mercredi, août 14, 2019

10 ans de réseaux sociaux : je t’aime, moi non plus...




Il y a quelques mois, je reçois sur Facebook , un message de Mark Zuckerberg (ou plutôt d’un de ses sbires) qui me rappelle que cela fait dix ans que je suis sur ce réseau. Comme je m’étais inscrit sur Twitter en même temps, cela fait donc pour moi une décennie de pratique des réseaux sociaux. Ce qui n’est rien et en même temps une éternité lorsque tout s’accélère.
Je me suis rappelé d’un texte que j’avais écrit à l’occasion de cette double inscription. Quand on le relit aujourd’hui, on peut être frappé par l’optimisme et la naïveté qui s’en dégagent. Dix ans après, le bilan sera évidemment plutôt marqué sinon par le pessimisme du moins par une analyse désabusée. Je ne sais pas si celle-ci a de l’intérêt en dehors de la volonté personnelle de coucher quelques réflexions sur le papier (ou plutôt sur l’écran...) mais je vous les livre quand même. Peut-être que certains s’y reconnaitront ! 


Petite histoire immédiate et personnelle 
Il y a dix ans, je ne faisais pas trop la différence entre les deux réseaux sociaux que sont Facebook et Twitter. Pour moi, qui était à l’époque, Président du CRAP-Cahiers Pédagogiques, ils étaient deux moyens assez voisins de faire connaitre les productions et prises de position de notre site et notre association, mais aussi d’étendre l’audience de la revue de presse que je faisais quotidiennement sur mon blog et le site des Cahiers. J’y voyais aussi un moyen de me tenir au courant des publications d’un certain nombre de personnes et d’organisation proches de la nôtre.
Aujourd’hui, je ne suis plus responsable associatif. Je ne fais plus la revue de presse ni sur mon blog ni dans les cahiers mais je diffuse largement tout ce qui concerne l’actualité éducative directement sur les réseaux. Et, si la fonction de « veille » est toujours présente et explique en grande partie la notoriété de mon compte, la notion de forum est devenue tout aussi importante notamment sur Facebook.
Sur Twitter, le passage de 140 à 280 caractères a peu modifié les choses. Certes, on voit se développer des « threads » (des suites de messages qui constituent un texte plus long) mais l’argumentation y reste faible. Twitter reste encore le territoire de la punchline et de l’interpellation agressive avec des comptes trop souvent anonymes. Même si des usages alternatifs et plus apaisés continuent d’exister. 
On l’aura compris, je ne me sens pas à l’aise avec ce réseau social et ce qu’il est devenu. J’avais essayé de l’exprimer dans un texte intitulé « du gazouillis [tweet en anglais] au dégueulis » en 2015. Car si on fait un peu d’histoire, pour ma part le tournant se trouve en effet, cette année là (2015). 
C’est la conjonction de deux phénomènes. C’est d’abord l’arrivée d’organisations qui jusque là avaient négligé cet outil et ont cherché à rattraper le temps perdu par un activisme excessif. C’est ensuite, et surtout, l’exacerbation des débats à l’occasion de la réforme du collège. L’organisation que je présidais avait pris position, comme bien d’autres mouvements pédagogiques et associations complémentaires, pour soutenir l’effort en faveur de l’éducation avec la loi de refondation de l’École. La réforme du collège, même si nous en pointions quelques insuffisances allait dans le bon sens. Mais logiquement, en tant que porte-parole, elle m’a exposé et m’a amené tout aussi logiquement à prendre des coups.
La stratégie que nous avions définie dès 2009-2010 avait été de se saisir des outils numériques qui commençaient à se développer (Facebook date de 2004 et Twitter de 2006) pour faire connaitre nos idées et nos propositions. Et l’analyse que nous avions des médias et des journalistes éducation était de valoriser leur travail pour obtenir de la réciprocité. Pour cela il fallait aussi « incarner » et offrir un « bon client » pour répondre à leur demande et fournir ainsi une alternative au courant conservateur. Ça a marché. La notoriété du CRAP-Cahiers Pédagogiques est très grande par rapport au nombre réel d’adhérents voire de lecteurs. Une stratégie payante, mais dont je règle encore la facture aujourd’hui.
Car, en effet, le risque de la “personnalisation” c’est qu’on oublie la dimension de représentation et qu’on se focalise sur l’individu qui s’exprime. C’est ce qui s’est produit pour moi et encore plus après la fin de mon mandat de président d’association. On ne comprenait pas qu’un enseignant de lycée s’exprime sur le collège en oubliant que je portais la parole de militants de tous niveaux d’enseignement. Les médias qui avaient besoin d’un « partisan » de la réforme m’ont invité dans des pseudos-débats où la moindre nuance était gommée au profit d’affrontement binaires.
Pour beaucoup, je suis associé à cette réforme et certains ne voient mon engagement que comme un opportunisme individuel. Cela a été renforcé après ma nomination pour 6 mois (Octobre 2016-Mars 2017) comme président du Conseil National de l’Innovation. Une journaliste a jugé bon à l’époque de parler de « politique du remerciement » pour parler d’une fonction purement bénévole et à la durée très limitée (!) en oubliant évidemment toute la dimension militante qui structure ma vie depuis longtemps. Cela en dit long, au final, sur ceux qui collent ce genre d’étiquettes et qui semblent incapables de voir l’activité humaine autrement que sous l’angle de l’ambition personnelle et des petits calculs égoïstes.
On reviendra sur la permanence des étiquettes et la fabrication d’un ennemi facile dans un autre paragraphe. Pour clore cette histoire immédiate et personnelle de mon rapport avec les réseaux sociaux, il faut donc convenir que 2015 a été un tournant à tous égards. C’est à cette période du  débat sur la réforme du Collège que se sont cristallisées les oppositions et les rancœurs qui ont toujours cours aujourd’hui. Et c’est aussi à la fin de cette année là que j’ai quitté la présidence du CRAP et donc, d’une certaine manière, une forme de légitimité de parole liée à la représentation. Je pensais naïvement que les médias allaient inviter les nouveaux représentants. Mais on ne lâche pas un « bon client » et j’ai continué à être invité. Le dilemme, pour moi, était complexe : fallait-il refuser les invitations car je n’étais plus mandaté et courir le risque que l’expression d’un courant d’idées soit négligée ou continuer à m’exprimer même si je n’étais plus officiellement porte-parole d’un mouvement ? On connait mon choix mais je ne sais pas si c’est le bon. 
Peut-être qu’un élément de réponse et une forme de « légitimité » bien illusoire se trouvent dans le nombre de personnes qui me lisent aujourd’hui sur les réseaux sociaux (5000 « amis » et 7500 personnes qui me suivent sur Facebook ; 13000 followers sur Twitter). J’ai souvent dit en plaisantant qu’ « être populaire sur les réseaux sociaux c’est comme être riche au Monopoly » et refusé cette étiquette d’ « influenceur » si vite collée par les médias. Mais cela donne malgré tout une forme de responsabilité et de crédibilité. 


Persona, “homme de paille” et ennemi de proximité 
Pour ceux qui sont encore en train de me lire après ces premières réflexions, on aura compris que ce billet de blog a une tonalité très personnelle. Poursuivons sur ce terrain mais en essayant d’en tirer aussi quelques analyses plus larges sur la manière dont se vit le débat sur l’école.
D’abord, c’est toujours un sentiment très déstabilisant que de lire la description d’un « persona » qui porte votre nom mais dans lequel vous voyez une autre personne. Lorsque je lis la description que font de moi certains haters, je ne me reconnais pas ! Menteur, égoïste, manquant de déontologie, sans conviction, servile, ambitieux, calculateur, méprisant, sans humour, je pourrais poursuivre la liste longtemps si j’étais, en plus, masochiste... Bien sûr on pourrait me rétorquer que l’on est jamais le meilleur juge de soi-même, mais fort heureusement j’ai un entourage et une vie sociale suffisamment riches et bienveillants pour faire la part des choses et comprendre que Twitter n’est pas la « vraie vie ». « Je » est un autre ! 
On voit donc que les réseaux contribuent à la fabrication de persona qui sont des constructions virtuelles reposant sur une image et une opération mentale qu’on peut essayer d’analyser. 
Car en plus de tous ces défauts, il faut aussi que je me rende à l’évidence, que je le veuille ou non : je suis un « pédagogiste»... !
J’avais essayé dans un billet de comprendre comment ce terme est apparu et quels en étaient les implicites et essayé de les réfuter (ce que je ne ferai donc pas ici). Je voudrais maintenant revenir sur les ressorts qui selon moi conduisent à son usage. 
D’abord une remarque sur la construction du mot lui même. Il suffit d’accoler le suffixe « isme » à un qualificatif pour sous-entendre l’excès et le dévoiement : voyez le sort réservé au “droit-de-l’hommisme » par exemple... Dans l’esprit de ceux qui utilisent ce terme, la pédagogie serait pervertie par des extrémistes voire des intégristes (avec une connotation religieuse) qui veulent imposer leurs vues à l’ensemble des enseignants et manipuler les enfants...  
Il y un mécanisme assez connu dans les techniques rhétoriques qui s’appelle la « stratégie de l’homme de paille ». 
Reprenons ce que dit la fiche Wikipédia sur ce procédé : « L’épouvantail, parfois appelé “argument de l'homme de paille” par traduction littérale de l'expression anglaise “straw man”, est un sophisme qui consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée. Créer un argument épouvantail consiste à formuler un argument facilement réfutable puis à l'attribuer à son opposant. L'expression est une image tirée de la technique d'entraînement au combat contre un mannequin de paille à l'image de l'adversaire. Se battre contre la représentation affaiblie de l'adversaire assure une victoire facile.»
Pour le dire autrement, il est toujours plus facile de “combattre” un ennemi qu’on s’est soi-même construit et de réfuter des propositions qu’on a caricaturées. C’est ce qui se produit avec la figure du « pédagogiste ». Cela marque un autre stade par rapport au traditionnel débat « pédagogues/républicains » qui existait jusque là et s’exprimait dans des livres à succès ou dans des articles de presse. Les réseaux sociaux aujourd’hui accentuent la caricature et la faiblesse des arguments échangés de part et d’autres. La nuance est morte depuis longtemps sur Twitter...!
On notera aussi que la construction du « pédagogisme » permet également d’agréger, dans un groupe, des personnes diverses et d’en faire une entité constituée. On n’est pas loin d’une forme atténuée de  théorie du complot  avec « les pédagogistes qui tirent les ficelles ». Dans le discours qui s’est construit, le “pédagogisme” est ainsi assimilé au pouvoir et à ses injonctions technocratiques et à une “doxa” que des enseignants, se fabriquant une posture de rebelles à bon compte, devraient forcément combattre. Les plus virulents des “haters” sur Twitter voient cela comme une sorte de mission les autorisant à toutes les dérives et insultes au nom de ce combat.
Mais comme il est difficile de s’en prendre aux institutions, il faut une personnification. Les ministres (et en particulier Najat Vallaud-Belkacem) peuvent remplir cette fonction mais ils sont peu accessibles sur les réseaux sociaux. Philippe Meirieu a assumé, bon gré mal gré, cette incarnation. Et pour ma part j’ai pu aussi devenir une sorte d’ennemi de proximité pour certains d’autant plus que je répondais aux interpellations. C’est ainsi qu’on arrive à des raccourcis où on me désigne comme responsable d’une réforme et (tant qu’à faire...) de la décadence de l’école !  Ce serait risible si ce n’était pas affligeant. 


Une armée de procureurs et de commissaires politiques
On a évoqué, plus haut le tournant de 2015. On pourrait se dire qu’en 2019 cela paraît bien loin dans un internet qui va si vite. Mais nous sommes ici face à un paradoxe : on s’y exprime très vite, avec tous les défaut de l’oral, mais on a aussi les inconvénients de l’écrit puisqu’on se trouve confronté à des personnes qui conservent des copies d’écran et peuvent vous demander des comptes sur un tweet vieux de trois ans ! La mémoire du net est celle d’un tribunal permanent et dévoyé.
Au delà de mon cas personnel, cette évolution semble générale. On pourrait se dire qu’il y aurait un forme de contre-pouvoir dans le fait de pouvoir interpeller ceux qui occupent une position institutionnelle ou qui s’expriment dans des articles ou billets de blog. Mais si ce rôle existe un peu, le plus souvent cela relève de l’acharnement et même de la volonté de nuire ou de faire taire. C’est un travers bien français : on réagit plus au porteur du message qu’au message lui même, à QUI le dit qu’à ce qui est dit... D’autant plus que la réaction porte sur une phrase isolée ou un chapô d’article plutôt que sur le texte complet qu'on se garde bien de lire. 
L’interpellation est donc rarement bienveillante, souvent agressive. On vous somme de répondre et de rendre des comptes. Dans ces conditions, le débat argumenté peut difficilement s’établir.


Le règne du ressenti et de l’indignation permanente
Ce n’est pas l’argumentation qui domine sur les réseaux sociaux. Nous sommes plutôt dans le règne du ressenti. La confrontation avec une opinion différente est vécue comme une agression et un discours péremptoire. Il en est aussi ainsi pour les statistiques et les analyses qui peuvent être remises en question au nom du même ressenti.
Et une analyse générale est bien souvent contestée au nom du vécu individuel («chez moi, ça ne se passe pas comme ça»). A l’ère des “bulles informationnelles” (voir plus bas), il est quelquefois difficile d’accepter que des personnes exerçant le même métier et ayant les mêmes conditions de travail, puissent avoir des opinions ou des analyses différentes de votre propre ressenti. C’est ainsi qu’un des éléments rhétoriques les plus souvent utilisés est celui de la légitimité où on reproche à celui qui s‘exprime d’être « hors-sol » et de ne pas connaître le “terrain”. 
Le ressenti nous éloigne encore plus de la rationalité lorsqu’il sert de fondement à une rhétorique du « mépris » et de l’intention cachée.
Telle réponse va être jugée “méprisante” ou “péremptoire” par celui qui la reçoit, telle comparaison sera jugée indigne ou inappropriée... Dans le cadre d’une économie de la communication, il faut bien sûr se préoccuper de la manière dont on s’exprime. Mais cette logique a des limites : si l’on est responsable de ce qu’on écrit, on ne peut être pour autant comptable de la manière dont cela est reçu, (sur)interprété ou déformé.
Le buzz sur Internet repose beaucoup sur cette logique de l’indignation permanente et de l’hyper-susceptibilité. Le moindre discours (et encore plus une tentative d’humour) peut être interprété négativement et comme une offense à une catégorie particulière de personnes ou à une communauté. 
Dans le cas des professeurs, cette réactivité est renforcée par le fait que toute critique du système éducatif est vécue comme une remise en cause personnelle des enseignants : critiquer l’École ce serait agresser chaque enseignant personnellement. Or, comme j’ai eu maintes fois l’occasion de le dire, on peut faire son métier du mieux possible dans un système qui dysfonctionne. Les musiciens de l’orchestre du Titanic jouaient du mieux possible alors que le bateau était en train de couler...


Pourquoi tant de haine et de passion ? 
Cette difficulté à dissocier critique du système, analyse des gestes professionnels et attaque de la personne est une des réelles difficultés du débat sur l’École, a fortiori sur les réseaux sociaux. De même, le discours pédagogique est ressenti comme culpabilisateur. Pour se rassurer, on peut se dire que cette réaction est à la mesure d’un investissement personnel et affectif très fort dans son métier.
Mais c’est aussi ce qui conduit à une agressivité et une emphase démesurées par rapport aux enjeux. Au nom de l’indignation et du mépris ressenti, on se permet une « colère » et une agressivité qui empêchent un débat serein. C’est aussi le cas quand on en appelle immédiatement à la « mise en danger des valeurs de la République » ou qu’on voit dans chaque décision la preuve d’un grand complot visant à la destruction de l’école publique livrée à la marchandisation. S’il faut, bien sûr, être vigilant, le recours permanent à cette emphase dessert la cause de ceux qui la formulent. Bien souvent l’excès conduit paradoxalement à atténuer la portée de la critique. 
Le thème de la violence et même la méchanceté sur les réseaux sociaux a été le sujet de plusieurs livres récents. J’ai essayé de montrer qu’il y avait une réactivité et une passion propres à l’éducation, un sujet où il y a 67 millions de “spécialistes”...
Mais d’autres phénomènes plus généraux contribuent à cette agressivité. Cela tient notamment à la nature même de l’expression derrière un écran. Une petite métaphore pour illustrer cela... Avez vous remarqué que votre comportement changeait quand vous étiez au volant d’une voiture ? Une personne tout à fait aimable et polie (j’ai des exemples précis...) peut se mettre à proférer des insultes et développer un comportement agressif à l’égard des autres automobilistes à l’abri de l’habitacle de sa voiture. J’ai le sentiment qu’il en est de même pour les réseaux sociaux. On se permet des choses qu’on ne se permettrait pas si on était en interaction directe. Cela me semble une explication plus importante que l’anonymat si souvent décrié comme une des causes de cette violence. Je continue à penser que les choses iraient mieux si chacun assumait avec son nom propre ce qu’il écrit. Mais l’expérience me prouve que cela ne suffit pas à empêcher l’agressivité et la méchanceté.
Je constate cependant que celle ci est moins forte sur Facebook que sur Twitter. Peut-être parce que le premier expose plus la personne, notamment par le biais des photos, ce qui modifie l’interaction. Il permet aussi des réponses plus longues et donc une logique de forum. Alors que le second est plus propice à l’anonymat et à des interventions brèves relevant du sarcasme.  


Bulles informationnelles et biais de confirmation
En dix ans, une des évolutions des réseaux sociaux les plus marquantes a été le développement des « bulles informationnelles » (ou “bulle de filtres”). Ce phénomène a été assez bien documenté et analysé par plusieurs publications. Il se traduit par un paradoxe. Alors que l’Internet a nourri le fantasme d’une communication la plus large possible, on ne finit par échanger qu’avec des gens avec qui on est d’accord. L’algorithme de Facebook ne fait qu’amplifier ce phénomène. Cela a pour conséquence de renforcer la polarisation des opinions. 
Plus grave encore, on en vient à ne lire et à accepter que des éléments qui viennent confirmer ce que vous pensez, y compris si cela vient de sites peu fiables et diffusant des fake news. Le biais de confirmation, se définit comme le mécanisme qui consiste à « privilégier les informations confirmant ses idées préconçues ou ses hypothèses et/ou à accorder moins de poids aux hypothèses et informations jouant en défaveur de ses conceptions » (Wikipédia). 
C'est Saint Thomas à l'envers : on ne voit que ce qu'on croit. 
Les lieux où l’on continue à confronter des opinions et des analyses de manière nuancée et bienveillante sont de plus en plus rares et précieux. Une de mes fiertés est d’avoir su jusqu’à maintenant créer et préserver sur ma page Facebook un lieu d’informations et de débats. Jusqu’à quand ? C’est une surveillance de tous les instants pour éviter que la contradiction dérape vers des attaques ad hominem et que l’expression d’un avis différent ne soit pas perçue comme une agression. Régulièrement, on m’enjoint de faire le ménage dans mes « amis » lorsqu’ils expriment un avis qui dérange alors qu’au contraire je me félicite de leur diversité et je la préserve comme un trésor. 


Illusions d’optique
La fréquentation des réseaux sociaux, notamment à cause des biais que j’évoque, peut conduire à des illusions d’optique. Lorsqu’on ne rencontre aucune contradiction sur les réseaux, on peut facilement se convaincre que son avis est majoritaire et partagé par tous. (chambre d’écho). Or, il faut s’y résoudre : Twitter (ou Facebook) n’est pas la vraie vie ! 
Ce qui nous semble un débat majeur quand on est trop plongé dans les réseaux sociaux se dégonfle très vite quand on se rend compte que cela n’a que peu d’impact dans la salle des profs ou dans les discussions avec ses “vrais” amis.
L’illusion d’optique peut cependant être renforcée par l’usage que les médias peuvent  avoir de ces réseaux. Tous les journalistes y sont présents. Et ils peuvent avoir tendance à y voir une représentation de la société et, par crainte de rater une tendance, à (sur ?)médiatiser ce qui n’est qu’un phénomène virtuel et ainsi contribuer à le renforcer. Le phénomène des « stylos rouges » doit beaucoup à ce phénomène de bulle. On y a consacré beaucoup d’articles. C’est aussi le cas du hashtag #pasdevague où les premiers articles n’ont fait qu’amplifier et légitimer l’expression autour de ce mot clé. Il ne s’agit pas de dire ici que cette médiatisation était imméritée mais de comprendre le mécanisme qui contribue  à la diffusion et au passage de la sphère internet  à la sphère médiatique. 
Cette illusion d’optique nous incite aussi à la modestie. Si d’aventure, je me prenais la grosse tête en constatant que je suis classé dans le Top 10 des influenceurs éducation, un retour dans la salle de classe ou la salle des profs de mon lycée remet très vite les idées en place... !


Les réseaux, et moi et moi (émois) ... 
Pour finir cette réflexion un peu décousue, revenons à une dimension plus personnelle mais dans laquelle d’autres que moi se reconnaitront peut-être. Qu’est ce que le développement des réseaux a changé dans ma vie?
Lorsque je rencontre « en vrai » pour la première fois des personnes qui ne me connaissent que par mon activité sur les réseaux, la première chose qu’elles me demandent c’est « mais comment tu fais ? » et tout de suite après : « mais tu dois y passer un temps fou ! ». Je suis d’abord obligé de les rassurer : oui, j’ai une vie (affective, sociale, professionnelle) en dehors de cet espace virtuel ; non, j’essaie de ne pas y passer trop de temps. 
Mais si je veux être honnête avec moi même, il faut bien reconnaitre que cela relève un peu de ce qu’on appelle la nomophobie. J’ai du mal à être éloigné trop longtemps de mon téléphone ou de mon ordinateur. Heureusement (ou pas) je passe beaucoup de temps dans les transports en commun. On peut donc parler d’addiction même si, sur la pression de ma famille, je m’oblige à des périodes sans mes béquilles numériques. J’ai remarqué aussi que je lisais moins (de livres)...
L’activité de veille sur l’actualité éducative est aussi une forme de dérivatif à ma procrastination. Avant de me mettre à mon travail, avant de corriger des copies, le passage par Facebook et Twitter est devenu un rituel. On peut dire que j’essaie de rendre justifiable (par le fait de fournir cette revue des articles) ma difficulté à me mettre à mon « vrai » travail !
Mais les réseaux n’agissent pas uniquement sur le temps mais aussi sur le moral. Il serait faux de dire que l’agressivité évoquée plus haut ne m’affecte pas. Même si je me suis endurci et que j’ai développé des stratégies pour en éviter les manifestations les plus vives, cela agit quand même sur l’estime de soi. Ce qui me révolte le plus, c’est lorsqu’on s’en prend à mon honneur et mon intégrité en affirmant des choses fausses, autrement dit : quand on est dans la diffamation. C’est là, une de mes limites et ce qui m’amène à réagir.  
Enfin, et c’est peut-être le plus important, les réactions sur les réseaux sociaux, et en particulier Twitter, ont eu tendance à limiter ma capacité à écrire. Vous avez pu le remarquer sur ce blog. Comme je le pointais plus haut, les réactions de certains internautes ne relèvent pas du nécessaire débat et de l’échange d’arguments mais d’une forme de harcèlement avec une volonté de nuire et de faire taire. Cela conduit alors à douter de chaque phrase et à s’interroger sur la manière dont celle ci pourrait être interprétée et déformée. Et ce doute, à tort ou à raison, aboutit à limiter mon expression. C’est dommage.


Comment survivre aux réseaux sociaux ? 
Je ne peux qu’inviter à la lecture du livre de Stéphanie de Vanssay « Dompter les trolls » (Dunod) qui répond à cette question bien mieux que je ne pourrais le faire. Pour ma part, j’ai tiré de cette expérience de dix ans de réseaux sociaux quelques règles qu’on peut énumérer ici. 

• On parle à qui on veut et on évite ceux dont on sent vite que le dialogue ne changera rien et n’apportera rien de positif. Faire le deuil de l’argumentation et du pouvoir du débat est difficile pour un enseignant mais il faut bien admettre quelquefois qu’on aboutit assez vite à un dialogue de sourds. Aucune raison de continuer dans ces conditions ! On évitera donc les petits procureurs et toutes les personnes qui sont excessivement agressives ou vous ont catalogué avant même de vous lire. Il faut aussi, dans ces conditions, abandonner l'idée d'avoir le « dernier mot » ! Ma mère me disait quand j’étais petit : « c’est le plus intelligent des deux qui cède ! »

• Ne pas hésiter à rendre « muet » ceux dont les remarques peuvent vous affecter (sur Twitter). Ils peuvent continuer à vous lire mais vous ne subissez pas leurs commentaires sauf de loin en loin et quand vous le décidez. On peut aussi bloquer (sur Fb) quand les règles de l’échange et de la civilité sont dépassées. Question d'hygiène...

• Surveiller quand même. Il y a des limites au « don’t feed the troll » et à l’indifférence totale. Il est quand même utile de voir régulièrement ce qui se dit sur vous et contrôler (un peu) son identité numérique. Comme je l’ai dit, ma limite est celle de la diffamation et de l’injure publique et il peut m’arriver de réagir lorsque c’est le cas. 

• Réfléchir avant de cliquer ! Les réseaux sociaux, on l’a dit, ont les inconvénients de l’oral et de l’écrit. On réagit très vite et quelquefois sans trop réfléchir mais malheureusement ces écrits restent ! Si on a un droit à l’erreur sur Facebook en pouvant modifier son message, ce n’est pas le cas sur Twitter sauf si on le supprime (avant qu’un malfaisant en fasse une copie d’écran !). Il faut donc être vigilant et se demander si le plaisir (malsain...) de faire un bon mot ou d’avoir trouvé une réplique cinglante ne va pas engendrer encore plus d’effets négatifs. Je ne suis pas irréprochable en la matière mais je me soigne... 
Cette réflexion préalable s’applique aussi aux liens que l’on veut transférer et dont il faut systématiquement vérifier la validité (source, date) avant de le faire. Là aussi, je me suis fait déjà piéger.

• Recommencer... Internet a une attention assez faible. La durée de vie d’un lien a été estimée à quelques heures. On peut donc rediffuser ce qui peut contribuer au débat même si on l’a déjà publié. D’autant plus que le nombre de personnes qui vous suivent est fluctuant. Ce qui veut dire aussi qu’il ne faut pas hésiter à expliquer et réexpliquer encore ce que l’on fait et les règles que l’on s’est fixées même si on l’a déjà dit et que c’est lassant... 


Un peu lassé, mais je reste... 
Oui, je peux me lasser de devoir expliquer sans cesse que les articles que je diffuse sur Facebook oou Twitter procèdent de ce qu'on appelle de la "veille informationnelle" et qu'ils ne sont pas forcément le reflet de ce que je pense. Ne confondons pas le messager et le message
Je me lasse aussi de devoir réfuter les accusations de ceux qui me reprochent de « mettre un sujet sur le tapis » alors que si je l'évoque c'est parce que la presse en parle. Ma page Facebook ou mon fil Twitter ne sont que le reflet de ce qu'en disent les médias.
Je me lasse aussi qu'on voie quelquefois ce "travail" comme une forme de "lâcheté" parce je ne prends pas forcément position. Je n’ai pas d’avis sur tout et ce sont justement les contributions des  uns et des autres qui me permettent de m’en forger un. Mais surtout, ma conviction la plus forte c'est que l'école mérite un débat citoyen et éclairé et c'est pour cela que mon mur Facebook est devenu un forum. Et c'est peut-être parce que je n'impose pas ma vision des choses et que je fais le pari de l'esprit critique de mes lecteurs que je suis si "suivi"! 
Marre aussi du reproche inverse de ceux qui m'accusent d'être de parti-pris et d'une « fausse neutralité ». Dans ce travail de veille, il y a évidemment une démarche éditoriale et donc des choix qui sont opérés Bien sûr j'ai aussi des convictions et le plus souvent je les exprime comme tout le monde dans les commentaires.. Si je ne veux pas être perçu comme un « maître à penser » qui donnerait son avis sur tout, je participe au débat pour faire connaitre une position qui est souvent réformiste et nuancée
Et c’est pour cela que j’en ai encore plus marre de devoir répondre aux injonctions de ceux qui demandent de "choisir son camp" et qui n'aiment pas la nuance. Les réseaux sociaux sont plein de commissaires politiques qui vous jugent avant même de vous lire.
Je me lasse aussi de ceux qui voient tout échange d'arguments et toute contradiction comme une forme d'agression... Débattre c'est forcément accepter d'être contredit.
A l'ère des "bulles informationnelles" où on échange qu'avec des gens qui sont d'accord avec vous, vouloir préserver un lieu de débats et d'information sur l'école devient de plus en plus difficile et suscite de l'incompréhension. Mais je ne baisse pas les bras !
D’une certaine façon, mon activité sur les réseaux sociaux (que je ne confonds pas avec la vraie vie !) est à la fois le prolongement de mon activité d’enseignant de sciences économiques et sociales et de militant pédagogique. Il s’agit de donner des éléments de réflexion et d’information pour que chacun construise un avis éclairé qui aille au delà des simplifications et des préjugés. Avec la conviction que l’École mérite un vrai débat démocratique, bien loin des caricatures et des anathèmes... 


Philippe Watrelot
Aout 2019
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Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

lundi, juillet 15, 2019

Bac 2019 : perdant-perdant




Dans « La fureur de vivre » (Nicholas Ray, 1955), il y a une scène (surnommée « la course des dégonflés ») où deux voitures font la course et foncent à toute allure vers un précipice. Aucune ne veut céder. Jusqu’à ce qu’une des deux aille dans le décor... Dans le Bac 2019, après une obstination assez semblable de part et d’autre, c’est tout le monde qui va dans le décor ! 
Tout le monde est perdant : les profs et dans une moindre mesure le ministre. C’est ce que nous allons essayer de montrer mais avant cela refaisons le film de l'accident... 


Comment en est-on arrivé là ? 
L’histoire de la réforme du bac et du lycée commence à la fin de l’année 2017. Jean-Michel Blanquer missionne Pierre Mathiot et lui demande un rapport et des propositions pour réformer le baccalauréat. Il s’agit de se conformer à une des promesses du candidat Macron qui parlait de « remuscler » cet examen national. Le rapport est remis le 24 janvier 2018 et le Ministre, qui n’en retient qu’une partie, présente son projet le 14 février 2018.
À ce moment, les réactions ne sont pas très nombreuses. Cela s’explique surtout par le fait que le Ministre pratique depuis sa nomination une stratégie d’occupation des médias et d’annonces à répétition. Pas le temps de réagir à une décision ou une déclaration qu’une autre arrive déjà ! Et puis, on se dit que les négociations syndicales permettront de faire évoluer le projet. Mais si le ministre convoque les syndicats c’est plus pour les informer de ses décisions que pour discuter. Et les débats sur ParcourSup occupent alors toute l’actualité. 
C’est avec le début de l’année scolaire 2018-2019 que la contestation de cette réforme s’amplifie. Car on commence à en voir les premières conséquences dans les horaires et les postes des enseignants dans un contexte marqué par des économies budgétaires et des réductions de postes dans le secondaire. Et puis, surtout, on se rend compte de l’impréparation et de l’improvisation de cette réforme au fur et à mesure que l’année avance et que les élèves de Seconde doivent choisir leurs options. Les programmes d’enseignement s’élaborent, eux aussi, dans la précipitation et sans tenir compte des avis des associations disciplinaires. Le bac nouvelle formule, loin d’être « remusclé » devient une nouvelle usine à gaz. 
Plusieurs actions sont menées : démissions de professeurs principaux, nuits des lycées, grèves « classiques »,... Mais sans beaucoup d’échos aussi bien dans la presse que dans l’opinion. Et sans aucune réponse de la part du Ministre qui continue à dérouler son programme et fait preuve de surdité tout en continuant à flatter l’opinion et la hiérarchie intermédiaire de l’éducation nationale chargée de faire appliquer ses décisions. 
Cette défiance à l’égard des enseignants se trouve renforcée avec les discussions de « la loi pour une école de la confiance » où se trouve notamment un article 1 qui introduit le doute sur la volonté de contrôler l’expression publique des enseignants. 
Parallèlement à ce non-débat sur la réforme du lycée, plusieurs évènements vont accentuer la rupture : #pasdevague puis la mobilisation des « stylos rouges » pour le pouvoir d’achat. Ces deux phénomènes viennent se greffer sur un terrain qui est celui d’un sentiment de déclassement et d’absence de reconnaissance pour les enseignants.


Tabou
Ce sont tous ces éléments qui se conjuguent et se cristallisent avec la « crise du bac ». La menace d’une grève des surveillances puis ensuite de l’examen lui même s’élabore d’abord en dehors des syndicats les plus représentatifs. Mais ceux ci vont suivre le mouvement, poussés par des enseignants très remontés. Un tabou va être brisé. On s’attaque à un symbole et à un des derniers rites de passage. On a même parlé de « sacrilège »
Cet épisode inédit est d’abord la résultante de deux ans de surdité et d’arrogance technocratique. Le Ministre, comme nous l’avons souvent écrit, a misé sur l’opinion publique et les médias qu’il a patiemment « travaillé » pour pouvoir se passer de l’assentiment des enseignants et des corps intermédiaires dont il se méfie et qu’il voit comme un obstacle au changement qu’il veut incarner. 
Sa fermeté a conduit à cette « course des dégonflés » et a abouti à cette action désespérée de certains enseignants contraints de réagir dans une sorte de surenchère néfaste. Les consignes données par le ministère pour que, malgré la rétention des copies et des notes, les résultats puissent être proclamés à l’heure dite, ont jeté le trouble chez les enseignants non-grèvistes et les parents. Ce tripatouillage passe mal et ravive le débat sur l’égalité et sur le contrôle continu. Mais l’opinion publique reste malgré tout, pour l’instant, plutôt favorable au ministre. On ne peut pas dire que les enseignants soient pour l’instant, gagnants. 


Des enseignants divisés 
L’image des enseignants (du second degré) est durablement écornée. 
Il va falloir que certains sortent de la petite bulle des réseaux et de l’entre-soi pour se rendre compte que cette forme d’action (rétention des notes du bac) est mal comprise et même condamnée par les Français. Et il ne suffira pas d’accuser les médias et la manipulation de l’opinion.  
Celle-ci, il est vrai, a été longuement travaillée depuis deux ans par Jean-Michel Blanquer qui a élevé la communication sur son action à un niveau jamais atteint jusque là. On ne compte plus les interviews et autres articles mais aussi et surtout les mesures qui sont autant de signaux pour flatter une opinion conservatrice. Il a capitalisé là dessus. C’est une donnée qu’il faut prendre en compte plutôt que d’être dans le déni. 
« Il a livré en pâture à l'opinion la profession. » Cette formule se retrouve dans le communiqué des organisations syndicales. Il y a un enjeu majeur de communication dans les mois à venir pour conquérir l’opinion publique (et enseignante). Mais les professeurs les plus mobilisés contre la réforme du bac et du lycée auraient gagné à éviter l’emphase et l’hyperbole en criant à la « fin » du système éducatif, la remise en cause de l’école démocratique et de l'égalité et en mythifiant un lycée actuel qui n’est pourtant pas un modèle d’égalité. Tout ce qui est excessif, au final, nuit à la cause que l’on veut défendre et renforce, à tort ou à raison, une image de radicalité hostile au changement. 
Pourtant, il y a bien des raisons de combattre cette réforme en dénonçant ses contradictions, sa précipitation et en se demandant si elle constitue vraiment une amélioration  par rapport à une situation actuelle pourtant critiquable. Il y a aussi tout un débat à avoir sur les modalités des différentes formes d’évaluation. 
Cet excès dans l’expression a pu contribuer à écarter des enseignants plus modérés de la grève du bac. Mais c’est surtout la forme du conflit qui a pu empêcher l’unité. On peut être contre la réforme du lycée et du baccalauréat et s’opposer à certaines modalités d’action comme celles qui ont conduit à cette crise sans précédent. On peut en vouloir au ministre qui a joué un jeu trouble visant à polariser et cliver. On peut aussi rejeter les discours les plus radicaux de ceux qui, lancés dans une sorte de surenchère, qualifient de « traitres » ou de naïfs ceux qui ne sont pas rentrés dans ce jeu biaisé...
De toutes façons, l’unanimisme très précaire  du « tous contre Blanquer » ne résistera pas à une clarification sur les modes d’action et une réflexion sur les projets et alternatives à la politique actuelle. 


La méforme Blanquer
Jean-Michel Blanquer a reçu le soutien du Président et du Premier Ministre. Emmanuel Macron a même utilisé le 7 juillet l’expression qui a fait polémique de « prise d’otages » pour parler de cette crise détournant ainsi les flèches destinées à son ministre. Édouard Philippe le 9 juillet a estimé que les correcteurs grévistes ont « installé du désordre et de l’angoisse » et ne sont « pas à la hauteur de leur mission exceptionnelle ». On pourrait donc conclure que tout va bien pour le ministre qui sort renforcé de cette épisode.
Certains éditorialistes vont dans ce sens et louent la fermeté du ministre. Mais on pourrait aussi, à l’inverse, voir cet épisode comme une forme de faiblesse et de dysfonctionnement de sa méthode. Non seulement, « il ne tient pas ses troupes » mais en plus il paie le prix de l’absence de négociation. 
Il est d’ailleurs intéressant de noter que le Ministre a modifié son agenda pour y intégrer des discussions bilatérales avec les syndicats non prévues initialement. Blanquer, longtemps présenté comme le bon élève du gouvernement en est resté à la première formule du macronisme et n’a pas tenu compte de la nécessité d’écouter les partenaires sociaux. Il en paye le prix aujourd’hui. Même s’il affirme que sa « porte a toujours été ouverte », cela relève plus de l’auto-persuasion que de la réalité. Il suffit d’interroger n’importe quel syndicaliste enseignant (y compris les plus modérés) pour en prendre la mesure.
Il y a d’ailleurs une dimension personnelle dans cette posture. Les enseignants commencent à découvrir un personnage empli de certitudes et peu à l’écoute. L’auto-persuasion est renforcée par le phénomène de cour des cabinets ministériels endogènes et la visite d’établissements Potemkine. La multiplication des vade-mecum et des instructions diverses témoigne aussi d’un manque de confiance à l’égard des enseignants, vus d’abord comme des exécutants rétifs au changement. L’omniprésence dans les médias, enfin, est mal vue et commence à lasser. Comme le résumait un commentaire sur les réseaux sociaux : « la porte pouvait être ouverte mais le ministre était dans les médias et pas dans son bureau ! »
Des enseignants très modérés et opposés à la grève du bac ont aussi très mal vécu le tripatouillage autour des notes et se sont senti piégés par ces consignes. Bien qu’ils aient été pendant longtemps l’objet de son attention, on peut parler d’un divorce également avec une bonne partie des personnels de direction qui peuvent légitimement en vouloir au ministre de les avoir conduit à des actions « illégales »



Peut-on mener une réforme sans l’adhésion, ou du moins la neutralité, de ceux qui sont chargés de la mettre en œuvre ? La « victoire » du Ministre est un trompe-l’œil et peut s’avérer un lourd handicap pour la suite. On ne peut avancer durablement à marche forcée et sans négocier. 
Il y aura de toutes façons un avant et un après cet épisode inédit de confrontation. A chacun d’en tirer les conséquences. 


Philippe Watrelot
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jeudi, juillet 04, 2019

« Incalculable »





dans un centre d'examen
quelque part en région parisienne…
J’étais de jury de bac ce jeudi matin (04/07) et le mot que j’ai entendu le plus aujourd’hui c’est « incalculable ». C’est ce terme qui apparait sur l’écran quand il manque une ou plusieurs notes à un candidat et qu’on ne peut pas statuer... 
Avant de démarrer, les membres du jury avaient voté une motion refusant de participer au remplacement des notes absentes par les moyennes de l’année en laissant cette responsabilité au président de jury (un universitaire). Mais quand bien même, nous n’aurions pas pu, puisque le logiciel ne permettait pas de le faire. Une limite technique que n’avait sûrement pas prévue M. Blanquer !
Nous avons délibéré sur un petit nombre de candidats qui avaient toutes leurs notes. Pout les autres, en fait, d’après ce qui nous a été dit, le président tout seul peut soit remplacer les notes pas encore communiquées par une moyenne de l’année soit délibérer si les notes parviennent dans la journée.
Résultat: à 10h30 nous avions "fini" ce simulacre de délibération et on rendait nos copies.
D’une certaine manière, nous avons refilé le mistigri (pour les plus jeunes, c’est le vrai nom du « pouilleux massacreur ») à ceux qui vont faire le travail : le président et le secrétariat du bac du centre d’examen. 
Ce que je raconte est ce que j’ai vécu et ne prétend pas être représentatif. Dans d’autres jurys, tout s’est bien passé : les notes étaient toutes rentrées dans le logiciel, tous les enseignants étaient présents et les délibérations ont pu se tenir. Ailleurs, il y a pu y avoir au contraire des situations plus extrêmes avec des refus de siéger ou d’autres modalités.  


« Incalculable », c’est aussi la dose de stress éprouvée au cours de cette journée par les enseignants présents (mais aussi par les personnels de direction et de secrétariat) . Certains professeurs avaient fait la grève des surveillances, d’autres pas ;  certains étaient pour la réforme, d’autres pas... Mais l’unanimité qui se dégageait c’était la détestation de la situation dans laquelle on nous avait mis et de celui qui en est en grande partie responsable : le ministre lui même. 
J’ai eu l’impression qu’au lieu de calmer le jeu, ses déclarations de la veille avaient plutôt contribué à agacer des enseignants qui, quelles que soient leurs convictions sur la réforme, n’apprécient pas les bricolages et les dilemmes dans lesquels on les place. Ils se sentaient piégés. 
Pour ma part, je critique la réforme du lycée mais je m’étais opposé à la grève des surveillances car j’estimais, à tort ou à raison, que ce n’était pas une modalité appropriée. (Je l'ai dit dans un autre article)  J’avais corrigé mes copies et rentré les notes en temps et en heure. Mais je n’apprécie pas pour autant de devoir endosser un rôle ambigu et de me sentir piégé dans la situation conflictuelle du moment.
Plutôt que de le redire différemment, je me permets de reprendre ici des éléments d’un texte écrit il y a quinze jours et diffusé sur les réseaux sociaux et qui résume très bien mon état d’esprit
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« • M. Blanquer, je vous en veux parce que, par votre attitude, vous contribuez à radicaliser les positions et à raisonner de manière binaire. 

Je vous en veux parce que vous rendez possible des comportements et des modes d’actions qu’autrefois on n’osait pas envisager... 

Je vous en veux pour cette épreuve de force qu’on aurait pu éviter. 

Je vous en veux parce que vous faites comme s’il n’existait pas une voie médiane et rendez inaudible les positions réformistes et ouvertes au dialogue. »
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« Incalculable », c’est aussi le stress des lycéens bien sûr. Nous en étions tous conscients. Clairement, avec cette épreuve de force et les menaces sur le bac mises à exécution, un tabou a été franchi mais pour autant, il est mensonger de dire que les enseignants ne se préoccupent pas de leurs élèves. 
Ceux-ci auront leurs notes mais dans quelles conditions ? Seront-ce les notes de leurs épreuves ou celles de l’année ? Et quid des candidats libres et donc sans livret scolaire ? Et les mentions ? 
Une des fonctions des jurys c’est justement de ne pas décider mécaniquement mais d’adapter et de rajouter éventuellement des points en fonction des avis. Qu’en sera t-il dans ces conditions ? 

Bien sûr, il y a des positions extrêmes chez des enseignants adeptes du « Tout ou Rien » qui réclament l’abrogation d’une réforme déjà lancée. Mais chez beaucoup, le dépit tient  surtout au fait qu’ils ont eu le sentiment qu’il n’y a pas eu de négociations, que leur parole n’est pas entendue, qu'ils ont été mis devant le fait accompli. 
Or, sur le terrain, on voit des choses que la technocratie endogame de la rue de Grenelle, ou le ministre lorsqu’il visite des établissements Potemkine, ne voit pas. Tout le monde parle des problèmes posés par le passage de trois à deux options ou bien encore de la place des mathématiques, des questions se posent aussi sur la lourdeur des programmes alors qu’on apprend que les épreuves terminales des options auront lieu en mars-avril. On découvre aussi l’improvisation et l’impréparation dans l’élaboration des épreuves en fin de première ou encore pour le fameux « grand oral ».
Les enseignants ne sont pas, loin de là, rétifs au changement. Beaucoup réclament simplement qu’on entende leur expertise et leur expérience pour éviter des erreurs et anticiper sur des aménagements inévitables. Ils ont aussi mal vécu au sein des établissements, les négociations qui s’opèrent dans un contexte de pénurie pour les dédoublements et autres constitutions de groupes entre les différentes disciplines.

Mais le Ministre semble avoir, dès le départ, fait le pari d’avancer sans les enseignants et leurs corps intermédiaires (syndicats, associations...) et de jouer l’opinion (et les médias) contre ses personnels. « Ma porte est ouverte » dit-il mais sa volonté de négocier relève plus de l’auto-persuasion que de la réalité des faits. En fait, il ne nous « calcule » pas ! 

Une gouvernance verticale fondée sur une arrogance technocratique est à l’œuvre Peut-on réformer sans susciter l’engagement des principaux acteurs  et tenir compte de leur parole ?
Ce clivage, cette culture du conflit, cette surdité risquent d’avoir des conséquences... incalculables !

Ph. Watrelot le 4 juillet 2019


Un texte partagé plus de 500 fois sur les réseaux sociaux
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mardi, juin 25, 2019

« 𝐈𝐥𝐬 »...
(réflexions sur une bureaucratie nommée "Éducation Nationale")



« Mais est-ce qu'"ils" le savent que tu as été malade et que tu es très fatigué? » C'est cette réflexion de ma mère (86 ans) lorsqu'elle a appris que j'étais convoqué pour le bac, qui m'a donné envie d'écrire ce petit texte. Cette remarque touchante d'une mère, qui continue de dire aussi à son fils de bientôt 60 ans de bien se couvrir quand il fait froid (!),  semble complètement décalée et incongrue dans le monde bureaucratique de l'éducation nationale. Elle me donne l’occasion de réfléchir sur ce mot (“Ils”) et ce qu’il recouvre. 
Non, « Ils » ne le savent pas... 
D'abord, parce que "ils" sont trop nombreux et fonctionnent de manière cloisonnée et hiérarchique. Ensuite, parce que, dans une bureaucratie, l'enjeu n'est pas le bien-être des personnes mais d'avoir des individus (des "Numen") devant chaque tâche, devant chaque classe, devant chaque paquet de copies à corriger. Un fonctionnaire, ça fonctionne...
S'il y a bien un scandale dans l'Éducation Nationale c'est celui de l'absence de gestion de la "ressource humaine". Que ce soit dans la prise en compte des difficultés ou des compétences acquises, il y a une réelle difficulté à individualiser et à tout simplement répondre aux attentes des personnes. C'est ce qui renforce le fait que beaucoup d'enseignants ont le sentiment de ne pas être reconnus pour ce qu'ils sont et ce qu'ils font. 
Alors on se blinde, on développe un certain cynisme. Après 38 ans d'enseignement (encore deux...), comme bien d'autres, je n'attends rien de l'éducation nationale en termes de reconnaissance ou d'attention, je suis comme beaucoup un peu désabusé (si tant est que j'ai été "abusé" un jour...) 
Cette absence de reconnaissance est renforcée par une forme d’infantilisation. Parce que l'École s'occupe d'enfants, elle s'autorise à reproduire avec son personnel des comportements infantilisants et culpabilisants. Au lieu de les considérer comme des partenaires, les enseignants sont souvent traités comme des personnes peu autonomes à qui il faudrait tout expliquer. Il s’exerce aussi une forme de « condescendance pyramidale » (pour reprendre une expression de Lucien Marboeuf) qui traverse tout le système. 
Dans une bureaucratie, on trouve aussi une tendance assez forte dès que les individus ont un pouvoir (même minime) qui est celui de transformer leur périmètre en territoire. Combien de chefs d’établissements, d’inspecteurs ou de chefs de service passent une bonne partie de leur temps à marquer leur territoire et à voir toute initiative qu’ils ne contrôlent pas comme une remise en cause de leur pouvoir ? 
Tout cela est évidemment délétère et néfaste pour l’évolution du système. L’infantilisation conduit à la déresponsabilisation et à une forme d’inertie cynique et désabusée. On ouvre le parapluie pour se couvrir à tout bout de champ. Et l'"aquabonisme" est devenue une justification de l'inaction.
La logique bureaucratique, elle, empêche l’innovation. Combien de projets ou d’établissements expérimentaux sont empêchés ou stoppés par l’application stricte de normes et surtout par la volonté d’un « chef » de marquer son pouvoir ? 
C’est d’ailleurs un des paradoxes majeurs de l’innovation que j’avais pointé lorsque j’avais animé le Conseil de l’innovation. Comment une injonction à l’innovation (qui est une forme de déviance) peut-elle être crédible dans un système bureaucratique caractérisé par la conformité aux normes ? Comment la promotion de l’innovation peut-elle ne pas être vécue comme une culpabilisation quand tout le système repose sur cette logique infantilisante ? 
« Ils »... L’avantage avec cette dénomination c’est qu’elle est anonyme. Elle désigne des rouages plus que des individus. Ceux-ci en tant que personnes ne sont pas forcément à blâmer. Ils font leur travail, la plupart du temps du mieux qu’ils peuvent au sein d’une institution qui leur préexiste. Ils sont le produit de la structure, de la culture propre à l’EN et de la formation qu’ils ont reçue et de l’identité professionnelle qu’ils/elles se sont forgée. 
Il y aurait beaucoup à dire sur la formation des enseignants qui les amène à raisonner d’abord (pour le 2nd degré) par rapport à leur discipline d’enseignement et à voir tout le reste comme secondaire. Il y a tout autant à dire sur la formation des chefs d’établissements et des cadres qui repose sur une acculturation leur enjoignant d’oublier leur condition première d’enseignants. Tout cela contribue à une sorte de « méfiance réciproque » qui peut aller même jusqu’à mimer des rapports de classe (“patrons” contre “prolétaires”, où « ils » devient « eux » ) au lieu d’un partenariat pour les valeurs du service public. 
Avec cette dernière remarque, on comprendra que je ne suis pas en train de plaider pour autant pour une gestion qui mette à bas le paritarisme et laisse la main à des chefs d’établissement « managers » qui décideraient de tout. Bien au contraire ! 
Il s’agit peut-être et surtout de rétablir une confiance bien malmenée à force d’être utilisée comme un slogan creux et vide de sens. 
La confiance va avec la responsabilité et la reconnaissance de l’expérience et l’expertise de chacun. Elle suppose surtout la construction de collectifs et d’équipes qui aient les moyens de travailler autour d’objectifs négociés et de finalités clairement établies. 
Après 38 ans d’enseignement et de militantisme, je suis encore optimiste. Certains diront « naïf » mais je crois que l’optimisme est une condition essentielle pour l’un comme pour l’autre (l’éducation et le militantisme ! ). Je continue à penser que, par l'action collective, « Ils » peut se transformer en « Nous »...
Bon, je retourne à mes copies... 
Ph. Watrelot





PS : je dédicace ce texte à ma collègue Mireille qui vient de partir à la retraite (elle se reconnaitra...) sans la classe exceptionnelle (mais pour tous ses collègues, elle a la "classe", tout court)



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lundi, avril 01, 2019

Les ateliers de la Confiance





Comme j’en ai pris l’habitude, à cette période, je vous informe des évolutions de ma vie professionnelle et de mes nouveaux défis.
Le futur projet est un immense chantier et est très enthousiasmant. Nous allons créer avec d’autres personnes, un nouvel organisme de formation : « les ateliers de la Confiance ».
On le sait, les mouvements pédagogiques sont aujourd’hui devenus de dangereux vecteurs d’idéologies, tout comme le sont les syndicats enseignants. Il est donc important d’offrir une alternative qui permette de mettre en œuvre avec la plus grande efficacité une pédagogie pour accompagner l’école de la Confiance voulue par Jean-Michel Blanquer.  

C’est donc sous le haut patronage du ministre et de son conseil scientifique de l’Éducation Nationale (CSEN) que cette nouvelle instance va se constituer. En s’adressant directement aux enseignants, elle se veut complémentaire de ce qui se fait à l’ l’Institut des hautes études de l’éducation et de la formation (IH2EF) qui depuis la fin 2018 remplace l’école supérieure de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESENESR). On peut aussi considérer cette initiative comme un laboratoire préfigurant l’évolution des services de formation continue dans les rectorats rénovés. 
Avec mon expérience des mouvements pédagogiques et de la formation initiale et continue, et par affection pour notre ministre dont je ne rate aucune des interventions, j’ai accepté de prendre la direction pédagogique de cet organisme de formation. 

Nous commençons à réfléchir à une offre de formation pour accompagner la mise en œuvre de la loi pour une école de la Confiance.
Celle ci devrait s’articuler autour de quatre axes. 
Le premier est celui de l’exemplarité et de la réserve en lien direct avec le 1erarticle de la loi de la Confiance. Il nous a semblé important de renforcer au plus tôt ce pilier de la confiance qu’est l’obéissance.
Le deuxième s’articule autour des Fondamentaux et  « bonnes pratiques ». Même si les enseignants du primaire sont particulièrement concernés, cela s’adresse à tous car le CSEN a des prescriptions pour tous les sujets et tous les niveaux. 
Un troisième axe de formation qu’entre nous, nous appelons « anti-bobards » sera dédié au décryptage de l’information et à la déconstruction de la propagande des syndicats et autres à partir des déclarations et ouvrages de notre ministre. 
Enfin, nous envisageons de consacrer également quelques stages en partenariat avec les ministères de l’intérieur et de la justice au recadrage des éléments les plus récalcitrants à l’égard de la confiance. Nous avons intitulé ce dernier axe : « Reprendre confiance »

Vous trouverez ci dessous une première maquette avec des propositions de contenu de stage qui restent à affiner. Nous comptons sur les nombreux formateurs qui seront libérés par la réforme de la formation initiale pour nous rejoindre dans cette entreprise. Nous leur offrons un nouveau débouché autour d’un slogan qui fédère déjà de nombreux collègues dans leurs classes : « plutôt que de changer l’école pour lutter contre les inégalités, changeons les enseignants pour les accepter ». 
Rejoignez nous ! 


La plaquette de présentation de notre offre de formation (cliquez pour agrandir)




Post Scriptum

- l'an dernier à la même date, il y avait cette annonce
- et en 2017, j'écrivais ceci

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jeudi, mars 14, 2019

Les menaces sont une faiblesse



Récemment, on a vu circuler un courrier émanant du Ministère adressé la semaine dernière aux directeurs académiques et aux recteurs pour recadrer les enseignants de Primaire qui ont refusé de faire passer les évaluations à leurs élèves. Par ailleurs, on relate plusieurs interventions des chefs d’établissements ou de l’inspection pour contrer les actions contre la réforme du lycée (refus de Bac Blanc, note de 20 pour tout le monde). A chaque fois, les mots et les rappels à l’ordre sont très fermes. Édouard Geffray, le DRH de l’Éducation Nationale et auteur de la lettre, n’hésite pas à parler de « faute professionnelle » entrainant des sanctions importantes. 

Ce qu’on peut noter tout d’abord, c’est que cette fébrilité et cette volonté de faire des exemples est souvent le signe que les protestations sont plus importantes que ne semblent le dire les déclarations officielles. Quand il n’y a que quelques actions éparses, nul besoin de déclencher la grosse artillerie !  

droit dans le mur ? 
Au delà de cette considération un peu ironique, comment analyser ce moment particulier ?  
Il y a quelques mois j'écrivais à propos de JM Blanquer que son omniprésence dans les médias était un investissement pour se construire une image en attendant les temps difficiles où cela lui permettrait de passer en force. 
Nous y sommes. 
Il a tout fait pour se construire une image de compétence et de fermeté auprès de l'opinion publique. Et il a fait l'impasse sur l'opinion des enseignants sachant que ses décisions allaient se heurter à un moment ou un autre à leur résistance et non plus seulement à l'inertie et la sidération.
Il a aussi méthodiquement labouré le terrain de la hiérarchie intermédiaire de l'Éducation Nationale en convoquant très régulièrement les inspecteurs et les chefs d'établissements. C'est cet investissement qui lui permet aujourd'hui cette verticalité technocratique qui se transforme en autoritarisme et en mépris des corps intermédiaires dans la conduite des réformes.

Bien sûr, les enseignants sont des fonctionnaires. Bien sûr ils ne peuvent pas faire n'importe quoi. Et face à certains qui pratiquent souvent un "exercice libéral du métier d'enseignant" en s'appuyant sur une liberté pédagogique fantasmée, il est quelquefois utile de rappeler certaines évidences. 
Mais ici, il ne s'agit pas de cela. On parle d'autorité et de gouvernance. 

A mon petit niveau, dans les situations de direction où je me suis trouvé, je l'ai appris quelques fois à mes dépens. Je peux essayer d'imposer une décision et de passer plus ou moins en force. Mais au mieux je me heurterai à l'inertie ou à un acquiescement poli et de façade au pire à une résistance ou un refus. 
Inscrire durablement le changement suppose de la patience et de la force de conviction ainsi que de la concertation pour convaincre les acteurs de ce changement. Ce n'est pas l'option prise par M. Blanquer qui, en joueur d'échec qu'il est, semble préférer la stratégie du "Blitz"...

Mais les personnels ne sont pas des pions. Et quand on procède ainsi, on s'expose à ce type de résistance. Bien sûr, penser qu'il faudrait attendre que tout le monde soit convaincu est illusoire. Le curseur est toujours difficile à placer entre la patience qui peut confiner à l'immobilisme et la volonté d'avancer qui peut dériver en autoritarisme. 
Mais visiblement, M. Blanquer, qui n'est pas connu pour son sens du dialogue est en train de basculer du côté obscur de la force... Et d'oublier un proverbe pourtant essentiel :  "seul on avance plus vite, à plusieurs on avance plus loin..."

 
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Fondé(e) sur une œuvre à http://philippe-watrelot.blogspot.fr.