mardi, octobre 09, 2007

Les 100 qui font bouger la France ... Réactions d'un participant

Quelques réactions à chaud à la diffusion de cette émission diffusée mardi 9 octobre sur France 2 et à laquelle j’ai participé (voir mon premier post sur ce sujet). Je suis partagé entre plusieurs sentiments et plusieurs qualificatifs pour parler de ce que je viens de voir. Plusieurs qualificatifs : partial (voire malhonnête) et en même temps généreux et intéressant sur d’autres points… Un sentiment : l’amertume teintée de combativité

Ce qui me révolte le plus, c’est sûrement le passage sur l’orthographe. On assiste là à un escamotage d’un débat dont il était prévu qu’il ne pouvait pas avoir lieu. J’ai déjà dit dans un billet précédent comment j’ai réagi au discours de Brighelli et de Marc le Bris (et dans une certaine mesure de Cécile Ladjali) sur ce sujet. J’ai essayé de montrer en prenant l’exemple des lettres des poilus de 14 que l’orthographe n’était pas forcément excellente autrefois et qu’il fallait donc relativiser cette supposée “dégradation” de l’orthographe et du moins prendre de la distance par rapport au discours dominant. J’ai ensuite souligné que le titre de cette séquence (“sauver l’orthographe") était assez injurieux pour tous les enseignants du primaire qui faisaient correctement leur travail. J’ai même été applaudi sur ce point par l’assistance. Tout ce passage a été supprimé pour laisser place un message univoque sur le déclin de l’orthographe. Cela me semble malhonnête dans la mesure où ce montage ne reflète absolument pas ce qui s’est passé sur le plateau.
On peut aussi revenir sur la parole laissée complaisamment à Marc Le Bris, qui s’est présenté comme une “victime” du système ce qui est une escroquerie intellectuelle à laquelle le moindre journaliste sérieux ne devrait pas se laisser prendre. M. Le Bris et son groupe SLECC (Savoir Lire Écrire Calculer Compter) bénéficie d’une demie décharge de la part de l’Education nationale et n’a jamais été, comme il le prétend, l’objet de sanctions alors qu’il viole pourtant un bon nombre de règles déontologiques propres à chaque enseignant.
La confusion entretenue entre l'idée de soutien scolaire et Acadomia est aussi une forme d’escroquerie intellectuelle quand la présentatrice laisse croire que c’est un modèle à suivre et ne présente guère d’autres alternatives.

Je maintiens donc ce qualificatif de “partial” (et même de “malhonnête”) alors que, pourtant, on m’entend à plusieurs reprises sur des sujets moins polémiques et qu'on ne peut pas dire qu'on ne m'a pas donné la parole.
Mais cela me donne une certaine amertume dans la mesure où sur ce passage précis de l’orthographe, mon supposé silence laisse entendre que je cautionne le discours qui a été diffusé.

Dans le même temps, et pour être objectif, il faut signaler plusieurs points positifs de cette émission. J’ai déjà dit que j’avais apprécié certains reportages et en particulier celui sur Clisthène (le collège de Bordeaux). J’ai apprécié aussi que la parole soit donnée aux enfants d’une manière respectueuse et intelligente. Plusieurs intervenants parviennent à faire passer des idées positives et généreuses sur l’école.

Mais au final c’est donc quand même un sentiment d’amertume qui domine. D’abord parce que je crois que le dispositif retenu s’il est ”spectaculaire” n’est aucunement favorable à un quelconque débat et surtout parce qu’il est l’occasion d’un contrôle important de la part de la production sur la parole par le montage qui est réalisé. Il ne peut que créer de la frustration et de l’amertume chez les participants, et je ne pense pas être le seul à le ressentir.
Ce montage, comme je le pointais plus haut, permet aussi d’escamoter le débat lorsqu’il a lieu malgré tout et de laisser passer uniquement l’opinion dominante. Et il est dur de lutter contre les idées toutes faites des journalistes ! Mais je ne baisse pas les bras…
Toutefois, je fais aussi l’hypothèse (en m’appuyant sur certains éléments...) qu’il y a eu un réel décalage (voir un conflit) entre les intentions de l’équipe rédactionnelle (les journalistes qui ont préparé) et les présupposés de l’animatrice de l’émission et de la “production” qui garde la maîtrise du montage.
L’intention des journalistes m’a semblé être de donner réellement à voir des innovation pédagogiques et de revenir sur certaines idées reçues alors que les présupposés et l’idéologie de la production m’a plus semblé proche des thèses sur le déclin de l’école et une image d’une éducation nationale incapable de bouger et brisant les initiatives. A cet égard, le nombre de sujets sur l’enseignement privé et sur le secteur marchand est significatif. On peut aussi pointer que Béatrice Schonberg ait tenté à plusieurs reprises — malgré mes protestations— de me coller l’étiquette de “représentant de l’institution” alors que le dispositif de l’émission était de ne pas inviter de représentants officiels de l’éducation nationale. Cela témoigne d'une contradiction.

Je crois enfin qu’avec ce type d’émission on est typiquement dans l’illustration d’une des dérives des médias d’aujourd’hui, celle de l’ « infotainment » (l’info-spectacle). La place des “people” tels Guy Roux ou Maud Fontenoy, promus experts de l’école et le temps de parole qui leur est laissé est, à cet égard, «remarquable® ».
J’ai aussi été surpris par la présence d’un chauffeur de salle qui nous a “coaché” avant l’émission et qui nous indiquait quand il fallait applaudir. Dans l’ambiance et la chaleur des projecteurs et après 3 heures d’enregistrement, je me suis surpris à applaudir le fondateur d’Acadomia, avant de me rendre compte de ce que je faisais !
Même si cela pouvait coller avec le sujet de l’école, j’ai eu aussi un peu de mal avec cette tendance systématique de l’animatrice à distribuer des ”bons points” aux différents participants. Même si elle montre des « vraies gens » et qu’elle les valorise, le véritable centre de l’émission c’est l’animatrice qui garde un contrôle très fort sur la parole et semble induire ce qu’il faut penser. C’est ainsi et c’est une tendance forte de la télé d’aujourd’hui

Qu’on ne déduise pas de mes propos qu’il faut rejeter en bloc ce type d’émission. Malgré l’amertume et le malaise évoqués plus haut, je considère qu’il faut être présent dans ce type de médias. Pour y apporter la contradiction, même si on a vu qu’ici elle a été contrôlée voire occultée. Pour accroître la visibilité de nos mouvements pédagogiques ( je me félicite que l’on ait pu lire “Cahiers Pédagogiques” à plusieurs reprises) . Et aussi parce que malgré tous ces défauts, l’émission a donné à voir et à entendre des initiatives intéressantes et qu’elle permet de se saisir des questions vives de l’école. Elles sont l’affaire de tous et, au delà des shows télévisuels, doivent faire l’objet de réels et rigoureux débats citoyens.

Tout comme l’analyse et la critique des médias à laquelle je viens de me livrer dans cet atelier pratique improvisé est elle aussi un exercice citoyen plus que jamais nécéssaire…

5 commentaires:

Lubin a dit…

Le jour où la télé fera une émission honnête et instructive sur quelque sujet que ce soit, en en reparlera. Pour ma part, suite à l'émission d'hier, j'ai mailé mon sentiment à la direction de la chaîne. Comme d'habitude, c'est un automate qui me répondra. Je pense que si nous somme plusieurs à faire la même chose, ce sera toujours ça de gagné.

PLAHAYE a dit…

C'est vrai que pour ma part et en dehors de certains reportages, cette émission m'a laissé l'impression d'un marécage d'idées convenues et médiocres... Bien que je fus agréablement surpris et soulagé de vous voir intervenir une première fois après le reportage sur le collège aux matons... Je pense aussi que la lutte contre ce type de pensée passe par une présence et une participation, mais diable que cela doit être dur... J'ai d'ailleurs éteint mon poste au bout de 30 minutes, en réalisant que cette émission m'avait presque fait culpabiliser !
Enfin, ne lâchons rien !

hubert guillaud a dit…

Je ne suis pas spécialiste du sujet, mais en tant que télespectateur, cette émission m'a intéressé (malgré toutes les limites que vous signalez et le montage qu'on sent le plus souvent). Ce qui était interessant, c'est cette énergie qui se dégageait de cette succession de projets (dont on voyait bien que certains n'étaient pas sans défauts).

Cela donnait des idées, montrait que des choses étaient possibles (pas faciles du tout et les questions concrètes (financement) ont souvent été occultées, mais possibles). Contrairement à ce qu'on a pu le lire sur les forums de l'émission, les enseignants n'étaient pas au coeur des critiques, mais bien le système.

Je crois que la télé est faite pour montrer des choses, pas pour débattre (et de moins en moins). Elle a montré hier un florilège d'initiatives diversement intéressantes, mais qui donnaient le peps. C'est déjà pas si mal.

christophe a dit…

Je sors un peu de ma réserve car le début de l'émission m'a ulcéré:

- le premier reportage où l'on nous fait comprendre que c'est bien d'enseigner soi-même à ses enfants, c'est même mieux que l'école...
aucun esprit critique sur la socialisation des enfants, sur les catégories sociales capables de le faire...

- le deuxième reportage où l'on nous montre une école privée basée sur la discipline. Là encore, aucune prise de distance, pas d'analyse, inintéressant au possible et assez démagogique.

Au bout de 20 mn, on se sent quand même un peu écoeuré par ces deux reportages...Non ?

Alors, tout n'est pas négatif, évidemment, mais je crois que le pari était perdu.

Trop de reportages dans tous les sens, trop d'invités, trop de parti pris (c'est le système qui n'est pas bon, il faut positiver, les individus sont bons...gnian gnian)

Certes, Hubert nous dit qu'il faut montrer toutes initiatives, il ne s'agit pas d'analyser ou de débattre.
Admettons, mais le format même de l'émission n'est pas bon: les reportages sont trop courts, il n'y a pas de regards croisés, tout s'enchaine dans un flot ininterrompu (il ne faut pas ennuyer, il faut positiver, il faut critiquer le système, il y a du pour et du contre...). On ne montre rien, on enfile des images et des paroles...

Désolé Philippe, mais comme tu le dis dans ton post, les dés étaient un peu pipés.

Dommage, cela aurait pu être une bonne occasion...

P.S. : Ce n'est pas impossible de filmer l'école et des initiatives innovantes, mais cela prend du temps (je me souviens d'excellents reportages sur Canal + avec l'agence Capa).

Philippe Watrelot a dit…

Je partage beaucoup de critiques qui sont faites dans les commentaires. Mais la question est de savoir si il faut se positionner dans une posture de refus systématique de ce type d'intervention ou s'il faut y aller malgré tout en en sachant les limites et les dérives. J'ai pour ma part choisi la deuxième position même si je comprends la première.
Ce n'est pas de la naïveté, bien au contraire. Ce passage a permis, malgré toutes les limites évoquées, de montrer qu'il y a une autre parole que celle de Brighelli pour parler de l'école, d'augmenter la visibilité du mouvement que je représente et de faire faire un record à la fréquentation de mon blog et du site des cahiers !

je répète également que si "les dés ont été pipés", cela n'était pas forcément évident au départ du moins tel qu'on m'a présenté le projet.
Dommage effectivement, mais cela ne me décourage pas bien au contraire, j'ai beaucoup appris de cette petite expérience télévisuelle...

 
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