lundi, mars 01, 2010

Accueil des enseignants stagiaires : encore plus aberrant



La direction générale des ressources humaines de l'Éducation Nationale vient d’envoyer aux recteurs et aux inspecteurs d’académie une lettre de cadrage datée du 25 février avec pour titre : « Objet: dispositif d'accueil, d’accompagnement et de formation des enseignants stagiaires des premier et second degrés et des personnels d"éducation stagiaires »

Ce dispositif d’accueil concerne donc les lauréats des concours 2010 des premier et second degré et se mettra en place dès la rentrée de septembre. On appellera ces personnes des stagiaires car elles ne seront titularisées qu’à l’issue d’une inspection à la fin de cette année.

J’avais déjà consacré un billet de mon blog (intitulé “Aberrant”) à cette situation. A l’époque, nous n’avions pas encore cette lettre de cadrage et nous nous basions sur les rumeurs et sur les projets hétérogènes des différentes académies. La lettre de cadrage a pour but d’uniformiser les pratiques rectorales mais confirme surtout les craintes qu’on pouvait avoir. Cette circulaire montre aussi que le ministère n’a tenu aucun compte des remarques des syndicats et ignore le dialogue social.



L’organisation de l’année de stage.

Avant de formuler des critiques, qu’y a t-il dans cette circulaire ?

Que ce soit pour les professeurs des écoles (PE) ou des lycées et collèges (PLC), la circulaire indique que le dispositif d’accueil comprend ”trois temps complémentaires”.

· Une période d"intégration et d"accueil ;

· Une formation dans les classes fondée sur un accompagnement articulant pratique de classe et analyse de pratique;

· Une ou des périodes de formation continuée dispensées par l"université ou tout autre structure qualifiée.

La période d’intégration et d’accueil se résume pour l’essentiel à un rassemblement (“sur la base du volontariat” car les stagiaires ne seront payés qu’à partir du 1er septembre) avant la rentrée des classes où on leur présentera les enjeux de cette première année et où ils “recevront les informations et repères utiles pour favoriser leur prise de fonction”.

L’organisation de l’année de stage, quant à elle, repose donc sur le principe deux tiers/un tiers : 2/3 d’obligation de service et 1/3 de formation. Rappelons qu’aujourd’hui, la formation à l’IUFM représente plus de la moitié du temps du stagiaire. Le dispositif de formation prévu à partir de la rentrée 2010 comprend de l’accompagnement et des périodes de formation groupées.

Il faut surtout noter que l’accompagnement est “un temps de compagnonnage et de formation assuré par des personnels d’enseignement et d’éducation expérimentés” et qu’il fait partie du temps de formation. En d’autres termes, le temps passé par le “compagnon” (plus simplement le « tuteur”) est décompté du temps de formation auquel le stagiaire a droit.

Stagiaire ? Même si la formation semble réduite à pas grand chose, c’est quand même ce terme qui s’applique car le lauréat du concours n’est pas titulaire. Il ou elle ne le sera que quand il aura subi une inspection de validation à la fin de son année. Il lui faudra aussi avoir terminé son master pour que sa titularisation soit complète.

La circulaire détaille ensuite les modalités propres aux PE et celles concernant les PLC. Cela renvoie notamment aux lieux de stages ainsi que les détails de l’organisation de la formation. Chacun pourra se reporter à la circulaire pour plus d’informations.


Requiem pour les IUFM

Même s’il y a des différences entre le premier et le second degré, cette circulaire organise une parodie de formation et une régression incroyable.

Le “compagnonnage” apparaît bien comme un retour en arrière. Il est basé sur une conception qui laisse aucune place à la confrontation des expériences. Le mot même de “compagnonnage” est déjà une imposture puisque dans le système tel qu’il existait historiquement l’ “apprenti” observe le compagnon avant de faire. Là, c’est l’inverse ! C’est le professeur expérimenté qui est au fond de la classe et qui observe le ”stagiaire”… C’est, pour l’essentiel, une relation duale qui s’installe entre l’enseignant stagiaire et le professeur “chevronné”. Peu ou pas de possibilité de comparer et confronter des pratiques différentes.

Se pose aussi la question du choix des tuteurs. Un bon joueur de foot fait-il forcément un bon entraineur ? Suffit-il d’être un “bon prof” (ou en tout cas considéré comme tel par l’inspection) pour devenir un bon formateur ? Qui formera les ”compagnons”?

Comme le ”compagnonnage est décompté dans le tiers temps, on peut se demander combien il restera pour une véritable formation où les stagiaires seraient rassemblés. On notera d’ailleurs le conditionnel utilisé dans la circulaire “des périodes de formation groupées et/ou filées pourront être organisées” pour le premier degré. Pour le second degré, c’est un tout petit peu plus précis : “Les formations pourront porter sur des thématiques transversales et disciplinaires qui répondront à la demande des stagiaires et aux besoins repérés par les tuteurs et les corps d"inspection.

Qui assurera ces hypothétiques formations ? Il est simplement indiqué qu’elles s’effectuent sous l’autorité des Recteurs et des inspecteurs d’Académie. Les IUFM ne sont même pas mentionnés dans le texte. On peut penser que ceux-ci seront d’une certaine manière mis en concurrence avec d’autres services comme prestataires de formations réduites à peau de chagrin.

Groupées ou filées ? Quand on voit les difficultés à organiser les remplacements, on peut penser que les rectorats hésiteront à organiser des formations groupées (le texte insiste sur la nécessité du remplacement). Dans certaines académies et certaines disciplines, il n’y a quasiment aucun moyen de remplacement, le choix se portera donc sur une formation ”filée”, c’est-à-dire une demi-journée par semaine, en dehors du temps de travail. L’enseignant stagiaire aura donc un service complet (avec au moins deux niveaux à préparer pour les PLC), les entretiens avec son tuteur-compagnon, des visites dans la classe de celui-ci et en plus… des réunions le mercredi après-midi…. ! On est loin de l’alternance…

C’est donc la fin d’un modèle de formation qui est officialisée ici. Avec des conditions d’entrée dans le métier encore plus difficiles qui s’apparentent à une forme de bizutage. Et les quelques garanties énoncées dans le texte ne nous rassurent pas. Car, elles ne sont pas tenables et apparaissent comme de vaines promesses…



Les lieux de stages et les tuteurs : mauvaise pioche…

Première promesse : le texte indique qu’on devra éviter (“autant que faire se peut”) de placer les stagiaires dans des établissements difficiles ou leur attribuer les classes les plus délicates. Les enseignants tuteurs devront se trouver dans le même établissement ou à proximité. Louables intentions… mais difficilement réalisables.

La réalité est tout autre. La constitution des “berceaux” (c’est le terme utilisé dans le jargon) est chaque année très compliquée. Dans le second degré en particulier, on place les stagiaires sur des BMP (Blocs de moyens provisoires), autrement dit pour boucher les trous dans les répartitions de services. La question du choix du tuteur se pose après. Compte tenu de l’endroit où a atterri le stagiaire, on (l’inspecteur) recherche le prof qui est le plus expérimenté dans le même établissement ou pas trop loin et lui demande de bien vouloir faire office de tuteur. On devient tuteur (dans le 2nd degré) non pas parce qu’on y a été formé mais par le produit des circonstances. C’est la réalité des stages aujourd’hui et on voit mal comment cela pourrait être autrement demain.

De même, il est peu probable que les stagiaires échappent aux établissements difficiles. Tout simplement parce que dans certaines académies, ils sont très nombreux. Question de probabilité. D’ailleurs on notera l’emploi constant du conditionnel dans le texte qui laisse penser que les rédacteurs ne croient pas eux mêmes à leur promesse…



Le remplacement des stagiaires : le jeu du mistigri

Autre promesse : les stagiaires qui partent en stages groupés seront remplacés.

On a dit plus haut combien le vivier des remplaçants était faible dans un certain nombre d’académies. Nous sommes dans un contexte de pénurie qui est le résultat de la politique de réduction des postes. Les titulaires sur zones de remplacement (TZR) dans le secondaire ou les ZIL (Zone d’intervention localisée) et les “brigades” dans le Primaire parviennent difficilement à combler les besoins et sont très souvent affectés à des remplacements longue durée (maternité, maladie).

Qui va remplacer ? Un extrait de la circulaire concernant le 2nd degré nous donne un élément de réponse :

Ces périodes de formation, notamment lorsqu"elles sont groupées, devront faire l"objet d"un remplacement dans les classes du stagiaire; vous pourrez vous appuyer sur votre potentiel de remplacement que vous vous appliquerez à diversifier (titulaires de zone de remplacement dans l"enseignement public, contractuels, étudiants de deuxième année de master ayant déjà effectué des stages ou des remplacements ... ).

Dans mon premier billet concernant les stages, j’avais alerté sur cette tentation des académies de se servir des stagiaires en M2 (stage facultatif prévu dans le cursus) préparant le concours pour remplacer les lauréats du même concours. Cette phrase, page 6 de la circulaire, le confirme : les stagiaires qui pourront partir en stage seront remplacés par des vacataires ou des étudiants en M2 encore moins formés… ! Et tant pis pour les élèves (et leurs parents)….



Génération sacrifiée

Cette circulaire s’applique dès la rentrée 2010 pour les lauréats des concours. On vient de le voir, la formation professionnelle initiale est réduite à pas grand chose. Les concepteurs de cette réforme estiment que celle ci devra surtout se faire avant le concours durant l’année de M1 et M2 (ce qui ne sera même pas le cas pour les lauréats 2010 puisque les nouveaux masters ne sont pas en place !).

Les concours permettront-ils d’orienter la formation et de donner des outils pédagogiques aux candidats avant le concours ? Les ”maquettes” des concours et les “sujets zéro” qui viennent d’être fournis laissent en fait très peu de place à la pédagogie. On peut douter dans ces conditions que la formation universitaire inclue d’elle même cette dimension dans ses cours.


Les nouveaux enseignants qui arrivent sont donc une génération sacrifiée sur l’autel des économies budgétaires et à rebours des évolutions souhaitables de l’école et de la réforme du lycée.

Et malgré quelques mobilisations et prises de conscience bien tardives, cela se fait dans l’indifférence de la majorité des enseignants, des médias et de l’opinion publique…

9 commentaires:

Anonyme a dit…

Il y a eu une mobilisation: celle des universités l'an dernier. Mais le lien ne s'est pas fait avec le secondaire, et les syndicats ont une grande responsabilité la-dedans.

MYOS a dit…

Comment des stagiaires avec un emploi du temps aussi chargé vont-ils en plus pouvoir valider leur mémoire de M2?
Qu'arrivera-t-il aux stagiaires qui ne réussissent pas leur M2? Et ceux qui (nombreux) abandonneront en cours de route, où iront-ils pourront-ils recommencer l'année suivante en gardant le bénéfice de leur concours? Comment trouvera-t-on assez d'enseignants pour remplacer les jeunes stagiaires démissionnaires?
Je pense qu'avant tout il faut imposer des conditions sur ces points-là, au cas où on n'arriverait pas à faire échouer cette "réforme".

Anonyme a dit…

Oui parlons de générations sacrifiées ! Celles surtout des élèves de ces pauvres stagiaires puis PEn PEn+1 etc... mal formés à la classe, pas du tout formés à dialoguer avec les parents, etc... Et en tant que directrice, je pense à ces pauvres directeurs qui vont devoir gérer les bourdes, rattraper les situations catastrophiques, essayer tant bien que mal de maintenir une confiance des parents envers l'école, intégrer le débutant dans une équipe....J'en suis fatiguée d'avance !

MYOS a dit…

ANonyme, je pense que cela ne pourra pas fonctionner. On va au-delà de grands problèmes - démissions, bourdes énormes, catastrophes diverses qui feront que les parents ne le supporteront pas, non plus que le système.
Déjà, si tous les enseignants titulaires refusent de prendre un stagiaire - ou même si la moitié le font - que se passera-t-il?

Anonyme a dit…

Des remarques diverses comme elles me viennent, si des réponses sont dans la circulaire, n'hésitez pas à me le dire :
Ce qui me vient à l'idée est de savoir quand est-ce que le PE titulaire de la classe va pouvoir surtout avancer sa classe alors que les premiers mois sont décisifs !
De plus, il est écrit que le tuteur des PLC sera rétribué pour le temps passé hors classe avec son "stagiaire", mais qu'en est-il pour le PE ? Hum...
Et les PEMF, perdront-ils leur décharge sur ces semaines de début d'année ?
Et pour les 108h dont l'AP, où sont les modalités ?
Nos enfants vont pâtir de ce système, c'est sûr. Et les directeurs/trices aussi, je le crains !

Anonyme a dit…

deux tiers/un tiers : 2/3 d’obligation de service et 1/3 de formation
Désolé, mais c'est encore pire : cette formulation issue de votre texte suggère une décharge d'un tiers de service, or à ma connaissance, pas un seul texte officiel n'indique cela ...
En fait, la note de cadrage précise que "le volume de formation et d'accompagnement dispensé sera équivalent à un tiers de l'obligation réglementaire de service du corps auquel appartient le stagiaire ».
La formation peut donc venir EN PLUS du service... et compte tenu des déficits d'enseignants, il y a fort à parier que cette interprétation sera favorisée...

Jacques Heurtault a dit…

Ce n'est pas aux enseignants de définir la politique éducative de la Nation. C'est au Gouvernement de la République et au Parlement, chacun dans leur domaine respectif d'attribution.
Les enseignants, eux, doivent appliquer et mettre en oeuvre cette politique même s'ils n'y adhèrent pas (ce qui est leur droit le plus strict).

Stéphane Delafosse a dit…

Il est effectivement possible de voir les choses comme cela,M. Heurtault. Mais le point essentiel n'est-il pas ailleurs ? Est-ce parce que la loi l'exige que tout et n'importe quoi puissent être fait ? On parle ici de la formation des enseignants, mais aussi, et surtout des futurs professeurs de nos enfants. La loi édictée pour renvoyer les sans papiers a eu pour cause de renvoyer chez elle une jeune marocaine ayant dénoncé les violences qu'elle subissait de la part de son frère. Le président lui-même est intervenu pour la rapatrier. La LOI n'est qu'une simple règle. Les "fonctionnaires" de l'Etat ont aussi le devoir de ne pas laisser les législateurs faire n'importe quoi. Je suis fonctionnaire. Je ne sers pas que l'Etat, je sers le bien commun. Car je suis avant tout un citoyen éclairé. Doit on, sous ce prétexte de "fonctionnariat" pardonner à ceux qui servirent l'Etat Vichyste ? Il ne faut pas tout mélanger, mais tout citoyen qui se respecte se doit de dénoncer par tous les moyens ce qui lui semble menacer l'avenir de sa nation. Et c'est à l'école en grande partie qu'il se décide.

Anonyme a dit…

Je n'ai pas lu tous les commentaires postés mais je tenais à écrire mon vécu... Je suis stagiaire depuis septembre... je fais partie de la génération des sacrifiés...... et tout ça pour vous dire que ce n'est vraiment pas facile ! Je dors peu, je n'ai que peu de tps libre (pour ne pas dire pas du tout) et le pire du pire c'est mon tuteur... Contestataire, limite persécuteur et surtout... tout sauf objectif ! Ma formation auprès de lui ne me semble pas du tout constructive et je subis sérieusement le système. Je ne suis pas dégoutée car j'aime mon "métier" mais je me questionne sérieusement... Comment cela va-t-il "évoluer" ? Je craque... c'est dure ! j'ai hâte de ne plus être confrontée à toutes ces contraintes...
J'espère que certains s'en sortent... J'espère aussi être validée pour pouvoir vraiment enseigner et être enfin rassurée.

 
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