samedi, septembre 19, 2020

Où je reparle des "temps partagés" en INSPÉ…


La direction de l’INSPÉ de Paris demande de faire des propositions concernant le statut des « temps partagés ». Le message de la directrice adjointe précise un peu la commande : « certains points en particulier peuvent peut-être faire l'objet de suggestions : les modalités de recrutement de ces collègues, la part de l'INSPÉ dans les évaluations contribuant aux évolutions de carrière, les possibilités d'aménagements du service qui est composé de deux parties. » 

J'ai donc tenté de répondre à cette demande. Ce qui va suivre  n’est pas une « note  technique » mais plutôt un récit et un retour d’expérience. Ce qui n’exclut pas quelques propositions. Je le publie sur mon blog car je me dis que cette réflexion n’est peut-être pas propre à l’institut où je travaille et peut intéresser d’autres formateurs.



Le choix et la nécessité



Je suis en temps partagé depuis quinze ans. J’ai été recruté par l’IUFM de Paris en 2006 alors que j’occupais un poste de professeur agrégé de SES dans un lycée de l’Essonne. A l’époque, la formation dans ma discipline était gérée de manière inter-académique et donc un prof de Versailles pouvait être recruté à Paris. Et c’était très bien comme ça ! 

Le fait d’être en temps partagé était à la fois le  produit de la nécessité et un choix politique. Le poste était forcément un mi-temps et de toutes façons, je n’aurais pas accepté un poste à temps plein. J’estime en effet depuis longtemps que, pour ce qui me concerne, ma légitimité de formateur se trouve dans cette alternance simultanée. Mais je sais que sur ce point là particulièrement, ma position est jugée à tort ou à raison comme trop radicale. Je vais redire ce que j’écrivais déjà  en 2007 et reprenait en 2013 dans un billet de blog intitulé « Temps partagé des formateurs des ESPÉ » : « La solution est certainement dans un mélange équilibré au sein de l’équipe de formateurs entre « temps plein » et « temps partagé ». C’est une condition pour lever certaines critiques et apporter aux stagiaires une formation cohérente et complète.  Encore faut-il que la place de ces enseignants à « temps partagé » soit bien établie et permette cet équilibre. »


Cailloux dans la chaussure ? 

Une semaine parmi d'autres
(bleu = Inspé / rouge = lycée)
Car les temps partagés sont quelquefois vus comme des contraintes dans l’organisation des établissements où ils exercent. Dans les collèges ou lycées, il faut que les emplois du temps s’adaptent et ce n’est pas toujours évident alors que les bénéfices de cette double casquette ne sont pas visibles pour les établissements. Dans les INSPÉ, il en est de même. Les temps partagés sont des cailloux dans la chaussure. Ils limitent la souplesse dans les plannings. 

Il est donc difficile de leur faire de la place. Cela se ressent aussi dans la hiérarchie implicite au sein de l’INSPÉ. La mention des « temps partagés » vient souvent en dernier dans la liste des différents intervenants. Alors qu’ils sont supposés être des formateurs comme les autres. 

Et si on admettait, enfin, que les formateurs en temps partagés sont des formateurs d’égale dignité avec leurs collègues à temps plein et que ce qu’ils apportent à l’institution est utile à la formation ? Et inversement, que leur pratique de formateur peut être utile là où ils enseignent ? Et si, au lieu d'être un caillou dans la chaussure, c'était une richesse qui permette d'avancer ?


Une arithmétique biaisée 

Un mi-temps + un mi-temps = bien plus qu’un temps complet ! 

C’est un constat d’évidence. Et c’est peut-être la raison principale du turnover important de cette catégorie de personnels. 

Avec quinze ans d’ancienneté dans ce type de poste, je ne sais pas si je suis un vétéran ou un survivant. Mais ce que je sais, c’est la fatigue que cela entraine. Il faut naviguer entre deux endroits. Mais il faut aussi et surtout être capable de s’impliquer dans les établissements. La critique souvent formulée, y compris par les temps partagés eux-mêmes, est celle de la difficulté de s’investir. On est un pied à un endroit et l’autre à un autre endroit. Il m’est arrivé certaines années de cumuler la fonction d’élu au CA de mon lycée avec celle de coordonnateur du département à l’IUFM/ESPÉ. Pas facile tous les jours même si c’est enrichissant et que cela nourrit sa pratique de formateur.

Ce qui a considérablement alourdi la tâche et les contraintes administratives qui vont avec, c’est le passage à la masterisation et le lien avec les universités. On a multiplié les interlocuteurs, les réunions et donc rendu plus complexes la coordination et la fabrication des plannings et alourdi les tâches administratives. De fait, cette nouvelle organisation est moins favorable aux temps partagés alors que dans le même temps, leur présence devient une injonction ministérielle. 

Je voudrais aussi signaler une bizarrerie : les enseignants en temps partagés sont convoqués pour les épreuves du bac ou du brevet. Pas les formateurs à temps plein qui sont bien souvent pourtant sur les mêmes formations. On peut considérer que c'est normal et formateur de faire passer ces épreuves même si ça tombe dans une fin d'année déjà très chargée, en même temps que les épreuves de concours auxquelles il peut être intéressant d'assister pour mieux y préparer nos étudiants. C'est en tout cas une disposition qui renforce le sentiment d'injustice. Encore plus quand les inspecteurs auxquels on s'adresse pour être dispensé de participer à ces jurys s'indignent qu'on fasse une telle demande. 

Osons une proposition : pour résoudre cette arithmétique biaisée, s’il y avait une vraie volonté ministérielle, il suffirait de considérer qu’au lieu d’un mi-temps en établissement, on ait un quart de temps. On peut aussi concevoir l’inverse : un mi-temps en établissement et un tiers ou un quart de temps en INSPÉ. 

Mais pour cela il faudrait aller contre les règles communes et l’égalitarisme qui est souvent une force d’inertie du système. 


Quelle validation ? Quelle évaluation ? 

Je n’ai pas le CAFFA. J’ai toujours refusé de le passer. J’étais formateur avant et, en plus, j’ai même fait partie du groupe de travail ministériel qui a élaboré le référentiel de cet examen. Cette belle idée qui était de professionnaliser les formateurs du second degré est devenu un instrument de pouvoir créant de l’échec, de la frustration et du clientélisme. Conditionner le recrutement à ce parchemin est, à mon sens, sinon une impasse du moins une voie pleine d’effets pervers. 

Il nous conduit à nous soumettre aux pressions de l’inspection et alourdit inutilement le parcours pour devenir formateur. Certains refus au CAFFA sont incompréhensibles, sauf à y voir une sorte de certificat de conformité à une doxa et surtout une volonté de remplir la case "refusés" (que serait un concours, mon brave monsieur, s'il n'y avait pas d'échec...? ). On est dans la parfaite illustration du génie bureaucratique qui parvient à transformer une idée généreuse au départ en un monstre administratif...

Il y a plusieurs années, mon ancienne IPR a réalisé un « rapport d’activité » à mon sujet. Il s’agissait pour elle de rendre compte de mon activité de formateur puisqu’elle ne pouvait voir qu’une partie de mon travail si elle venait m’inspecter dans mon lycée alors qu’elle était en contact permanent avec moi dans mon travail de formateur. Je lui en suis très reconnaissant parce que c’est la première (et unique fois) où cette activité a été prise en compte dans mon parcours. Et cela m’a permis d’avancer d’échelon et de classe !

Car le problème c’est celui de la carrière et cette question ne touche pas que les temps partagés mais tous les formateurs. Comment évaluer et tenir compte de la dimension de formation dans notre parcours professionnel (et donc notre rémunération) ? 

Je fais la proposition que cette  partie de notre métier soit vraiment prise en compte dans notre parcours par un entretien de carrière identique à ce qui existe pour les autres enseignants. Et cela devrait s'appuyer sur une véritable évaluation de notre pratique de formateur. 


Formateur/professeur 

Je vais terminer de la même manière que j’ai commencé. Au risque d’agacer certains de mes collègues. J'ai écrit que "formateur" et "prof" étaient deux métiers différents. Mais je crois aussi que l'un doit nourrir l'autre par l'alternance (simultanée ou successive), c'est une question de légitimité et de cohérence

Je ne dis pas que tout le monde devrait être, comme moi, en temps partagé mais je pense qu’il serait nécessaire qu’il y en ait un peu plus plus et qu’on crée de meilleures conditions pour cette alternance simultanée. Et puis je continue à penser que formateur ne peut pas être non plus un métier « à vie ». Plus que la perte du contact avec le terrain que peut compenser les visites, c’est aussi une nécessité pour maintenir une certaine "modestie" et nuance dans son action. Car la critique formulée par les stagiaires sur des formateurs trop prescriptifs ou s’érigeant en « juges » d’une certaine conformité ne résiste pas bien longtemps à cet aller-retour avec la réalité de la classe. On ne pourra défendre nos formations en INSPÉ qu’à condition de se livrer à un véritable aggiornamento plutôt qu’à une simple défense  de l’existant

Il faut aussi se pencher sur la pédagogie pratiquée dans les instituts de formation. Si les stagiaires subissent essentiellement des cours magistraux comment s’étonner de la permanence de cette forme scolaire avec les élèves ? Le rôle de la formation c'est aussi de faire vivre des situations de formation et des dispositifs variés pour que chacun puisse les expérimenter assez tôt. On parle beaucoup de didactique dans les INSPÉ, et si on parlait un peu plus de pédagogie ? Ce débat sur les temps partagés peut être aussi l’occasion de se poser cette question...


Pour conclure, je dirais que la situation des temps partagés est un bon révélateur de plusieurs maux de l'éducation nationale : le décalage entre le "prescrit" et le réel, la rigidité des règles et procédures, l'attachement excessif aux diplômes, le lien distendu avec le "terrain"... L'enjeu de la formation des enseignants mérite qu'on parvienne à débloquer ces verrous. 


Philippe Watrelot


Mes textes déjà parus sur ce sujet





mercredi, août 26, 2020

La rentrée de l’incertitude


A la fin du mois de juillet, le ministère de l’Education publie sur son site un « guide sanitaire » pour la rentrée 2020. Dans la torpeur de l’été, cette publication passe un peu inaperçue (en « catimini » titrera le Monde) jusqu’à ce que la presse et une bonne partie des enseignants s’en rendent compte au milieu du mois d’aout. 

Que dit ce document ? Il assouplit la règle de distanciation physique « lorsqu’elle n’est pas matériellement possible ou qu’elle ne permet pas d’accueillir la totalité des élèves ». Les adultes (hormis les enseignants de maternelle) et les enfants de plus de 11 ans sont soumis au port du masque dans les espaces communs. Mais pour les enfants il n’est obligatoire en classe que lorsque « la distanciation d’un mètre ne peut être garantie ». Par ailleurs, le protocole du 20 juillet met fin à la limitation du brassage entre groupes d’élèves, très contraignante pour l’organisation scolaire. Tous les enfants peuvent être en récréation et rentrer dans leur établissement en même temps. 


A la mi-août c’est pas fantastique

Depuis la publication discrète de ce document, le ministre a peu communiqué sur ce sujet. Il a cependant indiqué qu’il y aurait une réévaluation de la situation avant la rentrée et qu’il prendrait la parole le 26 août. On l’a surtout vu dans son rôle de ministre de la jeunesse faire du volley, du base ball, commenter la victoire du PSG et autres activités...

Mais alors que la rentrée se rapprochait, la situation sanitaire s'est dégradée. Le nombre de contaminations augmente de nouveau. Les règles très assouplies du début des vacances sont-elles toujours pertinentes ? 

De son côté, la ministre du travail vient, en concertation avec les partenaires sociaux, de demander le port systématique du masque dans les entreprises car la plupart des nouveaux clusters s’y trouvent. 

Or, qu’est ce qu’une salle de classe de moins de 50 mètres carrés avec une trentaine (ou plus) de personnes, sinon un cluster en puissance ? 

Dans ce contexte, une prise de parole tardive du ministre devenait de plus en plus incompréhensible.  Il s’est donc exprimé  dans le Journal de France2 du jeudi 20 août. La seule annonce véritable concerne le port du masque pour tous et tout le temps à partir de 11 ans. Mais il maintient le dispositif de juillet en répétant que « tout est  prêt ». 

Pourtant, il reste bien des incertitudes après cette interview.  Et le protocole de juillet mériterait d’être réécrit et précisé pour rassurer non seulement les parents mais aussi les professeurs. 


Congés et vacances

Les enseignants, après avoir pris des congés semblables à tous les salariés, profitent en effet de la fin des vacances des élèves pour préparer leur année scolaire. Certain.e.s.,  je peux en témoigner, sont déjà retourné.e.s dans leur école et leur salle de classe pour installer leur matériel. Et tous, dans le primaire comme dans le secondaire, préparent leur cours. D’autant plus que les programmes, pour certaines matières en primaire et au collège, ont été modifiés au cours du mois de juillet ! 

Et les questions qu’ils se posent n’ont toujours pas de réponses. 

Comment faire cours ? Quelles activités, quels dispositifs, puis-je construire pour faire apprendre mes élèves ? Avec quels supports ? Toutes ces questions, les enseignants se les posent chaque année. Mais elles prennent un sens particulier dans l’incertitude de cette rentrée. 

A moins d’une semaine de la rentrée, nous nous préparons sans savoir si une partie se fera en distanciel ou en présentiel ou (mot à la mode) en « hybride »... Quelle sera l’organisation de la semaine, avec quels horaires ? De quelles salles disposerons-nous et donc de quel matériel ? Quelles seront les consignes précises et notamment sur les distances et les effectifs ? Devrons-nous nous interdire certaines formes de travail ? Les programmes seront-ils allégés ? ... 

Plus largement : Comment l’école peut-elle accueillir chacun tout en garantissant la sécurité de tous ? Comment garantir la justice sociale et sanitaire si on ne permet pas l’accès à des masques gratuits pour les élèves ? 

Et bien d’autres questions encore... 


Prof bashing

Il serait tentant pour des personnes jugeant rapidement (espèce très répandue dans les réseaux sociaux) de conclure de cette liste de questions que les profs sont des peureux qui procrastinent, ergotent et coupent les cheveux en quatre. Même si cette caricature pourrait bien arranger la communication du ministre, Il n’en est rien.

Et je suis sûr que la plupart des personnes apprécient de travailler dans un cadre relativement stable et avec des conditions de travail bien définies. Les enseignants ont envie de reprendre et de (re)voir leurs élèves. Mais ils aimeraient savoir comment cela va se passer pour bien s’y préparer. Et si en plus, ils pouvaient se concerter avec leurs collègues ce serait encore mieux ! 

Le prof bashing est une facilité dont usent et abusent certains médias pour masquer le vrai problème de lgouvernance verticale de l’éducation nationale. 


Diplodocus


Tout le monde se souvient du terme « mammouth » créé par Claude Allègre. Mais cette image ne désignait pas dans l’esprit bouillonnant du ministre provocateur, l’ensemble du système éducatif mais plus précisément son administration centrale. 

L’image la plus appropriée pour caractériser la chaîne de décisions aurait été plutôt celle du diplodocus. Selon les spécialistes, la distance entre son cerveau et ses membres inférieurs (7 mètres !) conduisait à un temps de réponse très long et qui pouvait lui être fatal. Il pouvait se faire grignoter la queue avant que l’influx nerveux ne remonte au cerveau… Et inversement, le temps qu’une décision prise descende jusqu’aux organes concernés pouvait lui aussi être très long. 

Il en va de même pour l’Éducation Nationale et sa structure bureaucratique et pyramidale. Penser que la parole du Ministre va descendre impeccablement et s’appliquer immédiatement dans chaque école, collège et lycée relève du fantasme et de la pensée magique. 

Mais cela relève aussi d’une méconnaissance de la réalité du travail des enseignants, des directeurs d’école et chefs d’établissements épuisés (malgré les « vacances ») par une succession d’ordres contradictoires. Et la méconnaissance confine (!) ici à la maltraitance…


Bas les masques ! 

Les enseignants ont su répondre « présents » au moment du confinement. Ils ont même fait preuve de beaucoup d’inventivité et de résilience. 

Mais la séquence de prof bashing fondée sur la mise en avant d’un chiffre peu fiable de « profs décrocheurs » a marqué durablement les esprits. 

Tout comme la promesse d’une prime pour l’équipement informatique dont on répète qu’elle est « sur la table » sans plus de précision. 

« Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour » disait le poète Pierre Reverdy. Les enseignants veulent aujourd’hui des preuves et non plus des promesses et encore moins de la culpabilisation. 

Car, tout comme pour les personnels hospitaliers, il n’est pas sûr que l’appel au sens du service public suffise demain à remobiliser. 

Les masques tombent… 


Philippe Watrelot


vendredi, juillet 17, 2020

Pour un réel débat citoyen documenté et argumenté sur l’école


La Convention citoyenne sur le climat a fait des propositions qui font maintenant l’objet de débats. Ici, je voudrais m’intéresser non pas aux idées mais à la méthode. Car cette démarche pourrait inspirer d’autres domaines de réflexion et en particulier l’école.


Une démarche innovante
L’initiative est en effet innovante. Les 150 membres ont été tirés au sort après un recrutement téléphonique. Le pari était de nourrir ces citoyens « profanes » avec les avis des spécialistes et les contributions des groupes d’intérêts. On notera, outre le comité de pilotage composé de « garants » indépendants, l’existence d’un groupe de « fact checkers » chargé de vérifier la validité des informations. Tous les observateurs ont souligné la grande qualité des débats publics (cinq séances avant le confinement) et des propositions.
On se rappellera que le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) avait aussi mené, avec l’aide de l’Institut français de l’éducation, plusieurs conférences de consensus notamment une très importante sur les méthodes de lecture, mais aussi sur l’enseignement des langues, la différenciation pédagogique, le redoublement…
Malheureusement, le Cnesco a été privé de ses moyens et remplacé par un Conseil d’évaluation de l’école, nommé récemment par le ministre. On y trouve des « experts » et des hauts fonctionnaires de l’Education nationale. Cette instance complète la refonte des dispositifs engagée par Jean-Michel Blanquer et commencée avec le Conseil scientifique de l’école.

Il y a donc des « experts » qui interviennent et travaillent sur l'École. Mais cela est-il suffisant ? Peut-on réduire l’expertise aux seuls scientifiques et même seulement à une partie d’entre eux ? Quelle peut être leur indépendance ? Quels « conseils » peuvent-ils donner qui ne soient pas des injonctions ? On peut aussi s’interroger sur l’usage symbolique de l’expert lorsque celui-ci permet de légitimer une décision déjà prise.


Expertise de terrain et expertise d’usage
J’avais participé en 2018 à un cycle de séminaires organisé par France Stratégie, un organisme dépendant du Premier ministre, sur le thème « Expertise et démocratie : faire avec la défiance ». On s’en doute, on m’avait demandé d’intervenir sur le sujet de l’éducation, mais la réflexion allait bien au-delà de ce seul point.
Une des conclusions de ces travaux reposait sur l’exigence d’une expertise élargie. On évoquait en particulier deux dimensions pour sortir de la défiance : l’expertise de terrain et l’expertise d’usage.

La première est évidemment celle des professionnels, des praticiens qui sont en mesure de penser leur métier, de faire des propositions et d’apporter également un retour sur la réception et la mise en œuvre des décisions. Ce retour est aussi celui que peuvent faire les usagers, tout comme il est important qu’ils puissent formuler ce qu’ils attendent d’un service public.

Une des convictions qui traversait tous ces travaux était qu’il fallait faire circuler une parole experte et intelligible et y associer tous les acteurs pour restaurer la confiance.


Flash-back
Si j’avais été invité, c’est parce que j’ai présidé durant quelques mois le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative (Cniré). Ce conseil avait été créé par Vincent Peillon et supervisé par George Pau-Langevin durant l’année 2013 au moment de la loi de refondation de l’Ecole. Il avait été instauré pour quatre ans.

La particularité de ce Cniré est qu’il rassemblait une grande diversité d’acteurs du monde de l’éducation au sens large. J’y participais en tant que représentant associatif, puisque je présidais à l’époque un mouvement pédagogique. On y trouvait aussi des représentants des parents d’élèves ainsi que des chercheurs. L’essentiel de l’assemblée était constitué de membres de l’Education nationale à différents niveaux : recteurs, inspecteurs généraux et régionaux, chefs d’établissements, enseignants du premier et du second degré. On y croisait enfin des représentants des autres ministères concernés par l’éducation et l’enfance : Agriculture, Famille, Justice…

Et le 29 mars, le Cniré remettait à la ministre de l’Education nationale d’alors, Najat Vallaud-Belkacem, son ultime rapport intitulé « Innover pour une école plus juste et plus efficace ». Même si, par facilité, on m’en a attribué la paternité, je voudrais insister sur la dimension coopérative de ce travail qui lui donne la légitimité et la force du collectif qui va bien au-delà des aventures individuelles et médiatiques… Combien de rapports sont présentés malheureusement comme celui de Monsieur X ou (plus rarement) de Madame Y !

Ici, on a combiné plusieurs atouts qui me paraissent essentiels pour construire une expertise : le croisement des regards, l’écoute mutuelle et la construction d’une compétence collective. Les chercheurs associés aux travaux ont joué un double rôle. Par leurs lectures ils ont assuré une sorte de « veille » permettant également de démonter quelques idées reçues et ils ont contribué à garantir une certaine rigueur scientifique dans notre démarche.


L’école mérite mieux que les fausses polémiques et les caricatures
Il ne s’agit pas ici de faire un "modèle" de cette courte expérience. Mais elle prouve qu’on peut concevoir d’autres formes de délibérations. Dans la Convention citoyenne pour le climat ou dans les conférences de consensus, le principe est de placer un panel de citoyens « profanes » au centre d’un processus d’évaluation d’un choix de politique scientifique ou technologique aux conséquences sociales incertaines ou controversées.
Ce dialogue public entre ces citoyens et les experts est précédé d’une longue période de préparation avec le panel des participants, qui est formé sur les tenants et les aboutissants du problème débattu, et amené à formuler ses propres questions et priorités. L’engagement actif dans la discussion de profanes, d’experts et de représentants de groupes d’intérêts permet que les sujets considérés soient évalués au-delà d’un contexte purement scientifique, jusqu’à inclure des considérations économiques, légales, éthiques...

L’Education nationale serait bien inspirée de généraliser cette démarche. Cela nous ferait sortir des a priori et des simplifications et dépasser la défiance à l’égard du monde enseignant et du pouvoir politique. Elle aurait aussi pour résultat d’échapper du pouvoir donné aux seuls scientifiques et technocrates.
Elle contribuerait enfin à éviter les effets de yo-yo de la politique menée et de donner plus de légitimité à la décision publique. Aujourd’hui, il ne suffit plus que l’autorité qui la prend soit elle-même autorisée ou légitime, mais que tous ceux que cette décision concerne aient pu participer à sa conception et à sa discussion.


Les expériences menées montrent que les gens correctement informés sont en fait bien davantage prêts à accepter des changements importants que les représentants politiques ne le croient généralement. Cela permettrait, me semble-t-il, de sortir du populisme éducatif et de la verticalité technocratique qui prévaut de nos jours. Je fais le pari qu'on éviterait enfin les débats biaisés qui font le miel des polémistes.

A quand un réel débat citoyen documenté et argumenté sur l’école ?



Ce texte a été initialement publié sur le site d’Alternatives Économiques le 11 juillet 2020 sous le titre À l’école, citoyens ! 

dimanche, juin 28, 2020

Y a t-il un prof badging ?



A chaque jour ou presque son motif d’indignation sur les réseaux sociaux. Pour le petit monde de l’éducation, cette  semaine c’est l’affaire des badges qui a suscité des réactions indignées et des tweets enflammés ou sarcastiques. C’est à l’initiative de l’académie de Montpellier qu’on a vu apparaitre des « open-badges  pour un territoire apprenant » Ils sont tous intitulés « Agilité pédagogique – COVID 19 » et se déclinent en quatre profils 
- Explorateur : pour les enseignants qui ont exploré d’autres approches pédagogiques
- Utilisateur : pour les enseignants qui ont utilisé d’autres approches pédagogiques
- Passeur : pour les enseignants qui ont partagé des ressources ou des pratiques
- Batisseur : pour les enseignants qui produisent des contenus.
L’enseignant répond à un questionnaire pour chacun de ces items. Cela lui permet d’attester de son « agilité » et de voir s’il peut obtenir ce badge qu’il pourra ensuite utiliser dans son parcours professionnel et notamment dans les entretiens d’évaluation. 
L’initiative de Montpellier n’est pas isolée puisqu’on a vu la même proposition dans l’académie de Poitiers. C’est la preuve que l’idée est dans l’air.

Valorisation ou reconnaissance « ouverte », open badges... les mots sont nombreux pour désigner un dispositif qu’on connait déjà. Celui-ci a trois fonctions : décerner aux apprenants des badges pour les connaissances, habiletés et compétences acquises; permettre aux institutions ou aux enseignants de conférer une reconnaissance pour les cours enseignés et enfin certifier le titre délivré et l’afficher sur un CV ou sa page personnelle.
Alors pourquoi un tel tollé ?


Trop disruptif ? 
Il y a d’abord une phraséologie qui ne passe pas. On s’est beaucoup gaussé du langage de la « starteupe naichionne » à base de « disruptif », d’ « écosystème »,  de « benchmarking », de « process » et autre termes du sabir anglo-saxon managérial. Ici c’est l’ « agilité » qui en fait les frais en plus des « open-badges ». 
Ce langage ne passe pas, il est associé à une forme de gouvernance et à un président qui en a un peu abusé.  Ce rejet du vocabulaire est d’autant plus fort auprès d’un public d’enseignants attaché au service public. Il y a donc quelque chose qui relève du choc de culture mais aussi du contentieux politique. 
J’ai déjà souvent dit et écrit combien ce vocabulaire faisait du mal à ce qui est improprement appelé « l’innovation pédagogique ». Avec un tel langage on crée un phénomène de rejet et on conduit beaucoup d’enseignants à associer refus de la réflexion et de l’expérimentation pédagogique avec une posture politique de rejet  du « néo-libéralisme ». 

Qui a décidé de cette initiative ? J’en veux beaucoup à tous ceux qui prennent ce genre de décisions. Ils ne se rendent pas compte. Et c’est d’ailleurs une des premières leçons qu’on peut tirer de cette « affaire ». Elle en dit long sur la déconnexion de ces décideurs et de toute cette technostructure. Ils semblent vivre dans un autre monde, avec d’autres codes que les enseignants de base que nous sommes.  Personne pour les prévenir du ridicule de la formule et pour anticiper les réactions ? Déplorable. 


Le système a t-il été « agile » ? 
Pour valoriser la réussite, encore faut-il être soi même irréprochable. L’Education Nationale a t-elle fait ce qu’il fallait ? Le ministre mérite t-il un badge ? 
Durant cette période tout le monde a bricolé. Je ne sais pas si c’est de l’agilité. Mais il est clair que cette initiative arrive mal tant elle semble correspondre à une sorte de reprise en main d’une situation qui a pas mal échappé à notre administration. 
Pour reprendre une métaphore guerrière qui a été trop souvent utilisée durant cette période, on ne décerne pas des médailles directement sur le champ de bataille. Un peu de décence. 
Les enseignants ont donc bricolé. Ils l’ont fait en plus avec leurs propres moyens matériels et humains. Cela crée forcément de la disparité. Tout le monde n’est pas à égalité en termes d’équipement, de connaissances, de familiarité avec les outils, de formation... Et il est dommage que cela ne soit pas pris en compte dans ce dispositif. 


Médailles en chocolat
un détournement bien vu (par Bruce Demaugé-Bost)
Ce qui crée aussi cette réaction c’est que cette affaire se situe dans un contexte de fortes et légitimes crispations. 
En premier lieu, il y a bien sûr le gel des salaires. Ce que, collectivement, les enseignants attendent,  c’est d’abord une revalorisation de leur rémunération. Pas des médailles en chocolat et même si celles ci éventuellement, peuvent se convertir en gratifications  individuelles. 
Car l’autre contexte qui rend le milieu enseignant éruptif c’est celui des relations avec la hiérarchie. « Pas de vague » et  les évènements récents ont bien montré que celles ci sont souvent fondées sur la méfiance et une certaine hypocrisie à base d’ouverture de parapluie et d’appel au sens du service public dans une situation de pénurie. Dans un tel contexte, et même si le dispositif propose  une démarche volontaire, ces badges ont été vus comme une forme d’infantilisation ou de clientélisme. 


Infantilisation ?
Cela nous permet de rappeler une évidence. La formation ne peut être confondue avec l’éducation. Même s’il y a un certain isomorphisme, cela n’est pas identique. On ne peut pas appliquer exactement les mêmes méthodes aux enfants et aux adultes. 
Dans les réactions, beaucoup rejettent ce procédé au nom du fait qu’ils ne sont pas des enfants. Toutefois, cela étant dit, cela vaudrait quand même le coup de se pencher sur ces formes d’auto-évaluation qui ne sont pas à rejeter en bloc aussi bien pour les enfants que pour les adultes


Un collectif irréprochable
Le « prof badging » survient après le « prof-bashing ». Il est la face inverse d’une même pièce. Dans les deux cas, il y a une réaction de défense qui consiste à voir « les » enseignants comme un collectif irréprochable. On ne laisse aucune place à la critique interne mais pas non plus à l’engagement individuel. 
Cette affaire rentre en collision avec une représentation des enseignants qui n’aime ni les critiques globalisantes ni les têtes qui dépassent...
La première défense corporatiste serait éventuellement acceptable si à l’inverse on ne se livrait pas au dénigrement de ceux qui s’engagent un peu plus ou font différemment en les accusant de vouloir « se faire bien voir »... 
Car il y a aussi selon moi, dans les critiques actuelles, une grille de lecture très radicale qui mime la lutte des classes et voit dans le fonctionnement de l’EN, la lutte d’enseignants prolétaires tous semblables et égaux contre les patrons que sont les cadres de l’éducation. 
Dans cette grille de lecture, y a t-il la place pour l’individualité et l’engagement ? 


Derrière les badges 
Car derrière les badges, il y une question cachée : celle de la reconnaissance du travail et de la gestion de la ressource humaine au sein de l’éducation nationale. 
Bien sûr, ces badges sont extrêmement maladroits et  relèvent d’une conception de la promotion sociale comme gratification hiérarchique et non comme investissement dans un collectif solidaire. 
Mais il n’en reste pas moins que la question de la « valorisation des talents » ne devrait pas être qu’un slogan un peu creux. S’il est essentiel de comprendre qu’on ne peut pas grand chose dans l’acte éducatif si on ne s’inscrit pas dans un collectif, il faut aussi admettre que l’engagement de chacun, sa propre démarche de formation doit être aussi valorisée. Si on se bat pour la Validation des Acquis de l'Expérience et la formation tout au long de la vie, si on affirme la nécessité d'une formation professionnelle volontaire, si on considère que les diplômes acquis dans la vingtaine ne peuvent résumer à eux seuls le statut et la rémunération d'un individu, si on pense que la gestion des ressources humaines doit évoluer, je ne vois pas pourquoi ce dispositif devrait être rejeté a priori.
Sinon, on court le risque de l’immobilisme de la démotivation et d’un repli cynique. 
L’administration de l’Éducation Nationale doit inventer, dans le dialogue social et la concertation, des réponses à ces questions qui soient à la hauteur des enjeux. 
Ce n’est pas une question d’ « agilité » mais de survie... 


Philippe Watrelot

samedi, juin 13, 2020

A propos du "devoir d'exemplarité" des enseignants



Je lis ici ou là que, si les critiques sont vives en ce moment et qu'on assiste à un "prof-bashing" c’est parce que les enseignants ont un « devoir d'exemplarité ». Ils sont des fonctionnaires et à ce titre représentent l’État ce qui suppose des devoirs. Il n’est pas anodin de noter que cette notion est au cœur de l’article 1 de la mal nommée « Loi pour une école de la confiance». Cette critique n’est donc pas neutre.
Mais cette référence à une exemplarité individuelle ou collective est critiquable et dangereuse. C'est ce que je voudrais dire en quelques mots. 


Je vais enfoncer une porte ouverte : la fonction publique est faite d'individus. Et ce sont ces individus qui reçoivent ces injonctions. Penser une institution comme un tout homogène sans se demander comment les individus qui la constitue y évoluent et composent avec les normes, avec quelle marge de manœuvre c'est méconnaitre tout l'apport de la sociologie des organisations. Et par ailleurs, on sait bien que la difficulté réside dans le fait que la critique de l’institution, ce sont des individus qui la reçoivent et la prennent « pour eux » personnellement.
Après l’enfoncage de porte ouverte, une confession : je ne suis pas "exemplaire". Quelquefois, je parle "mal" en classe, j'oublie de remplir immédiatement le cahier de textes, je critique la politique éducative sur les réseaux sociaux. 

Outre la dimension presque religieuse qu'il y a dans cette représentation de l’exemplarité à base de «sacerdoce», de «vocation» et de «mission» cette exigence d'exemplarité est une impasse.
Enseigner est un métier, pas un sacerdoce ni même une "mission".

Je pense que la "nécessité d'être exemplaire" est une impasse qui cause de nombreux effets pervers. 
Je vais faire un petit parallèle avec la psychanalyse. Le psychanalyste Winnicot a développé le concept de "mère suffisamment bonne" pour contrer l'injonction faite aux mères à être parfaites qu'il voyait comme un objectif inatteignable et culpabilisateur. 
J'essaie de dire la même chose à propos de l'exemplarité. Avec un tel objectif, on ne le sera jamais assez... 
Et c'est aussi la porte ouverte à de nombreuses dérives en matière de contrôle (que j'essayais de pointer dans ma “confession” plus haut) : qui décide de cette exemplarité ? Y a t-il des degrés dans l’exemplarité ou est-ce un absolu ? Que se passe t-il si on n'est pas exemplaire ? A partir de quelle proportion faut-il faire porter le chapeau à toute une profession? 
Et puis pour être exemplaire, il faut qu'on donne aux enseignants les moyens de l'être. L'institution a t-elle été "exemplaire" elle aussi ?
J'utilise souvent cette image en interview pour à la fois déculpabiliser et montrer le poids des contraintes qui s'imposent à nous : les enseignants sont comme les musiciens du Titanic, ils jouent du mieux qu'ils peuvent pendant que le bâteau coule...

Mais attention, si l’exemplarité est un piège, la défense inconditionnelle de la profession en est un autre. Tout comme les agriculteurs criant à l'«agri-bashing» dès qu'on questionne leurs usages immodérés des engrais, les manifestations des forces de l'ordre rejetant en bloc toutes critiques des policiers, montrent assez bien les limites et les impasses d'un corporatisme étroit refusant la critique interne. Les enseignants ne doivent pas tomber dans ce même piège. 

Il faut évidemment déconstruire ces statistiques sorties de nulle part qui circulent et la stratégie de transfert de culpabilité qui est à l’œuvre (dans un précédent texte, je parlais de « mistigri ») . Il faut aussi chercher à expliquer les raisons structurelles qui conduisent à la démotivation et à ces absences. Mais il est aussi assez sain pour un corps social d’admettre que comme dans tout métier (qui ne peut être un sacerdoce), il y a des personnes qui peuvent être défaillantes et ne pas correspondre aux standards de la profession.


Pour finir, proposons une formulation nuancée. Je préfère donc qu'on dise que les enseignants font leur métier du mieux qu'ils peuvent dans les conditions qui leur sont données. Ils ont le sens du service public et c'est d'ailleurs ce qui les fait tenir face aux injonctions souvent contradictoires et à l'impréparation. 
Pas besoin d'être exemplaires (et encore moins des saints ou des super-héros !), juste des professionnels.


PhW

mercredi, juin 10, 2020

Y a t-il un “prof-bashing” ?




Et ça continue ! Après la chronique de Dominique Seux sur France Inter, c’est un reportage au journal de 20h de France2 du mardi 9 juin qui crée l’exaspération. Il est présenté ainsi par son principal auteur sur Twitter: « 4 à 5% des enseignants sont complètement sortis des radars pendant le confinement. Abandon de leurs élèves en pleine crise sanitaire, arrêts-maladies de complaisance... Longue enquête sur un sujet tabou : les profs décrocheurs.»
Y a t-il un «prof  bashing»? Quelle serait sa mécanique ?  les profs sont-ils (trop) susceptibles? Pourquoi leur pardonne t-on moins qu’aux autres? Et à qui profite ce bashing? 


Des profs qui ont séché les cours, des tire-au-flanc...
Enquête sur ces profs décrocheurs qui mériteraient parfois un bonnet d’âne...
C’est ainsi que commence l’enquête de « l’Oeil du 20h ». On n’échappe pas à la facilité du jeu de mots à partir du champ sémantique de l’école. 
Dans ce sujet de 3′30 on rencontre notamment une collégienne dont deux des professeurs ont disparu pendant le confinement. «Je leur en veux beaucoup », déplore la mère de la jeune fille, infirmière au contact des malades du coronavirus durant la crise sanitaire. 
On évoque ainsi  plusieurs situations dans lesquelles les enseignants n’ont pas donné de travail voire tout simplement de signe de vie pendant le confinement. Un chiffre est donné (et confirmé par l’Éducation nationale): sur la période, 4 à 5% des enseignants du public n’auraient pas du tout travaillé.
Le reportage pose la question « Comment expliquer ces absences de certains profs ? » mais n'y répond pas ! Dommage. 
On passe tout de suite à des affirmations gratuites et des raccourcis hasardeux : mauvaise maîtrise de l'informatique ? proche tombé malade ? mais très vite arrive la raison privilégiée par l'enquête : la fainéantise, ce sont des profs "décrocheurs", des "tire-au-flanc" ! (j'ai vérifié c'est invariable) 
Et on va même plus loin en suggérant aussi des arrêts maladie de complaisance à partir d'une interview d'un obscur syndicaliste.
Quelques remarques sur le ton de ce reportage. D’abord il y a l'usage de l'anonymat. La famille témoigne avec le visage flouté et la voix déformée. Cela accrédite l'idée qu'on est en train de révéler un secret d'État, un scandale absolu... ce qui est renforcé par l’usage d’un vocabulaire tel que « sujet tabou » ou « révélations »... On se la joue Cash investigation, c’est un style mais n’est pas Elise Lucet qui veut... 
Comme je l'exprimais déjà dans mon précédent billet de blog, nier l'existence de ces collègues « décrocheurs » relèverait du déni. Il y en a, mais...
Je ne suis pas journaliste mais on aurait pu mener une vraie enquête sur la manière dont les chiffres évoqués ont été produits et répondre vraiment à la question "pourquoi ces absences" en essayant d'aller au delà des explications individuelles pour penser de manière structurelle. Peut-être aussi qu'une ou deux interviews d'enseignants auraient été bienvenues.
La vraie question est me semble t-il : d'où viennent ces chiffres ? Pourquoi et comment le ministère les a t-il fournis ? Pourquoi précisément à ce moment ? 
Nous y reviendrons plus loin. 


Indignation et  susceptibilité : nitro-glycérine  des réseaux sociaux
Bien sûr, comme cela a déjà été le cas il y a deux jours, cela a suscité l’indignation sur les réseaux sociaux (où les profs traînent au lieu de faire cours, évidemment...) 
Cela n’est pas spécifique aux enseignants. Le mot « bashing » est devenu un suffixe à la mode pour dénoncer les attaques contre telle ou telle corporation. Ainsi, on parle de l’«agri-bashing » pour la remise en cause des agriculteurs, je parie qu’on va voir bientôt surgir le « police-bashing »...
D’une manière générale, les réseaux sociaux et en particulier Twitter, favorisent une forme d’hyper-susceptibilité. Cela peut être néfaste lorsque toute critique (par exemple dénoncer le productivisme agricole) est vu comme une attaque contre les personnes et bloque le débat. Cela peut être positif lorsque cela agit comme un contre-pouvoir et interpelle les producteurs d’information. 


Bonnes et mauvaises raisons d’être « susceptibles » 
Les enseignants ont comme tout le monde de bonnes et mauvaises raisons de s’indigner et d’être susceptibles. 
Commençons par les mauvaises. Je l’ai souvent énoncé : le métier d’enseignant est un métier où on met beaucoup de soi. C’est bien. Mais cela conduit quelquefois à prendre « pour soi » les critiques formulées au système. Il est souvent difficile de dissocier la critique de l’École en tant qu’institution, de l’analyse critique des gestes professionnels de chacun et même la critique personnelle. 
Dans ces conditions, toute analyse critique et encore plus quand il s’agit d’une réforme, est vue comme une remise en cause des enseignants.
J’ai souvent utilisé cette formule pour résumer cette tension : les enseignants sont comme les musiciens de l’orchestre du Titanic, ils jouent du mieux qu’ils peuvent pendant que le bateau coule... 
Il y a aussi de bonnes raisons. 
Il y a d’abord un « malaise enseignant » qui est  structurel. C’est le mélange d’un sentiment de déclassement, d’un contentieux fort sur la baisse des rémunérations, d’une gestion verticale et peu soucieuse de la ressource humaine et une dégradation des conditions de travail. Il y a aussi l’idée que les enseignants sont des « mal aimés » de l’opinion, même si les enquêtes montrent le contraire. Ce genre de reportage ne fait malheureusement que raviver ce sentiment
Enfin, il y a surtout une crispation qui peut se comprendre dans la période que nous venons de traverser. Les enseignants ont dû s’adapter très vite  à une nouvelle situation et bricoler avec leurs propres moyens alors qu’on leur disait en haut lieu que « tout est  prêt ». Ils ont du s’auto-former et ont  énormément travaillé. Ils ont vu aussi leur représentation du métier fortement bousculée et ce n’est pas négligeable. 
Tout cela se combine pour expliquer qu’il y a un sentiment d’acharnement et de cabale à leur égard dans cette conjonction d’articles négatifs qui contraste avec la logique d’héroïsation qui prévalait jusque là. 


Prof : entre représentations et réalité du métier
Les profs ne sont pas des « héros » et ne se revendiquent pas comme tels. Ils ont massivement fait leur boulot. Tout comme bien d’autres professions. 
Pourquoi cette impression qu’on leur pardonne moins qu’à d’autres ? 
Sans verser dans la psychologie de comptoir, on peut noter que le vocabulaire rattaché au métier est souvent celui de la religion. Dans l’imaginaire social, le prof est quelqu’un qui a la « vocation », qui exerce un « sacerdoce », une « mission »... On notera que ce vocabulaire est bien commode : pourquoi bien payer un moine ? 
Mais surtout cet imaginaire est porteur de nombreux biais. Le prof doit être exemplaire et la déception est grande lorsqu’il ne l’est pas. 
Car non, les profs ne sont pas des héros ni irréprochables. Certaines déclarations, certains excès, certains comportements n’ont pas joué favorablement pour l’image des enseignants. Il ne s’agit pas de le nier ni de l’excuser. On peut cependant essayer d’apporter des clés de compréhension à ces comportements. On peut d’abord souligner que dans un système infantilisant comme l’est l’École, il ne faut pas s’étonner de voir se développer des réponses infantiles (« sécher » les cours). Il faut aussi évoquer l’équipement très inégal et surtout l’absence de formation initiale et continue qui a pu gêner l’adaptation évoquée plus haut. Enfin, on peut aussi se demander si ce faible investissement de certain n’est pas le produit du « malaise enseignant ». Le « sacerdoce » a des limites.
Ne pas nier, ne pas excuser mais être capable de nuance. Durant la crise sanitaire, les médias ont montré qu’ils pouvaient ne pas s’intéresser uniquement à ce qui allait mal mais aussi mettre en avant de belles initiatives et « héroïser » les soignants. Pourquoi se focaliser sur une minorité ? Quels comptes veut-on ainsi régler ? 

L’enseignement est aussi un métier difficile à mesurer. Pour rester dans les représentations, on notera que le reportage sacrifie à l’image du prof devant un tableau noir. J’ai été interviewé par France2 au début du confinement et j’ai pu constater que mon image, où je parlais devant un écran à mon bureau avec plein de manuels scolaires autour de moi, a été beaucoup réutilisée pour illustrer le prof confiné. Normal, ils n’en avaient pas d’autres !
Puisque je parle de moi, continuons un peu. Je suis issu d’une famille ouvrière. Mes parents étaient très fiers de leur fils mais ils ne pouvaient s’empêcher, quand ils m’appelaient au téléphone et que j’étais chez moi, de me dire :« ah, tu es chez toi, tu ne travailles pas ? ». Aujourd’hui ça ne m’agace plus, je me suis fait une raison. Mais cela illustre bien que, pour beaucoup dans l’opinion, le « vrai » travail d’un prof c’est d’être en classe devant des élèves ! Rien d’autre... 
Or les enseignants qui ne sont pas en classe sont chez eux, certes, mais ils y travaillent !
Durant le confinement, beaucoup de salariés en télétravail ont pu constater la difficulté de la confusion entre l’espace privé et l’espace de travail. C’est ce que les enseignants vivent constamment. Et en plus ce matériel qui leur permet de préparer leurs cours, remplir les bulletins, répondre aux e-mails et donc maintenant enseigner à distance, ils se le sont acheté eux mêmes ! 
Nous sommes une des rares professions qui « vole » du matériel de la maison pour l’amener au travail....


Mécanique du bashing
Revenons à cette impression d’une cabale avec cette rafale d’articles et de reportages allant tous dans le même sens. 
Il y a plusieurs phénomènes qui peuvent l’expliquer 

D’abord une forme de copiage circulaire. Un article va en inspirer un autre. Ainsi BFMTV reprend tel quel un article de l’Opinion. L’éditorial de Dominique Seux sur France Inter va inspirer un article dans son journal Les Échos
On a maintenant une deuxième forme de rédaction qui s’est développée avec les « articles » qui s’inspirent des réactions sur les réseaux sociaux. Le Huffington Post ou VousNousIls ont fait des compilations de tweets. 

Ensuite, ce n’est pas à négliger, mais les journalistes sont aussi des parents. Il suffit qu’un ou deux journalistes aient subi l’absence d’un enseignant dans le suivi de leur enfant pour que ça devienne un sujet. Et qu’un cas devienne  ensuite une tendance voire une généralité

Sans sombrer dans le complotisme, il y surtout ici l'illustration de ce qu'on appelle en science politique et en théorie de la communication : la "mise à l'agenda". 
Contrairement aux idées anciennes et faciles, les médias ne parviennent pas à nous dire "ce qu'on doit penser" (la preuve avec les critiques sur Twitter). Mais ils ont un pouvoir extraordinaire c'est de décider de ce qui doit être mis dans le journal à partir de ce qui leur parvient. Le problème c'est que bien souvent ce pouvoir d'information ne s'accompagne pas assez de regard critique sur la production de cette information par le pouvoir politique. 
Comme je l’ai dit plus haut, on aurait aimé, ici, un vrai questionnement sur la fabrication et la production de ces statistiques. On nous dit qu’ils ont été fournis par le Ministère. Ils auraient donc du être l’objet de "remontées" par les chefs d’établissement. Or, beaucoup affirment qu’ils n’ont pas été sollicités pour faire remonter de tels chiffres qui sont d’ailleurs très difficiles à évaluer. 
Voilà un « angle » pour de prochains reportages. C’est d’ailleurs ce que faisait « l’œil du 20 heures » à l’origine ! 

Au passage, il ne faudrait pas que cela se transforme en  « journalisme-bashing ». Durant ma carrière j’ai beaucoup travaillé avec le CLEMI,  animé un journal lycéen, produit un DVD sur l’éducation aux médias et des stages. J’ai aussi fait pendant de nombreuses années une revue de presse et je continue une « veille » sur l’actualité éducative qui semble appréciée. J’ai donc de la sympathie pour les professionnels des médias. Ce ressentiment actuel ne devrait pas cristalliser des rancœurs et une agressivité hors de propos à l’égard de la presse et des journalistes. "Les" journalistes, là non plus, ça n'existe pas ! 



A qui profite le bashing ? 
D’où viennent ces chiffres ? Comment sont-ils fabriqués ? Cela  fait trois fois que je pose la même question. Et mon insistance est à la mesure de ma suspicion. 
Je ne suis pas un adepte du complotisme et selon la formule, je préfère toujours « faire l’hypothèse de la bêtise plus que celle de la méchanceté ». Mais ne pas sombrer dans le complotisme n’empêche pas de s’interroger sur la convergence et l’existence d’une stratégie de communication quand on en voit une... 
Ces chiffres ont été fournis par le ministère. Et l’effet qu’ils produisent lui profite. 

Ce qui fait peur au ministre ce n’est pas les profs tire-au-flanc, c’est plutôt l’autogestion et l’autonomie conquise par tous les autres. La période a montré une technocratie déconnectée et peu efficace avec un ministre aux déclarations décalées. Je fais l’hypothèse que ces chiffres font partie d’une forme de reprise en main, de marquage de territoire. Mettre l’accent sur les profs irresponsables c’est  accréditer la nécessité de renforcer le contrôle sur l’ensemble de la profession. Et se fabriquer une image de fermeté à bon compte...

Le Ministre a également annoncé que, malgré (!) l’abandon de la réforme des retraites, il continuait à croire à la nécessité d’une revalorisation des enseignants.  Mais en a t-il les moyens ? Sera t-il encore là dans quelques semaines ? 
On peut aussi faire l’hypothèse que ces « révélations » sur les enseignants procèdent d’une bataille d’image alors que la question de l’échelle des rémunérations, du prestige et de l’utilité sociale des différents métiers est posée. Jouer ce jeu est dangereux car il conduit à accentuer le ressentiment de tous ceux, la quasi totalité en fait, qui se sont investis et ont pleinement rempli leur mission de service public. 




Pour finir, je vais vous faire une grande révélation sur un sujet « tabou ». Dans toute profession, il doit y avoir en moyenne 5% de tire-au-flanc, de baltringues, de désabusés...  Dans TOUTES les professions ! 
Un esprit de corps dévoyé, une susceptibilité poussée à l’extrême pourrait conduire à nier cette proportion somme toute modeste. 
Mais on attend en retour que ceux qui rendent compte du travail réalisé par les enseignants ne se focalisent pas sur cette frange au nom de je ne sais quelle stratégie. 
"Les" enseignants font leur boulot ! 

PhW

lundi, juin 08, 2020

Enseignants, Mistigri, parapluies et mémoire courte…



Un ministre anonyme aurait dit « si les profs avaient été à la place des caissières tout le monde serait mort de faim ». Cette citation a été faite par Dominique Seux dans son éditorial matinal sur France Inter lundi 8 juin. Le même chroniqueur laissait entendre qu’il y avait eu un accord entre la FSU et la FCPE pour retarder la reprise. 
Dans l’Opinion, la journaliste Marie-Amélie Lombard-Latune pose la question en titre « Ecole au ralenti: où sont les profs ? » et plus loin dans l’article elle en rajoute une louche avec cet extrait : « Fini la « bienveillance » et la « tolérance » pour les enseignants aux abonnés absents. Ils doivent désormais avoir une bonne raison de rester à la maison et être en mesure de le prouver. De quoi secouer un peu la moitié d’entre eux qui, encore aujourd’hui, n’a pas repris le chemin de l’école et dont une part non négligeable serait à ranger dans la catégorie des tire-au-flanc.» Rien que ça... Dans une logique de copiage assez classique dans la presse, BFM TV reprend les propos de l’Opinion et titre «pourquoi de nombreux enseignants n'ont pas encore repris le chemin de l'école ?»
Même le très modéré journal La Croix s'interroge sur «l’engagement disparate des enseignants » en s’appuyant sur des chiffres fort opportunément fournis par le Ministère et sortis d’on ne sait où... Et on ne parle pas du Figaro qui dans de nombreux articles de la semaine dernière a évoqué les réticences des enseignants laissant entendre qu’ils seraient responsables de la difficulté et que les parents ont bien raison de râler. 
Je ne suis pas adepte du complotisme mais la conjonction de tous ces éléments fait penser à un storytelling organisé pour faire porter la responsabilité sur les enseignants et une logique de recherche d’un bouc émissaire. Il y a un jeu trouble de la presse et de la communication du ministre. 
C’est un moyen de refiler le mistigri de cette reprise ratée et peut-être aussi de peser négativement sur l’image des enseignants timorés (et de leurs syndicats qui bloquent tout) dans le cadre d’éventuelles discussions sur la revalorisation salariale.


Mémoire courte
Dans cette histoire, tout le monde a la mémoire courte.
Faut-il rappeler que le confinement a commencé par l'école parce qu'on considérait à l’époque que c'était un foyer important de contagion? 
Le conseil scientifique lui même émet alors un avis très négatif et prône même une réouverture seulement en septembre. On se pose plein de questions sur la contagiosité des enfants et pendant ce temps là des centaines de personnes meurent chaque jour de ce satané virus. Les inquiétudes sont donc à la fois justifiées et légitimes. Et pourtant des enseignants accueillent les enfants de soignants et de personnels indispensables. Et la profession s’auto-forme à grande vitesse à l’enseignement à distance et se jette dans cette nouvelle forme d’enseignement en croyant courir un sprint alors que c’était un marathon...
Et puis la pression de la nécessité de la reprise se fait plus forte notamment pour des raisons économiques. Pour permettre la reprise, on sort le parapluie grand format et on produit un protocole d’une cinquantaine de pages très contraignant. Certains enseignants, avec eux aussi la mémoire courte, s’indignent à partir d’images choquantes d’enfants isolés et déclarent que « ce n’est pas l’école » et qu’il vaut mieux ne pas rentrer dans ces conditions. Or, à l’époque on bricole tous dans une situation sanitaire qui reste préoccupante. Il est donc difficile de conclure après une journée et surtout d’accuser tel ou tel ou de conclure à un complot pour détruire l’école comme on a pu le lire.
Certains collègues se sont exprimés alors de façon déraisonnable sur les réseaux sociaux tendant le bâton pour se faire battre. Un peu de mesure et de décence dans la communication et moins d’intentions politiques de faire « échouer Macron » et de dolorisme auraient été bienvenus...
Cela a, en tout cas, pu jouer négativement sur l'image déjà écornée des enseignants et autorisé certains journalistes à surfer sur la vague...
N’oublions pas les inquiétudes des parents dont beaucoup dans un premier temps préfèrent ne pas renvoyer leurs enfants à l’école. Les maires, eux aussi, sont pris dans ce jeu de l’ouverture de parapluie... 
On en arrive à la situation actuelle. La menace semble s’éloigner. Une étude démontrerait que les enfants sont de petits contaminateurs. Mais le pessimisme semble toujours l’emporter. On oppose d’autres études, on estime que la deuxième vague va arriver, on s’inquiète toujours. Et dans le même temps, de part et d’autres on constate que le protocole est intenable dans la plupart des locaux et qu’il ne permet pas d’accueillir un grand nombre d’enfants. La situation est de plus en plus paradoxale quand on constate que par ailleurs, hors de l’école, les enfants jouent ensemble ou se retrouvent dans des circonstances qui n’ont rien à voir avec le protocole sanitaire.


"Les" enseignants ça n'existe pas 
Accuser « les » enseignants n’a pas de sens. La quasi totalité a fait son métier et a fourni un travail bien plus important que dans une situation normale d’enseignement. Certes, ce serait avoir un « esprit de corps » poussé à l’extrême qui conduirait à nier qu’il y en a pas eu quelques uns qui ont peut être perdu le contact. Mais c’est difficile à évaluer et je me demande bien d’où sortent les chiffres fournis par le ministère... Le seul chiffre qui peut être fiable c’est celui des enseignants en présentiel et ceux en distanciel. Tout le reste relève de supputations jounalistiques et d’un bashing anti-prof.
Le moindre investissement au fur et à mesure des semaines qui a pu avoir lieu pour certains vient aussi d’un épuisement du modèle de la classe à distance. 
Et, il faut aussi l’envisager, d’une analyse coût/avantage où on compare l’investissement demandé à sa rémunération. Ce calcul là, les enseignants peuvent le faire à la différence d’autres professions plus précaires et aux revenus bien plus modestes. Et l’enjeu de service public n’est pas non plus exactement le même qu’avec les soignants. 
Enfin, rappelons le : les enseignants ne sont en rien responsables de ce protocole qui s’impose à eux. Parler d’«excès de zéle » comme on peut le lire dans certains articles est indigne et témoigne de l’amnésie que j’évoquais plus haut.

Dans le contexte de forte crispation que nous vivons tous et sur le terreau très fertile du « malaise enseignant », après le gros effort fourni, refiler le mistigri de la culpabilisation alors qu’à tous les niveaux on a sorti le parapluie et bricolé des réponses forcément imparfaites est un jeu très dangereux. Jouer une bataille d'images est tout aussi malsain. La période exige plutôt un retour de la sérénité et un travail constructif.

PhW
 
Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
Fondé(e) sur une œuvre à http://philippe-watrelot.blogspot.fr.