mardi, octobre 05, 2010

La prisonnière du désert, Sarkozy et Savigny sur Orge


Une fois n’est pas coutume pour un blog de commentaire de la presse, je vous propose un petit reportage vécu où je joue moi même au reporter...

Ça a commencé la semaine dernière. Un mot affiché en salle des profs du Lycée JB Corot à Savigny sur Orge (où je travaille) nous indiquait que le Recteur allait venir dans notre lycée inaugurer la plate forme “cinelycee.fr”. Puis, lundi 4 octobre, un autre affichage nous apprend que ce ne sera plus seulement le Recteur mais le Ministre, et même deux puisque Frédéric Mitterrand était supposé accompagner Luc Chatel.
Toutefois, l’importance du dispositif de sécurité mis en place dès le lundi, le nombre de policiers venus repérer les lieux pouvaient mettre la puce à l’oreille. On pouvait légitimement penser que Nicolas Sarkozy allait s’inviter comme il l’a fait dans d’autre occasions et ce pour plusieurs raisons.

Réinventer le ciné club…
La plate forme cinelycee.fr est en effet une de ses annonces formulées lors d’un des discours qu’il a prononcé sur les questions d’éducation. Le mardi 13 octobre 2009 à l’occasion de la présentation de la réforme du lycée, il déclarait : « Nous allons créer, dans chaque lycée général, technologique et professionnel de France, un équivalent moderne de ce qu'on appelait, autrefois, les ciné-clubs. C'est un domaine qui me tient particulièrement à cœur. […]  Il est urgent de développer leur [les lycéens] regard critique et d'ancrer leur rapport à l'image dans une culture patrimoniale. Il est urgent de leur donner les repères indispensables que sont les œuvres majeures du septième art. En complément du dispositif « Lycéens et apprentis au cinéma » qui va se poursuivre, France Télévisions développera une plateforme internet de vidéos en ligne qui sera accessible dans tous vos établissements. Deux cents grands classiques du cinéma mondial seront disponibles et constitueront la vidéothèque de base de chaque lycée. ». Comme il le dit lui même, c’est un projet qui lui tient à cœur et qu’il souhaitait voir aboutir personnellement.

Visite surprise
La méthode ensuite. Ce n’est pas la première visite surprise. Le 8 avril 2009, il s’était invité de manière tout aussi impromptue au lycée de Chennevières lors d’une visite de Richard Descoings dans le cadre de la préparation de la réforme du lycée.
Je m’en souviens très bien car, à l’époque, dans le cadre des consultations que Richard Descoings menait, nous devions le rencontrer avec le groupe « De l’ambition pour la réforme des lycées ». Comme il y avait un embargo total sur l’information concernant cette visite nous avions été contraints d’attendre en pensant que l’on nous avait posé un “lapin”…

Si les “visites surprises” se multiplient, c’est évidemment par précaution. Comme le souligne à juste titre le blog “L’Élysée, côté jardin” hébergé par Le Monde Fichue impopularité… Nicolas Sarkozy ne peut pas faire de réunions annoncées à l’avance, faute de craindre un comité d’accueil peu enthousiaste”. On peut même dire qu’il y a, nous disent plusieurs commentateurs, une véritable crainte de la perte de contrôle qui va bien au delà de la prudence normale vis-vis des déplacements d’un chef d’État. C’est aussi ce qui explique la difficulté du président de la République à se rendre en banlieue.


Savigny sur Orge, terre de contrastes…
Alors que sa popularité est au plus bas, cette visite éclair lui permettait à la fois de parler de l’École pour y faire des annonces et de se rendre en banlieue. Initialement le blogueur du Monde avait qualifié Savigny sur Orge de “banlieue cossue” dans son article ( !). Cela a ensuite été rectifié en “banlieue pavillonnaire”. Ce qui est plus juste mais qui ne rend pas totalement compte de la grande hétérogénéité de ce territoire et de la particularité de ce lycée.
En fait, dans ce lycée, nous accueillons plus de 2400 élèves qui viennent des six communes alentour. Et notamment de Grigny et de Viry-Chatillon (la “Grande Borne” ça doit dire quelque chose aux journalistes). La moitié de nos élèves viennent de collèges “ambition-réussite” (nouvelle version des Zep). Nous pratiquons d’une certaine manière le “busing” puisqu’une bonne partie de ces élèves prennent le train (RER D puis RER C) pour venir jusqu’au lycée. Il y a en fait, et c’est de plus en plus rare, une vraie mixité sociale dans ce gros établissement. Et l’on arrive pas trop mal à faire cohabiter et réussir tous ces élèves et à mettre en œuvre des projets culturels ou pédagogiques…

Si le cadre est assez agréable avec un château, des douves, des cygnes, des canards, des bâtiments rénovés, … , cela ne doit donc pas faire oublier cette réalité sociale et considérer que la banlieue n’est pas ici homogène mais caractérisée par la juxtaposition de situations sociales très diverses. Tout cela méritait au moins un petit coup de projecteur médiatique !
Si l’on me permet une petite insertion biographique, je peux parler assez facilement de la sociologie de cette banlieue et de l’évolution de cet établissement car j’ai la particularité (partagée avec de nombreux autres collègues) d’être né dans cette commune et d’avoir étudié dans le lycée où j’enseigne aujourd’hui…

Drôle de matinée.
Le lycée fait une quinzaine d’hectares. Mais ce mardi 5 octobre, il était vraiment divisé en deux avec une barrière où il fallait montrer ses papiers pour passer. Le bâtiment H où se trouve le pôle artistique du lycée avait été passé au déminage, aux chiens renifleurs d’explosif. Une atmosphère très nerveuse. Avec des policiers derrière chaque buisson. Ou presque…
Plusieurs élèves avaient eu l’occasion la veille de visionner la “Prisonnière du désert” (John Ford 1956) pour en discuter le lendemain, leur avait t-on dit, avec le ministre. Mais finalement, c’est l’ensemble des enseignants qui se sentait un peu prisonnier,  et privé de désert…
Car dans ce gros établissement, il était impensable que tous puissent assister à cet événement. Seuls les enseignants impliqués dans les activités artistiques à des degrés divers avaient été conviés avec un petit nombre d’élèves.
Drôle d’impression :  on percevait dans les bâtiments dispersés dans le terrain du lycée comme un écho lointain d’un événement sous contrôle et tenu bien à l’écart du reste de la vie de l’établissement.
Je ne faisais pas partie des personnes concernées. Comme d’autres collègues, nous étions reçus (j’allais écrire “neutralisés”) en délégation pour rencontrer un conseiller du ministre et d’autres responsables académiques. Nous avons pu évoquer les grands sujets du moment : la réforme du lycée, les suppressions de postes et la formation des enseignants. On nous a écoutés. Poliment.
Mais tout cela semblait de l’ordre du rituel. On s’attendait à ce que nous fassions cette demande, on nous l’a accordé mais sans que cela n’ait de véritable effet. Tout aussi rituel a été le rassemblement sur la place Davout qui est face au lycée. On a déployé des banderoles, les drapeaux syndicaux claquaient dans le vent et les lycéens présents criaient quelques slogans face à des CRS débonnaires et s’agitaient dès qu’ils voyaient une caméra. On a vu partir tout un ensemble de voitures noires puis après une demi-heure, la faim et la proximité des cours de l’après-midi ont fait se vider la place.
On a alors retrouvé des collègues ayant participé à cette opération de communication très maîtrisée rassemblant de nombreux médias, des vedettes et des officiels et qui nous en parlaient comme s’ils revenaient d’un voyage lointain. Très loin du quotidien du lycée à quelques mètres de là...

D’autres personnes auront peut-être une autre vision de cette matinée passée au pays de la com’. En particulier, ceux qui ont pu s’exprimer malgré tout, dans les interstices de cette journée particulière où l’on a fait (tout autant qu’on en a parlé) beaucoup de cinéma…
Ce n’est ici que la vision d’un spectateur (engagé) qui rappelle que rendre compte de l’actualité, tout comme le cinéma,  c’est toujours une question d’angle et de point de vue…

2 commentaires:

olivier a dit…

Je trouve que tu relates très bien ce qui s'est passé aujourd'hui, avec ce lycée coupé en deux. D'un côté la grande messe, et pour nous les CRS.
Mais s'était quand même bien joyeux Place Davout !
Olivier.

olivier a dit…

Et c'était même joyeux sans faute d'orthographe !

 
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