dimanche, mai 08, 2016

Bloc-Notes de la semaine du 2 au 8 mai 2016





- Refondation : com’ et bilan d’étape – La formule de Prost – Le pire et le meilleur - .



Ce bloc notes est surtout consacré aux deux journées de la refondation organisées par le Ministère au début de la semaine. Coup de com’ ou bilan d’étape ? Les deux. Même si le nécessaire débat sur la refondation a été phagocyté par les annonces sur la rémunération des enseignants du primaire. On a donc pas retenu grand chose de ce qui s’est échangé durant ces deux jours. Sauf une intervention, celle de l’historien Antoine Prost dont une formule a déclenché une mini-polémique dont les réseaux sociaux ont le secret.
Pour finir, on donnera quelques conseils de lecture. Ouvrez vos cahiers de texte et notez : je dois lire absolument “Mohamed, l’ouvrier qui aurait voulu être prof de maths”. Vous répondrez ensuite à la question sur une feuille propre : “en quoi ce témoignage peut donner du sens à la refondation de l’École” ?...



Refondation : com’ et bilan d’étape
L’évènement de la semaine ce sont les “Journées de la refondation” qui ont eu lieu au Palais Brongniart (anciennement la Bourse) à Paris les lundi 2 et mardi 3 mai. Des journées qui ont rassemblé près de 2000 personnes dans des tables rondes et des ateliers (dont on peut retrouver les vidéos sur une chaine DailyMotion ). Ces deux jours ont été marquées par la visite du Premier Ministre (mardi soir) et du Président de la République (lundi soir).
Les journées sur les réformes dans l’Education: point d’étape ou coup de com?titre une dépêche de l’AFP . La réponse est : les deux ! Pour Florence Robine (Dgesco) dans l’émission de France Culture “Du grain à moudre : “ il était utile de faire un point d’étape et d’avoir une vision systémique et de redonner de la cohérence à l’ensemble des réformes”. Mais pour la plupart des journaux, il s’agissait avant tout d’un coup de com’. C’est que dit Le Figaro en parlant du “bel exercice de communication du gouvernement ”. Même analyse pour le Monde : “le gouvernement fait son show ”. Même tonalité pour Le Figaro , Les Échos , L’Humanité . Le Monde va encore plus loin dans un autre article puisque pour lui, durant ces journées “le gouvernement s’auto-congratule sans convaincre ”. Plusieurs journaux mettent aussi en avant le faible nombre d’enseignants durant cet évènement qui rassemblait surtout des membres de la technostructure (même si la ministre affirme qu’il y avait 40% d’enseignants durant ces journées). Le Monde pose ainsi la question : Le manque d’autocritique nuit-il à la refondation ?
Coup de com’ ? La réponse du Président de la République (vidéo) lors de sa venue le lundi en fin de journée a au moins le mérite de la franchise. Il en plaisante : “Quand on ne fait pas de communication c’est rare qu’on la fasse pour vous” et il ajoute même, toujours sur le ton de la plaisanterie “si on attend que les compliments, on est pas toujours satisfait, si on attend les critiques, on peut avoir son lot...”, tout en se défendant : “il ne s’agit pas de repeindre la réalité”. F. Hollande évoque aussi dans son intervention une obligation de “rendre des comptes” et ça peut sembler légitime. Un exécutif, quel qu’il soit, a le droit de présenter ce qu'il a fait. Il reste ensuite aux médias, aux critiques et aux opposants à se saisir de cette mise à l'agenda pour apporter des contradictions ou des nuances ou contester le bilan. C’est le jeu démocratique !
Dans ce cadre, on peut signaler un bon article dans L’Express qui explique pourquoi les profs ne voient pas les 47 000 postes créés dans l'Education. Un article dans Le Monde revient sur l’ensemble des axes de cette loi et en fait un bilan assez complet. Dans Le Figaro on donne la parole à Jean-Rémi Girard (SNALC) qui insiste surtout sur la réforme du Collège mais évoque aussi la priorité au Primaire et la formation. Dans Les Échos, la journaliste spécialisée Marie-Christine Corbier dresse un bilan contrasté de la “priorité à l’éducation”. Dans L’Obs, Sandrine Chesnel se demande “3 ans après, qu’est-ce qui a changé ?”. Même si je ne suis pas journaliste mais un observateur critique et engagé , je me permets aussi de signaler les trois billets de blog que j’ai consacré à ce bilan .
Mais le problème, c’est que ce débat pourtant nécessaire sur la refondation a été phagocyté par l’annonce de l’augmentation de l’indemnité de suivi et d’accompagnement des élèves (ISAE) destinée aux professeurs des écoles par Manuel Valls . Les médias n’ont (souvent) retenu que ça ...
Pourtant cette annonce n’était plus vraiment un scoop car l’essentiel avait déjà été dévoilé par la Ministre quelques jours auparavant dans une interview au JDD Et dès le lundi 11h, Benoît Hamon avait spoilé comme on dit maintenant en annonçant déjà que ça représenterait 80 euros nets par mois. La seule incertitude qui restait concernait donc la date. Cette ISAE passera à 1200 euros à la rentrée 2016, ce qui la met à égalité avec l’ISOE qui est une indemnité équivalente pour les enseignants du secondaire.
Il s’agit donc d’une remise à niveau attendue et nécessaire entre les enseignants du primaire et ceux du secondaire. Beaucoup de journalistes utilisent à tort le terme de “prime”. C’est en fait une indemnité. Et une indemnité a une certaine stabilité. Si l'ISAE a été créée en 2013, l'ISOE a été créée en 1990 et a survécu aux alternances. Évidemment, il ne s’agit pas d’une revalorisation salariale au sens strict, ce n’est pas non plus complètement pris en compte dans le calcul de la retraite de base (mais uniquement dans la retraite additionnelle de la Fonction Publique). Évidemment cela ne compensera pas la baisse du pouvoir d’achat accumulée... Mais il faut aussi replacer cela dans le contexte du dégel du point d’indice (0,6 % en juin et 0,6 % en mars). Par ailleurs, il faut signaler que dans le cadre des négociations PPCR (Parcours professionnel, carrières et rémunérations) qui sont en cours, on prévoit une intégration progressive des primes et indemnités des fonctionnaires dans leur salaire à partir de janvier 2017.
Comme je le faisais remarquer dans une chronique récente , certains ne manqueront pas de voir dans cette annonce une forme de clientélisme à un an des élections présidentielles. Cela en limite la portée face à une opinion enseignante qui reste dans l’impatience d’une amélioration plus nette de sa situation (financières et conditions de travail). Dans ce sujet comme dans bien d’autres, l'une des plus grandes défaillances de ce quinquennat, c'est la maîtrise du temps...

La formule n°1 de Prost (Antoine)
On a peu parlé du contenu des débats (tous visibles en ligne) lors de ces deux journées. Sauf un... Il s’agit du débat n°3 Les valeurs de la République à l’École le mardi après midi. Et plus précisément, c’est surtout l’intervention de l’historien de l’éducation Antoine Prost qui va faire le buzz sur les réseaux sociaux. Comme c’est l’habitude aujourd’hui (même si on peut le déplorer comme l’a fait Prost lui même), les débats font l’objet d’un livetweet et d’un mur de tweets qui encadrait la scène du Palais Brongniart. Sur les réseaux sociaux, c’est cette formule (n°1), cette phrase rapportée par un tweet (dont je suis l’auteur, je crois bien...) qui va faire scandale : “La façon dont les enseignants enseignent n'est pas républicaine" . Avec cette citation se déclenche une sorte de mini scandale dont les réseaux sociaux ont le secret. Après le #cloclogate , le #ProstGate ?
On retrouve là tous les ingrédients. D'abord la brièveté du message qui conduit à réagir sur une phrase sortie de son contexte. On a beau renvoyer à l'intégralité du débat qui est en ligne rien n'y fait. On ne prend pas la peine de faire cet effort de lecture. D'autant plus que des spécialistes du découpage (ils se reconnaitront...) se chargent de saucissonner non seulement les textes mais aussi les vidéos et de vous dire ce qu'il faut en penser. Ensuite, le défaut des réseaux sociaux c'est que le buzz au bout d'un moment, s'auto-entretient... De tweets en re-tweets, de nouvelles personnes s'emparent de cette simple phrase et sans prendre la peine de remonter la discussion la rediffuse. Et c'est reparti pour un tour...Enfin, et surtout, c'est là une vraie difficulté qui va au delà de ce réseau social et qui empoisonne tout le débat sur l'École, la promptitude et l'hyper-susceptibilité qui conduit à se sentir insulté, "méprisé" et à prendre pour soi ce qui est avant tout une critique du système. Pourtant comme l'a dit Antoine Prost lui même en réponse à une question : “je fais le procès de l'institution je ne fais pas le procès des hommes”. Les profs sont facilement froissés, ça fait pas un pli !
Certains disent que Antoine Prost “devrait réactualiser ses représentations du métier” (lu sur Twitter). Peut-être... On peut aussi se demander si la difficulté ne vient pas justement du fait que M. Prost nous tend un miroir que nous ne voulons pas voir. Quel décalage entre l’image que nous voulons et pensons donner et la perception que d’autres peuvent en avoir ?
Les enseignants sont des gens du discours, de la parole, ils ont été formés comme ça...Mais cela conduit quelquefois à une illusion qui est de penser que seul le discours suffit. Or, tout comme Cocteau disait qu'"il n'y a pas d'amour il n'y a que des preuves d'amour", on peut dire que les intentions de lutte contre les inégalités et tout le discours "de gauche" ne suffisent pas face à la nécessité d'interroger chacun de nos actes et le fonctionnement global pour savoir s'il est réellement démocratique... C'est pour ça que j'apprécie tant le slogan des Cahiers Pédagogiques "changer l'école pour changer la société, changer la société pour changer l'école". Parce qu'il nous invite à la modestie de l'action quotidienne évaluée à l'aune de nos valeurs. Par ailleurs, au risque de me répéter, il y a une vraie difficulté à admettre pour les enseignants que le fonctionnement de l'École soit inégalitaire et peu démocratique. Ils ont le sentiment d'y faire leur travail du mieux qu'ils peuvent. Et en plus ils sont la preuve vivante que l'École fonctionne malgré tout puisqu'ils en sont le produit ! Comment critiquer un système qui vous a fait "réussir" et qui vous fait vivre ? La tentation est forte de prendre alors "pour soi", dans une hyper-susceptibilité corporatiste, ce qui est avant tout une critique de l'institution. On est rarement le meilleur juge de soi même. Mais encore faut-il être capable d’accepter la critique et la confrontation avec un regard extérieur ou du moins en surplomb. Dans une discussion apaisée, au lieu de crier au scandale et au “mépris’, on aurait pu se demander ce que cet observateur a à nous dire sur le fonctionnement du système et examiner sereinement cette critique et faire la part des choses.
Toutefois, on se prend à rêver qu’un débat serein puisse se faire. Il faut en effet signaler le billet de blog de Amélie Hart-Hutasse et Christophe Caillaux.Ils sont tous les deux professeurs d’Histoire-Géographie en lycée (et se présentent sur leurs profils Twitter comme des militants du SNES-FSU) et réagissent à l’intervention d’Antoine Prost qu’ils ont écouté dans son intégralité.
Avant d’aller plus loin sur le fond, on peut se réjouir qu'on retrouve ici la fonction de Twitter que j'appréciais lorsque je m'y suis inscrit (en 2009). Les auteurs, qui ont bien compris qu'on ne pouvait pas argumenter sur ce média (sur FaceBook, c'est déjà mieux, il y a un peu plus d'espace) ont écrit un texte sur un hébergeur de blog et ils le signalent sur Twitter qui remplit alors sa fonction initiale d'outil de "veille" et de circulation de l'information. Bien loin des invectives, moqueries, interpellations et autres punchlines qui en polluent l'usage aujourd'hui et contribuent à un climat malsain. On se prend à rêver qu’il en soit toujours ainsi...
Que disent nos deux collègues ? Ils commencent d’abord, très honnêtement, par remettre “la” phrase dans son contexte et rappeler qu’Antoine Prost a commencé par déclarer que “L’école devrait être exemplaire des valeurs de la République. Or, elle ne l’est pas, même si elle n’est pas pire que le reste de la société, elle est même meilleure que certains îlots dans le reste de nos sociétés ”. Mais ils lui reprochent ensuite la véhémence dans la suite de ses propos. “M. Prost est-il conscient de la place et du rôle des enseignants dans l'école d'aujourd'hui, tenus de défendre une République idéalisée, tout en encourageant les élèves à porter un regard critique sur le gouffre qui sépare trop souvent valeurs et pratiques républicaines ? Est-il conscient que de nombreux professeurs sont parmi les derniers à tenir les murs d’une République qui elle ne tient pas ses promesses, surtout dans les quartiers populaires où s’accumulent ses faiblesses et ses contradictions. A-t-il oublié, enfin, le rôle bien difficile des enseignant.e.s, après les attentats de l’année 2015, aux côtés d’élèves perdus, effrayés, en colère face à une irruption si impensable de la violence, et encore plus en colère et désemparés par les « débats » tout aussi violents qui ont agité la sphère médiatico-politique sur la « laïcité » et la « compatibilité de l'islam avec la République » ? Ils n’auraient donc jamais enseigné de manière républicaine, tous ces collègues ? ”. Ils déplorent également l’injonction à travailler collectivement qui “nie les conditions de l'exercice du métier, et la manière dont notre travail est prescrit, rendu possible – ou empêché ! - par l'institution, par nos hiérarchies administratives et pédagogiques.
Cette polémique donne lieu à un autre billet de l’historien Claude Lelièvre, cette fois ci (toujours sur Médiapart) . Celui-ci déplore que les propos de Prost aient été mal interprétés et propose dans son billet “de ne pas se focaliser sur les adultes (et a fortiori sur les seuls enseignants), mais sur le type de pouvoir institué dans ces ''micro-sociétés'' que peuvent être les établissements et/ou les classes ”. Il poursuit avec un développement sur les formes de pédagogie en notant que “le paradoxe est que l’Ecole républicaine va manifestement fonctionner avec un pouvoir des enseignants plus proche de la ‘’monarchie absolue’’ des Frères de Ecoles Chrétiennes (ou du ‘’despotisme éclairé’’ cher au courant dominant de la philosophie des Lumières), que de la ‘’monarchie constitutionnelle’’ et du libéralisme de la Société pour l’Instruction élémentaire.”. Et il évoque avec son regard d’historien les évolutions pour faire évoluer les pratiques pédagogiques vers plus de coopération, de liberté et d’autonomie.
Que penser de cette polémique ? Chacun pourra se faire son opinion à partir des documents présentés (je déconseille Twitter si l’on veut trouver un échange d’arguments !). Pour ma part, je voudrais faire quelques remarques. Quand Antoine Prost parle "des enseignants", il s'enferme dans un piège (que d’autres ont connu avant lui et notamment François Dubet). D'abord parce ce qu'il n'évoque pas (ou à la fin en réponse à une question) le rôle de l'institution. Or les enseignants évoluent avec des statuts, des rôles, des règles et des normes et sous l'autorité d'une hiérarchie. Et "l'École" c'est bien plus que “les enseignants”. Ensuite parce que "LES enseignants" ça n'existe pas ! Il est impossible de les considérer comme un tout homogène et heureusement. Et en faisant cela on se heurte à la susceptibilité corporatiste évoquée plus haut. Toutefois, si on veut être un peu méchant, on peut remarquer que ce sont les mêmes qui s'offusquent qu’on généralise avec "LES enseignants" qui le font bien souvent avec “LES chefs” ou “LES parents”, “LES élèves”, “LES formateurs”...
Mais une fois que l’on a dit que “les” enseignants sont divers et qu’ils font du mieux qu’ils peuvent doit-on se dispenser de tout regard critique ? Invoquer le "travail empêché" ou le poids de la hiérarchie vous confronte à un choix : se complaire dans une posture de victime ou essayer d’agir quand même. Le refus de la “culpabilisation” très présent chez les enseignants ne doit pas conduire à l’excès inverse qui serait celui de la déresponsabilisation et de l’attente de changements extérieurs à l’École. Et ce qu’il faudrait surtout retenir de cette interpellation vigoureuse d’Antoine Prost, c’est la nécessité pour chacun de s’interroger : « Comment puis-je faire, dans ma classe, dans mon établissement, seul et collectivement , pour construire une école plus efficace et plus démocratique ? »

Le pire et le meilleur
Pour finir ce bloc-notes essentiellement consacré à la refondation de l’École et à ses suites, évoquons brièvement d’autres sujets qui mérite notre attention. On y trouve le pire et le meilleur...
Le pire d’abord. Le Monde sous la plume de Mattea Battaglia revient sur le projet de “les Républicains” (je ne m’y ferai jamais) pour l’école. Pour reprendre la présentation de l’article, en surfant sur la vague nostalgique idéalisant l’école de la IIIe République, la droite prend le risque de passer à côté de l’élève du XXIe siècle. Tant il est vrai que pour elle, ce n’est pas l’élève qui doit être au centre de l’école, mais bien le maître.
Si l’on veut poursuivre dans l’analyse des projets pour l’École, on peut aussi aller lire la tribune de Jean-Paul Mongin, le délégué général de SOS-éducation, une officine qu’on peut qualifier de “libérale”. Un extrait de la prose de ce monsieur : “En 2017, les Français remettront en cause la nécessité d'un corps de fonctionnaires ayant pour mission de remplir un service éducatif dont rien ne justifie qu'il soit opéré par un monopole d'État. Ils exprimeront le désir de pouvoir simplement inscrire leurs enfants dans un établissement public de leur choix qui fonctionne, avec un projet éducatif porté par une équipe cohérente, et de voir ainsi émerger un certain pluralisme scolaire. Il attendent qu'on leur donne le choix de la proximité et de la subsidiarité, contre un modèle écrasant d'administration centralisée obsolète depuis 40 ans.
Pour finir sur une autre note (je vous ai promis le meilleur pour la fin), je vous invite à lire absolument et sans attendre ce très beau témoignage paru dans le “M” le supplément magazine du journal Le Monde en complément de la série documentaire « Les Français », sur France 2. Si vous doutez, si vous voulez redonner du sens à l’école, si vous voulez vous indigner aussi, si vous voulez être ému aux larmes tant ce qui est dit vous parle et vous renvoie à des sentiments personnels et familiaux, il faut lire Mohamed, l’ouvrier qui aurait voulu être prof de maths .

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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mercredi, mai 04, 2016

“Hé, Ho, les profs” !?



Je propose dans ce court billet quelques réflexions sur ces deux journées de la refondation de l’École (2 et 3 mai 2016) auxquelles j’ai assisté en partie. Une évocation de ce que j’y ai ressenti et une réflexion sur la réception de cet évènement dans les médias et dans l’opinion.


Professionnels de la profession
Ce lundi matin 3 mai, en me préparant pour aller au lycée, j’ai mis une cravate dans ma poche...
Puis je suis allé au lycée faire cours (de SES) à mes élèves de Terminale de 8h30 à 10h30. Il ne reste plus qu’une trentaine d’heures pour finir le programme et donc chaque heure compte !
À 10h30 j’ai rejoint Paris. Prendre le RER C relève du jeu de hasard : on ne sait jamais si on va gagner. Cette fois ci, j’ai gagné puisqu’une heure plus tard j’étais devant le palais Brongniart. J’étais en effet invité aux Journées de la refondation organisées par le Ministère de l’Éducation lundi 2 et mardi 3 mai. Je ne suis plus responsable associatif mais je pense qu’on m’a invité car j’étais dans les fichiers de ceux qui avaient participé à la concertation pour la refondation durant l’été 2012. J’avais bien fait de prendre cette cravate, car, si on voulait passer inaperçu, c’était le “dress code” du jour...
Un  article du Monde parle dans son chapô de présentation d'une opération séduction “en direction des enseignants”. Ce n’est pas tout à fait exact. Tout simplement parce que des enseignants au palais Brongniart, il n'y en avait pas... Ou très peu. Car ce lundi, quand je suis arrivé à la pause du matin,  la vision de toutes ces personnes qui prenaient un café ou discutaient dans le grand hall de la Bourse m’a rappelé en effet les souvenirs de la concertation de la refondation. On y retrouvait les mêmes membres de la technostructure de l’Éducation Nationale, parlementaires, élus locaux, chercheurs, responsables syndicaux ou associatifs... On était donc entre “Professionnels de la profession” (comme aurait dit Godard). Et peut-être que c'était cela finalement l'objectif premier de cet évènement : confronter ces personnes aux résultats de ce processus dont ils avaient été partie prenante.
Hé ho les profs ? où étiez vous ? Ben, pas invités et dans les classes... Surtout en ce jour de reprise de la zone C. On peut aussi déplorer la faible place des associations, syndicats et mouvements pédagogiques dans les tables rondes. Et ne parlons pas des parents et des élèves...
Symboliquement (et donc en termes de communication), cette très faible représentation des enseignants pose problème. Car, il aurait été bon de ne pas laisser qu'aux prescripteurs et aux cadres chargés d’appliquer cette refondation, l'exclusivité d'en parler durant cet évènement ! Et cela ne fait que renforcer aussi l’image d’une structure bureaucratique avec pour résultante une sorte de méfiance réciproque entre l’administration de l’Éducation Nationale et les enseignants eux mêmes.


Point d’étape ou coup de com’?
Les journées sur les réformes dans l’Education: point d’étape ou coup de com? titre l’AFP (et Libération) . La réponse est : les deux !
C’est  bien une opération de communication assumée très clairement par Hollande dans son intervention du lundi soir (qu’on peut revoir ici). Il l’évoque à la fin en conclusion (à 31’). Il en plaisante : « Quand on ne fait pas de communication c’est rare qu’on la fasse pour vous» et il ajoute même, toujours sur le ton de la plaisanterie « si on attend que les compliments, on est pas toujours satisfait, si on attend les critiques, on peut avoir son lot...», tout en se  défendant : «il ne s’agit pas de repeindre la réalité»
Le lancement de la “refondation” en 2012, s’était accompagné de “grands messes” à la Sorbonne. Il y a donc une certaine logique à reproduire cela presque quatre ans après. D’autant plus qu’il fallait aussi peut-être essayer de redonner sens et cohérence à une politique publique dont on avait perdu le “fil rouge” à cause des retards accumulés et d'une certaine tendance à la procrastination politique...
F.Hollande  parle d'une obligation de “rendre des comptes” et ça peut sembler légitime. Personnellement, je ne vois pas en quoi on peut dénier à un exécutif quel qu’il soit le droit de présenter ce qu'il a fait. Il reste ensuite aux opposants et aux critiques à se saisir de cette mise à l'agenda pour apporter des contradictions et des nuances. C’est le jeu démocratique, et c’est ce qui a commencé à être fait !


Des sous et du temps
Si “opération séduction”, il y a eu, elle s’est surtout exprimée mardi soir avec le discours de Manuel Valls, annonçant la revalorisation de l’indemnité de suivi et d’accompagnement des élèves (ISAE) destinée aux enseignants du primaire. Ce n’était plus vraiment un scoop car l’essentiel avait déjà été dévoilé par la Ministre quelques jours auparavant dans une interview au JDD. Cette ISAE passera à 1200 euros à la rentrée 2016, ce qui la met à égalité avec l’ISOE qui est une indemnité équivalente pour les enseignants du secondaire. On a déjà rappelé dans de précédents billets l’écart de rémunération entre ces deux catégories d’enseignants pourtant aujourd’hui recrutées avec le même niveau de diplôme.
Rappelons que l'ISAE a été créée en 2013 alors que l'ISOE a été créée en 1990. Aujourd’hui tous les syndicats se réjouissent de l’augmentation de l’ISAE. Même si certains d’entre eux font remarquer que tous n’étaient pas présents lors de la signature du  protocole de création de l'ISAE le 30 mai 2013...
Évidemment, il ne s’agit pas d’une revalorisation salariale au sens strict, ce n’est pas non plus complètement pris en compte dans le calcul de la retraite de base (mais uniquement dans la retraite additionnelle de la Fonction Publique). Évidemment cela ne compensera pas la baisse du pouvoir d’achat accumulée... Mais il faut aussi replacer cela dans le contexte du dégel du point d’indice (0,6 % en juin et 0,6 % en mars). Et rappeler également que dans le cadre des négociations PPCR (Parcours professionnel, carrières et rémunérations) on prévoit une intégration progressive des primes et indemnités des fonctionnaires dans leur salaire à partir de janvier 2017.
Certains ne manqueront pas de voir dans cette annonce  un acte de clientélisme à un an des élections présidentielles. D'autres (ou les mêmes...) y voient une remise à niveau normale et attendue entre les enseignants du primaire et ceux du secondaire. Et en effet cette mise à niveau est plus que nécessaire. Mais il est certain que le moment choisi, à un an des élections, renforce la conviction des premiers et réduit la portée de l’acte.  Dans ce sujet comme  dans bien d’autres, l'une des plus grandes défaillances de ce quinquennat, c'est la maîtrise du temps...


Hééééé, hoooooo... ?
Quand on est attentif, comme je le suis depuis tant d’années, à l’opinion publique enseignante exprimée dans les réseaux sociaux mais aussi dans les établissements, on se dit que l’“opération séduction” est loin d’être gagnée...
Au delà des excès et de la surenchère de certains activistes de Twitter, il est clair que l’état d’esprit des enseignants reste marqué par une certaine défiance et beaucoup de désillusions. Je l’ai souvent écrit, il y a un fort sentiment de déclassement chez les enseignants et celui-ci ne peut se résoudre uniquement par une augmentation des revenus même si elle est nécessaire.
Il faut aussi dépasser la “méfiance réciproque” que j’évoquais plus haut et faire plus confiance aux enseignants. Un des participants à une table ronde rappelait cette belle phrase de la sociologue Françoise Lantheaume prononcée lors de nos assises de la pédagogie en 2014 : « Moins prescrire l’idéal et mieux soutenir l’existant ». L’organisation et la composition de ces deux journées au Palais Brongniart sont le signe qu’il y a à faire de nets progrès dans le “ménagement” (la faute est volontaire) des enseignants et dans la gouvernance de cette structure. Les mouvements sociaux actuels nous montrent qu’il y a une crise de la représentation et des corps intermédiaires. L’éducation nationale n’échappe pas à ce constat et à la nécessité de rétablir la confiance.
Il peut y avoir une certaine autonomie des champs d’action et de leur appréciation. On peut concevoir qu’il y ait des réformes qui aillent dans le bon sens dans l’éducation et même admettre que tout cela prend du temps pour en faire sentir les effets. Mais il est clair aussi que le « vote enseignant » (si tant est qu’il existe) ne se déterminera pas uniquement sur ce seul sujet. Il y a, il y aura, une appréciation globale de la politique sur tous ses aspects qui ne se réduira pas à la question : « est-ce que dans l’éducation, ça va mieux ?».


Philippe Watrelot


J'ai participé le mercredi 4 mai 2016 à l'émission de France Culture “Du grain à moudre” qui avait pour thème “Refondation de l'école : que reste-t-il d'une ambition ?
Les autres invités étaient Florence Robine (Dgesco) et Renaud Fabre (ex-conseiller à la cour des Comptes)
On peut réécouter l'émission  où je reprends des éléments de ce billet de blog ainsi que des trois précédents


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samedi, avril 30, 2016

Bilan de la refondation de l'École (3ème partie) : Est-ce que “ça va mieux” ?



Rappel des deux précédents billets : 

1ère partie : À la recherche du slogan perdu...
2ème partie : fidèle aux postes ? 


Pour ce dernier épisode, nous nous intéresserons aux principales dispositions de la loi de refondation de l’École et nous essayerons d’en faire le bilan ou du moins de donner quelques pistes d’évaluation : acquis/non acquis oú en cours d’acquisition ?  Est-ce que “ça va mieux” ?
On réfléchira aussi à la conduite du changement et à la question de l'alternance politique...



Refondation et engagements
La “loi d'orientation et de programmation pour la refondation de l'école de la République” qui a été votée définitivement le 25 juin 2013 et publiée au journal officiel le 8 juillet est un objet législatif particulier. On y trouve en effet mélangés à la fois des objectifs de court et de moyen terme qui ne relèvent pas vraiment du domaine législatif et des dispositifs, des institutions qui sont créés par la loi. Les objectifs sont placés dans le rapport annexé qui fait une vingtaine de pages. La loi elle même compte 89 articles qui sont quelquefois peu lisibles car comme souvent dans les textes de lois cela commence par “L’article L. Machin truc du code de l’éducation est ainsi modifié...
Si l’on veut faire un bilan, il ne faut pas seulement s’appuyer sur ce texte de loi mais aussi sur les engagements qui ont été pris au moment de la campagne de 2011-2012. C’est surtout lors d’un déplacement à Orléans (pour rendre hommage à Jean Zay) le 9 février 2012 que François Hollande a formulé l’essentiel de ses propositions pour l’éducation. J’étais présent et j’en rendais compte dans ma revue de presse du lendemain. Et puis bien sûr, il faut aussi s’appuyer sur les 60 engagements pour la France du candidat dont plusieurs propositions (numéros 16, 36, 37, 38, 39 et 44) portent sur l’éducation et l’enseignement. Enfin, il peut être utile aussi de se référer au rapport remis au président de la République à la fin de la concertation qui s’est déroulée durant l’été 2012 (j’y étais !) ainsi qu’au discours de F. Hollande lors de la remise de ce rapport (j’étais présent aussi...). La loi de refondation et de programmation reprend ces engagements et ces propositions dans les différents articles de loi et le rapport annexé.


Selon l'exposé des motifs, le projet de loi s'articule autour de six grands objectifs :

  • donner la priorité à l’École primaire pour assurer l’apprentissage des fondamentaux et réduire les inégalités
  • assurer une vraie formation initiale et continue pour les métiers du professorat et de l'éducation avec la mise en place des écoles supérieures du professorat et de l'éducation
  • faire entrer l'école dans l'ère du numérique afin de prendre véritablement en compte ses enjeux et atouts pour l'école
  • mettre le contenu des enseignements et la progressivité des apprentissages au cœur de la refondation
  • 
rénover le système d'orientation et l'insertion professionnelle
  • redynamiser le dialogue avec les partenaires de l'école, ainsi que ses instances d'évaluation.

Après ces grands objectifs, quels étaient les principaux dispositifs inscrits dans le texte? La loi mettait en avant l'accueil des enfants de moins de trois ans en maternelle dans les zones défavorisées (3000 postes prévus) ainsi que le dispositif “plus de maîtres que de classes” (7.000 postes prévus). Il crée les Ecoles supérieures du professorat et de l'éducation (ESPE) destinées à rétablir une formation initiale des enseignants, mais ayant aussi en charge la formation continue. Le texte de loi a créé aussi un certain nombre d’instances telles que le  Conseil national d'évaluation du système éducatif (CNESCO), un Conseil supérieur des programmes (CSP) et un Conseil National de l’innovation et de la réussite éducative (CNIRÉ). La loi institue aussi un Service public de l'enseignement numérique et de l'enseignement à distance et un Conseil National Éducation Économie. Elle supprime le Haut Conseil de l’Éducation. Côté enseignements, on institue un “enseignement moral et civique” auquel Vincent Peillon était très attaché. Un enseignement en langue vivante devient obligatoire dès le CP. Au collège, on réaffirme le principe du socle commun et la redéfinition des cycles. On précisait aussi au moment du vote de la loi que celle n'était qu'une étape de la refondation portée par le ministre, qui apporterait "à partir de 2014 des évolutions substantielles" au lycée général et technologique...


Évaluation sommative (et formative)
Comme un des thèmes de la politique éducative a été de repenser les modalités d’évaluation, on ne va pas se risquer ici à mettre des notes ! Tout au plus peut-on évaluer en raisonnant en acquis/non acquis/en cours d’acquisition...

• On l’a dit, la réforme des rythmes (qui n’est pas à proprement parler dans la loi) a perturbé toute la refondation. Le plus souvent elle s’est faite a minima d’autant plus après la circulaire Hamon qui en a réduit l’impact. Elle se résume surtout au rétablissement des cinq matinées (majoritairement le mercredi matin). C’était là l’objectif principal de la réforme : mieux répartir les heures de classe sur les matinées pour des élèves plus concentrés, dans un climat scolaire amélioré. Mais cela s’est fait avec des activités périscolaires de qualité variables et des municipalités pas toujours coopératives. On préfère construire des ronds-points que financer des activités scolaires....  Et c'est ainsi que dans un contexte de réduction des budgets il a fallu pérenniser l’aide aux communes.
Le travail avec les partenaires associatifs n’a pas été toujours à la hauteur des enjeux même si la plupart des communes à fait le choix d’un projet éducatif territorial (PEDT) qui pousse enseignants, élus et associations à travailler de concert. Alors qu’un des enjeux était aussi de lutter contre les inégalités en proposant des activités à des enfants qui jusque là n’y avait pas accès, il faut constater que les trois heures d’activités périscolaires organisées en plus, chaque semaine, ne sont gratuites que « pour près de la moitié des PEDT », selon le bilan d’étape du 25 juin 2015. Il y a, dans l’opinion publique et enseignante, encore beaucoup de doutes sur cette réforme, son organisation et ses effets pédagogiques. Le bilan scientifique et global de la réforme reste à faire.
Surtout, on a mis de côté  l’impérieuse nécessité de repenser le temps global de l’enfant à la fois dans la semaine mais aussi dans l’année. Le calendrier scolaire actuel en est la preuve avec des périodes soumises aux contraintes de l’industrie du tourisme plus qu’à l’intérêt de l’enfant. En tout cas, cette question a  occupé tout l’espace et le temps durant une période très longue et a fait négliger  les autres aspects de la réforme.

• Sur la formation, on peut dire en effet que le ministre n’y a pas donné au début toute l’attention souhaitée  d’autant plus que le pouvoir au début était partagé entre deux ministres de plein exercice (MEN et MESR aujourd’hui réunis). C’est ainsi qu’on aboutit à une structure inutilement complexe et bancale.
Il ne s’agissait pas d’une simple restauration de la formation puisqu’il s’agissait de créer une structure nouvelle où la formation s’inscrivait dans des “écoles” rattachées à des universités et préparant à des Masters dédiés à l’enseignement (Masters MEEF). Un processus complexe que nous avons détaillé dans de nombreuses chroniques sur mon blog et interventions médiatiques. Une mise en œuvre marquée par des compromis qui alourdissent sa mise en œuvre. En effet, les concours de recrutement (dont les épreuves ont été modifiées) sont placés en fin de M1 (bac + 4) c’est-à-dire au milieu d’un cursus et les ESPÉ n’ont pas de statut véritablement autonome puisqu’elles dépendent des universités et avec un modèle économique qui reste encore aujourd’hui à construire. On ne peut que se réjouir du rétablissement de l’alternance dans la formation initiale des enseignants qui permet aux enseignants débutants de rentrer progressivement dans le métier, même si la charge de travail reste lourde pour ceux qui doivent en plus finir leur master. Mais l’organisation de la formation fortement centrée sur les concours disciplinaires (dans le 2nd degré) et la difficulté à construire une “culture commune” ne contribuent pas à faire évoluer l’identité professionnelle.  La culture des universités est en contradiction avec les attentes et conduit à une “cassure entre disciplinaire et pratique" pour reprendre les termes du comité de suivi de la refondation. La place du concours est à revoir tout comme la gouvernance de ces structures exagérément complexes. Les différents rapports parlementaires ou les propositions de think tank vont tous dans ce sens. Je pourrais être intarissable sur ce sujet qui me tient particulièrement à cœur. Je rajouterai juste deux points. Tout d’abord la difficulté à faire travailler ensemble universitaires et formateurs “de terrain” dans une structure où le poids des premiers est de plus en plus important. Et ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour la pédagogie.  Car, il y a pourtant la nécessité de plus réfléchir à la formation des formateurs et de faire évoluer la pédagogie pratiquée en formation. On enseigne comme on a été formé !

• La priorité à l’école primaire a été un des grands axes de la refondation avec le dispositif “Plus de maîtres que de classes” et la pré-scolarisation des enfants de moins de trois ans.
Sur ce dernier point le ministère avait fixé un objectif de 30% de préscolarisation des enfants de moins de 3 ans dans les zones d’éducation prioritaire. C’est en effet un des enjeux forts de la refondation : les enfants entrent à l’école maternelle avec des écarts de langage déjà installés en fonction du milieu socioculturel d’origine, les plus défavorisés maîtrisant trois fois moins de mots que les autres. Pour l’instant le dispositif marque le pas et ce sont à peine 20% de places qui sont pourvues
 Le principe du “plus de maîtres que de classes” donne la possibilité d’affecter, sur la base d’un projet pédagogique, un enseignant supplémentaire dans une école ou un groupe scolaire. Il permet en principe de mettre en place de nouvelles modalités d’organisation pédagogique pour aider les élèves les plus en difficulté à progresser et prévenir la difficulté scolaire.  Sur un plan quantitatif,  seuls 2.500 postes auraient été créés sur les 7.000 attendus d'ici à 2017. Un nombre qui risque fort de ne jamais être atteint. Mais l’enjeu très prometteur de la co-intervention  ne peut se limiter à une question de moyens. La question centrale est celle de l’évolution de la pédagogie et cela passe par une formation continue qui reste insuffisante. On peut entamer ici un refrain qui peut s’appliquer à d’autres situations : il  faut accompagner les réformes !

• Il en est de même dans la refonte de l’éducation prioritaire. C’est peut-être le dossier qui a le plus avancé avec notamment des assises de l’éducation prioritaire dans chaque académie puis au niveau national. On peut dire que cette organisation a permis une réelle mutualisation des pratiques même s’il reste beaucoup à faire, là encore, pour la formation continue.

Dessin de Aurel paru dans Le Monde le 22/09/2014
http://bitly.com/1DswFC2
• C’est le Conseil Supérieur des programmes qui était chargé par la loi du travail sur les contenus à enseigner et la redéfinition du socle commun. On se rappelle que les précédents programmes du Primaire avaient été fabriqués dans le secret des cabinets. L’enjeu de la loi était de rétablir une structure indépendante pour élaborer les programmes, ce dont il faut se réjouir. Il a fallu attendre le vote de la loi pour la créer. Et cette structure qui a changé de président en cours de route et a aussi été marquée par des tensions politiques en son sein avec les élus de l’opposition a elle aussi été ralentie.  Par rapport à ce qui était prévu initialement, les programmes ont un an de retard: ceux de maternelle sont entrés en vigueur en septembre 2015 et ceux du CP à la troisième s'appliqueront à la rentrée 2016. Alors que la refonte des programmes aurait du être faite plus en amont, le télescopage avec la réforme du collège conduit à cette situation tendue où tout change en même temps.
Il faut saluer les efforts du Conseil Supérieur des Programmes dans la définition d’une charte des programmes et dans l’évolution vers une logique curriculaire où l’on serait plus clair et plus précis sur ce qui est attendu des élèves et sur leur évaluation et qui donnerait plus de souplesse et de choix aux enseignants dans sa mise en œuvre. Mais on voit bien que cette logique se heurte aux conservatismes et  aux corporatismes. Et on a constaté aussi que les consultations et les luttes d’influence (cf. les programmes d’histoire) ont abouti à des compromis dénaturant le sens de cette avancée majeure et faisant vaciller l’indépendance de cette instance.

• La rénovation du collège unique était inscrite dans la refondation. Elle arrive seulement maintenant. On a tant dit et écrit au cours de cette dernière année qu’on est tenté, par fatigue, d’en rester là et de ne pas plus développer ! On le sait, cette réforme fait toujours l’objet d’une polémique même si celle ci semble aujourd’hui moins virulente. Au risque de me répéter une des difficultés tient  à un problème de timing. La réforme du collège concerne les quatre niveaux en même temps et les enseignants doivent se former à la fois à de nouveaux dispositifs et à de nouveaux contenus. Au delà des blocages, l’enjeu est surtout de parvenir à construire un vrai travail collectif et en partie transversal. Les fameux EPI ne sont pas tant intéressants pour leur aspect interdisciplinaire que pour la pédagogie de projet qui les sous-tend. On ne peut prédire l’avenir de cette réforme mais le risque que la force d’inertie l’emporte est une constante dans l’Éducation Nationale. La question qu’on peut se poser est celle de la formation continue qui doit être à la hauteur des enjeux et du pouvoir d’agir donné aux enseignants.  Il  faut accompagner les réformes !

• Dans une administration centrale qui reste marquée par une certaine permanence on a créé  en 2014 une nouvelle direction générale ! La direction du numérique pour l'éducation assure la mise en place et le déploiement du service public du numérique éducatif. Elle dispose d'une compétence générale en matière de pilotage et de mise en œuvre des systèmes d'information. Le plan numérique pour l’éducation est en effet fortement mis en avant par l’ancien président du conseil général de Corrèze qui avait équipé tous les collégiens de tablettes numériques par les nouvelles technologies. Plus de 500 écoles et collèges sont d’ores et déjà connectés nous dit la communication du ministère.  Ce sont ainsi potentiellement près de 70 000 élèves et 8 000 enseignants qui peuvent expérimenter de  nouvelles formes d'enseignement et d'apprentissage grâce au numérique. Même si le matériel est important, on semble éviter cette fois-ci le piège dans lequel sont tombés les précédents “plans informatique” où les hommes politiques faisaient de belles photos devant des équipements qui allaient ensuite prendre la poussière faute de formation et de réflexion sur les pratiques. Il semble y avoir cette fois ci un travail sur les contenus à proposer et les usages du numérique facilité par le fait que la nature même de la technologie a changé et qu’il s’agit plus de construire une “culture numérique” plutôt que de se former à des outils.  Mais là encore les situations sur le terrain sont très inégales et les effets ne seront pas visibles immédiatement.

• La loi de refondation a aussi créé de nouvelles instances. On a déjà évoqué le Conseil Supérieur des Programmes. Il y a aussi le Conseil national d’évaluation du système éducatif. Contrairement à ce qu’en dit le comité de suivi de la refondation dans son rapport qui estime qu'il traite “de sujets d'actualité et de thèmes de recherche le plus souvent en dehors de (sa) mission”, je pense qu’il joue un rôle d’aiguillon bien utile dans un système qui reste trop rigide et craintif sur un certain nombre de sujets.
Le Conseil national de l’innovation et de la réussite éducative (CNIRÉ) a lui aussi été créé par la loi. Est-ce parce qu’il était sous la responsabilité de George Pau-Langevin et de son ministère de la réussite éducative qui a disparu, mais son avenir semble bien sombre. J’ai fait partie en tant que président du CRAP-Cahiers Pédagogiques de cette instance et je trouve que ce conseil n’a pourtant pas démérité. Je partage l’avis de ma collègue Catherine Chabrun de l’ICEM-Pédagogie Freinet qui s’inquiète dans un récent billet de blog titré  L’innovation, persona non grata de la Refondation”.  D’une manière générale, on a d'ailleurs l’impression aujourd'hui que l’innovation semble réduite à l’aspect, certes important mais réducteur, de la lutte contre le décrochage scolaire. Alors que ce devrait être une exigence de tous les instants.

Cette trop longue énumération est loin d’être exhaustive. Il y a beaucoup d’autres points qu’on aurait pu évoquer pour évaluer l’action menée depuis quatre ans. N’hésitez pas d’ailleurs à réagir et compléter en commentaires. Évaluer c’est presque une seconde nature pour les enseignants !
Alors, la refondation ? Acquis ou non acquis ? À la lecture de ce qui précède on est tenté de répondre “en cours d’acquisition” ou “peut mieux faire”... Il y a souvent loin de l’ambition de départ à la réalité du terrain. Mais n’est-ce pas le cas de toute action politique ? Comme nous l’écrivions dans le premier billet les ambitions de départ ont été souvent confrontées aux compromis et aux renoncements. Mais des leviers sont là.


Angles morts et questions taboues
Puisque nous sommes dans le vocabulaire de l’évaluation, il faudrait aussi parler des “lacunes”. Il y a en effet des sujets que la refondation a évité d’aborder. Par manque de temps ou par crainte de trop bouleverser le système.

Le lycée, on l’évoquait plus haut, devait initialement faire l’objet d’une réforme à partir de 2014. On voit bien ici que c’est un problème de calendrier qui s’impose. Et peut-être aussi la volonté de ne pas ouvrir trop de “fronts” à la fois. Mais avant de faire une nouvelle réforme il aurait été utile et souhaitable également de faire l’évaluation de la réforme de 2010. Ce bilan n’est pas encore disponible et on peut le regretter.

La question de l’évaluation a été l’objet d’une conférence nationale en 2015 qui a fait des propositions intéressantes. Mais peu ont été retenues. La question biaisée de la « suppression des notes » est récurrente dans l’opinion et conduit à des polémiques excessives et irrationnelles. De fait, on constate que le système évolue peu sur ce point. Le nouveau Brevet a certes connu quelques évolutions mais celles-ci restent bien modestes. Et, plutôt que de substituer une modalité à une autre on retrouve un travers bien connu dans notre système français : on empile. 
Et ne parlons pas du bac qui a toujours aujourd’hui un statut de “monument national” et de rite qui le rend peu propice aux évolutions souvent nécessaires. Car notre système est largement piloté par l’aval et l’évolution des modalités d’examen peut conduire à faire évoluer la pédagogie.

Une politique globale et cohérente de mixité sociale aurait pu être lancée plus tôt car c’est incontestablement là qu’on doit faire un gros effort pour lutter contre les inégalités. Cela suppose une action concertée de plusieurs ministères (MEN, Ville, Logement, Jeunesse & Sports, etc.). Il semble que ce soit l’objectif du projet de loi “Égalité et citoyenneté” et de la secrétaire d’État chargée de l’égalité réelle (si, si ça existe...). Mais il arrive bien tard.
On évoquait aussi le point 8 des Onze mesures pour une grande mobilisation de l'École pour les valeurs de la République” du 22 janvier 2015 : “renforcer les actions contre les déterminismes sociaux et territoriaux”. Un projet récent du gouvernement vise à modifier la carte scolaire de façon à favoriser la mixité sociale des collèges. Une expérimentation est en cours dans une vingtaine de départements.

La gouvernance de l’Éducation Nationale est l’angle mort de la refondation. Même s’il est un peu abordé dans la réforme du collège. Il faut dire que c’est un débat très vite piégé. On fait souvent appel, comme une incantation, aux principes républicains pour réaffirmer le principe d’“égalité Républicaine ”qui serait menacé par l’autonomie des établissements, vue comme une dérive managériale et libérale. C’est oublier que l’autonomie peut être celle des équipes qui apportent des solutions propres au contexte dans lequel elles se trouvent, mais dans le respect d’un cadre national définissant clairement les objectifs et les finalités du système éducatif. Une école plus efficace, c’est peut-être une école qui est plus claire sur les finalités et plus souple localement sur les procédures et les dispositifs à mettre en œuvre pour y parvenir. C’est ainsi qu’on pourrait plus responsabiliser les établissements et les équipes en liant une partie des dotations à des objectifs sociaux de réduction des inégalités.
Mais notre système reste  très centralisé et marqué par une forte hiérarchie. Cette bureaucratie contribue ainsi à la déresponsabilisation des acteurs et est donc peu propice à l’innovation et aux expérimentations.


Questions de méthodes...
Et si la refondation était la dernière réforme de ce genre ? Car la question qui est posée par la refondation est aussi celle de la méthode utilisée pour la conduite du changement. J’y ai déjà consacré un billet (lisible sur le site d’AlterEco Plus)
Dans notre pays centralisé et bureaucratique nous fonctionnons toujours avec l’illusion d’une décision prise d’en haut et qui descendrait impeccablement jusque dans chaque salle de classe. Mais le pilotage par le haut (top-down) est-il toujours et encore efficace (s’il l’a jamais été...) ?
La multiplication des instances de décision et les querelles de territoires ont pu être des freins à la refondation. Le rapport du comité de suivi de la refondation pointe ainsi des positionnements concurrents” entre le CSP, le Cabinet, l'administration centrale du ministère (Dgesco) et l'Inspection. Toute cette haute administration a t-elle été à la hauteur ?  On y trouve à la fois une technostructure qui traverse les alternances et qui repose sur des territoires à défendre et des membres de cabinet interchangeables, souvent trop sûrs d’eux, impatients et quelquefois peu au fait des subtilités du système. Tous ont en commun une forme de discours performatif peu réceptif à la critique constructive. 
Pour le dire autrement, on peut s’abriter derrière l’historien de l’éducation Antoine Prost dans son livre magistral Du changement dans l’École : « La réforme n’est pas possible sans l’administration mais l’administration telle que nous l’avons rend impossible la réforme pédagogique »
S’il y a eu une “concertation” à l’été 2012, celle ci a concerné essentiellement les représentants des corps intermédiaires. Mais contrairement à d’autres périodes de réformes, il n’y a pas eu de grand moment de travail collectif dans tous les établissements. Il aurait pu y avoir une consultation sur un certain nombre de questions. “Il n’est pas de sauveur suprême, à l’Éducation nationale comme ailleurs. Pour qu’une politique ministérielle ait quelques chances d’avoir des effets sur la seule chose qui compte au final, les apprentissages effectifs des élèves, il faut certes des textes législatifs ou réglementaires soigneusement réfléchis et préparés, mais il faut aussi l’engagement de tous les acteurs, à toutes les échelles, pour le mettre en œuvre, pour s’appuyer sur les dispositifs proposés pour mieux faire apprendre, pour mieux éduquer. ”. C’est ce qu’écrivait le bureau du CRAP en mai 2012. Et il n’y a rien à ajouter !
La mobilisation et l’accompagnement de tous les personnels d’Éducation, leur formation initiale et continue, la confiance dans leur professionnalisme, la valorisation des initiatives et projets innovants, le suivi des actions entreprises sur le terrain et de leurs retombées doivent être au cœur de la démarche à tous les échelons.
La refondation sera pédagogique ou ne sera pas » Cette affirmation se trouve à la page 31 du rapport remis à Vincent Peillon et François Hollande par le comité de pilotage de la concertation. Elle nous rappelle que le plus important est peu visible. La logique du changement n’est pas forcément dans des “lois bavardes” (pour reprendre une expression d’Antoine Prost) mais dans des dispositions qui permettent les transformations “à bas bruit”.  
Entre les projets des différents groupes de pressions, les textes officiels, ce qui en est appliqué par les différents échelons hiérarchiques, ce qu’il en reste dans l’action des établissements, de chaque enseignant, les effets que cela produit sur les élèves, il y a d’immenses marges, qui sont bien souvent des marécages où s’enlise l’action politique. Mais ces interstices peuvent être aussi des espaces de liberté pour agir et faire de la pédagogie...




Continuité ou rupture ?
Depuis 2012, le ministère a ouvert de nombreux chantiers dont il est encore impossible d’évaluer les effets tels que le développement du numérique, la révision des programmes scolaires, la réforme du socle commun, la création du Conseil National d’Évaluation du Système Scolaire, le changement des pratiques d'évaluation, la réforme du Collège… Des mesures qu’on pourra juger bien modestes mais dont il faudrait se garder de faire le bilan avant son terme. C’est une spécialité bien française de juger une politique ou un dispositif avant même qu’on l’ait véritablement laissé vivre.
Rien de pire comme poste que celui de Ministre de l’Éducation. Son titulaire sait qu’il travaille pour des résultats qui ne se verront au mieux que dix ans plus tard…. Les enfants qui sont rentrés au cours préparatoire en 2012 seront évalués dans l’année 2021 par le système PISA. Pas facile pour un personnel politique qui veut des résultats immédiats...

On peut aussi conclure en reprenant les propos de l’historien Antoine Prost déjà cité. Que dit ce grand expert du système ? D’abord que depuis très longtemps l’éducation nationale ne cesse de se réformer. Mais, souligne t-il, “nous avons un vrai problème de gouvernance : la continuité n’est pas assurée, or elle est absolument nécessaire dans l’Education nationale. ”. Quand on lui pose la question du succès ou de l'échec d'une réforme, voici ce qu'il répond sur le site des Cahiers Pédagogiques : “ Le succès tient à la rencontre de plusieurs facteurs : la continuité politique et administrative, l’adhésion d’une partie suffisante de l’opinion et des enseignants, un accord assez large sur ses objectifs, un peu d’argent, de l’habileté. Mais l’essentiel est la continuité, qui suppose un minimum de consensus. Sans un accord minimum entre les partis de gouvernement sur la politique à suivre, la droite défait ce que la gauche a fait, et réciproquement. Les enseignants en ont assez d’être ainsi ballotés de réforme en réforme. Telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, l’alternance politique démolit l’Éducation nationale. ”.

Bien sûr le choix aux élections ne se fait pas que sur un seul domaine de la politique.  Et on voit bien qu’aujourd’hui, il est difficile, voire impossible, d’isoler la politique menée dans le domaine éducatif d’une appréciation globale sur le gouvernement et le président.
Mais faire le bilan de la refondation de l’École aujourd’hui, c’est aussi examiner les projets qui sont élaborés pour la prochaine élection présidentielle. Avec la question “Est-ce que ça va mieux ? ”, il faut aussi se demander : “Est-ce que ça risque d’aller plus mal ?



Rappel des deux précédents billets : 


Philippe Watrelot

Licence Creative Commons

vendredi, avril 29, 2016

Bilan de la refondation de l'École (2ème partie) : Fidèle aux postes ?




Suite de ma série de billets de blog consacrés au bilan de la refondation. Aujourd’hui nous nous intéressons aux postes, à leur nombre et à leur attractivité et donc aussi à la question des salaires...


Coup de poker
Souvenir de 2011...
Le 9 septembre 2011, en campagne dans l’Aisne, François Hollande lors d’une réunion à Soissons, tente un coup de poker. Les parents d’élèves présents, en cette semaine de rentrée interpellent le candidat : « Monsieur Hollande, si vous êtes élu, vous ferez quoi au sujet de ces suppressions de postes ? Concrètement ... ». François Hollande se lance et improvise : « Si je suis élu, on recréera 60.000 postes supprimés depuis cinq ans! ». Dans « L'Homme qui ne devait pas être Président » (Par Antonin André et Karim Rissouli, Albin Michel 2012), François Hollande revient lui même sur cette proposition : « Les 60.000 postes, j'ai décidé ça tout seul. Je n'ai prévenu personne. Quand les parents d'élèves m'ont demandé ce que j'allais faire, je me suis dit: si je dis simplement que j'arrête les suppressions de postes, ça veut dire que tout ce qui a été mis en cause est acté. Donc il faut bien dire quelque chose, mais quoi? Est-ce qu'il faut dire: "toutes les suppressions de poste seront compensées" ? Mais ça faisait quand même beaucoup. Donc j'ai commencé à réfléchir pendant que je leur parlais. Le programme du PS ne disait rien de précis là-dessus. J'ai commencé à faire mes calculs: Si j'en mets 60.000, ça fait 12.000 par an, donc ça coûte combien? Je calcule, ça fait 2 milliards et demi à la fin du mandat, c'est jouable. Donc je dis 60.000 postes. Il y a eu une polémique, bien sûr, mais ça correspondait à un vrai besoin. Et puis ça prenait tout le monde de court »
Ensuite, son équipe de campagne, revenue de sa surprise, se chargera de chiffrer plus précisément la proposition. L’engagement est pris de (re)créer 60.000 postes dans l'enseignement, dont 54.000 dans l'Education nationale, 5000 dans le supérieur et 1000 dans l'enseignement agricole. On a vu plus haut que ce n’était pas moins de 80.000 postes qui avaient été supprimés durant le quinquennat Sarkozy. C’est la raison pour laquelle il me semble toujours plus juste de parler de (re)créations que de créations !


Un atout ou un handicap ?
Rappelons qu’à proprement parler, ces 60 000 postes ne font pas partie de la “loi de refondation” votée en juin 2013. Mais plusieurs des dispositifs qui y sont inclus ont un impact direct sur les postes. C’est en particulier le cas du rétablissement de l’année de formation en alternance (la moitié du service en classe et l’autre à l’ESPÉ) ou encore de la “priorité au primaire”. Et surtout, cette promesse qui a certainement joué un rôle important dans la victoire, est devenue emblématique de cette “priorité à la jeunesse” martelée pendant la campagne.
http://blog.francetvinfo.fr/l-instit-humeurs
Au risque de choquer, je redis que cette promesse, si elle a pu être un atout pour reconquérir un électorat enseignant qui s’était éloigné de la gauche de gouvernement, a été aussi un handicap. Car elle a limité la marge de négociation pour faire accepter les réformes. Comme je l’ai écrit dans un précédent billet, après cette promesse faite dans un contexte de restrictions budgétaires (et de gel du point d'indice),  il n’y avait plus rien à “dealer”. Or, on a bien vu que la réforme des rythmes, (tout comme la réforme du collège aujourd’hui), s’est heurtée à un très fort sentiment de déclassement et à une baisse du pouvoir d’achat. Comment accepter de (re)venir travailler une matinée de plus (oui, je sais, cinq jours c’était le cas avant Darcos, mais c’est ainsi que ça été vu...) sans compensation salariale ? Comment affirmer la priorité au primaire sans que ça se traduise par un alignement avec le second degré ? On voit bien qu’il y a eu une prise de conscience de cette limite avec la création (en 2013) puis la promesse d’augmentation de l’ISAE, une prime spécifique au Primaire et destinée à compenser l’écart avec les enseignants de collège et lycée. Une promesse qui arrive bien tard.


Receveurs des postes...
La question de savoir si la promesse de création des 60.000 postes sera tenue est un thème récurrent sur le plan syndical et politique. Et il est vrai que cette annonce emblématique de la campagne est jusqu’à maintenant peu lisible dans les établissements. La moitié des postes concerne pour l’instant des enseignants en formation. Pour cette année, sur les 31.627 postes déjà créés dans l’Education nationale, 24.300 sont encore en formation. C’est d’ailleurs l’objet d’une polémique : faut-il les compter comme des postes à part entière (ce qu’ils seront quand ces enseignants stagiaires seront titularisés et à temps plein) ou raisonner en “équivalent temps plein” et ne les compter pour l’instant que comme des moitiés de postes ? 
Net ou brut ? Une autre polémique consiste en effet à contester le terme même de “création” dans la mesure où une bonne partie de ces postes vont servir à compenser des départs à la retraite. 
Les postes créés l’ont surtout été dans le premier degré et peu dans le secondaire. Or, étant donné le nombre d’écoles primaires en France (plus de 52.000 !), les postes créés ont peu d’impact sur le quotidien de la majorité des enseignants. Une classe de maternelle sur deux compte plus de 25 élèves. Et 7.500 en ont même plus de 30. Pour la grande majorité des profs des écoles, les conditions de travail restent les mêmes ou empirent et le “plus de maîtres que de classes” reste bien modeste (2.500 postes créés sur les 7.000 attendus d'ici à 2017).Et dans le secondaire, il faut aussi tenir compte du “baby boom” de l’an 2000 et de l’arrivée de classes d’âge nombreuses en lycée. Entre 2007 et 2016, 260.000 enfants supplémentaires ont été scolarisés. Une démographie qui avait été mal anticipée alors qu’elle était prévisible.


Métier professeur...
Il faut enfin souligner que “poste créé” ne veut pas dire “poste pourvu”. Tous les postes mis aux concours n’ont pas trouvé de candidats. Même si les concours 2016 montrent une reprise des inscriptions, certains CAPES (concours du second degré) ont un rapport inscrits/postes très bas. Ce qui fait dire que la sélectivité est faible. Et, de fait, les jurys de concours ne pourvoient pas tous les postes proposés faute de candidats de qualité. L’attractivité du métier d’enseignant reste un problème non résolu d’autant plus que l’augmentation du niveau de recrutement (les concours se situent au niveau M1 (bac+4) conduit à des comparaisons en défaveur de l’enseignement.
L'OCDE a ainsi comparé le salaire enseignant avec ce que ces diplômés gagneraient s'ils avaient opté pour une autre carrière. En France, un(e) professeur(e) des écoles gagne 72 % de ce qu'il/elle pourrait escompter avec son niveau de diplôme s'il travaillait ailleurs que dans l'éducation nationale. Au collège, un professeur français gagne 86% du salaire de ses camarades d'université. Et au lycée, 95%.

La question de la rémunération se situe à deux niveaux : les enseignants du primaire à niveau égal sont moins payés que ceux du secondaire (30% de moins en moyenne) et globalement les enseignants français sont moins payés que dans la plupart des pays européens. L’OCDE dans le dernier “Regards sur l’éducation” affirme que « les systèmes performants sont aussi ceux qui offrent des salaires élevés à leurs enseignants, surtout dans les pays au niveau de vie élevé ».
Il faut cependant noter que dans la plupart des pays si les salaires sont élevés c’est avec des conditions de travail différentes marquées par un engagement important et la reconnaissance de toutes les dimensions du métier. C’est ce qui a été raté en France avec la “revalo” de 1989 où la lutte syndicale a fait un préalable de l’augmentation de salaires sans qu’il y ait au final  de réelles contreparties et évolutions. .
Mais le salaire, s’il est un élément de la considération de la société à l’égard de ses enseignants, ne peut, me semble t-il, à lui seul permettre une transformation du métier d’enseignant.  Suffirait-il de mieux payer les enseignants pour qu’ils fassent leur métier autrement et de manière plus enthousiaste ? Car au delà de la rémunération et du sentiment de déclassement qui en découle, il se pose aussi une question de conditions de travail et d’évolution des carrières. Le mythe de la “vocation” est passé et c’est tant mieux. Nous exerçons un métier avec ses joies et ses peines pas forcément “pour la vie” et il faudrait que la gestion des ressources humaines et des carrières soit améliorée.
Il faut aussi que les différentes dimensions de ce métier qui ne se réduit pas à la seule présence devant des élèves soient mieux définies et affirmées. C’est ce  que Vincent Peillon a essayé de faire évoluer avec l’accord signé en février 2014 sur l’évolution du métier d’enseignant qui reconnaissait que le métier ne se limitait pas à la mission principale d’enseignement mais incluait aussi les temps de préparation et de recherche, le travail en équipe et les relations avec les parents. Cet accord reconnaissait aussi que des enseignants pouvaient avoir des missions complémentaires avec des  responsabilités particulières faisant l'objet d'une rémunération sous forme indemnitaire, ou dans certains cas sous forme d'allègement du temps d'enseignement. On se souvient que cette “pondération” des temps d’enseignement avait fait l’objet d’une polémique parce que, par ricochet, elle avait un effet sur certaines indemnités des enseignants des classes préparatoires. Et la polémique a montré aussi que cette avancée se heurtait à des conceptions du métier qui refusaient de voir ces “nouvelles” missions formalisées au nom d’une conception stricte du métier. Pourtant, cet accord négocié avec les syndicats s’il est une réelle avancée reste bien modeste au regard de la nécessaire évolution du métier d’enseignant. Le chantier de la modernisation des métiers de l'éducation nationale a été ouvert mais est loin d'être terminé. 


Un enjeu électoral
Le 9 décembre 2015 ont été faites dans le cadre de la loi de finances, les annonces pour la rentrée scolaire 2016 et elles montrent que le maintien de cette promesse est bien un enjeu électoral.  La rentrée serait marquée par la création de 6.639 postes de personnel éducatifs, surtout dans le primaire, la hausse démographique dans le secondaire et l'accompagnement de la réforme du collège, a annoncé le ministère. L'école primaire bénéficierait de 3.835 postes supplémentaires pour 533 élèves de moins, précise le texte (soit 58% des moyens attribués). Cela devrait permettre, nous affirme t-on, de rattraper le retard pris dans l’accueil des tout petits (scolarisation des deux ans) et « le plus de maîtres que de classes » Le secondaire, quant à lui, disposerait de 2.804 nouveaux postes sur les 4.000 prévus en deux ans pour mettre en place la réforme du collège.  Encore faudrait-il que cela soit bien repéré par des dotations clairement identifiées pour éliminer complètement les accusations d’une réforme à l’économie.


Nul doute,  en tout cas, que cette question des postes reviendra dans le bilan présidentiel et dans le futur débat électoral qui s’annonce… Le gouvernement affirme que la promesse sera tenue. On peut disserter longtemps sur la réalité et le statut de ces postes créés. Il faut aussi s’interroger sur leur utilité. Certes, réduire le nombre d’élèves par classe est utile. Mais pour faire quoi, pour quelle pédagogie ?  La question n’est pas seulement celle des moyens mais aussi de savoir ce que l’on en fait… Par exemple “Plus de maîtres que de classes” ne peut s’envisager que si on se pose aussi la question de la pédagogie et de la posture de l’enseignant Les 60 000 postes correspondaient à une logique quantitative et à une réponse à une situation de pénurie créée par la présidence Sarkozy. Il fallait arrêter de dégraisser le mammouth, on attaquait l’os...
Mais ces (re)créations nécessaires, dont le rythme n’a pas été assez rapide, ont été en grande partie absorbées par une forte démographie non anticipée et par la remise en route de la formation des enseignants. Elles sont aujourd’hui encore peu visibles pour les enseignants comme dans l'opinion.


3ème partie, suite et fin de ce bilan  : Éducation : est ce que “ça va mieux” ?


Philippe Watrelot

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