mercredi, novembre 05, 2014

Wise 2014 : où on parle de géopolitique, d'économie...(et de pédagogie)




Jour 2 mercredi 5 novembre 2014


Deuxième jour au WISE. On commence à prendre le rythme. La tonalité de cette deuxième journée était géopolitique bien plus que pédagogique. Et elle me permet de revenir sur les enjeux du Wise


Où il est question de géopolitique et d'économie...
La première partie de la matinée se déroulait en plénière. 1500 personnes dans un même amphithéâtre... Le titre qui recouvrait les différentes interventions était 2015 : the unfinished agenda”. Il fait référence aux objectifs du millénaire (millenium goals) fixés à l’ONU qui prévoyaient qu’à l’horizon 2015 tous les enfants recevraient une éducation primaire. Or, cet objectif est loin d’être atteint. Il reste 58 millions d’enfants sans école à la fin 2014.  En plus de ces enfants non scolarisés, il faut ajouter 7 millions de jeunes illettrés. Rajoutons qu’on estimerait ( ?) à plus de 700 millions le nombre de personnes analphabètes. Les raisons de cet “agenda interrompu” ou plutôt  de cet objectif non réalisé sont connues. C’est le produit de la crise, des inégalités, des guerres et des maladies.
Le sommet s’est d’ailleurs ouvert avec une interview enregistrée d’ Ellen Johnson Sirleaf, présidente du Liberia, qui a décrit les conséquences de l’épidémie d’Ebola sur son pays et ses effets sur l’éducation : écoles fermées, enseignants et élèves touchés par le virus. Plusieurs petits films ont rappelé aussi la situation à Gaza ou en Syrie. Graça Machel, ancienne ministre de l’éducation du Mozambique (et veuve de Nelson Mandela) a rappelé avec vigueur que les premières victimes de l’absence de scolarisation étaient majoritairement des filles. Elle a aussi pointé que les ressources existent et qu’il s’agit bien d’une question de priorité. Interpellant les décideurs, elle a rappelé que les dépenses d’éducation ne représentent qu’une infime partie de l’argent dépensé dans l’équipement militaire. On estime que les fonds nécessaires pour parvenir à cet objectif représentent une semaine de dépenses militaires dans le monde.
Plusieurs tables rondes se sont ensuite succédées. La première avec un responsable de l’ONU et un autre de l’UNESCO qui ont confirmé l’élaboration d’un nouvel agenda pour 2020 (alors que celui de 2015 n’a pas été atteint...) Une des propositions pourrait être que chaque pays consacre 10 à 15% de son budget à l’éducation (en France c’est 9,3%). On y a appris aussi que 2.4 millions de nouveaux enseignants seront nécessaires pour parvenir aux objectifs d’éducation primaire universelle en  2020.
Une autre table ronde a rassemblé la coordinatrice des programmes d’action Global Partnership for Education Alice Albright (la fille de Madeleine Albright), une ancienne ministre de l’éducation de Guinée Aïcha Bah Diallo , une représentante du gouvernement norvégien et le président d’une fondation rassemblant des fonds privés destinés à financer des startups dans le domaine de l’éducation. À écouter toutes ces personnes, une première question et inquiétude survient. L'appel à la philanthropie et aux fonds privés peut il être une solution ? N’y a t-il pas de nombreux risques ? La réponse du WISE et de ses organisateurs se situe dans une position anglo-saxonne où les fondations et le secteur privé interviennent fortement dans le secteur éducatif. Une approche très éloignée de notre position française où l’éducation apparaît presque comme une fonction régalienne et l’apanage de l’État central et indépendante de toute logique économique.
La matinée s’est poursuivie par une interview de la Sheikha Moza bint Nasser. C’est la mère de l’émir actuel et la troisième épouse de l’ancien émir qui a abdiqué en faveur de son fils. Elle a souvent été classée dans les magazines comme une des femmes les plus influentes du monde. En 1996 c’est elle qui a lancé la fondation du Quatar pour l’éducation et qui est à l’origine du Wise. “Her Highness” est présente à tous les moments de ce sommet. Son propos a insisté sur la nécessité pour les pays de tenir leurs promesses face à l’impératif d’éducation. On l’a retrouvé au cours de la soirée de gala où elle a remis les prix aux “projets Wise” récompensés.

A l’issue de ce début de matinée, on ne peut qu’être interpelé à plus d’un titre.
"Maman" Sculpture de
Louise Bourgeois (1999)
 exposée à Doha
Toutes ces personnalités éminentes qui interviennent, sont sincères dans leur engagement pour l’éducation. Et dans le même temps, on sait que le Qatar lui aussi (comme bien d’autres pays, malheureusement ) contribue à financer des conflits armés dont le coût est dénoncé à la tribune. Le WISE est donc un engagement du Quatar qui semble mené par des personnes qui y croient mais dans une logique géostratégique plus large. En d’autres termes, Le Quatar mène  des stratégies tous azimuts et l’éducation n’est qu’une des cartes jouées. Il est servi par des moyens considérables et une communication très efficace. Il cherche à gagner une légitimité et une influence dans ce domaine (comme dans d'autres) et est en compétition avec les autres pays de la région. Dubaï par exemple semble mieux placé dans l’excellence de ses universités.
Dans un contexte d’épuisement programmé des ressources fossiles, l’éducation est aussi un levier pour faire évoluer le pays vers un nouveau modèle économique. Et ce secteur est aussi, dans la zone d’influence de ce pays très habile sur le plan économique, un marché potentiel et créateur d’emplois. J’ai été frappé par la présence non négligeable chez les participants, des acteurs de ce qu’on appelle aujourd’hui “l’industrie de l’éducation” avec l’offre de contenus et de supports numériques. Par ailleurs l’insistance sur la “créativité” (thème de cette année) et la nécessité de  l’innovation rencontre aussi des problématiques économiques. Certes, la créativité est indispensable au développement humain et se justifie donc sur un plan moral mais c’est aussi la condition de l’innovation économique, moteur puissant de la croissance. On peut vouloir la développer pour les deux raisons sans que cela soit contradictoire...
Enfin l’interpellation, nous l’évoquions déjà dans le billet précédent, porte sur les valeurs promues par le WISE et la possible tension avec d’autres. Le thème de l’éducation des filles est un thème majeur porté par le sommet. Tout comme celui de l’émancipation. Si le sommet n’est pas qu’un évènement “hors-sol” et étanche, on ne peut que faire le pari que cela entraine à terme des évolutions dans la société et la culture. Si ce n’est déjà en train de se produire... Je me garderais bien d’avoir en tout cas des jugements définitifs sur un pays entraperçu à travers les vitres d’un bus et les couloirs climatisés d’un centre des congrès ultra-moderne. Un pays (et une société) dont je suppose qu’il est comme beaucoup d’autres traversé par des contradictions et des paradoxes.


(in)citations
La deuxième partie de la matinée, tout comme l’après-midi, fonctionnait sur le principe du choix entre plusieurs conférences, tables rondes et ateliers. J’ai assisté le matin à une conférence suivie d’une table ronde sur le thème “Empowering Teachers for Creativity”. On y retrouvait des problématiques qui font écho à des débats français : peut-on former les enseignants à l’innovation et la créativité ? Quelle marge de manoeuvre par rapport à la hiérarchie ? Quelles incitations ? Je retiendrai surtout une citation de ce moment qui résume bien l’enjeu de la formation et du développement personnel et professionnel des enseignants : « there is no éducation system in the world -none at all - that's better than its average teacher» Lord David Putman. Ce qu’on peut tenter de traduire par : “Il n'y a pas de système éducatif dans le monde -aucun- qui ne peut être meilleur que son professeur moyen
Mais ce moment de débat n’était pas le plus intéressant. L’après-midi consacré à la pédagogie différenciée (Personalized Learning) m’a permis de découvrir un autre intervenant, Graham Brown-Martin, aux propos très stimulants. Il avait intitulé sa conférence : “Personalized learning : Tailored or taylorised?" avec un jeu de mots quasi intraduisible. On pourrait tenter “De la mesure générale au sur mesure” (Merci Jean-Pierre...) ou plus simplement “pédagogie différenciée : du sur mesure ou du taylorisme ?” Car le propos de l’auteur est de se demander si à l’époque du “Big data” et des données recueillies par différents acteurs sur les élèves et leurs acquis, on n’est pas plutôt en train de rentrer dans une sorte d’organisation scientifique du travail d’apprentissage que dans une réelle personnalisation. Les outils numériques sont ce qu’on en fait et rien ne se fait sans pédagogie (“There is no causal link between any technology and improved learning outcomes...technology does not teach...teachers do”).   
On peut également apprécier qu’un conférencier anglais cite non seulement Bloom et Dewey mais aussi Claparède, Piaget et Montessori et rappelle aussi l’importance du socio-constructivisme avec une très jolie formule :Education is what people do to you. Learning is what you do for yourself ” (l’éducation c’est ce que les gens vous font, Apprendre c’est ce que vous faites à vous même).

C’est sur ces quelques (in)citations à réfléchir que se conclut ce billet...


" Une certaine école fixe son attention bien plus sur l'importance de la discipline et du programme que sur les contenus de l'expérience de l'enfant. 
Pour une autre école, l'enfant est le point de départ, le centre et la fin. Son développement, sa croissance est l'idéal. Ce n'est pas la connaissance mais la réalisation personnelle qui est le but"

John Dewey (1902)





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