mercredi, novembre 05, 2014

Wise 2014 : où on parle de géopolitique, d'économie...(et de pédagogie)




Jour 2 mercredi 5 novembre 2014


Deuxième jour au WISE. On commence à prendre le rythme. La tonalité de cette deuxième journée était géopolitique bien plus que pédagogique. Et elle me permet de revenir sur les enjeux du Wise


Où il est question de géopolitique et d'économie...
La première partie de la matinée se déroulait en plénière. 1500 personnes dans un même amphithéâtre... Le titre qui recouvrait les différentes interventions était 2015 : the unfinished agenda”. Il fait référence aux objectifs du millénaire (millenium goals) fixés à l’ONU qui prévoyaient qu’à l’horizon 2015 tous les enfants recevraient une éducation primaire. Or, cet objectif est loin d’être atteint. Il reste 58 millions d’enfants sans école à la fin 2014.  En plus de ces enfants non scolarisés, il faut ajouter 7 millions de jeunes illettrés. Rajoutons qu’on estimerait ( ?) à plus de 700 millions le nombre de personnes analphabètes. Les raisons de cet “agenda interrompu” ou plutôt  de cet objectif non réalisé sont connues. C’est le produit de la crise, des inégalités, des guerres et des maladies.
Le sommet s’est d’ailleurs ouvert avec une interview enregistrée d’ Ellen Johnson Sirleaf, présidente du Liberia, qui a décrit les conséquences de l’épidémie d’Ebola sur son pays et ses effets sur l’éducation : écoles fermées, enseignants et élèves touchés par le virus. Plusieurs petits films ont rappelé aussi la situation à Gaza ou en Syrie. Graça Machel, ancienne ministre de l’éducation du Mozambique (et veuve de Nelson Mandela) a rappelé avec vigueur que les premières victimes de l’absence de scolarisation étaient majoritairement des filles. Elle a aussi pointé que les ressources existent et qu’il s’agit bien d’une question de priorité. Interpellant les décideurs, elle a rappelé que les dépenses d’éducation ne représentent qu’une infime partie de l’argent dépensé dans l’équipement militaire. On estime que les fonds nécessaires pour parvenir à cet objectif représentent une semaine de dépenses militaires dans le monde.
Plusieurs tables rondes se sont ensuite succédées. La première avec un responsable de l’ONU et un autre de l’UNESCO qui ont confirmé l’élaboration d’un nouvel agenda pour 2020 (alors que celui de 2015 n’a pas été atteint...) Une des propositions pourrait être que chaque pays consacre 10 à 15% de son budget à l’éducation (en France c’est 9,3%). On y a appris aussi que 2.4 millions de nouveaux enseignants seront nécessaires pour parvenir aux objectifs d’éducation primaire universelle en  2020.
Une autre table ronde a rassemblé la coordinatrice des programmes d’action Global Partnership for Education Alice Albright (la fille de Madeleine Albright), une ancienne ministre de l’éducation de Guinée Aïcha Bah Diallo , une représentante du gouvernement norvégien et le président d’une fondation rassemblant des fonds privés destinés à financer des startups dans le domaine de l’éducation. À écouter toutes ces personnes, une première question et inquiétude survient. L'appel à la philanthropie et aux fonds privés peut il être une solution ? N’y a t-il pas de nombreux risques ? La réponse du WISE et de ses organisateurs se situe dans une position anglo-saxonne où les fondations et le secteur privé interviennent fortement dans le secteur éducatif. Une approche très éloignée de notre position française où l’éducation apparaît presque comme une fonction régalienne et l’apanage de l’État central et indépendante de toute logique économique.
La matinée s’est poursuivie par une interview de la Sheikha Moza bint Nasser. C’est la mère de l’émir actuel et la troisième épouse de l’ancien émir qui a abdiqué en faveur de son fils. Elle a souvent été classée dans les magazines comme une des femmes les plus influentes du monde. En 1996 c’est elle qui a lancé la fondation du Quatar pour l’éducation et qui est à l’origine du Wise. “Her Highness” est présente à tous les moments de ce sommet. Son propos a insisté sur la nécessité pour les pays de tenir leurs promesses face à l’impératif d’éducation. On l’a retrouvé au cours de la soirée de gala où elle a remis les prix aux “projets Wise” récompensés.

A l’issue de ce début de matinée, on ne peut qu’être interpelé à plus d’un titre.
"Maman" Sculpture de
Louise Bourgeois (1999)
 exposée à Doha
Toutes ces personnalités éminentes qui interviennent, sont sincères dans leur engagement pour l’éducation. Et dans le même temps, on sait que le Qatar lui aussi (comme bien d’autres pays, malheureusement ) contribue à financer des conflits armés dont le coût est dénoncé à la tribune. Le WISE est donc un engagement du Quatar qui semble mené par des personnes qui y croient mais dans une logique géostratégique plus large. En d’autres termes, Le Quatar mène  des stratégies tous azimuts et l’éducation n’est qu’une des cartes jouées. Il est servi par des moyens considérables et une communication très efficace. Il cherche à gagner une légitimité et une influence dans ce domaine (comme dans d'autres) et est en compétition avec les autres pays de la région. Dubaï par exemple semble mieux placé dans l’excellence de ses universités.
Dans un contexte d’épuisement programmé des ressources fossiles, l’éducation est aussi un levier pour faire évoluer le pays vers un nouveau modèle économique. Et ce secteur est aussi, dans la zone d’influence de ce pays très habile sur le plan économique, un marché potentiel et créateur d’emplois. J’ai été frappé par la présence non négligeable chez les participants, des acteurs de ce qu’on appelle aujourd’hui “l’industrie de l’éducation” avec l’offre de contenus et de supports numériques. Par ailleurs l’insistance sur la “créativité” (thème de cette année) et la nécessité de  l’innovation rencontre aussi des problématiques économiques. Certes, la créativité est indispensable au développement humain et se justifie donc sur un plan moral mais c’est aussi la condition de l’innovation économique, moteur puissant de la croissance. On peut vouloir la développer pour les deux raisons sans que cela soit contradictoire...
Enfin l’interpellation, nous l’évoquions déjà dans le billet précédent, porte sur les valeurs promues par le WISE et la possible tension avec d’autres. Le thème de l’éducation des filles est un thème majeur porté par le sommet. Tout comme celui de l’émancipation. Si le sommet n’est pas qu’un évènement “hors-sol” et étanche, on ne peut que faire le pari que cela entraine à terme des évolutions dans la société et la culture. Si ce n’est déjà en train de se produire... Je me garderais bien d’avoir en tout cas des jugements définitifs sur un pays entraperçu à travers les vitres d’un bus et les couloirs climatisés d’un centre des congrès ultra-moderne. Un pays (et une société) dont je suppose qu’il est comme beaucoup d’autres traversé par des contradictions et des paradoxes.


(in)citations
La deuxième partie de la matinée, tout comme l’après-midi, fonctionnait sur le principe du choix entre plusieurs conférences, tables rondes et ateliers. J’ai assisté le matin à une conférence suivie d’une table ronde sur le thème “Empowering Teachers for Creativity”. On y retrouvait des problématiques qui font écho à des débats français : peut-on former les enseignants à l’innovation et la créativité ? Quelle marge de manoeuvre par rapport à la hiérarchie ? Quelles incitations ? Je retiendrai surtout une citation de ce moment qui résume bien l’enjeu de la formation et du développement personnel et professionnel des enseignants : « there is no éducation system in the world -none at all - that's better than its average teacher» Lord David Putman. Ce qu’on peut tenter de traduire par : “Il n'y a pas de système éducatif dans le monde -aucun- qui ne peut être meilleur que son professeur moyen
Mais ce moment de débat n’était pas le plus intéressant. L’après-midi consacré à la pédagogie différenciée (Personalized Learning) m’a permis de découvrir un autre intervenant, Graham Brown-Martin, aux propos très stimulants. Il avait intitulé sa conférence : “Personalized learning : Tailored or taylorised?" avec un jeu de mots quasi intraduisible. On pourrait tenter “De la mesure générale au sur mesure” (Merci Jean-Pierre...) ou plus simplement “pédagogie différenciée : du sur mesure ou du taylorisme ?” Car le propos de l’auteur est de se demander si à l’époque du “Big data” et des données recueillies par différents acteurs sur les élèves et leurs acquis, on n’est pas plutôt en train de rentrer dans une sorte d’organisation scientifique du travail d’apprentissage que dans une réelle personnalisation. Les outils numériques sont ce qu’on en fait et rien ne se fait sans pédagogie (“There is no causal link between any technology and improved learning outcomes...technology does not teach...teachers do”).   
On peut également apprécier qu’un conférencier anglais cite non seulement Bloom et Dewey mais aussi Claparède, Piaget et Montessori et rappelle aussi l’importance du socio-constructivisme avec une très jolie formule :Education is what people do to you. Learning is what you do for yourself ” (l’éducation c’est ce que les gens vous font, Apprendre c’est ce que vous faites à vous même).

C’est sur ces quelques (in)citations à réfléchir que se conclut ce billet...


" Une certaine école fixe son attention bien plus sur l'importance de la discipline et du programme que sur les contenus de l'expérience de l'enfant. 
Pour une autre école, l'enfant est le point de départ, le centre et la fin. Son développement, sa croissance est l'idéal. Ce n'est pas la connaissance mais la réalisation personnelle qui est le but"

John Dewey (1902)





mardi, novembre 04, 2014

WISE 2014 : “Riche”, ambivalent et stimulant



 Jour 1 : Mardi 4 novembre 2014

La nuit fut courte... Arrivé à 1h du matin, lever à 6h pour prendre une navette à 6h45, je ne vais pas me plaindre mais il y a un peu de déficit de sommeil. Cela dit c’est un bon test : s’il y a de l’assoupissement c’est peut-être que le discours est moins stimulant...
Tous les 1600 congressistes sont logés dans le quartier ... des hôtels. Et le Quatar National Center of Congress (dire QNCC pour être dans le coup...) où se tient le WISE est situé dans le quartier... de l’éducation. “Education city” regroupe sur un large périmètre de très nombreuses écoles et universités juste en face de l’endroit où nous assistons à ce congrès. On passera sur les considérations à propos des  embouteillages de Doha pour en venir directement au récit de cette journée “riche” à tous les points de vue, stimulante mais suscitant aussi des questions.

Riche et ambivalent
Le WISE, je l’ai déjà écrit c’est une énorme organisation, un grand barnum médiatico-politico-économico-pédagogique (rayez la mention inutile ? même pas, c’est tout ça à la fois...). La logistique est impeccable, l’intendance aux petits soins et la communication est extrêmement professionnelle (avec beaucoup de jeunes français). Tout est rassemblé dans un même lieu avec des salles de conférences aux fauteuils moelleux (et des prises électriques sous chaque siège !),  des salles pour des ateliers (workshops) plus restreints, un “créative lab” qui est en fait une grande salle d’exposition et des salles pour la restauration des congressistes. Le luxe, les grands moyens. L’adjectif “riche” doit donc être pris d’abord dans son sens premier.
Mais ce “sommet” est aussi riche en rencontres. Les participants sont des personnes très ouvertes et très nombreuses à venir de pays pauvres. Ce n’est pas le moindre des paradoxes et cela compense l’impression première fondée sur ce luxe assumé. On se retrouve assis à côté d’un enseignant du Bengladesh et d’un nigérian et on se met à discuter, et ça c’est quand même bien.
Puisqu’on en est dans les paradoxes et les représentations, il faut dire un mot aussi des images que l’on peut avoir d’un pays islamiste. Bien sûr, on croise beaucoup de femmes toutes en noir et quelques unes entièrement masquées mais on voit aussi de très nombreuses femmes tête nues habillées de couleur vives. Je n’ai pas de statistiques mais je crois bien qu’il y a parité dans les tables rondes et même dans les participants.
C’est d’ailleurs une femme qui a été récompensée par le prix Wise 2014 (“richement” doté). Il s’agit d’Ann Cotton, une anglaise qui a fondé il y a une vingtaine d’années, le CAMFED (campaign for female éducation) qui se consacre à l’éducation des filles dans les pays d’Afrique de l’Est (Malawi, Zimbabwe, Kenya, Tanzanie, ...). Et le prix lui a été remis par une autre femme, la Sheikha Moza, mère de l’actuel émir. Evidemment cela ne doit pas faire oublier les manquements aux droits de l’homme et de la femme mais cela montre que la situation est plus complexe que les caricatures habituelles.


Stimulant...
Après cette première partie protocolaire, le sommet a vraiment commencé avec l’exposé du Dr Tony Wagner de Harvard. Il s’est intéressé à la question “peut-on former et créer des innovateurs ?”. Une Keynote à l’américaine avec le conférencier qui déambule sur la scène en s’aidant d’un diaporama très visuel. Je retiens une phrase qui fait écho aux débats français sur les compétences : « What you know doesn't matter, but what you do with what you know is the key » (ce que vous savez importe peu, ce qui est fondamental c’est ce que vous faites avec ce que vous savez). Il plaide pour l’interdisciplinarité, les tâches complexes, cite Montessori et Piaget... Sur la forme, on est plus proche du stand-up que de la conférence classique mais le propos est stimulant (et vous tient éveillé !).
Le format de la table ronde est plus classique et a été moins motivant malgré le sujet “is there a creativity impérative ?” et des participants prestigieux dont Graça Machel, veuve de Nelson Mandela et ancienne ministre de l’éducation. La table ronde était animée par un ancien ministre de l’éducation britannique. On avait l’impression que les mots d’innovation et de créativité étaient mis à toutes les sauces mais qu’on en restait à des lieux communs. J’écris cela en pensant à ce qu’écrivait Philippe Meirieu dans un article récent à propos du Wise où il évoquait son «Étonnement, d’abord, de voir des « experts en éducation » découvrir et présenter comme des affirmations révolutionnaires des lieux communs qui traînent dans la vulgate pédagogique depuis plus d’un siècle ». Mais on peut inverser le propos de notre ami critique en confessant à notre tour notre étonnement que ce qui nous semble à nous français du (tout) petit monde de la pédagogie des évidences ne le soit pas pour bien d’autres pays. Ce que nous apprend le Wise en tout cas, c’est qu’il est dangereux de plaquer nos catégories de pensée sur des situations internationales diverses et complexes. Et ensuite ne pas oublier non plus que ce qui nous semble relever de la vulgate du discours pédagogique ne l’est pas forcément dans les pratiques y compris en France... Il conviendrait de s’interroger d’ailleurs sur la réalité de l’innovation et de la place laissée à la créativité dans notre système français si peu ouvert sur le monde. J’y reviendrai dans un billet spécifique.

L’après-midi était assez semblable à la matinée sauf que l’on avait le choix entre plusieurs conférences et débats ainsi que des ateliers. J’ai longuement hésité entre une conférence et un débat sur “comment (re)motiver les enseignants ?” et la question “L’évaluation tue t-elle la créativité ?”. Bien que la réponse à cette deuxième question ne fasse aucun  doute, c’est quand même ce que j’ai choisi. On a pu y entendre un débat entre un enseignant de Singapour, une professeur indienne et un chercheur allemand (et animé par une américaine). Avec des positions assez communes sur la nécessité de desserrer la contrainte de l’évaluationnite mais aussi des positions divergentes en particulier sur notre capacité à évaluer la créativité.
Extrait du diaporama de Ron Beghetto
Après une pause on enchaîne avec une conférence de Ronald Beghetto, psychologue américain (University of Connecticut), auteur du livre “Killing Ideas Softly”. Il s’intéresse à la manière dont la créativité est favorisée ou au contraire tuée dans les pratiques pédagogiques et dans les systèmes éducatifs. J’ai beaucoup apprécié cette conférence pleine d'humour, où il a donné de sa personne et “fait le show” mais au service d’idées utiles et fortes.
Il dénonce par exemple la “pédagogie de la réponse” (Ph. Meirieu avait même parlé de “pédagogie du sourcil”) qui est un frein à la créativité. On ne propose pas des problèmes à résoudre mais on pose des questions à un élève qui essaie de deviner ce qui ferait plaisir à l’enseignant... Il montre aussi avec des exemples très concrets que mettre en place une pédagogie favorisant la créativité n’est pas forcément très ambitieux, ça peut être simplement de proposer des situations aux élèves où on leur demande de trouver plusieurs solutions. Pour lui, il ne s’agit pas d’être dans le “tout ou rien” il n’y a pas à choisir entre créativité et enseignement académique ils doivent être menés de concert. Des propos assez voisins de ceux de Wagner et qui donnent une tonalité très positive et surtout très concrète à cette question de la créativité : Comment moi dans ma classe, je peux mettre en place des situations créatives pour mieux apprendre ?


Innovation festival : entre modernité et tradition pédagogique
Et pour terminer la journée (ou presque) on reprend un bus climatisé pour aller se perdre dans les embouteillages de Doha (ici l’empreinte carbone est un concept lointain...) et aller visiter le Learning festival situé en bord de mer près d’un centre commercial. On y présente des animations proposées aux habitants et plus particulièrement les enfants pour appréhender certains concepts scientifiques.
Le robot 
J’ai pu apprécier un séquenceur composé avec des fils électriques, des ressorts et divers objets ou bien encore un robot fait de bric et de broc qu’on guide sur une sorte de tapis avec des obstacles et destiné à apprendre la programmation. Cette animation n’est pas sans rappeler la tortue Logo des années 80 qui servait déjà aux mêmes usages. Et d’une manière générale j’ai retrouvé dans ce qui était exposé des résonnances avec ce que proposaient les clubs scientifiques lorsque j’étais animateur ou encore ce qui se fait avec les “petits débrouillards” ou “la main à la pâte”. Alors, rien de neuf ? Oui et non. On peut s’étonner voire s’inquiéter que l’on vous présente comme des innovations des activités qui s’inscrivent plutôt dans une tradition déjà ancienne du socio constructivisme et des méthodes actives. C’est aussi rassurant de voir que cela est toujours pertinent et régulièrement redécouvert et cela nous rappelle au risque de nous répéter que la définition et le temps de l’innovation pédagogique ne sont pas les mêmes partout.

Cette pédagogie des bouts de ficelles et accessible à tous était un bon moyen de clôturer cette journée riche à tous égards...



Philippe Watrelot
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WISE J-1



J’écris ce premier billet de blog dans un avion de la Qatar Airways qui m’emmène vers Doha où se tient la sixième session du World Innovative Summit for Education (WISE). Ce lundi matin, j’ai fait cours dans mon lycée de banlieue où j’ai rendu les copies que j’avais corrigé durant les vacances, comme de très nombreux profs, puis j’ai pris le RER pour me rendre à l’aéroport. A un collègue qui me demandait pourquoi je venais au lycée avec une valise, je lui ai répondu que je prenais l’avion pour me rendre à Doha. Et bien sûr la question qui est immédiatement venue : “mais qu’est-ce que tu vas faire là bas ?”.
Cette question je me la suis moi même posée. Et elle est corollaire à une autre question : pourquoi m’a t-on invité ?

Au mois de mai dernier, je reçois un e-mail dont voici un extrait « je suis XXXX et je travaille dans l’équipe de communication digitale pour le World Innovation Summit for Education (WISE), une initiative de la Qatar Foundation. Je vous contacte au sujet du 6ème sommet WISE, qui se tiendra du 4 au 6 novembre prochain, à Doha, au Qatar.
Nous vous suivons régulièrement sur Twitter et sur votre blog ‘Chronique Education’ et étant donné votre intérêt et votre expertise sur les questions relatives à l’éducation, à l’école et son évolution, nous aimerions vous inviter au prochain sommet WISE 2014. Seriez-vous intéressé ?  Cette année, le sommet aura pour thème "Imaginer - Créer - Apprendre : La créativité au cœur de l’éducation". »

Hésitations
J’ai fait patienter voire s’impatienter mon interlocuteur avant de lui donner ma réponse. Mes hésitations étaient faciles à comprendre. Ce sommet international a fait l’objet d’un certain nombre de critiques. Même si plusieurs français (experts et journalistes) s’y sont déjà rendu, il y a eu  aussi de la méfiance à l’égard de  l’organisateur de ce sommet, la Qatar Foundation.  Je ne vais pas ici et maintenant faire la liste des critiques, on pourra les trouver dans plusieurs textes ici ou là. Il y a de quoi hésiter ou en tout cas la nécessité de bien mesurer la portée d’une décision.
Car mes hésitations sont aussi liées à ma position institutionnelle. Même si l’invitation est personnelle et n’y fait pas référence, on ne peut oublier que je suis par ailleurs président d’un mouvement pédagogique. Lorsque j’ai demandé leur avis à mes collègues militants, les avis étaient partagés. J’ai, au final, pris ma décision seul, elle n’engage que moi et je m’exprimerai principalement sur mon blog personnel.
La possibilité d’une instrumentalisation existe. Je sais le pouvoir de la communication surtout quand cela s’accompagne de moyens financiers importants. Je m’attend à en avoir « plein la vue ». Je sais aussi que l’exotisme de l’endroit de ce sommet a pu jouer dans ma prise de décision. Pour le fils d’ouvrier (mais travaillant à Air France...) que je suis, la découverte d’une nouvelle capitale et d’une nouvelle culture est une motivation non négligeable. Soyons honnête la manière dont l’invitation est formulée a aussi un côté assez flatteur. Lorsqu’on se débat, comme moi, depuis des années avec un “complexe de l’imposteur”, cela est évidemment flatteur pour l’égo. Et en même temps, je suppose que si j’ai été invité c’est peut-être parce que je suis un “second choix” alors que de vrais experts n’ont pas souhaité s’y rendre. Je sais aussi que ce sentiment d’imposture est peut-être une de mes meilleures défenses pour ne pas me laisser complètement séduire car il m’a toujours donné une position de spectateur un peu décalé et donc critique. J’ai déjà vécu des situations semblables lorsque j’ai été amené à évoluer dans des milieux hyper-privilégiés quand j’étais enseignant au lycée français de New-York.


Motivations
C’est peut-être d’ailleurs ce séjour à l’étranger (et mes voyages antérieurs) qui m’a amené à avoir le regard que j’ai aujourd’hui sur la société et surtout le système éducatif français. Je trouve que l’on est bien trop franco-centré et que cela bloque le débat. Pendant longtemps, on a même pu affirmer que nous avions “le meilleur système éducatif “ (citation de Jack Lang qui sera d’ailleurs présent au WISE) et il était difficile d’envisager d’autres modalités de fonctionnement. La publication des rapports PISA à partir de 2000 a mis à mal cette affirmation et nous voyons bien que notre école n’est ni juste ni efficace. Il importe d’aller voir ailleurs non pas pour aller chercher un quelconque modèle scandinave ou asiatique mais simplement pour mieux réfléchir à notre propre École. Une de mes motivations principales en me rendant à ce forum est d’approfondir cette approche comparatiste qui me semble indispensable pour mieux réfléchir et agir en France et se dire simplement qu’on peut faire autrement...

Cette approche comparatiste, on pourrait simplement l’avoir par la lecture de livres. Mais cela ne remplacera jamais la rencontre humaine. Je me fais peut-être des illusions face à un grand barnum de plus de 1500 personnes mais j’espère sincèrement pouvoir échanger avec des personnes qui partagent la même passion de l’éducation. Car, je crois qu’au delà des critiques formulées à l’égard de ce sommet,  des logiques marchandes et géo-stratégiques  qui sont à l’œuvre, il y a des hommes et des femmes que j’espère sincères dans leurs engagements pour construire une éducation pour tous.

Et puis, il y a ce thème proposé cette année. La créativité est bien trop souvent négligée dans un système éducatif qui reste  très conformiste aussi bien à l’égard des élèves que des enseignants. Lorsqu’on a la conviction qu’on apprend mieux lorsqu’on crée les conditions pour que les élèves soient acteurs de leurs apprentissages, la créativité est alors un ressort puissant non seulement de la motivation mais des apprentissages eux mêmes. Comment faire de notre école un lieu d’une plus grande créativité ?  Voilà une question essentielle.
Mais pour que l’École soit plus créative, elle ne peut pas l’être uniquement pour les élèves. Il est nécessaire que les enseignants puissent être eux aussi créatifs et innovants. Cette question de l’innovation ou plutôt de l’expérimentation est pour moi un souci majeur. J’ai plusieurs fois écrit sur ce sujet et mon action militante est orientée vers cette nécessité de donner plus de pouvoir d’agir collectivement aux enseignants.  

Bien sûr, on pourra me rétorquer que je suis peut-être trop naïf ou exagérément optimiste. Au passage, je pense qu’il est préférable d’être optimiste que cynique quand on s’occupe d’éducation.  J’ai pris pour parti depuis longtemps de ne pas juger d'un dispositif "à froid" avant de m'y être impliqué ou d'en avoir vu les potentialités. Cela est surtout valable évidemment dans le domaine de l'éducation où, en France, on a souvent tiré les conclusions avant même d'avoir essayé ! Mais cela peut s’appliquer aussi à ces trois jours.
Je ne peux pas dire que je pars sans a priori (puisque j'en ai) mais du moins, je vais essayer de me faire une opinion à partir de ce que je vais observer et de mes rencontres.
A l’inverse de ce qui se pratique trop souvent en France, la question va donc être de savoir si on peut s'intéresser à ce qui est dit indépendamment de qui le dit et surtout de "où" il le dit...


Point d’ancrage
Pour clore ce billet comme je l’ai commencé, j’ai précisé à mon collègue ce lundi matin que je ne ratais que quatre heures de cours et que celles-ci seraient évidemment remplacées. Et dès vendredi, je serai devant mes élèves. Contre le risque de prise de grosse tête et un sentiment d’irréalité après ce voyage dans les “hautes sphères” rien de tel que ce remède : le contact et le travail  avec les élèves.




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samedi, octobre 25, 2014

Critique(s) et engagé(s)



Combien de fois m’a t’on dit sur le ton du conseil bienveillant “mais, vous critiquez trop, vous ne pouvez pas dire ça, regardez, ça ne va pas si mal,  il faut être solidaire...
Lors des dernières assises de la pédagogie, le 21 octobre, j’étais amené à avertir que si notre position était critique, elle se voulait aussi et surtout constructive. Et j’ajoutais : « Les personnes qui sont rassemblées dans cet amphithéâtre sont engagées dans l’éducation prioritaire, la formation initiale et continue, les travaux sur les programmes, etc. Et surtout, ils agissent au quotidien dans leur classe et dans leurs établissements pour la nécessaire transformation de l’École. Ils ne sont pas des spectateurs critiques mais des acteurs engagés et vigilants ! Et c’est cet engagement qui nous amène aussi à une exigence à l’égard de cette refondation de l’École dans laquelle nous nous sommes investis avec enthousiasme et détermination. C’est parce que nous y sommes confrontés au quotidien que nous identifions bien les verrous et les freins du changement et que nous souhaitons les faire disparaitre ou du moins les desserrer.»

Critiques parce qu'engagés. Engagés parce que critiques...
Peut-on soutenir le changement de l’École et être critique en même temps ? Je pense que l'un est la condition de l'autre. Mais dans une société française imprégnée par une pensée binaire où si l’on n’est pas totalement pour c’est que l’on est contre, cela semble problématique d'avoir une pensée nuancée. Pour ma part, j'ai fait ce choix depuis de nombreuses années. Mais tenir le chemin sur cette ligne de crête est quelquefois ardu. D'autant plus quand on fait le choix de s’exprimer sans pseudonyme et d’assumer ses propos alors que les réseaux sociaux et l’Internet sont pleins d’anonymes souvent haineux cachés derrière leurs écrans. Tout cela rend l'expression personnelle et publique quelquefois difficile. 
Ma position institutionnelle de président d’un mouvement pédagogique me donne cependant une marge de manœuvre. Elle ne m’a (presque) jamais porté tort à titre personnel même si on m’a fait savoir à plusieurs reprises que je “n’avais pas le profil” ou qu’on me jugeait “trop militant”.

Réserve ? 
Mais cette liberté de ton ne semble pas donnée à tout le monde et reste à conquérir...
Un de nos collègues impliqué dans l’innovation et le numérique a choisi de fermer son blog et son compte Twitter en réaction à une demande de la structure pour laquelle il travaille (restons prudents car nous ne connaissons pas tous les détails). On se rappelle aussi l’affaire de ce directeur d’école par ailleurs dessinateur/blogueur  qui s’est retrouvé critiqué par ses supérieurs hiérarchiques sur une “affaire” qui ne semblait pas tenir debout mais qui s’est éternisée parce que l’administration ne voulait pas perdre la face.
Comme j’ai de la mémoire (je blogue depuis 2003) je me souviens encore d’affaires semblables en 2007  et en 2006 où, au moment de la montée en puissance des blogs, certains enseignants avaient été priés par leur hiérarchie de “la fermer”.
Avant d’aller plus loin, il importe de rappeler à tous les enseignants (il n’en est pas de même pour les fonctionnaires d’autorité ou ceux dont le contrat le spécifie) que le devoir de réserve n’existe pas ! Nous avons simplement un devoir de discrétion sur nos opinions politiques ou religieuses dans le cadre de notre enseignement. Mais “agir en fonctionnaire...” ne signifie pas abolir toute pensée et être dans la soumission  malgré ce que certains membres de la hiérarchie voudraient croire. Derrière cette question de “réserve”, il y a bien souvent des enjeux de pouvoir voire plus prosaïquement du marquage de territoire...

Paradoxe
Car finalement, nous sommes bien dans la suite de ce que j’évoquais dans mon discours aux assises de la pédagogie. La question de la gouvernance est un des angles morts de la “refondation”. Le verrou majeur à l’évolution du système réside peut-être dans cette logique bureaucratique qui semble à l’œuvre dans ce cas comme dans les précédents. On en arrive alors à des situations paradoxales. Alors que l’innovation (qui suppose du recul et une réflexion critique) est encouragée dans les hautes sphères de l’Éducation Nationale, elle est souvent vécue comme une remise en cause dans les hiérarchies intermédiaires. On a le droit d’avoir une pensée critique mais pas trop...
Tous ceux qui s’autorisent à penser et agir en se saisissant des marges de manœuvre existantes dans les interstices des procédures sont, au final, jugés bien plus dangereux par certains cadres intermédiaires jaloux de leur petit périmètre d’action, que ceux qui ne font rien en dehors du secret de la classe. Quand, en plus, les uns s’expriment en leur nom propre alors que les autres invectivent de manière anonyme, la balance est encore plus déséquilibrée.

Quand on peut...
Parce que l’Éducation Nationale s’occupe d’enfants et que certains enseignants ne l’ont jamais quittée, on en a fait, à tort, une administration infantilisante. Depuis plusieurs années, je prône l’empowerement comme modalité de gestion des personnels de l’éducation nationale. Cela signifie plus de souplesse, moins de contrôle a priori, moins de bureaucratie et une hiérarchie aidante plutôt que sclérosante. Il faut que l’on puisse considérer les enseignants comme des experts et qu’on comprenne que l’innovation et la transformation de l’École passent par une analyse collective de nos pratiques et qu’on a besoin aussi des gens qui pensent out of the box”.
Cette liberté est la condition du changement. Pour conclure ce billet et en résumer la nécessité de desserrer les contraintes et les pesanteurs, il me revient une phrase prononcée par plusieurs participants à la première table ronde des assises (et notamment par Françoise Lantheaume). Elle va à l’inverse de ce qui est souvent reproché aux enseignants :
« Quand on peut, on veut... ».




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vendredi, octobre 24, 2014

L'ascenseur et l'autobus



Régulièrement dans la presse, on met en avant des réussites exemplaires. Telle ministre issue des quartiers nord d’Amiens, tel haut fonctionnaire venant d’une famille très modeste, etc. Ces parcours sont admirables et on doit justement les admirer !

La métaphore de l’ascenseur social vient tout de suite en tête. Et avec des trémolos dans la voix et l’œil humide, on en conclut qu’ils sont la preuve que notre école républicaine fonctionne encore. Sauf que l’ascenseur est aujourd’hui bien en panne et que ces carrières sont de plus en plus exceptionnelles. Depuis vingt ans, la mobilité sociale est faible et notre pays reste celui des héritiers où l’origine sociale joue le plus dans l’accès aux diplômes. C’est aussi parce qu’ils sont si peu nombreux que ces rescapés se sentent quelquefois des imposteurs dans le milieu auquel ils accèdent. Plutôt que celle de l’ascenseur, on peut utiliser une autre métaphore mécanique de la mobilité sociale, celle de l’autobus qui, à la fin de son trajet, ne contiendrait plus exactement les mêmes voyageurs qu’au départ. La réussite de ceux qui parviennent à changer de position sociale affecte certes la composition de l’élite, mais le nombre de places dans l’autobus reste le même ! Et il y en a toujours autant qui n’y montent pas.

Un système social et éducatif qui n’accepte qu’une seule voie de réussite et qui reste fondamentalement un système sélectif fondé sur l’échec ne se préoccupe pas de créer plus de places dans l’autobus. Le système d’extraction des élites commande tout le reste de l’école. Et la sélection est dans l’ADN de notre système éducatif.

La polémique actuelle sur la suppression des bourses au mérite est assez révélatrice de l’attachement de l’opinion à la fiction méritocratique. Tout comme les débats sur le rôle des notes. Rappelons que celles-ci n’ont été officialisées (par un arrêté du 5 juin 1890) que pour faciliter la préparation aux concours. Car la note permet le classement. Tout aussi révélatrices sont les réticences à l’égard du socle commun : «  Comment ? tout le monde devrait l’avoir ?  » Et ne parlons pas du marronnier du bac, jugé «  donné  » et pas assez sélectif.

Faut-il rejeter le mérite ? Non, pas plus que la sélection. Mais il faut aussi et surtout se préoccuper de ceux qui n’ont pas trouvé de place dans l’autobus. Comme le dit François Dubet dans une récente interview  : «  Certes, il faut dégager de bons élèves, mais cela ne nous dispense pas de nous occuper presque prioritairement de ceux qui ne le sont pas. Il faut compenser le mérite par l’idée qu’on a des devoirs envers ceux qui n’en ont pas.  »

Et, au-delà de cette mission de l’école, on peut aussi s’atteler à construire une société où l’autobus serait plus grand et «  changer la société pour changer l’école, changer l’école pour changer la société » !

Texte publié en "Billet du mois" du n°516 des Cahiers Pédagogiques

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mardi, octobre 21, 2014

Le changement, c’est maintenu ?

« Le changement, c’est maintenu ? »
Discours d’ouverture des assises de la pédagogie
Mardi 21 octobre 2014


D’habitude mes camarades du CRAP-Cahiers Pédagogiques sont plutôt circonspects, voire même gênés, par mes jeux de mots et autres calembours. Mais celui qui est devenu le titre de cette manifestation a au contraire suscité de l’adhésion. Peut-être parce qu’il tombe juste...
Il dit en peu de mots, les inquiétudes ressenties par les militants pédagogiques et les enseignants engagés dans la transformation de l’école et cela bien au delà de notre propre association.

Un regard dans le rétroviseur
Nos précédentes assises de la pédagogie se sont déroulées en Octobre 2011. Elles avaient pour titre “Pour une école plus juste plus et plus efficace, douze propositions pour 2012”. Elles se situaient dans le contexte de la campagne présidentielle où l’éducation et la jeunesse ont été des thèmes majeurs. Depuis, bien des évènements se sont produits
  • d’abord l’élection présidentielle elle même avec tous les espoirs d’une nouvelle dynamique
  • puis la concertation durant l’été 2012 où nous nous sommes engagés avec optimisme en faisant de nombreuses propositions.
  • à l’automne 2012, Vincent Peillon nous faisait l’honneur d’ouvrir notre manifestation consacrée la sortie de notre numéro 500. Il nous invitait dans son discours, en reprenant une phrase de Jaurès, à “fatiguer le doute
  • le 25 juin 2013 était enfin votée la loi dite de refondation après bien des retards et une année polluée par la polémique sur les rythmes.
 Et surtout, depuis nos dernières assises, nous avons vu se succéder quatre ministres de l’éducation : Luc Chatel, Vincent Peillon bien sûr, puis Benoit Hamon et aujourd’hui Najat Vallaud-Belkacem. Je me suis amusé à compter le nombre de ministres de l’éducation depuis les débuts de la Ve République : 32 ! Trente-deux ministres qui ne sont restés pour la plupart que deux ans à leur poste. Là où il faudrait de la continuité dans l’action, au delà même des alternances politiques, c’est l’instabilité qui prévaut !
Or on sait bien que les réformes dans le système éducatif mettent beaucoup de temps avant de s’installer. Les résistances au changement sont fortes.  
Et il importe d’avoir une volonté politique tout aussi forte pour maintenir les objectifs et les réformes plutôt que de céder à la première critique.
Nous avons eu le sentiment que cette volonté politique de changer l’École qui semblait animer le début du quinquennat s’est émoussée devant les résistances et les conservatismes. Et les compromis concédés ont fait douter de l’efficacité des réformes dans certains domaines. Nous ne souhaitons qu’une chose : être contredit par la nouvelle ministre !

Le point sur les réformes.
On l’a dit, la réforme des rythmes (qui n’est pas dans la loi) a perturbé toute la refondation. Le plus souvent elle s’est faite a minima d’autant plus après la circulaire Hamon qui en a réduit l’impact. Elle s’est réduite au rétablissement des cinq matinées et a mis de côté  l’impérieuse nécessité de repenser le temps global de l’enfant. En tout cas, cette question a  occupé tout l’espace et a fait négliger tous les autres aspects de la réforme.
• Sur la formation, on peut dire que le(s) ministre(s) n’y a pas donné toute l’attention souhaitée  et c’est ainsi qu’on aboutit à une usine à gaz ingérable et aux mains des technocrates. On ne peut que se réjouir du rétablissement de l’alternance dans la formation des enseignants. Mais l’organisation de la formation fortement centrée sur les concours disciplinaires (dans le 2nd degré) et la difficulté à construire une “culture commune” ne contribue pas à faire évoluer l’identité professionnelle. La place du concours est à revoir tout comme la gouvernance de ces structures exagérément complexes.
• La priorité à l’école primaire a été un des grands axes de la refondation notamment avec le dispositif “Plus de maîtres que de classes”. Mais cela ne peut se limiter à une question de moyens. La question centrale est celle de l’évolution de la pédagogie et cela passe par une formation continue qui reste insuffisante. Il faut accompagner les réformes !
• Il en est de même dans la refonte de l’éducation prioritaire. On peut dire que c’est peut-être le dossier qui a le plus avancé. Mais, là aussi, la formation continue et la mutualisation des pratiques est une nécessité oubliée.
• Le ministère Peillon a beaucoup communiqué sur l’évolution du métier enseignant en présentant les accords de l’an dernier comme une avancée “historique”. Il est vrai qu’il faut saluer la reconnaissance des différentes dimensions du métier comme des petits pas dans le bon sens. Mais on reste bien loin de la révolution annoncée et le système reste marqué par l’empilement des statuts et des périmètres.
•Nous nous sommes beaucoup investis dans la question des contenus à enseigner et dans la réflexion autour de la redéfinition du socle commun. Nous saluons les efforts du Conseil Supérieur des Programmes dans la définition d’une charte des programmes et dans l’évolution vers une logique curriculaire où l’on serait plus clair et plus précis sur ce qui est attendu des élèves et sur leur évaluation. Mais on voit bien que cette logique se heurte aux conservatismes et  aux corporatismes. Et on peut craindre que les consultations et les luttes d’influence n’aboutissent à des compromis dénaturant le sens de cette avancée majeure.
• Enfin, comme nous le mettions en avant dès 2011, il y a d’autres chantiers qu’il faudrait ouvrir et que la loi de refondation a soigneusement évité. C’est le cas de la gouvernance de l’éducation Nationale. Le système reste très jacobin et marqué par une forte hiérarchie. Il génère des effets indésirables : force d’inertie, faible adaptabilité aux situations locales, lourdeur des contrôles… Il contribue ainsi à la déresponsabilisation des acteurs et est donc peu propice à l’innovation et aux expérimentations. L’évaluation des enseignants reste en fait marquée par une infantilisation et un manque de confiance qui ne favorise pas non plus le travail collectif et les initiatives.
La réforme des rythmes aurait pu être aussi l’occasion d’une mise en cohérence des actions des acteurs au sein des territoires. Si elle a eu lieu ici ou là, cela reste bien timide au regard des enjeux et c’est toujours la méfiance et le jacobinisme qui prévaut.

Assises de la pédagogie 2014 - Lycée Edgar Quinet Paris
“Amis critiques”...
Après cette énumération, il serait tentant de nous classer dans la catégorie des “jamais contents” et de ceux qui critiquent en permanence. Comme nous évoquions aussi, plus haut, le fait que les réformes dans l’éducation demandaient du temps, nous aurions beau jeu de juger dès maintenant... On pourra nous rétorquer que toutes ces réformes sont en devenir et qu’il faut voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Et on aura raison. L’ “optimisme de l’action” propre aux militants pédagogiques que nous sommes nous amène à nous investir dans tous les volets de la refondation que nous venons d’évoquer.
Les personnes qui sont rassemblées dans cet amphithéâtre sont engagées dans l’éducation prioritaire, la formation initiale et continue, les travaux sur les programmes, etc. Et surtout, ils agissent au quotidien dans leur classe et dans leurs établissements pour la nécessaire transformation de l’École. Ils ne sont pas des spectateurs critiques mais des acteurs engagés et vigilants !
Et c’est cet engagement qui nous amène aussi à une exigence à l’égard de cette refondation de l’École dans laquelle nous nous sommes investis avec enthousiasme et détermination. C’est parce que nous y sommes confrontés au quotidien que nous identifions bien les verrous et les freins duchangement et que nous souhaitons les faire disparaitre ou du moins les desserrer.

Quels sont ces verrous ?
Nous l’avons déjà évoqué : notre système éducatif est excessivement bureaucratique. Mais avec une situation paradoxale : si la structure est jacobine et bureaucratique elle est en même temps très laxiste et manquant de fermeté sur les principes et les finalités. Comme le dit François Dubet : « Les ministres de l’éducation sont des acteurs faibles à la tête d’une administration extrêmement puissante mais mal pilotée, observe t-il. Aucun changement ne peut être entrepris sans le consentement des enseignants, et c’est tant mieux. Mais ce principe d’adhésion est allé trop loin : l’école semble appartenir aux professionnels de l’école, elle a échappé aux politiques. » .
Pour Antoine Prost dans son livre magistral Du changement dans l’École : « La réforme n’est pas possible sans l’administration mais l’administration telle que nous l’avons rend impossible la réforme pédagogique ». Dans son livre, il montre bien que les « réformateurs » que sont les mouvements pédagogiques et quelques noyaux dans les syndicats sont souvent mal vus de l’administration qui n’aime pas qu’on lui dise ce qu’elle a à faire et qui redoute qu’on casse trop les routines dont elle a besoin pour être efficace. La logique bureaucratique à l’œuvre conduit bien trop souvent les cadres intermédiaires  à produire de la procédure pour se convaincre d’exister… On retrouve là, les logiques de territoire évoquées plus haut.
C’est aussi lié à la confusion entre deux fonctions qui sont les fonctions d’animation d’une part et les fonctions d’évaluation (individuelle) d’autre part. L’une pollue l’autre… Et on aboutit ainsi à des effets pervers: comportements infantilisants, clientélisme, contrôle a priori, paperasserie, conformisme…
Il importe donc de redonner de la marge de manœuvre aux équipes enseignantes et de la capacité d’action. Ce que l’on appelle en anglais de l’empowerement. Mais une capacité d’agir qui se situe au niveau de l’autonomie des équipes et non pas dans une “liberté pédagogique” qui est trop souvent la liberté de ne rien changer. Il faut aussi que la logique du changement ne soit pas dans des “lois bavardes” (pour reprendre une expression d’Antoine Prost) mais dans des dispositions qui permettent les transformations “à bas bruit”.
Antoine Prost, toujours lui, identifie un deuxième verrou. « tout se passe, nous dit-il, comme si l’on pouvait tout changer dans l’Education nationale sauf l’enseignement lui-même. Toutes les réformes sont possibles sauf la réforme pédagogique, malheureusement c’est la plus importante ». Le deuxième verrou ce sont donc les enseignants eux-mêmes. Ou plutôt les conservatismes et les corporatismes. Mais qu’on n’attende pas de moi une critique facile des enseignants pour le plaisir, j’en suis un moi même et je m’inclus dans la critique. Les conservatismes sont souvent dans les discours mais pas forcément dans les pratiques. Le système lui même conduit à l’infantilisation et la formation reçue renforce les corporatismes en construisant une identité professionnelle réduite (dans le second degré) à la seule référence disciplinaire. Innover, changer,  c’est donc aussi  “s’autoriser”, car les barrières sont bien souvent celles de nos propres routines et nos représentations. Et peut-être qu’innover c’est en fait  “agir en fonctionnaire responsable” et simplement appliquer la loi...
Un autre blocage réside dans l’aspect très individuel voire intime du métier.  La critique du système éducatif est prise par de nombreux enseignants comme une critique de leur propre travail. Un travail qui reste beaucoup trop individuel alors que la transformation de l’école passe par la généralisation du travail d’équipe.
Beaucoup d’autres se réfugient derrière l’attente d’une réduction des inégalités dans la société pour se dispenser d’agir au quotidien dans leur classe.
Quant à l’opinion, à l’exception de quelques sujets vus sous l’angle pratique (“à quelle heure, vais-je récupérer mon gamin à l’école”) elle semble peu intéressée par les questions éducatives. Ce sont autant de verrous qui empêchent une réelle évolution du système.
Mais les blocages sont aussi dans la manière dont cette refondation a été menée jusque là.

Un slogan pour la refondation
Le gouvernement trouverait un véritable soutien en mettant en avant une véritable refondation, mais à condition qu’il en assume le caractère global et en dessine sans hésitation les contours. Ce qui a manqué jusqu’à maintenant.
Au lieu de cela, il s’est épuisé depuis deux ans dans des initiatives sectorielles qui, si pertinentes soient-elles, n’ont pas été rattachées à un véritable projet et dont les inévitables difficultés de mise en œuvre ont été saisies comme prétexte par ses adversaires politiques pour occuper le terrain médiatique, tandis que des concessions excessives ont renforcé les conservateurs en décourageant tous ceux qui auraient pu appuyer ce nécessaire mouvement de refondation. La question de l’évaluation ou celle de la place des parents dans l’Ecole subira le même sort si un objectif supérieur n’est pas affirmé.
Image extraite du site “Bescherelle ta mère
Il a donc manqué un slogan à cette refondation. Une indication sur le chemin à suivre. Un “grand récit” pour reprendre une expression à la mode. On aurait aimé entendre rappeler que ce que l’on n’ose plus appeler la “refondation” a d’abord pour enjeu de construire une école vraiment démocratique et de lutter contre les inégalités et l’échec.
Combien de “Pisa-Choc” faudra t-il ? Car les résultats de Pisa tout comme les travaux des sociologues depuis de nombreuses années nous montrent bien que notre système éducatif ne fonctionne pas bien. Nous sommes aujourd’hui, triste record, le pays où l’origine sociale joue le plus dans l’accès aux diplômes.
Tout se passe comme si les derniers à avoir bénéficié de la massification de l’École avaient refermé la porte derrière eux... Malheur aux vaincus qu’on entend assez peu sauf lorsque de temps en temps des émeutes éclatent dans les cités “sensibles” loin des centres villes...

Lutter contre les inégalités ?
 Il  est tentant d’en déduire que la seule solution est donc dans l’ “attente” d’un grand soir pour se dispenser de réformer l'école. Or l’école produit aussi ses propres inégalités. Dans un livre datant de 2010, “Les sociétés et leur école ” François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Veretout montraient que plus l’école est inégale et plus injuste est la société. Mais ils démontraient aussi que le lien n’est pas aussi simple et qu’une école injuste peut exister dans une société égalitaire et inversement. Ils soulignaient qu’ “on peut donc militer pour une école plus compréhensive et plus accueillante sans penser pour autant que cette école changera le visage de la société. À l’opposé, il n’y a pas à attendre que la société devienne meilleure pour améliorer l’école.”.
Pour tous ceux qui se sont donné pour slogan depuis des années “changer l'école pour changer la société, changer la société pour changer l'école", l’un ne va pas sans l’autre.
Il ne s’agit pas seulement de se préoccuper de restaurer une “école républicaine” mythifiée où la méritocratie fonctionnerait et permettrait à des personnes issues de milieux modestes d’accéder à de hautes fonctions. Notre indignation et notre engagement porte d’abord  sur le sort réservé aux vaincus du système. Nous n’acceptons pas que l’on s’accommode du maintien d’un noyau dur d’élèves en échec. Plus qu’une école républicaine nous voulons une école vraiment démocratique qui permette la réussite de tous.
Nos assises 2011 avaient pour titre “Pour une école plus juste efficace”. L’efficacité n’est pas un gros mot libéral. On peut faire mieux avec les moyens dont nous disposons. Et l’objectif de réduction des inégalités n’est nullement contradictoire avec plus d’efficacité. Comme le soulignaient déjà Baudelot et Establet à propos des résultats de PISA 2007 : “l’élite est bonne quand la masse n’est pas mauvaise”. Faire en sorte que l’École française soit moins sélective (ou plutôt qu’elle ne le soit que quand c’est nécessaire) n’est pas incompatible avec de bons résultats comme le prouve les cas finlandais, québécois ou polonais.

Conclusion
Un militant n’est jamais endeuillé”, cette phrase de Daniel Hameline (Cahiers Pédagogiques n°164)  me semble un bon moyen de conclure ce discours . Certes, pour les militants pédagogiques, il peut y avoir de la déception voire de l’amertume lorsqu’on observe le petit monde de l’éducation, ses postures et ses blocages.
Mais cette déception ne doit pas nous dispenser d’agir là où nous le pouvons. Au contraire. Ne soyons pas semblables à ceux que nous blâmons et « qui sont revenus de tout sans jamais y être allés» (Meirieu) . A nous de “fatiguer le doute”, contourner les blocages et chercher ensemble à améliorer notre enseignement pour aller vers une école plus juste, plus efficace, inclusive, bienveillante... A nous aussi de convaincre le gouvernement et tous nos interlocuteurs de faire de vrais choix !
C’est donc sur une note optimiste que je conclurais ce (trop long) discours.
A la question “le changement c’est maintenu ? ”, nous répondons pour notre part : OUI !
Nous serons toujours des militants résolus et combatifs de la lutte contre les inégalités.

Philippe Watrelot

Le 21/10/2014
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samedi, octobre 11, 2014

Bloc-Notes de la semaine du 6 au 12 octobre 2014





- ESPÉ : attention fragile- Sarko...mmence ! – Dé-concertés – Nobel de la Paix - .



Le bloc notes revient sur plusieurs informations qui ont fait l’actualité éducative de la semaine. D’abord la publication de plusieurs articles sur la mise en place des Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation (ESPÉ) à l’occasion de la publication d’un rapport et d’un colloque sur ce sujet. On s’intéresse aussi aux déclarations de Nicolas Sarkozy qui souhaite réduire de 30% les effectifs enseignants s’il revient au pouvoir. Le report des réunions de concertations sur le socle à la suite de recours juridiques des parents d’élèves nous amènera à nous interroger sur le statut de l’institution qu’est l’École aujourd’hui. Enfin, nous ne pouvions pas ignorer le Prix Nobel de la Paix qui vient d’être décerné à deux militants des droits des enfants : Malala Yousakzay et Kailash Satyarthi.





ESPÉ : attention fragile
ESPÉ : attention fragile”, c’est le titre choisi par le site d’information Educpros pour son dossier consacré à la formation des enseignants et paru le 8 octobre. Et ce titre est particulièrement approprié tant les différents rapports et enquêtes montrent que ce dispositif n’est pas encore arrivé à maturité et qu’il est confronté à des difficultés de tous ordres.
Avant d’aller plus loin, on peut déjà se réjouir que ce sujet fasse l’objet de plusieurs articles cette semaine. C’est un thème important ; même s’il ne passionne pas l’opinion. S’il fait l’actualité c’est parce qu’un rapport des inspections générales (IGEN et IGAENR) est sorti sur ce sujet. Ce long rapport conclut que "Les ESPE vont être confrontées à de redoutables défis au cours de l’année à venir pour réussir la mutation des ex IUFM en écoles supérieures du professorat et de l’éducation et vaincre les résistances culturelles qui peuvent encore se manifester au niveau des formateurs disciplinaires comme des formateurs de terrain.”. Signalons qu’on attend aussi un prochain rapport du “comité de suivi de la réforme de la formation des enseignants” présidé par le Recteur Filâtre. Cette même semaine se tenait au Lycée Louis le Grand un colloque organisé par la conférence des présidents d’université (CPU) avec pour titre « Les Universités et le défi de la formation des enseignants » . L’un des co-organisateurs, Gilles Baillat, président de l’Université Reims Champagne-Ardennes, est interviewé sur le site de La Croix . Il se félicite de l’évolution des concours de recrutement et de l’harmonisation des formations qui en résulte. Il est donc optimiste mais apporte des nuances. Pour lui les enseignants débutants sont “mieux formés qu’auparavant. Avec un bémol, toutefois : avec la réforme, les deux années de master sont extrêmement lourdes. Il faut, en fin de première année, passer le concours ; il est nécessaire aussi d’effectuer des stages ; il faut enfin, à l’issue du M2, obtenir son diplôme de master. La barque est très chargée. Il ne faudrait pas qu’elle coule, et avec elle un certain nombre d’étudiants et stagiaires… ”. Un article de Slate.fr nous rappelle aussi que les situations sont très diverses d’une ESPÉ à l’autre, et surtout d’un étudiant à l’autre...Sur le même sujet, on pourra lire aussi sur le site VousNousIls un entretien avec Alain Mougniotte, directeur de l'ESPE de Lyon. Il concède qu’il y a "encore des ajustements et des bugs à résoudre" mais a, lui aussi, une vision optimiste.
On ne peut s’empêcher d’être un peu circonspect devant cette parole “officielle”. Elle s’explique par le volontarisme de ceux qui s’expriment ainsi et qui sont aux manettes. Mais ils l’admettent à demi-mot et le rapport des inspections générales le dit aussi : la mise en œuvre des ESPÉ s’avère compliquée et complexe. Nous évoquions déjà cette question dans notre Bloc-Notes de la semaine dernière. Il y a deux manières de voir les choses et il convient d’identifier ce qui relève de la première logique et de la seconde. D’abord on peut se dire qu’un certain nombre de difficultés tiennent à des adaptations nécessaires qui se résoudront avec le temps. Il en est toujours ainsi quand on fait travailler ensemble des personnes qui n’avaient pas l’habitude de le faire. On voit aussi que des questions se posent (par ex la question des stagiaires déjà détenteurs d’un master) qui n’avaient pas été suffisamment anticipées. On peut espérer qu’il y a aura à moyen terme une stabilisation et une plus grande efficacité. Mais cependant, on ne peut empêcher que les étudiants actuels ont vraiment l’impression d’essuyer les plâtres et de servir de cobayes. On peut aussi considérer que certaines difficultés tiennent à des contradictions et des défauts de structure qu’il faut corriger. Ainsi, la multiplicité des décideurs et des intervenants pose un vrai problème de gouvernance qu’il faudrait résoudre en allant vers plus d’autonomie. De même la place du concours reste selon moi une question qui affecte durablement la formation et la construction de l’identité professionnelle. Le concours en fin de M1 aboutit à ce que, de fait, la formation reste structurée dans le secondaire autour des “tuyaux” disciplinaires que sont les UFR. La “culture commune” qui se met en place avec beaucoup de difficultés et de critiques de la part des étudiants n’apparait alors que comme un pis-aller. Dans ces conditions il ne faudra pas s’étonner que pendant encore longtemps on se définira d’abord par sa discipline avant de se penser tout simplement comme “enseignant”...
Un dernier mot sur ce sujet où je peux être intarissable. On l’a vu toutes les ESPÉ ne connaissent pas exactement les mêmes situations. On met en avant certaines qui semblent mieux réussir que d’autres. C’est le cas de l’ESPÉ de Clermont-Ferrand qui dans un article d’ÉducPros est présentée comme la bonne élève. On y voit que la “réussite” de cette école est le fruit d’un travail qui s’inscrit dans la durée et vient après de très nombreuses adaptations au cours des dernières années. Et l’article se conclut par une phrase qui montre aussi les limites de ces réformes à répétition pour les personnels : “Quant aux équipes, elles fatiguent. Tous s'accordent sur le fait que le niveau de sollicitation est tel qu'il n'est pas tenable sur la durée.

Sarko...mmence !
De nombreux commentateurs de la vie politique s’accordent à dire que le retour de Nicolas Sarkozy semble raté. Un sondage récent et sans pitié montre que seuls 20% des personnes interrogées l’estiment “honnête”. Quoi qu’il en soit, il multiplie les meetings de campagne (à la présidence... de l’UMP, faut-il le préciser) et (re)fait des propositions sur l’éducation.
L'idée de l'ex-président est d'augmenter la rémunération des enseignants en échange de contreparties comme pendant sa campagne de 2012. Il a proposé mercredi 8 octobre à Toulouse une augmentation du temps de travail des enseignants de 30%, assortie d'une hausse de salaire de 30%. Jusqu'ici, l'annonce correspond à ces précédents discours, comme celui du 6 octobre dernier à Vélizy. Sauf que, à Toulouse, Nicolas Sarkozy a ajouté un chiffre choc : “Nous supprimerons 30% de postes d'enseignants”, là où il s'était contenté jusqu'ici d'évoquer une “baisse des effectifs", sans donner de précision. Notons au passage que selon ce calcul (idiot, ce que démontre un article de L’Express) il proposerait donc de supprimer 250 000 postes puisqu'il y a 839 700 enseignants en France, selon les statistiques du ministère de l'Education nationale !
Rappelons que durant le quinquennat Sarkozy c’est près de 80 000 postes qui avaient été supprimés dans l’Éducation Nationale. C’est la raison pour laquelle, dans cette revue de presse je prends bien soin de parler systématiquement de “(re)création” (plutôt que de “création”) à propos des 60 000 postes promis par François Hollande.
Ce thème de l’École n’est pas propre à Nicolas Sarkozy puisque quelques jours plus tard, Alain Juppé, à son tour prenait position sur ce sujet. “C'est un fait qu'ils [les enseignants] sont bien moins payés que beaucoup de leurs partenaires européens. [...] Nos professeurs sont sous-payés, il faut leur demander d'être plus présents dans les établissements et là, on peut effectivement les payer davantage". Si on veut réduire la dépense publique, il faut naturellement travailler sur les effectifs de fonctionnaires ", a déclaré sur l’antenne de Radio Classique ce vendredi l'ancien Premier ministre qui entend "renouer" avec le principe du non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant en retraite, supprimé par la gauche. François Fillon a, lui aussi, fait connaitre depuis quelques mois ses propositions pour l’École . On voit donc que l’Éducation Nationale redevient un thème de campagne pour 2017. Avec toujours les mêmes approximations et les mêmes parti-pris. Et des propositions qui dessinent une École plus libérale marquée par la remise en cause du statut de fonctionnaire et une transformation radicale de leur temps de travail.

Dé-concertés
La semaine dernière nous nous réjouissions du lancement des concertations sur le socle commun et les programmes. Mais cela ne se passe pas comme prévu.
Les parents d’élèves de Seine-et-Marne et du Val-de-Marne ont obtenu mercredi 9 octobre que la demi-journée banalisée ne se tienne pas lundi prochain qui était le jour prévu. On se souvient que certains maires avaient eux aussi protesté contre la tenue de ces réunions sur le temps scolaire dont la date est différente selon les académies. Interpellée à l’assemblée, Najat Vallaud-Belkacem a déclaré qu'elle avait “conscience que cela puisse poser des difficultés aux élus et aux parents. C'est la raison pour laquelle dans certaines académies où les difficultés sont très prégnantes, j'ai demandé aux recteurs de voir avec l'ensemble des acteurs locaux une date qui convienne à tous. Plusieurs académies ont déjà modifié leurs dates après les avoir consultées. [...] nous trouverons une date qui convienne à tous.
Dé-concertés”, c’est le titre (excellent) qu’a choisi le blogueur et enseignant Lucien Marboeuf pour son billet sur ce sujet. Il s’étonne (tout comme beaucoup d’enseignants) des raccourcis et des implicites à l’œuvre dans cette affaire. Ainsi une journaliste de France Inter utilise un raccourci plutôt maladroit en parlant d’enseignants qui allaient “faire l’école buissonnière” alors qu’ils vont se concerter sur les nouveaux programmes. Si l’on veut faire porter le chapeau aux enseignants, il n’y a pas mieux. D’autant plus selon Marboeuf que beaucoup d’enseignants seraient, selon lui, hostiles à ce que cette réunion vienne “manger” des heures de classe. Et il rappelle que pour les enseignants du primaire, 108 heures annuelles sont prévues dans leurs obligations de service hors du temps de classe ! Et notre collègue de s’indigner : “Alors si, au ministère, on s’est dit qu’on allait faire plaisir aux enseignants en plaçant la concertation sur le temps de classe, et bien « on » s’est trompé, « on » a raisonné de travers, et c’est plus qu’une maladresse, cela dénote une réelle méconnaissance du terrain, en plus d’une vision bien triste de l’enseignant– il serait heureux de ne pas avoir ses élèves et de ne pas travailler, bref, de ne pas faire son métier. ”.
Pourtant, par le passé, les enseignants se sont déjà concertés sur des temps banalisés pour travailler sur ce qui constitue le cœur de leur métier. Aujourd’hui cela semble poser problème et cela fait même l’objet d’une surenchère avec vendredi la Une du Parisien qui titre tout en nuances : “Couacs à l’École : les parents n’en peuvent plus !”. On a l’impression que l’École est l’objet d’une instrumentalisation qui la dépasse et aussi d’une sorte de défiance. On peut ainsi lire tous ces recours comme une "désinstitutionnalisation" de l'École où celle ci n'est plus vue comme une institution de la République mais comme un service qui peut faire l'objet de réclamations et d'un recours systématique au tribunal. Mais on peut aussi considérer que c’est un appel à ce que cette machine qui tourne un peu (trop) en circuit fermé prenne mieux en compte les usagers. Alors que la réforme des rythmes a montré la nécessité de faire travailler ensemble les différents partenaires, il semble logique que cette décision unilatérale prise sans concertation soit mal ressentie.
D’une certaine manière, cela signe la fin d’une École, bureaucratique, hors de la société et dont la logique s’imposait à tous. Faut-il le déplorer ou s’en réjouir ?
Espérons en tout cas, que cela ne fasse pas oublier l’intérêt de cette concertation car il ne s’agit rien de moins que de débattre de ce que doivent maîtriser les élèves à l’issue de leur scolarité obligatoire.

Malala Yousakzay et Kailash Satyarthi
Vendredi 10 octobre, les jurés du prix Nobel ont annoncé les noms des lauréats du Prix Nobel de la Paix .Il s’agit de Malala Yousakzay et Kailash Satyarthi. Ils ont été distingués “pour leur combat contre l'oppression des enfants et des jeunes et pour le droit de tous les enfants à l'éducation”. “Les enfants doivent aller à l'école et ne pas être financièrement exploités”, a lancé le président du comité Nobel norvégien, Thorbjoern Jagland. Avec ces deux personnes, c'est donc toute la cause de l'éducation (et notamment des filles ) et des droits des enfants qui est mise en avant et on doit s’en réjouir ! Et c'est aussi un symbole supplémentaire que soient récompensés en même temps une pakistanaise et un indien. Une musulmane et un hindou.
Malala Yousakzay (pourquoi la réduire à son seul prénom ?) est la plus jeune lauréate en 114 ans d'histoire du Nobel. Depuis des années, elle milite pour le droit des filles à l'éducation, ce qui lui a valu d'être la cible d'une tentative d'assassinat qui a failli lui coûter la vie il y a deux ans presque jour pour jour, le 9 octobre 2012. Elle était déjà pressentie pour le Nobel de la paix l'an dernier. Il y a un peu plus d’un an, la jeune Malala prononçait un discours important devant l'ONU.. Elle y déclarait notamment "Nos livres et nos stylos sont nos armes les plus puissantes. Un enseignant, un livre, un stylo, peuvent changer le monde". Malala s'était montrée exempte de tout sentiment de revanche contre ses agresseurs. Elle avait même dit qu'elle souhaitait que leurs filles aillent à l'école. "Les talibans ont pensé que la balle qui m'a touchée nous pousserait à nous taire, mais ils ont eu tort. Au lieu du silence, une clameur s'est élevée. Ils ont pensé changer mes objectifs et mes ambitions, mais une seule chose a changé: la faiblesse, la peur et le désespoir ont disparu et le courage et le pouvoir sont nés. Je suis la même Malala. Mes ambitions, mes rêves et mes espoirs sont les mêmes". A plusieurs reprises, elle a aussi déclaré Les extrémistes ont peur des livres et des stylos. Le pouvoir de l'éducation les effraie
Beaucoup moins connu que Malala, l’Indien Kailash Satyarthi a pourtant une légitimité incontestable pour recevoir le prix Nobel. Il organise des opérations commandos pour libérer des milliers d’enfants réduits en esclavage dans les usines du pays. Le militant préside également la « Global March Against Child Labor », un mouvement constitué de 2 000 associations et mouvements syndicaux dans 140 pays. Pour agir en faveur des déshérités, Kailash Satyarthi a renoncé à tout : sa carrière d’ingénieur, sa caste brahmane dont il dénonce les privilèges et même son vrai nom (Satyarthi veut dire « chercheur de vérité »).
Selon les estimations des Nations unies, plus de 57 millions d'enfants, garçons et filles, n'ont pas la chance d'aller à l'école primaire. La moitié d'entre eux vit dans des pays en conflit.

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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