifié pour sa gestion des rythmes à l’occasion du remaniement consécutif aux élections européennes. Benoit Hamon n’aura duré que 147 jours (dont les vacances d’été). Il a essentiellement consacré son action à tenter de déminer ce dossier des rythmes (mais à quel prix ?). Najat Vallaud-Belkacem, quant à elle, est la première femme au poste de Ministre de l’éducation nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche (Geneviève Fioraso, maintenue, n’est plus que secrétaire d’État à l’ESR.)
Comme nous avons déjà eu l’occasion de l’écrire, le départ de Vincent Peillon a laissé “un goût d’inachevé” et cette « valse » des ministres nous interroge sur la continuité de l’action. «“À force de changer de ministre rien ne changera jamais ”», écrivait ainsi Louise Tourret dans Slate.fr à l’arrivée de Benoît Hamon au ministère. Aux Cahiers Pédagogiques nous avions publié une lettre à la ministre où nous lui demandions d’intensifier l’action de réforme et de ne pas tomber comme son prédécesseur dans l’écueil de l’attentisme. Le signal donné par ces changements successifs n’était en tout cas pas bon et face à une opinion enseignante déjà désabusée cela n’a pas contribué à relancer la dynamique de la refondation...
La ministre s’y est cependant employée et a fait dès son arrivée des déclarations où elle affirmait que sa priorité était la lutte contre les inégalités et le travail avec les parents et en particulier ceux qui sont les plus éloignés de l’école. Elle a du aussi faire face dès son entrée en fonction à des attaques très vives sur sa personne (rappelons nous les Unes immondes de Minute et Valeurs actuelles...). Cela a pu, à un moment, créer un réflexe de solidarité de la part des enseignants avec la ministre. Mais on ne peut pas dire qu’elle a connu un “état de grâce”.
La discussion sur le budget 2015 a montré que le gouvernement maintenait son effort sur l’éducation qui redevient le premier poste budgétaire avant la dette. Le maintien de cette priorité n’était pas gagné au départ et avait, semble t-il fait l’objet de fortes discussions lors du premier remaniement. On peut se réjouir du maintien de cette promesse. Mais suffit-il de créer des postes pour qu’ils soient pourvus ? Sans revalorisation salariale, avec une attractivité relative, on peut s’interroger sur le nombre de candidats aux concours et sur la réalité des 60 000 postes à la fin du quinquennat.
Et si la droite revient ?
2014 a vu aussi le retour de Nicolas Sarkozy et lors de ses meetings pour la reconquête de la présidence de l’UMP, il annoncé un chiffre choc : “Nous supprimerons 30% de postes d'enseignants”, là où il s'était contenté jusqu'ici d'évoquer une “baisse des effectifs", sans donner de précision. Notons au passage que selon ce calcul (idiot, ce que démontrait un article de L’Express ) il proposerait donc de supprimer 250 000 postes puisqu'il y a 839 700 enseignants en France, selon les statistiques du ministère de l'Education nationale ! Alain Juppé, a lui aussi pris position sur ce sujet : “C'est un fait qu'ils [les enseignants] sont bien moins payés que beaucoup de leurs partenaires européens. [...] Nos professeurs sont sous-payés, il faut leur demander d'être plus présents dans les établissements et là, on peut effectivement les payer davantage". Si on veut réduire la dépense publique, il faut naturellement travailler sur les effectifs de fonctionnaires ". Dans une année qui nous rapproche encore plus de 2017, on voit donc des propositions qui dessinent une École plus libérale marquée par la remise en cause du statut de fonctionnaire et une transformation radicale de leur temps de travail.

Frustrations et crispations
Nous disions plus haut que la ministre n’a pas eu vraiment d’“état de grâce”. Même si l’opinion sur sa personne peut être positive, l’appréciation sur la politique menée oscille entre la circonspection et la désillusion voire l’hostilité. D’une manière générale, 2014 a été marquée pour la communauté enseignante par l’accumulation d’un ensemble de frustrations et de blocages et la conscience de plus en plus sensible d'un déclassement social et économique…On peut tenter d’en repérer les signes à travers quelques évènements de l’année.
Après la question des rythmes qui a occupé tout le début d’année, un autre exemple symbolique des blocages et frustrations nous a été fourni par la polémique autour de la pré-rentrée. L’épisode se situe en mai avec en prime un emballement médiatique disproportionné et fondé sur une erreur d’interprétation. En effet, les premières infos titraient “La prérentrée des enseignants supprimée en 2014” alors qu’en fait, il s’agissait du report de celle-ci par le ministre Benoît Hamon. Le SNES (Syndicat national des enseignements du second degré), tweetait l'annonce avant même le ministre sur un mode triomphal. « La prérentrée en août, le ras-le-bol de la profession [au salaire gelé] est arrivé aux oreilles du ministre, qui annonce le report à septembre ». Le prétexte du tabou de la rentrée en aout (pour le 2nd degré...) a donc servi ici à exprimer des mécontentements très divers.
En ce début d’année 2015, une autre polémique cristallise elle aussi les mécontentements. On a appris par un arrêté ministériel du 23 décembre, repris par la presse que la prime annuelle des Recteurs est passée à 25.620 euros. C’est-à-dire une hausse de 10.000 euros par rapport au niveau précédent, fixé en 2010. Il ne s’agit que de la part fixe car il existe aussi une part variable fixée en fonction des “performances” qui peut encore s’ajouter. Les arguments évoqués par le ministère pour justifier cette prime sont que les Recteurs pouvaient toucher moins que certains de leurs subordonnés. Mais dans le contexte de frustration et de méfiance évoqué plus haut, cette annonce est au minimum une erreur de communication voire une faute politique.
Autre signe des crispations dont il faudra tenir compte : les élections professionnelles qui se sont déroulées début décembre. Ces élections qui ont lieu tous les trois ans sont importantes à plus d’un titre : elles déterminent la représentativité syndicale mais aussi le volume des décharges syndicales et les moyens accordés à chaque organisation. Ce qu’il faut surtout observer, c’est le vote au “CTMEN” le comité technique ministériel qui est l’instance de négociation où seules les organisations ayant des élus peuvent signer des accords. résultats sur le site du Ministère. ; On peut cependant en extraire quelques chiffres significatifs à commencer par celui de la participation qui est de 41,7%. En d’autres termes, l’abstention est donc de 58,3%, ce qui est très élevé et selon moi un signe de défiance à l’égard des institutions. Si maintenant on s’intéresse au CTM, la répartition des voix et des sièges est la suivante : FSU 35,5% (6 sièges), Unsa 21,89% (4) , FO 13,58% (2), Sgen 8,9%(1), Snalc 5,46% (1) CGT 5,5% (1). Même si la forte progression de FO et le retour du SNALC ont été salués par le Front National, au clivage Droite/Gauche on préfèrera “conservateurs/réformistes” . Et c’est la FSU qui est au pied du mur. Pour signer des accords s'alliera t'elle avec deux organisations (FO et le SNALC) dont le conservatisme n'est plus à démontrer ? Ou bien s’engagera t-elle au côté des “réformistes” dans la voie de la réforme du système éducatif pourtant si nécessaire ? A défaut on peut craindre les blocages et le triomphe des conservateurs laissant le système éducatif en panne.
Un dernier exemple de crispation nous est fourni par les réactions à la réforme de l’éducation prioritaire. La redéfinition des périmètres et des critères d’attribution se heurte à un sentiment général de dégradation des conditions de travail. Même si des moyens nouveaux sont débloqués, cela est vécu dans un cadre général qui est celui de l’austérité. Dans un tel contexte le rééquilibrage et la réaffirmation de “priorités” qui de fait exclut des établissements qui jusque là en bénéficiaient est donc mal vécu. Cela risque d’être un des sujets de mobilisation dès la rentrée des vacances.
Le thème de la rémunération et du déclassement des enseignants a donc été récurrent tout au long de l’année écoulée. On a vu se succéder plusieurs sondages et enquêtes nationales ou internationales s’intéressant à la question de leur rémunération (plus faible que dans la plupart des autres pays de l’UE) ou de leur “prestige”. C’est en juin 2014 qu’a été publiée l’enquête la plus sérieuse fournie par l’OCDE et son “Enquête internationale sur l’enseignement et l’apprentissage” (TALIS 2013) . Il s’agit de la plus grande enquête internationale jamais réalisée sur ce sujet sans commune mesure avec les sondages sur 600 personnes souvent évoqués dans la Presse. Plus de 100 000 enseignants (dont 3 000 en France) et chefs d’établissement du premier cycle de l’enseignement secondaire – originaires de 34 pays et économies, et sélectionnés sur la base d’échantillons représentatifs – y ont participé. L’enquête TALIS révèle que plus de 90% des enseignants, en moyenne (et en France), sont satisfaits de leur travail, et que près de 80 % des enseignants en France choisiraient à nouveau, si c’était à refaire, d’exercer leur métier. Mais... 42% des enseignants en France pensent que les avantages d’exercer cette profession ne compensent pas ses inconvénients (contre seulement 23 % pour la moyenne TALIS). Plus inquiétant encore – et c’est le chiffre le plus marquant de l’enquête TALIS pour la France –, seuls 5 % des enseignants estiment que l’enseignement est une profession valorisée par la société (contre 31% en moyenne dans l’enquête TALIS).
Ce sentiment de déclassement et de défiance risque d’être un frein majeur à toute réforme si on ne le prend pas en compte.

Délires et buzzs
L’année 2014 a aussi été marquée par toute une série d’emballements médiatiques, de rumeurs et autres délires qui n’ont pas contribué à la sérénité de l’École.
Il faut malheureusement évoquer les délires de la “manif pour tous” et autres “anti-genre” qui ont organisé des “journées de retrait de l’École” mais aussi lancé des rumeurs infondées et immondes au printemps pour s’opposer aux ABCD de l’égalité, un dispositif destiné à lutter contre les stéréotypes. Derrière ces excès, se pose quand même une question que l’École doit résoudre : comment éviter que ce type de défiance à l’égard de l’École se manifeste ? La bonne réponse se situera dans la capacité des acteurs de l’école de montrer que la porte est ouverte aux parents lorsque ceux-ci s’interrogent ou s’inquiètent.
Cette défiance à l’égard de l’institution qu’est l’École, on l’a vue aussi à l’œuvre avec certains magazines où la “pensée” décliniste et anti-pédagogique a table ouverte. Dans ce courant on trouve Valeurs actuelles, Marianne ou encore Le Point qui en Mars fait sa Une avec ce titre : “École : l’enquête qui fait mal” Et un sous-titre encore pire : “Peut-on encore confier nos enfants à l’Éducation Nationale ? ”.
Mais l’emballement médiatique s’est fait aussi dans le reste de la presse avec des sujets divers tels que le retour de la polémique sur les méthodes de lecture ou encore une bulle médiatique autour de l’abandon de l’écriture manuscrite dans plusieurs pays (alors qu’il ne s’agissait que de la cursive). On a vu resurgir aussi le débat “Pour ou contre” le redoublement où l’on a présenté comme une nouveauté une disposition déjà inscrite dans la loi de refondation de 2013.
La dernière bulle médiatique de l’année a porté sur les notes. Le débat a été lancé d’abord par Benoit Hamon puis repris par Najat Vallaud-Belkacem et a donné lieu à la fin de l’année à une “conférence nationale”. Même si on peut se dire que ce débat a pu faire, un peu, bouger la réflexion il faut surtout déplorer que le plus souvent, il se soit limité à un débat binaire “Pour/Contre” où les véritables enjeux ont été ignorés.
L’auteur de cette chronique (voilà que je parle de moi à la troisième personne...) tient cette revue de presse et commente l’actualité depuis 2003. Et on ne peut que constater la grande récurrence des polémiques (les notes, le redoublement, la lecture...) et la faiblesse des analyses. Il y a en France 65 millions de spécialistes de l’École... Même s’il est important que le débat sur l’École ne soit pas réservé aux seuls spécialistes, on peut souhaiter (ça tombe bien, c’est la période des voeux...) que le traitement de l’information éducative (lorsqu’elle n’est pas prise en charge par les rares journalistes spécialisés) soit un peu plus rigoureux et évite les simplifications.

Prévisions
Il est toujours dangereux de se livrer au petit jeu des prévisions. Je m’y étais risqué dans le bloc-notes de l’année 2013 . On pourra aller vérifier si celles ci se sont réalisées.
Pour l’année qui vient, on peut déjà s’appuyer sur la vidéo des vœux de la ministre où elle expose les grands chantiers à venir : évolution des programmes, lancement de la réforme du collège, consultation sur le numérique éducatif, enseignement artistique et culturel... Si l’on veut connaitre la “feuille de route” de la ministre, on peut aussi relire avec profit un article paru dans Les Échos du 27 novembre. La ministre a mis l’accent à l’occasion de plusieurs visites, outre le numérique, sur la découverte du monde professionnel et le rapprochement avec l’entreprise et sur la liaison école-collège. On sait aussi qu’elle est très attachée au lien avec les familles puisqu’elle tient symboliquement un “café des parents” une fois par mois au Ministère.
On peut rajouter à cet agenda officiel un possible agenda revendicatif. Comme nous l’avons déjà évoqué, si le gel des salaires n’est pas propre au monde enseignant mais à toute la fonction publique, la revendication salariale peut s’exacerber dans l’Éducation Nationale. La frustration relative peut s’exprimer aussi à travers d’autres thèmes comme celui de la réforme de l’éducation prioritaire déjà évoqué mais aussi celui des moyens à l’occasion des “dotations horaires” dans les établissements secondaires en janvier-février. Nous l’avons déjà souligné, les (re)créations de postes promises ne se voient pas beaucoup dans les établissements. L’essentiel est absorbé par le rétablissement de la formation à mi-temps pour les enseignants stagiaires. Et dans le même temps, la démographie continue à accroitre les effectifs.
La question des contenus à enseigner devrait aussi logiquement occuper l’année 2015. La consultation sur le « socle de connaissances, de compétences et de culture communes » qui s’est tenue en novembre n’est que la première étape avant la finalisation des programmes de l’école primaire et ensuite du collège. Le Lycée ne devrait être concerné qu’en 2016. On peut penser que ces nouveaux programmes donneront lieu à des discussions passionnées comme le monde enseignant français en a le secret... !

Citations
Pour finir cette chronique de l’année 2014, un peu lourde à digérer, en guise de dessert, voici quelques citations qui donnent à réfléchir ou à réagir. Elles ont été glanées dans les revues de presse de ces derniers mois.

“Le danger avec les réformes c’est comme pour l’aviation c’est le contact avec le terrain…”Antoine Prost, congrès de l'AFAE, 4 avril 2014

"Certains disent que changer l'administration de l'éducation est comme faire déplacer des cimetières. Vous ne pouvez pas vraiment compter sur les gens qui y sont pour vous aider... " Andréas Schleicher (OCDE) lors d'une conférence TED en juillet 2012

« Il y a, dans le monde enseignant, une sorte de balancier entre d’un côté la classe, où les enseignants font preuve d’imagination et d’un grand dévouement, et de l’autre, un discours collectif extrêmement conservateur, D’un côté, ils se plaignent de programmes trop lourds et de pédagogies inefficaces, et de l’autre, toutes les tentatives d’instaurer un style pédagogique moins raide et moins centré sur les contrôles et les notes sont vécues comme une agression et une perte de dignité. Ils sont généreux sur le plan individuel et sur la défensive collectivement. Ils disent que rien ne va, mais craignent que ce ne soit pire si ça change. »François Dubet interviewé par Le Monde du 28 aout 2014

"Avec dix-huit heures de service, les enseignants, et je peux le comprendre, bloquent l'ensemble de leurs heures sur deux jours. Et quand les enfants sortent de classe, il n'y a plus un adulte dans nos collèges et lycées" Nicolas Sarkozy en meeting à Bordeaux le 22 novembre dernier.
C’est avec cette phrase (et quelques autres) que l’ancien président (et qui aspire à le redevenir...) vient de remporter le prix Thubal Holoferne , le “prix du n’importe quoi en matière d’éducation”. Il l’a remporté haut la main devant d’autres candidats très sérieux comme Antoine Compagnon, Alain Finkielkraut, Michel Onfray ou Natacha Polony...

Pour ne pas finir sur une note trop négative, je souhaite à tous mes lecteurs une bonne année 2015. Je nous souhaite (à tous les militants pédagogiques) de conserver comme un cap nos valeurs fondatrices et notre vision positive de l'École, Je nous souhaite aussi toute l'énergie et la combativité nécessaires pour continuer la lutte contre les inégalités, l'échec, les injustices et l'intolérance dans l'École (et ailleurs...). Et puisque cette revue de presse est aussi celle des Cahiers Pédagogiques, je forme le voeu que nos publications, porteuses de nos idées et de nos pratiques, soient de plus en plus lues, diffusées, débattues...et partagées !

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot



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samedi, décembre 13, 2014

Bloc-notes de la semaine du 8 au 14 décembre 2014





- Quel avenir pour les notes ? – Mal nommer les choses ? – Éducation Prioritaire - Cantines - .



Cette semaine encore, l’actualité éducative a été marquée par le débat sur la note et l’évaluation avec son acmé en fin de semaine avec les « Journées de l’évaluation ». Nous envisagerons dans ce “bloc-notes” la suite de ce débat avec les propositions du jury réuni à cette occasion mais nous continuerons à nous intéresser aussi à la manière dont ce débat a été traité dans les médias.
Il faut aussi revenir sur la réforme de l’éducation prioritaire car c’est le 17 décembre prochain que la ministre devrait révéler la nouvelle carte des REP et REP+ dans un climat de tensions et revendications.
Pour finir, nous irons faire un tour à la cantine, où ça ne sent pas toujours très bon...




Quel avenir pour les notes ?
À peine terminées les « Journées de l’évaluation », qui se sont tenues deux jours durant, les 11 et 12 décembre à Paris, le jury de la conférence nationale s’est réuni de nouveau, samedi 13 décembre, pour rédiger « quatre à cinq » propositions destinées à la ministre de l’éducation, Najat Vallaud-Belkacem. Ce seront des propositions “originales mais pas trop” selon son président Étienne Klein dans La Croix . Il ne s’agira pas, dit-il, de supprimer les notes pour les remplacer par un autre code. “Étant physicien, je sais qu’on ne change pas la nature d’un problème par un changement de variable ” rappelle t-il.
Étienne Klein a parait-il donné comme consigne à ses membres de « ne pas mettre en cause le travail des enseignants ». Il s’agira plutôt de répondre aux besoins des nombreux professeurs qui « se sentent désarmés, peu formés et ont besoin d’aide» en matière d’évaluation. L’une des pistes sera donc de «leur donner des outils supplémentaires pour leur permettre de modifier leurs méthodes».Officiellement, nous redit La Croix les recommandations seront adressées « mi-janvier » à la ministre de l’éducation, qui rendra des arbitrages.
Il y a plusieurs manières d’envisager la suite de ce grand débat et ses effets sur le système éducatif.
Quelques indices nous incitent à ne pas être très optimistes. Le discours très prudent du président du jury tout comme les propos de la Ministre nous font craindre à un rétropédalage... On peut craindre que tout cela n’aboutisse à un consensus mou (la spécialité de l’Éducation Nationale ?). Rappelons que ce sujet de l’évaluation (évoqué dans la loi de refondation qui parle d’“évaluation positive”) avait été lancé par Benoit Hamon mais qu’il n’avait pas eu le temps durant les 147 jours de son ministère de le mener à bien. Najat Vallaud Belkacem en a hérité. Mais le sujet a été aussi porté par la DGESCO et par le Conseil Supérieur des Programmes. C’est cette dispersion sur plusieurs organisations d'une même question qui est peut-être préjudiciable et conduire à un résultat faible au regard de l’ambition de départ.
Mais pour ne pas tomber dans la critique très répandue qui consiste à juger d’un dispositif avant qu’il ne soit abouti, il faut aussi voir les aspects positifs de ce débat. Peut-être aura t-il servi à faire la pédagogie de la pédagogie ? C’est que laisse entendre Michel Quéré, président du comité d'organisation de ces journées, interrogé par ToutEduc . Il exprime son optimisme et dit disposer "d'indices" qui donnent à penser qu'une "vraie réflexion" est à l'œuvre sur la distinction entre évaluation formative et évaluation sommative. En mettant ce sujet à l’agenda, on a peut-être contribué à amorcer cette réflexion et à faire évoluer (doucement) les pratiques. 
Si on avait mauvais esprit ( !) on se dit quand même que la typologie évaluation diagnostique/formative/sommative (formulée par Benjamin Bloom) ne date que de 1971... et qu’elle passe toujours pour du “jargon” pour bon nombre d’enseignants.
L’enjeu de ce débat n’est pas négligeable. Si la montagne accouche d’une souris, les dégâts peuvent être importants en termes d’images et par ricochet pour l’ensemble de la “refondation”. Car cela risque de perpétuer l’idée que l’École ne change pas. On ne peut s’empêcher de penser à cette phrase d’Antoine Prost à propos du sujet de son livre Du changement dans l’École (2014) : “tout se passe comme si l’on pouvait tout changer dans l’Education nationale sauf l’enseignement lui-même. Toutes les réformes sont possibles sauf la réforme pédagogique, malheureusement c’est la plus importante ”

Mal nommer les choses...
"Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde." (Albert Camus)
“L'évaluation des élèves ne se réduit pas aux notes, selon des experts ” ce titre trouvé sur le site de 20minutes a de quoi faire sourire ou bondir, c’est selon... Pourtant, on croirait un titre issu du Gorafi , ce site satirique spécialisé dans les fausses informations ou de son cousin Edukactus . Comme si on ne savait pas que ces deux mots ne sont pas synonymes ! Pas besoin d’être un « expert » pour cela ! Tous les profs le savent (même ceux qui sont “pour” les notes )...
Et puis, on réfléchit. Et on prend conscience que pour beaucoup de personnes, notamment (mais pas que) hors de l'éducation nationale, ce qu'écrit 20Minutes a effectivement tout de la révélation ...Et comme nous le disions plus haut, Il est utile alors de faire la pédagogie de la pédagogie. Mais le rôle des médias n’est pas toujours celui là !
La revue de presse du jeudi 11 décembre de Laurent Fillion signalait le traitement de cette question par France Inter dans le 7/9. On y entend Patrick Cohen se moquer avec un ton condescendant de la question des notes, puis Léa Salamé qui réduit la question à une simple transcription d'un code (les chiffres) à un autre (les lettres ou les couleurs) et n'entend pas ce qu'essaie de dire Michel Lussault (pdt du CSP) pour le ramener toujours à la même question. On se demande comment il faut analyser cette surdité.

1ère analyse : la presse aime les débats binaires. Mais ce n'est pas suffisant.

2ème analyse : les journalistes (généralistes) ne travaillent pas les sujets d'éducation. C'est moins prestigieux que les sujets politiques ou internationaux. Ils s'en tiennent donc aux clichés puisqu'ils n'ont pas travaillé...

3ème analyse : les journalistes sont d'anciens bons élèves. Les notes, ça les a fait réussir. Alors la question de l'échec scolaire, ça leur passe largement au dessus de la tête...
4ème analyse : il est plus facile de faire de l’humour ou de l’ironie que de faire un “lancement” sérieux.
5ème analyse : Dans les écoles de journalisme, il n’y a pas de module sur l’éducation (au contraire de la politique, la diplomatie ou même les sciences). Seuls les journalistes éducation ont une connaissance du sujet acquise “sur le tas”...
Heureusement, on a pu lire et entendre aussi des enquêtes plus rigoureuses et qui permettaient de comprendre concrètement les alternatives possibles. Toujours sur France Inter, le même jour, le “zoom de la rédaction” donnait la parole à Marc Berthou, un enseignant qui travaille avec des “ceintures de compétences”. Dans L’Express, Sandrine Chesnel propose un reportage dans un collège de Seine Maritime et n’hésite pas à rentrer dans le détail des dispositifs mis en place par les enseignants. Même démarche pour La Croix qui prend l’exemple des professeurs d’EPS pour expliquer ce que veut dire “noter” les élèves sans les décourager .
Ce sont ces reportages là, plus que les nombreux débats un peu vains où tout le monde se croit autorisé à avoir un avis qui vont peut-être permettre à l’opinion publique de comprendre qu’“évaluation” et “notation” n’étaient pas synonymes...

Éducation prioritaire
“REP ou pas REP ? la question qui fâche”. C’est le titre de L’Obs . Le 17 décembre prochain, Najat Vallaud Belkacem, doit annoncer la nouvelle carte de l’éducation prioritaire. Et cette réforme s’annonce à hauts risques pour la ministre. Sans jouer les prophètes, on peut penser qu’un regain des manifestations et des mouvements de protestation est probable à la rentrée de janvier...
La carte de l’éducation prioritaire date, grosso modo des années 80. De plus, on a eu une extension de la définition de l’éducation prioritaire qui a abouti à ce qu’aujourd’hui près d’un quart des élèves scolarisés relèvent à des titres divers de l’éducation prioritaire. La succession et l’empilement des labels et des dispositifs contribuent à rendre la carte illisible. La nouvelle carte des REP (1.082 dont 350 REP+) regroupe quatre critères :
- le % d’élèves défavorisés,
- le % d’élèves boursiers,
- le % d’élèves en Zone Urbaine Sensible,
- et le % d’élèves en retard en sixième.
Mais comme le pointe L’Obs le ministère a mal communiqué sur la façon dont cet indice était utilisé, suscitant la méfiance et la contestation, qui s’expriment depuis trois semaines. Un article synthétique du Monde (signé Samuel Laurent) considère que l’argumentation de la Ministre utilise des raccourcis quand elle affirme que la situation n'a pas évolué en trente ans, alors qu'elle a connu pas moins de quatre grandes réformes, qui ont fortement modifié les moyens accordés, leur ciblage et la philosophie même de l'éducation prioritaire .
Une tribune de Yannick Trigance, secrétaire national adjoint du PS à l'éducation sur le Huffington Post tente de faire la promotion de cette réforme considérée comme une “étape indispensable de la Refondation de l'école. Il rappelle aussi que “de surcroit, la Ministre a rappelé que dorénavant les moyens des établissements, au-delà du seul classement, seront attribués sur la base d'une allocation progressive correspondant à la réalité de leurs besoins. Et bien évidemment, un collège en Seine-Saint-Denis, même s'il n'est pas reconnu « Éducation prioritaire », n'est pas dans la même situation que certains situés dans l'ouest parisien. ”. L’idée de cette allocation progressive est d’éviter les effets de seuil.
Mais, malgré toutes ces explications cette réforme est très risquée. D’abord parce que les critères utilisés ne sont pas toujours aussi transparents et rigoureux qu’annoncés. Mais aussi parce que cette redéfinition des périmètres de l’éducation prioritaire se heurte à un sentiment général de dégradation des conditions de travail. Même si des moyens nouveaux sont débloqués, cela est vécu dans un cadre général qui est celui de l’austérité. Dans un tel contexte le rééquilibrage et la réaffirmation de “priorités” qui de fait exclut des établissements qui jusque là en bénéficiaient est donc mal vécu.
Il ne faut pas exclure non plus les arrières pensées syndicales. La mobilisation sur l’éducation prioritaire est aussi un moyen de retrouver les “fondamentaux” de l’action revendicative et de se reconstruire une légitimité militante.
Janvier sera t-il chaud ?

Cantines
«Restreindre l’accès à la cantine aux enfants dont les parents ne travaillent pas.» Ce sont les propos de Cyril Nauth, maire FN de Mantes-la-Ville (Yvelines) retranscrits par Libération . Il a dit réfléchir à cette mesure lors d’un conseil municipal début décembre , relayé par le Parisien ce lundi. C’est un phénomène qui n’est pas nouveau. Plusieurs communes privilégient les familles dont au moins un des parents travaillent avec comme argument le “manque de place”. En 2011, le quotidien L’Humanité en avait recensé au moins 70.
Malheureusement, si la jurisprudence française a reconnu le caractère « discriminant » d’une sélection à l’entrée des cantines sur critères socioprofessionnels, celle-ci demeure pour l’instant légale au regard des textes français. En effet, l’article 225-1 du Code pénal ne retient aujourd’hui que 18 critères de discrimination : origine, sexe, handicap, orientation sexuelle ou politique… Mais pas la pauvreté. Seule la Convention européenne des droits de l’homme mentionne explicitement l’origine sociale et la fortune. Ratifiée par la France, elle est censée être appliquée mais ne suffit pas : le protocole additionnel 12, portant sur l’interdiction générale de la discrimination, n’a en effet pas encore été adopté.
Puisqu’on en est aux repas de cantines qui ne passent pas, il faut aussi évoquer le cas du maire de Sargé-lès-Le Mans qui a décidé de ne plus proposer une viande de substitution lorsqu’un plat de porc était au menu de la cantine de l’école. La laïcité a bon dos.
On va faire une indigestion d’intolérance...

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot


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dimanche, décembre 07, 2014

Bloc-Notes de la semaine du 1er au 7 décembre 2014





- Élections, piège à refondation ? – Débat sur l'évaluation : peut mieux faire...- .



Deux points à l’ordre du jour de ce bloc notes. Tout d’abord quelques analyses à propos des élections professionnelles dans l’Éducation Nationale. Puis une réflexion sur le débat dans l’opinion autour de l’évaluation et de la notation. Un débat navrant...





Élections, piège à refondation ?
La semaine qui vient de s’écouler a donc été marquée par la clôture des opérations de vote dans la fonction publique et notamment dans l’Éducation Nationale. Les personnels élisent par le biais d’une procédure de vote électronique leurs représentants dans des commissions académiques paritaires selon leur statut et leur grade. Et puis il y a aussi un vote au “CTMEN” le comité technique ministériel qui est l’instance de négociation où seules les organisations ayant des élus peuvent signer des accords. Ces élections qui ont lieu tous les trois ans sont donc importantes à plus d’un titre. Elles déterminent la représentativité syndicale mais aussi le volume des décharges syndicales et les moyens accordés à chaque organisation.
On pourra lire tous les résultats sur le site du Ministère . On peut cependant en extraire quelques chiffres significatifs à commencer par celui de la participation qui est de 41,7%. En d’autres termes, l’abstention est donc de 58,3%. Si maintenant on s’intéresse au CTM, la répartition des voix et des sièges est la suivante : FSU 35,5% (6 sièges), Unsa 21,89% (4) , FO 13,58% (2), Sgen 8,9%(1), Snalc 5,46% (1) CGT 5,5% (1).
Avec 35,5% des voix contre 40,6% en 2011, la FSU perd donc un siège même si elle reste le premier syndicat. Le SNALC retrouve son siège perdu en 2011. En revanche SUD perd son siège à ce comité. Force ouvrière et son positionnement hostile aux réformes poursuit sa percée de 2011 passant de un à deux sièges. Ce syndicat est désormais le troisième. Dans le camp “réformiste” l’UNSA progresse mais cela semble être au détriment du SGEN-CFDT qui a un positionnement assez proche. Comme le dit Marie-Christine Corbier dans Les Échos “Au lendemain des premiers résultats des élections professionnelles dans l’Education nationale, l’interprétation s’avère bien délicate. Il serait trop simpliste de conclure à la victoire de tel ou tel camp, qu’il soit dit réformiste ou conservateur.”. On peut aussi considérer comme le dit Christian Chevalier de l’UNSA que la FSU se fait “manger par les deux bouts, c’est-à-dire par certains syndicats plus réformistes et par d’autres plus contestataires ”. L’appel du Collectif Racine – collectif d’enseignants associé au Front national – à voter pour le SNALC et FO a-t-il joué un rôle dans les bons scores des deux syndicats ? Difficile de savoir. C’est ce que pensent cependant certains analystes.
“ Les gagnants sont effectivement FO et le SNALC, qui ont en commun un discours réactionnaire, hostile à tout changement pédagogique. On ne peut exclure un vote politique en leur faveur, puisqu’un tiers des enseignants vote à droite, ce qui ne se reflétait pas dans le champ syndical. FO a bénéficié de ses positions très hostiles aux mesures gouvernementales. Mais sa progression ne doit pas être exagérée, d’autant que les autres syndicats radicaux (SUD éducation et la CGT) perdent un point et demi. [...] Au fond, ces élections montrent une mobilisation de l’électorat de droite… et le fatalisme du peuple de gauche désappointé. D’un côté le ministère peut se féliciter de l’affaiblissement de la FSU, principal obstacle à ses projets managériaux, mais de l’autre, elle ne peut la remplacer dans la négociation par FO ou le SNALC, qui incarnent l’hostilité à tout changement, quel qu’il soit.” c’est que déclare dans une interview au Monde Laurent Frajerman, spécialiste du syndicalisme enseignant, chercheur à l’Institut de recherche à la FSU.
Pour ma part, je crois que les clivages droite/gauche ne sont pas forcément très opérants pour décrire les tensions à l'œuvre dans le monde enseignant. Si je me risque à une grille “conservateurs/réformistes” (vous noterez que j'ai évité "progressistes"...!) cela me semble plus juste même si on peut bien sûr la contester. Et bien sûr c’est un clivage qui traverse même les syndicats (surtout lorsqu'ils sont majoritaires !).
Car en effet, la FSU est au pied du mur. En sièges, les “réformistes” ne forment pas une majorité. Pour signer des accords la FSU s'alliera t'elle avec deux organisations (FO et le SNALC) dont le conservatisme n'est plus à démontrer ? Ou bien s’engagera t-elle dans la voie de la réforme du système éducatif pourtant si nécessaire ? A défaut on peut craindre les blocages et le triomphe des conservateurs, et déclinistes de tout poil laissant le système éducatif en panne.
L’autre chiffre inquiétant est bien sûr celui de l’abstention. Près de 60%... On peut bien sûr incriminer la procédure utilisée pour voter. Il fallait en effet ouvrir un espace de vote à partir de son adresse de messagerie académique et d’un code reçu par ailleurs. Cela a pu en rebuter certains. Ça en dit surtout long sur la familiarité avec le numérique à l’heure où cela est sans cesse affirmé comme une priorité. L'école française n'est pas encore dans l'ère du numérique, si on veut qu'elle y entre, il faudrait réfléchir à utiliser l’informatique pour simplifier les tâches, pas les compliquer.
Mais il faut plutôt mettre en avant, me semble t-il, une analyse en termes de désyndicalisation et de défiance à l’égard de ce qui peut apparaitre comme des institutions éloignées à l’efficacité limitée. Si c'est pour obtenir une amélioration des salaires, c'est raté... La promesse des 60 000 postes a supprimé toute marge de manœuvre. Il n’y a plus rien ou presque à négocier et notamment pas assez pour permettre le rééquilibrage entre le primaire et le secondaire. D’autant plus dans le contexte général d’austérité budgétaire. L’amélioration des conditions de travail, n’est pas non plus à l’ordre du jour. Les créations de postes ne se voient que très faiblement puisque l’essentiel est destiné à rétablir le demi-service des enseignants stagiaires. La réforme de l’éducation prioritaire, réforme à hauts risques, peut même faire penser que pour certains établissements, les conditions de travail risquent de se dégrader. Tous ces éléments ne contribuent pas à mobiliser pour des élections dont les enjeux ne sont peut-être pas parus assez clairs pour tous.
Les résultats de ces élections interpellent donc tout aussi bien les syndicats eux mêmes que le gouvernement. Ils ne disent rien de bon sur la suite de la “refondation”...

Débat sur l'évaluation : peut mieux faire...
Navrant.Le débat sur les notes tel qu’il est traité par les médias est navrant...
Et je ne suis pas le seul à le penser. Plusieurs professeurs blogueurs font le même constat. Catherine Chabrun (ICEM-Pédagogie Freinet) déplore la faiblesse du débat, tout comme Lucien Marboeuf sur L’instit’humeurs ou encore Jean-Michel Zakhartchouk . Tous dénoncent les débats ineptes où chacun donne son avis sans avoir fait l’effort de se documenter et de lire les textes incriminés (en l’occurence le rapport sur l’évaluation des élèves remis par le CSP à la ministre). Notre ami et co-rédacteur de la revue de presse Laurent Fillion résume la situation avec humour et ironie : “Le jour où les medias organiseront un débat " pour ou contre la pêche au thon rouge" je pense qu'ils inviteront alors des profs qui évaluent sans notes pour connaitre leur avis éclairé sur la question. ”.
Heureusement quelques pépites surnagent. Comme cette très belle synthèse de Pierre Merle sur le site de la vie des idées . On a pu apprécier aussi l’édito politique de Thomas Legrand sur France Inter le mercredi 3 décembre où il s’interroge “Les notes à l’école sont-elles de droite ou de gauche ? ”. Quand on voit que les âneries sur le sujet sont assénées aussi bien à droite qu’à l’extrême gauche, on ne peut que redire ce que nous pointions plus haut : les clivages sur les questions d’école sont plus complexes que la dichotomie droite/gauche. Ensuite, Thomas Legrand conclut son éditorial par cette phrase qui résume assez bien les enjeux : “Les notes ne sont qu'une composante d'un système en panne”. Sur Médiapart Claude Lelièvre retourne le compliment à Luc Ferry qui trouvait dans le Figaro que le projet du CSP était “stupéfiant de niaiserie”. Et il a raison de rappeler que tous ceux qui s'excitent contre l'“esprit de 68" à propos des notes oublient que c'est en mars (et non en mai...) que s'est tenu le fameux “colloque d'Amiens" dirigé par un dangereux gauchiste nommé Alain Peyrefitte qui préconisait la suppression des notes...Pour être précis et remonter encore plus loin dans le temps, la critique des notes exprimée au colloque d'Amiens s'appuyait sur les travaux de la docimologie dont les premiers datent des années 30 : travaux de Laugier, commission Carnegie... Les enfants de 68 venaient à peine de naître !
Au passage, ce détour historique nous rappelle qu’il ne suffit pas de supprimer les notes pour changer la pédagogie. Lorsqu’en 1969 Edgar Faure suit les recommandations du colloque d’Amiens et interdit les notes (très beau rappel de cet épisode sous forme d’uchronie dans Rue89) cela n’a que peu d’effets sur les pratiques. Très vite le “génie français” et la force d’inertie inventèrent le “A -” et le “B+” et même le “A- -” et le “B+ +” ! Et les notes furent rétablies dès 1971 pour les classes à examen. La question n’est donc pas tant celle des notes que celle de la finalité qui sous-tend l’évaluation en France.
C’est là que, malgré tout, ce débat est révélateur. Car lorsque l’ineffable Ciotti dénonce “l’idéologie égalitariste”, quand dans les commentaires on lit qu’il faut bien habituer les enfants très tôt à être noté et sélectionné, on voit bien qu’il y a là une vraie rupture idéologique. Rappelons que les notes chiffrées ont été inventées (par les mandarins chinois) et institutionnalisées (en 1890) pour favoriser la sélection. Et tout notre système éducatif français s’est construit autour de cette logique. Sans verser dans le jargon, on a privilégié en France une évaluation sommative au détriment d’une évaluation formative.
Rappelons aussi, comme d’autres l’ont fait avant moi , que le problème n’est pas tant que la note chiffrée soit “décourageante” (on peut très bien humilier avec des smileys...) mais surtout qu’elle ne dit pas grand chose sur les acquis de l’élève. Certes, la note semble d’une lecture simple que tout le monde comprend. Mais elle dit très peu. Lucien Marboeuf le montre très bien dans son billet de blog. L’accusation développée par certains de “casser le thermomètre” ne tient pas. Si l’on veut une mesure plus fine et surtout utile pour progresser, alors il faut remettre en question les notes dont on sait la variabilité. Il faut surtout reconsidérer les moyennes qui fonctionnent selon le principe de la compensation et masquent les difficultés. On sait aussi que, dans notre système, la note est souvent une fin en soi et une fatalité: on travaille pour la note et celle-ci ne donne pas lieu ensuite à une remédiation. Lorsque Thomas Legrand pointe que “les notes ne sont qu'une composante d'un système en panne”, cela nous permet de rappeler que notre système est un des plus inégalitaires du monde. La méritocratie est bien malade lorsque l’on constate que ce sont toujours les mêmes (c'est-à-dire les plus privilégiés) qui réussissent contrairement à la promesse républicaine. Dès lors, la question devient celle de l’amélioration des moyens d’apprendre et c’est dans ce contexte qu’il faut se poser la question de l’évaluation.
Contrairement à ce qu’une logique binaire conduit à caricaturer, cela ne veut pas dire qu'il faut abolir toute forme de sélection dans le système scolaire. Je dis et bien d'autres avec moi, que la sélection peut se faire le moment venu mais pas avant et surtout pas tout le temps...16 ans marque dans la plupart des pays la fin de la scolarité obligatoire. Il n'est pas choquant qu'il y ait alors de la sélection et des orientations qui en résultent. Mais avant cette date, l’enjeu est d’abord de doter TOUS les élèves d’une même culture commune et tous les outils nécessaires pour évoluer dans la suite de sa scolarité (j'ose à peine parler de “socle commun"...). Et que durant cette période l'évaluation soit au service des apprentissages et pas une forme de sélection rampante et permanente devient alors une nécessité...
Le débat médiatique tel qu’il se déroule est affligeant. On sait bien qu’en France, il y a 66 millions d’“experts” de l’École... Mais il est dommage qu’on ait si peu de mémoire et qu’on ne voie dans ce débat que la dernière “lubie” de la ministre et de quelques pédagogues fous alors qu’il s’inscrit dans une longue histoire et de nombreux travaux (comme j’ai essayé de le montrer). On peut déplorer aussi que les alternatives qui existent et qui font leurs preuves en France, comme à l’étranger soient si peu connues et soient moquées sans être véritablement étudiées. On peut constater enfin que chez les enseignants la caricature de débat montre à la fois la difficulté à faire évoluer ses pratiques et l’inculture dans le domaine pédagogique. Il faut dire que l’attachement à la “note” est presque une question identitaire. Pourquoi critiquer un système qui vous a fait réussir et une note qui vous a permis d’avoir le concours qui vous a donné votre statut... ? 
La question centrale, celle qui devrait animer tous les débats, devrait donc être de savoir comment l’évaluation (et pas la seule notation qui n’en est qu’une des modalités possibles) peut être au service des apprentissages. Mais on est bien loin d’un débat sans fausses notes...

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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