jeudi, mars 25, 2010

SES en 2nde : correction de copie



Ce blog est essentiellement un commentaire de l’actualité éducative et n’est pas un "blog de professeur" au sens habituel c’est-à-dire centré sur une discipline d’enseignement. Mais, quelquefois l’actualité vous permet de combiner les deux...
La matière que j’enseigne, les sciences économiques et sociales, se retrouve une nouvelle fois dans l’actualité avec de nombreux articles dans la presse. Après un premier projet de programme qui a été fortement critiqué et que j’ai évoqué ici-même dans une précédente chronique, le ministère vient en effet de transmettre aux représentants de la communauté éducative siégeant au conseil supérieur de l’éducation un nouveau projet de programme. Le CSE doit se réunir le 1er avril et jusque là le texte peut encore connaître des amendements.

Je vous propose ma lecture et mes commentaires. La première partie est assez technique et ne concerne que mes collègues les plus pointilleux. Les autres peuvent aller directement à la deuxième partie qui propose un commentaire plus général et qui je l’espère peut intéresser au delà du seul cercle restreint des profs de SES…


Lecture commentée et détaillée du nouveau projet

A propos de ce programme on peut dire qu'il y a eu un vrai travail d'amendement. Ce qui prouve a posteriori l'intérêt d'une mobilisation à plusieurs niveaux et la nécessité de dénoncer la manière dont ce programme avait été conçu et ses erreurs didactiques et pédagogiques.

Si on joue au jeu des sept erreurs entre les deux versions, on note plusieurs différences.


Dans le préambule, on a un nouveau paragraphe qui annule la note de fin du précédent programme qui indiquait "“on traitera au moins les dix premières questions". Ici on insiste sur la liberté pédagogique et on précise que les enseignants "traiteront obligatoirement la première question de chacun des cinq thème et au moins huit questions sur les dix proposées."

Commentaires : Ce qui est un net progrès et répond à une des critiques qui considérait que du fait de cet ordre imposé, la partie sociologique du programme était marginalisée.


A la fin du programme, sont remis les "savoir-faire applicables à des données quantitatives" (qui existaient déjà dans le programme actuel).

Commentaires : C'est pas encore une approche en termes de compétences... et on rate le coche de faire le lien avec les compétences du socle commun


Dans l'économie générale du programme on passe de 4 chapitres composés de 3 items chacun à cinq chapitres de 2 items chacun. Les trois premiers chapitres restent les mêmes. Le dernier disparaît au profit de deux chapitres nouveaux : "Formation et emploi" et "Individus et cultures".

Commentaires : réintroduction du “chômage”, le thème emblématique qui avait créé le buzz et généré de nombreux articles de la presse au lendemain d'un déclaration de Sarkozy devant un panel de français où il affirmait que "le chômage allait baisser". Cela dit, je continue à penser que la question sur le chômage telle qu'elle est posée est biaisée et très complexe pour des élèves de seconde. Si on veut bien la traiter, il y a un très grand nombre de pré-requis.


Les items qui disparaissent : “Consommer ou épargner", "comment les entreprises adaptent-elles leur organisation à leur environnement ?", "Prix qui montent, prix qui baissent: comment expliquer les variations de prix ?", l'item “le diplôme un passeport pour l'emploi" change de chapitre.

Commentaires : les critiques sur la difficulté de certains items ont, semble t-il, été entendues. “consomme ou épargner" en particulier qui me semblait complètement déconnecté des préoccupations des élèves et biaisé sur le plan théorique.


Les notions qui disparaissent : outre celles rattachées aux items qui ont été supprimées , il faut noter que dans le premier item du premier chapitre “"Ménages et consommation"”, une notion disparaît c'est “élasticité" . Dans le chapitre III “"prix d'équilibre"” devient "Prix" tout simplement.

Commentaires : les critiques avaient été fortes aussi sur la notion d'élasticité jugée trop difficile pour des élèves de Seconde et considérée par certains comme emblématique d'une évolution vers une économie formalisée (ie: mathématisée). Pour ma part, je ne pense pas que cette notion soit difficile en soi. Il faut d’ailleurs noter qu’elle réapparait dans les "savoir-faire applicables à des données quantitatives"


Les notions qui apparaissent : Une notion apparait en revanche dans l'item “un diplôme..." c'est celle d' "emploi ! Dans l'item "Qui produit des richesses?" (intitulé préalablement “Qui produit quoi?”) on voit apparaitre la notion de valeur ajoutée. Dans l'item “comment produire et combien produire ?” c'est la notion de “progrès technique” qui fait son entrée. Enfin, la notion de "pouvoir d'achat" est présente dans l'item "Comment les revenus et les prix..."

Commentaires : les notions qui apparaissent sont des notions bien connues des profs de SES puisqu'elles figurent toutes dans l'ancien (actuel) programme. Cela fait d'ailleurs ressembler de plus en plus ce projet à l'actuel programme de SES, la famille en moins, le marché et la culture en plus.


• Des indications modifiées : Là il faut chausser ses lunettes et rentrer dans le détail. Dans l’item “Comment se forment les prix sur un marché” (anciennement “Comment se détermine le prix d’équilibre sur un marché”), la rédaction change. L’ancienne version demandait de partir “de l’étude d’un marché concret”. La nouvelle indique “On montrera comment dans un modèle simple de marché se fixe et s’ajuste le prix en fonction des variations de l’offre et de la demande.”

Commentaires : cette modification n’est pas si anodine que cela. Avec un peu d’ironie, on pourrait dire que si l’on passe de l’appel à un marché concret à un modèle, c’est parce qu’il n’existe pas de marché qui fonctionne réellement et “purement” selon la loi de l’offre et de la demande (sauf peut être le marché au cadran, et encore…)


Commentaire général

Sur la méthode d'élaboration de ce "nouveau projet”.

A ma connaissance, le groupe d'experts n'a pas été réuni à nouveau Il s'agit d'un amendement fait par le président du groupe d'experts en lien avec le cabinet et en tenant compte des critiques exprimées. Peut-être que d'autres personnes sont intervenues mais de manière officieuse. En tout cas, les principales critiques ont semble t-il été entendues.

Mais des questions restent en suspens.

Celle de la lourdeur de ce programme et de son adaptation aux élèves de Seconde. Cette critique est toujours délicate à formuler.

Sur la lourdeur, il est (trop) facile de répondre qu'elle dépend de la manière dont les enseignants conçoivent leurs cours et que celle ci tient à leur défaut de vouloir toujours trop en dire et en faire. Quoi qu'il en soit, pour un certain nombre de question, les pré-requis sont nombreux et méritent qu'on y passe du temps.

Sur l'adaptation aux élèves de seconde, là aussi la critique est sujette à débat. Si on pose cela, on vous rétorque que c'est vous qui manquez d'ambition pour vos élèves et qu'il est tout à fait possible de faire passer des notions complexes avec du talent didactique et en s'appuyant une méthode rigoureuse. Débat sans fin.

Pour ma part, j'estime que le programme reste très lourd pour une heure et demie par semaine et que des parties du programmes restent assez délicates (pas impossibles, délicates...) à faire passer.

Plus généralement, si j'apprécie, comme je l'avais déjà dit dans ma précédente note, que le programme soit présenté sous forme de questions et que celles-ci, globalement, ont du sens, je constate aussi que ce programme officialise un changement de paradigme.

Jusque là le programme de seconde restait la dernière survivance de ce qui était le paradigme initial des SES : une construction par "objets problèmes" : on convoque les différentes sciences sociales pour analyser un objet complexe (la famille, l'entreprise, la consommation,...) sous ses différentes dimensions. Ici, ce qui semble prédominer c'est un nouveau paradigme basé sur une approche didactique qu'on pourrait résumer par cette formule "penser en économiste, penser en sociologue". On part des champs disciplinaires et de questions épistémologiques pour forger les concepts. Changement important même si il faut souligner que c'est déjà un changement à l'oeuvre dans les programmes actuels de Première et de Terminale ES.

Alors que le programme de Seconde, se veut un enseignement d'exploration, cela augure du renforcement de cette approche dans les futurs programmes du cycle terminal. Cela pose malgré tout la question du sens et de l'identité de notre enseignement. Mais il faut aussi rester prudent face aux dénonciations et aux appels à cette identité. D’abord parce qu’il faut distinguer la lettre du programme et la manière dont il sera interprété (par les enseignants, par les manuels scolaires, etc.) Ensuite parce qu’en matière d’éducation, il faut toujours être méfiant et distinguer les discours (souvent figés) et les pratiques. Ce changement de paradigme que nous constatons (et que nous déplorons) est en fait déjà largement à l'œuvre dans les pratiques et les programmes actuels.

Pour reprendre des arguments de mon précédent billet, la critique que je formule reste donc une critique pédagogique de cette séparation des savoirs. Je ne nie pas (et même plus je revendique) que j’’enseigne de l’économie, de la sociologie, de la science politique, de la psychologie sociale (Milgram c’est du lourd…). Mais pour quel usage ? Dans ma démarche qui est celle d’un professeur du secondaire, je m'appuie sur les disciplines que j'enseigne pour donner aux élèves des outils de compréhension du monde, de la société, etc. (je n'"enseigne pas la société"...) Mais la question qui se pose est celle de la motivation des élèves et du sens des apprentissages. Et je pense en effet qu'il vaut mieux partir (je dis bien partir, pas y rester...) d'une "question vive" et donc forcément complexe et mobilisant plusieurs approches pour ensuite construire des savoirs. C'est en cela que je suis contre une approche en termes de "fondamentaux" et c'est parce que je pense que les objectifs du lycée sont aussi ceux de la formation du citoyen que je suis très méfiant sur la tendance actuelle (très en vogue dans les cercles ministériels) de vouloir "universitariser le lycée".


Pour conclure, je voudrais revenir sur deux autres points qui ne sont pas directement traités par le programme mais qui me semblent essentiels. C'est d'abord la question des heures d'enseignement. C'est ensuite la question de savoir qui enseigne ce programme.

Une heure et demie par semaine... Pour un programme qui, je l'ai dit reste très lourd, même si on donne plus de souplesse dans son application. D'autant plus que les indications complémentaires font allusion (pas assez à mon goût, et c'est une erreur stratégique de ce nouveau programme dans le contexte des négociations dans chaque lycée) à des activités (jeux, travaux basés sur des calculs ou des études de cas) et que cela demande du temps et des effectifs réduits pour pouvoir fonctionner. La question est véritablement une question pédagogique !

Qui enseigne ? A ma connaissance, le cabinet du ministre ne veut pas revenir sur ce qui leur apparaît comme une flexibilité de gestion mais aussi un principe "idéologique" : les programmes de SES et de PFEG seront enseignés indifféremment par les profs de SES et les profs d'économie-gestion. Cela risque de rester un point de blocage important au niveau des principes même si je ne suis pas sûr que cela soit aussi évident dans les lycées en fonction des situations propres à chaque établissement puisque l’autonomie conduit aussi à des négociations locales.

D’autres questions restent encore sans réponse : l’évaluation (le bruit court que les enseignements d’exploration ne seraient pas notés), la place dans l'orientation de cet enseignement d'exploration, le lien avec le programme de Première, la place de la série ES avec un risque de dépérissement de cette série,...)… Les questions sont nombreuses et n’ont pas toutes de réponses.


Ce nouveau programme est malgré tout une avancée et on peut espérer qu’il augure enfin d’une attitude plus sereine vis-à-vis de cet enseignement qui ne mérite pas toutes les caricatures et les procès d’intention qu’on a pu faire à son encontre. Pour qu’il trouve enfin la place qu’il mérite dans un lycée rénové et au service de la réussite de tous les élèves.

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