samedi, juin 05, 2021

Opinion enseignante : unité, clivages et tensions

 

« Les » enseignants, ça n’existe pas...

Rendre compte des débats qui traversent le monde enseignant est une tâche quasi impossible. Il y a des illusions d’optique et des fausses pistes qui rendent difficile l’analyse. On peut se risquer malgré tout à un inventaire des vraies (et fausses) tensions qui sont à l’œuvre. 

Je voulais au départ de manière très prétentieuse intituler ce texte : « Tentative de topologie des clivages et tensions qui traversent le monde enseignant et les débats sur l’École ». Mais cela aurait donné un tour « savant » et surplombant à ce qui n’est qu’une réflexion personnelle  à un an de la présidentielle. 

L’auteur de ce billet (c’est moi !) prévient  en effet que si ses analyses s’appuient sur une observation et une participation de plus de quarante ans à tout ce qui concerne l’éducation, elles n’en sont pas moins subjectives, manquent de données pour les étayer et soufrent même d’une fâcheuse tendance à la psychologisation....

 

Gauche / Droite? 

Parmi les clichés, il y a celui qui voit « les enseignants » comme un groupe votant (encore) majoritairement à gauche. Mais ce vote majoritaire s’effrite comme le montre l’élection de 2017. Les études réalisées à l'époque  montraient que le candidat du PS recueillait à peine 15% des voix des enseignants en 2017, soit trois fois moins qu’en 2012 (46%). Jean-Luc Mélenchon a attiré quant à lui, près d’un enseignant sur quatre (24%) contre 19,6% chez l’ensemble des Français. 38% des enseignants ont voté Emmanuel Macron dès le premier tour. A peine 15,5% de l’ensemble des enseignants ont voté pour un candidat de droite. 

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Récemment, une 
nouvelle étude de Luc Rouban pour le Cevipof dans la perspective de 2022 montre que le positionnement des enseignants a encore évolué et est toujours peu lisible. Si les valeurs politiques les situent encore à gauche, leur «autopositionnement » les fait passer de 38% en 2017 à 29% pour 2021. Mais paradoxalement, le rejet de Macron (et de son ministre Blanquer) les conduit à une intention de vote à gauche qui passe de 33% à 49%. 

Mais quelle « gauche » ? La présidence Hollande a eu un effet désastreux avec ses renoncements et ses désillusions. Cela n’a pas été sans conséquences dans le domaine de l’éducation. Plutôt que de postuler une relative autonomie du projet, la politique menée y a été vue par un pan de la gauche comme marquée par le même néo-libéralisme et certains n’hésitent pas à tracer un signe « égal » entre Najat Vallaud-Belkacem et Jean-Michel Blanquer considérés l’une comme l’autre, responsables d’une « destruction » de l’École. La réforme du collège a constitué, à cet égard, une fracture toujours pas refermée. Pour les uns, elle était une étape dans l’évolution de l’École et la lutte contre les inégalités, pour d’autres c’était une attaque menée contre les disciplines. 

Il ne s’agit pas ici de refaire le film d’un passé qui ne passe pas. Mais il est clair que cet amalgame est un obstacle à une unité que l’unanimisme contre Blanquer ne peut suffire à construire. 

Car, au delà des élections et des positionnements partisans, ce que je  veux pointer ici c’est surtout que les débats sur l’École résistent à une grille d’analyse Gauche/Droite. S’il y a des concepts qu’on retrouvera plutôt dans le lexique de gauche, cela ne veut pas dire pour autant qu’ils sont réductibles à un camp. Et les tensions qui traversent les débats sur l’École sont infiniment plus complexes que cette grille binaire. 

 

Radicaux / réformistes ? 

Cette vieille distinction issue de la science politique est-elle toujours utile pour rendre compte de la diversité syndicale ? On pourrait retracer l’arc syndical avec ce paradigme : SUD, CGT-Educ, FSU, SGEN, UNSA. Mais il est nécessaire de nuancer et de distinguer les postures et les discours. La FSU (et ses syndicats SNES et SNUipp)  par exemple peut tenir un discours « radical » mais sa position qui reste majoritaire la met aussi en position de négocier et d’avoir des pratiques plus réformistes qu’elle ne veut le dire. 


L’enjeu pour les réformistes est de saisir toutes les marges de manœuvre existantes dans le fonctionnement actuel de l’École et les dispositifs mis en place. Les marges peuvent être des espaces de liberté pour agir. Mais le risque est celui de la compromission et l’accusation de « naïveté » que ne manquent pas de faire les plus radicaux. A l’inverse, le maximalisme peut être paradoxalement le meilleur allié de l’immobilisme. 

Derrière cette opposition se cachent aussi d’autres clés de lecture. En particulier, celle du rapport à la hiérarchie. Parmi les plus radicaux, on va « mimer » la lutte des classes et considérer l’encadrement comme des « patrons ». Cette représentation est un lourd handicap pour la conduite du changement. 

 

 

Pédagogues/Républicains ? 

Cette distinction a occupé un bon nombre de tribunes et de succès de librairies pendant une vingtaine d’années. Le débat s’est aujourd’hui clivé. Les supposés « Républicains » sont en fait des conservateurs et des « déclinistes » qui considèrent que l’École a été abimée par les « pédagogistes ». Ce nouveau terme péjoratif est utilisé pour déconsidérer et construire un épouvantail facile par certains hommes politiques, des médias et aussi certains enseignants. 

On peut douter que la grande majorité des enseignants soit sensible à ce clivage et que cela corresponde à la réalité des pratiques enseignantes. 

Mais il faut noter que, malheureusement, le terme péjoratif de pédagogiste, est utilisé aussi par des enseignants qui utilisent un lexique de gauche pour masquer des postures conservatrices dans le domaine de l’École. 

 

Progressistes / Conservateurs ? 

Les enseignants sont-il progressistes ou conservateurs ? Cette typologie est-elle pertinente pour rendre compte du débat sur l’École au sein de l’opinion ? 




Comme pour la tension précédente, cela correspond à des positionnements qui existent : il y a des organisations (mouvements pédagogiques, syndicats…) et des enseignants qui se disent progressistes et d’autres qui se revendiquent conservateurs et se réfèrent à une “École d’avant”. 

Mais ce débat est lui aussi biaisé car la notion de progrès tout comme celle de “réforme” est très ambigüe. Le ministre Blanquer dans une logique macronienne propose des transformations de l’École qui utilisent cette rhétorique du “progrès”. Cela conduit d’ailleurs l’opinion enseignante à de plus en plus de méfiance à l’égard de l’idée même de réforme. On retrouve ici l’argument théorisé par Albert O. Hischmann dans Deux siècles de rhétorique réactionnaire de la “mise en péril’ qui sur la base du coût élevé de la réforme en déduit qu’elle « risque de porter atteinte à de précieux avantages ou droits précédemment acquis ». 

 

L’École doit-elle être réformée ? 

L’École est-elle le réceptacle d’inégalités qui lui préexistent ou est-elle aussi un facteur d’amplification voire même de création d’inégalités ? Cette question n’est pas purement théorique. Elle traverse de nombreux travaux de sociologues de l’éducation ainsi que des enquêtes nationales ou internationales (Cnesco, PISA,...) 

C’est un enjeu important parce que, trop longtemps, on a eu un discours (de gauche…) qui exonérait l’école de toute responsabilité, et donc de toute nécessité de changer puisque les causes des inégalités étaient ailleurs. Il « suffirait » donc de changer la société pour ne pas changer l’école… Cette position paradoxale qu’on peut qualifier de « gaucho-conservatisme » est malheureusement assez répandue.

 

De quelques biais de lectures et précautions 

Dessin de Aurel paru dans Le Monde
On osera difficilement dire qu’on est pour le maintien des inégalités, voire même l’élitisme. On développera plutôt des idées généreuses fondées sur la mixité sociale et la “réussite de tous”. Mais le discours public (y compris à gauche) n’empêchera pas les stratégies individuelles (et discrètes…)  pour échapper au collège de secteur, payer des cours particuliers ou réfléchir aux meilleures options ou choix de langues pour reconstituer des classes de niveaux.

On ne peut se fier au seul discours et il importe de faire la distinction entre les paroles et les actes. Cela est valable pour les parents mais aussi pour les enseignants eux –mêmes. 


Ce qui est difficile dans le cas de l’école, c’est qu’on raisonne aussi à deux niveaux d’analyse, micro et macro. 

Macro : comment peut-on améliorer/changer les structures pour lutter vraiment contre les inégalités ?

Micro : comment moi, dans ma classe, dans mon établissement, je peux y contribuer ? Est-ce que mes pratiques pédagogiques (au-delà des intentions) sont de nature à lutter contre les inégalités ? 

Et c’est là que ça se complique… ! 



Philippe Watrelot 

le 5 juin 2021




lundi, mai 31, 2021

Pourquoi le grand oral aurait mérité d’être reporté

Plusieurs articles récents (Le Figaro, L’Express et d’autres...) se prononcent en faveur du maintien du grand oral. On y retrouve toujours la même idée : il s’agit d’une opportunité de développer une compétence importante ; il n’y a aucune raison de ne pas lancer cette idée cette année.

J’ai moi-même soutenu l’idée du grand oral au moment de l’annonce de la réforme du lycée (à la radio et sur les réseaux sociaux). Mais c’est justement parce que je pense que c’est une compétence essentielle qu’il ne faut pas galvauder sa mise en œuvre. Et que le bricolage actuel ne peut que pénaliser cette belle idée.


Rupture d’égalité

Pol Le Gall dans les Cahiers Pédagogiques en 2002

Il y a beaucoup de raisons de ne pas organiser le grand oral cette année.

D’abord, c’est une évidence : cette année n’a pas été une année normale. Beaucoup de lycées (c’est le cas de celui où je travaille) sont en « demi-jauge » depuis novembre. D’autres n’ont pas eu la même organisation. Certes, on peut se dire que les demi-groupes sont favorables au travail sur l’oral. Mais il faut également rappeler qu’on avance moins vite dans le programme dans ces conditions. Or, ce n’est que tardivement que les épreuves des enseignements de spécialités (supports des sujets de grand oral) de la mi-mars ont été annulées. Jusque-là, tout le monde était dans une sorte de course contre la montre pour finir un programme infaisable (et conçu avant la réforme du bac). On a donc des conditions très inégales sur le territoire, ce qui aboutit à une « rupture d’égalité » encore plus dommageable pour une nouvelle épreuve.

Cyril Delhaye, prof à Sciences Po et inspirateur du grand oral (et de sa grille d’évaluation), prône son maintien et argue que les enseignants ont été suffisamment formés pour y préparer leurs élèves. J’ai le plus grand respect pour les formateurs qui, à la demande des inspections, ont monté des formations cette année. Mais on ne peut pas dire que celles-ci, souvent tardives, soient suffisantes. Verticales, à distance, elles n’ont pas permis un réel échange entre collègues. Ces formations ont souvent plus relevé de l’explication que de l’appropriation. Une formation conséquente devrait se faire sur site dans la mutualisation et dans l’interdisciplinarité. Peu d’entre elles ont répondu à ce critère.


Vices cachés

Le vice majeur de ce grand oral n’est pas propre à cette première année et, à mon sens, il devra être résolu si on veut vraiment donner toute sa place à ce dispositif : il n’y a tout simplement pas de temps et de moyens dédiés à cette nouvelle épreuve. Celle-ci doit se préparer en plus d’un programme déjà surchargé. Le signal que l’Education nationale envoie n’est pas le bon : on vous dit que c’est une épreuve importante mais sa préparation repose sur la bonne volonté des profs dans une sorte de bricolage héroïque et en jonglant avec un programme démentiel !

Le diable est dans les détails, et la lecture approfondie des dispositions du grand oral a aussi révélé des défauts qui en pervertissent le sens.

• Pourquoi, par exemple, demander aux élèves de parler sans notes ? On peut bien sûr évaluer la prise de distance par rapport à celles-ci, mais rien ne justifiait le maintien de cette disposition.

• Pourquoi, encore, leur demander de parler de leur projet d’orientation pendant cinq minutes ? Qu’est-ce que ça apporte en plus, sinon de la discrimination et un stress superflu alors que les résultats de Parcoursup ne sont pas tous connus ?

• Quelle est la fonction de l’entretien avec les deux membres du jury ? Est-ce, comme on a cru le lire, un approfondissement du sujet abordé dans l’exposé ou est-ce un contrôle général de connaissances ? Les querelles byzantines sur l’interprétation du texte montrent qu’il y a une ambiguïté.

• Pourquoi deux sujets ? En fait, la vraie raison justifiant l’existence de deux sujets est économique. On ne peut pas organiser des jurys uniquement avec les doublettes de professeurs concernés. Mais au nom de cette contrainte, on aboutit à des sujets qui sont quelquefois difficiles à trouver pour certaines matières (les maths par exemple).


Sauver la face

Toutes ces remarques montrent que si l’idée est pertinente, sa mise en œuvre souffre de défauts liés à l’urgence et la précipitation (dictées par des impératifs électoraux) qui caractérisent toute cette réforme du lycée. Celle-ci devrait être aménagée. Mais cela supposerait qu’on entende la parole des acteurs que sont les enseignants (et les élèves). Or, l’écoute et la concertation ne semblent pas être le style de la maison…

Je me répète : je suis favorable au développement de la compétence « s’exprimer à l’oral ». On entend des arguments chez certains de mes collègues considérant que cela ne ferait que renforcer les inégalités car l’aisance à l’oral serait socialement déterminée. C’est vrai. Mais c’est justement parce que c’est un facteur d’injustice qu’il faut que l’école se donne les moyens de la combattre. Rien de pire que le fatalisme et le défaitisme.

Mais pas comme ça ! Pas sans moyens, et dans ce mélange d’injonction culpabilisatrice et de bricolage dans l’urgence.

Il serait faux de dire que cette compétence n’est jamais travaillée dans le système scolaire. Dès la maternelle, puis dans l’élémentaire, les professeurs des écoles font un travail important. De même, au collège, on retrouve des pratiques qui valorisent l’oral. Celui-ci trouve aussi sa place au brevet. Au lycée, on pourrait plus développer cette compétence, mais là encore, elle est déjà présente. Il suffirait de mieux inscrire cela dans un parcours cohérent, de se donner des moyens (humains, temps, formation…) pour en faire quelque chose de valable.


Le grand oral semble être avant tout une tentative de préserver un semblant de solennité à un simulacre de bac éparpillé façon puzzle

Mais est-ce vraiment l’objectif poursuivi par le ministre et les initiateurs de cette réforme ? On peut en douter. Le grand oral semble être (avec l’épreuve de philosophie) avant tout une tentative de préserver un semblant de solennité à un simulacre de bac éparpillé façon puzzle. Avec Parcoursup, les jeux sont déjà faits. Le grand oral permettra de faire de belles images pour le journal de 20 heures et permettra au ministre de parader dans les médias. Cela lui permettra aussi de cocher une case dans la liste des « réformes » réalisées durant le quinquennat. Mais à quel prix ?

Ce ministre, à l’instar de tout le gouvernement, a un vrai problème de gouvernance. Il fonctionne à marche forcée, sans tenir compte de l’avis des personnes concernées. Certains pourraient dire que les profs sont constamment en train de râler, toujours contre tout et qu’il faut donc les forcer un peu. Mais, on le sait, cette méthode a ses limites. Elle crée du ressentiment et le sentiment de mal faire son travail.


Le volontarisme sans moyens reposant sur la culpabilisation et l’appel au sens du service public pour le bien des élèves est une impasse. Elle conduit au cynisme : « à quoi bon, se dévouer pour les élèves, si c’est pour être déconsidéré et que votre travail ne soit pas reconnu ? », seront tentés de se dire les enseignants.

Cette impasse peut détourner durablement une partie importante des enseignants de la nécessaire transformation de l’école. Jean-Michel Blanquer en portera alors une grande responsabilité.



Cet article a été publié pour la première fois sur le site d'Alternatives économiques le 21 mai 2021

lundi, mai 10, 2021

𝐋𝐞 𝟏𝟎 𝐦𝐚𝐢 𝟏𝟗𝟖𝟏, 𝐣’𝐚𝐢 𝟐𝟏 𝐚𝐧𝐬...

Le 1o mai 1981, j'ai 21 ans et je viens de passer les écrits du CAPES de SES. J’attends les résultats de l’admissibilité avec impatience. Et tout aussi impatiemment, j’attends ce soir là, les résultats de l’élection présidentielle. 

J’habite encore chez mes parents à Savigny sur Orge  et je suis donc allé voter à quelques rues de la maison. Le bureau de vote est installé dans l’école maternelle Aristide Briand, (avenue Joyeuse !) là même où j’ai été élève. Il m’a fallu trois pas pour traverser la cour, alors qu’elle me paraissait gigantesque lorsque j’avais six ans. Je restai souvent dans le même coin, n’osant pas m’aventurer trop loin. 

La journée s’est passée tranquillement mais on sent quand même une tension. On est dans l’attente et on s’interdit de dire, par superstition peut-être, que le changement est possible. Mais on y pense secrètement. 

« il est vingt heures...»

A 20h, tout le monde est devant le poste de télévision. Nous essayons de deviner les résultats en scrutant le visage de Jean-Pierre Elkabach. Et puis cette image pixélisée apparait à l’écran. Le suspense est total car le haut des deux crânes est à peu près semblable ! 

Et puis le bas du visage arrive et avec lui, la certitude : ça y est, c’est arrivé ! 

La gauche l’a emporté et avec elle l’espoir après toutes ces années d’immobilisme et d’inégalités. Le voisin d’en face arrive avec une bouteille. On trinque et on se réjouit. J’entends à la radio qu’une grande fête animée par Claude Villers se prépare, place de la Bastille. J’hésite et finalement je décide de ne pas y aller. Trop compliqué pour le banlieusard que je suis. Je le regretterai et je serai présent quelques jours après, Place du Panthéon tout près de l’université Paris I. Je me souviens du mélange de joie et d’intensité dans cette cérémonie. Tous ceux qui allaient occuper des postes de responsabilité étaient rassemblés et semblaient  déjà bien conscients des difficultés qui les attendaient. 

Il est difficile de se remémorer ces souvenirs vieux de quarante ans sans penser aux désillusions, aux renoncements, aux espoirs trahis. 

Mais de ce jour là, je veux surtout retenir la possibilité de l’union et la certitude que la lutte contre les inégalités, le progressisme, les droits humains peuvent progresser quand on s’en donne les moyens. 

Je dis souvent que j’ai eu le CAPES grâce à Mitterrand... Ça mérite une explication. Il y avait cette année là 25 postes au Capes de SES. Déjà, dans la prépa à Sciences Po, nous commencions à nous regarder de travers ! Et puis quelques semaines avant les élections, Giscard à annoncé une (petite)  augmentation des postes aux concours d’enseignement : nous sommes passés de  25 à 30. 

Et puis, une des premières mesures du gouvernement Mauroy a été de doubler les postes aux concours d’enseignement. Quelques jours après, j’ai passé l’admissibilité et j’ai été admis 36ème  (sur 60). 

Dans mon histoire personnelle, outre la dimension politique que toute ma génération a en partage, cette date est donc associée à mon entrée dans ce métier que j’exerce toujours aujourd’hui. C’est aussi d’une certaine manière ma véritable entrée dans ma vie d’adulte avec le départ du domicile parental et de nouvelles responsabilités. 

Le Ministre qui fut nommé à l ‘éducation n’était pas prof et ce fut pourtant (ou à cause de cela) un des meilleurs qu’on ait eu. Alain Savary a mis en place l’éducation prioritaire, permis la création des lycées expérimentaux, donné des moyens à la formation continue avec un dispositif (les Mafpen) dont on pourrait encore s’inspirer aujourd’hui. Je me souviens de l’élan d’innovation et des discussions de ces années là. Il est « tombé » à cause de  l’école privée et c’est aussi un symbole.  Son remplacement par Jean-Pierre Chevenement est aussi lourd de sens puisque avec le conservatisme de ce dernier on a vu se cristalliser un débat et des tensions qui traversent toujours la question scolaire aujourd’hui. 

C’était il y a quarante ans, c’était hier...

jeudi, avril 01, 2021

Le virus de l'expertise

 Vous savez  que cette période est propice aux annonces importantes. 

L’an dernier, à la même date, je vous informais du lancement de l’opération « École Résiliente » et je dois dire que les résultats ont dépassé mes espérances. 

Comme je l’écrivais, il y a tout juste un an : «L’institution doit continuer à fonctionner en milieu hostile et en mode dégradé. Notre école doit résister ! » et c’est ce qui s’est produit. J’écrivais aussi «  Ce que les gens veulent, c’est au contraire de revenir à la situation antérieure. La vraie résilience c’est de reprendre sa forme initiale et de continuer à fonctionner coûte que coûte. C'est la vraie "continuité pédagogique". » Les évènements m’ont donné raison grâce à l’obstination de notre ministre bien aimé.  

Dans ces conditions, je peux envisager tranquillement un changement de vie. 

En effet, je vais quitter prochainement (dans un an) l’Éducation Nationale et être rayé des cadres (j’en vois qui se réjouissent...) . Mais il faut que je trouve une nouvelle activité pour m’occuper. 

Ecrire un livre sur l’École ? c’est trop périlleux et puis ça n’intéresserait personne

Ma nouvelle photo de profil…
Je pourrais faire du soutien scolaire, mais c’est trop banal. 

Bricoler, jardiner ? je ne suis pas doué…

J’ai décidé d’aider la France à ma manière. 

Je vais donc consacrer les années qui viennent, à donner mon avis sur les grands problèmes de ce monde et en particulier les questions de santé. Je suis en train de passer en distanciel un diplôme d’épidémiologiste. A l’instar d’autres personnages célèbres, je pense que ma fréquentation des revues médicales et ma puissante intelligence devraient très vite me mettre au niveau. C’est ce qu’a assuré notre ami le ministre de l’éducation (qui s'y connait)...


PhW 


PS : j’apprends que de nombreuses autres personnes ont eu la même démarche, et que les plates-formes d’enseignement à distance que je fréquente ont déjà délivré de très nombreux diplômes d’épidémiologistes, de virologues, mais aussi de politologues, économistes, toutologues… Il y aurait aujourd’hui plusieurs millions d’épidémiologistes...

La concurrence est rude mais je ne doute pas que mon avis sera entendu. 


lundi, février 15, 2021

Mise au pas

 

Récemment, Hélène Careil, professeure des écoles à l’école Marie Curie de Bobigny, militante pédagogique à l’ICEM-pédagogie Freinet, a reçu un courrier du DASEN du 93 lui indiquant qu’il prévoyait une mutation « dans l’intérêt du service » à son encontre.

Certains pourraient me faire remarquer qu’elle est aussi militante syndicale à SUD Education et que c’est peut-être cela qui motive cette mesure. Mais, quand bien même, l’action syndicale ne devait pas faire non plus l’objet de telles manœuvres d’intimidation ! 

Je me définis moi même comme un « militant pédagogique » engagé depuis longtemps dans ce que l’on appelle l’éducation nouvelle avec d’autres mouvements (dont l’ICEM) et je souhaite d’abord apporter mon soutien à cette collègue. 

Au delà de Bobigny, ce qui remonte de plusieurs endroits c’est une volonté de mise au pas de plusieurs équipes et dans un certain nombre d’établissements. 

C’est une enseignante Freinet qui subit des pressions dans sa nouvelle école alors que son travail a été reconnu et valorisé par un documentaire enthousiasmant. C’est le collège coopératif et polytechnique d'Aubervilliers qui voit son expérimentation supprimée avant son terme. On se souvient que le lycée expérimental de Saint-Nazaire (fondé en 1982) s’est battu pour sa survie et pour retrouver des locaux. Dans les collèges et les lycées expérimentaux  (regroupés au sein de la FESPI), on ne compte plus les baisses de moyens et les tentatives pour les remettre dans les normes communes en supprimant les postes à profil. On ne compte plus également les enseignants lancés dans des projets comme par exemple les classes coopératives moqués, voire harcelés, par des collègues et peu soutenus par leur direction.  On peut aussi évoquer les moyens réduits pour les mouvements pédagogiques. 

Pourquoi une telle mise au pas ? Et pourquoi  celle-ci s’accentue t-elle en ce moment ? 

 

 

Scientisme

Le Blanquerisme est non seulement un technocratisme mais aussi un scientisme. 

Si la première dimension lui pré-existait (nous y reviendrons), la deuxième a été portée à son maximum durant son ministère. 

Une des décisions de Jean-Michel Blanquer en janvier 2018 a été de créer un Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale (CSEN). C’est le spécialiste des neurosciences Stanislas Dehaene qui a été nommé à la tête de cette instance d’une vingtaine de membres. Ils sont chargés d’éclairer la décision politique sur les grands enjeux éducatifs et faire des recommandations pour aider les professeurs à mieux saisir les mécanismes d'apprentissage des élèves. On peut formuler plusieurs critiques à l’égard de cette nouvelle instance. On a pointé sa proximité avec le Ministre et questionné, donc, son indépendance à l’égard du pouvoir. On a aussi mis en avant la prééminence des cogniticiens et de ce qu’on appelle rapidement les « neuro-scientifiques ». Et cela pose aussi la question de la nature des relations avec le monde enseignant. 

La pédagogie n’est pas une science mais un savoir pratique. Et il ne faudrait pas qu’elle devienne un métier d’exécution où un « bureau des méthodes » dicterait dans une logique taylorienne de travail prescrit, les « bonnes pratiques ». Les neurosciences ne peuvent être la fin du débat, ils sont un élément du débat. 

Il y a donc une dérive scientiste qui consiste à tout évaluer à l’aide des « données probantes » et à définir donc une bonne pédagogie validée par ces neuro-scientifiques et rejeter les autres. Bien sûr, il ne s’agit pas de faire et accepter n’importe quoi en matière de pratiques pédagogiques. Mais deux remarques s’imposent. 

La première c’est le caractère très péremptoire de certains membres du CSEN qui confine au dogmatisme alors que le doute critique devrait faire partie de l’ADN (!) du scientifique. 

La deuxième c’est que des études menées par des chercheurs sur les pédagogies Freinet et d’autres pédagogies coopératives existent mais qu’elles ont été rejetées ou discréditées par ces mêmes scientifiques. Ce qui laisse penser qu’on est bien plutôt sur des enjeux de pouvoir et de « domination du champ » plus que sur des aspects strictement scientifiques. 

Le scientisme est aussi un autoritarisme et un dogmatisme.  

 

 

Bureaucratie et égalitarisme

Notre École est composée de personnes engagées qui ont le sens du service public. Mais elle est aussi gérée comme une bureaucratie pyramidale. 

Et ce qui caractérise ce type d’organisation, comme l’ont très bien montré les sociologues qui l’ont étudié, c’est que chacun des rouages de cette machine administrative a un périmètre. Mais le problème est que la tentation est forte de transformer ce périmètre en territoire à défendre. On assiste ainsi à des phénomènes de marquage de territoire où chacun essaie de montrer son utilité voire son existence dans la machine. Un autre effet pervers est l’ouverture de parapluie. Dans une structure pyramidale où l’on est contrôlé et évalué par son supérieur, il importe de se couvrir et d’éviter de voir sa responsabilité engagée. Ce qui crée une aversion au risque. Enfin et c’est le plus critiquable, la bureaucratie conduit aussi à ce qu’on attache plus d’importance à la manière de faire, aux procédures qu’à la finalité de ce que l’on fait. Or, l’expérimentation pédagogique rentre mal dans ces cases et ces normes 

On est là au cœur d’un paradoxe (que j’ai déjà évoqué) : l’innovation est forcément une déviance. Mais si le discours officiel est de l’encourager, la réalité est plutôt l’inverse. Malgré les tentatives pour créer une  innovation officielle et homologuée. L’institution a peur d’une innovation qu’elle ne peut contrôler car elle remet en question le pouvoir de certains. 

Les militants pédagogiques se heurtent aussi au poids des habitudes et des normes. Celles ci peuvent être  d’ailleurs aussi bien le fait de l’administration que des collègues. Il peut y avoir aussi quelquefois, un conformisme de la salle des profs. 

Ces collectifs que sont les mouvements pédagogiques et les équipes dans les établissements agacent l’institution. Ils sont en effet l’illustration d’un fonctionnement horizontal et autogéré qui percute le fonctionnement vertical d’une bureaucratie soucieuse de conserver le contrôle et qui ne raisonne qu’en termes individuels.  

L’égalitarisme est une version pervertie de la belle valeur d’égalité. Ici, c’est le refus d’admettre l’existence de situations dérogatoires à la règle commune ou de moyens spécifiques accordés à un projet spécifique. Cela peut-être particulièrement mortifère quand cela conduit à mettre en péril des fonctionnements d’établissements expérimentaux ou des projets d’équipes. 

 

 

L’impasse de la liberté pédagogique

Au sein du camp « pédago », nous pouvons avoir des désaccords. La question de la liberté pédagogique en est un. 

C’est à la fois un concept ancien évoqué par Ferdinand Buisson et nouveau puisque sa formalisation date de 2005 avec la loi Fillon. « La liberté pédagogique de l'enseignant s'exerce dans le respect des programmes et des instructions du ministre de l'éducation nationale et dans le cadre du projet d'école ou d'établissement avec le conseil et sous le contrôle des membres des corps d'inspection. » (Article 48). C’est donc une liberté très encadrée. D’autant plus qu’il est dit dans le code de la fonction publique (1983) que « Tout fonctionnaire, quel que soit son rang dans la hiérarchie, est responsable de l'exécution des tâches qui lui sont confiées. Il doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique...[1] ». 

Donc si un enseignant ne se conforme pas aux instructions qui lui sont données, il est un « désobéisseur ». C’est d’ailleurs ainsi que s’étaient désignés les enseignants du primaire plutôt progressistes et attachés à une pédagogie active qui refusaient d’appliquer les programmes de 2009 mis en place sans concertation. Mais quelques années auparavant d’autres enseignants plutôt conservateurs refusaient d’appliquer les programmes de 2002 pourtant élaborés dans une large concertation. Plus récemment, on a vu cette désobéissance à l’œuvre dans le refus de remplir certains documents (comme par exemple les évaluations de CP) ou d’organiser une cérémonie. 

Cette question est d’autant plus piégée qu’elle est souvent gérée de manière très autoritaire par les ministres qui y sont confrontés. Les désobéisseurs de 2009 ont subi les conséquences de leur acte par une baisse de leur note administrative, des retenues sur salaire, etc. Curieusement ceux de 2002 n’ont pas été inquiétés. En décembre 2005, Gilles de Robien déclarait que « la liberté pédagogique n’est pas la liberté de faire n’importe quoi. », ajoutant en janvier 2006 : « La liberté pédagogique s’arrête où commence le danger pour les enfants. » 

Plus récemment, l’article 1 de la mal nommée Loi pour une école de la Confiance portée par Jean Michel Blanquer en 2019 évoquant le « devoir d’exemplarité des enseignants » a été vue comme un moyen d’encadrer et de réduire la liberté d’expression des enseignants. 

Au regard de l’histoire, le débat sur la liberté pédagogique a donc changé de camp. 

Le concept de liberté a surgi quand les pionniers de la transformation de l'école ont tenté de la revendiquer. Au cours des dernières années, c’est plutôt dans le camp des “conservateurs” que le thème de la liberté pédagogique a été repris. La liberté devient alors celle de continuer à faire comme avant. 

Ce concept ambigu perpétue l’idée que les enseignants pourraient faire ce qu’ils veulent dans une sorte d’exercice “libéral” du métier. La liberté pédagogique est souvent un faux nez du conservatisme. 

Et paradoxalement, les désobéisseurs renforcent cette image d’enseignants disposant du privilège de refuser les règles communes qui s’imposent aux fonctionnaires. C’est donc une arme à double tranchant. Et c’est l’objet d’un vrai débat au sein du petit monde des mouvements pédagogiques. Mais nous nous retrouvons tous pour dire que les enseignants ne peuvent être de simples exécutants. Être prof c'est penser son métier (et quelquefois le panser !).

Ma conviction est qu’il faudrait substituer à cette notion biaisée de « liberté pédagogique » qui comporte plus d’effets pervers que positifs une notion d'autonomie des équipes avec une démarche collective s'appuyant sur notre expertise et notre connaissance du terrain.

 

 

L’éducation Nationale a mieux à faire...

La dimension collective est justement à l’œuvre dans l’affaire de Bobigny. On cherche à punir un individu en faisant l’hypothèse que cela suffira pour mettre au pas. Or, il s’agit bien d’une réflexion collective dont cette collègue est porteuse. 

La Seine Saint-Denis est un des départements les moins « choyés » de France. Pour le dire plus clairement et sans ironie, ce territoire souffre d’un manque de moyens chronique bien qu’il cumule les handicaps. Alors qu’il y a des enseignants qui essayent de mettre en œuvre des pédagogies coopératives, l'administration passe toute son énergie à les déplacer pour s'en débarrasser, au lieu de chercher des remplaçants aux centaines de classes qui n'ont pas d'enseignants, et de former les contractuels qu'ils embauchent et jettent sans formation dans les établissements...

Plus largement, le Ministère aurait mieux à faire que de chercher le clivage en s’acharnant sur des "pédagogistes" qui sont pourtant les plus favorables à la nécessaire évolution du système éducatif. 

M. Blanquer, il y a mieux à faire...

 



[1] Article 28 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires. Il est précisé ensuite : « sauf dans le cas où l'ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public.» le « et » est inclusif



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dimanche, janvier 03, 2021

Les mots de l’éducation 2020


Cela fait maintenant quatre ans que je procède au même exercice à la fin de l’année. Je demande aux personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux (Facebook et Twitter) de donner trois mots pour caractériser l’année dans le domaine de l’éducation. Cette année la récolte a été fructueuse avec 1250 mots recueillis. Après cette phase de réponses, les mots ou expressions sont passés à la moulinette d’une application permettant de fabriquer des « nuages de mots » plus ou moins gros selon leur fréquence. 

Pour l’anecdote, la police de caractères que j’ai choisie pour réaliser ce nuage 2020 s’appelle « Pangolin »... !

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Nuage “toxique” ? 

Ce qui saute aux yeux lorsqu’on regarde le résultat, c’est qu’il est essentiellement composé de mots négatifs. Lorsque j’ai publié cette image cela m’a valu plusieurs réactions et de nombreuses remarques. 

On peut s'en réjouir. Un de mes principaux objectifs sur les réseaux sociaux est de provoquer du débat. 

Certains contestent la méthode. Mais je suis le premier à en montrer les limites ! (on n'est pas prof de SES pour rien)

Il s'agit d'un très faible nombre de personnes (430) qui me "suivent" sur les réseaux Facebbok et Twitter et qui ont bien voulu répondre. Cela fait déjà deux éléments qui limitent d'entrée de jeu la représentativité à laquelle cet exercice n'a jamais prétendu. 

Il y a aussi une limite qui tient à une logique déjà rencontrée : on vote non pas pour ce qu'on préfère mais pour ce qu'on pense avoir le plus de chance de "gagner". Ce qui peut renforcer certains mots. 

Enfin, le choix de trois mots est évidemment réducteur et interdit la nuance. J'aurais pu "orienter" en demandant trois mots positifs et trois mots négatifs... Mais on me l'aurait reproché. 

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Quelles que soient les limites dont il faut tenir compte, il ne faudrait pas que la critique conduise à discréditer cet exercice et ce qu'il montre. Or, c'est ce qu'un certain nombre de personnes s'emploient à faire en essayant au passage de me discréditer moi même et en remettant même en cause mon honnêteté et en me prêtant des "intentions cachées"...

Plutôt de s'en prendre au "messager", il faudrait écouter le message. Celui-ci n'est en effet pas marqué par l'optimisme. Cet ensemble de mots exprime un ressenti et une analyse (car il y a malgré tout de l'analyse dans ces mots disparates) marqués par le deuil et surtout la fatigue devant une politique considérée comme à la fois improvisée pour la réponse à la crise sanitaire et très idéologique dans la destruction ou la transformation d'un certain nombre de dispositifs du système éducatif. C'est tout cela qui est exprimé dans ce "nuage" bien sombre (mais pas "toxique" comme on me l’a reproché…) et que je voudrais détailler maintenant en reprenant les mots les plus cités. 


Mépris

Ce mot a été cité plus de 170 fois et était déjà en tête l’an dernier… Au risque de me répéter, je me sens toujours aussi mal à l’aise avec ce terme. On prête à celui qu’on incrimine ainsi des sentiments qui ne sont pas forcément les siens en faisant un procès d'intention. Personnellement, je préfèrerais qu’on s’en tienne aux paroles dites et aux actes plutôt que d’extrapoler sur les pensées de tel ou tel. L’objectivité plutôt que la subjectivité. Pour paraphraser une citation de Paul Reverdy (souvent attribuée à Cocteau) : il n’y a pas de mépris, il n’y a que des preuves de mépris...

Car il n’en reste pas moins que si ce terme est le plus cité, il doit donc y avoir des preuves de ce mépris ressenti. Des mots nous mettent sur la voie : verticalité, contre-ordres, amateurisme, impréparation,  improvisation, solitude, fatigue, épuisement, démerdentiel...  Plus généralement, ce qu’on peut lire dans les commentaires sur les réseaux sociaux, c’est un sentiment de ne pas être écouté et de toujours devoir subir des décisions (ou des absences de décision) venues d’en haut. L’Éducation Nationale est une bureaucratie où on ne cesse de vérifier la conformité à des procédures et d’encadrer les pratiques. Cette bureaucratie et cette verticalité ne sont pas nouvelles mais elles ont été renforcées par le caractère très autoritaire du technocrate Blanquer. 

Tout cela est ressenti comme une « école du manque de confiance » et même de la défiance bien loin du slogan trop souvent martelé pour correspondre à une réalité.

Plus globalement, ce ressenti s’inscrit dans un sentiment de déclassement et de ce qu’il est convenu d'appeler (faute de trouver un meilleur terme) le « malaise enseignant ». Celui-ci ne cesse de prospérer au rythme des comparaisons internationales sur les revenus des enseignants, des maigres annonces de revalorisation et des grands barnums communicationnels de rédéfinition  du métier d’enseignant 



Samuel Paty

L’an dernier, c’est le nom de Christine Renon, la directrice d’une école de Pantin qui s’était suicidée sur son lieu de travail, qui était cité. L’annonce de la décapitation de Samuel Paty le 16 octobre a été un choc ressenti par tous les enseignants. On peut mourir en faisant son métier. 

Évidemment, cet évènement tragique a donné lieu à de multiples interprétations et suscité des réactions très vives. La crispation autour d’une définition de la laïcité n’est qu’un des aspects des tensions qui traversent notre métier (et la société) mais elle a pris un tour dramatique cette année. La question de la conduite de cette séance et plus généralement des méthodes pédagogiques a aussi été questionnée. Faut-il "continuer le travail d’éducation à la citoyenneté” ou faut-il les « inculquer » avec plus ou moins de force ? Cette tentation d’un "catéchisme républicain” est vieille comme l’École. On peut douter qu’elle soit efficace. On notera aussi que le terme d’ « auto-censure » pourtant souvent repris par les médias ne figure pas dans la liste. Le  meilleur hommage que nous pouvons rendre à notre collègue sauvagement assassiné est de continuer à faire vivre les valeurs de la République au quotidien dans la classe et dans l’établissement.



Protocole / démerdentiel

Dans cet ensemble de mots qui font système, on pourrait aussi évoquer l’anti-phrase « on est prêt », ainsi que les mots Impréparation, Improvisation, Amateurisme, Contre-ordres…

L’année 2020 a été marquée par la crise sanitaire. Le 16 mars le pays s’est confiné (encore un mot nouveau) et, si les établissements du primaire et les collèges ont repris en mai-juin avec un « protocole » alors que des lycées ont poursuivi à distance. 

Depuis la rentrée, les consignes et les décisions se succèdent et se contredisent. Le Ministre de l’éducation a vu ses déclarations démenties à plusieurs reprises par d’autres membres du gouvernement ou le Président. C’est cette absence d’anticipation et de prévisibilité qui a été très mal vécue par les enseignants, tout comme le sentiment que l’Éducation Nationale et les enseignants étaient considérés comme une immense garderie nationale où le virus n’existait pas. 

Le principe du protocole semble contradictoire avec la critique de la verticalité. Il y a en effet une demande d’un cadre strict mais en même temps on peut se demander pourquoi l’ÉN continue de déterminer depuis Grenelle ou le rectorat ce que chaque établissement doit faire. Mais cette contradiction n’est qu’apparente car, en fait, l’injonction venue du haut est insupportable quand, non seulement elle méconnait la réalité du terrain mais qu’elle ne s’accompagne pas de moyens. 

C’est là que le protocole conduit à ce « démerdentiel » et à cet appel épuisant au sens du service public et au bénévolat auquel les enseignants sont confrontés depuis longtemps et qu’ils ne supportent plus



Mensonges / « on est prêt »

Le mot « mensonges » n’est pas nouveau dans ce nuage. Il était déjà présent en 2019. Mais il prend de l’ampleur et une autre dimension en 2020 car les mensonges ne se limitent plus au discours politique traditionnel. Rappelons que le premier “mensonge” est celui de 2017 quand le ministre affirmait qu’il n’y aurait « pas de  loi Blanquer ». 

D’une certaine manière le « on est prêt » (maintes fois prononcé par le ministre) fait écho à ce mensonge initial mais il est bien plus criminel. Il y a d’abord des doutes sur les chiffres réels de la contamination dans les établissements scolaires. Mais surtout, cela conduit le ministre, habitué à s’adresser plus à l’opinion qu’aux personnels, à produire une sorte de « vérité alternative » qui ne trompe plus grand monde y compris chez les parents d’élèves.  Y. croit-il lui même ? 



Distanciel /masques /hybride

Distanciel, présentiel ou hybride ? Synchrone ou asynchrone ? Les enseignants ont été amenés à très vite s’adapter et se former pour explorer de nouvelles pratiques et utiliser autrement des outils qui étaient déjà les leurs. 

Une certaine opinion pensait les enseignants rétifs au changement. S’il en était besoin, cette année a prouvé le contraire. Les réseaux, les collectifs enseignants, les ressources mutualisées, l’engagement fort des personnels ont permis la « continuité pédagogique », bien plus vite et bien mieux que les ressources officielles. 

Il faut aussi rappeler que cela a pu se faire parce que, pour l’essentiel, les profs étaient déjà équipés. La décision d’accorder une prime informatique (qui oublie certaines catégories comme les profs docs) est la reconnaissance modeste de cette situation. 

L’école à distance a fait également prendre conscience que le rapport à l’École est différent selon les familles et les milieux sociaux. La crise sanitaire a eu pour effet de mettre en lumière l’urgence de la lutte contre le décrochage et les inégalités scolaires et sociales.


Il a fallu aussi apprendre à communiquer avec des masques ou, pire encore, à distance par l’intermédiaire des écrans. Cela nous rappelle aussi que si le numérique est un formidable outil, l’enseignement est d’abord un échange et une relation humaine. Un écran n’est pas une salle de classe. Et le sourire est aussi un élément clé de la pédagogie !



Après les nuages? 

La lecture de ce nuage de mots peut être déprimante. On peut en critiquer la méthode et la représentativité. J’ai essayé de répondre à cela au début de ce texte. Comme je l’ai dit : plutôt de s'en prendre au "messager", il faudrait écouter le message. 

Tous ceux qui s’intéressent à l’École et construisent des programmes et des propositions dans ce contexte pré-présidentiel seraient bien inspirés de lire attentivement ce que dit ce nuage. 

On aurait beau jeu de s'en prendre aux "enseignants" forcément râleurs, négatifs et conservateurs dans une sorte de totalité qui ne correspond pas à une réalité forcément hétérogène.

Il est aussi facile de dire, comme on l’entend dans certains discours proches du ministre actuel, que ceux-ci n'ont pas compris le bien fondé des réformes et qu'il faut donc leur expliquer pour qu'enfin ils en comprennent tous les bienfaits... 

On ne peut pas "dissoudre le peuple" (Brecht) si celui-ci n'a pas compris ce qui a été préparé par les "sachants"... Quand on prétend gouverner, la surdité et le déni ne sont jamais des postures durables. 


Car le "malaise enseignant" est une réalité et pas seulement une posture. Il prospère sur un sentiment de déclassement et une dévalorisation salariale qui sont structurels. Il y a aussi le ressenti d'un management infantilisant marqué par la verticalité des injonctions et une rigidité bureaucratique qui nous éloignent de l'idée même de "confiance" qui a été pourtant le slogan bien mal choisi de notre ministre. 

Une de mes convictions forgée dans des années d'observation et de militantisme, c'est que pour pouvoir envisager le changement, il faudra  d'abord traiter ce malaise enseignant autrement que par des artifices médiatiques et revoir profondément le mode de gouvernance (pilotage) au sein de notre système éducatif.


Évidemment, le danger est que l'accumulation de préalables ("payez nous mieux", "donnez nous plus de moyens"…) ne masque un réel conservatisme et un refus de toute évolution. C'est probablement vrai chez certains. 

Mais, une autre de mes convictions est que malgré la morosité du climat ambiant, il y a un gros potentiel de changement chez une très grande partie des enseignants. 

A condition qu'on construise celui-ci avec eux dans un véritable climat de confiance en donnant du pouvoir d'agir et qu'il y ait une vraie réflexion sur l'école que nous voulons pour demain. Une École qui soit à la hauteur des enjeux qui sont ceux des inégalités, de l'altérité et de l'urgence écologique. 

C’est à cette condition que le nuage pourra laisser place à une éclaircie...

 

Philippe Watrelot

En annexe, les nuages des années précédentes et la totalité des mots de 2020
(cliquez pour agrandir)































 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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