mercredi, octobre 24, 2018

#pasdevague : maux-valise



Plus de 35 000 messages avec ce mot-balise (hashtag) ont été émis sur le réseau social Tweeter depuis lundi 22 octobre. Comme les journalistes sont très attentifs à ce qui s’y passe, cela a aussi été repris par de nombreux médias.
On ne peut passer à côté de ces messages. Mais, même s’ils sont rassemblés sous le même hashtag, il sont aussi très divers et peuvent être analysés à plusieurs niveaux et avec plusieurs sens. Mot-balise ou « mot valise » ?


Écouter 
Les 35000 messages ne sont pas l’expression de « profs qui n’aiment pas les élèves » comme on a pu le lire. Certes, dans la diversité des tweets exprimés, certains peuvent se laisser aller à penser cela. Mais la très grande majorité exprime d’abord un ras-le-bol et témoigne non seulement de la violence mais aussi des dysfonctionnements de la machine éducation nationale.
Si l’évènement déclencheur de cette explosion de tweets concerne la violence on voit bien qu’il est le révélateur d’un malaise plus profond qui va bien au delà de ce seul aspect.
Le mot-balise est d’ailleurs bien choisi puisqu’il évoque à la fois le fonctionnement vertical de l’éducation nationale et le manque de considération qui en découle.
Il y a bien sûr la violence de la société que se prennent aussi en pleine face bien d’autres catégories de salariés (allez passer une soirée aux urgences, par exemple…). Cette violence peut prendre diverses formes qu’il est difficile de qualifier et surtout de quantifier : des agressions aux incivilités en passant par les vols et autres comportements délictueux ou criminels.
Y a t-il une violence scolaire spécifique ? Celle-ci est-elle masquée ? Les sociologues de la délinquance (et les profs de SES) connaissent bien le « chiffre noir » qui représente la différence entre les statistiques des infractions recensées et le nombre “réel”
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle aujourd’hui les études reposent plutôt sur des enquêtes de victimation (basées sur le ressenti et les déclarations des personnes) plutôt que sur les seules statistiques officielles. C’est notamment ainsi que pratique Eric Debarbieux et son équipe. D’une certaine manière, le hashtag #pasdevague est une gigantesque enquête spontanée de victimation...
Mais, même sur cette base, les chiffres de la violence scolaire ne montrent aucune hausse générale. Ils montrent surtout une concentration de celle-ci dans quelques établissements. De même, il est difficile de dire que le système éducatif est laxiste. Benjamin Moignard, dans ses travaux, a montré que c’était l’équivalent d’un collège qui était exclu chaque jour. Jean-Michel Blanquer a beau dire qu’il va « rétablir l’ordre », celui-ci n’est pas vraiment en déliquescence. Et l’accusation de “laxisme”, refrain classique de tout un discours décliniste, est à questionner plutôt que de le poser comme une évidence comme le font malheureusement beaucoup de commentateurs
J’ai bien conscience en écrivant cela que ce que je pose est peu entendable aujourd’hui pour beaucoup. On est aujourd’hui dans une concurrence des vérités. La vérité factuelle est contestée au profit de « vérités d’opinion » ou le ressenti tient lieu de certitude. Et la bataille pour ces vérités est l’objet d’un enjeu politique (et syndical). 
Mais qu’on ne se méprenne pas ! Il ne s’agit pas de discréditer ici les témoignages des uns et des autres. Ceux ci sont légitimes et réels. Je pourrais moi-même y contribuer. Ils sont l’expression des difficultés rencontrées dans l’exercice de notre métier et de la souffrance qui peut en résulter. Ce qui fait la force de ce mot-balise c’est qu’il agit comme une soupape pour lâcher une pression trop longtemps conservée. Il y a un effet d’accumulation et l’agrégation de maux trop souvent tus ou peu entendus. Le mot-balise se mue en « maux-valise »…


Des mots et des maux
Mais finalement, de quoi parle ce mot-balise ? de violence,  de “management”, d’un sentiment de déclassement ?  
De tout cela à la fois.
Sur le plan de la violence, cela révèle surtout de profondes inégalités entre les établissements. L’éducation “prioritaire” est loin de l’être en termes de moyens comme le montre la dernière (ultime ?) enquête du CNESCO. Il y a une fracture territoriale et sociale qui est criante dans ces questions de violence. Et qui ne se réduisent pas à la question scolaire mais aussi à la politique de la ville et des « quartiers », au rôle des associations, de la police etc ;
C’est aussi évidemment une question de moyens. Un établissement peut basculer en quelques mois par manque de personnel, de pions, de  défaillance des personnels de direction, d’absence d’assistante sociale. Et les réductions de postes (2600 dans le secondaire) promises par Blanquer avec le budget 2019 ne vont rien arranger 

Mais ce n’est pas le plus important. Ce que disent avant tout les messages rassemblés sous la balise #pasdevague c’est le manque d’écoute et la culpabilisation qui caractérise l’administration de l’éducation nationale. On se défausse sans cesse sur l’échelon inférieur dans un système marqué par l’individualisme, l’infantilisation et la solitude du métier. Et la souffrance personnelle y est peu entendue, non seulement par la hiérarchie mais, reconnaissons-le, aussi par les collègues. Mais c’est bien surtout une forme de management qui est ici remise en cause : verticale, quantitative (par les « objectifs de performance ») et peu à l’écoute des individus. Et ce, jusqu’au plus haut sommet de la hiérarchie.
Évidemment, là aussi, sur le management, il faudrait faire la part des choses. Ces messages prospèrent sur un fond de culture anti-autoritaire et un « imaginaire prolétarien » où la hiérarchie est vue comme un ennemi. Or, s’il existe évidemment des personnels de direction défaillants et qui, pour plusieurs raisons, ne veulent « pas de vagues », il ne faut pas oublier que dans de très nombreux cas, les personnels de direction sont des alliés et des collègues (mais si ! ) qui sont bien souvent au premier rang dans la gestion de ces violences et autres difficultés.
C’est aussi l’expression d’un malaise dû au décalage entre le métier « rêvé » et le métier subi, ce que Françoise Lantheaume appelle le "métier empêché". Le sentiment de ne plus reconnaitre le métier pour lequel on s’est engagé dans les évolutions actuelles est aussi un aspect important. Cela en dit long sur la construction de l’identité professionnelle ainsi que sur la formation initiale des enseignants. Et la sur la nécessité d’une réelle formation continue et d’espace de dialogue et de mutualisation dans les établissements.

Mais derrière ces questions de management qui mériteraient de longs développements, il y a aussi, plus globalement, le manque de reconnaissance institutionnelle et le sentiment de déclassement. C’est aussi tout cela qui transparait dans ces très nombreux messages
Les enseignants, à tort ou à raison, ont le sentiment d’être déconsidérés et de manquer d’estime au sein de la société. C’est en partie un paradoxe puisque les enquêtes montrent que le “prestige” des enseignants est toujours assez élevé chez les autres catégories sociales. Mais ils se sentent quant à eux, méprisés et déclassés. Dans le dernier baromètre UNSA on constate que si les professeurs aiment à 92% leur métier, seulement 35% se sentent respectés. Les conditions de travail sont jugées satisfaisantes  que par 29% des professeurs des écoles et 35% des autres enseignants. Seulement 15% ont l'impression que ça s'arrange. 


Un malaise enseignant qui ne demandait qu’à s’exprimer
L'analyse des médias n'est pas une science exacte. Qui aurait pu prévoir que les agissements d'un producteur de cinéma allaient déclencher un mouvement d'ampleur de dénonciation des violences faites aux femmes ?
Avec #pasdevague, on est aussi dans un phénomène cumulatif et en partie imprévisible. Le déclencheur a été cette image forte et choquante d'un jeune braquant un pistolet sur sa prof. Cela se passe juste avant les vacances à un moment où les enseignants sont un peu plus disponibles pour s'exprimer et dans une actualité moins dense. Et c'est ainsi que va naître ce hashtag qui rassemble aujourd'hui plus de 35000 messages et qui exprime de nombreux griefs.
Sans vouloir sur-interpréter, on peut penser que la logique du « control-z » à l’œuvre depuis un an n’est pas étrangère à ce malaise. Comment vivre sereinement son métier quand les programmes de primaire, du collège et bientôt ceux du lycée sont réformés dans une parodie de consultation et sans écouter personne ?  Comment s’engager dans des dispositifs alors que toute la politique éducative jette le doute sur leur permanence ? Comment se sentir considéré quand on vous inonde de vadémécums et d’injonctions laissant entendre que jusque là vous faisiez mal votre métier ? Comment envisager sa profession de manière positive quand l’évaluation se joue de manière individuelle et infantilisante alors que la réussite de ce métier et la résolution des problèmes ne peut se faire que dans le collectif ? 
Et puis bien sûr, cela permet d’agréger des revendications et des frustrations plus larges : le gel du point d’indice et de la revalorisation des salaires, la baisse du pouvoir d’achat, les faibles salaires, la réforme des retraites à venir...
Dans ce contexte, la position du ministre n’est pas très favorable. Il a essayé de montrer qu’il n’était pas dans cette culture du « pas de vague » mais il est aussi un des représentants majeurs de cette technostruture qui est aux manettes depuis longtemps (Dgesco, deux fois recteur dont Créteil...) et que ce mouvement remet en cause. Et sa réponse immédiate proposant d’étendre l’interdiction du portable au lycée est dérisoire et a eu plutôt pour effet d’exacerber les tensions.


Récupérations
Mais le ministre a de la ressource et on peut craindre que la réponse proposée soit essentiellement sécuritaire et autoritaire. Ce qui ne serait pas forcément pour déplaire aux initiateurs de ce hashtag et de la protestation qui en a suivi.
Car ne nous leurrons pas, ce mouvement fait déjà l’objet de récupérations de tous ordres. Syndicales d’abord puisqu’il se situe dans un contexte pré-électoral, les élections professionnelles se situant début décembre. Politiques ensuite, avec les tentatives de séduction à droite comme à l’extrême droite.
Mais le débat le plus vif se situe surtout au niveau pédagogique. C’est l’occasion, pour certains, d’accuser pêle-mêle, le « collège unique », le « laxisme », la « pensée 68 », les « pédagogistes » et de se fabriquer des ennemis faciles et confortables pour éviter de se poser des questions plus pertinentes.  Comme par exemple, celle de la réponse à apporter à la permanence des voies de relégations, aux inégalités sociales et à l’échec scolaire qui sont pourtant des questions clés dans le traitement du problème. 
Ce hashtag peut donc être malheureusement au service d’une pensée très conservatrice qui prône l’exclusion et le renforcement des inégalités alors qu’il pourrait être l’occasion d’une vraie réflexion sur la gouvernance de l’éducation nationale et du pouvoir donné aux collectifs enseignants.


De quoi #pasdevague est-il le nom ? 
Il y a de tout dans ce mot-balise . A la fois des choses qu'on doit entendre et qui ont été masquées ou tues pendant longtemps mais aussi des discours pas très jolis qui parlent des élèves comme d'ennemis, qui considèrent que certains n'ont rien à faire à l'école, etc. Et la récupération, on l’a vu, a déjà commencé...
On peut trouver de l'intérêt à ce mouvement si ça permet de créer des espaces de parole dans les établissements et surtout si le déni qui est encore trop souvent la règle dans certains établissements disparait ou recule.
Si cela peut aussi faire comprendre que les suppressions de postes dans le secondaire ne feront qu'aggraver la situation, ce serait bien.
Ce que je lis aussi dans les nombreux témoignages c'est que, plus encore que la violence des élèves, ce qui est remis en question c'est la solitude des enseignants et une gestion très verticale et cloisonnée. Alors, si cela peut conduire à une vraie réflexion sur le management et la gouvernance dans l'Éducation Nationale, ce serait aussi une bonne chose.
Pour l'instant, #pasdevague est un exutoire mais plutôt qu'une parole qui se libère d'un seul coup, il faudrait créer des espaces et des temps de parole réguliers dans les établissements comme cela se fait dans les établissements innovants. Mais cela suppose de sortir d'une vision individuelle et solitaire du métier dont je ne suis pas sûr que tous ceux qui témoignent veulent sortir.

Dans le même temps, ce mouvement peut être inquiétant.
Dans une posture, malheureusement assez classique on s'oppose les uns aux autres. Les enseignants contre les personnels de direction, les CPE, les parents... Alors que la solution est dans le dialogue et la co-construction. Pour certains personnels de direction défaillants ou sourds combien qui sont en première ligne et soutiennent les équipes au quotidien ? Combien de CPE qui sont les premiers à se prendre toute cette violence et à la gérer avec les AED ?
Mon autre inquiétude porte sur la recherche des causes de cette violence. Beaucoup de ceux qui s'expriment franchissent le pas : la responsabilité est à chercher dans le "laxisme" et dans un grand mouvement de rejet ils mettent tout dans le même sac : la pédagogie trop "bienveillante" et une vision trop angélique des jeunes (un ancien responsable syndical parle de "culture bisounours"). Ce hashtag dès le départ était aussi destiné à cela et pas seulement à remettre en question un mode de management.
Et je ne parle pas de ceux qui considèrent que certains jeunes n'ont rien à faire à l'école et remettent en question le collège unique et l'éducation pour tous.


En résumé, je m’inquiète si l’issue de ce mouvement, dont on ne sait pas s’il va durer, conduit à justifier des réponses autoritaires et purement répressives. La vague ne sera alors que de l’écume...
Mais si ce hashtag permet à la parole de se libérer et conduit alors à sortir de la culpabilisation individuelle pour envisager la résolution des problèmes de manière collective et à penser autrement la gestion de l’éducation nationale, alors la vague se sera muée en énergie positive…

Philippe Watrelot


Licence Creative CommonsChronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.


lundi, octobre 22, 2018

Braquage(s) et effet d'aubaine...

Ce qui est délicat dans cette affaire de lycéen qui braque une arme sur une prof, c'est de distinguer le fait lui même de l'exploitation médiatique et politique qui en est faite.

Le fait, en lui même, est grave. En 36 ans de carrière j'ai déjà connu quelques situations extrêmes (et pas uniquement dans la période récente). Mais je dois dire que les images diffusées et reprises sont extrêmement choquantes. Le symbole est fort : un jeune braque une arme sur un(e) enseignant(e). 
Même si c'était "pour rigoler" (comme il semble le dire), même si l'arme était factice, cela doit être sanctionné. Car il faut qu'il y ait prise de conscience de la gravité de l'acte. Et c'est important qu'il y ait publicité de cette sanction pour qu'elle ait une vertu sinon éducative du moins d'avertissement. 

 Il est logique que les médias aient repris cette image qui est forte et symbolique. Elle attaque une représentation de l’École et des enseignants. Mais comme toute image, elle doit être questionnée et ne pas être sur-interprétée et l’information doit être délivrée avec précaution. 
C’est d’abord l’honneur de la presse que de ne pas tomber dans l’intrusion et de respecter les personnes. En d’autres termes, si on pouvait laisser en paix l’enseignante ainsi que les familles, ce serait la moindre des choses . « Braquer » les projecteurs doit se faire avec mesure. 

La presse et les commentateurs se doivent aussi de ne pas sombrer dans les clichés et les lieux communs. En d’autres termes, il importe de relativiser et de remettre en contexte. Ce fait est heureusement rarissime à moins qu’on ne prouve le contraire. 
Il est tentant de donner prise à tous les lieux communs autour de la perte de l’autorité, du laxisme, de la recrudescence de la violence... 
Il est moins confortable et plus rigoureux de montrer que dans la très grande majorité des cas, l’autorité des enseignants et des personnels éducatifs est respectée et construite collectivement et que les établissements savent gérer cela en alliant fermeté et éducation. Tous les travaux montrent aussi que la supposée « recrudescence » est à relativiser. 
Dire cela ne relève pas du déni et encore moins de l’excuse mais d’une simple exigence de rigueur dans l’analyse et n’enlève rien à la gravité de l’acte évoqué plus haut. 

 La responsabilité est encore plus grande pour les hommes politiques. Il s’agit de ne pas tomber dans la démagogie et la gesticulation. Malheureusement cette affaire apparait comme un effet d’aubaine médiatique. On retrouve des vieux réflexes politiciens qu’on a déjà connus par le passé et qui consistent à inventer des dispositifs ou même des lois pour répondre à l’émotion et à l’actualité. Nicolas Sarkozy en avait fait sa spécialité. 
Ici, Jean-Michel Blanquer et Christophe Castaner nous annoncent un « grand plan d’action », alors que tout l’arsenal juridique existe déjà. Mais cela permet des grandes déclarations où on annonce qu’on va restaurer l’autorité et « rétablir l’ordre ». Pour l’opinion publique, cela laisse entendre que les établissements scolaires sont des lieux où cela aurait disparu et jette encore plus le discrédit sur les enseignants. 

 Présenté comme « issu de la société civile », Jean Michel Blanquer est peut être le plus politicien de tous les ministres de l’éducation. Il sait se servir de toutes les occasions et maîtrise parfaitement la dimension médiatique. Cet évènement tragique est aussi, pour lui, un formidable moyen pour détourner l’attention des premières critiques sur son action et reprendre la main. 
Pendant ce temps, on ne parle plus de la dérive autoritaire de son ministère, et en particulier du CSP, dans la confection des programmes. On ne parle plus des évaluations des élèves et des établissements. On ne parle plus de la confusion et de l’impréparation de la réforme du lycée. On ne parle pas de la remise en cause de la formation des enseignants. On ne parle pas des suppressions de postes dans les lycées et collèges. Et de bien d’autres choses... 
La réponse à cet évènement risque d’être purement cosmétique (l’interdiction des portables dans les lycées) et répressive. Alors que la réponse doit être aussi du côte de la prévention. Avec non seulement une vraie politique des quartiers et de soutien aux associations qui y œuvrent mais aussi dans les établissements, des personnels suffisants avec des temps d’échange et de la formation continue... 
Mais mettre en place tout cela, ça demande du temps et ça ne fait pas de bruit médiatique. 

Philippe Watrelot


Ajout à ce billet (lundi 22/10 17h)
Sur Twitter a été lancé un mot-balise #pasdevague. Celui-ci semble rencontrer un succès certain (plus de 20 000 messages). Les témoignages doivent être surtout vus comme l'expression d'une souffrance et une défaillance de la gestion des ressources humaines dans un certain nombre d'établissements.
Si ce hashtag peut conduire à la naissance de lieux de paroles et à plus de solidarité et d'écoute mutuelle ce serait une bonne chose. S'il permet aussi d'éviter la culture du déni qui existe dans quelques endroits, ce serait encore mieux.



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lundi, octobre 15, 2018

Le coup monté des évaluations de CP - CE1



L’actualité éducative est chargée avec la présentation du projet de loi sur l’éducation (par l’homme qui déclarait il y a un an qu’il n’y aurait pas de « loi Blanquer »). Avec une petite loi de rien du tout censée acter le passage à la scolarité obligatoire à trois ans, le ministre utilise la bonne vieille méthode du « cavalier législatif » pour faire passer en douce plusieurs décisions qui mériteraient chacune de longs développements. 
Mais ici, je voudrais surtout me concentrer sur un aspect qui peut sembler marginal et qui ne relève pas directement de la loi : la publication des résultats des évaluations CP-CE1. C’est un bel exemple de coup monté et de communication politique digne des pires politiciens.


Rappelons les faits. Des évaluations en français et en mathématiques ont été lancées le 17 septembre pour plus de 1,6 million d'écoliers de CP et CE1. Elles ont été élaborées par les membres du Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale. Elles ont fait l’objet de critiques de différentes natures sur lesquelles nous reviendrons. Dans un entretien à 20 Minutes publié dimanche 14 octobre, le ministre de l'Education nationale en livre les premiers résultats repris partout dans la Presse : « En CE1, un élève sur deux a des difficultés en calcul mental »affirme-t-il. « Concernant les élèves en début de CE1, 30% lisent moins de 30 mots par minute, alors que l'objectif national est de 50 mots. Un élève sur deux (49%) a des difficultés en calcul mental et 47% ont des soucis pour résoudre des problèmes», poursuit-il.


Baron noir
Mais pourquoi communiquer sur ces résultats, précisément le 14 octobre ? Avant même la fin officielle de la saisie et tandis que les bugs se multiplient ? Pourquoi en tirer déjà des conclusions ? Toute coïncidence avec la présentation de la loi Blanquer n’est évidemment pas fortuite.  Cela lui permet d’occuper le terrain et de détourner l’attention du projet de loi. Des techniques très politiciennes dignes de la série Baron Noir que notre « ministre issu de la société civile » maîtrise parfaitement
Le Ministre se sert aussi et surtout de ces pseudo-résultats pour justifier sa politique. Et de plus, il se dote d’une caution scientifique. Les tests vont justifier des pratiques normatives justement prônées par le Conseil Scientifique pour performer aux tests...
« C’est de bonne guerre »me direz vous... ? Et c’est alors tout aussi légitime d’essayer de déconstruire la communication et les manœuvres politiques ! 


Des tests de positionnement très critiquables. 
On peut d’abord s’interroger sur leur finalité. Les « évaluations diagnostiques » ne sont pas une nouveauté et font partie de la boîte à outils de tous les enseignants. Chaque professeur a à cœur de situer ses élèves dans la maîtrise des pré-requis et d’apporter une remédiation aux difficultés repérées. Les tests pourraient être vus ainsi et c’est d’ailleurs ce que fait le Ministre en les présentant comme conçus « pour aider les élèves». Mais pourquoi en faire un évènement national et standardisé alors que tous les enseignants le faisaient déjà ? Les inquiétudes sur un autre usage tel que l’évaluation des enseignants ou des établissements sont logiques. 
Cette critique n’est pas propre aux évaluations de primaire. On a passé aussi des tests en début de seconde. C’est à se demander à quoi sert le Brevet de collèges passé en fin de troisième !
Enfin pour qu’une évaluation soit au service des apprentissages, il ne faut pas qu’elle soit anxiogène. Les conditions de passation et la nature de certaines questions nous montrent que cet objectif n’était pas forcément celui des concepteurs de ces tests.

Car il y a aussi des critiques sur la nature des tests eux-mêmes. Certains items proposaient des mots extrêmement complexes ou des tâches impossibles à réaliser. On me dira qu’il est normal de chercher à discriminer mais un des grands principes de l’évaluation c’est de n’évaluer que ce qui a été enseigné. Ici, on a l’impression que ces tests sont en complet décalage avec ce qui est enseigné à la maternelle. On évalue quoi ? Ce que les enfants favorisés ont appris dans la famille ?
Comme le dit plaisamment un internaute sur Twitter : « Les CP ne savent pas lire en septembre. Les CE1 doivent gagner en fluence. Il est donc maintenant scientifiquement prouvé qu'ils ne savent pas faire en début d'année ce qu'on attend d'eux à la fin.  Ça prouve que l'école ne marche pas si mal en fait. » 

Enfin, on peut aussi s’interroger sur leur fiabilité et les conditions de leur passation. Les témoignages sont nombreux sur la difficulté à faire passer ces tests chronophages et anxiogènes. On a pu en lire de nombreux sur Twitter et le SNUipp, principal syndicat du primaire en a rassemblé de nombreux (à lire ici). Les concepteurs savent-ils ce qu’est un élève de CP et plus encore une classe entière d’enfants de CP ?
C’est d’abord la passation qui a été difficile. C’est ce qui a amené de nombreux enseignants (encouragés par leurs syndicats) à aménager les tests ou à augmenter la durée. Ce qui, de fait, biaise la fiabilité de cette évaluation.
C’est ensuite la saisie qui est une autre épreuve. Beaucoup de temps perdu avec des serveurs qui plantent, des saisies fausses et qui donnent des résultats entièrement négatifs avec 0% de réponses (constaté de visu), les bugs sont nombreux et font douter de la rigueur de ces tests de positionnement . 


Évaluationnite
Le Ministre veut développer une « culture de l’évaluation », il en veut partout et tout le temps... (sauf pour sa propre action comme le montre sa volonté de supprimer le Cnesco)
Mais cette évaluation nationale et normée peut être porteuse de bien des dérives.

D’abord elle nie l’expertise des enseignants. Ceux-ci produisent des évaluations destinées à leurs élèves en fonction des programmes. Et celles-ci sont alors au service des apprentissages et donnent lieu à des travaux destinés à répondre aux difficultés repérées . Ici, face à des tests déconnectés du vécu de la classe, on n’a pas de propositions opératoires d’outils de remédiation.

Ensuite, elle peut conduire à la dérive du « teaching to test ». On enseignera pour performer aux tests. D’autant plus, si comme on peut le craindre, cela sert aussi à évaluer les écoles et les établissements voire les enseignants. 
C’est aussi le danger du pilotage par les résultats purement quantitatifs. « Concernant les élèves en début de CE1, 30% lisent moins de 30 mots par minute, alors que l'objectif national est de 50 mots.» Comme le dit un internaute, notre ministre de l'Education parle comme un responsable du "Gosse-plan" !

Enfin à travers ces tests permanents et les solutions proposées par le ministre et ceux qui l’entourent, c’est toute une conception de l’apprentissage qui apparaît. Fini l’élève qui tâtonne, qui expérimente et qui se confronte à ses camarades, place à l’élève isolé face à un écran qui répond de manière automatisée et minutée. Adieu l’élève acteur, bonjour l’élève exécutant...


House of cards
Pour finir revenons au coup que vient de réaliser le plus politicien des ministres de l'éducation qu'est Blanquer. Comme souvent c’est un coup à plusieurs détentes. D’abord comme nous l’avons déjà dit, il permet de détourner l’attention du projet de loi présenté au CSE et bientôt voté au Parlement. Ensuite, il offre l’avantage de dresser un bilan assez négatif de l’action de ses prédécesseurs et lui donne ainsi le beau rôle.

Les tests eux mêmes sont aussi une belle manipulation. C’est le coup du lampadaire : on cherche là où on met la lumière en négligeant ce qui n’est pas éclairé. Ces évaluations  mettent en effet l’accent sur la « fluence » c’est-à-dire la capacité à lire des mots (sans forcément les comprendre). On mesure la vitesse de lecture, les correspondances phonétiques. Et pourtant, les difficultés en lecture des jeunes Français se situent plutôt sur la compréhension de textes, ils sont déjà de bons déchiffreurs (Etude internationale PIRLS). 

Avant d’être ministre, Jean-Michel Blanquer était un conseiller influent de l’institut Montaigne. Ce think tank, classé à droite a développé tout un programme par le biais d’une association satellite « Agir pour l’école » dont Jean-Michel Blanquer était administrateur. Intitulé « P.A.R.L.E.R.» ce dispositif destiné à améliorer la fluence est actuellement déployé dans plusieurs écoles avec le soutien actif du ministre et malgré les réticences des enseignants concernés. C’est un dispositif qui est aussi préconisé par Stanislas Dehaene, le président du Conseil scientifique de l’Éducation Nationale. 
A quoi pouvaient servir ces évaluations précipitées, avec des exercices trop difficiles et un temps de passation délirant ? On a donc la réponse : à être instrumentalisées pour justifier la politique ministérielle.


Blanquer : saison 2
Si la première année du ministère Blanquer a été surtout consacrée à cocher les cases des (rares) promesses de campagne du candidat Macron sur l’éducation, dans cette deuxième saison, notre joueur d’échec avance ses propres pions et déploie son talent de communicant et de stratège politique.
Toutefois on s’aperçoit aussi que le rideau de fumée semble se dissiper et la sidération disparaitre. L’annonce du budget fait peser une hypothèque sur toutes les décisions futures marquées par la recherche d’économies. Et le ministre « technicien issu de la société civile »se révèle en un redoutable politicien capable de renier ses promesses (« pas de loi Blanquer ») et d’user de slogans creux et vides de sens. 
L’ « école de la confiance », mon œil !


Philippe Watrelot

Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

samedi, septembre 29, 2018

Défendre les ESPÉ, oui, mais comment ?



Pour un réel bilan et un aggiornamento des ESPÉ

Non aux effets de yo-yo !
Jean Michel Blanquer semble vouloir aller vite sur la réforme de la formation. On s’achemine vers une réduction du nombre des Espé à 13 comme pour les académies. Les directeurs-trices ne seraient plus élus par leurs pairs mais désignés par le Ministre. Les écoles changeraient de nom pour devenir des Institut Nationaux Supérieurs du Professorat (INSP... ça sonne comme inspection). 
On voudrait donc « désuniversitariser » la formation initiale et redonner la main à l’État employeur (et à Jean-Michel plutôt qu’à Frédérique...).
Mais au delà du changement de nom et de gouvernance, il y a des choses bien plus inquiétantes dans la réforme qui s'annonce. D'abord JM Blanquer souhaiterait dissocier la formation des PE de celles des profs des lycées et collèges (PLC). Il y aurait aussi la volonté de confier la formation à des intervenants extérieurs : enseignants sur le terrain, universitaires et peut-être aussi les inspecteurs. Les INSP ne seraient plus alors que des coquilles vides. On envisage aussi une dissociation du concours : l'admissibilité en L3 et l'admission en M2. Et donc la fin des stagiaires avec un "apprentissage" moins rémunéré sur deux ans. 
Il y a matière à réfléchir sur le contenu et les modalités de la formation et discuter le projet qui se dessine sur le fond. Ici je voudrais surtout discuter d’une éventuelle mobilisation sur ce sujet. 


La formation ce n'est ni "sexy", ni mobilisateur... Et en plus les premiers concernés, les formateurs, auront du mal à mobiliser tant qu’ils n’auront pas intégré et discuté certaines critiques qui sont formulées

La formation n’a jamais fait partie des sujets "sexy" pour les journalistes. A part quelques journalistes spécialisés qui feront les bons articles, je fais le pari que ça ne dépassera pas ce stade et qu'on aura peu d'échos dans la presse généraliste. 
Ca n'intéresse malheureusement pas l'opinion et en plus les enjeux sont complexes avec des sigles bizarres (la plupart des gens viennent à peine d'intégrer le sigle IUFM à leur vocabulaire ! ). 

Ca risque de ne pas être mobilisateur, non plus, chez les enseignants. Les questions de formation ne passionnent pas les collègues qui tiennent souvent (pas tous) un discours très proche du sens commun et considèrent que le "terrain" est bien suffisant. 
Sans rentrer dans le détail de l'arguumentation, la conception de la formation rentre en effet en collision avec deux caractéristiques de l'identité enseignante qu'on retrouve dans les discours des collègues en salle des profs. 
- l'identité des profs des lycées et collèges est fondée sur la discipline d'enseignement. Donc toute la formation "transversale" est perçue comme inutile et une perte de temps. 
 - le métier est vécu comme un métier individuel (voire individualiste) et fondé sur la liberté. Beaucoup de pratiques de formation sont alors perçues comme des entraves à cette liberté pédagogique et des tentatives d'imposition d'une "doxa" ou même un "formatage".  

Les premiers concernés, c'est-à-dire les personnels des ESPÉ, parviendront-ils à mobiliser.  J'espère me tromper, mais si je m'appuie sur ce que j'ai vu et entendu dans les assemblées générales et lu dans les documents syndicaux, c'est mal parti...
 Si on s'en tient à une défense corporatiste des postes des formateurs, c'est mort d'avance. Qui va prendre leur défense? Je crois avoir donné la réponse plus haut : personne ou en tout cas pas grand monde. Car les formateurs ne sont pas exempts de critiques et feraient bien d'intégrer celles ci dans le bilan nécessaire des ESPÉ, j'y reviens un peu plus bas. 
De même si on s'en tient à une crispation sur la défense du dispositif de formation actuel. Dans les discussions internes, on ne trouvera pas grand monde pour défendre la place actuelle du concours en fin de M1. On convient tous que c'est un compromis boiteux qui ne satisfait personne. Quant à la place de l'université, là aussi, il y a beaucoup à dire. J'attends toujours la preuve que cette gestion complexe par les universités et les Etablissement améliore la formation. Et j'ai des doutes sur l'effet de la présence de plus d'universitaires sur la qualité de la formation. 
Il faudrait donc faire des propositions et un réel bilan de la formation. 

Revenons sur le cas des formateurs. On va m'accuser de "cracher dans la soupe", mais tant pis... J'ai écrit que "formateur" et "prof" étaient deux métiers différents. Mais je crois aussi que l'un doit nourrir l'autre par l'alternance (simultanée ou successive), c'est une question de légitimité, de cohérence et un impératif en termes de modestie... Je raconte souvent cette anecdote. Il y a quelques années à la fête de fin d'année de l'ESPÉ nous avons fêté le départ en retraite d'une collègue formatrice qui avait commencé sa carrière dans ces mêmes lieux du temps de l'École Normale. « Toute sa carrière» Est-ce normal ? je ne pense pas... 
Je ne dis pas que tout le monde devrait être, comme moi, en temps partagé (ou alors il faut me faire boire...!) mais je pense qu’il serait nécessaire qu’il y en ait plus (+) et qu’on crée de meilleures conditions pour cette alternance simultanée. Et puis je continue à penser que formateur ne peut pas être non plus un métier « à vie ». Plus que la perte du contact avec le terrain que peut un peu compenser les visites, c’est aussi une nécessité pour maintenir une certaine "modestie" dans son action. Car la critique formulée par les stagiaires sur des formateurs trop prescriptifs ou s’érigeant en « juges » d’une certaine conformité ne résiste pas bien longtemps à cet aller-retour avec la réalité de la classe. 
Les ESPÉ aujourd’hui ce sont aussi des universitaires : maitres de conf’, profs d’université et chercheurs, etc. J’ai beaucoup écrit sur le nécessaire lien de l’enseignement avec la recherche. Mais disons le clairement, ce lien est faible aujourd’hui. La recherche est trop souvent hors-sol et sans lien direct avec les établissements et en soutien à ce que peuvent faire des équipes sur le terrain. Mais cela tient surtout au fait qu’un bon nombre de ces collègues universitaires ont « atterri » dans les ESPÉ parce qu’il y avait des postes (rares ailleurs) et sans qu’ils aient une appétence particulière pour la pédagogie ni même pour la didactique... 
Pédagogie vs Didactique. Blanquer a tort de penser que les ESPÉ sont un repaire de « pédagogistes», on y trouve surtout des didacticiens. C’est-à-dire des spécialistes de l’enseignement d’une discipline. C’est évidemment utile voire indispensable. Mais la réflexion globale que représente la pédagogie est finalement assez marginale chez mes collègues formateurs. Elle est cantonnée aux « formations transversales » et autres « tronc commun » souvent assurées par des enseignants pour compléter leur services. Cette  formation mériterait d'être revisitée et améliorée.  


Pour finir provisoirement, je voudrais insister sur un sujet qui me tient particulièrement à coeur. Quand on parcourt les salles d’un ESPÉ aujourd’hui, bien souvent on retrouve des images qui semblent les mêmes que celles d’une École Normale autrefois. Des tables et des chaises alignées face à un enseignant qui fait son cours. Seul le diaporama ajoute un peu de modernité... 
La question que je pose sans cesse est celle du principe d’isomorphisme : on enseigne comme on a été formé. Si les stagiaires subissent essentiellement des cours magistraux comment s’étonner de la permanence de cette forme scolaire avec les élèves ? Le rôle de la formation c'est de faire vivre des situations de formation et des dispositifs variés pour que chacun puisse les expérimenter assez tôt.
Quelle pédagogie pour la formation ?  Qui formera les formateurs ? 
J’ai assuré quelques formations de formateurs à l’IUFM-ESPÉ et à chaque fois j’ai été étonné de la surprise de mes collègues quand je leur proposais des dispositifs qui sortaient un peu de l’ordinaire. J’étais étonné qu’ils ne les connaissent pas alors qu’ils font partie du bagage de base des formateurs qui interviennent dans l’éducation populaire et les mouvements pédagogiques dont je suis issu. Tout ce que j’ai appris sur la pédagogie de la formation, c’est aux associations que je le dois. 


Pour conclure, même si je suis inquiet sur la réforme de la formation que nous prépare, pour de mauvaises raisons d’économies budgétaires Jean Michel Blanquer, je suis convaincu que l’on ne pourra pas défendre le beau principe « enseigner est un métier qui s’apprend » sans faire un aggiornamento des formateurs. 
En revanche, tant qu'on en restera à une défense corporatiste et crispée et qu'au nom de l'urgence on évitera d’entendre les critiques et de se poser des questions sur la finalité de la formation et sur ce qu'on veut promouvoir, Blanquer pourra faire plus ou moins ce qu'il veut et on enterrera bien vite les ESPÉ, tout comme on l'a fait avec les IUFM sans en faire de réel et honnête bilan.

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Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

mercredi, septembre 19, 2018

« Les 60.000 postes n'ont jamais existé »



«Les 60.000 postes n'ont jamais existé ».
deux exemples de Tweets (anonymés par mes soins)
C’est cette affirmation faite à plusieurs reprises sur Twitter qui m’a donné envie d’écrire ce texte. Cette assertion surprenante et péremptoire venait après des échanges (que je n’ose qualifier de « débats ») à la suite d’une réaction (un peu provocatrice j’en conviens) de ma part à un commentaire comparant l’annonce des 1800 suppressions de postes par le ministre de l’éducation à la logique à l’œuvre durant “Collège2016” et le quinquennat précédent. Pour beaucoup d'intervenants, c'était pareil...
On peut retrouver tous ces échanges, ainsi que les invitations me demandant « de la fermer » accompagnées de quelques noms d’oiseaux, sur Twitter . 
«Les 60.000 postes n'ont jamais existé ». En lisant cela, je me suis rappelé de ce que les psychologues appellent la "dissonance cognitive" (Leon Festinger). Selon le paradigme de la "persistance des croyances réfutées", « la dissonance survient quand les personnes sont confrontées à une information qui n'est pas cohérente avec leurs croyances. Si la dissonance n'est pas réduite en changeant sa propre croyance, elle peut avoir pour effet la restauration de la cohérence au moyen d'une perception erronée de cette information non cohérente, du rejet ou de la réfutation de cette information, en recherchant le soutien d'autres personnes qui partagent les mêmes croyances, et en tentant d'en persuader les autres »
Ici, on est dans une double dissonance.

D'abord, par rapport à l'action syndicale et revendicative. Celle ci dans l'esprit de beaucoup et conformément à un "imaginaire prolétarien" ne peut être que dans l'opposition face à un "méchant patron" (ici l'État et par extension tous ses représentants inspecteurs, proviseurs, etc). Dans cette perspective , l'idée même qu'il puisse y avoir des personnes favorables à l'esprit d'une réforme tout en souhaitant l'améliorer, échappe à ce schéma de pensée sauf à considérer ceux ci comme des "jaunes" ou des "traitres" voire des abrutis n'ayant pas vu les intentions cachées.
Ensuite par rapport à l'analyse des politiques menées. Les "socialistes" au pouvoir entre 2012 et 2017 sont considérés comme des néo-libéraux ayant renié leurs idéaux et toute la politique est à rejeter en bloc. Je suis loin, sur un plan personnel, d’approuver toutes les mesures prises et je suis même très critique sur le tournant dans la politique économique et la faiblesse des décisions prises sur le plan écologique. Mais je considère que la politique menée dans le domaine de l’éducation allait dans le bon sens (même s’il y avait des critiques à formuler) . Et je pense donc qu’on peut approuver certains aspects d’une politique tout en en critiquant d’autres. 
Cela est visiblement impossible pour d’autres. Et pour faire rentrer cela dans un schéma de pensée, il faut alors voir la politique éducative dans son ensemble comme une politique « libérale » et de destruction de l’École. Quitte à nier des faits tels que la (re)création des postes ou le rétablissement de la formation initiale pour que cela soit cohérent et ne rentre pas en “dissonance”...


On pourrait aussi rajouter une troisième “dissonance”, même si ce n’est pas ici le terme le plus approprié et qu’elle est beaucoup plus légitime. C’est le décalage entre le vécu individuel et l’analyse plus globale. C’est d’ailleurs ce qui est présent dans le reproche qui est fait souvent à ceux qui ne pensent pas pareil, de « ne pas être sur le terrain ». 
Je l’ai écrit à plusieurs reprises, les (re)créations de postes (dont je maintiens qu’elles ont existé, même si ce n’était pas forcément 60 000 !) ne se sont que très peu vues dans les classes et les établissements et donc dans le quotidien des collègues. Comment croire à leur réalité et voir une amélioration si on s’en tient à son vécu ? 
Le ressenti c’est aussi dans le fait que les réformes et notamment celle du collège se sont faites dans un timing déplorable (tout en même temps) et avec une technostructure qui reproduisait ses mauvaises habitudes d’injonctions verticales. La brutalité de l’annonce de la promulgation du projet par Manuel Valls le soir même d’une grève d’une partie des enseignants a été également durement ressentie. 
Enfin et surtout, ces évolutions ont été perçues et vécues par des enseignants de plusieurs disciplines (LCA, allemand,...) comme une remise en cause de leur identité professionnelle et une dégradation de leurs conditions de travail. Là aussi, il est alors difficile de percevoir une réforme comme « allant dans le bon sens » si on s’en tient à cette dimension essentielle et dans un contexte plus général de sentiment de déclassement et de dégradation du niveau de vie. 
La manière dont les personnels vivent et ressentent les réformes, c’est important. Et malheureusement, l’expérience prouve que c’est rarement pris en compte...

Il y a aussi des conceptions pédagogiques différentes... Les réformes venaient se heurter à une conception relativement individuelle (voire individualiste) du métier et à une approche essentiellement centrée sur l’aspect disciplinaire. “Obliger” des pourtant fonctionnaires à travailler en équipe était perçu comme une intrusion dans la sphère privée et une remise en cause de la « liberté pédagogique ». Faire des travaux interdisciplinaires a été vu comme une soustraction des heures disciplinaires. 
Toutes ces critiques sont légitimes. On a évidemment le droit (et même le devoir) de discuter de pédagogie et de s’interroger collectivement sur les meilleures manières de faire apprendre et progresser les élèves. Ah, si on parlait plus pédagogie en salle des profs et si on redonnait toute sa place à la "dispute" ! 
Ce que je regrette, c’est que bien souvent, on a masqué ces questions pédagogiques derrière des postures politiques. On m’a beaucoup reproché le terme que j’ai utilisé plusieurs fois de « gaucho-conservatisme » pour désigner ceux qui combinaient un discours très radical de changement social avec des positions conservatrices sur le plan de la pédagogie. L’attente du « grand soir » est souvent (pas toujours...) une forme de procrastination pour éviter de faire évoluer ses pratiques, ici et maintenant. Considérer que l’École n’est que le réceptacle d’inégalités qui se sont formées ailleurs est souvent (pas toujours…) une manière de dédouaner l’institution scolaire de la nécessité de changer. Or, on peut vouloir à la fois changer l’École pour changer la société et changer la société pour changer l’École....


En relisant ce texte, je me rends compte de ce qu’une lecture mal intentionnée pourrait en retenir. Je fournis donc les contre-arguments...

• D’abord, on peut me reprocher un discours « surplombant ». 
Pour ma part, je pense que tout acteur social doit avoir la possibilité de penser son métier et l’évolution de l’institution dans laquelle il travaille. C’est ce qui explique mon engagement militant dans un mouvement pédagogique et mes prises de positions rendues possibles par la réflexion collective.

• Il est facile de passer du « surplomb » au « mépris ». C’est presque devenu un réflexe rhétorique. On invoque le « mépris » ressenti à tout bout de champ. Et au final ça empêche de penser. 
Je réponds habituellement à cela en deux temps. D’abord se sent « méprisé » qui veut bien l’être. Personnellement je ne me sens pas méprisé quand j’entends des critiques de l’École (avec un grand “E” pour signifier qu’il s’agit de l’institution). L’étude et l’enseignement de la sociologie m’ont appris à distinguer les individus et la structure dans laquelle ils évoluent. L’École ne se réduit pas aux enseignants et ceux-ci font bien leur travail dans un système qui dysfonctionne. Il faudrait parvenir à ne pas prendre « pour soi » toute analyse critique du système éducatif.

• On peut aussi se dire que ce texte « refait le match » d’une période révolue. 
Pourquoi ressasser ces vieux débats ? Pourquoi rouvrir des cicatrices alors que l’urgence est de se battre « tous ensemble, tous ensemble» contre la politique d’austérité du gouvernement et la politique éducative de Jean-Michel Blanquer. 
D’abord parce que ces débats ne sont pas si vieux que cela. La meilleure preuve en est que le traumatisme de « collège2016 » est encore très présent dans les interpellations et autres anathèmes sur les réseaux sociaux. 
Pour ma part, je ne me résigne pas à ce qu’on me dise que la politique éducative précédente a été globalement néfaste même s’il est évidement nécessaire d’en faire une analyse critique (je l’ai faite dans une série de 3 articles sur mon blog). Considérer que Blanquer et Vallaud-Belkacem c’est « blanc bonnet et bonnet blanc » (Jacques Duclos, sors de ce corps ! ) est une affirmation qui me semble manquer du plus élémentaire sens de la nuance à toute analyse rigoureuse. 
Tout comme c’est le cas, lorsqu’on affirme que « les 60 000 postes n’ont jamais existé».
On a l’impression d’être dans ce qui relève d’une « vérité alternative » pour reprendre un vocabulaire utilisé par les occupants actuels de la Maison Blanche.

L’appel à un « front uni » face à la politique de Blanquer me semble malheureusement illusoire ou en tout cas difficile tant qu’on reste avec ces débats en suspens... 
Au delà des revendications qualitatives (postes, salaires, pouvoir d’achat) et de la dénonciation du double langage du ministre, il faudrait dépasser les postures et construire une alternative qui sorte des antagonismes précédents et qui pose clairement la question des finalités que l’on veut assigner à l’École, des valeurs que l’on veut promouvoir et donc de la pédagogie...

Philippe Watrelot
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vendredi, septembre 14, 2018

L'école de la méfiance



« L’école de la confiance » est devenu le leitmotiv des innombrables interviews de Jean-Michel Blanquer. Mais, au delà de la déferlante médiatique, il est légitime de s’interroger sur la réalité de ce slogan facile. Car, au final, Jean-Michel Blanquer ne semble faire confiance qu’à lui même !
La majeure partie des annonces et décisions prises relèvent de l’idéologie bien plus que d’un prétendu pragmatisme ou de l’alibi de la science. Et beaucoup d’entre elles n’ont pour but que d’annuler méthodiquement les mesures prises par le précédent gouvernement. La communication et le populisme éducatif semblent aussi tenir lieu de stratégie pour une politique dont on commence à percevoir les enjeux.
L’invocation du « mérite » masque mal, en effet, une politique individualiste et libérale qui oublie comment se construisent et se reproduisent les inégalités sociales.
Bien sûr, il y a les CP dédoublés... Mais cet arbre cache mal la forêt des économies réalisées ou à venir dans de nombreux domaines. L’extension de cette mesure met aussi à jour l’impréparation et le manque de moyens dans la mise en œuvre des rares et disparates promesses électorales.

• Comment construire la confiance quand on voit que les décisions sont avant tout dictées par un impératif budgétaire et comptable ? 
• Comment construire la confiance quand les corps intermédiaires (syndicats, associations,...) sont ignorés par le pouvoir en place ?
• Comment construire la confiance quand les décisions sont élaborées par quelques « sachants » dans une pure logique technocratique ?
• Comment construire l’école de la confiance quand le ministre cherche le clivage et utilise le terme péjoratif de "pédagogistes" pour désigner ceux qui sont pourtant les plus favorables à la nécessaire évolution du système éducatif ?
• Comment construire la confiance chez les enseignants quand la logique du « control-z » conduit à l’attentisme et au cynisme en laissant penser qu’il est vain de s’investir dans des dispositifs qui ne dureront pas ?
• Comment construire la confiance quand on inonde les enseignants de vade-mecum qui sont autant de directives niant l’expertise des professeurs ?
Un dessin de Charb en 2007

Il faut refuser cette logique de clan et les caricatures qui sont à l’œuvre. On ne peut que déplorer  que la politique éducative soit soumise à la démagogie et aux mouvements de yo-yo. Le temps de l’éducation n’est pas celui du politique et l’École a besoin de continuité de l’action au service d’une véritable lutte contre les inégalités. 
Il est temps que les enseignants, tous les pédagogues sortent de la sidération pour construire une riposte.
C’est l’urgence de la situation que nous rappellent toutes les enquêtes et études internationales qui me fait réagir. Il faut une réponse éducative à la hauteur des enjeux ! 


Philippe Watrelot

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mardi, septembre 04, 2018

Les marronniers que l’on a relancé(s)


L'actualité éducative est très répétitive. Dans une année normale, on parle de l'École à la rentrée et puis au moment du bac. C'est ce que les journalistes appellent un "marronnier". 
 Mais il y a aussi des marronniers à l'intérieur du marronnier. Des polémiques reviennent de manière récurrente. A tel point qu'on pourrait ressortir pratiquement les mêmes articles, les mêmes arguments que ceux qu'on utilisait précédemment.
Cette année est particulièrement riche en polémiques inutiles. Et le développement des réseaux sociaux n'arrange rien, bien au contraire. 

D'abord, on a le retour de la rumeur de l'éducation sexuelle et des "cours de masturbation" qui nous rappelle 2013 et les "journées de retrait de l'école". Ce sont les mêmes à la manœuvre. Avec la même volonté de détruire le lien entre les familles et l’École. 

Et puis, voici venir la traditionnelle polémique sur l'orthographe ou la grammaire... Rappelez vous, on s'est déjà écharpé sur l'abandon du circonflexe et ensuite sur le prédicat. 
Cette année, nous avons un concurrent sérieux avec l'accord du participe passé. Libération a publié, il y a quelques jours une tribune de deux enseignants belges wallons proposant d'abandonner la règle d'accord. Et tous les médias ou presque, comme des morts de faim, se précipitent sur cet os à ronger. Voici que Le Monde reprend l’info, les radios en parlent. On peut s’attendre à voir des débats entre les « Pour » et les « anti » dans les colonnes et sur les plateaux télés. Les éditorialistes qui ont un avis sur tout vont s’en mêler. Et le Ministre interviendra pour tirer les marrons (ah ah !)  du feu... On parie ? 

Il faut dire que la recette est facile à cuisiner. 
Prenez un sujet sur lequel tous les 67 millions d’“experts” de l’École peuvent avoir un avis. Qui n’a pas eu à batailler avec cette règle durant sa scolarité et dans ses écrits au quotidien ? 
Pour l’assaisonner, faites revenir des morceaux de nostalgie (ah, l'école d'antan...) et un soupçon d’identité nationale (comment ? des belges voudraient nous dicter nos règles ?). 
Rajoutez enfin une bonne rasade de débat Pédago/Républicains de 30 ans d’âge avec des senteurs de « laxisme » et de « nivokibess ». Vous pouvez aussi utiliser le « pédagogisme » plus récent, mais au goût plus fort. 
 On a là tous les ingrédients d’une polémique bien française sur l’éducation. Celle ci est encore amplifiée par les réseaux sociaux où règne l’indignation permanente et sur-jouée. 


Est-ce que ça fait avancer la réflexion sur l’École ? La réponse est Non. Je pense même qu’au contraire, ça la fait régresser. 
Je dis à mes amis « pédagos » que l’on n’a rien à gagner dans ce débat qui nous fait perdre du temps et de l’énergie (la preuve avec celui que je perds en écrivant ce billet !) et nous détourne de l’essentiel.
 Car pendant ce temps là, des questions bien plus graves mériteraient d’être posées et débattues. Comment voulons nous que les élèves apprennent ? Quelle place pour l’expertise des enseignants dans l’élaboration de leurs pédagogies ? Quelle école voulons nous ? Comment lutter efficacement contre les inégalités dans et avec l’École ? Comment préserver l’École publique contre à la fois la marchandisation mais aussi les crispations et les conservatismes ? 
Bien loin de l’inanité du débat qui s’annonce, ce sont ces questions là qui mériteraient d’être posé(es) et débattu(es) !

Philippe Watrelot

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