mardi, décembre 03, 2019

PISA-Choc ou déni ?




Tous les 3 ans, la publication des résultats de PISA donne lieu aux mêmes postures  : discours d’auto-satisfaction du ministre qui se félicite d’une étude qui justifie sa politique, des articles dans la presse avec les inévitables palmarès peu significatifs, polémiques récurrentes sur la valeur de  cette enquête,  déclarations conservatrices sur la nécessité de préserver notre modèle éducatif et voilà.. Un petit tour et puis s’en va. D’autant plus que cette année l’actualité sociale est très chargée et va vite chasser la réflexion sur l’état de notre système scolaire. 

Je ne vais pas revenir ici sur les résultats de PISA 2018. On les trouve résumés dans tous les journaux qui ont eu accès à l’enquête sous embargo. 
Un seul point devrait retenir notre attention : la France reste la championne des inégalités et le pays où l’origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire, c’est quand même l’information principale de cette enquête. 
Mais cela  peut-il engendrer un “Pisa-Choc” comme cela a été le cas dans d’autres pays ? Rien n’est moins sûr. Après les quelques jours de commentaires, on se rend compte que le soufflé médiatique retombe vite. Sans que cela n’engendre une réelle prise de conscience dans l’opinion. Comment expliquer cela ?


Dénis
On peut évoquer d’abord (comme je le fais dans un autre article) une accoutumance aux inégalités. Cela peut sembler paradoxal de dire cela après un an de gilets jaunes et les tensions sociales actuelles. Mais l’École semble échapper à cette contestation. Je fais l’hypothèse que cela repose sur la permanence d’un « idéal » méritocratique pourtant bien malmené. Se poser la question de l’élitisme et de la sélection fait penser (à tort) à certains que cela peut remettre en question leur propre position et dévaloriser les diplômes. Or, ce sont eux, les anciens bons élèves, les « premiers de la classe » qui ont la parole et l’accès aux médias. Pourquoi critiquer un système qui vous a fait réussir ? 
Tout se passe en France comme si on avait développé l’art de dire tout et son contraire sur l’école avec des polémiques sans fin sur des sujets dérisoires : la réforme de l’orthographe, la « théorie-du-genre » et j’en passe. On a les débats qu’on mérite et l’école qu’on mérite.

Une autre difficulté tient aussi aux postures politiques, en particulier dans l’opinion enseignante. En France, on se préoccupe plus de "Qui" parle (et d'"où") que de ce qui est dit. Que ce soit l'OCDE, considéré à tort ou à raison comme le bras armé du libéralisme, qui fasse des constats d’évidence ne peut que conforter certains dans une forme de déni .
Alors qu'on est censé former nos élèves à l'esprit critique et de se méfier du complotisme, nous réagissons nous mêmes de manière très mécanique à des signaux envers lesquels nous sommes incapables de prendre du recul. « OCDE = libéralisme = mal absolu» c'est rapide et confortable et ça empêche un peu de réfléchir. Sans tomber dans la naïveté, on peut faire l'hypothèse qu'au sein de l'OCDE comme de toute organisation, il y a des tensions et des logiques qui s'affrontent et se télescopent. De fait, si ce que dit l’OCDE et ses représentants était formulé par Bourdieu (et je peux fournir des textes assez voisins de l'icône de la gauche radicale), ça passerait beaucoup mieux !
On notera que le CNESCO dont tout le monde a pleuré la disparition fait pourtant les mêmes constats ! Il en va de cet indicateur comme de tant d’autres : il a des imperfections mais il est relativement fiable et grâce à sa périodicité permet de mesurer des évolutions. Casser le thermomètre ne ferait pas tomber la fièvre. 
Au risque d’agacer (encore plus !) certains enseignants, on peut redire que la critique nécessaire et légitime de Pisa ne doit pas faire oublier que ce constat n’est pas isolé. Et il ne faudrait pas tomber dans le déni en se réfugiant dans une posture faussement radicale et un maximalisme qui masqueraient au final un conservatisme pédagogique et un refus de prendre à bras le corps une réflexion sur les finalités de l'école... 


Que serait un réel « PISA-Choc » ? 
D’abord cela supposerait de s’interroger sur la persistance d’une sélection  précoce en France. 
Dans la quasi-totalité des pays concernés par l’enquête, les élèves de 15 ans sont tous au même endroit. En France, il y a déjà, à cet âge, plusieurs possibilités. On peut être « à l’heure » ou en retard en ayant redoublé, dans l’enseignement général ou déjà dans l’enseignement professionnel... 
Depuis la 3ème  république, et même Napoléon, dans un pays ayant éliminé ses élites issues de l'héritage du sang et de la noblesse on a construit un lycée dédié à la construction d’un élitisme républicain. L'école continue aujourd'hui à produire des élites de manière précoce et cette logique imprime tout le système en amont selon un principe de distillation  fractionnée. 
le nouveau slogan de l'Éducation Nationale ? 
Dans le refus de prendre cette question de front, on est bloqué dans une logique opposant faussement "pédagogues contre élitistes", persuadés qu'il faut choisir entre école de masse et école d'élite. Or ce que montre Pisa - et c'est révolutionnaire -, c'est que l'un et l'autre vont de pair : les pays qui ont beaucoup de bons élèves sont aussi ceux qui ont réussi à diminuer l'échec scolaire. 
Rénover le système ce n’est pas refuser la sélection mais la retarder. Le système finlandais souvent donné en exemple, est très sélectif ! Mais à partir de l’université... Pas dès le collège ou même l’école primaire. 

La question est donc pédagogique. Comment construire des solutions de remédiation, faire vraiment de la pédagogie différenciée, avoir des pratiques pédagogiques qui n’excluent pas ? 
On me répondra qu’il faut des moyens ? Possible mais pas suffisant. Si on regarde le poids des dépenses d’éducation par rapport au PIB, la France n’est pas à la traîne. D’autres pays ont un système plus équitable avec des dépenses équivalentes. C’est aussi une question de pédagogie, de conception du métier et de formation. 


Pour une école plus juste et efficace
Dans mes différentes positions publiques et notamment lorsque j’ai présidé le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative (mais aussi au CRAP-Cahiers Pédagogiques) j’ai souvent accolé ces deux termes : « pour une école plus juste et plus efficace ». L’efficacité n’est pas un gros mot libéral. Il est juste qu’on se demande si le 1er budget de l’État qu’est l’éducation est bien utilisé au service d’une finalité clairement définie. 
Or, le problème est double. D’abord l’École Française est peu claire sur ce qu’elle veut ! Les objectifs sont multiples et contradictoires : élitisme ou réussite de tous ? Individualisme ou travail sur les conditions sociales ?  Et il n’y a pas de réelle continuité sur les politiques éducatives. Un ministre s’emploie à détricoter (j’ai contribué à populariser l’expression « Control-Z ») ce qui a été fait avant. 
Ensuite, l’École française est une bureaucratie très verticale. Et ce n’est pas un gage d’efficacité, bien au contraire. C’est source de gaspillage et de faible adaptabilité. Quand l’enjeu est celui de la conformité à des procédures plutôt que de s’interroger sur le sens de ce qu’on fait, quand chacun défend un périmètre devenu un territoire, quand l’arrogance technocratique cherche à imposer une seule manière de faire,  comment changer l’école ? 
Il nous faudrait une École plus souple sur les manières de faire mais plus claire et ferme sur les finalités ! 
Le PISA-Choc serait à faire surtout au niveau de la gouvernance. L’autoritarisme et la verticalité ne sont pas une solution. Le beau mot de confiance, bien galvaudé aujourd’hui, supposerait de donner du pouvoir d’agir aux collectifs enseignants. L’autonomie cela ne doit pas être la reproduction d’une autorité au niveau de l’établissement par des chefs d’établissement « managers » mais un travail d’équipe avec des enseignants (revalorisés) et reconnus comme des experts de leurs pratiques et se formant collectivement pour répondre au plus près aux difficulté des élèves. 



Sommes nous prêts à sortir de cette accoutumance aux inégalités et à une vision du pouvoir qui reste très verticale. Peut-on sortir de l’individualisme ? 
On se rend compte que ces questions ne concernent pas que l’École mais la société toute entière. Ça me rappelle un slogan : « Changer l’école pour changer la société, changer la société pour changer l’école» ...

Philippe Watrelot

vendredi, novembre 29, 2019

Pisa, c'est pas de la tarte !



Tous les 3 ans, c’est le même tour (de PISA) au début du mois de décembre (le 3/12) : publication des résultats de PISA (datés de l’année précédente), discours d’auto-satisfaction du ministre qui se félicite d’une étude qui justifie sa politique, quelques articles dans la presse, polémique récurrente sur la valeur de ce “palmarès”, déclarations conservatrices sur la nécessité de préserver notre modèle éducatif et puis... c’est tout ! Rendez vous dans trois ans ! Pourquoi cette incapacité à analyser et tenir compte des résultats de cette enquête internationale ? 

Mésusages des résultats de PISA 
Rappelons d’abord que, depuis 2000, grâce aux enquêtes PISA (Program for International Student Assessment ou Programme international de suivi des acquis des élèves) menées tous les 3 ans, l'OCDE tente d'évaluer la compréhension de l’écrit, la culture mathématique et la culture scientifique des élèves de 15 ans révolus à partir de situations de la vie réelle. Elle ne mesure pas l'acquisition de programmes scolaires mais vérifie que les élèves savent se débrouiller avec les compétences nécessaires dans nos sociétés. 
Ceci rappelé, commençons par un petit coup de gueule préventif sur les dérives traitement médiatique de cette enquête. Voir titrer “les élèves français toujours médiocres” et autres titres de la même pâte (à Pisa...) est profondément agaçant. Il faut rappeler que ce ne sont pas les élèves qu'on évalue ni même les enseignants mais le système. 
Autre dérive médiatique : les palmarès. Ceux ci n’ont pas de sens. Ils se jouent à deux décimales et conduisent à surestimer les écarts entre pays. Bien plus intéressants sont les indicateurs qui mettent en avant l’équité du système c’est-à-dire l’influence ou non de l’origine sociale sur la réussite aux tests. 
Il y a aussi la contestation de la méthodologie. Nous en sommes des spécialistes en France d’autant plus que cette enquête est commanditée par l’OCDE vue comme « le-bras-armé-du-néo-libéralisme » par de nombreux critiques. On notera que le CNESCO dont tout le monde a pleuré la disparition fait pourtant les mêmes constats ! Il en va de cet indicateur comme de tant d’autres : il a des imperfections mais il est relativement fiable et grâce à sa périodicité permet de mesurer des évolutions. Casser le thermomètre ne ferait pas tomber la fièvre. 

 Pisa Choc ou déni ? 
La publication des premiers résultats PISA avait été un véritable traumatisme dans plusieurs pays notamment en Allemagne où l’on avait construit cette expression de “Pisa Choc” après que ce pays ait mis en œuvre une réforme importante pour modifier ses résultats. D’autres pays, depuis, ont tenu compte des analyses des experts pour orienter leur politique éducative. 
Une enquête ne fait pas une politique. On ne peut reprendre tels quels les indicateurs élaborés par les experts sans un réel débat démocratique. On peut encore moins construire des programmes pour performer aux tests (c’est la dérive du teaching to test). Mais l’opinion pourrait être interpellée plus qu’elle ne l’est habituellement par le poids des inégalités sociales que montre cette enquête (corroboré par d’autres études comme celles du Cnesco). 

 Le pays du grand écart 
Dans PISA 2015 nous étions un des pays où l’origine sociale était le plus déterminant dans la réussite (critère d’équité) et où les écarts de performance entre élèves sont les plus marqués. En d’autres termes, plus on vient d’un milieu défavorisé en France, moins on a de chances de réussir à l’évaluation PISA C’est une constante depuis plusieurs enquêtes. Le système éducatif français est efficace pour la moitié des élèves mais ne parvient pas à faire réussir 30% de ses enfants. Si l'on ne prenait en compte que les performances des élèves issus de milieux sociaux favorisés, c'est-à-dire "les meilleurs", la France se situerait dans les premiers du classement, alors que si l'on ne comptait que les élèves des milieux défavorisés, "les moins bons", la France se situerait en queue du classement. 
La faute à une société elle même trop inégalitaire ? Pas si simple... Il n’y a pas de relation directe entre le niveau d’inégalité d’une société et les inégalités scolaires. Dans « les sociétés et leur école » Dubet Duru-Bellat et Veretout en 2010 ont montré que certains pays peuvent combiner des inégalités sociales fortes avec des inégalités scolaires faibles ou l’inverse. Dans le cas de la France, l’École accentue les inégalités sociales et on peut même dire qu’elle en crée de nouvelles. Et ce constat cruel n’a jusqu’à maintenant pas créé de « PISA choc ». Pourquoi ? 


Indifférence aux inégalités 
Il faut d’abord passer par l’histoire. Notre système éducatif s’est construit par le haut. Ce n’est pas un hasard si la France est le pays des classements, des concours et des grandes écoles. Le système supposément méritocratique ne sélectionne que ceux qui en maîtrisent les codes avec une pédagogie qui reste fondamentalement destinée aux meilleurs. Malgré les efforts de nombreux enseignants, l’École a une vraie difficulté à gérer la différenciation et la remédiation. S’interroge t-on suffisamment sur les pratiques des enseignants et des établissements ? Si on a réduit considérablement les redoublements, a-t-on pour autant trouvé des alternatives efficaces ? 
Le système s’accommode des inégalités et l’opinion aussi. Les débats sur l’École sont indigents et confisqués par les élites. Pourquoi remettre en cause un système qui vous a fait réussir ? Qui écoute les plus pauvres ? On a les débats qu’on mérite et l’école qu’on mérite. 
Les inégalités entre les élèves dépendent aussi de l’importance de la ségrégation géographique sociale et scolaire entre les établissements et la faible mixité qui en résulte. On observe en effet que dans les systèmes les moins inégalitaires, le choix de l’école est régulé, la décentralisation est encadrée et la part du privé est faible. 


 Quelles politiques ? 
 En 2016, lors de la précédente livraison de PISA, la ministre Vallaud Belkacem avait été invitée à l’OCDE. Les experts, qui trouvaient que la politique allait dans le bon sens lui avait remis une brochure qui recensait les “bonnes pratiques” dont la France pourrait s’inspirer et pointait quatre défis à relever pour notre système éducatif : 
 - Rendre le système éducatif plus équitable en France et soutenir les élèves et les établissements défavorisés 
- Lutter contre l'échec scolaire dés le plus jeune âge.
- Améliorer la qualité de l’enseignement et de la transmission du savoir dans le primaire et le secondaire, et revaloriser le métier d’enseignant.
- Rehausser la qualité et la valorisation des filières professionnelles au lycée.
On jugera si les mesures prises par l’actuel ministre, qui s’est pourtant empressé de détricoter la politique précédente vont dans le « bon » sens préconisé par l’OCDE... 

 Car une autre difficulté de la France à faire évoluer son système tient sans doute au mode de gouvernance. Pour changer l’école, et rendre notre système éducatif plus efficace et plus juste, il faudrait établir un consensus social et politique et ne pas changer de politique à chaque alternance. Ce n’est pas par l’arrogance technocratique, la verticalité et l’urgence dictée par un agenda politicien qu’on fera vraiment changer l’École. Le temps de l’éducation n’est pas celui du politique. 
L’engagement et le pouvoir d’agir des enseignants doivent être favorisés et valorisés. Cela passe par la revalorisation du métier comme le préconisait les experts de l’OCDE. Et surtout faire (vraiment) confiance aux enseignants. 
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On peut douter que ce soient ces considérations qui ressortent des communications officielles qui ne manqueront pas de souligner que les résultats confirment l’action entreprise. On peut même craindre que certains, oubliant qu’on parle des résultats en 2018 d’élèves de 15 ans, attribuent à la politique actuelle l’amélioration des résultats ! 

 Or, la question des inégalités sociales et scolaires posée par cette enquête comme par bien d’autres est un point majeur qui ne se réduit pas à un débat « pédagogues contre élitistes ». L’École est elle encore capable de tenir la promesse républicaine et de lutter contre le déterminisme ? c’est une question éminemment politique. 
Dans le contexte actuel de tension sociale, la publication de ces résultats pourrait être l’occasion d’un réel débat citoyen sur les finalités de l’école et les moyens de construire une école plus juste et plus efficace. Sinon cette nouvelle enquête ne serait qu’un pis-aller... 

 Philippe Watrelot

[ce texte est la version longue d'un article paru sur le site d'Alternatives économiques]

jeudi, octobre 31, 2019

#BIEN19 Retour de biennale


Fin de la deuxième biennale internationale de l'éducation nouvelle à Poitiers. 
En dehors des difficultés de retour avec un train qui contient deux trains en un seul (autrement dit autant de voyageurs debout qu'assis...), c'est un bilan plutôt positif que je retiens. 

D'abord parce que c'est toujours agréable et utile de retrouver des personnes avec qui on a des convictions en commun. Cela donne de la ré-assurance. 
Mais surtout parce que ces échanges et ces débats permettent de “frotter notre cervelle à celle d’autrui” (Montaigne). Et c'est plus dans la confrontation et la dispute que dans l'unanimisme que l'on y parvient. Les convergences n'empêchent pas les divergences ! 

Le qualificatif "international" n'était pas galvaudé. 17 nationalités différentes étaient représentées. J'ai pour ma part beaucoup apprécié ces échanges organisés ou informels qui permettaient de faire de l'éducation comparée à hauteur d'homme. 

Je repars de ces trois jours stimulants avec des questions plus que des réponses (et c'est tant mieux !) : 
- comment avoir des convictions sans qu'elle ne soient des certitudes sclérosantes ? 
- comment, au quotidien, mettre ses valeurs en pratique et ne jamais être des "révolutionnaire en parole et de paisibles conservateurs dans sa classe" (Freinet)
- comment concilier la tension entre la dimension militante et critique de l'École  et la nécessité de faire évoluer le système de l'intérieur ? 
Ces questions ne sont pas neuves et je me les pose sans cesse depuis le début de mon parcours militant. Mais elles sont re-vivifiées après cette escapade poitevine. 

Quelques regrets aussi... 
J'ai été étonné que, durant ces journées, on ait peu évoqué la personne et surtout la politique du ministre actuel. Comme je l'ai déjà dit et écrit, il va falloir construire une alternative à la politique actuelle qui aille au delà de la rengaine facile sur le "néo-libéralisme" et l'attente d'une sorte de "grand soir" qui agrège les mécontentements. Il faut résister et proposer ! 
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La prochaine biennale aura lieu dans deux ans (logique...) c'est-à-dire en 2021. Ce n'est pas seulement la date du centenaire  du premier congrès de l'éducation nouvelle (Calais 1921) mais ce sera aussi à quelques mois de l'élection présidentielle. S'il est important de préserver la dimension internationale on ne peut faire l'impasse sur la nécessité d'une réflexion collective et d'une interpellation à l'occasion de ce rendez vous important. 
Les questions d'éducation sont des questions éminemment politiques et elles sont l'affaire de tous ! 


PhW

dimanche, octobre 27, 2019

Le foulard qui rend fou...




Vignette extraite de la BD de Remedium Timoris
Et c’est reparti ! Il a suffi de la manœuvre d’un élu RN au conseil régional de Bourgogne demandant à une femme accompagnant une sortie scolaire de sortir ou de retirer son voile pour que tout le monde et le ministre de l’éducation en premier se précipite sur ce sujet. 
Et ce qui n’aurait pu être qu’un fait divers venant d’un extrémiste qu’il fallait blâmer, fait diversion. La baisse des postes dans l’Education Nationale ? Le foulard ! La souffrance au travail d’un grand nombre d’enseignants ? le foulard ! Le gel du point d’indice et la revalorisation qui se fait attendre ? Le foulard, vous dis-je ! 
Le ministre condamne mezza voce ce qui s’est passé et rappelle que le voile n’est pas « souhaitable » dans notre société car il serait un signe de communautarisme et une atteinte à la laïcité.

Pas de dissertation sur la laïcité...
Je ne vais pas ici me lancer dans une énième contribution sur la définition de la laïcité (avec ou sans adjectifs). Je n’en ai ni l’envie ni la prétention même si par mes études et mes voyages j’ai quelques idées sur le sujet. Je voudrais juste me situer sur le plan de l’École et des pratiques des enseignants au quotidien. 
Juste un mot cependant sur ma définition de la laïcité en une formule triviale :  je me fous du religieux ! Chacun peut croire ce qu'il veut et je le respecte même si pour ma part je ne crois pas/plus.  En ce qui concerne le voile, je suis comme beaucoup interpellé par ses formes les plus extrêmes qui peuvent me mettre mal à l’aise pour le choc culturel et l’image de la femme que cela renvoit. On peut y voir alors le signe d'une certaine domination. Mais je ne vais pas faire le "bonheur" ou "sauver" des gens malgré eux (on sait ce que ça a donné dans l'histoire)  et ma position au quotidien c'est celle du respect des croyances et des cultures au sein de la société française. 


...mais du pragmatisme.
Mais revenons au cas des sorties scolaires qui a déclenché ce torrent de déclarations. Je crois qu'en l’espèce on oublie de faire preuve de pragmatisme. On prend les parents qui sont disponibles et dans certains quartiers si on "interdisait" à celles qui portent un foulard (et beaucoup le font de leur plein gré !) il n'y aurait plus de sorties... On transforme le « souhaitable » en impossible. 
Que choisir ? Pierre Mendes France disait que gouverner ce n'était pas choisir la meilleure mais la moins mauvaise des solutions. 
Je préfère faire des sorties même si c'est avec des femmes avec foulard ! Et je pense que les intégrer à la vie de l'école et "faire alliance" pour donner une image positive de l'École ne peut être que profitable pour la réussite des élèves et leur découverte de l'altérité. C'est cela le pragmatisme. 
Bien sûr, au nom de principes avec lesquels il ne faudrait pas transiger, on va me rétorquer que ce bout de tissu est un symbole et un moyen pour une frange radicale de l'islam de porter un débat et une remise en cause de la démocratie. C'est possible et j'ai pu voir dans mon lycée de banlieue des actions qui semblaient concertées de jeunes filles qui portaient toutes en même temps l'abaya à la grille du lycée. Oui, ces manoeuvres existent, il ne s'agit pas de sombrer dans l'angélisme (!) et être vigilant tout en ne dérivant pas vers le complotisme permanent. 
Mais dans le cas de ce foulard qui rend fou, il y a aussi un bon nombre de femmes qui le portent comme le rappel d'une origine ou un signe d'une foi tranquille. Pourquoi au nom de quelques dérives devrait-on arriver à cette forme de punition collective ? Ce n'est pas en tout cas aux enseignants, directeurs d'école et chefs d'établissement d'évaluer le degré de prosélytisme des parents ! 


Pourquoi cette folie française ?
Pour finir, je voudrais m’interroger sur les raisons de l’excès de ce débat bien français. Je  formule plusieurs hypothèses...

Première hypothèse : j'ai l'impression que ceux qui supportent le moins le "foulard" sont ceux qui en voient le moins. C’est le cas dans des zones rurales où ils sont très rares mais où la question de la perte d'identité culturelle semble vive. Mais les plus virulents sont des bourgeois qui ont une faible connaissance des quartiers et ont en tête un grand nombre de stéréotypes. Il se trouve que ce sont aussi ceux là qui ont la parole dans les médias. 
Pour ma part, des dames avec des foulards j'en croise tous les jours, dans mon immeuble, au marché, dans mon RER... Je les vois avec leurs enfants, leurs maris, aux réunions parents-profs... Je n'ai aucune raison d'avoir "peur" ni de me sentir agressé. Je vois aussi des jeunes filles pleines de contradictions qui arrivent avec un foulard à l'entrée du lycée, le retirent et dévoilent quelquefois des décolletés ! Si je cite cette anecdote c'est pour montrer que le réel est bien plus complexe que les "grands principes" et les débats binaires dont la France est friande. 

La deuxième hypothèse c'est que le "voile", plus encore qu'un symbole religieux, est le signe de l'échec de la politique d'intégration à la française. Le communautarisme ? Il faudrait peut être le questionner au regard de l'échec de trente ans de politiques de la ville et de creusement des inégalités qui n'ont fait que renforcer les ghettos. 
 C'est peut-être ce reproche permanent de la faillite de la promesse républicaine que certains ne veulent pas voir ? 

On peut en effet réfléchir, en éducateur, sur les « valeurs de la République » qu’on nous demande de transmettre. Mais, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’exprimer (y compris dans les plus hautes instances), plutôt que de les asséner comme un catéchisme ( ! ) il s’agit surtout de les faire vivre au quotidien dans nos classes et nos établissements. Ces valeurs de la République, elles sont faites d’égalité et de reconnaissance de l’autre (altérité) ainsi que de solidarité. Et l’École a un rôle essentiel à jouer comme vecteur de la mobilité sociale et de la lutte contre les déterminismes et les « assignations à résidence ». C’est ce que j’ai qualifié plus haut, de promesse républicaine et démocratique. Et celle ci est remise en cause aujourd’hui et n’est plus effective.

On ne peut s’indigner contre le communautarisme et les "quartiers" sans se demander si nous avons fait tous les efforts, consacré tous les moyens nécessaires, interrogé nos pratiques d'enseignants,  pour faire de cette promesse une réalité. La démocratie doit  être un effort constant pour garantir l’égalité et la cohésion sociale
« Ce qui caractérise la vraie démocratie, ce n’est pas de reconnaître des égaux mais d’en faire » disait Gambetta (1838-1882). Ce n’est pas, en tout cas, en s’agitant autour d’un bout de tissu qu’on y parviendra...


Philippe Watrelot
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Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.




dimanche, octobre 13, 2019

Au delà de Pantin...

Un hommage en BD à lire sur
https://www.facebook.com/pg/casdecoleofficiel/photos/

Elle s’appelait Christine Renon, elle était directrice d’une école maternelle, elle s’est suicidée le 21 septembre sur son lieu de travail. Elle avait pris soin de le faire pendant le week-end et de mettre une petite affiche à destination de la gardienne : « ne rentrez pas et prévenez les pompiers »...
Elle avait aussi écrit une lettre de trois pages destinée à ses collègues et à sa hiérarchie, où elle détaille les raisons professionnelles pour lesquelles elle fait ce geste. Il n’y a donc pas de doute sur la signification de ce drame.

Il y a plusieurs erreurs à ne pas commettre en parlant de ce suicide.
La première serait d’y voir d’abord un drame personnel, mais les choix de Christine Renon en eux-mêmes en limitent la portée.
Une autre difficulté, me semble t-il, est de ne voir dans cet acte que la question des conditions de travail des directeurs d’école. Ce qu’elle dit dans sa lettre va au-delà, mais on ne doit pas pour autant oublier les raisons spécifiques liées à ce statut et à la Seine-Saint-Denis.
Enfin, une dernière erreur serait de se dire que cette question de la souffrance au travail ne concerne pas les « pédagogues » et les mouvements pédagogiques.


Christine Renon, directrice à Pantin
C’était la première année que Christine Renon était déchargée à temps plein pour s’occuper de la direction d’école. Malgré cela, elle dit dans sa lettre qu’elle est « épouvantablement fatiguée ». La Seine-Saint-Denis a connu une croissance démographique extrêmement importante que les créations de nouveaux équipements scolaires ne peuvent pas absorber. Le résultat est que les écoles sont saturées et de plus en plus difficiles à gérer. 

Et puis, on paye avec retard la facture de la suppression des emplois aidés et des Emplois de vie scolaire (EVS). Le travail de direction qui, dans les plus petites écoles, se fait avec une décharge mais en continuant à faire classe, ne bénéficie plus de l’apport de personnes qui bénéficiaient d’un emploi aidé. Lorsque le gouvernement a supprimé ces emplois, le ministre a assuré qu’il y aurait des compensations et une réflexion sur un statut plus pérenne. On attend toujours.

« Je dois dire que l'accumulation de faits mineurs dont le plus grave de mon point de vue s'est passé à l'extérieur de l'école. […] En rien l'école n'est responsable de cela, mes collègues et moi-même faisons de notre mieux pour la sécurité des enfants. » Christine Renon résume parfaitement la situation. Les écoles sont bien souvent un des derniers services publics qui « fonctionnent » tant bien que mal dans des quartiers en proie à des difficultés économiques et sociales de plus en plus vives. Ce sont la pauvreté, la précarité, les inégalités qui génèrent ces difficultés qui rentrent dans l’École et qu’il faudrait vraiment combattre.

Le ministre dit vouloir mettre le paquet sur le primaire (élémentaire + maternelle). Ce serait une bonne chose si ce « paquet » n’était pas surtout composé d’injonctions, de livrets et d’évaluations à remplir en permanence ! Ce qui n’a cessé de s’accroitre, c’est ce contrôle continu et chronophage qui s’appuie sur une multitude de papiers à remplir (indicateurs, statistiques…) et de procédures à respecter. La directrice l’évoque dans son courrier et elle le vit comme un manque de confiance.

Alors, oui, il y a une question spécifique qui est celle des directeurs d’école maternelle ou élémentaire. Est-ce un changement de statut qui est la réponse comme fait semblant de le croire Jean-Michel Blanquer ? On peut en douter. C’est plutôt dans une véritable réflexion sur la relation avec les échelons supérieurs, la simplification du travail et l’apport d’aides matérielles et humaines que se situe la réponse.


Christine Renon, fonctionnaire de l’Éducation Nationale
Au-delà des conditions spécifiques à ce qu’a vécu cette collègue, il y a des problématiques qui sont celles que nous rencontrons tous à des degrés divers dans l’Éducation nationale (et dans les métiers de la relation humaine). Ce n’est pas « salir son nom » que de risquer cette réflexion.

Comme le dit Louise Tourret dans un très bon article :  « Personne ne s'engage dans l'Éducation nationale avec le projet d'écrire des mails au rectorat ; les vocations –quand il y en a– portent plutôt sur la transmission du savoir. » 
Je n’aime pas le terme de « vocation » avec toute sa connotation sacrificielle et religieuse, mais on ne fait pas ce métier par hasard. Et on a bien souvent aujourd’hui l’impression de faire un « métier empêché ». On vit mal le décalage entre la représentation qu’on a pu avoir de cette profession et une réalité qui s’en éloigne. 

Et puis, notre métier est, comme tous ceux qui reposent sur la relation humaine, un travail où on donne beaucoup de soi. Où on se met en « Je »... Alors il est difficile voire impossible de dissocier sa personne et ses gestes professionnels. Quand on subit une agression, on a beau se dire que ce n’est pas à vous que ça s’adresse mais au représentant de l’institution que vous êtes, ça n’en reste pas moins difficile à vivre. Et on ramène ses problèmes à la maison parce que la coupure avec le travail est rendue plus difficile par le métier que l’on exerce. On a aussi peu de lieux où échanger sur les difficultés et construire une analyse et une réponse collectives à des problèmes vécus trop souvent dans la solitude et la culpabilité.  

Rappelons une évidence : l’Éducation nationale est une bureaucratie. Et comme toutes les bureaucraties, les individus y sont interchangeables et ne doivent attendre aucune reconnaissance de leur conformité à des procédures qui sont plus importantes que les personnes. Nous ne sommes que des Numen…
La conséquence la plus vive de cet état de fait, c’est l’absence de reconnaissance. Mais c’est aussi l’expertise qui est déniée. Cela n’a fait que s’amplifier avec le ministre actuel, champion de la verticalité et de l’arrogance technocratique. On a évoqué plus haut l’avalanche de livrets et de vademecum, la promotion des « bonnes pratiques », tout cela contribue surtout à donner l’impression que les enseignants ne savent pas faire leur travail.

Un des plus grands scandales de l’Éducation nationale c’est l’absence de gestion de la ressource humaine et la mauvaise prise en compte de cette dimension par la hiérarchie intermédiaire. Certes, il y a des DRH (directeurs des ressources humaines) dans chaque rectorat et un au ministère, mais ils raisonnent sur des masses, des flux et pas sur des personnes. L’encadrement dans les établissements peut éventuellement prendre en compte la difficulté et la souffrance au travail mais c’est dans un cadre très rigide qui offre peu de possibilités. Et puis, quelquefois, c’est ce même encadrement qui génère de la souffrance. Il faut aussi se poser la question de la formation et du recrutement de cette hiérarchie intermédiaire. 

Enfin, la souffrance peut être aussi dans le constat que l’école de la République ne remplit plus sa promesse de lutte contre les inégalités et de mobilité sociale et qu’elle n’est pas assez un lieu « réparateur ». Certes, la société est marquée par les inégalités mais l’école joue aussi un rôle dans l’aggravation de ces inégalités. Cette critique est souvent difficile à entendre. Dans le milieu enseignant, on a tendance à prendre la critique de l’institution qu’est l’École (avec un grand E) pour une critique personnelle. Or, on peut faire son métier du mieux que l’on peut dans un système qui dysfonctionne. Mais cela n’est pas sans souffrance...


Un sujet pédagogique et pas seulement syndical
Le drame de Pantin a eu un écho dans l’ensemble du monde enseignant. J’ai pu constater que le mouvement pédagogique dont je suis un militant a su s’exprimer sur ce sujet. Je m’en félicite, alors que j’avais l’impression à tort ou à raison qu’il constituait un impensé de la réflexion pédagogique et réformiste. Pourquoi ?

Je crois que nous (les militants pédagogiques) sommes beaucoup du côté de la raison plutôt que du côté de l’affect du moins dans notre rapport au métier. Nous réservons cette dimension affective aux moments d’échange dans nos moments internes (comme les rencontres du CRAP) qui nous permettent de nous réassurer et réconforter. 
Mais dans nos établissements ou sur les réseaux sociaux, j’ai le sentiment à tort ou à raison que nous nous durcissons face à des réactions et quelquefois des attaques qui jouent beaucoup sur le registre inverse qui est celui de l’affect. Avec une rhétorique du « mépris » ressenti, de la « culpabilisation » et de la souffrance. Face à ce déferlement de ressenti, les pédagos essayent de tenir à distance leurs émotions au risque de paraitre des « héros ». Et donc de renforcer la culpabilisation et le ressentiment.

Je crois qu’il y a aussi un jeu trouble de certains sur ce thème de la souffrance au travail et le recours systématique à un discours mobilisant uniquement un registre du ressenti. On se sert de cela pour justifier l’immobilisme au nom de la difficulté à vivre son métier et parce qu’on voit toutes critiques du système éducatif comme une attaque personnelle contre sa propre pratique professionnelle. C’est ainsi que tout discours se situant sur ce registre de l’émotion devient suspect auprès des réformistes et pédagogues qui font appel à la raison et la nuance face à l’affect et à l’excès qui l’accompagne.
Et donc, de fait, nous passons à côté de réelles souffrances et aussi de certaines dérives d’un management bureaucratique et vertical qui n’a fait que se renforcer ces dernières années.

Or, ce sujet nous concerne en tant que mouvement pédagogique. Ce n’est pas qu’un sujet syndical. D’abord parce qu’on ne peut faire avancer l’école avec des gens qui vont mal ! D’autant plus que cette souffrance au travail nous concerne aussi en tant que « pédagos » souvent moqués et victimisés dans nos établissements, ou même gênés dans nos pratiques par une administration bureaucratique qui transforme son périmètre en territoire à défendre. Ensuite parce que beaucoup de nos collègues sont sincèrement désireux d’évoluer mais ressentent les contradictions d’un système qui leur enjoint d’innover tout en se conformant à des normes de plus en plus contraignantes. Le discours technocratique qui emprunte le vocabulaire « pédago » sans l’esprit qui l’accompagne nous dessert et crée du ressentiment.

Il nous faut réfléchir sur le « métier empêché » et la conception du métier héritée de la formation et de l’entrée dans le métier. S’il y a tant d’inertie dans le système éducatif mais aussi tant de souffrance, c’est parce qu’il y a un décalage énorme entre les représentations que l’on a du métier et la réalité de celui ci. Ces représentations, elles se construisent dans la formation et les premières années. Et nous avons, en tant que militants pédagogiques, des choses à dire sur cette dimension dans laquelle nous sommes beaucoup investis.

Nous avons aussi des choses à dire sur la gouvernance et le management. S’il y a de la souffrance au travail, je fais l’hypothèse que c’est entre autres parce que les enseignants se sentent dépossédés de leur expertise et se ressentent comme simples exécutants soumis à des « bonnes pratiques » définies verticalement par un bureau des méthodes technocratique. Cela est renforcé par le ministère Blanquer. 
Dans nos différents textes et prises de positions publiques  au cours des quinze dernières années, nous avons développé cette thématique à plusieurs reprises, notamment en prônant l’ « empowerment » et l’autonomie des équipes contre la  verticalité et l’individualisme. « Changer l’école » ne peut se faire que si l’on sort de l’injonction verticale et qu’on donne le pouvoir aux acteurs. Ce n’est pas qu’une revendication syndicale mais bien une conviction propre aux mouvements pédagogiques. 

On peut se réjouir que tous les syndicats se soient eux aussi sentis concernés par ce drame. Mais il faut cependant éviter plusieurs pièges…
Premier piège : jouer les uns contre les autres. Il est facile d’opposer les personnels de direction contre les enseignants. Il y a toute une rhétorique complaisamment distillée par certains qui « mime » la lutte des classes et voit les personnels de direction comme des patrons exploiteurs qu’il faut combattre à tout prix. S’il existe des dérives autoritaires chez les chefs d’établissements et la hiérarchie intermédiaire, qui sont surtout liées à un problème de recrutement et à une formation fondée sur une acculturation, la majorité des « perdirs » ont des valeurs en partage qui sont celles de la lutte contre les inégalités et du sens du service public. Il nous faut donc éviter le piège d’opposer les uns aux autres et plutôt que de s’en prendre aux personnes d’analyser ce qui dans le fonctionnement de l’institution conduit à cette dépersonnalisation et à cette dérive bureaucratique.
Le deuxième piège est celui tendu par ce que je qualifie souvent de « gaucho-conservatisme ». Il consisterait à refuser le changement au prétexte qu’il est déstabilisateur et porteur de souffrances. Or, si on doit refuser certaines réformes c’est au nom de leur impréparation et de leur verticalité mais pas parce que ce sont des réformes ! Et surtout avec toujours en tête un critère majeur : est-ce que celles-ci, tout en respectant les personnels, permettent de lutter contre les inégalités ?


Pour conclure, je voudrais  revenir à Christine Renon et lui  rendre hommage parce que son acte relève de ce qu'Émile Durkheim appelait le « suicide altruiste ». Par la force du message, il nous interpelle et nous oblige à nous questionner et à réfléchir sur ce que le système dans lequel nous évoluons nous fait et pourquoi il nous entraîne dans une logique délétère et mortifère.
Chère Collègue, j’espère, avec ce texte, ne pas avoir « sali ton nom »…



Philippe Watrelot
(Numen à qui il reste trois ans avant la retraite)


 [*] Le NUMEN, numéro d'identification Éducation nationale, est un identifiant associé à tout employé de la fonction publique dépendant du Ministère de l'Éducation nationale française (enseignants, inspecteurs, administration, services, etc.). 

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mercredi, septembre 11, 2019

Salaires des profs : non, "les" enseignants français ne sont pas mieux payés



« Les (vrais) salaires des profs » (D. Seux, Les Échos),  « Non, les enseignants français ne sont pas "bien moins bien payés que dans la moyenne des pays de l'OCDE" » (Le JDD) ...
La publication du dernier rapport « Regards sur l’éducation » de l’OCDE peut servir à un bel exercice d’éducation aux médias (et de lecture de statistiques). Tout le monde ne lit pas la même chose à partir des mêmes chiffres ! 
Car d’autres médias, plus nombreux, insistent quant à eux sur la faible rémunération des enseignants français. 
Qui a raison ? Tout le monde... Mais le problème c’est surtout que l’on ne parle pas de la même chose et on ne s’appuie pas exactement sur les mêmes chiffres et les mêmes définitions. 
Je suis prof de SES : analyser des stats et réfléchir sur les concepts qui les sous-tendent, figurez vous que j’aime ça...


Moyenne et médiane
C’est un grand classique des cours de SES. Le salaire moyen peut être élevé mais cela peut être le résultat d’une minorité qui tire la moyenne vers le haut. Si on veut s’intéresser à la dispersion et aux inégalités, il vaut mieux s’intéresser à la médiane. Et le salaire médian est beaucoup plus faible. 
En d’autres termes, il y a un petit groupe de profs agrégés, de classe prépa, en fin de carrière, avec beaucoup d’heures sup’ qui tirent la moyenne vers le haut. Mais la majorité des profs est clairement en dessous des chiffres dans le reste des pays comparables de l’OCDE (évidemment pas des pays les plus pauvres). 
On notera aussi que les enseignants en milieu de carrière sont clairement désavantagés comme le montre très bien le rapport. 


Les profs c’est qui ? 
Malheureusement dans l’esprit de beaucoup, "les profs" ça reste ceux qui enseignent dans le secondaire. La lecture de certains éditoriaux le confirme. Or, les enseignants du primaire sont aussi des “profs”. Et, eux sont clairement sous-payés. 
Non seulement, ils ont des horaires devant élèves plus élevés mais ils ont aussi très peu de primes et une progression qui a été pendant longtemps, ralentie par rapport à leurs collègues des collèges et lycées. 


Salaire statutaire et salaire réel (et PPA)
Le rapport de l’OCDE distingue à juste titre, le salaire statutaire c’est-à-dire celui qui correspond à la grille indiciaire et le salaire réel qui est celui qui est inscrit en bas de la feuille de paie. Certains commentateurs se focalisent sur ce dernier qui inclut donc les primes et autres heures supplémentaires pour en conclure que « les profs ne sont pas à plaindre ». 
Mais ainsi ils oublient les situations inégalitaires que nous évoquions plus haut. Tout le monde ne peut pas faire d’heures supplémentaires (dans le primaire, c’est quasi –impossible, sauf pour les cantines et les études). Et puis, est-ce normal que l’on soit obligé de faire des heures sup’ ? Pourquoi le salaire statutaire ne suffirait-il pas ? (et question annexe : pourquoi le point d'indice est-il gelé depuis si longtemps ?)
Je rajoute que les chiffres utilisés dans le rapport et repris sans commentaire et distance par certains médias sont exprimés en "euros PPA". La Parité de Pouvoir d'Achat est un procédé utilisé pour tenir compte du pouvoir d'achat de chaque pays. Les chiffres, qui peuvent surprendre, ne correspondent  donc pas à ce que nous avons sur notre feuille de paie...


L’impensé de cette polémique
Derrière ce pauvre débat, il y a l’idée que ces geignards de profs (du secondaire) ont suffisamment de temps libre pour pouvoir se permettre de faire des heures supplémentaires. 
Répétons nous : est-ce normal de devoir faire des HS ? Est-ce un vrai choix, d’autant plus que ces heures peuvent être imposées par les chefs d’établissement ? N’est-ce pas plutôt le symptôme d’un refus de créer les postes suffisants ? Et lorsqu’on accumule ces heures n’est-ce pas au détriment de la qualité de son travail et même de sa santé ? 


Des questions en embuscade
Derrière la question de la rémunération, il y en a plein d’autres qui en découlent. A commencer par la question des retraites qui inquiète tant les enseignants. Il y a bien sûr aussi la question de l’attractivité du métier même si mieux payer les enseignants n’empêche pas complètement la pénurie comme le montrent d’autres pays européens. 
Plus largement, nous sommes arrivés à un point tel que toute idée de changement, de réforme n’est plus audible par la profession tant que le préalable de la rémunération et d’une meilleure considération n’est pas réglé. Le passage en force qui semble être l’option choisie par le ministre risque de se heurter de plein fouet tout autant à la force d’inertie et au ressentiment qu’au risque de colère sociale. 

Ph. Watrelot
11 septembre 2019 


lundi, août 26, 2019

Tous ensemble contre Blanquer ? Oui, mais ...



« Tous ensemble contre Blanquer ! » Après la séquence de juin-juillet avec la « grève du bac » et la rétention des notes, ce début d’année scolaire est marqué par des appels à la (re)mobilisation. Une université d’été, des assemblées générales se tiennent avec des mots d’ordre de contestation de la mal nommée « loi pour une École de la Confiance ». 
Y a t-il une unité des enseignants contre la Loi Blanquer et la politique éducative ? La déploration générale et l’agacement face à l’omniprésence médiatique du Ministre peuvent faire illusion. Mais on est loin de l’unanimisme et même de l’unité d’action. Les débats autour du bac l’ont bien montré : on peut critiquer la réforme et ne pas être d’accord  avec les moyens d’action qui ont été utilisés. 
Les lignes de fracture sont nombreuses et portent aussi bien sur les formes d’expression, l’analyse des politiques passées que sur la vision de l’École qui en résulte. Et l’action ne pourra être efficace et rassembleuse que si on dépasse certaines d’entre elles et qu’on réfléchit sérieusement à une alternative progressiste pour l’École. La convergence plutôt que la polarisation...


Regards sur un passé qui ne passe pas...
Pour pouvoir avancer, il faudrait déjà parvenir à solder des contentieux toujours ouverts. C’est le premier clivage qui est loin d’être négligeable car, derrière, on retrouve des positionnements politiques et syndicaux. 
On pourrait résumer le débat par la question suivante : « entre la politique menée par Najat Vallaud-Belkacem-Belkacem et Jean-Michel Blanquer, y a t-il une différence de degré ou de nature ? »
On a l'impression que pour certains, il s'agit simplement d'une différence de degré. On en a même entendu, parmi les plus "radicaux", expliquer doctement que "les 60 000 postes n'ont jamais existé" . Et, dans cette logique, la politique menée par NVB était, pour eux, tout aussi libérale et destructrice de l'école que l'est la politique actuelle qui n'en serait qu'un prolongement. 
On ne va pas sans arrêt ressasser un passé qui ne passe pas visiblement. Mais il faudrait rappeler qu'à la différence de la réforme du lycée, la réforme du collège avait été approuvée par le Conseil Supérieur de l’Education. Certes, des syndicats s'y étaient opposé. Mais, à moins de considérer que seuls certains seraient légitimes et auraient vocation à représenter toute la profession, ce n'est pas exactement le même cas de figure. 
Évidemment, le coup de force de M.Valls qui publie le décret le soir même d'un mouvement social n'avait rien arrangé. Tout cela a été dénoncé en son temps tout comme les doutes sur la verticalité de la gouvernance. Mais ces nuances pourtant constantes, sont oubliées par certains au profit d’une polarisation facile. 
Cette posture, est au final, relativement confortable intellectuellement puisqu'elle permet d'éviter les compromis et de situer toujours dans le "camp du bien" quelque soit l'adversaire qu'on se fabrique... 
Et je ne suis pas sûr que cette radicalité permette la transformation de l'école. Elle est malheureusement souvent l'alibi d'un certain conservatisme. 
On peut aussi penser (c'est mon cas) qu'il y a une différence de nature dans les politiques menées. Aussi bien sur l'effort consenti (augmentation du budget vs réduction) que sur les finalités de la politique. 
Rappelons aussi qu'un des objectifs de la réforme du collège, outre celui de donner plus de sens aux apprentissages, était de corriger le détournement qui était fait des classes "spéciales" permettant de contourner la mixité sociale et l'hétérogénéité scolaire. 
Bien sûr, tout n'était pas parfait. Mais dans une position réformiste, on peut alors soutenir et faire évoluer ce qui va dans le bon sens. On peut préférer avoir les "mains dans le cambouis" que de ne pas avoir de mains (ou seulement le poing levé). Il est utile de rappeler que le contexte n'était pas exactement le même et qu'il y a selon moi, plutôt rupture que continuité. 


L’École doit-elle changer ? 
Le deuxième clivage porte sur l’analyse des inégalités sociales au sein de l'école. 
Là aussi, il y a des positions différentes que l'on peut résumer (et caricaturer...? ) ici 
Pour les uns, les inégalités préexistent à l'école. Et finalement, l'École n'en est que le réceptacle. Ce ne serait donc pas à celle ci de changer. Il suffirait d'agir sur la société (en attendant le "grand soir ?) pour que l'école ne change pas...
Pour d'autres, dont je suis, les inégalités sociales sont amplifiées par l'école. Et il importe donc de s'interroger sur le fonctionnement de l'institution mais aussi sur nos pratiques pour avoir une pédagogie qui permette d'aller vers moins d'inégalités. Ce qui n'exclut évidemment pas d'agir pour lutter contre les inégalités au sein de la société. Pour reprendre le slogan d'un mouvement bien connu : « changer la société pour changer l'école, changer l''école pour changer la société » ... 
La difficulté de ce deuxième clivage, c'est qu'il est jugé comme culpabilisant par bon nombre d'enseignants. Ceux-ci y voient une remise en cause de leurs pratiques et considèrent la critique du système comme une critique d'eux mêmes. Cette difficulté à dissocier ses gestes professionnels de sa propre personne est une des difficultés majeures de la conduite du changement dans l'éducation en France. Cela est évidemment renforcé par le sentiment de déclassement et la faible considération du métier.
Le rôle des syndicats devrait être de parvenir à faire dépasser cette confusion et à objectiver les revendications plutôt que de la renforcer en parlant sans cesse de "mépris" et de "souffrance et en voyant tout sous le prisme du ressenti. C'est une dérive que je ressens très vivement aujourd'hui. 


Dépasser la déploration et le risque conservateur
Personne ne vous dira qu’« il veut accentuer les inégalités» ou «créer de l’échec scolaire», y compris les enseignants les plus conservateurs ! Ce débat est biaisé. Car il mélange deux niveaux d’analyse : micro et macro. Macro : comment peut-on améliorer/changer les structures pour lutter vraiment contre les inégalités ? Micro : comment moi, dans ma classe, dans mon établissement, je peux y contribuer ? Est-ce que mes pratiques pédagogiques (au-delà des intentions) sont de nature à lutter contre les inégalités ? Et c’est là que ça se complique…
Or, comme nous le pointions plus haut, l’époque est marquée par la crispation et la polarisation. Alors que jusque là, l’opinion enseignante tentait de maintenir la tension entre revendications professionnelles et dimension pédagogique, aujourd’hui c’est le premier pôle qui l’emporte et devient un préalable à d’éventuelles évolutions du métier. « Pourquoi devrai-je changer si mon salaire et mes conditions de travail ne changent pas ? » Cela doit être entendu par les ministres quels qu’ils soient mais aussi par les mouvements pédagogiques qui ont eu tendance à minimiser cette question qui, il est vrai, n’est pas au cœur de leurs actions et réflexions. 
Le risque conservateur existe. C’est un discours qui est présent bien sûr dans l’opinion mais aussi dans les salles des profs. Face aux difficultés actuelles de l’école, la cause serait donc à chercher dans une école livrée aux « pédagogistes » et à leurs réformes. Il est tentant alors d’aller chercher de pseudos solutions dans le « bon vieux temps », celui d’une école qui a fait réussir ceux qui s’expriment. En oubliant que cette école fabriquait aussi de l’exclusion et surtout que n’est pas d’un excès de pédagogie dont souffre le système éducatif mais plutôt d’une insuffisance.


Construire une alternative 
Charb faisait cadeau de ce dessin
au CRAP en 2007
L’accumulation des préalables (plus de moyens avant de changer) et le maximalisme peuvent conduire à une forme de procrastination collective qui n’incite guère à l’optimisme. 
Et cette posture très critique sert le ministre actuel qui joue l’opinion publique contre les enseignants réputés irréformables. 
Or, si la politique éducative actuelle doit être combattue c’est au nom d’une réelle transformation et d’une gouvernance qui respecte les enseignants. 
Dire que les réformes Blanquer aggravent les inégalités ne doit pas faire oublier que la situation actuelle est déjà inégalitaire et qu’on ne peut s’en satisfaire. 
• C’est au nom de cette lutte contre les inégalités sociales amplifiées et créées par l’École qu’il faut évaluer et juger les mesures actuelles et à venir. Et l’arbre « social » des dédoublements en CP-CE1 ne doit pas cacher la forêt des pratiques élitistes promues par le ministre. 
• C’est aussi au nom de cette lutte contre les inégalités qu’il faut construire un projet alternatif. 
• C’est enfin au nom de la justice sociale que les enseignants doivent questionner leurs pratiques dans une logique de coopération et de création de collectifs. 
La critique facile sur l’immobilisme des personnels de l’éducation oublie que ceux ci évoluent au quotidien “à bas bruit” dans leur classe et leurs établissements. Plutôt que de promouvoir une innovation spectaculaire et culpabilisante, il faudrait surtout valoriser l’existant et l’esprit d’expérimentation des équipes éducatives. 
La promotion des « bonnes pratiques » est bien souvent un moyen de déposséder les enseignants d’une partie de leur expertise par le travail prescrit. Malgré toutes les divergences des enseignants, on peut se rejoindre sur une critique plus globale de la gouvernance du système éducatif marquée par un fonctionnement infantilisant, vertical et bureaucratique. Ce sont des constantes structurelles sur lesquelles les gouvernements successifs ont peu agi. Et qu'au contraire, Blanquer renforce en s’appuyant sur une technocratie scientiste.



Le système éducatif doit changer et se réformer car il est injuste et dysfonctionne. La politique actuelle est-elle la bonne ? Au delà des intentions et des discours répétés sur tous les médias, les faits montrent que cela a plutôt tendance à renforcer un système faussement méritocratique et individualiste. 
Mais le piège, c'est qu'aujourd'hui le contexte est tel que toute remise en cause de ce système (comme le font les mouvements pédagogiques)  et toute tentative de le faire évoluer sont vécus par le milieu enseignant comme une menace et une remise en cause de leur travail. La polarisation et le discours radical conduisent paradoxalement  à défendre l’existant et à renvoyer à après-demain les nécessaires évolutions qui doivent se faire, ici et maintenant...
Tous ensemble ? Oui, mais pour construire un vrai projet de transformation pédagogique et sociale.

Philippe Watrelot
24 aout 2019 



Ce texte a été publié initialement sur le site des Cahiers Pédagogiques.



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