lundi, septembre 10, 2007

I remember 9/11

J’éviterai de regarder la télévision le 11 septembre. Six ans après, les images des tours qui s’effondrent me remuent encore trop. J'en ai déjà parlé sur ce blog et dans les Cahiers Pédagogiques, mais je ressens le besoin d'en parler encore.

Le 11 septembre 2001, j’étais à New York City. Depuis un an, je travaillais au Lycée Français de New York où j’enseignais les sciences économiques et sociales. J’habitais le quartier d’Astoria (Queens) et ce matin là en prenant le métro aérien j’ai vu une immense boule de feu embraser la deuxième tour (le premier avion avait déjà percuté la 1ère). Je me souviendrai toujours, comme beaucoup de personnes, de toute cette journée du 11 septembre 2001.
J’ai conservé les e-mails que j’ai envoyé à des amis, parents et collègues durant cette journée et celles qui ont suivi. Je voudrais vous les faire partager. C’est un témoignage. On peut appeler aussi cela de la thérapie…
Avant cela, je voudrais aussi vous envoyer vers un site toujours actif qui rassemble les images prises par les photographes ce jour là. Cela a donné lieu à une exposition “Here is New York” qui a joué un grand rôle pour les habitants de New York.
I will never forget...
PhW
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Messages e-mail

Le 11-09 13h30
écrit à partir du lycée

Je vous écris du lycée où tout le monde est sous le choc ce matin. J'ai entendu la nouvelle à la radio et j'ai vu les Twin towers en flammes en prenant le métro aérien pour aller au travail. Tout le wagon s'est arrêté de parler en même temps...
La fumée recouvre tout Manhattan et toute la ville est pleine des sirènes de police et de pompiers. tout le bas de la ville a été boucle et les transports en commun ne fonctionnent plus. Nous avions une télé allumée dans la salle des profs et nous avons vu en direct la 1ere puis la deuxième tour s'effondrer à 10 heures puis 10 heures et demie.
Il y a sûrement des milliers de morts, beaucoup de nos élèves sont très inquiets car leurs parents travaillent dans ce quartier. .Je n'ai pas réussi à faire cours, j'ai passé mon temps à les calmer.
J'écris moi-même ce mot pour vous rassurer car je n'arrive pas à utiliser le téléphone. Il règne ici une atmosphère d'état de guerre, en plus la télé ne cesse de passer les images de la foule palestinienne qui se réjouit a l'annonce des attentats.
Ça promet pour la suite...
C'est véritablement un événement exceptionnel aux conséquences incalculables.
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Le 11-09 19h00

Bonjour à tous et merci pour les témoignages de sympathie et les messages inquiets que j'ai reçus.
Personnellement je vais bien et j'ai réussi à rentrer chez moi apres bien des péripéties.
J'ai appris le crash du premier avion ce matin à la radio et j'ai vu le crash du deuxieme (vers 9h10) alors que je me rendais au lycée. J'habite maintenant dans le Queens et la ligne de métro est aérienne avant d'arriver dans Manhattan. Tout les gens du wagon fixaient les twin towers et se sont arrétés de parler au même moment. Elles étaient en flammes et la fumée se répandait dans tout Manhattan qui était plein du bruit des sirènes de police, des pompiers et des ambulances.
Il régnait dans la ville une atmosphere d'état de guerre. Les images à la télé ne faisaient que renforcer cette impression. Je n'ai évidememnt pas pu faire cours et j'ai surtout discuté et calmé les élèves que j'avais et dont pour beaucoup d'entre eux les parents travaillent dans le financial district (c'est-à-dire downtown là où se trouvent les tours).
Nous avions branché une télé dans la salle des profs et j'ai pu voir à 10h tout d'abord puis à 10h30 pour la deuxieme les deux tours s'effondrer. On parle ici de 40 000 morts.
La télé américaine repasse en boucle les mêmes images de cette catastrophe en parallèle avec des images de palestiniens (malgré les démentis) se réjouissant de la nouvelle dans les rues de Palestine. Ca promet pour la suite, on peut craindre le pire dans l'escalade....
Les métros, trains, aéroports et routes ont été bloqués une bonne partie de la journée, le bas de la ville est encore bloqué et les avions de chasse survolent Manhattan, "state of war" je vous dis...
Ce soir en rentrant tout le monde avait dans le métro les yeux tournés vers le bas de la ville à 5heures du soir, il se dégage toujours une épaisse fumée et là où il y avait le paysage urbain familier de ces deux tours jumelles (twin towers) qui sont avec l'empire state et la statue de la liberté une des marques de la ville, il n'y a plus rien...

A bientot pour plus de nouvelles, amitiés aux uns et aux autres

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Le 11-09 21h00

PEARL HARBOR
C'est la comparaison qui est faite ce soir sur toutes les chaines de télé et que j'ai également entendue à plusieurs reprises dans la rue et dans le métro. Vous savez que comme dans toutes les situations extremes, les gens se parlent et aujourd'hui NYc n'a pas fait exception malgré l'individualisme ambiant. Cette comparaison donne l'ampleur du traumatisme et également une idée de l'escalade que cela risque d'entrainer. Bush dans son allocution a parlé du "mal" (evil) qui doit etre combattu et vaincu. Tous les élèves et les gens dans la rue également demandaient si c'était le début de la 3eme guerre mondiale. Fort heureusement (pour la cause palestinienne) l'ennemi public numéro 1 désigné est le milliardiaire saoudien Osama Bin Laden. D'après des sources officielles (selon la TV) il y a de forts soupcons que ce soit lui qui soit derriere cet attentat.
Demain, les écoles sont fermées et on demande à tous ceux qui le peuvent de donner leur sang. Les hopitaux sont tous débordés. Pour ceux qui connaissent New York, tous les immeubles au sud de Canal Sreet sont évacués et le quartier est bouclé et sous controle à partir de la 14th street. Plusieurs collègues ne peuvent pas rentrer chez eux et ont du être hébergés ailleurs.
D'après les télévisions qui ont toutes bouleversé leurs programmes et passent uniquement des programmes d'information, le nombre de décès est considérable, on parle de 40 000 morts... Parmi eux beaucoup de sauveteurs (pompiers et policiers) qui ont été ensevelis lors de l'effondrement de la 2eme tour alors qu'ils étaient dans les décombres de la 1ere.
Bienvenue dans le XXIeme siècle.
Take care of you !

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Jeudi 13-09

Merci de tous vos messages de sympathie et de soutien. Voici quelques nouvelles supplémentaires, que j'envoie aux amis...

Les écoles ont été fermées le mercredi 12 et le maire a conseillé à tous ceux qui n'étaient pas indispensables de rester chez eux sauf pour aller donner son sang.

Tout le bas de Manhattan est toujours fermé. Tous les immeubles ont été évacués au sud de Canal Street et la circulation (ainsi que tous les transports en commun ) sont interdits au sud de la 14th rue. Quelques collègues qui habitent par là ont pu s'approcher des lieux et décrivent tous un spectacle de désolation avec des immeubles toujours en flamme et des risques d'effondrement. 5 autres buildings se sont déja effondrés et d'après les spécialistes, tout le quartier devra être rasé. Aux alentours de la 14eme rue et en particulier d'Union Square ainsi que des hopitaux, des personnes tournent avec à la main des photos de leurs proches dont ils sont sans nouvelles.

La télévision a stoppé ses programmes habituels et ne passe que des programmes d'information en continu. La journée de mardi était très inquiétante et faisait déjà craindre le pire car la TV n'a cessé de passer en boucle les images des palestiniens se réjouissant... A Dallas un centre islamique a déja été attaqué et des membres de la communauté musulmane de New York ont reçu des menaces... Depuis, on a vu fleurir les drapeaux américains sur les fenêtres des maisons et sur les voitures dans tout New York , on entend aussi des gens hurler "USA ! USA ! " comme un slogan au passage des pompiers . Etat de guerre et nationalisme...J'ai vu aussi un reportage sur les armureries qui n'ont jamais autant vendu d'armes qu'en ce moment... La majorité des américains réclame des représailles rapides. On peut donc craindre le pire dans l'escalade.

Aujourd'hui jeudi les écoles sont réouvertes. Nous n'avons pas véritablement fait cours mais tenté de faire parler et écrire les élèves sur ce qu'ils avaient ressenti, il y a eu également un rassemblement des élèves avec minute de silence. Un soutien psychologique est également prévu.
On peut dire que la population de New York est profondément traumatisée, on ne connait pas encore le nombre de victimes mais les derniers chiffres parlent d'un bilan entre 10 000 et 20 000 morts (même si au début on parlait de 40 000...). Tout le monde connait quelqu'un qui travaillait dans les twin towers...
La ville ne sera plus jamais la même et on peut penser que le retour à la "normale" ne se fera pas aussi rapidement que cela a été annoncé.

Take care ! (comme on dit ici...) et amitiés
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Samedi 15-09
message adressé à la liste des profs de SES

Plusieurs d'entre vous m'ont posé des questions sur ce que je voyais et entendais à New York soit dans le cadre d'un travail avec les élèves soit par intérêt personnel. On me pose aussi des questions sur la difficulté d'enseigner dans un lycée à New York aujourd'hui. Je vais donc essayer d'y répondre (et en plus ca me fait du bien d'écrire tout ça...).
Je prie par avance ceux qui ne connaissent pas New York City de m'excuser si je fais référence à des rues et des quartiers comme si tout le monde connaissait, pour moi ils font partie de mon environnement quotidien. On peut trouver des plans de Manhattan un peu partout, cependant j'en joins un en fichier attaché.(quartiers_manhattan.jpg).

Enseigner à New York
Commencons par notre métier. Comme je l'ai dit, les écoles ont été fermées mercredi dernier et ont réouvertes jeudi matin (sauf bien sur celle de Lower Manhattan). Jeudi matin, comme cela avait été décidé en réunion avec le Proviseur et avec la psychologue du lycée français de New York(le lycée LFNY désigne l'ensemble des classes de la maternelle à la Terminale), nous avons tenté de faire sortir et échanger les émotions resenties par les élèves. J'ai donc demandé à mes 22 élèves de Première ES d'écrire si ils le souhaitaient (et dans la langue qui leur convenait le mieux) ce qu'ils avaient ressenti. Cela a été difficile au début mais ensuite certains ne parvenaient plus à s'arrêter et ont écrit plus de quatre pages et m'on remercié après de leur avoir permis de se "libérer" ainsi. J'ai ensuite demandé si certains voulaient s'exprimer oralement. C'est là que les difficultés ont commencé et qu'il a fallu être ferme et subtil.
Un collègue parlait des difficultés dans son lycée et des questions que cela posait. D'une certaine manière j'ai été confronté aux difficultés inverses. La première intervention a été en substance pour dire "c'est la faute aux musulmans". Il faut rappeler que les médias et en particulier CNN avaient complaisamment montré les images des scènes de liesse en cisjordanie durant toute la journée de mardi. Heureusement, ce qui fait la richesse de notre lycée (et au delà de la ville de New York mais j'y reviendrai) c'est que 50 nationalités y sont représentées et certains élèves ont pu nuancer d'eux-mêmes ce type d'affirmations. J'ai par ailleurs beaucoup insisté, comme tous, sur les dangers de la stigmatisation et de l'amalgame. J'ai aussi essayé de leur montrer qu'une image n'est jamais neutre et est toujours une "production". Je crois d'ailleurs que même si le chapitre sur "Opinions et médias" a disparu du programme de 1ere, ils vont quand même y avoir droit...
Mais je dois dire que tout cela était quand même assez tendu et que les élèves avaient, et c'est compréhensible, beaucoup de mal à prendre du recul.
C'est aussi ce qui explique que paradoxalement, nous ne faisons pas au LFNY, comme dans beaucoup de lycées en France, un travail sur ce sujet. Les élèves étaient plutot demandeurs d'une reprise "normale" des cours et vendredi j'ai donc travaillé avec mes élèves sur les agents économiques, la croissance, la démarche des SES... même si tout cela avait un côté un peu surréaliste. Il y a d'ailleurs un débat chez les profs (comme d'ailleurs dans le reste de la ville) : faut-il faire "comme si" au risque de tomber dans l'indifférence ou continuer à en parler pour ne pas oublier ?
Un dernier mot sur la vie au LFNY : nous avons réuni jeudi matin les élèves pour que le Proviseur lise un texte appelant à la tolérance ( il est lisible sur le site du lycée à l'adresse http://www.lfny.org vous pouvez aussi passer par ce site si vous voulez envoyer un message de soutien) et qu'ils fassent une minute de silence. Je comprends que certains élèves ou profs en France se soient senti mal en France ou ailleurs par rapport à cette même minute de silence même si je crois que cela repose sur une opinion qui me semble biaisée (voir chapitre suivant) mais vous comprendrez qu'ici cela n'avait pas le même sens. C'est aussi pour ces questions de tolérance que le lycée a choisi de ne pas collecter de fonds pour la croix rouge afin de ne pas privilégier cet organisme par rapport au croissant rouge par exemple. La collecte organisée au lycée est donc faite au profit du fonds pour les oeuvres sociales des pompiers de la ville de New York.

New York n'est pas l'Amérique...
C'est ce que vous disent tous les gens ici quand vous discutez avec eux. Pour résumer ma propre position, je dirais que j'aime New York et que je n'aime pas les États Unis. Je ne pense pas que je pourrais vivre dans une autre ville aux USA. Deux chiffres pour étayer mon propos. 40% des gens qui vivent à New York sont nés hors des États-Unis, 65% des habitants ne sont pas nés à New York. Il y a une expression ici qui dit à peu près : "c'est un vrai New Yorkais, car il a choisi de vivre ici". New York est la ville de l'immigration par excellence et de la diversité culturelle.
En s'attaquant à New York, les attentats du 11 septembre se sont certes attaqués au symbole de la puissance US mais aussi à ce que pourrait être un XXIeme siècle basé sur le brassage des populations et le multiculturalisme. Je suis persuadé qu'une bonne partie des victimes du WTC parlait plus volontiers l'espagnol, le mandarin, le grec ou le coréen que l'anglais...
Dans cette ville cohabitent des communautés dont la rencontre partout ailleurs serait conflictuelle : indiens et pakistanais, juifs et arabes, catholiques et protestants, coréens et japonais... C'est le miracle de cette ville que de faire exister cette "mosaïque" (on préfère aujourd'hui ce terme à celui de melting pot).

"America new War"
Apres "America under attack" c'est le nouveau bandeau de CNN depuis hier. Le discours officiel et des médias est comme je l'ai déjà écrit tres orienté vers la riposte. Le patriotisme est exacerbé, les fenetres et les voitures sont ornées de drapeaux américains et les gens crient "USA, USA..." au passage des pompiers et des voitures de police. On n'entend dans les journaux télévisés aucune nuance ou critique. C'est l'union nationale et on ne note pas pour l'instant de remise en question de la politique américaine ou de l'efficacité des services secrets américains.
Pourtant, lorsqu'on marche comme je l'ai fait hier dans Manhattan, on voit aussi des gens qui sont plus critiques ou qui refusent la logique de la guerre. Union Square (place située au niveau de la 14th rue et de Broadway) s'est transformée en mémorial improvisé. On y voit des centaines de personnes regroupées qui prient ou qui écrivent sur des panneaux installés là. Des centaines de bougies et de fleurs sont disposées sur le sol dans cette zone baptisée "Hate free zone" (zone sans haine) par des panneaux tout autour de la cloture. Parmi les phrases notées ici et là j'ai relevé cette citation de Gandhi "Peace will not come out of arms but of justice lived" ou celle-ci de Anne Franck "In the long run the best weapon is a kind of a gentle spirit". On voit aussi dans ce lieu comme dans beaucoup de places de la ville, sur les boites à lettres, les poteaux etc. des photos de disparus ("missing") avec un numéro de téléphone pour appeler si on a des informations. Ces affiches sont omniprésentes dans la ville (Central Park, Washington square, Sheridan Square, Canal Street qui était hier la limite accessible aux piétons) et font ressentir combien cette ville a été touchée et la détresse d'une partie de la population.
Le discours amplifié par les médias n'est donc pas le seul mais il est malheureusement occulté. Les new yorkais pourtant touchés ne sont pas tous des va-t-en guerre.


Comme le disait Jerome Charyn dans une interview à Liberation (lue sur internet), cette ville est une ville de monstres mais de monstres attachants. Les new-yorkais sont individualistes, pressés, cyniques, la ville est une ville très dure qui n'a pas de pitié pour les faibles et les laissés pour compte de la société américaine. En même temps, il y a ici une énergie, un courage, des élans de solidarité et une tolérance qui contrebalancent bien des aspects négatifs de l'Amérique. La douleur et la dignité des New Yorkais me font encore plus aimer cette ville.

See ya and take care..

2 commentaires:

Lubin a dit…

Merci pour ces témoignages, "historiques" effectivement. Il y a, bien sûr, les victimes des deux tours mais aussi, depuis ce jour, les dégâts considérables dans les opinions publiques un peu partout dans le monde. La peur, qui justifie les pires dérives des démocraties. On peut juste espérer qu'on en sortira un jour.

Ostiane a dit…

Quelques années ont passé mais en lisant ces extraits de vie, je me suis retrouvée même jour même heure avec cette affreuse boule dans le ventre et ces images iréelles qui défilent non stop sur le petit écran...
Tu as raison de parler de valeur thérapeutique de l'écriture. Elle offre la possibilté via le détour narratif quasi instinctif de rester connecté avec le réel sans se laisser submergé par lui. Le témoignage porte en lui cette part de partage anthropologique et de décharge indispensable qui permettent de tenir face à l'improbable. Oui, merci Philippe pour ces terribles instants d'humanité partagée.

 
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