mardi, janvier 20, 2015

Suggestions à Mme la Ministre de l'Éducation Nationale

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Lettre ouverte à la Ministre de l’Éducation

Mme la Ministre,


Vous allez faire jeudi des propositions pour l’École après les attentats. Vous avez beaucoup consulté. Très immodestement je voudrais, à mon tour,  faire quelques suggestions que vous lirez peut-être...

J’ai failli vous rencontrer à deux reprises durant ces consultations puisque je suis membre de deux instances que vous avez invitées : le Collectif des Associations Partenaires de l’Ecole (CAPE) et le comité d’orientation du CLÉMI. Mais à chaque fois, je n’ai pas pu m’y rendre. J’étais en cours avec mes élèves ou avec mes stagiaires. Car, si je suis représentant d’un mouvement pédagogique, je suis aussi et surtout un enseignant comme les autres. 
Mais je me suis exprimé à plusieurs reprises avec des textes pour dire d’abord mon émotion comme beaucoup de Français (“je pleure”) mais aussi pour dépasser celle ci et appeler à une mobilisation pour construire “L’école d’après” et développer déjà quelques propositions et analyses dans une longue tribune intitulée “École : et maintenant on fait quoi ?”. Je voudrais ici poursuivre la réflexion avec quelques remarques et suggestions. Elle n’ont rien d’original (même si elles ne sont pas forcément consensuelles) et je suis sûr que vous avez déjà dû en entendre certaines au cours des multiples réunions que vous avez menées et auprès de vos conseillers si ceux-ci sont (je l’espère...) en prise avec le terrain.


Annonces ?
On sait bien que le jeu politique exige souvent des réponses immédiates et des annonces faites depuis le perron de l’Élysée ou lors de grandes conférences de presse. On le sait mais on peut le déplorer et éventuellement lutter contre.
Et si le courage politique était de dire que des mesures urgentes ne servent à rien et procèdent de ce que les éditorialistes appellent de la “gesticulation” ? Vous le savez, le temps de l’éducation n’est pas celui du politique. Reconnaissons le et laissons du temps pour construire des réponses sur le long terme plutôt que des mesures immédiates faites avant tout pour rassurer ce que l’on croit être l’opinion. Mais on peut aussi faire preuve de pédagogie avec cette opinion et lui faire admettre que beaucoup des dispositifs qui risquent d’être annoncés existent déjà.
Les règles de vie dans les classes, les rituels ? la réflexion sur l’autorité ? Les règles de la Laïcité ? Et même... la Marseillaise ? Tout cela existe déjà ! Dans les textes et dans les pratiques.
En procédant ainsi, en sacrifiant au jeu des effets d’annonce, vous courez le risque de crisper les enseignants qui sont déjà aux prises avec ces questions et qui ont le sentiment qu’on méconnait leur travail quotidien. 

Suggestions...
L’urgence c’est de réfléchir. Et surtout de réfléchir collectivement en faisant confiance aux enseignants.
Décrétez non plus une minute de silence mais trois heures de dialogue entre adultes dans les établissements.
Pourquoi trois heures ? Parce que la première heure sera celle de l’émotion et ne le cachons pas, celle aussi de la déploration (nous sommes comme ça...). Mais cela laissera peut-être deux bonnes heures utiles pour faire le débriefing de ce qui a été vécu par chacun individuellement, pour mutualiser des supports et des pratiques et surtout pour réfléchir aux finalités de l’École et à ce qui devrait changer pour répondre aux tensions sociales (et pas seulement religieuses ou ethniques) que cela révèle.
Dans les déclarations que vous avez déjà faites, vous indiquez parmi les pistes, le renforcement de la lutte contre les inégalités. La question qui est posée à chacun des enseignants est donc de se demander comment au niveau de l’établissement et même dans sa propre pratique on peut lutter efficacement contre les inégalités et le sentiment d’exclusion.
Bien sûr, certains diront alors que l’on ne peut pas demander à l’École de résoudre, à elle seule, tous les maux de la société. Manuel Valls dans ses vœux à la presse ce mardi 20 janvier a déclaré qu'il existait en France « un apartheid territorial, social, ethnique ». Tout cela préexiste à l’École et celle-ci doit composer avec. Mais, malgré les efforts des enseignants, l’institution scolaire contribue aussi à renforcer les inégalités et même les discriminations. L’École ne peut pas tout... mais elle doit faire sa part !
N’en doutons pas, les postures politico-syndicales sont déjà de retour et vous n’échapperez pas aux critiques de toutes façons. Mais on peut espérer que l’esprit du 11 janvier perdure et conduise à un sursaut pour l’École. Mais celui-ci ne doit pas seulement venir “d’en haut” mais partir aussi d’en bas, au plus près des besoins et des réalités du terrain et en faisant confiance aux enseignants.
Et si cet évènement était aussi l’occasion de faire évoluer la gouvernance de cette énorme machine qu’est l’Éducation Nationale et de sortir du fantasme des “bonnes pratiques” et autres procédures décidées du sommet et qui redescendrait impeccablement jusqu’à chaque classe et chaque élève ?
On déplore souvent le conservatisme des enseignants. Mais celui-ci est aussi en partie le produit d’une structure excessivement centralisée et bureaucratique et d’un travail beaucoup trop individuel. Lors de nos dernières assises de la pédagogie, Françoise Lantheaume et d’autres participants proposaient d’inverser l’expression classique en affirmant que le bon mode de gouvernance serait aujourd’hui de dire “quand on peut, on veut...
Profitons aussi de cette réflexion sur la gouvernance pour souligner la nécessité d’un travail plus intense avec les autres partenaires de l’École. Si l’on veut lutter vraiment contre les risques de décrochage, et d’exclusion, le renforcement de structures de coordination avec les parents, les animateurs, les collectivités territoriales, les associations, la justice, est indispensable.

Formation
Puisqu’il faut faire des suggestions, en voici une autre : rétablissez la formation continue !
Oui, je dis bien de la rétablir, tant ce qui existe aujourd’hui est insuffisant voire indigent.
On a parlé de la formation initiale et il faut se féliciter (même s’il y a des critiques à faire) d’avoir remis sur pied une formation en alternance avec du temps pour se former. Mais si l’on veut faire évoluer l’École, il faut aussi s’adresser à tous les enseignants déjà en poste.
Et cette formation peut et doit se faire dans les établissements tout autant qu’au niveau académique ou départemental. D’une certaine manière, ces réunions de débriefing et de mutualisation sont déjà des sortes de formations. Et si on demandait à chaque établissement de se doter d’un plan de formation à l’échelle de l’établissement ? 
Confieriez vous votre santé à un médecin qui affirmerait n’avoir fait aucune formation depuis sa sortie de la faculté ? Même si la comparaison a ses limites, la logique est la même à l’École. Nous serions plus efficaces et quelquefois moins démunis si des formations répondaient aux besoins. Des négociations devraient permettre d’inscrire dans les missions des enseignants une “obligation de formation” prise en compte dans leur parcours professionnel.
Sur quoi se former ? Les moments de dialogue avec les élèves ont été plus ou moins réussis selon les élèves que l’on avait en face de soi mais aussi selon la formation que l’on avait reçue ou que l’on s’était construite tout seul dans son coin...
Il faut proposer des formations  à la gestion des groupes, à l’animation de débats, à la médiation, à l’enseignement des “questions vives” associées à chaque discipline, à la manière de faire vivre la laïcité et la citoyenneté...
Il faut aussi travailler pour s’améliorer collectivement dans la construction d’un “cadre” pour les élèves et cela passe en effet par une réflexion sur les rituels et le sentiment d’appartenance à une collectivité... A condition que cela ne soit pas plaqué et que cela accompagne le travail sur les moyens de faire vivre la citoyenneté, l’altérité et la démocratie dans les établissements. Le droit d’expression des lycéens, le travail sur la presse et la construction de l’opinion,  la démocratie lycéenne peuvent être des projets transversaux favorisant tout cela.
Il faut aussi s’emparer des dispositifs existants ou à venir. L’Éducation Morale et Civique qui doit se mettre en place peut être l’occasion d’un travail interdisciplinaire et l’occasion de réfléchir sur la pédagogie.
Pédagogie... le mot (tabou ?) est lâché. Car, bien plus que l’affirmation d’une fermeté ou le repli frileux sur des symboles, la réponse doit être dans le dialogue et l’écoute. Et, répétons le, dans la lutte contre les inégalités, la réponse est d'abord pédagogique.

La lutte contre les inégalités à l’École : grande cause nationale ?
Une bonne partie des difficultés des enseignants vient de la désorientation devant des injonctions contradictoires. L’École n’est pas assez claire sur ses finalités et trop rigide sur ses procédures.
Le principal ferment de la violence et de la souffrance sociale qui l’accompagne c’est l’échec scolaire marqué trop fortement en France par la discrimination et les inégalités. La « refondation » se voulait une réponse à cette situation. Mais, même si cela figure implicitement dans les textes, cela n’a peut-être pas été assez dit dans les discours.
Alors que le Président de la République a voulu placer son mandat sous le signe de la jeunesse, faisons de la lutte contre les inégalités à l’École une grande cause nationale. Et évaluons toutes nos actions, à l’aune de cet impératif, aussi bien l’évaluation des enseignants que celle des établissements.
La vraie refondation de l’École, c’est maintenant. Ou jamais.


Philippe Watrelot

Le 20 janvier 2015


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