jeudi, août 12, 2021

La nouvelle bibliothèque idéale du prof débutant (août 2021)

 

Oui, c'est chez moi !

Le 12 aout 2016, je publiais « la bibliothèque idéale du prof débutant ». Ce billet est le deuxième le plus lu depuis la création de mon blog en 2004 (le record est détenu par  « Qu’est-ce qu’un bon prof ? », tout un programme !)
Il me semble utile et nécessaire de proposer une nouvelle version de cette bibliographie, cinq ans après. Parce que de nouvelles références sont apparues et que mes choix ont évolué, je vous présente cette nouvelle édition avec des nouveautés mais aussi le maintien de certains titres. On y retrouvera la structure en quatre parties : 

  • Pour débuter est centré sur des livres spécifiquement dédiés aux enseignants débutants.
  • Le tour de la question se concentre sur quelques thèmes essentiels pour les enseignants débutants : l’autorité et la gestion de classe, apprendre, mémoriser, évaluer…
  • Pour aller plus loin propose des lectures un peu plus complexes tout en étant accessibles. Elles constituent aussi des références pour les mémoires et autres écrits professionnels. 
  • Chemins de traverse et lectures inspirantes sont des propositions de lectures un peu décalées avec en particulier des récits d’enseignants qui peuvent être des sources d’inspiration. 

Comme il y a cinq ans cette liste s’appuie sur une démarche collaborative. Plusieurs titres proviennent de conseils qui m’ont été donnés sur les réseaux sociaux. Bien sur, cette bibliographie est partielle et partiale. On pourra même m’accuser de « copinage » et de bien pire ! 
Mais dans un esprit de partage et de mutualisation, ce que j’espère avant tout c’est qu’elle sera utile à ceux qui la liront. Débutants, ou non… 

 


Pour débuter 


Le livre est réédité et actualisé depuis de nombreuses années. François Muller nous propose une belle boite à outils destinée comme le titre l’indique à tous les enseignants (et pas seulement les débutants). On y trouve donc  des situations-problèmes et des auto-tests ainsi que des pistes de travail. Mais c’est aussi un ouvrage de vulgarisation de la recherche en science de l’éducation avec de très nombreuses références. Indispensable !

 


Clerc Françoise, Priou Nicole, Genès Sophie Analyses de situation pour bien débuter dans l’enseignement Hachette 2011
Les trois auteures donnent elles aussi de nombreux conseils mais pour construire le livre, elles s’appuient surtout sur de nombreux témoignages de jeunes enseignants. Cela donne un aspect très vivant et concret à cet ouvrage. 

 

 





Dominique Bucheton Les gestes professionnels dans la classe: Éthique et pratiques pour les temps qui viennent ESF-Sciences Humaines 2019
Ce livre est devenu très vite un incontournable dans l’apprentissage du métier de professeur. L’auteure, à partir de l’observation, détaille les différentes « postures » enseignantes pour la mise en activité des élèves. C’est aussi une grille de lecture très utile pour les formateurs et tuteurs. 

 

 


Rachel Harent Bien débuter en maternelle CANOPÉ/ Cahiers Pédagogiques 2020
Ben Aïda Bien débuter en élémentaire -  CANOPÉ/ Cahiers Pédagogiques 2019
Corinne Chaminade et Cécile Teillet Bien débuter en collège CANOPÉ/ Cahiers Pédagogiques 2019
Anne Pédron Bien débuter en lycée  CANOPÉ/ Cahiers Pédagogiques 2019
Sabine Coste et  Gilbert Crépin Bien débuter en lycée professionnel CANOPÉ/ Cahiers Pédagogiques 2019
Cette série de livres coédités par Canopé et les Cahiers Pédagogiques s’adresse principalement aux enseignants novices. On y retrouve de nombreux conseils pratiques et des retours d’expériences utiles pour les premières prises de postes. 

  


Audrey Murillo Prendre un bon départ dans ses classes, Les pratiques des premiers jours en questions  ESF-Sciences Humaines 2021
C’est un ouvrage centré sur les premiers jours/semaines et qui remet en question un certain nombre d’idées reçues (ne jamais sourire avant Noël, faire un règlement de classe…). Croisant les résultats de la recherche avec les témoignages d’enseignants et d’élèves, elle aborde de manière claire et synthétique des questions très concrètes que tous les enseignants se posent et laisse le lecteur faire ses propres choix. 

 



Ostiane Amigues Mathon Réussir sa première classe. ESF-Sciences Humaines 2017
Le livre proposé par Ostiane est plus spécialement destiné aux enseignants du primaire. Écrit dans un  style très agréable, il se veut très pratique et concret. J’aime beaucoup l’optimisme et l’esprit positif qui se dégage de ce livre à l’image de son auteure. 

 

 


Rémy Danquin (dir.) 52 méthodes pratiques pour enseigner, Canopé 2015
Un ouvrage très exhaustif. Il fait donc un peu « catalogue » mais il propose ainsi de nombreuses pistes pour varier son enseignement grâce notamment à de très nombreuses fiches pratiques. 

 

 


Guillaume Caron, Laurent Fillion, Céline Scy, Yasmine Vasseur Osez les pédagogies coopératives au collège et au lycée ESF-Sciences Humaines 2ème édition 2021
J’ai hésité à placer ce livre dans cette catégorie : est-il vraiment destiné aux débutants ? 
Les auteurs nous livrent une démarche globale qu’eux-mêmes mettent en œuvre depuis plusieurs années. Mais ils nous proposent aussi des outils concrets qui peuvent être utilisés dès les premières années d’enseignement

 

 


Catherine Chabrun Entrer en pédagogie Freinet Ed. Libertalia 2016
On peut faire la même réflexion que pour le livre précédent : est-ce pour les débutants ? Mais on se dit que les conseils que l’auteure donne sont valables pour tous et qu’on peut y trouver des idées même quand on débute

 

 


Annie Di Martino, Anne-Marie Sanchez  Socle commun et compétences – Pratiques pour le collège ESF, 2011

Les deux auteures proposent de nombreux outils pour organiser des situations d’apprentissage, évaluer et valoriser les acquis des élèves dans le cadre du travail par compétences. Elles insistent particulièrement sur la notion de “tâches complexes”  et de “ressources”. 

 


Sarah et Nicolas Zanettacci
Une rentrée sereine en élémentaire, ça se prépareESF Sciences Humaines 2020

Ce livre propose un accompagnement pas à pas pour aider à se construire des gestes d’enseignant dès la rentrée. Pas de recette toute faite mais des outils concrets, des idées testées, des fiches pratiques et des retours d’expériences. A noter qu’il existe un ouvrage avec le même titre pour la maternelle



Philippe Meirieu, 
Faire l’École, Faire la classe, ESF – 2004

Il y a cinq ans, j’avais placé ce livre dans la rubrique « pour aller plus loin » mais il mérite d’être lu par tous et notamment ceux qui débutent. Cet ouvrage est issu de séances de formation et comporte de nombreux  exercices et outils qui permettent à l’enseignant de se situer à deux niveaux : celui de la classe et celui de l’établissement et au delà du système éducatif. J’aime beaucoup la présentation en “principes” et surtout en “tensions” qui permettent de réfléchir à son métier autrement que de manière binaire

 

 


Pour faire le point sur une question


Bruno Robbes  L’autorité éducative dans la classe. Douze situations pour apprendre à l’exercer ESF-Sciences Humaines 2010

Parlons d’abord de l’autorité, Bruno Robbes a consacré sa thèse et écrit de nombreux articles sur le sujet (je signale celui les “trois conceptions actuelles de l’autorité” qui est très éclairant). Dans cet ouvrage, il se veut concret en présentant des études de cas qui nous montrent que, loin du “charisme”ou de l’“autorité naturelle”, celle-ci s’apprend, se construit et s’exerce collectivement. 

 

 

Martine Boncourt L'autorité à l'école mode d'emploi  ESF-Sciences Humaines 2013
Ce livre est un bon complément à celui de Bruno Robbes cité plus haut. Il offre différents conseils pour construire dans la classe, à l’école primaire, une autorité efficace, qui permette les apprentissages et le vivre ensemble, bien loin des « recettes pour tenir la classe ». L’auteure, qui se réfère à la pédagogie institutionnelle, met en relation les outils et dispositifs qu’elle présente avec les valeurs qui leur donnent du sens. 

 

 


Pierre Merle Les notes, secret de fabrication PUF 2007 
Selon les dernières enquêtes, l’évaluation représente entre un tiers et un quart du temps de travail de l’enseignant (et sûrement encore plus quand on débute… !). Il est donc utile de réfléchir à nos pratiques d’évaluation. Pierre Merle nous amène ici à remettre en perspective la manière dont se construisent les notes et les biais qui sont en jeu formalisés par la docimologie. On peut approfondir cette question avec un Que Sais-je (n° 3278) rédigé par le même auteur sur la Sociologie de l’évaluation scolaire

 

 


Florence Castincaud et Jean-Michel Zakhartchouk L’évaluation, plus juste et plus efficace : comment faire ? collection Repères pour agir, CANOPE CRDP d’Amiens - CRAP-Cahiers pédagogiques 2014
Un livre stimulant pour faire évoluer les pratiques en terme d’évaluation des élèves. On y trouve à la fois les concepts clés sur ce sujet ainsi que des récits  de pratique par des enseignants. 

 

 


Jean-Pierre Astolfi L’erreur un outil pour enseigner  ESF 1997

Puisqu’on parle de l’évaluation, il faut aussi évoquer l’erreur. Ce court ouvrage (nul besoin d’être long pour être essentiel) de Jean Pierre Astolfi propose une véritable réflexion sur le statut de l’erreur dans les apprentissages en proposant de passer de l’idée de faute à celle d’erreur. Sa réflexion permet d’aider l’enseignant à comprendre les difficultés de ses élèves et à ces derniers d’utiliser leurs erreurs pour rectifier, progresser, rebondir. Du même auteur, on pourra aussi aller lire l’enthousiasmant La saveur des savoirs (2008)

 

 


André Giordan Apprendre ! Belin, 1998, nlle édition 2016

Plusieurs livres de pédagogie ont le verbe « apprendre  » dans leur titre. C’est normal, c’est quand même la préoccupation principale de l’École et des enseignants. 
André Giordan propose un très bon livre de vulgarisation sur cette question des mécanismes d’apprentissage. Il cherche aussi à dépasser les modèles transmissif, behavioriste, constructiviste ou socioconstructiviste en proposant une synthèse (le modèle allostérique). Mais n’ayez pas peur de tous ces concepts, il écrit dans une langue très simple et accessible !
On peut compléter la lecture par un livre plus récent qui porte le même titre : Apprendre de Stanislas Dehaene aux éditions Odile Jacob 

 

Philippe Meirieu Apprendre oui mais comment  ESF 1987 

Ce livre fait partie des rares best sellers en pédagogie. Il  s'appuie sur des analyses de cas, comporte de très nombreux exemples et, surtout, des tableaux synthétiques qui se veulent très opérationnels pour la conduite de la classe. Le lecteur s'y trouve mis en situation d'activité, confronté à des exercices, des récits d'expériences pédagogiques ou d'événements de la vie scolaire ; à partir de là, l'auteur dégage quelques principes fondamentaux et propose toute une série d'outils pour construire une pédagogie véritablement différenciée, pour accompagner et permettre la réussite de tous.. 

 

 


Elena Pasquinelli, Mon cerveau ce héros, mythes et réalité Le Pommier, 2015,
Alors qu’on raconte tout et son contraire sur le cerveau et les meilleurs moyens d’apprendre, l’auteur dénonce et analyse les neuromythes dans ce petit ouvrage plein d’humour. 

 



Franck Amadieu, André Tricot Apprendre avec le numérique
 coll. Mythes et réalités. Ed. Retz

Caroline Hache, Caroline Ladage, Jean Ravestein, L’échec scolaire, coll. Mythes et réalités. Ed. Retz 

Collectif Didactique pour enseigner Enseigner ça s’apprend coll. Mythes et réalités. Ed. Retz

Difficile de choisir parmi tous les titres de cette collection « Mythes et réalités » dirigée par André Tricot (avec une préférence pour le numérique et l’innovation de Tricot lui même). Ils offrent tous une lecture stimulante en déconstruisant quelques mythes et surtout en outillant les lecteurs avec l’état de la recherche sur un sujet précis.  C’est, en plus, toujours écrit dans un style agréable et accessible. 


  

Pour aller plus loin 


Serge Boimare  L’enfant et la peur d’apprendre Dunod 2000.
L’auteur nous éclaire sur les mécanismes que les enfants doivent mobiliser pour accepter d’apprendre. Pour remédier à la peur d’apprendre de ces élèves, l’enseignant doit faire œuvre de médiation culturelle. Mais si l’approche psychologique et la théorisation sont présentes, l’essentiel du livre est constitué par la description et l’analyse de nombreuses situations de classe.

 

 


Stéphane Bonnéry, Comprendre l'échec scolaire. Elèves en difficultés et dispositifs pédagogiques,La Dispute, coll. « L'enjeu scolaire », 2007

Ce livre est devenu une référence dans la réflexion sur l’échec scolaire et les difficultés d’apprentissage. S’appuyant sur l’observation, il propose des concepts qui permettent de mieux penser son action d’ensignant. 

 

 


Bernard Charlot, Élisabeth Bautier et Jean-Yves Rochex,  École et savoir dans les banlieues... et ailleurs Armand Colin 1992
Elisabeth Bautier et Jean-Yves Rochex L’expérience scolaire des nouveaux lycéensArmand Colin 1998
Bernard Charlot  Du rapport au savoir, Anthropos, 1997

Les travaux de l’équipe ESCOL de l'université de Paris VIII offrent une réflexion majeure sur les questions d’inégalités et d’échec scolaires. Ils permettent d’approfondir et de nuancer la notion de “handicap socio-culturel” en mettant en évidence un “rapport au savoir” différent selon les différentes catégories sociales. Ils mettent aussi en garde contre des pratiques pédagogiques qui peuvent renforcer une dimension utilitariste ou “applicationniste” de l’activité scolaire. Enfin, selon ces chercheurs la pédagogie, selon eux massivement appliquée aujourd’hui, s’adresse aux enfants des classes moyennes déjà préparés, et est trop souvent inconsciente des pièges implicites pour les enfants des classes populaires et conforte ces élèves dans une posture attentiste et assoient leur dépendance tout en renforçant les inégalités.

 


Philippe Perrenoud Enseigner : agir dans l’urgence ; décider dans l’incertitude ESF 1996.

Au delà du titre génial, ce qui est bien avec les livres de Perrenoud c’est qu’il est très fort pour voir les dilemmes et les tensions et énumérer les différentes dimensions d’un phénomène (c’est le roi des listes...). Ici c’est au service d’une belle réflexion sur le métier d’enseignant. A lire si on veut prendre un peu de recul. 
Philippe Perrenoud est aussi l'auteur du très intéressant "Métier d'élève et sens du travail scolaire" (ESF)

 

 


François Marie Gérard Évaluer des compétences, Guide pratique De Boeck 2008

Ce guide, qui se présente comme un outil d’autoformation, propose apports théoriques, mises en situation, exemples, et s’organise autour de quatre compétences relatives à l’évaluation des apprentissages : préparer les élèves à résoudre des situations complexes, élaborer des situations complexes, traiter et analyser les productions des élèves lors d’une évaluation, exploiter les résultats d’une évaluation des acquis des élèves. Et en plus il ne manque pas d’humour ! 

 

 


Jean-Luc Berthier, Grégoire Borst, Frédéric Guilleray, Mickaël Desnos Les neurosciences cognitives dans la classe,  Guide pour expérimenter et adapter ses pratiques pédagogiques ESF-Sciences Humaines 2ème édition 2021

Cet ouvrage s’appuie sur les dernières recherches et une méthodologie rigoureuse pour relier la théorie sur le fonctionnement du cerveau avec des pratiques pédagogiques très concrètes. Celles-ci sont issues de nombreuses expérimentations conduites dans 300 classes avec près d’un millier d’enseignants. Jean-Luc Berthier anime aussi le site Sciences-cognitives.fr qui promeut ces « cogni-classes ».

 

 


Sylvain Connac Enseigner sans exclure, La pédagogie du colibri ESF-Sciences Humaines 2017

Sylvain Connac a beaucoup travaillé sur la coopération (on peut citer aussi Apprendre avec les pédagogies coopératives). Ici, il propose une réflexion sur les effets pédagogiques de la coopération sur les apprentissages et remet en perspective les valeurs qui sous-tendent ces pédagogies.

 

 


Clermont Gauthier, Mario Richard et Steeve Bissonnette Enseignement explicite et réussite des élèves De Boeck 2013

Parce qu’il faut évoquer d’autres courants de la pédagogie… Voici un ouvrage sur ce que ses promoteurs appellent l’ « enseignement explicite ». Comme si les autres pédagogies ne cherchaient pas à l’être…!

 

 


Vincent Carette et Bernard Rey. Savoir enseigner dans le secondaireDidactique générale  De Boeck 2011 

Je finis cette liste par un ouvrage qui, à titre personnel, m’a beaucoup servi. Mais il donne une base très solide de connaissances utiles à tous dans plusieurs domaines : les conceptions de l’apprentissage,  l’approche par objectifs et l’approche par compétences et une réflexion sur ce qu’est une discipline scolaire. 

 

 

 



Prendre des chemins de traverse et lire des récits inspirants...

 

Alexis Potschke, Rappeler les enfants Seuil 2019
Rachid Zerrouki, Les incasables Robert Laffont 2020
Lucien Marboeuf Vis ma vie d’instit, les 1001 histoires de ma classe Fayard 2015
Julie van Rechem, Prof jusqu'au bout des ongles Stock 2015
Ces livres sont des récits d’enseignants mais ils sont bien plus que cela. Ils véhiculent tous une vision positive de l’école et de l’enseignement sans en nier les difficultés. Quand on débute, on a souvent « la tête dans le guidon », ces écrits remarquables permettent de prendre du recul et de la hauteur. Bonne lecture ! 

 

 


Jeanne Benameur Présent ? Collection Folio (n° 4728), Gallimard 2008

L’action de ce roman se passe dans un collège ZEP. L’auteure est une ancienne professeur de français. Mais il s’agit d’une œuvre de fiction où tout se joue et se cristallise autour d’un conseil de classe de 3ème. Les personnages (enseignants, personnels, parents et élèves) sont décrits avec beaucoup d’empathie. 

 

 


Fabrice Erre Une année au lycée (tomes 1, 2, 3) Dargaud 

Trois albums de BD hilarants où vous ne cessez de vous dire en les lisant « mais c’est tellement ça ! ». L’auteur est professeur d’Histoire-Géographie dans un lycée du côté de Montpellier. Il tient aussi une rubrique sur le site du journal Le Monde. Et, en vrai, il n’est pas du tout coiffé comme ça !

 

 


Fernand Deligny Graine de crapule Editions du Scarabée, Centre d'entraînement aux méthodes d'éducation active. 1960.

C’est mon livre fétiche. Celui que j’ai prêté, offert, racheté, relu sans cesse… 
Avril 77, je fais mon stage BAFA pour devenir animateur de “colo”. Par hasard et nécessité, ce fut avec les CEMEA. Et cette semaine fut une découverte à tous égards. J’y ai découvert que l’éducation, la pédagogie ce sont des valeurs mises en action à tel point que je suis devenu formateur pendant plus de 20 ans dans cette association. Et la découverte, ce fut aussi ce tout petit livre que j’ai acheté à la fin du stage. Depuis, j’ai du le racheter une dizaine de fois tant je l’ai prêté ou offert... Je voulais finir cette liste par ce livre essentiel même s’il est certainement le plus court de tous ceux présentés ici. 
Cet ouvrage a été publié pour la première fois au lendemain de la guerre. Accompagné de dessins de l’auteur ce sont essentiellement des aphorismes ou de très courts récits qui sont présentés. Au delà de la singularité de l’expérience d’un éducateur auprès d’enfants “difficiles”, ce livre touche à l’universel et est utile à tous ceux qui agissent auprès d’enfants et d’adolescents.
« Avant de t’indigner, rappelle toi de quoi tu étais capable lorsque tu avais leur âge », 
«  Trop se pencher sur eux, c’est la meilleure position pour recevoir un coup de pied au derrière »
« Lorsque tout marche bien, il est grand temps d’entreprendre autre chose »
Chacune de ces phrases m’a accompagné. D’abord dans ma pratique d’animateur, ensuite dans ma vie d’enseignant. 
Deligny nous dit ce qu’est la “bonne distance” de l’adulte. Il nous aide à gérer la tension entre l’ambition que nous devons avoir et la modestie de notre action. Ce livre ne parle pas de changer l’École, il est bien plus que cela, il parle de nous mêmes, d’éducation, il parle de la vie... 
Je tenais absolument à finir avec cet ouvrage si important pour moi. 

 

 

Bonnes lectures et bonne rentrée ! 


Philippe Watrelot

le 12 août 2021



Rappel : j'ai aussi commis en aout 2017, « la bibliothèque idéale du formateur (débutant) »




Et puis... Je signale pour les amateurs de débats et ceux qui sont intéressés par la réflexion pédagogique que j'ai publié à la fin du mois d'aout 2021, un livre intitulé "Je suis un pédagogiste. Gommer les clichés, construire une meilleure école" aux éditions ESF-Sciences Humaines. 



 

 

 

 

mardi, août 03, 2021

A propos du "rapport à l'échec" et du "sens de l'effort".



La publication de la chronique de Riss dans Charlie Hebdo du 14/07 (texte en bas de page) a suscité de très nombreux commentaires. Il y aurait plein de choses à dire sur la dérive de cette personne et de beaucoup d'autres dans cette période de confusionnisme

Je voudrais ici me centrer sur un double thème développé dans ce texte qui est celui du "rapport à l'échec" et du "sens de l'effort". Ce sont deux choses distinctes en effet mais qui se rejoignent.


Parlons d'abord du sens de l'effort. Ça fait trente neuf ans que j'enseigne et c'est pour moi en effet un souci constant. Je ne m'accommode jamais d'élèves qui baissent les bras dès la première difficulté. Et je peux dire que des ados un peu « mollusques » j'en ai connu !

Mais mon boulot c'est justement de créer les conditions de la motivation !

Alors, ça peut être de manière extrêmement basique en les asticotant pour qu'ils s'y mettent (c'est souvent le premier pas qui coûte, parole de procrastinateur qui est en train de répondre à cette chronique plutôt que de faire un boulot plus important).

On peut aussi essayer de créer ces conditions par des dispositifs qui créent de l'enjeu, donnent du sens à ce que l'on fait. C'est tout le talent du prof que de créer des dispositifs de mises en activités qui favorisent la motivation (ça va ? pas trop de jargon? )

Et surtout ce qui crée la motivation c'est quand on a le sentiment qu'on peut y arriver. Il ne s'agit pas seulement de dire "tu vas y arriver" dans une sorte de mantra stérile mais de favoriser une certaine progressivité. Je sais l’allergie de certains pour la pédagogie mais vous avez peut-être entendu parler de "zone proximale de développement" (Vygotsky) ou de "sentiment d'efficacité personnelle" d'Albert  Bandura (qui vient de disparaitre) ? Qu'est ce que ça veut dire ? 

Tout simplement qu'on fait des efforts quand ceux ci sont payants, quand on pense qu'on va y arriver et que ça donne envie d'en faire d'autres pour aller plus loin encore. Si je donne d'entrée de jeu une tâche infaisable à mes élèves, il ne faudra pas s'étonner s'ils baissent les bras. Nul besoin d'avoir un doctorat en sciences de l'éducation pour le savoir, nos instituteurs le savaient déjà !

Donc le sens de l'effort a bien à voir avec le rapport à l'échec. Trop d'échec tue l'effort.

Charb, tu nous manques..ils sont devenus fous…
Un mot encore  : celui ci n'est pas synonyme de "souffrance". Il n'est pas besoin d'en baver pour faire des efforts. Un enfant qui joue fait des efforts sans s'en rendre compte. On a l'impression que le raisonnement de certains vieux schnocks est de dire « puisque moi j'en ai bavé il n'y a pas de raison que les jeunes n'en bavent pas aussi ». 


Par ailleurs, tous ceux qui parlent d'un "bac en carton" oublient les conditions dans lesquelles se sont passées ces deux dernières années. Il y a eu des efforts et même de la souffrance.  L'oublier, c'est une insulte pour ces élèves. 


Passons maintenant au "rapport à l'échec".

L'échec n'est pas non plus un gros mot en pédagogie. Ni un tabou. Il me semble incontournable mais il faut qu'il soit accompagné et qu'il soit surtout présenté non pas comme une fatalité mais comme une occasion d'analyser les erreurs pour éviter de les refaire.

Cela pose d'abord la question sous jacente de l'évaluation. Dans notre beau pays, l'évaluation est encore vue trop souvent uniquement comme une évaluation sommative (zut, encore du -vieux- jargon...) et destinée à tirer le bilan de ce qui a été vu et bien souvent de sélectionner. On pourrait aussi se préoccuper un peu plus de ce qui se passe avant et avoir des évaluations formatives qui soient faites pour aider à progresser. Et même avec les bonnes vieilles "interros" (ie sommatives), on pourrait se demander ce qu'on fait après : si l'élève a eu une mauvaise note est-ce une fatalité ? Qu'est-ce qu'on lui propose pour y remédier ? Et surtout : est-ce que si l'élève a eu une mauvaise note c'est uniquement parce qu'il n'a pas assez travaillé ? Il y a plein d'autres raisons qui mériteraient de longs développements...

Le texte de Riss évoque le bac. J'ai essayé dans plusieurs textes récents de montrer que le problème était que le bac avait deux fonctions qui sont disjointes dans bien d'autres pays : valider un parcours de fin d'études (le lycée) et permettre l'accès au supérieur. Aujourd'hui cette deuxième fonction est assurée par ParcourSup. Quant à la première, on peut ergoter longtemps sur ce qu'est le "niveau" qui est quelque chose de très fluctuant tout comme la notation (il n'y a pas un "10" étalon déposé au pavillon de Sèvres).

le "niveau" est une notion très relative…

Riss et bien d'autres sont dans le mythe d'un bac qui serait toujours le rituel qu'ils ont connu. Ils pensent que le fait de "trop faire réussir au bac" ne confronte pas à l'échec. C'est faux ! Le prof de Terminale que je suis peut dire que l'échec est bien présent et qu'il est plus insidieux : il est dans les refus sur ParcoursSup que se prennent dans la figure mes élèves dès le mois de mai... J'ai aussi écrit sur le caractère très opaque des critères de ParcourSup et la nécessité de s’en préoccuper mais c'est là encore un autre sujet.

Il y en a un peu marre de ces polémiques construites par des vieux "scrogneugneux" déclinistes… Comme souvent, on construit une image du "pédagogiste" qui n'a rien à voir avec la réalité du terrain. L'échec n'est pas un tabou, je l'ai dit. La "bienveillance" quant à elle, est un terme qui a été complètement perverti par nos adversaires en "laxisme" ou refus de l'exigence. Alors qu'il faut être bien peu "exigeant" pour s'accommoder d'un système éducatif qui produit tant d'échec...

En revanche, et je voudrais conclure par là, il faudrait peut-être s'interroger sur la fatalité de cet échec. Pourquoi ce sont toujours les mêmes qui échouent ? Dans les années 70 j'avais été très marqué par la lecture de "lettre à une maitresse d'école" des enfants de Barbiana où on trouve cette interpellation : « L’enseignement ne connait qu’un seul problème, les élèves qu’il perd... Vous dites que vous avez recalé les crétins et les paresseux. C’est donc que vous prétendez que Dieu fait naitre les crétins et les paresseux chez les pauvres... »

Expliquer l'échec ainsi c'est oublier toutes les conditions socio-économiques qui conduisent à ce que l'échec soit plus fort dans certaines catégories sociales.

Ne voir l'«échec» que comme le produit d'un manque d' «efforts» d'un individu (qui l'aurait bien "mérité") c'est être dans une forme de déni politique. 

Et ça, c'est clairement de droite...

Philippe Watrelot

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jeudi, juillet 08, 2021

La fin du bac ?


 

« Blanquer signe la fin du bac national » dans l’Humanité, « Jean-Michel Blanquer signe la fin du bac » dans Libération, on voit fleurir des titres catastrophistes après l’annonce par le Ministre de la suppression des épreuves communes (ex «E3C») au profit d’un contrôle continu représentant 40 % de la note.  

Plus que la préservation du rituel, c’est surtout la question de l’égalité « républicaine » qui inquiète. Mais on oublie peut-être que les véritables enjeux se situent ailleurs : derrière le bac, il y a la question des études supérieures. Enfin, à travers cette question, on peut se questionner sur la pédagogie et la manière de concevoir collectivement ou non le métier d’enseignant.  

 

Le bac est déjà mort

Je vais vous faire une révélation : le bac 2021 à déjà eu lieu ! J’usais déjà de cette astuce dans une chronique publiée en 2020. L’argument est toujours le même : ce qui est déterminant aujourd’hui c’est ParcourSup. Le bac n’est plus que la validation d’un processus de sélection pour le supérieur qui se joue ailleurs à partir de la fin du mois de mars. On semble le découvrir alors que l’évolution est à l’œuvre depuis plusieurs années. 

Autrefois, le baccalauréat français était à la fois un diplôme de fin d’études (et on devrait se réjouir de son taux de réussite) et le premier diplôme universitaire (c’est pour cela que les jurys sont toujours présidés par un universitaire). Mais depuis, il y a eu APB d’abord et ParcourSup aujourd’hui. Et les deux fonctions évoquées plus haut sont aujourd’hui distinctes comme c’est le cas dans beaucoup d’autres pays. La réussite au bac n’est plus suffisante pour le passage dans le supérieur puisque la sélection s’est généralisée. 

C’est le produit de deux phénomènes : 

  • la massification : l’objectif aujourd’hui n’est plus 80 % d’une classe d’âge au bac, on y est ! Mais c’est plutôt 50 % en L3 avec une logique de continuité bac-3/bac+3. 
  • la pénurie : la généralisation des processus de sélection est d’abord le résultat de la pénurie de places dans le supérieur. Alors qu’arrivent à ce niveau d’enseignement les générations nombreuses issues du mini baby-boom des années 2000, on n’a pas fait les efforts pour adapter l’offre et on fait le dos rond en attendant que les effectifs décroissent...

De fait, qu’on le déplore ou pas, cela modifie la nature même du baccalauréat. Si celui-ci avait autrefois une finalité en lui-même, il n’est plus aujourd’hui, et notamment pour le bac général, qu’une validation d’un processus de passage vers le supérieur qui se joue en amont. 

Cela conduit aussi, et pour ma part je le regrette, à oublier la dimension de « culture générale » du bac pour un profilage et d’une logique de « parcours » qui commencent beaucoup trop tôt.

 

Le but des rites 

Vouloir préserver le bac même en y ajoutant de nouveaux rituels me semble relever d’une nostalgie et d’un attachement aux symboles qui ne peut tenir lieu de politique éducative. C’est un combat d’arrière-garde et c’est méconnaître l’évolution sociale. Il n’y a pas si longtemps, avoir le certificat d’études représentait quelque chose…

Cette préservation du « monument national » est clairement à l’œuvre avec le Grrrand Oral. On a inventé un nouveau rituel pour préserver le caractère solennel d’un bac en mille morceaux. L’argument de la promotion de la compétence orale aurait eu plus de poids si on avait vraiment donné des moyens pour sa mise en œuvre plutôt que ce bricolage imposé à tous. 

On peut bien sûr souhaiter que les élèves se confrontent à un moment solennel tel qu’une « épreuve » terminale. Mais on peut aussi souhaiter que tout ne se joue pas sur un seul jour ! D’autant que cette attente du grand jour peut aussi conduire certains élèves à procrastiner en l’attendant. C’est donc une question d’équilibre entre le contrôle continu et les épreuves terminales. 

 

Bac National vs Bac local ? 

L’un des arguments le plus souvent utilisé est celui de l’égalité « Républicaine » associée à l’existence d’épreuves nationales. 

La lecture des travaux de la docimologie (étude des biais de la notation) devrait inciter à plus de modestie sur la garantie d’une égalité de traitement. J’ai eu il y a quelques années un élève qui a eu la note de « 1 » en SES au bac alors qu’il avait 14 toute l’année (et sa copie, que j’ai pu voir, valait bien plus !). 

Le bac d’hier n’empêchait en rien les inégalités. S’il pouvait jouer un rôle dans l’orientation c’était de manière marginale et plutôt quand un échec empêchait une orientation déjà prévue.  

Le risque, nous dit-on, est celui d’un « bac local » avec des épreuves elles aussi locales qui feraient perdre sa valeur au diplôme. Curieusement, on n’entend pas les mêmes reproches pour les diplômes universitaires dont les épreuves et les modalités sont purement locales, pourtant…

Le contrôle continu serait inégalitaire et source de pressions, nous dit-on. Le risque existe c’est vrai. Mais il est surtout le révélateur d’une vision du métier très individualiste. Des règles communes sur le nombre de notes et la gestion des absences « stratégiques » ainsi que des critères élaborés à la fois nationalement et retravaillés localement permettraient d’éviter bien des dérives et des critiques. 

Tout se passe comme si les enseignants ne se faisaient pas confiance  et préféraient rester seuls dans leurs classes. Comme s’ils préféraient se décharger sur un processus extérieur (mais défaillant et désuet) plutôt que d’être amenés à envisager un travail collectif au sein de leurs établissements. Comme s’ils ne croyaient plus au sens du service public et de l’intérêt général partagé par tous. 

 

Les défis à relever 

Un dessin de Gérard Mathieu
Il ne s’agit pas de nier les risques ou de refuser de voir les effets pervers possibles. Mais la tendance inverse est trop forte en France (et pas seulement chez les enseignants !) et conduit à une forme de conservatisme. 

L’« égalité » ne devrait pas être un moyen mais une fin. Vouloir défendre un bac supposé « égalitaire » relève plus de l’incantation et aboutit au final à la conservation des inégalités 

Plutôt que de s’arc-bouter sur un rituel républicain, c’est sur la transparence des critères et attendus de ParcourSup que les enseignants devraient se mobiliser.

L’autre enjeu est de construire une vraie culture collective de l’évaluation dans les établissements. On peut aboutir à un système équitable si les collectifs enseignants fonctionnent et si l’encadrement intermédiaire (inspection et chefs d’établissement) joue enfin (!) un vrai rôle d’animation plutôt que d’être d’abord dans le contrôle. 

Enfin, il ne faudrait pas oublier que l’évaluation a plusieurs fonctions. Il ne faudrait pas que la dimension certificative l’emporte sur l’aspect formatif. En d’autres termes, on ne doit pas seulement évaluer pour donner une note pour un examen mais aussi et d’abord pour donner à apprendre et valider une progression. Ce serait une évaluation au service de la réussite et pas seulement de la sélection. Là encore, c’est un équilibre à trouver et une réflexion pédagogique collective à mener. 

 

Machiavelisme, opportunisme ou réalisme ?

La décision du 28 juin d’aménager le bac semble cristalliser aussi les passions et les indignations. 

On accuse le Ministre d’avoir machiavéliquement organisé le désordre pour mieux préparer cette transition. Même si pour ma part je privilégie toujours l’hypothèse de la bêtise avant celle de l’intention malveillante (c’est ce qu’on appelle le rasoir d’Hanlon), on ne peut exclure une part de stratégie chez notre ministre joueur d’échecs. On peut aussi y voir une forme d’opportunisme après qu’en effet la crise sanitaire ait rebattu les cartes sur la place du contrôle continu

Mais si cette « réforme de la réforme » agit comme un révélateur, on semble découvrir une évolution qui est à l’œuvre depuis longtemps Cette polémique, tout comme le thème récurrent du « bac en carton » sont le signe d’une société plus attachée aux symboles qu’à la recherche d’une égalité réelle et de la justice sociale. 

 

Philippe Watrelot



Ce texte a été publié initialement sur le site d'Alternatives Économiques, le 05/07/2021

samedi, juin 26, 2021

Grrrrrrand Oral : simulacre et dysfonctionnements

 Ça fait 39 ans que je suis prof et que je fais passer le bac. Je n’ai jamais vu un tel niveau de désorganisation…

J’ai fait passer le Grrrrrrand oral pendant quatre jours non-stop (8h30-18h) avec 7 ou 8 candidats par demi-journées. 

J’avais reçu ma convocation très tardivement qui m’indiquait le lieu et la durée de ces examens. Depuis, une autre est arrivée qui me demande deux jours supplémentaires de présence pour des délibérations. 

D’autres enseignants n’ont pas eu cette chance et ont été convoqués à la dernière minute la veille ou le jour même. 

Avant d’aller plus loin, je voudrais préciser que ce sentiment de désorganisation que je partage ici, j'ai essayé tout comme les organisateurs dans les bahuts que sont les personnels de direction, de ne pas le faire ressentir aux élèves. Je pense (j'espère !) que pour les élèves tout a semblé "fluide" et sans trop d’anicroches. 

C'est ce que j'appelle le "bricolage héroïque" et le sens du service public…

Je veux aussi tirer mon chapeau aux élèves et à leurs profs. Malgré les conditions, ils et elles étaient globalement mieux préparés que ne l’était l’institution ! 

 

 

Pourquoi une telle désorganisation ? 

Bien sûr on nous dit que cette année est exceptionnelle et qu’il faut tenir compte de la pandémie. 

Bien sûr ! Mais le ministre semble avoir fait comme si elle n’existait pas et continuer à faire « comme si…» Et c’est bien ça le problème. 

Si l'on voulait tenir compte de la pandémie et ses effets en termes d'impréparation des élèves et de désorganisation des services (même si je doute que celle ci soit causée par le Covid mais plutôt par les réductions de moyens), il fallait alors suspendre ce dispositif du bac. 

Ou bien si on voulait "vraiment" le faire alors il fallait s'en donner les moyens et s'assurer du fonctionnement du dispositif. Gouverner c'est anticiper.

Au lieu de cela on a les deux inconvénients : un simulacre et une organisation qui dysfonctionne

 

Dysfonctionnements en cascade

Listons les problèmes :

- Les convocations initiales étaient notoirement insuffisantes pour remplir tous les créneaux.

- il a donc fallu appeler des profs en catastrophe avec évidemment des gros loupés d'attribution de jurys. Par exemple des élèves interrogés sur des sujets de SES par des jurys où il n'y a pas de prof de SES alors qu'inversement un prof de SES est convoqué comme "candide" dans un jury voisin.

- parier sur le nombre pour avoir des binômes cohérents était une erreur. Il aurait fallu faire une simulation avec un algorithme pour savoir qui convoquer.

- "on" a oublié de prévoir les délibérations. Celles ci commencent à arriver pour la semaine prochaine. C'est pourtant d'une telle évidence que ça n'a rien à voir avec le fait que ce soit un nouveau bac  !

En Ile de France c’est  le Service Interacadémique des Examens et Concours  qui s’occupe de l’organisation. Ce qu'on me rapporte c'est que le SIEC était complètement débordé et que les gens qui y travaillent sont au bord de la crise de nerfs (il y en a qui pleurent au téléphone…). Peut-être manquent-ils de moyens (humains et informatiques) pour travailler, peut-être aussi qu'ils subissent une pression telle qu'ils n'ont pas pu anticiper mais quoi qu'il en soit, je maintiens que de mon point de vue du terrain c'est la pire (dès)organisation du bac que j'ai connue !

 

 

Marche Forcée

Depuis le début de la crise sanitaire le Ministre s'est mis dans une situation de déni et s’est employé à faire "comme si" l’École fonctionnait normalement. On voit aujourd'hui les limites de cette posture.

Je crois que ce qui se produit en ce moment est assez emblématique du mode de management de l'Éducation Nationale qu'a amplifié JM Blanquer. On avance à marche forcée en pensant que la seule parole politique suffit et sans se préoccuper de la faisabilité et des alertes faites par le terrain. On compte sur la bonne volonté des fonctionnaires (qu'on maltraite par ailleurs) et leur sens du service public pour que ça fonctionne tant bien que mal.

Le problème c'est quand, comme en ce moment, ça fonctionne plutôt mal que bien…

On ne peut pas sans arrêt tirer sur la corde et jouer l’opinion contre les enseignants. 

 

 

Communication et agenda politique

Pourquoi une telle précipitation voire un acharnement à maintenir ce Grrrrrand oral ? 

Parce que cette épreuve est le dernier élément emblématique de la réforme du bac et du lycée. C’est un des moments solennels fabriqué pour sauver les apparences d’un bac éparpillé façon puzzle par la pandémie mais surtout par l’“universitarisation” des parcours dictée par ParcourSup. 

S’il avait accepté un report (que la voix de la raison aurait du lui suggérer), il l’aurait vu comme une sorte d’échec politique alors que l’enjeu est de cocher la case « fait » dans la liste du bilan des promesses présidentielles dans la perspective de 2022...

On nous présente aussi ce Grrrrand Oral comme une évolution majeure dans la pédagogie. Ce qui est formidable dans la com' du ministre c'est de nous faire croire que l'oral n'est jamais préparé dans notre système éducatif et que le Grrrrrrand Oral serait une sorte de « révolution ». Les profs de primaire avec toutes leurs activités et ceux du collège qui préparent à l'oral du brevet doivent apprécier. Tout comme les profs de lycée qui se rappellent des Travaux Personnels Encadrés (TPE)…

Le vade-mecum du Grrrrand oral
Si l’on voulait vraiment développer la compétence « savoir s’exprimer à l’oral », alors on s’en donnerait vraiment les moyens. Rappelons que dans la réforme, le grand oral (la pandémie n’a rien arrangé mais n’y est pour rien) devait se préparer sans heures dédiées ni moyens spécifiques. En tant que professeur de Sciences Économiques et Sociales (SES) devant enseigner un programme très lourd, je n’ai pu dégager un peu de temps que quand les épreuves terminales prévues à la mi-mars ont été annulées.

Dans ces conditions il est très difficile de lutter contre les déterminismes sociaux liés à la maîtrise de l’oral. Nous nous les sommes pris en pleine face durant cette semaine. Bien sûr, nous avons fait preuve de « bienveillance » : il ne s’agit pas de pénaliser les élèves et de leur faire payer le prix de cette année chaotique et de l’impréparation à tous les niveaux. 

Mais je finis cette (avant-dernière) année avec le sentiment d’avoir participé à une opération destinée à préserver l’ego d’un ministre et les apparences d’un système éducatif qui mérite bien mieux que ce simulacre médiatique. 

 

Philippe Watrelot

Professeur de sciences économiques et sociales dans un lycée de l’Essonne. 

mardi, juin 15, 2021

Laïcité, panique morale et instrumentalisation


Je ne suis pas un « spécialiste » de la laïcité...

Je suis juste un prof de SES qui enseigne et vit en banlieue depuis toujours. Je travaille dans la ville où je suis né et où j’ai fait mes études. J’habite dans la commune juste à côté, dans un immeuble où se côtoient des personnes de toutes origines. Je croise des femmes avec le voile, certaines élèves le retirent juste à l’entrée du lycée. Nous sommes confrontés quelquefois à des problèmes avec certains élèves mais il y a eu peu d’incidents en 2015 ni au moment de l’assassinat de Samuel Paty. Je ne veux donc pas faire des généralités et encore moins de grands discours. 

 

J’enseigne les sciences sociales et ce qui se passe avec ce qu’on désigne à tort (selon moi) comme la laïcité ressemble fort à ce qu’on appelle une « panique morale ». Selon Stanley Cohen, l’inventeur de ce concept,  une « panique morale » surgit quand « une condition, un événement, une personne ou un groupe de personnes est désigné comme une menace pour les valeurs et les intérêts d'une société ». L'un des aspects les plus marquants des paniques morales est leur capacité à s'auto-entretenir. La médiatisation d'une panique tendant à légitimer celle-ci et à faire apparaître le problème comme bien réel et plus important qu'il ne l'est en pratique. La médiatisation de la panique engendrant alors un accroissement de la panique (fiche Wikipédia).

Si on faisait aussi un peu de science politique, on pourrait souligner que cette mise à l’agenda par des « entrepreneurs de morale » s’inscrit, c'est une évidence, dans un calendrier politique et relève donc de l’instrumentalisation (et de la diversion)... 

On peut également  s’interroger sur l’état d’une société, la nôtre, qui a tant de mal avec la diversité au point de la voir comme une menace. On peut enfin réfléchir sur la faillite de la promesse républicaine qui conduit à des phénomènes d’exclusion et donc de « séparatisme » sur lesquels prospèrent les extrémistes de tous poils. C'est peut-être le reproche permanent de cet échec que certains ne veulent pas voir ? 

 

J’ai l’impression que cette « panique morale » est formulée pour l’essentiel par des gens vivant dans les beaux quartiers et qui ont des idées très arrêtées. Alors que beaucoup d’enseignants sont au contact tous les jours avec cette réalité que certains voient de loin. Nous y travaillons, nous y vivons… 

Et cela nous conduit non pas à un relativisme, dont on nous accuse, mais à un pragmatisme qui nous permet de gérer le quotidien. 

Prenons un seul exemple. Interdire les sorties scolaires aux accompagnatrices voilées ? Mais c’est juste condamner les élèves dans beaucoup de cas à l’absence de sorties et renvoyer ces femmes à leur isolement ! 

 

Il ne s’agit pas de nier que des situations inquiétantes existent. Elles doivent faire l’objet d’une réponse laïque déterminée. Mais cela suppose un examen raisonné de la réalité, pas son instrumentalisation. 

Le rapport Obin repris par le Ministre s’inscrit dans cette logique. On veut expliquer la laïcité à des enseignants supposément ignorants... Ce qui est faux.

Mais quelle laïcité ? On ne peut nier qu’il y a un débat sur la manière de l’envisager et qu’ici une conception cherche à l’emporter sur une autre. Il serait souhaitable qu’on s’en tienne aux textes fondateurs et qu’on évite de tomber dans l’inculcation paradoxale d’un « catéchisme » laïc excluant et la détection des pensées non conformes comme le laisse craindre la nouvelle épreuve de recrutement des concours d’enseignement. Nous n'avons pas besoin d'une police de la pensée mais qu'on nous fasse "confiance". 


cliquez pour agrandir

La laïcité, les valeurs de la République sont aussi des questions de pédagogie... L’enjeu pour les éducateurs que nous sommes est de travailler sur cette belle notion qu’est l’altérité  dans toutes ses dimensions. C’est bien sûr la reconnaissance des cultures et des identités. Mais c’est aussi la reconnaissance de la pensée de l’autre, la capacité à comprendre son point de vue plutôt que de se sentir agressé par une opinion différente. 
Loin de l’incantation, si nous voulons faire adhérer les élèves aux valeurs qui sont celles de la démocratie, c’est-à-dire la citoyenneté critique, la libre adhésion, la liberté de penser, la coopération et la solidarité, le débat argumenté sur des idées... il faut les faire vivre au quotidien dans nos pratiques, nos classes, nos établissements...

Et puisqu’on s’inquiète du « séparatisme », il faudrait que le système éducatif et la Nation prennent cette question à bras le corps en s’attaquant aux causes bien plus qu’à ses manifestations. Le séparatisme est aussi géographique et social et il est le produit des inégalités face à l’école. C’est là que devrait se situer l’enjeu principal de notre travail et de notre vigilance. 


PhW

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Ajout du 16 juin 2021

Le texte que j’ai rédigé hier « Laïcité, panique morale et instrumentalisation » a été pas mal repris sur les réseaux sociaux.
C’est inévitable, après les messages d’approbation viennent les critiques. Dans les versions les plus douces, j’y suis traité de « bisounours », de « naïf » et on évoque un « angélisme » dépassé mais on me qualifie aussi d’ « islamo-gauchiste » et de « lâche »  et c’est tout juste si je ne suis pas co-responsable de l’assassinat de Samuel Paty... 
 
Comme souvent aujourd’hui, on me reproche ce que je n’ai pas écrit. Je passerais sous silence, me dit-on, les enseignants empêchés de faire cours par des élèves qui contestent leur enseignement au nom de la religion. On me rappelle que dans un sondage récent, une majorité d’enseignants déclaraient s’être « autocensurés » et être démunis face à ces questions. 
Je ne nie pas que ces phénomènes existent, c’est aussi le cas dans mon établissement. Et lorsque cela arrive, il faut non seulement une réponse ferme mais aussi et surtout une solidarité et un soutien collectifs. 
 
Face aux certitudes et aux raisonnements binaires, je préfère la voie du doute constructif et des questions, en voici quelques unes : 
Il faut évidemment renforcer la formation, mais laquelle ? Est-ce une formation descendante qui donne des « consignes » ou une vraie réflexion et une mutualisation des pratiques. La formation doit-elle se fonder sur la méfiance et la détection de la radicalisation ou considérer que, face à des enfants ou des jeunes, il faut faire le pari du dialogue et de l’éducabilité ? L’auto-censure est-elle à proscrire ou est-ce simplement la nécessité de la mesure et de la nuance ?  En somme, de la « pédagogie » ?
 
On ne peut nier non  plus qu’agissent en sous-main des groupes extrémistes. Il faut la plus grande fermeté face à ceux qui instrumentalisent des familles et des jeunes. Mais on ne peut pas réduire ce qui se produit dans les classes à une simple dimension religieuse. Outre l’intemporelle provocation adolescente, il y a surtout une dimension identitaire qui n’est pas spécifiquement religieuse. Il n’est pas besoin d’avoir fait de longues études de sociologie pour comprendre que lorsque se produisent des phénomènes d’exclusion ou de discrimination, la logique conduit souvent à se raccrocher à ses origines ou à sa « communauté ». Pour parler un peu savant, on peut dire que l’étiquetage conduit à l’assignation et au renforcement du stigmate, ou en d’autres termes : quand vous êtes réduit à une identité qu’on vous colle (ça s’appelle le racisme), vous n’avez souvent pas d’autre choix que de vous conformer à cette image et d’en renforcer les caractéristiques par votre habillement et votre manière d’être. 
 
Le rôle de l’École à tous les niveaux c’est de lutter contre ces assignations à résidence. S’il faut réaffirmer les principes de laïcité, ce n’est pas pour en faire un instrument de combat et de négation des origines et des cultures mais au contraire un outil de tolérance et d’émancipation. La voie est étroite car c’est celle de la nuance... 

vendredi, juin 11, 2021

Grenelle de l'Education : tout ça pour ça


Mercredi 26 mai, 17 heures, retransmission de la conclusion du Grrrrand Grenelle de l’Education consacré aux métiers de l’enseignement. J’avais beau ne pas m’attendre à grand-chose, j’ai quand même été déçu. 
Avant d’enfin entendre la parole du ministre, il a fallu déjà subir une interminable table ronde avec une brochette d’inspecteurs généraux et de directeurs. On nous a rappelé que ce grand barnum, déclenché après l’assassinat de Samuel Paty en octobre 2020, avait rassemblé de nombreuses personnes pour redéfinir le métier d’enseignant et la gestion des ressources humaines.

On a, ce faisant, oublié de rappeler que curieusement, les principaux intéressés, c’est-à-dire les enseignants, étaient peu présents dans ces groupes de travail. On a oublié, aussi, de rappeler que ce dispositif a servi à contourner – voire court-circuiter – les discussions avec les organisations syndicales. Au point que certaines ont quitté les commissions.

Puis Jean-Michel Blanquer a parlé. Il a déroulé « douze engagements »issus de 438 propositions élaborées durant les trois mois de dispositif, ainsi que dans un colloque scientifique qui a donné lieu à un rapport rendu en janvier (rédigé par Yann Algan).

Le ministre a conclu en parlant d’une revalorisation « historique » et de « changements systémiques ». En fait, ni l’une ni l’autre ne méritent ces qualificatifs. Jean-Michel Blanquer a surtout fait de la com’ politique et tenté d’éviter certains pièges à quelques mois des élections. Il a aussi laissé pas mal de zones d’ombre et d’incertitudes.

 

700 millions… ou 400 ?

La plupart des commentaires portant sur le Grenelle de l’Education mettent en avant le chiffre de « 700 millions d’euros consacrés à la revalorisation ». Il faut dire que c’est par ce chiffre qu’a commencé la litanie de douze « engagements » par laquelle Jean-Michel Blanquer a conclu de ce Grenelle de l’éducation. Regardons-y de plus près.

Dans le détail, on voit déjà que ce n’est pas de 700, mais de 400 millions d’euros qu’il est question. En effet il y en a 100 qui sont destinés à faire la soudure pour la rallonge précédente, car la somme prévue n’était pas suffisante. Deux cents autres millions étaient contraints, puisqu’ils financent la complémentaire santé des enseignants (à hauteur de 25 % dès 2022 et 50 % en 2024). Cet ajout était indispensable pour se mettre au niveau des autres salariés.

Reste les 400 millions de « primes » qui correspondent aux mêmes 400 millions déjà accordés en 2021. La reconduction de la prime d’attractivité est comptée dans cette enveloppe, elle devrait perdurer ensuite avec une extension au milieu de carrière.

Si on raisonne en paie mensuelle, c’est 100 euros supplémentaires en début de carrière et 36 euros pour les milieux de carrière. Ce n’est « pas rien ». Mais ce n’est tout de même pas grand-chose...

Malgré tout, cela fait vingt-cinq ans qu’une augmentation de ce niveau n’avait pas été annoncée. Mais, si on rapporte au plus d’un million d’agents de ce ministère, cela n’a rien « d’historique » et cela ne concerne qu’un tiers des personnels.

Ce que vise Jean-Michel Blanquer avec ces mesures, ce sont surtout les débuts de carrière. Il annonce ainsi vouloir rejoindre « le peloton de tête des pays qui rémunèrent le mieux leurs enseignants ». L’objectif est donc de renforcer l’attractivité pour ce métier, alors que dans le même temps de nombreux concours d’enseignements ne font pas le plein de candidats.

Les salaires des enseignants français sont en effet inférieurs de 7 % en début de carrière à la moyenne des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Tous niveaux confondus, les enseignants français gagnent 22 % de moins que la moyenne des pays développés, surtout en début et milieu de carrière, les salaires remontant en toute fin.

Mais, comme nous l’avions déjà pointé, le problème de l’attractivité du métier d’enseignant n’est pas tant dans la comparaison avec d’autres pays (avec des conditions de travail différentes d’ailleurs) que dans la comparaison avec les rémunérations des titulaires d’un diplôme bac +5 équivalent. Il y a quelques années, l’OCDE avait calculé qu’en France, un(e) professeur(e) des écoles gagne 72 % de ce qu’il ou elle pourrait escompter avec son niveau de diplôme s’il ou elle travaillait ailleurs que dans l’Education nationale. Au collège, un(e) professeur(e) français(e) gagne 86 % du salaire de ses camarades d’université. Et au lycée, 95 %.

Avec la revalorisation de 2021, les profs n’atteignent pas le salaire médian des autres bac +5. Asma Benhenda, économiste spécialisée sur ces questions, estime dans une interview à Mediapart que pour y parvenir il faudrait une hausse d’environ 380 euros brut par mois.

 

Revaloriser le début de carrière… Et après ?

On peut lire ici ou là qu’il est normal que l’on commence par les plus jeunes. Un jeune enseignant touchait deux fois le Smic au début des années 1980 contre 1,3 fois aujourd’hui. Mais est-il normal qu’un enseignant voie ensuite son salaire progresser uniquement par le passage d’un échelon à l’autre ? Le « glissement vieillesse technicité », autrement dit la revalorisation à l’ancienneté, est bien commode pour faire oublier le gel du point d’indice depuis 2010 (hormis une hausse de 1,2 % en deux fois en 2016 et 2017). Et pour masquer la perte de pouvoir d’achat qui touche tous les fonctionnaires.

Or, on le voit bien, les mesures annoncées sont centrées uniquement sur l’attractivité en début de carrière, pas sur la masse des fonctionnaires déjà en poste. La technique utilisée par le ministre fait penser à ces publicités pour des opérateurs téléphoniques qui font des offres alléchantes pour les nouveaux abonnés, mais se rattrapent sur les tarifs de ceux qui le sont déjà !

« La deuxième partie de ce quinquennat doit être celle d’une révolution des ressources humaines », a par ailleurs affirmé le ministre, parlant même d’une programmation pluriannuelle. Mais un quinquennat, ça dure cinq ans et on est déjà à la quatrième année ! Et les promesses n’ont pas de sens dans une telle période.

C’est là que se situe la principale astuce de communication de Jean-Michel Blanquer. Outre l’importance du chiffre annoncé (que nous avons dégonflée), il reporte à « plus tard » une augmentation dont il n’aura peut-être plus la responsabilité.

C’est peut-être aussi ce qu’a pu se dire le ministre en pensant aux échéances électorales. Car, il a évité de s’avancer trop loin sur les sujets qui pouvaient donner lieu à des discussions difficiles avec les organisations syndicales et susciter plus que de la « grogne » (!) chez les enseignants.

En effet, la tentation était forte d’associer les augmentations de rémunérations à une redéfinition des obligations de services ou du temps de travail. Autrement dit, la rengaine du « travailler plus pour gagner plus » et des contreparties. On y a échappé. Même s’il évoque dans l’engagement n °8 la possibilité pour les enseignants d’occuper des « fonctions mixtes » (référents, appui à la direction, formation, etc.), cela a plus à voir avec une meilleure gestion des carrières qu’à une conditionnalité.

Mais, le risque existe toujours. Et il faut rappeler que les 400 millions d’euros effectivement consacrés à la revalorisation sont bien des « primes » et pas une augmentation indiciaire. Il y a encore beaucoup d’incertitudes sur ces primes. Certaines seront pérennisées comme la prime d’attractivité, mais d’autres seront spécifiques à certaines fonctions et feront l’objet de négociations avec les organisations syndicales. Les enseignants doivent-ils donc se transformer en chasseurs de primes pour espérer être justement rémunérés ?

 

 

Un Grenelle Potemkine

« Tout ça pour ça ? », se demande-t-on finalement. Forcément, quand on qualifie de « Grenelle » en référence aux accords de 1968, un gros barnum médiatique sans consistance véritable, cela crée forcément de la frustration. Ce n’est en rien « historique ».

Evidemment, « 700 millions » c’est un chiffre qui claque et qui peut abuser l’opinion qui pourra conclure, comme souvent, que les profs ne savent que râler. Reste qu’au-delà des postures, on peut reconnaître des avancées (notamment sur les directeurs d’école), tout en pointant les insuffisances et les faux-semblants. Il y a des avancées, mais tout cela peut très vite s’arrêter puisque, pour l’heure, rien n’est gravé dans le marbre.

Ce n’est pas non plus une révolution « systémique ». Les propositions très disruptives que l’on trouvait dans son livre-programme, Jean-Michel Blanquer les a écartées. Les annonces qu’il fait relèvent d’une plus grande souplesse de la gestion des ressources humaines, même si on peut avoir quand même des inquiétudes.

Le plus notable c’est que, contrairement à ce qu’on pouvait craindre de ce « Grenelle », les syndicats ne sont pas sortis du jeu. Le ministre a, à plusieurs reprises, rappelé que la concrétisation des mesures se fera dans le dialogue social. Alors que le macronisme se caractérise par la négation des corps intermédiaires, c’est peut-être la meilleure nouvelle de ce Grenelle.


Philippe Watrelot le 31 mai 2021

 



Cet article a été initialement publié le 2 juin 2021 sur le site d’Alternativives Économiques


 
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