dimanche, novembre 01, 2015

Twitter et les enseignants : du gazouillis aux dégueulis...


Les enseignants sont de plus en plus nombreux sur Twitter et sur les réseaux sociaux d’une manière générale. Mais la manière dont ces réseaux évoluent, les comportements et les idées qui s’y expriment ont  de quoi inquiéter. La séquence autour de la réforme du Collège qui n’en finit pas a exacerbé l’agressivité et donne une image inquiétante de notre profession. Les tweets (gazouillis en anglais) donnent une musique de moins en moins agréable...
Ce billet de blog est d’abord un sincère coup de gueule et un appel à la raison. Même si je crains qu’il soit, comme les autres, interprété avec malveillance, fasse l’objet de moqueries et ne convainque que les convaincus…


Gazouillis…
Image extraite du clip de Stromae “Carmen”…
Je me suis inscrit sur Twitter en avril 2009.  J’ai du y publier plus de 16 000 tweets et j’ai plus de 7500 abonnés. Pourtant aujourd’hui, j’y vais à reculons. Je n’aime plus Twitter. Je n’aime pas ce que ce réseau social est devenu.
Pour l’essentiel, ce que je fais sur Twitter comme sur Facebook et d’autres réseaux sociaux, c’est de la “veille” sur les sujets liés à l’éducation. Je mets des liens vers les articles, les billets de blogs,  que je peux lire,  que je trouve intéressants et qui peuvent susciter le débat. Pour résumer cela en une formule qui s’applique aussi à l’action des Cahiers Pédagogiques depuis leur création, il s’agit de  « donner à penser, donner à agir ». Cela veut dire aussi que le questionnement fait partie intégrante de la démarche. Il ne s’agit pas de donner le dogme d’une chapelle mais de permettre à chacun de se faire son opinion.
Bien sûr, je me sers aussi des réseaux sociaux comme d’une tribune. Je relaie les publications des Cahiers Pédagogiques et j’informe de mes propres publications sur mon blog ou d’autres sites.
Ce que j’ai apprécié sur les réseaux sociaux c’est que la dimension de mutualisation et d’échanges y est forte.  Peut-être devrais-je écrire “était” tant les choses ont changé au cours de cette dernière année et notamment depuis l’annonce de la  réforme du collège. Même si les dérives de l’Internet existaient bien avant et étaient déjà bien repérées.


Gribouillis…
Image extraite du clip de Stromae “Carmen”
J’avais créé dès le milieu des  années 90 une dizaine de listes de discussion professionnelles sur de nombreux sujets (SES, ECJS, TPE, etc.). Et j’ai créé un blog dès 2004. Et déjà en 2008, j’écrivais un billet qui avait pour titre « Débat sur l’École : Pourquoi tant de haine ? ». A l’époque, j’évoquais surtout les débats sur les forums et dans les commentaires des premiers blogs consacrés à l’éducation. Et je dénonçais déjà l’anonymat  de celui qui, tout seul derrière son clavier, s’autorise à être agressif. En m’appuyant sur ce qu’on pouvait observer des listes de discussion, je constatais que «  L’ “avantage” d’Internet c’est qu’il n’est pas nécessaire d’être nombreux pour parvenir à imposer cette intimidation. Il suffit qu’une ou deux personnes mal intentionnées se donnent la réplique et se fassent écho en inondant les commentaires d’un blog ou les listes pour donner l’illusion du nombre et dissuader ceux qui voudraient intervenir mais qui n’ont pas le goût ni le temps de la polémique de le faire.» J’ai aussi exprimé ma stupéfaction devant les dérives verbales qu’on pouvait trouver sur le forum néoprofs (malgré les tentatives de modération), ce qui m’avait valu une rancune tenace de certains des protagonistes.
Les dérives ne sont donc pas nouvelles. Et elles ne sont pas non plus spécifiques au monde de l’éducation. Il y a eu déjà de nombreux articles sur le phénomène des “haters” (les “haineux” ou “haïsseurs”…) qui occupent les réseaux sociaux et les commentaires des articles en y déversant leur bile et souvent aussi leur racisme. L’internet est devenu laid…
Le media qu’est Twitter avec sa forme spécifique n’a fait que renforcer cette dimension. Comment débattre, argumenter, nuancer, en 140 caractères ? La forme est propice à la punchline et au comportement de sniper pour reprendre des termes anglo-saxons. Autrement dit, c’est plus facile de faire une vanne, un bon mot, d’interpeller et de flinguer que de chercher à discuter. En tout cas, ce format ne permet pas la nuance.


Cafouillis…
Dans le domaine de l’Éducation, les échanges très virulents ne sont donc pas neufs mais ils ont pris une tout autre ampleur et ont même changé de nature avec la réforme du collège.
Lorsque la réforme a été présentée le 8 mars dernier, cela s’est fait dans une quasi-indifférence. Mais très vite le ton a monté et le débat a pris une ampleur inédite dans la Presse et dans les réseaux sociaux. J’ai essayé de rendre compte de cette longue séquence avec mon bloc-notes hebdomadaire de l’actualité éducative. Plusieurs éléments ont contribué à échauffer les esprits. D’abord la réforme elle même a été perçue par un certain nombre d’enseignants comme une remise en cause de leurs conditions de travail et de leur identité professionnelle. C’est particulièrement le cas pour les enseignants de Lettres Classiques qui se sont sentis menacés ainsi que les professeurs de langues vivantes. Mais plus globalement, c’est l’interdisciplinarité qui a été vue comme une soustraction des heures propres à chaque discipline et donc une dégradation des conditions de travail.
Sur le plan du dialogue social, à la fermeté du ministère lors des négociations a répondu  un départ des discussions de certains syndicats. Mais c’est surtout la publication du décret d’application le lendemain de la manifestation du 19 mai qui a été vécue comme une provocation. Le sentiment de ne pas être entendu a été entretenu au cours de ce début d’année avec des sondages montrant une hostilité des enseignants et de l’opinion à cette réforme. Les Unes catastrophistes du “Figarianne” et de “Valeurs du Point actuel” n’ont fait qu’accentuer encore les clivages.


Zizanie…
Il y a aussi une variable syndicale qu’il faut évoquer. Tous les syndicats n’ont pas envisagé les réseaux sociaux de la même manière et surtout avec la même rapidité. Le SE-UNSA par exemple avait inscrit très tôt dans ses résolutions de congrès la nécessité de s’investir dans les réseaux sociaux (Le CRAP-Cahiers Pédagogiques a aussi pris très tôt ce tournant numérique). Mais avec #college2016 on a vu débouler de nouveaux acteurs et en particulier le SNES qui est arrivé en force sur Twitter. Et pas toujours en en respectant les codes jusque là en vigueur (mutualisation, partage de liens,...). La vielle rancune entre ces deux syndicats (SNES et SE-UNSA issus d’une scission) n’a rien arrangé et a conduit à une surenchère réciproque.
Dans cette guérilla, il y a aussi l’enjeu du nombre et de la représentativité. Le vote au CSE sur le collège a été adopté à la majorité mais les syndicats opposés à la réforme considèrent qu’ils représentent quant à eux la majorité des enseignants. Et l’effet de loupe de Twitter où les pro-réforme étaient nombreux a agacé les opposants qui ont voulu bien maladroitement montrer qu’ils étaient eux aussi nombreux sur ce réseau social.
On retrouve aussi dans ces attaques permanentes les vieilles rengaines sur les permanents syndicaux qui ne seraient plus sur le « terrain » et seraient “hors-sol”. Pour remettre en contexte cette vieille accusation, que j’ai moi même subie, il est surprenant de l’entendre chez des syndicalistes car la fonction même d’un corps intermédiaire comme le sont les syndicats (ou les mouvements pédagogiques) est de recueillir et d’agréger les informations qui remontent des adhérents. A priori un représentant syndical ne représente pas que lui même ! Cela en dit long sur la représentation que l’on peut avoir de ces corps intermédiaires. Par ailleurs, si certains syndicats peuvent se permettre de préserver quelques heures de cours pour leurs permanents c’est parce que leur nombre de décharges est important (elles sont distribuées en fonction des résultats aux élections paritaires). D’autres organisations avec moins d’heures peuvent faire d’autres choix.
L’aspect syndical est complété par des postures politiques. Dans un contexte général de morosité et de radicalisation des positions, à la lecture de certains messages on ne sait plus bien si l’objet de cette exaspération est la réforme du collège ou plus largement la politique du gouvernement. Les deux se confondent. Comme souvent en France, on se préoccupe moins de ce qui est dit ou proposé que de qui le dit ou le propose. Avec ce prisme partisan, il semble inconcevable pour certains que les militants pédagogiques puissent se réjouir que des idées pour lesquelles ils militent depuis longtemps puissent être reprises dans un projet gouvernemental sans que cela fasse d’eux des “suppôts” du gouvernement.
Ce qui est vraiment déplorable avec ces zizanies syndicales et politiques et la surenchère qui en découle c’est qu’elle a interdit la nuance. Des deux côtés. Une opposition mesurée ou un soutien critique semblent aujourd’hui interdites. Et c’est bien dommage…


Embrouillaminis…
Très vite, le réseau a alors été utilisé pour interpeller systématiquement ceux qui étaient favorables à la réforme qui ont (à tort à mon avis, vues les conditions propres à Twitter décrites plus haut) tenté de répondre.
Une interpellation vécue souvent comme du harcèlement d’autant plus qu’elle a rapidement été accompagnée de moqueries et de caricatures. Chacun s’est très vite senti insulté et “méprisé”. “pédagogistes fous” ou “jaunes” ont été utilisés d’un côté. Je pense, qu’à l’inverse, l’emploi de termes tels que “conservateurs” (même s’ils peut sembler anodin) et a fortiori de “réactionnaires” ont été vus comme des insultes et des caricatures. L’accent mis sur l’aspect hétéroclite des opposants a été vu aussi comme un amalgame insultant.
Comme dans les cours de récréation où on accuse “c’est lui qui a commencé…” et où on dit qu’“on arrêtera quand les autres arrêteront”, il est tentant de jouer les arbitres.
Image extraite du Clip de Stromae “Carmen”
Il est délicat pour moi de jouer ce rôle. Il m’est arrivé, moi aussi, quelquefois de tomber dans le piège de l’escalade verbale. Et même mon bloc-notes où j’analysais la situation avec le prisme de la revue de presse a été vécu comme une agression et la posture d’un “donneur de leçons”... Ma présence dans la presse a fait aussi de moi, à mon corps défendant, avec quelques autres une sorte d’incarnation de la réforme. L’homme qu’on aime détester...
Ce qui n’est pas toujours facile à vivre et qui m’a permis de me rendre compte à ma petite échelle de ce que peuvent subir les personnages publics soumis aux “haters” et à la rudesse de ce qui n’est plus alors un débat.



Dégueulis…
Il y a quelques mois, cela m’a valu un “compte parodique” (je l’avais évoqué dans un de mes bloc-notes) où on se moquait de moi. Il s’agissait semble t-il d’une initiative individuelle. Ce compte a été fermé depuis. Mais, régulièrement, on peut voir des insultes ou des moqueries qui touchent des personnes qui publient sur Twitter : moqueries sur le nom ou sur ce qu’elles proposent,... Cela confine à une forme de mise au pilori.  A tel point qu’on peut se demander si avec de telles pratiques, il ne s’agit pas tout simplement de chercher à les faire taire…
L’argument de “l’humour” utilisé pour justifier ces pratiques trouve vite ses limites. Celui-ci s’applique d’abord à soi même. Ici on est plutôt dans l’ironie et le sarcasme. Et l’excuse du “c’était pour rire, t’as pas d’humour” évoque trop l’argument utilisé dans les bizutages, harcèlements et autres dérapages adolescents.
Car il faut bien le dire, tout cela rappelle ce qui se joue dans les cours de récréation et dans les réseaux sociaux entre jeunes. Sauf qu’ici on est avec des adultes supposés justement avoir, sinon un comportement exemplaire, du moins une action éducative auprès d’eux. Que penseraient nos élèves ? Quelle image donnons nous collectivement de la profession ?
Je sais bien que ce ne sont que des paroles mais pour des enseignants qui sont des gens du “verbe" et qui accordent de l'importance aux mots, toutes les barrières, toutes les auto-censures ont été franchies par certains.
Les mots sont importants. Lorsque certains (dont un ancien Recteur) parlent d’ « esprit de collaboration » à propos des “pro-réforme” et de “jaunes” pour qualifier ceux qui s’engageaient dans la formation, lorsque d’autres évoquent le “chômage” de telle ou telle catégorie d’enseignants, on se dit qu’on a perdu le sens des mots. De même, le fait d’être opposé à la réforme ne fait pas forcément de vous un "réactionnaire"..
Dernièrement on a vu aussi de nouveaux comportements apparaitre. Ainsi, lorsqu’une collègue a lancé une balise #EPIpartage afin de mutualiser des idées d’enseignements pratiques interdisciplinaires, cela a donné lieu à un niveau d’attaques jamais atteint jusque là avec un “humour” plus que douteux. “Mon corps me raconte une histoire” devient la biographie du pétomane... De même un enseignant a publié sur Twitter deux textes très critiques, l’un sur la collègue à l’origine d’#EPIpartage et l’autre à l’égard de Mila Saint Anne. Il utilise un procédé (déjà employé par Loys Bonod) de découpage systématique du texte et critique sur chaque point de phrase dans une intention extrêmement malveillante. Pour moi, qui ait déjà écrit que l’on devrait être capable de critiquer mutuellement nos travaux dans un esprit de “dispute” professionnelle, ces textes montrent exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire : on n’est pas dans le face à face et il n’y a aucune bienveillance et esprit constructif dans ces écrits.
Et ce qui est le plus inquiétant dans l'histoire c'est que cela va à l'encontre de la culture jusque là dominante dans les salles des profs. A savoir que par "esprit de corps" on ne remet pas en cause l'enseignement d'un(e) collègue. Critiquer était jusque là perçu comme étant de l'ordre de l'agression. Et cela était un dogme poussé jusqu'à l'extrême. A tel point que cela aboutissait quelquefois à défendre des situations très “limites” D'une manière générale, chez les enseignants et en particulier les plus conservateurs la “liberté pédagogique" est érigée en valeur voire en tabou. Mais cette liberté semble à géométrie variable car si elle est proclamée pour ceux qui ne veulent pas changer, elle est refusée à ceux qui innovent ou qui appliquent les textes !
Un mot aussi sur ce qui justifie ces débordements d'insultes et d'agressivité. “On” nous dit que c'est en réponse à une agression inverse de la part du ministère et de ses thuriféraires (les pédagos). Et que l'exaspération, la "colère", le "mépris" ressenti justifieraient tout.
Se sent méprisé, se sent injurié qui veut bien l’être. Aujourd’hui, dans un contexte de déclassement des enseignants et avec le sentiment de se sentir remis en question dans son identité, la crispation est forte. Et l’exaspération vient vite. Mais comme tout sentiment, l’agression, l’exaspération devraient être questionnées et relativisées. C’est aussi ce que l’on demande à nos élèves !
J'ai quelquefois utilisé l'expression d"'imaginaire prolétarien" qui agace beaucoup certains de mes lecteurs. Mais c'est malheureusement aussi cela qui me vient quand je lis certaines des  justifications dans les discours les plus “radicaux”. On semble, dans une sorte de scène fantasmée où des fonctionnaires de la classe moyenne “rejouent” la révolte des prolétaires face à un patronat qui opprime et des syndicats "jaunes” qui seraient à la botte de ce “patronat”. Et au nom de cette supposée oppression toutes les violences (verbales) seraient alors  acceptables ? De l’opposition normale à une réforme, on est passé à une sorte de délire intolérant...

Car ce qui est finalement le plus inquiétant pour le militant pédagogique que je suis, c’est la remise en cause très agressive des valeurs, des convictions et des pratiques qui sont les nôtres.
Les valeurs sont remises en cause. On a bien vu derrière le débat sur le collège que cela fait remonter à la surface des choses pas très claires. La critique de l'“égalitarisme”, il faudra qu'on m'explique mais si on gratte un peu ce que ça veut dire n'est pas très joli. Et dans bien des discours, l'élitisme n'est même plus affublé de l'adjectif "républicain"...
Il y a aussi la remise en cause des sciences de l'éducation et plus particulièrement du constructivisme. Il ne s'agit pas de dire que tout le monde était "converti" au constructivisme mais jusque là sa remise en cause était discrète et se situait surtout dans les pratiques mais peu au niveau du discours. Aujourd'hui, sur ce point aussi, des bornes sont franchies. Les méthodes actives, la démarche de projet, l'idée même que les élèves puissent être acteurs dans la construction du savoir tout cela est nié aujourd'hui dans les déclarations qu'on peut lire non seulement sur Twitter mais aussi sur des textes plus longs et plus structurés. C'est le retour des “fondamentaux”, de la défense du cours magistral, d'une pédagogie très linéaire et de la répétition comme principal moyen d'apprendre. Et cela n'est pas réservé à quelques “conservateurs” classiques mais se retrouve exprimé dans tout le spectre syndical. Non seulement on moque les “pédagogistes” car ils sont considérés comme des soutiens du ministère mais aussi et surtout parce qu'on considère que leurs pratiques et leurs théories sont “fumeuses”. Et cette intolérance va aujourd’hui au delà du débat d’idées pour se situer dans le registre de l’agression. Cela m'inquiète…


Bisounourseries…
J’ai utilisé des mots forts pour m’exprimer. En parlant de “dégueulis”, je succombe moi aussi à la provocation. Et je sais déjà que cela me vaudra en retour des attaques et des indignations où on criera au mépris et à l’insulte…
J’ai voulu dire que cette séquence sur le collège a révélé des tensions et des clivages qui sont très inquiétants. Je suis inquiet pour ma part d’une parole qui s’est libérée dans les réseaux sociaux et de sa violence implicite. Reste à savoir si elle peut se réduire et surtout si elle se limite à ce microcosme qu’est Twitter ou si elle peut se répandre dans les salles des profs.
Pour ma part, sur Twitter, j’essaye maintenant de m’astreindre à quelques règles. Je suis persuadé aujourd’hui que chercher à convaincre et même débattre en 140 caractères est une impasse. Les interpellations pratiquées par certains sur les articles que je signale ne servent à rien. Je connais leur désaccord et je les invite à publier des articles sur leurs blogs respectifs et à en signaler l’existence. Au départ, Twitter pour les enseignants servait à ça…
Je continuerai à me préserver en “bloquant” ceux qui m’interpellent de manière systématique et agressive.  Et tant pis si certains crient à la “censure”, comme je l’ai déjà écrit, je n’ai simplement pas envie d’interagir dans un tel climat.
J’espère aussi que les responsables syndicaux quels qu’ils soient vont comprendre que de tels agissements desservent plus qu’ils ne servent la cause qu’ils défendent. Et que l’image des enseignants n’a pas besoin de telles dérives.
Il faut prendre garde aussi à ne pas surestimer ce qui se passe sur les réseaux sociaux, il faut en effet se méfier de l’effet de lampadaire que Twitter génère alors que les journalistes et politiques sont très friands de cet espace. En intitulant mon texte ainsi je veux dire aussi que si le pire (le “dégueulis”) s’est développé, le meilleur continue à exister. Cela peut être encore un espace de partage d’informations et même de mutualisation.
Et surtout, (c’est le moment Bisounours…), je reste convaincu que, loin des discours, loin des clivages surjoués et entretenus, loin de cette atmosphère de guérilla permanente où l’on consacre beaucoup d’énergie à jouer les “GrainS de sable”, on peut trouver aussi dans les établissements de l’énergie positive pour élaborer ensemble, éventuellement critiquer de manière bienveillante et constructive. Et se donner collectivement du pouvoir d’agir.



Philippe Watrelot
Le 1er novembre 2015



Note : ce billet de blog est en chantier depuis une dizaine de jours. L’idée est bien antérieure à la parution de l’article de Christel Brigaudeau dans Le Parisien le 30 octobre intitulé Réforme des collèges : les profs s’étripent sur le Net”. La sortie de cet article m’a amené à retarder la publication de ce billet.



En complément : quelques liens




(Chapitre “marigot”)


Et puis, bien sûr, le formidable clip de la chanson “Carmen” de Stromae !

samedi, octobre 24, 2015

Conservatisme enseignant : “qui sont les anciens, qui sont les modernes?”



J’ai participé à l’émission Rue des Écoles “Education : qui sont les anciens et les modernes” diffusée sur France Culture le 25 octobre 2015. Elle avait été enregistrée une dizaine de jours auparavant. J’étais invité en compagnie de Blanche Lochmann de la société des agrégés de l’université et de François-Xavier Bellamy, professeur de philosophie et maire adjoint sans étiquette de Versailles et auteur d’un livre récent sur l’école : “Les Déshérités”. M. Bellamy est présenté “sans étiquette” mais il me semble utile de préciser qu’il a fait partie des organisateurs de la “manif pour tous” et des veilleurs qui ont milité contre le mariage pour tous. “Sans étiquette” mais pas sans convictions ni parti-pris comme le montrera le débat…
Deux contre un… le débat était un peu déséquilibré. D’autant plus quand un des participants (ce n’est pas moi !) se lance dans des réponses interminables à la rhétorique habile (mais creuse). Mais les journalistes présentes dans le studio ont porté elles aussi la contradiction. 
On n’est jamais le meilleur juge de soi-même, mais je ne garde pas un bon souvenir de cette émission et de ma prestation. En plus j’étais enrhumé... !
Une émission que j’avais pourtant préparée. Certains me demandent quelquefois comment je peux intervenir à la radio ou à la télé et croient que je ne représente que moi même. Or, cette émission, comme d’autres avant elles, a fait l’objet d’une préparation collective. Sur la liste de discussion de l’association CRAP-Cahiers Pédagogiques, quand j’ai annoncé le thème de l’émission qui dans son titre initial parlait de “conservatisme enseignant”, cela a suscité de nombreuses réactions. Le texte qui suit est une synthèse des échanges et contributions des adhérents du CRAP élaborée (le 15 octobre) avant mon passage à la radio.
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Conservatisme, anciens et modernes
“Anciens” et “modernes”, est-ce que ça veut dire encore quelque chose ?  Le courant de pensée qui a contribué à la création de la revue et de l’association c’est “l’éducation nouvelle” et ce courant date de la fin du XIXe siècle… Ça fait donc très longtemps qu’elle est nouvelle ! Et d’ailleurs cette situation interroge : pourquoi est-ce toujours “nouveau”? Justement parce que cela se heurte au conservatisme. 
D’une manière générale, on a en ce moment une inversion des valeurs et les mots perdent de leur sens. Et cela se répercute aussi sur le débat éducatif. 
Aujourd’hui la “modernité” c’est le libéralisme le plus échevelé et la remise en cause des acquis sociaux. Dans ces conditions, le conservatisme devient justifié puisque il se situe dans la défense de ce qui était un progrès… 
Appliqué au monde de l’éducation cela conduit les enseignants à se positionner dans la justification de la défense de la situation actuelle au nom de la défense des intérêts des travailleurs et en pensant que le changement est synonyme de dégradation de leur situation. Je reprends à mon compte la formule d’une des 5000 personnes qui me suit sur FaceBook : “certains collègues considèrent qu'il ne faut surtout pas changer ce qui ne fonctionne pas... au cas où cela pourrait être pire”. Ce qui est, au passage, remarquablement décrit par Albert O. Hirschman dans “Deux siècles de rhétorique réactionnaire”. 


Vrais-faux rebelles
L’inversion des valeurs tient aussi au fait que le discours “pédago” qui était un discours de rébellion du temps de Freinet (obligé de quitter l’EN pour mener à bien son projet)  est devenu aujourd’hui un discours “officiel”. On peut considérer qu’il ne s’agit que d’une vulgate mal digérée et plaquée sur une structure qui reste bureaucratique et rigide mais il est clair que les mots et les concepts qui étaient ceux de l’éducation nouvelle sont aujourd’hui aussi ceux du ministère, de l’inspection, de l’OCDE… Et donc le pédagogue n’apparait plus comme le “rebelle” mais au contraire comme l’allié objectif du pouvoir. 
Cela a pour effet que le conservateur peut se tailler à bon compte un costume de rebelle face à l’institution. Et cela fait sens pour des enseignants qui ont toujours vécu leur métier comme un métier indépendant et individualiste et avec beaucoup de méfiance à l’égard de la hiérarchie. 
La vraie “rebellion” aujourd’hui n’est pas tant face à l’institution que face au conformisme de la salle des profs…
Mais ce “conformisme” est lui même à nuancer. Car, comme je l’ai souvent pointé, il y a bien souvent un grand décalage entre les discours et les actes eux-mêmes. 
Les enseignants qui sont des gens du “verbe” ont un discours très élaboré qui s’inscrit dans leur passé d’anciens élèves et dans la construction de leur identité professionnelle dès le début de leur carrière. 
Les actes sont, quant à eux, certes dictés par le discours et les valeurs mais aussi, tout simplement par les circonstances. On agit face aux élèves pour répondre à des urgences et résoudre des problèmes immédiats. 
Tel enseignant prônant un discours “anti-pédago” peut dans la réalité de la classe avoir des pratiques bien plus proches. Et l’inverse est vrai aussi, malheureusement...
C’est pourquoi il faut se méfier des discours des enseignants. Même si ce décalage est aussi le symptôme d’une difficulté à vivre son métier et l’expression d’un sentiment de “travail empêché”. 
Oui, je suis abonné aux “Huit”...!


Oppositions stériles
Car si l’on s’en tient aux discours on tombe vite dans les caricatures et les oppositions binaires là où il faudrait de la nuance.
La presse elle même se complait dans ces schémas et a contribué à les diffuser. C’est ainsi que l’opposition « Pédagogues/Républicains » s’est répandue. Avec elle, il y a bien d’autres oppositions stériles qui ont pourri le débat. On pourrait en faire la liste.
Comme le dit très bien Philippe Meirieu « Il faudrait enfin qu'on arrive à sortir de cette méthode qui consiste à penser toujours sur le mode de variation en sens inverse, c'est-à-dire que plus je m'intéresse à l'élève, moins je m'intéresse au savoir ou plus je m'intéresse au savoir, moins je m'intéresse à l'élève ... ». Je pense que le travail de l'enseignant est au contraire de combiner l'un et l'autre et de travailler en tension. Par exemple, la pédagogie est complémentaire de la didactique et vice-versa. Nul mépris pour les savoirs dans cette posture, bien au contraire. Simple question de curseur sur un axe où les deux exigences sont en tension.




Quels clivages ?
La méfiance à l’égard du discours évoquée plus haut est d’autant plus essentielle que celui-ci masque les valeurs (incarnées dans l’action). Personne ne vous dira qu’il ne souhaite pas la réussite de tous les élèves ! Tout le monde affirme lutter contre les inégalités ! Si l’on en reste au niveau des intentions, on ne fait pas apparaitre les clivages. C’est dans la réalité des pratiques et dans les choix pédagogiques qui sont faits au niveau de la classe, de l’établissement et de l’ensemble du système éducatif qu’on peut voir apparaître des distinctions pertinentes. 
On peut repérer d'après les contributions des adhérents du CRAP, trois grilles de lectures pertinentes.

Le premier clivage est ce qu’il faut peut être sauver du débat “Pédagogues vs Républicains” et de toutes ces fausses oppositions. Si l’on résume ce débat, pour l'antipédagogue, la fonction de l'enseignant est d'enseigner. FX Bellamy durant le débat n’a cessé d’utiliser le verbe “Transmettre” comme étant la quintessence de sa fonction. Alors que pour le pédagogue, la fonction de l'enseignant est de “faire apprendre”. En se plaçant du côté de la transmission et  en posant implicitement  qu'il n'y a pas de problème pédagogique, les antipédagogues renvoient la responsabilité de la difficulté scolaire sur l'élève lui-même. L'élève dispose de la Raison, comme tout être humain, donc s'il n'apprend pas c'est parce qu'il n'est pas sérieux, c'est de sa faute (et celle de ses parents), tant pis pour lui, nous avons le droit de l'abandonner à son sort. Il avait la liberté d’apprendre, il ne l’a pas saisie… en niant ainsi toutes les contraintes qui sont celles du déterminisme social avec lesquelles chaque enseignant (et chaque élève) a à composer. Il y aurait donc bien une ligne de rupture  qui sépare ceux qui croient en la possibilité d'apprendre à tous les enfants (l’ “éducabilité” chère à Philippe Meirieu)  et qui recherchent toutes les voies pour y parvenir et ceux qui font le choix de ne le faire qu'avec des enfants sélectionnés selon leur "mérite" (ou leurs “dons”) ou le plus souvent leur capacité à entrer dans un moule pré-établi.

Car la deuxième grille de lecture porte sur la finalité du système : faire réussir tous les élèves ou sélectionner les meilleurs ? La version de gauche de la logique de sélection étant le fameux “élitisme républicain” qui permet la méritocratie indépendamment de l’origine sociale. Mais avec le même sort que dans la version de droite (qui se contrefout de l’origine sociale et ne raisonne qu’en termes de mérite individuel) pour les “vaincus” du système...
Donc, un clivage majeur lié à l’attitude face à la justice sociale. Mais ce n’est pas suffisant. Car dans le débat sur le collège 2016, il y a toute une frange du monde enseignant qui dénie que les dispositifs proposés (les EPI, la fin des classes bilangues, etc.) permettent de lutter contre les inégalités. “Prouvez nous que cela permette de lutter contre l’injustice” nous crient-ils… Sauf que, pour le prouver, il faudrait déjà mettre en œuvre ces dispositifs…

Et c’est là qu’intervient le troisième clivage majeur, là aussi pointé lors d’une discussion au sein de notre mouvement : l’attitude face au changement. On l’évoquait plus haut : la méfiance pour le changement est par essence au cœur du discours réactionnaire. Mais cette méfiance peut s’exprimer de différentes manières. Il y a bien sûr la plus traditionnelle qui consiste à trouver que “c’était mieux avant” et  à nier les inégalités ou à s’en accommoder. Mais il peut y avoir aussi une posture de “gauche” qui reconnait ces inégalités mais qui considère que celles ci sont extérieures à l’École qui n’en est que le réceptacle mais en aucune façon un facteur aggravant. De fait cette posture conduit à penser que la solution est dans un changement radical de la société qui dispenserait de changer l’École (qui n’est pas responsable) . Autrement dit, on accumule les préalables pour se dispenser de changer soi même ses pratiques. C’est ce que j’appelle le discours “gaucho-conservateur” et qui énerve tant quand je l’énonce…
Dans une culture française où on est plus prompt à la critique qu’à l’action, cela conduit concrètement à voir tous les défauts et les éventuelles dérives d’un dispositif pour au final en retarder ou en annuler la mise en œuvre. Et cela conduit aussi à un phénomène bien connu des économistes : les “prophéties autoréalisatrices” : si on pense que ça ne va pas marcher, il y a toutes les chances que ça ne marche pas… Toute ressemblance avec la réforme du Collège n’est pas fortuite !



Dans un texte récent que j’ai écrit pour la revue "Questions de classe”, je me définis comme “radicalement réformiste”… Cet oxymore décrit bien la tension à l’œuvre dans l’action militante. Je préfère avoir les mains dans le cambouis et me les salir que d’avoir les mains propres (“ils avaient les mains propres mais ils n’avaient pas de mains” disait Péguy)
Je suis “ancien” car je me situe, comme nous tous, dans la tradition de l’école nouvelle et des grands pédagogues des siècles passés dont la pensée est toujours actuelle. Je suis “ancien” aussi parce que je n’oublie pas les travaux de Bourdieu et Passeron qui ont cinquante ans. Et je suis “moderne” et progressiste car je ne m’accommode pas de la situation actuelle d’une École inégale et que je veux contribuer à la faire changer. 
Plus qu’“ancien” ou “moderne”, je suis indigné…

Philippe Watrelot

Le 15 octobre 2015
(repris et complété le 24 octobre)


Pour poursuivre quelques liens vers d'autres billets de blogs sur le même thème : 


Top 8 des phrases qu’un(e) président(e) du CRAP doit subir sur les réseaux sociaux (et ailleurs)


J’ai quitté mes fonctions de président du CRAP-Cahiers Pédagogiques le 19 octobre 2015. Lors de la petite fête qui a terminé la journée, j’ai fait un discours où je faisais des listes (« les huit choses que j’ai apprises au CRAP », « les huit phrases qui ont du casser les pieds des adhérents », « les huit objets qui symbolisent ces années ») Pourquoi huit ? Parce que je suis resté huit ans président de cette belle association.
« Y en a un peu plus, je vous le mets quand même ? » dirait mon boucher... Voici donc une nouvelle liste de huit. Une liste inédite, que je n’ai pas proposée dans mon discours de fin de mandat, mais qui peut résumer aussi ces huit années et surtout les deux dernières où les réseaux sociaux se sont emballés...




1 « Hu, Hu, Hu,  vous savez ce que ça veut dire CRAP en anglais… ? »
Ben non, évidemment on est complètement ignares et on ne connait pas l’anglais...
Plus sérieusement l’association qui a pour nom complet “Cercle de Recherche et d’Actions Pédagogiques” est née en 1963 pour accompagner la revue “Cahiers Pédagogiques” née quant à elle en décembre 1945. A cette époque, on se contrefichait de savoir ce qu’un sigle pouvait bien dire dans une autre langue. Et c’était très bien comme ça !
Nous sommes fiers de cet héritage et à vrai dire le côté “happy few” (tiens c’est de l’anglais...) et la “connivence culturelle” de ceux qui font cette sempiternelle remarque nous fait sourire plus qu’elle nous agace. Elle est tellement symptomatique de ce que peuvent être certains profs...
On aurait pu changer le nom et par exemple inverser “Recherche” et “Action” mais nous ne sommes pas muets… comme des CARP !



2 « De toutes façons vous n’enseignez pas, vous ne connaissez pas le terrain »
En fait, on n’est pas même pas humain, on vient de la planète Mars...
C’est la grande rengaine... Comme si une pensée différente devait forcément être renvoyée à une forme d’étrangeté. Il y a une vraie difficulté à concevoir qu’on puisse partager les mêmes conditions de travail et avoir des jugements et des opinions dissemblables.
Il y a aussi l’idée qu’un représentant d’association est forcément une sorte de notable assis et éloigné du sacro-saint “terrain”. Ça en dit long sur l’image des corps intermédiaires. Quand on est président d’association, on ne fonde pas son analyse uniquement sur sa propre expérience mais aussi sur la réflexion collective qui se fait au sein du mouvement avec des enseignants du primaire, du collège, du lycée, de l’université. etc.
Et au passage, il faut rappeler que pour ma part je suis prof en lycée (de banlieue) depuis 33 ans où j’enseigne les SES et que la nouvelle présidente du CRAP-Cahiers Pédagogiques enseigne, quant à elle, les SVT dans deux collèges.



3 « vous êtes naïfs, vous ne voyez pas les intentions cachées et où tout cela nous mène ? »
Autre version : on ne vient pas de la planète Mars, les pédagos sont des illuminati, on fait partie du complot...
Après le refrain sur le “terrain”, le couplet sur le complot... Il est toujours plus confortable de combattre des ennemis qu'on s'invente.
A tout prendre, en tout cas, je préfère la naïveté au cynisme de ceux qui sont revenus de tout sans jamais y être allé. Paradoxalement, alors qu’ils en ont dénoncé la présence chez certains de nos élèves après Charlie, une forme de complotisme est très à la mode aussi chez les enseignants : l’OCDE aurait pour objectif de décérébrer les élèves pour les préparer à devenir des salariés employables et exécutants.   
Philippulus le Prophète
On a eu droit récemment à une autre version avec la réforme du collège dont le but ultime était de détruire la culture française et même la civilisation occidentale ! Mais on va m’accuser de faire ce que je déplore c’est-à-dire caricaturer. Je préfère terminer ce point en rappelant que l’avenir est d’abord ce que l’on en fait. Et qu’avant de crier à un hypothétique complot, il faut croire en l’action collective et militante.



4 « Ca se dit démocrate et ça pratique la censure sur Twitter/Facebook ? »
La chasse aux trolls est ouverte et en vérité je suis le fils caché de Kim Jong Un...
Oui, j’ai “bloqué” un certain nombre de personnes sur ces deux réseaux sociaux et je continuerai à le faire. 
Bien faire et laisser braire
Prenons une métaphore pour exprimer la manière dont je vois leur fonctionnement et surtout Twitter. Vous êtes dans une grande salle comme par exemple la salle des profs de mon lycée (200 personnes), c’est la pause, vous parlez avec des collègues avec qui vous avez plus d’affinités quand tout à coup un autre qui vous casse les pieds cherche à s’incruster dans la conversation en vous infligeant son avis et même en étant impoli. Qu’est ce que vous faites ? vous pouvez l’écouter poliment mais vous pouvez aussi utiliser des stratégies pour éloigner cet importun qui vous agresse.
L’essentiel de ce que je fais sur les réseaux sociaux peut être assimilé à de la “veille” (et c’est pas demain que je vais arrêter de faire de la veille...) : je diffuse des liens vers ce que disent la presse et différentes sources sur l’actualité de l’éducation. J’ai quelquefois l’impression que quelques personnes font de la veille sur ma veille... au point de me reprocher la diffusion de tel ou tel article. Dans d’autres cas récents, c’était sur ce que j’écris moi même. Je ne suis pas ennemi du débat mais je ne pense pas que l’on puisse “débattre” en 140 caractères.  Et bien souvent cela s’apparente plus à du harcèlement voire à de l’agression ou de l’insulte. Alors, oui, il m’arrive de “bloquer”, cela veut dire simplement que je n’ai pas envie d’interagir avec la personne. Comme cela peut arriver dans la vraie vie...



5 « je trouve que ce que vous dites sur les enseignants est méprisant, je me sens insulté »
Bien sûr, une bonne partie de mes copains sont enseignants, je le suis moi même mais au fond je les méprise tous...
Se sent méprisé, se sent insulté,  qui veut bien l’être...
Je ne suis pas responsable de la manière dont mes propos sont reçus même si je fais attention à la manière dont je m’exprime. J’ai de toutes façons l’impression que dans le contexte actuel, je posterai même des photos de petits chats que certains pourraient trouver cela insultant ou méprisant ! En tout cas, je suis certain que le billet que vous êtes en train de lire aura cet effet !
Dans un contexte de morosité générale et de “déclassement” des enseignants, je crois que la difficulté tient au fait que la nécessaire critique du système éducatif est ressentie par quelques uns comme une attaque personnelle contre chaque enseignant . Or, je continue à le dire, on peut faire son métier du mieux que l’on peut dans un système qui dysfonctionne...



6 « Vous êtes des donneurs de leçons qui savez tout mieux que tout le monde »
Donner des leçons c’est une maladie professionnelle... C’est pas un peu ce que font tous les enseignants ?Et puis ce qui est curieux c'est que ce reproche est fait par ceux qui savent déjà à quoi vont mener les réformes...
C’est la suite logique du point précédent. La moindre parole peut aussi être interprétée comme un point de vue surplombant. Le « pédago » est vu alors comme quelqu’un qui dérange et qui remet en question les manières de faire de son interlocuteur (et donc l’agresse).  On a aussi la version “hard” de ce ressenti avec l’accusation de “secte” que certains n’hésitent pas à employer pour qualifier le CRAP.
Pourtant comme tous les collègues de notre association, si j’ai des convictions je n’ai pas de certitudes. A mon sens, la démarche du pédagogue est plutôt celle de l’expérimentation : on cherche, on explore des pistes d’action et on les confronte au regard critique de soi même et de ses collègues. La fonction des Cahiers Pédagogiques depuis leur création a été celle ci : rendre compte des pratiques des enseignants et donner des éléments d’analyse. Non, on ne sait pas mieux que tout le monde, on se questionne, on discute collectivement et sans dogmatisme ! J’en suis convaincu... mais ce n’est pas une certitude !




7 « De toutes façons vous êtes des soutiens inconditionnels du gouvernement vous et tous les syndicats “jaunes” »
et je prends mes instructions directement auprès de la ministre...
Il y a une vieille culture anti-hiérarchique dans l’Éducation Nationale : on y aime pas les chefs... Et on a tendance à les voir comme une sorte de “patronat” qui s’attaque à nos conditions de travail. C’est quelquefois vrai. Mais la comparaison trouve ses limites. Car il peut y avoir aussi en partage le sens du service public.
“Réformiste” n’est ni un gros mot, ni une insulte. On peut aussi considérer  que toutes les réformes ne sont pas a priori néfastes. Et faire ainsi la part des choses entre celles qu’on peut combattre et celles dont on pense qu’elles peuvent aller dans le bon sens sous certaines conditions. On peut aussi appeler cela du “soutien critique”.  
Il est malheureusement plus facile d’appliquer des grilles de lecture partisanes et un rejet global du gouvernement au risque d’avoir la mémoire courte...




8 « vous êtes des bisounours qui ne voyez  pas les difficultés»
mais non on est des extraterrestres... ! ou alors des bisounours teigneux...
Bisounours teigneux...
Le procès en “bisounoursitude” est devenu un grand classique des reproches faits à ceux qui essaient d’avoir une vision positive de l’École. Le nécessaire esprit critique s’est mué aujourd’hui en un cynisme stérile qui condamne toute initiative, tout changement, en accumulant les conditions et les effets pervers. On se trouve face à une combinaison de procrastination collective et de prophétie auto-réalisatrice qui n’est pas propre au monde de l’éducation et qui constitue une bonne partie du “malheur français”.

Il ne s’agit pas de nier les difficultés mais de les affronter.  Mon espoir c’est celui de tout militant qui est de voir aboutir ce pourquoi il se bat. Antonio Gramsci parlait « du pessimisme de la raison et de l’optimisme de l’action ». J’ai l’espoir que nous parvenions à une école plus juste qui permet de lutter vraiment contre les inégalités sociales et qui soit plus efficace en faisant plus confiance aux enseignants.  
Et je sais que les enseignants ont la capacité de se saisir de ces marges de manœuvre pour agir, innover, faire réussir tous les élèves et construire l’école de demain. Le pessimisme est presque une faute professionnelle ! Etre optimiste et croire dans les effets de son action, c’est finalement ce qui devrait caractériser tout enseignant...

Philippe Watrelot
ex-président du CRAP-Cahiers Pédagogiques 
Le 24 octobre 2015




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samedi, octobre 10, 2015

Bloc-notes de la semaine du 5 au 11 octobre 2015





- Manif- Mobilisation - Programmes – Comment en est on arrivé là ? - Et après ? - .



Le bloc notes revient surtout sur cette fin de semaine avec la manifestation des anti-réforme du collège qui a donné lieu à une forte mobilisation en amont et le vote négatif du CSE contre les programmes. Comment en est-on arrivé là ? Quelles seront les suites ? Ce sont les questions que nous nous poserons.





Manif
Samedi 10 octobre était le jour prévu pour la manifestation nationale des opposants à la réforme du collège 2016. D’après les premières informations et les éternelles querelles de chiffres, le cortège national rassemblerait 8300 personnes selon la police et 15 à 20 000 selon les organisateurs.
Venus de toute la France à l’appel de l’intersyndicale, la manifestation réunit un assemblage hétéroclite tant au niveau syndical que politique. Voici ce que décrit Caroline Beyer dans Le Figaro : “Le SNALC souvent classé à droite battra le pavé samedi après-midi, aux côtés du Snes, syndicat majoritaire du second degré, de FO, SUD et la CGT. […] Aux côtés des professeurs, le cortège de ce 10 octobre comptera des associations, de la Société des agrégés à l'association des professeurs d'allemand (Adeaf), menacés par la suppression des classes bilangues, en passant par les défenseurs des langues anciennes. […] Seront aussi présents l'UNI, syndicat étudiant de droite, et le Parti de gauche, fondé par Jean-Luc Mélenchon. Enfin, sont attendus les parents d'élèves. Et si les grandes fédérations, à droite comme à gauche, n'appellent pas à défiler, certaines sections locales ne l'entendent pas ainsi. L'antenne marseillaise de la FCPE, grand soutien de la ministre au niveau national, sera présente.” A cette liste déjà longue il faut rajouter que “Debout la France”, (avec JP Brighelli comme délégué à l’éducation) manifestait également. On aura donc eu Nicolas Dupont Aignan et Pierre Laurent physiquement présents dans le même cortège, ce qui est assez inédit...
Dans L’Obs Caroline Brizard cite Frédérique Rolet, co-secrétaire générale du SNES-FSU qui se fixe un objectif astucieusement prudent pour cette journée rassemblant des manifestants de toute la France : “Si nous sommes 10.000 dans la rue, je serai contente ”. Si c’est le chiffre (symbolique) de 16 000 manifestants martelé par les organisateurs dans les réseaux sociaux qui s’impose, le SNES aura alors des raisons d’être satisfait après des grèves qui avaient été, quant à elles, bien modestes. Même si le nombre masque une hétérogénéité importante tant au niveau des soutiens que des revendications .


Mobilisation
Dans les jours qui ont précédé cette manifestation, la mobilisation a été intense. Et pas toujours avec subtilité.
Première forme de mobilisation : les tribunes. Le samedi 4 octobre dernier, le JDD.fr publie une tribune intitulée Une réforme du collège? Non, une contre-réforme”. Signé essentiellement par des universitaires latinistes et des hellénistes, le texte fustige l’“égalitarisme” et l’ “évaporation des disciplines”. On peut citer aussi dans le même sens une interview de Charles Coutel dans Le Figaro qui  considère qu’avec la réforme du Collège “«L'égalité d'accès aux savoirs est bafouée» ”. On peut évoquer aussi un billet du président de la FCPE 13 dans L’Express à contre courant de sa fédération qui estime quant à lui que la réforme menace la mixité sociale. L’Humanité n’est pas en reste avec le portrait d’une collègue qui enseigne le français et le latin dans un établissement de l’Eure et qui expose les raisons pour lesquelles elle sera dans la manifestation ce samedi. Face à ces nombreux textes, on trouvera un point de vue favorable dans L’Obs et une tribune parue elle aussi dans le JDD.fr signée par le chercheur Philippe Meirieu, spécialiste des Sciences de l’Education, Liliana Moyano, présidente de l’association des parents d’élèves FCPE, les syndicalistes Christian Chevalier (SE-Unsa) et Frédéric Sève (Sgen-Cfdt) mais aussi Marie-Claude Cortial, présidente d’Education & Devenir et enfin Philippe Watrelot, président du Crap-Cahiers Pédagogiques (pour une semaine encore...). Ils disent vouloir “saluer la réforme du collège”. “Il y a, disent-ils, en effet, un vrai courage politique à s'attaquer ainsi à un angle mort des politiques scolaires. Institué en 1975, le "collège unique" a contribué à la massification scolaire mais n'a pas tenu ses promesses de démocratisation. ”Tous insistent aussi sur la formation continue, rappelant que "l’interdisciplinarité, comme l’approche éducative globale, ne se décrètent pas d’en haut". Et soulignent la place à accorder aux parents, "acteurs essentiels de la réforme".
Il n’y pas eu que des tribunes dans la presse. On a vu aussi des manœuvres moins subtiles. Ainsi, une intervention de Florence Robine devant les personnels de direction de l’académie de Rouen a été largement utilisée par les opposants à la réforme du Collège. On trouve un storify de cette rencontre avec des extraits soigneusement choisis ainsi qu’un compte-rendu écrit mais surtout une vidéo (je vous donne le lien vers la version longue) dont le montage qui circule sur les réseaux sociaux à l’initiative d’un syndicat est tel que le petit texte de présentation concède que ce sont des “morceaux choisis, avec malice sans doute, d'une présentation de #college2016 à Caen ”. On utilise donc des propos sortis de leur contexte pour laisser penser que F. Robine considère que “pour apprendre on a pas forcément besoin des enseignants”. Et on va évidemment crier au mépris ressenti et surjouer l’indignation.
C’est aussi ce qui se passe avec l’initiative malheureuse de l’académie de Toulouse qui selon l’AEF organiserait un pré-repérage des établissements défavorables à la réforme du collège où la mise en place des formations à la réforme s’annonce « complexe ». Ce qui, immanquablement, conduit, certains dans le climat actuel à parler alors de “flicage” et de “fichage” des enseignants.
Le climat est donc très tendu et les clivages semblent profonds. On a pu le vérifier aussi avec ce qui s’est joué mercredi et jeudi dernier.

Programmes
Les nouveaux programmes ont, en effet, été rejetés par le Conseil Supérieur de l’Éducation après deux jours de travaux. Ces textes ont recueilli 18 voix pour, 21 contre et 12 abstentions a indiqué le ministère, précisant qu’étaient représentés 51 membres sur 97 au moment du vote. Ont notamment voté "Contre" les syndicats d’enseignants SNES-FSU, FO, SNEP, CGT et SNALC. Les syndicats SE-Unsa, Sgen-CFDT, SNIA-IPR, SNPDEN ainsi que les fédérations de parents d’élèves PEEP et APEL (privé) ont voté "Pour" tandis que le SNUipp-FSU, la fédération de parents FCPE et les organisations d’étudiants Unef et Fage se sont abstenus. Le ministère s’est empressé de rappeler que les précédents programmes de 2008 avaient été rejetés par 38 voix contre, 9 pour et 3 abstentions.
Évidemment il faut rappeler que ce n'est qu'un vote indicatif. La ministre peut passer outre (ce ne serait pas la 1ère fois) et c'est ce qu'elle fera certainement. Mais cela va compliquer la communication et surtout la mise en œuvre. Alors même que le cabinet annonçait vouloir "rassurer, rassembler, apaiser" après le marathon des réformes.

Comment en est-on arrivé là ?
Comment en est-on arrivé là ? La question mérite d’être posée si on veut ensuite tenter de sortir de la situation par le haut et dépasser les blocages.
Un article du JDD.fr  rappelle que si la réforme dérange c’est parce qu’elle remet en cause des horaires disciplinaires (et donc des conditions de travail) établies depuis longtemps et notamment pour les enseignants de langues et de lettres classiques. Il évoque aussi les enseignement interdisciplinaires qui “font particulièrement tiquer une partie des syndicats, dans un pays où le corps professoral se distingue par un attachement très fort à un professeur et/ou une discipline, même si ce type d'enseignement est pratiqué (de manière ponctuelle) dans nombre d'établissements. ”. Enfin, il y a aussi la crainte d’une autonomie des établissements qui se fasse au détriment d’une supposée égalité républicaine.
Il y aussi certainement un effet de masse avec la conjonction de la réforme sur les quatre niveaux du collège et des programmes sur l’ensemble des cycles. Cela peut sinon angoisser du moins inquiéter... Cela donne l’impression d’une certaine urgence. Une urgence réelle dans la mesure où 2017 approche...
Si l’on revient un peu en arrière à l’échelle du quinquennat, on a perdu un an dès 2012 à cause des craintes de Jean Marc Ayrault qui a imposé une grande concertation à Vincent Peillon alors que beaucoup de travail avait été fait en amont de la présidentielle et qu'on pouvait bénéficier d'un "état de grâce"... On a aussi perdu du temps avec la discussion sur le projet de loi sur la refondation. Dans les calendrier initiaux, elle devait être votée en décembre 2012 elle ne le sera qu’en juillet 2013. On a aussi perdu beaucoup d'énergie avec la réforme des rythmes proposée en premier parce qu'on pensait que tout le monde était d'accord après la concertation lancée par Chatel. Elle a été marquée par la frilosité de l'exécutif (Premier Ministre et Président de la République) et est rentrée en collision avec les municipales. Et du coup on a pas consacré le temps et l'énergie pour les autres réformes qu'il aurait fallu lancer bien plus tôt et auxquelles il aurait fallu accorder bien plus de soin et d'attention...
Mais plus globalement, il faut tenir compte d’une situation qui remonte à bien plus loin  et qui est, d’une certaine façon, aussi le produit du quinquennat précédent. Il s’agit d’un sentiment général de déclassement social qui se trouve confirmé par toutes les études sur les salaires des enseignants. Cela se combine avec l’impression que le métier se dégrade malgré la promesse des (re)créations de postes. Dans ces conditions il est difficile d’être favorable à un changement et cela conduit plutôt à une crispation. Même si beaucoup savent et ressentent que le système éducatif va mal et pourrait être amélioré.
Enfin, les positions de chacun vis-à-vis de la réforme ne tiennent pas forcément à la réforme elle-même mais peut-être davantage à la position politique que chacun peut avoir vis-à-vis du gouvernement.... Pour certains, toutes les réformes venant de ce gouvernement sont mauvaises et ils ne considèrent pas le champ de l’éducation indépendamment de l’ensemble de la politique gouvernementale.

Et après ?
La situation devient complexe pour le gouvernement alors que se profilent les élections régionales et un risque de défaite. La manifestation va t-elle faire évoluer la ministre ? Que va t-il se passer ? La ministre n'a pour l'instant pas évoqué d'éventuel retrait du texte même après les trois journées de grève en mai, juin et septembre : "La réforme a été adoptée et elle s'appliquera." Mais les syndicats hostiles répètent qu'elle ne pourra pas être appliquée dans les faits si les profs refusent de suivre les directives, une fois dans leur classe. On évoquait la semaine dernière les pressions de certains collègues sur les enseignants qui acceptaient de devenir enseignants référents pour la réforme du collège. Il y a de nombreux refus pour les formations liées à la réforme du collège, et en particulier celles organisées pendant les vacances de la Toussaint, les 19 et 20 octobre pour la plupart des académies. Le Snes-FSU a même appelé, dans plusieurs académies, les enseignants à boycotter ces formations.
L’accompagnement des collèges risque d’être complexe dans cette situation de guérilla et d’obstruction. Et le Ministère, les services rectoraux et certains chefs d’établissement n’arrangent pas les choses en proposant une approche très restrictive du temps de stage et une conception descendante de la formation.
Dans la tribune parue dans le JDD.fr que j'ai co-signée et que nous évoquions plus haut, il est rappelé que “la formation continue doit tenir les promesses attendues par les équipes pédagogiques en partant de leurs besoins, de leur histoire, de leurs projets et en leur permettant d’inventer les moyens pour atteindre les objectifs nationaux. Il faut leur faire confiance et leur laisser du temps pour qu'elles puissent fixer des priorités de mise en œuvre, pour qu'elles puissent mettre en place des outils pertinents de suivi des acquis que les élèves et les parents puissent s'approprier ”.
Faute d'effort côté formation, le ministère se donne presque les moyens de rater sa réforme. Face au conservatisme et au cynisme ambiant, l’enjeu est pourtant énorme.

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

dimanche, octobre 04, 2015

Bloc-Notes de la semaine du 28 septembre au 4 octobre 2015





- Évaluation – Économie(s) – Rubrique à vrac - Collège -
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Deux gros sujets au menu de ce bloc-notes de la semaine écoulée. En hors d’œuvre on évoquera l’évaluation avec les annonces de la Ministre sur le futur brevet et les bulletins scolaires. Puis en plat de résistance, un chapitre “Économie” nous fera aborder à la fois le budget 2016, le salaire des enseignants et le rapport de la Cour des comptes sur le lycée. En guise de dessert, on vous proposera quelques lectures rafraichissantes. Et comme (in)digestif, vous reprendrez bien un peu de Collège ?

Évaluation
Les projets concernant l'évaluation (bilans périodiques en primaire, brevet et évaluation du socle en collège) ont été présentés mercredi dernier par la ministre et ils devront passer devant le CSE probablement le 15 octobre. Quelques jours avant, ils commençaient à “fuiter”. Touteduc et le Café Pédagogique en parlait dès lundi , mardi c'est le Monde qui y consacrait tout un article avec un titre assez juste : La fin des notes n’est pas pour demain ”...Il y a deux manières d’aborder ce sujet : par son traitement dans la presse et sur le fond en envisageant la portée des propositions formulées mercredi.
En ce qui concerne la Presse, elle oscille entre titres catastrophistes et polémiques (L'usine à gaz") pour le Parisien et on attend toujours le titre du Figaro...) et des titres plus mesurés comme celui du Monde, déjà cité, et celui de l'Express.. Comme à chaque fois qu’un débat sur l’évaluation s’engage, on retrouve les mêmes réflexes. On s’appuie sur ce qui est connu, sur des représentations nostalgiques avec quasiment une conception patrimoniale de l’École. En d’autres termes, on nous présente une éventuelle “disparition” des notes comme on nous alerte sur la fin du camembert au lait cru ou des numéros de département sur les plaques minéralogiques. Il est rare, hormis chez certains journalistes spécialisés, qu’on mette en perspective et qu’on montre les enjeux d’une évolution. Difficile dans ces conditions d’échapper à la polémique et à des débats biaisés.
Sur le fond, qu’en est-il ? Plusieurs journaux présentent le détail des mesures. C’est le cas en particulier de L'Express avec Sandrine Chesnel qui fait le point sur ce qui change. Le nouveau diplôme national du brevet (DNB) s'obtiendra, comme l'ancien, après une double validation impliquant contrôle continu et des épreuves finales. Mais le contrôle continu ne prendra plus en compte les moyennes obtenues au fil de l'année dans dix disciplines différentes (mathématiques, anglais, français...), mais reposera désormais sur la validation par l'élève de compétences "transversales" mises en œuvre dans plusieurs matières: l'autonomie, les compétences civiques, mais aussi la maîtrise du français ou la culture scientifique... Comptant pour 400 points sur un total de 700, le contrôle continu du nouveau brevet évaluera l'acquisition des huit champs d'apprentissage du socle commun. Cette évaluation devra se faire collégialement, entre tous les professeurs, puisque certaines de ces compétences sont transversales.
Mais comme le précise Le Monde , il reste une partie de l’évaluation sous forme d’épreuves terminales. Les épreuves écrites passent de 7 heures aujourd’hui à 8 heures dans la nouvelle version, réparties sur deux jours. Le premier jour, les élèves auront droit à une épreuve de français de 3 heures et une autre de 2 heures regroupant histoire-géographie et enseignement moral et civique. L’honneur de l’interdisciplinarité est sauf, estime-t-on rue de Grenelle, dans la mesure où ces deux épreuves se feront autour d’un même thème dit « fil rouge ».Le deuxième jour, les élèves plancheront pendant 2 heures sur les mathématiques, puis sur une nouvelle épreuve (1 heure) de « science expérimentales et technologie » regroupant la physique-chimie, la biologie et la technologie. Un exercice de programmation informatique y sera présent, «en lien avec les nouveaux programmes de mathématiques et de technologie ».La nouvelle épreuve orale de 15 minutes – 10 minutes d’exposé et 5 minutes d’entretien – doit permettre d’évaluer, entre autres, la qualité de l’expression orale de l’élève, sa conduite de projet, son travail en équipe et son autonomie. Ce dernier devra présenter un projet qu’il a conduit dans le cadre des nouveaux enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI), ou des parcours « d’éducation artistique et culturelle » ou encore « avenir et citoyen ». La ministre souhaite aussi que l'on célèbre une cérémonie de remise du brevet dès l’année prochaine.
Il n’y a pas que le brevet. Il y a aussi les bulletins scolaires. Le Figaro détaille le projet. Mais contrairement à ce qui est écrit, il ne s’agit pas d’un abandon de la note chiffrée. Dans une interview au Parisien , la ministre précise “Ceux qui veulent s'engager dans cette voie le pourront. Et ceux qui préfèrent recourir aux notes continueront à le faire. On ne force pas l'innovation. ”. Contrairement au Parisien et au Figaro qui y voient une usine à gaz (ou à cases...) , Le Monde voit plutôt un “virage en douceur des bulletins scolaires”. Seules les « moyennes générales » de l’élève et de la classe n’ont plus leur case consacrée. En ce qui concerne le primaire, l’échelle de progrès de quatre niveaux – « non atteints », « partiellement atteints », « atteints » et « dépassés » – déjà utilisée dans deux tiers des écoles, se trouve généralisée. Pour le collège, l’accompagnement personnalisé et les « enseignements pratiques interdisciplinaires » (EPI) instaurés par la réforme du collège seront maintenant évalués. Et du CP à la 3e, les enseignants devront dorénavant remplir un « bilan de l’acquisition des connaissances et des compétences » : un texte de quelques lignes qu’ils soumettront aux parents tous les trois mois.
On voit donc que, pour le brevet ou les bulletins, on est dans le compromis. Deux logiques se croisent ou se superposent : l’évaluation traditionnelle par discipline et l’évaluation par compétences découlant du « socle commun ». Le virage de l’évaluation par compétences est bien là, mais devant la crainte d'une accusation de “laxisme” et la résurgence du sempiternel débat sur la note chiffrée, l’institution essaie de le gérer en douceur. Mais on court le risque de mécontenter tout le monde et de retomber dans les mêmes errements que dans bien des domaines à l'éducation nationale : l'empilement... On se souvient que dans l'ancien socle on avait la co-existence du brevet avec le livret de compétences et que cela faisait double travail pour les enseignants . Par pusillanimité, on risque de s'acheminer vers un système tout aussi complexe et illisible.

Économie(s)
L’économie et l’éducation ne font pas bon ménage. Il est de bon ton de considérer que les questions économiques ou tout simplement d’efficacité ou d’utilité ne doivent pas interférer avec l’enseignement. La thématique des “moyens” marche toujours dans un seul sens : il n’y en aurait pas assez et il en faudrait plus pour faire autrement... Deux informations cette semaine viennent pourtant nous rappeler que ces questions ne peuvent être évacuées.
C’est ce mercredi qu’a été présenté en conseil des ministres le projet de Loi de finances. Pour l’Éducation Nationale et l’enseignement supérieurles budgets sont préservés . Pour l’éducation nationale, la ministre avait déjà annoncé “500 millions d’euros de plus sur le budget 2016” ce que confirme le projet de loi de finances. On nous apprend que ces moyens Ces moyens seront consacrés à la création des 10 000 nouveaux emplois promis, dont des postes d’assistants de vie scolaire pour les élèves handicapés, ainsi qu’à la formation continue des enseignants liée à la réforme du collège et des programmes, ou encore à l’amélioration de l’indemnité de suivi et d’accompagnement des élèves (ISAE) destinée à réduire l’écart de rémunération entre les enseignants du primaire à qui elle est destinée et les enseignants du secondaire. Pour le supérieur, le premier ministre a supprimé un prélèvement de 100 millions d’euros sur les fonds de roulement d’universités et d’écoles d’ingénieurs qui resteront donc dans le budget des établissements. Le budget prévoit aussi 65 millions d’euros de plus afin de financer la création de 1 000 postes d’enseignants pour faire face à la hausse des effectifs notamment dans les premiers cycles. Même si cela ne sera pas suffisant.
Il faut donc constater que la priorité à l’éducation est réaffirmée dans le budget 2016. L’éducation reste le 1er budget de l’État et est préservée des coupes budgétaires. Bien sûr le contexte général reste marqué par la rigueur et certains ne manqueront pas de trouver à redire. Alors que je m’apprête à quitter la présidence du CRAP-Cahiers Pédagogiques que j’occupe depuis 2007 j’ai forcément un regard rétrospectif qui me renvoie huit ans en arrière. Et cela permet de rappeler à ceux qui ont la mémoire courte qu’il y a quand même de réelles différences entre la gauche et la droite en matière de choix budgétaires et en particulier pour l’éducation...
L’information suivante ne va cependant pas arranger les choses dans l’opinion enseignante. Sur le site même du Ministère, dans la rubrique “Publications – Évaluations et statistiques” on peut trouver la note d’information n°31 datée d’octobre 2015 avec pour titre “La rémunération des enseignants du MEN : en 2013, le salaire net moyen diminue de 1 % en euros constants”. Plus précisément le salaire net en équivalent temps plein s'est élevé en 2013 à 2.450 euros par mois en moyenne pour les professeurs du primaire et du secondaire, du public et du privé sous contrat, en repli de 0,2% sur un an en euros courants. Compte tenu d'une inflation de 0,9%, la baisse du salaire est de 1% en euros constants, précise l'étude de la DEPP. Les raisons de ce recul sont connues. Le point d'indice des fonctionnaires n'a pas été réévalué depuis le 1er juillet 2010. Ensuite, les cotisations salariales ont, elles, augmenté de 1,3% en euros constants en 2013 dans le cadre de la réforme des retraites de 2010, précise l'étude. Il y a aussi un effet de la démographie enseignante qui joue sur le salaire moyen : les 3,4% de nouveaux entrants gagnent en effet moins que les 3,7% qui partent (en d’autres termes, le salaire médian a diminué lui aussi). En revanche précise Pascal Bouchard dans Touteduc "si on se restreint aux enseignants présents en 2012 et 2013", leur rémunération moyenne "a augmenté de 0,3 % en euros constants" et 0,7 % pour les professeurs des écoles, sans doute du fait du premier versement de l’ISAE. De plus, comme nous le rappelle Les Échos cette étude des propres services du Ministère vient après les travaux de l’OCDE qui montraient que "le salaire statutaire des enseignants du premier et du second degré est inférieur à la moyenne de l'OCDE, aussi bien pour les enseignants débutants que pour ceux qui ont 10 ou 15 ans d'expérience professionnelle". ".
La question de la rémunération des enseignants ne peut pas être dissociée de la rémunération de l’ensemble des fonctionnaires. Mercredi le premier ministre a annoncé l’application de l’accord sur la fonction publique malgré le refus de la CGT, de FO et de Solidaires. La ministre de l’Éducation Nationale a tenu à préciser que 70% des syndicats de l'Education nationale ont voté "en faveur de cet accord", a relevé Mme Vallaud-Belkacem. "Ca signifie qu'on va pouvoir ouvrir des négociations qui ont vocation à améliorer la rémunération des enseignants", car "c'est l'objectif de cet accord que de revoir les échelons indiciaires". D’après certains calculs avec cette révision un enseignant en début de carrière aurait 190 euros de salaire en plus et au bout de 18 mois, il en aurait 340 euros en plus.
Est-ce que cela suffira à atténuer le sentiment de dévalorisation et de déclassement qu’éprouvent de nombreux enseignants ? On sait en tout cas que ce ressenti est aussi un facteur de blocage dans l’application des réformes.
Toujours à la rubrique “Économie(s)”, il faut citer le rapport de la Cour des Comptes consacré au “coût du Lycée. Celui pointe un investissement financier élevé pour des performances scolaires moyennes et préconise de réduire les options et de simplifier le format du baccalauréat. Il faut souligner que le Ministère a publié immédiatement un communiqué pour répondre à certaines critiques de la Cour. Il faut dire que certaines analyses et préconisations sont potentiellement inflammables notamment lorsqu’on lit que “Le temps élevé d’instruction par élève est réparti sur un faible nombre de semaines et assuré par des enseignants dont les obligations réglementaires de service sont définies de manière rigide, dans un cadre strictement hebdomadaire. La réduction du volume d’instruction et son étalement sur une période annuelle plus longue constitueraient ainsi des leviers efficaces pour mieux maîtriser le coût du lycée ”. On voit les implications d’une telle phrase et le risque qu’il y aurait à ouvrir un nouveau “front”. C’est ce qui amène Le Monde à titrer sur un lycée français trop cher mais intouchable”.
Il est de bon ton de critiquer le caractère un peu péremptoire des audits de la Cour des Comptes et ses préconisations. L’Éducation devrait être au dessus de ces considérations bassement matérielles et comptables... “L’École doit-elle être rentable ?titrait la revue de presse des Cahiers Pédagogiques de vendredi 2 octobre . Bien évidemment non. Mais “efficacité” n’est pas pour autant un gros mot libéral. En tant que contribuable on doit se demander si nos impôts sont utilisés de la meilleure manière. Il faut aller vers une École plus efficace. Mais pas pour le seul motif de faire des économies mais en se demandant à chaque décision si cela permet aussi de construire une École plus juste et qui permet de lutter “efficacement” contre les inégalités.

Rubrique à vrac
Car, pour l’instant, nous dit Marie Duru-Bellat dans une interview dans Le Monde parue cette semaine . Elle affirme “Dans le cadre d’une méritocratie affichée, où tout un chacun est censé pouvoir prétendre à la réussite scolaire, l’école pourrait remettre les compteurs à zéro, en tuant ces inégalités à la racine. Il n’en est rien : elle n’arrive pas à les corriger. Pire, elle les laisse s’accroître petit à petit, et en « rajoute » même : les comparaisons internationales montrent qu’en France l’ampleur des inégalités scolaires vient inexorablement amplifier celle des inégalités sociales. Pourquoi ? Parce qu’apprendre est cumulatif, c’est un processus de boule de neige.”. Et plus loin, elle ajoute : “L’égalité des chances consiste à dire : « On met sur la même ligne de départ tous les élèves, et que le meilleur gagne ! » Comme ils sont inégaux au départ, ça ne peut pas fonctionner. C’est ainsi que l’école devient une machine à trier les élèves, certes de manière formellement équitable, formellement méritocratique, mais en s’intéressant finalement plus au classement qu’aux résultats.”.
C’est aussi ce qu’évoque Emmanuel Davidenkoff dans une tribune sur le site de L’Express à propos des enjeux et des implicites de l'évaluation et de la notation. L’acrroche du texte en résume très bien le propos : “Supprimer les notes n'aurait guère de sens. Dire à quoi elles servent en aurait un, celui de signifier si l'école est d'abord là pour former ou pour trier.” A lire donc, tout comme on peut écouter sur le même sujet l’éditorial de Dany Cohn-Bendit sur Europe1 .
Le Monde propose deux tribunes intéressantes qui vont plus loin que la dictée pour réfléchir sur l'évaluation et l'apprentissage de l'écriture. Avec une tribune de Charles Hadji intitulée “Finissons-en avec la querelle de la notation”et une autre de Philippe Meirieu qui affirme : “L’apprentissage de l’écrit passe avant la dictée quotidienne !”. Le même journal propose aussi un débat “faut-il noter les élèves avec deux contributions. Celle de Nathalie Bulle est favorable au maintien des notes alors qu’Étiennette Vellas propose de se “désintoxiquer de la note
Avant de débattre des moyens de l'école, et si on revoyait ses finalités ”, c’est ce que propose François Rachline dans un texte publié sur Slate.fr. L’écrivain déplore que le système éducatif prépare si mal à la vie active et plus largement au travail de groupe. “Avec une scolarité d’une quinzaine d’années (sans redoublement), auxquelles s’ajoutent trois ans ou cinq ans supplémentaires pour ceux qui poursuivent des études supérieures, cela signifie qu’en vingt ans les jeunes français, dans leur immense majorité, ne sont aucunement préparés à entrer dans la vie, où ne priment en général ni le travail individuel ni le respect du programme, mais le travail en équipe, et l’atteinte d’objectifs. Les meilleurs, c’est-à-dire environ 7% d’une classe d’âge, s’adaptent assez vite, même si leur ego en souffre souvent. Les autres éprouvent beaucoup de difficultés à comprendre ce qui les handicape. Dans les entreprises comme dans la quasi-totalité des organisations, l’aptitude au dialogue et aux relations avec autrui est souvent décisive, contrairement au «moi je». Sauf pour quelques privilégiés, ce n’est pas un don du ciel. Cela peut s’apprendre, en commençant tôt si possible .

Collège
Aurait-on pu finir cette revue de presse sans parler de la réforme du collège ?
Samedi prochain, ce sera le 10 octobre. C’est le jour prévu pour la (grande) manifestation nationale contre la réforme du collège. Difficile de savoir quelle sera l’ampleur de la mobilisation. Mais sur les réseaux sociaux, les esprits s’échauffent. Au point de perdre tout sens de la mesure. Ainsi on a vu un ancien Recteur affirmer dans un tweet : “Qui peut nier que #college2016 ait créé (ou fortifié) des vocations collaborationnistes ?”. Pendant ce temps là, les témoignages de collègues menacés et harcelés parce qu'ils ont accepté d'être professeur relais se multiplient. Et les distributions de tracts aussi tout comme la création de sites qui, sous une apparente neutralité, diffusent de fausses informations.
Qu’on le dise sous forme de notes ou avec une appréciation : Débat sur le collège : zéro / non acquis !

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot
 
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