mardi, juin 14, 2016

Utopistes en bande organisée




Ce texte est la version longue d’un article initialement paru dans le n°525 des Cahiers Pédagogiques de décembre 2015Pédagogie : des utopies à la réalité” coordonné par Cécile Blanchard et Yannick Mével.
J’ai demandé l’autorisation de le republier sur mon blog. D’abord parce que, à la relecture, je trouve que ce texte dit des choses sur la force de l’engagement collectif et la spécificité d’un mouvement pédagogique. Il évoque aussi ce que fut mon travail militant durant toutes ces années.
Et puis, peut-être que sa publication, ici, peut vous donner envie d’acheter tout le numéro et, même plus, de soutenir l’action du CRAP-Cahiers Pédagogiques en y adhérant.
Plus on est de fous...
PhW
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Les utopies pédagogiques se construisent quelquefois très tôt…Et elles s’incarnent et se  renforcent dans le militantisme qui permet de partager son utopie avec d’autres.  Mais maintenir des valeurs et être fidèle à ses convictions est parfois difficile lorsqu’on est dirigeant d’un mouvement pédagogique. Il faut quelquefois faire des compromis (en évitant les compromissions). Et l’éthique de conviction doit composer avec l’éthique de responsabilité.


À quoi tiennent les convictions pédagogiques ?
C’est l’histoire d’un petit garçon qui a une très bonne mémoire qui lui permet d’apprendre facilement. Un petit garçon qui aime la lecture et qui lit tout ce qui lui passe par la main depuis que la sœur de la voisine lui a donné plein de livres de la bibliothèque verte quand il avait huit ans : il a fallu trois brouettes pour tout rapporter jusqu’à la maison ! Mais c’est aussi l’histoire d’un enfant d’ouvrier, issu d’une famille de mineurs, qui, dans les années 60-70 trouve que l’École est bien loin de son univers et même le méprise. Il en développe une double honte : celle de son milieu puisque les livres et tout ce qu’il étudie lui disent qu’il faut oublier tout cela pour apprendre et presque une honte de réussir parce qu’il a peur que cela l’éloigne de ses parents et de son milieu. Selon les enseignants qu’il a en face de lui, c’est la honte ou le désir d’apprendre qui l’emporte. En Troisième, en mathématiques, face à un professeur qui avait dit à ses parents qu’il n’arriverait à rien, c’est clairement la honte c’est-à-dire l’échec qui l’avait emporté.
Arrivé malgré tout au lycée au début des années 70, la classe de Seconde fut une révélation. Deux enseignantes (Français et SES) proposent un travail interdisciplinaire sur la condition ouvrière à partir de Germinal. Travaux de groupe autour d’un projet qui font sens pour celui qui a toujours le sentiment d’être un imposteur dans cet établissement où les enfants d’ouvriers sont alors si peu nombreux. Et ce projet lui permet de comprendre qu’on apprend mieux lorsqu’on se sent impliqué et qu’on agit plutôt que de subir.
Agir”, c’était le slogan qu’on retrouvait sur les autocollants des CEMEA qu’il va rencontrer lors d’un stage BAFA pour devenir animateur dans les centres de vacances du comité d’entreprise. Les “principes qui guident l’action” de ce mouvement pédagogique insistent sur l’autonomie, l’importance du milieu dans la mise en activité et l’apprentissage, le respect des rythmes, la pédagogie de projet...
Et c’est tout cela qui conduit à devenir enseignant et militant pédagogique. Un choix qui se nourrit de rencontres et d’expériences personnelles.
Chaque parcours est unique et singulier. Il serait excessif de tirer des généralités à partir de cette “belle histoire”, qui est aussi une reconstitution. Mais si j’ai voulu commencer par cette insertion biographique, c’est pour montrer que les convictions pédagogiques (ou même politiques) ne sont pas uniquement le produit d’une réflexion mais aussi d’un ressenti et d’un parcours de vie.


Utopiste seul ou accompagné ?
Comme pour beaucoup de militants, mes convictions pédagogiques (ou même politiques) ne sont donc pas uniquement le produit d’une réflexion mais aussi d’un ressenti et d’un parcours de vie. Elle s’inscrivent dans l’enfance et le parcours scolaire et vont ensuite s’exprimer dans ma pratique d’enseignant et d’éducateur (à travers les colonies de vacances). Mais surtout, très vite, elles vont me conduire à chercher la compagnie et le soutien de mes semblables dans le militantisme associatif.
Car, on ne peut être solitaire dans l’action. L’Éducation, l’enseignement sont des œuvres collectives. Construire une utopie, seul, est voué à l’échec.
On sait aussi que le conformisme et la pression sociale peuvent être de puissants freins à la volonté d’innovation. Et que celui ou celle qui est porteur d’idées qui dérangent et d’une part de rêve peut être moqué,  voire combattu. La figure de l’innovateur “rebelle” seul face à une administration conservatrice doit être complétée et nuancée aujourd’hui par celle de l’enseignant innovant face au conformisme de la salle des profs. On peut même dire qu’aujourd’hui, c’est celui ou celle qui applique vraiment les textes qui peut passer aux yeux de certains pour un(e) rebelle... Et dans un tel contexte, les convictions, l’utopie, peuvent alors s’émousser...
Pour les enseignants convaincus de la nécessité de changer l’École et porteur de toutes ces utopies et projets, les mouvements pédagogiques comme le CRAP jouent un rôle essentiel. Car les utopistes sont souvent isolés dans leurs établissements et peuvent en venir à douter et s’essouffler. Les rencontres du CRAP, les réunions mais aussi tous les lieux virtuels que sont les réseaux sociaux ou les listes de diffusion sont des espaces où on peut recréer de la “ré-assurance” et se construire un réseau pour échanger et mutualiser. Et, bien sûr, la revue est le vecteur privilégié pour nourrir la réflexion et capitaliser les expériences  et échanger sur les pratiques.
Et puis, on réfléchit mieux à plusieurs. Alors que le petit monde de la pédagogie est souvent peuplé de “loups solitaires” et médiatiques qui s’accommodent mal du collectif, les mouvements pédagogiques sont indispensables pour “frotter notre cervelle à celle d’autrui” et confronter nos utopies, discuter et affiner nos convictions. Et surtout pour les faire vivre.
Et devenir président d’un mouvement pédagogique, comme je l’ai été pendant huit ans, et en porter la parole dans le débat public, c’est s’appuyer sur la réflexion du collectif pour en tirer une légitimité.


Entre soi et/ou  vers les autres
Si l’on s’en tient au vocabulaire de la science politique que j’enseigne, un mouvement pédagogique n’est pas qu’un lieu de réflexion c’est aussi un “groupe de pression” comme le sont tous les corps intermédiaires.
Les “utopistes en bande organisée” sont des hommes et des femmes qui non seulement agissent dans leurs classes et dans leurs établissements mais aussi à un niveau plus global pour faire avancer des idées. Pour reprendre le titre d’un livre d’entretien avec Philippe Meirieu, le pédagogue est “dans la cité” et pas seulement dans sa tour d’ivoire (ou plutôt sa chaire ou sa classe).
Car, si comme on l’a dit, les mouvements pédagogiques peuvent être un lieu de “réassurance”, cela comporte aussi un risque. C’est celui de l’entre-soi, des certitudes renforcées par la résistance aux agressions et la force du groupe… Comment y résister ? comment faire vivre le collectif sans le repli sur lui-même ? Quel équilibre entre l’entre-soi réconfortant et mobilisateur du mouvement  et la projection vers l’extérieur, le prosélytisme inhérent au militantisme ? L’inscription dans un mouvement pédagogique ne peut se limiter à l’entre-soi.
Pour un « mouvement-média » comme le CRAP qui s’est construit dès sa création autour d’une revue ayant une diffusion bien plus importante que les seuls adhérents, la logique de la diffusion vers “l’extérieur” peut sembler assez évidente. Elle est renforcée aujourd’hui par la place prise dans les réseaux sociaux. Mais les « Rencontres du CRAP », une semaine en internat au mois d’aout correspondent bien à la première logique. En fait, il s’agit de travailler en tension entre ces deux logiques pour qu’elles se nourrissent l’une l’autre.


Président c’est pas de la tarte !
Évidemment l’implication dans le débat public et les institutions politiques est variable au sein d’un mouvement. Mais lorsqu’on accepte d’être président d’un mouvement pédagogique, on est évidemment bien plus exposé !
D’abord sur le plan médiatique. Le débat public sur l’École est depuis longtemps en France marqué par l’excès (voire même l’hystérie). C’est un sujet très sensible où tout le monde a son mot à dire. Il y a en France 66 millions de spécialistes de l’École... Et les médias ont pris l’habitude de ranger les individus dans des cases et des catégories un peu faciles. “Pédagogues” vs “Républicains” reste encore une typologie en usage même si, selon moi, elle n’a pas grand sens. Et depuis longtemps les polémistes bâtissent des succès de librairie sur un discours caricatural de déploration. Le débat sur la réforme du Collège a (ré)activé un discours “anti-pédago” très vif et on a vu fleurir un peu partout le terme très dévalorisant de “pédagogiste”. Or, si l’on veut porter une parole et des convictions dans le débat public, il faut malheureusement endosser cette étiquette et se confronter au débat. Cela signifie qu’il faut jouer (un peu/beaucoup) le jeu des médias et quelquefois faire des compromis.  C’est un choix qu’il faut assumer mais qui n’est pas celui de tous. Bon nombre de “pédagogues” s’y refusent en estimant qu’ils ont mieux à faire que de se compromettre dans des débats qu’ils estiment biaisés. L’utopie a quelquefois du mal à s’accommoder du choc du réel.
Ensuite sur le plan “politique”. Depuis leur création, les Cahiers Pédagogiques se sont situés dans une relation complexe avec le pouvoir politique. Créés au départ pour accompagner la création des “classes nouvelles” dans le cadre du plan Langevin-Wallon, les Cahiers ont du aussi au cours des années 60-70 se passer du soutien ministériel et devenir autonomes. Les subventions ne sont revenues qu’après 1981. On ne peut que se réjouir de voir aujourd’hui repris dans le discours officiel des idées et des pratiques qu’on ne cesse de défendre dans nos publications. Mais c’est aussi en courant le risque de la dénaturation de certains concepts dans une sorte de vulgate technocratique qui en oublie le sens initial. Animer un mouvement pédagogique, c’est donc aussi intervenir dans des instances officielles, négocier, jouer (un peu/beaucoup...) le jeu de l’institution en se demandant sans cesse si le jeu en vaut la chandelle. Le sociologue Max Weber distinguait l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Diriger un groupe de pression c’est forcément tenter de concilier ces deux exigences. Car l’enjeu c’est de contribuer à faire évoluer le système et de saisir de toutes les opportunités, de tous les interstices d’une structure bureaucratique pour y trouver des marges de manœuvre. Plutôt que de vouloir garder les mains propres de la pureté utopique, il faut mettre les mains dans le cambouis. Au risque de se les salir...
Un mot aussi sur un plan personnel. A force de parler pédagogie, dans les médias, dans les instances officielles, a t-on encore le temps d’en faire dans sa  classe avec ses élèves ? Militer demande du temps et diriger un mouvement, encore plus. Il peut y avoir alors un paradoxe à être (très modestement) une représentation de la pédagogie et à quelquefois ne plus avoir assez de temps pour pouvoir en faire autant qu’on le voudrait dans sa classe !


Radicalement réformiste...
Depuis de très nombreuses années le slogan du CRAP est “Changer l'école pour changer la société, changer la société pour changer l'école". Cette tension est au cœur de notre engagement. “Changer l’École” parce que nous sommes d’abord des éducateurs et que la pédagogie c’est très “politique”. Ce sont des valeurs mises en action. “Changer la société” parce que nous savons que tout ne se joue pas à l’école et qu’il faut aussi faire advenir une société plus juste.
L'un va avec l'autre mais chacun est différent. En d'autres termes, il ne suffit pas de construire dans sa classe et son établissement des dispositifs pédagogiques mais il faut aussi s'impliquer dans une transformation sociale. Mais inversement, il ne suffit pas de se réfugier dans l'attente du grand soir pour penser que l'École va se transformer d'elle même et ne rien changer dans sa pratique. Les travaux des sociologues comme les études internationales nous montrent que l’École Française contribue non seulement à renforcer les inégalités mais en crée même de nouvelles. Il faut donc la transformer sans attendre. Et cela signifie qu’on ne peut accumuler les préalables dans une sorte de procrastination collective mais se saisir de tous les leviers et de toutes les occasions. Le maximalisme peut conduire à l’immobilisme et peut sembler quelquefois bien confortable.
“Réformiste” n’est ni un gros mot, ni une insulte. Lorsqu’une réforme nous semble aller “dans le bon sens”, même si elle ne correspond pas tout à fait à ce que nous avions rêvé, il est alors important de jouer le jeu et de l’accompagner. Sans que cela pour autant enlève quoi que ce soit à la critique sociale et à l’action politique que l’on peut avoir par ailleurs. Plutôt qu’un gaucho-conservatisme, nous sommes radicalement réformateurs...
Car la nécessaire transformation de l’École ne peut attendre !


Utopie ou indignation ?
Au final,  est-ce bien l’utopie qui fonde le militantisme ? On peut aussi considérer que c’est aussi et surtout l’indignation qui est le moteur d’un engagement. Ne pas se résigner au fatalisme social, vouloir dépasser les déterminismes et surtout ne pas s’accommoder des inégalités sociales, voilà des motifs puissants de l’action.
Bien sûr, cela peut se lire aussi de manière positive. L’“utopie” c’est alors la volonté de construire une École qui soit accueillante pour tous et qui offre un enseignement qui ne soit pas favorable qu’aux “héritiers”. Une École où les valeurs d’autonomie et de coopération l’emportent sur la soumission à l’autorité et la compétition.
Il est alors tentant de construire cette École “ailleurs” comme nous y invite l’étymologie du mot utopie. On peut bâtir des écoles alternatives ou hors du système. Alors que l’indignation nous conduit à vouloir transformer l’École “ici et maintenant” pour reprendre un vieux slogan bien oublié. Au risque de se satisfaire d’avancées quelquefois bien modestes.
Peut-être suis-je plus indigné qu’utopiste... 



Philippe Watrelot
Ancien président du CRAP-Cahiers Pédagogiques (2007-2015)
Texte paru dans le  n°525 des Cahiers Pédagogiques de décembre 2015 “Pédagogie : des utopies à la réalité”


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