samedi, janvier 21, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 16 au 22 janvier 2017


- Prédicat – Primaire - Mammouth – Mises au point- .


Dans ce bloc notes, nous continuerons à nous intéresser au prédicat qui en est à sa troisième semaine et qui vient de franchir un stade avec le discours de François Fillon. On évoquera aussi la primaire de la gauche où les sujets d’éducation ont été abordés dans les deuxième et troisième débats. Nous prendrons aussi des nouvelles du Mammouth : un animal qu’il vaut mieux caresser dans le sens du poil. Et pour finir, je me livrerai à un exercice inhabituel en réagissant à des informations me concernant. Je suis équipé du tout-à-l’égo...


Prédicat (épisode 3)
Le prédicat passe brillamment la troisième semaine du concours du buzz imbécile et malveillant et de la polémique à la c... ! Après la phase de buzz à partir d'un billet de blog douteux et le copiage circulaire entre journaux qui en a suivi, on en est maintenant au stade où les politiques s'en mêlent... J'attends toujours la tribune de Finkielkraut sur la décadence de la civilisation et la défense du COD face à la barbarie qui ne saurait tarder... !
Cette semaine Le Figaro a consacré sa Une à la réforme de la grammaire avec plusieurs articles sur le sujet : un sur le “jargon” un autre sur la “guerre” du prédicat et enfin une interview d’Alain Bentolila pour qui, derrière cette notion grammaticale “ se cache une idéologie épouvantable”. Le Figaro essaie, en fait, de refaire le coup de la réforme de l'orthographe et d'attiser les peurs des parents soucieux de la réussite de leurs enfants en s'appuyant sur une vision patrimoniale et intangible de l'École et en cherchant à idéologiser et politiser un point didactique et relativement mineur. Et ça marche !
La preuve en est que, comme on le prédisait (normal, avec le prédicat), ce sont maintenant les politiques qui s'en mêlent... “Des pédagogistes savants ont créé un fourre-tout: le prédicat. Un nouveau symbole de la dérive de l'enseignement qui s'éloigne du bon sens. […] Mes amis, libérons l’École de ces pédagogistes prétentieux” s’est écrié François Fillon dans une réunion publique à Oyonnax dans l'Ain le 19 janvier. A notre connaissance, Donald Trump ne s’est pas exprimé sur ce sujet...
fake news
Pour ne pas rester sur ce constat un peu désabusé et amer, on pourra se faire une opinion plus nuancée avec un bon article de synthèse dans Libération ou une interview de Sylvie Plane sur VousNousIls . On pourra aussi écouter l’émission Rue Des Écoles sur France Culture ou encore lire une interview de l’animatrice de Charivari à l’école dans L’Express .
On parie sur une quatrième semaine ?


Primaire
Cette semaine a été aussi la suite et la fin du premier tour de la primaire de la gauche. C’est surtout dans le 2ème débat qui a eu lieu Dimanche 15 janvier que les candidats ont parlé (prudemment) d’éducation. . Le sujet a aussi été abordé dans le 3ème avec une petite séquence sur les ABC de l’égalité
Tous les candidats sont d’accord sur la priorité au primaire, mais Le Monde et L’Obs s’étonnent que les candidats ne se soient pas exprimés clairement sur le chantier de la mixité sociale.
Sébastien Rome sur son blog Mediapart propose un comparatif des propositions des candidats sur le sujet spécifique de l’École primaire. On pourra lire sur Europe1 une réflexion sur la proposition relativement nouvelle de Benoit Hamon de créer un “service public d’aide aux devoirs
Le journal Les Échos s’intéresse, lui, au sujet des effectifs et constate que plusieurs candidats (y compris Emmanuel Macron) font la promesse de baisser le nombre d’élèves par classe. Ce dernier a proposé de diviser par deux le nombre d'élèves dans les classes de CP et CE1 dans les écoles de l'éducation prioritaire, en créant 12.000 postes. Arnaud Montebourg entend, lui, dédoubler les classes du CP au CE2 pour l'apprentissage des savoirs fondamentaux, « en généralisant le travail en petits groupes ». Quant à l'ex-ministre de l'Education Benoît Hamon, il réaffirmait dimanche son souhait d'établir un plafond de 25 élèves par classe et de 20 dans les établissements de l'éducation prioritaire. Une manière, pour les uns et les autres, d'envoyer des signaux à l'électorat enseignant.
 Mais le journal économique rappelle aussi que l'effet de la réduction de la taille des classes sur les résultats des élèves est très discutable et qu’il n’y a pas d’effet mécanique. Là encore, il y a la nécessité d’une réflexion sur les pratiques et la pédagogie pour que ce soit efficace.


Mammouth
Contrairement à ce que l’on pouvait croire, la chasse au «mammouth» reste un hobby d’aujourd’hui. Une chasse facile, au fond. Il suffit d’un titre accrocheur - «Raser Grenelle», «Les assassins de l’école» ou «Achever le mammouth» - pour s’assurer un succès de librairie et surfer sans vergogne sur la vague de l’antisystème. Alors, je veux être précise : je ne refuse pas la critique. Il y a, évidemment, des choses à changer, à faire évoluer. Mais je trouve profondément injuste le procès récurrent fait à l’Education nationale, d’ignorer délibérément les résultats de la recherche scientifique, de préférer le confort des certitudes idéologiques et des fausses évidences à l’effort hardi de réforme qu’exige l’état de notre système scolaire. Les difficultés et les problèmes existent, oui. Mais au fil des pamphlets, revient un refrain lancinant : les difficultés dans la maîtrise des fondamentaux ? La faute au mammouth ! Les inégalités sociales et scolaires ? La faute au mammouth ! L’orthographe, la condition enseignante, les relations avec les familles ? Le mammouth, encore le mammouth, toujours le mammouth. Vraiment ? Rien sur la situation de la société dans son ensemble ? Rien sur la promotion délirante d’un discours consumériste et matérialiste ? Rien sur les crises auxquelles nous faisons face ? La prétendue «critique» de l’Institution scolaire ne peut se résumer à «l’esprit qui toujours nie», pour reprendre la formule de Goethe. Elle doit tenir compte de ce qui est, au lieu de pontifier béatement en faveur de la suppression d’une méthode globale d’apprentissage de la lecture… pourtant disparue depuis des décennies. Voilà pourquoi je tiens à rappeler la réalité du ministère, loin des fantasmes véhiculés. ” C’est un extrait de la tribune proposée par la Ministre de l’Éducation Nationale à Libération le 16 janvier 2017.
Les allusions qu’on trouve dans cet extrait sont assez claires. Najat Vallaud-Belkacem s’insurge contre toutes les attaques qui sont portées à l’institution qu’est l’Éducation Nationale. Et elle semble renvoyer dos-à-dos le livre de Carole Barjon (« Mais qui sont les assassins de l’école ») et celui de Bernard Toulemonde et Soazig le Névé ( “Et si on tuait le mammouth”). Elle conteste aussi la critique sur le caractère bureaucratique de son Ministère en affirmant que “à rebours des politiques éducatives descendantes à partir de la rue de Grenelle, j’ai décidé de construire une politique nationale à partir des solutions du terrain et de l’expertise scientifique. L’Education nationale n’est plus, loin s’en faut, ce cliché blessant du mammouth centralisé et ultra-jacobin. ”. En fait dans ce texte, la Ministre se livre à une double défense. D’abord celle des enseignants qui ont tendance à voir dans les attaques de l’institution une remise en cause de leur propre travail. Et ensuite celle de sa propre administration centrale (dont B. Toulemonde a été un membre éminent) qui est souvent qualifiée de bureaucratique.
Bernard Toulemonde et Soazig Le Neve n’ont pas apprécié cette tribune dans Libération et l’amalgame qui est fait avec le livre de C. Barjon. Ils lui répondent dans le même journal en l’interpellant : “Alors, Madame la Ministre, le «mammouth» n'est responsable de rien ?”. Pour eux, il faut distinguer l’institution et les enseignants, ils reprennent une métaphore que j’ai maintes fois utilisée : “Les enseignants sont-ils heureux ? Ils sont hélas comme l’orchestre du Titanic : ils font de leur mieux pendant que le navire coule… C’est donc un système qu’il faut modifier pour que, comme vous le souhaitez, nous ayons «une école ouverte sur le monde», «capable d’évoluer» et «d’adapter les méthodes d’apprentissages».” Et ils reprennent leur credo fondé sur l’autonomie : “Pour cela, cessons de penser que la France d’en haut, celle de la rue de Grenelle, sait tout ce qu’il faut faire et que la France d’en bas n’a qu’à appliquer. Faisons vraiment confiance aux acteurs locaux, aux équipes d’établissement, laissons-leur de larges marges de liberté et accompagnons-les pour inventer les solutions de réussite de leurs élèves. Formons vraiment les enseignants à la pédagogie, modernisons cette gestion archaïque qui les désespère.
Cette polémique est assez emblématique de la difficulté du débat sur l’École. On en trouve une autre illustration avec un article de Louis Maurin sur le site (rénové) d’Alternatives Économiques qui est assez largement transféré et retweeté sur les réseaux sociaux. Le directeur de l’observatoire des inégalités affirme en titre “Non, l’école n’augmente pas les inégalités”. On ne va pas ici rentrer dans le débat assez technique et portant sur la méthodologie qui constitue le cœur de ce texte. On peut surtout souligner les raisons de son succès et l’usage qui peut en être fait. On peut en effet y voir une sorte de dédouanement de l’École (et par extension de ses enseignants) et c’est certainement une des raisons de l’intérêt qui y est porté. Mais il faudrait dire à tous ceux qui transfèrent ce texte (avec évidemment des arrières pensées syndicalo-politiques) en pensant qu'il exonère le système scolaire de toute responsabilité et qui le voient comme une forme d'absolution des enseignants (comme s'il fallait se sentir coupable personnellement du dysfonctionnement d'une institution) qu'il serait utile de lire aussi la fin du texte ! Louis Maurin précise : « L’école française ne ressemble pas au portrait qu’on en fait, cela n’empêche qu’elle peut mieux faire. Un constat raisonné pourrait aider à améliorer le niveau scolaire de notre pays et le rendre plus juste. […] Le système français n’est pas le pire au monde, il est hypocrite. Ce qui fâche, ce n’est pas ce qu’il est, mais l’écart entre un discours sur l’égalité scolaire et la réalité vécue par les « non-initiés » des milieux populaires. Leur rejet par le système est d’une rare violence et nourrit les tensions sociales. C’est l’un des piliers oubliés de la montée de l’extrême droite.[…] Si l’on croit, au contraire, qu’il est de l’intérêt général d’avoir une école plus juste, il est temps de mettre en œuvre non plus des replâtrages permanents mais des transformations de fond.»
Au risque de me répéter, on devrait pouvoir critiquer l’institution qu’est l’École sans que cela soit vu comme une attaque des enseignants eux-mêmes qui font du mieux qu’ils peuvent dans un système qui dysfonctionne. Et pareillement, on devrait pouvoir pointer le fonctionnement bureaucratique de l’administration sans s’exposer à des protestations énergiques de cette technostructure persuadée dans une sorte de discours performatif que la volonté de ses membres tient lieu de politique et qui nie ou minimise la pesanteur du système. J’ai pu éprouver personnellement l’une et l’autre de ces difficultés !
Le mammouth est un animal revêche et susceptible !


Mises au point
Je ne pensais pas, un jour, consacrer une rubrique à mon propre cas pour revenir sur des affirmations me concernant...
Deux articles me concernent et me citent cette semaine dans deux domaines différents. Et il me semble nécessaire de faire des mises au point concernant certaines affirmations.
C’est d’abord un article du Figaro signé Caroline Beyer et Marie-Estelle Pech. et intitulé “les débats hautement inflammables des professeurs sur les réseaux sociaux ”. Avant d’aller plus loin la seule question qui vaille est, me semble t-il : est ce que ces propos de cour de récré et ces "querelles" pour reprendre le un terme utilisé dans l’article, méritent-ils qu'on s'y intéresse au point d'y consacrer un article ? (vous me direz, Le Figaro a fait sa Une sur le prédicat...) Personnellement, je trouve que les journalistes accordent trop d'importance aux rézosocio...
Venons en ensuite à l’article qui commence ainsi : “Sur les réseaux sociaux, ils sont moins présents que les politiques ou les journalistes. Mais au-delà des syndicalistes - peu suivis - et du ministère - pour lequel il s'agit d'un passage obligé -, quelques enseignants comptent tout de même près de 10.000 abonnés sur Twitter, à l'image des pédagogues Philippe Watrelot ou «Chris», fervents défenseurs de la réforme du collège. Côté conservateurs, les petits comptes à moins de 3000 abonnés prolifèrent. Le très informé Café pédagogique, lui, en recense 47.000, un record seulement dépassé par des professeurs anonymes qui tournent leur quotidien en dérision, avec humour.”. Me voilà donc “fervent défenseur de la réforme du collège”... ". Si j'ai écrit à plusieurs reprises que je trouvais qu'il y avait de bonnes choses dans cette réforme, j’ai aussi écrit que j'étais également circonspect sur les conditions de mise en œuvre. La "ferveur" n'est pas trop mon truc de toutes façons, je suis plutôt du côté du rationnel et de la nuance. Mais la nuance n'est pas la vertu première sur Twitter... ! On y est prompt à classer les individus en "camps" irréductibles comme la suite de l’article va le montrer d’ailleurs.
En effet le texte se livre ensuite à une typologie des intervenants où je suis rangé dans les “pédagogistes” avec ce commentaire : “Multicartes, ce professeur agrégé d’économie dans un lycée de Savigny-sur-Orge (Essonne), formateur à l’Espé (école du professorat) de Paris et militant des « Cahiers pédagogiques », très actif sur Facebook, est devenu, ces dernières années, la tête de Turc des « antipédagogistes » qui n’hésitent pas à l’injurier ou à le traiter de « pédagogol ». Son soutien sans faille pour la réforme du collège n’y est pas pour rien. Ses opposants l’accusent d’avoir été remercié par la ministre pour son soutien, lui qui a récupéré il y a peu la présidence honorifique d’un comité sur l’innovation. L’homme qui entend lutter contre les inégalités à l’école plébiscite les méthodes pédagogiques actives, la démarche de projet, l’idée que les élèves puissent être acteurs dans la construction de leur savoir. Ses opposants se complaisent selon lui dans une « vision nostalgique et mythifiée de l’école » uniquement composée de cours magistraux et de par cœur.
Il faudrait que je parvienne à finaliser un projet de billet sur “comment je suis devenu un pédagogiste" où j'essayerai d'analyser la construction de cette étiquette et son usage dans les médias. Et peut-être aussi parvenir à “retourner le stigmate” pour sortir du caractère péjoratif de cette expression utilisée à tort et à travers aujourd’hui. La suite du commentaire me donne l’occasion de repréciser un certain nombre de choses. C’est le cas avec la mention d’un poste "honorifique". Je rappelle que j'ai accepté la présidence du conseil national de l'innovation pour la réussite éducative pour remplacer son ancien président qui ne pouvait plus assurer cette fonction. Je faisais déjà partie de ce conseil. Et je n'ai strictement aucune décharge ni rémunération pour l'animation de ce conseil qui rendra un dernier rapport fin mars avant de s'auto-dissoudre en avril. On fait mieux comme "fromage" vous ne trouvez pas ? En fait ce que certains ont du mal à comprendre c'est que je ne suis pas dans le "calcul" intéressé mais dans la conviction et le militantisme pédagogique. Ce qui semble visiblement difficile à comprendre pour certains.
Après l'article du Figaro sur les réseaux sociaux, voici l'article sur les SES dans le Café Pédagogique. Comme vous le savez, il y a de nouveau des menaces sur les SES . Si vous voulez approfondir le sujet, j’ai essayé d’en voir les enjeux dans un long billet de blog .
En juin dernier l’annonce de la suppression du caractère obligatoire d’un chapitre sur le marché dans le programme de Seconde a entrainé une réaction vive et excessive de certaines personnes. Cela a amené la ministre à proposer la création d’une commission mixte Conseil Supérieur des Programmes (CSP) / Conseil National Éducation Économie (CNEE). Après bien des vicissitudes, cette instance a enfin été créée et j’ai été invité par le CSP à y participer.
La présentation qui en est faite par François Jarraud est donc non seulement tendancieuse mais peu documentée. Il me présente comme "proche de la ministre" et laisse entendre que ma nomination dans le groupe de travail sur les SES serait lié à sa volonté. Alors qu'elle n'y est pour rien, bien au contraire, il y a une réelle autonomie du CSP en la matière (et je ne suis pas un “proche”, loin de là...
) Par ailleurs quand il écrit que "la réforme des programmes de SES est aussi l'objet d'une offensive sur sa gauche par le CDP SES” c'est très mal-informé et, pour tout dire, faux.
Je suis désolé d’avoir utilisé cette chronique pour ces mises au point. Mais on peut y voir aussi une forme d’éducation aux médias. En fait, il se produit la même chose que ce qu'on peut constater quand on voit que "la presse" rend compte d'un sujet qu'on connait bien. On se dit que, s'ils sont capables de dire autant de bêtises sur ce sujet précis, ils doivent en dire autant sur les autres...!

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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