dimanche, octobre 13, 2019

Au delà de Pantin...

Un hommage en BD à lire sur
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Elle s’appelait Christine Renon, elle était directrice d’une école maternelle, elle s’est suicidée le 21 septembre sur son lieu de travail. Elle avait pris soin de le faire pendant le week-end et de mettre une petite affiche à destination de la gardienne : « ne rentrez pas et prévenez les pompiers »...
Elle avait aussi écrit une lettre de trois pages destinée à ses collègues et à sa hiérarchie, où elle détaille les raisons professionnelles pour lesquelles elle fait ce geste. Il n’y a donc pas de doute sur la signification de ce drame.

Il y a plusieurs erreurs à ne pas commettre en parlant de ce suicide.
La première serait d’y voir d’abord un drame personnel, mais les choix de Christine Renon en eux-mêmes en limitent la portée.
Une autre difficulté, me semble t-il, est de ne voir dans cet acte que la question des conditions de travail des directeurs d’école. Ce qu’elle dit dans sa lettre va au-delà, mais on ne doit pas pour autant oublier les raisons spécifiques liées à ce statut et à la Seine-Saint-Denis.
Enfin, une dernière erreur serait de se dire que cette question de la souffrance au travail ne concerne pas les « pédagogues » et les mouvements pédagogiques.


Christine Renon, directrice à Pantin
C’était la première année que Christine Renon était déchargée à temps plein pour s’occuper de la direction d’école. Malgré cela, elle dit dans sa lettre qu’elle est « épouvantablement fatiguée ». La Seine-Saint-Denis a connu une croissance démographique extrêmement importante que les créations de nouveaux équipements scolaires ne peuvent pas absorber. Le résultat est que les écoles sont saturées et de plus en plus difficiles à gérer. 

Et puis, on paye avec retard la facture de la suppression des emplois aidés et des Emplois de vie scolaire (EVS). Le travail de direction qui, dans les plus petites écoles, se fait avec une décharge mais en continuant à faire classe, ne bénéficie plus de l’apport de personnes qui bénéficiaient d’un emploi aidé. Lorsque le gouvernement a supprimé ces emplois, le ministre a assuré qu’il y aurait des compensations et une réflexion sur un statut plus pérenne. On attend toujours.

« Je dois dire que l'accumulation de faits mineurs dont le plus grave de mon point de vue s'est passé à l'extérieur de l'école. […] En rien l'école n'est responsable de cela, mes collègues et moi-même faisons de notre mieux pour la sécurité des enfants. » Christine Renon résume parfaitement la situation. Les écoles sont bien souvent un des derniers services publics qui « fonctionnent » tant bien que mal dans des quartiers en proie à des difficultés économiques et sociales de plus en plus vives. Ce sont la pauvreté, la précarité, les inégalités qui génèrent ces difficultés qui rentrent dans l’École et qu’il faudrait vraiment combattre.

Le ministre dit vouloir mettre le paquet sur le primaire (élémentaire + maternelle). Ce serait une bonne chose si ce « paquet » n’était pas surtout composé d’injonctions, de livrets et d’évaluations à remplir en permanence ! Ce qui n’a cessé de s’accroitre, c’est ce contrôle continu et chronophage qui s’appuie sur une multitude de papiers à remplir (indicateurs, statistiques…) et de procédures à respecter. La directrice l’évoque dans son courrier et elle le vit comme un manque de confiance.

Alors, oui, il y a une question spécifique qui est celle des directeurs d’école maternelle ou élémentaire. Est-ce un changement de statut qui est la réponse comme fait semblant de le croire Jean-Michel Blanquer ? On peut en douter. C’est plutôt dans une véritable réflexion sur la relation avec les échelons supérieurs, la simplification du travail et l’apport d’aides matérielles et humaines que se situe la réponse.


Christine Renon, fonctionnaire de l’Éducation Nationale
Au-delà des conditions spécifiques à ce qu’a vécu cette collègue, il y a des problématiques qui sont celles que nous rencontrons tous à des degrés divers dans l’Éducation nationale (et dans les métiers de la relation humaine). Ce n’est pas « salir son nom » que de risquer cette réflexion.

Comme le dit Louise Tourret dans un très bon article :  « Personne ne s'engage dans l'Éducation nationale avec le projet d'écrire des mails au rectorat ; les vocations –quand il y en a– portent plutôt sur la transmission du savoir. » 
Je n’aime pas le terme de « vocation » avec toute sa connotation sacrificielle et religieuse, mais on ne fait pas ce métier par hasard. Et on a bien souvent aujourd’hui l’impression de faire un « métier empêché ». On vit mal le décalage entre la représentation qu’on a pu avoir de cette profession et une réalité qui s’en éloigne. 

Et puis, notre métier est, comme tous ceux qui reposent sur la relation humaine, un travail où on donne beaucoup de soi. Où on se met en « Je »... Alors il est difficile voire impossible de dissocier sa personne et ses gestes professionnels. Quand on subit une agression, on a beau se dire que ce n’est pas à vous que ça s’adresse mais au représentant de l’institution que vous êtes, ça n’en reste pas moins difficile à vivre. Et on ramène ses problèmes à la maison parce que la coupure avec le travail est rendue plus difficile par le métier que l’on exerce. On a aussi peu de lieux où échanger sur les difficultés et construire une analyse et une réponse collectives à des problèmes vécus trop souvent dans la solitude et la culpabilité.  

Rappelons une évidence : l’Éducation nationale est une bureaucratie. Et comme toutes les bureaucraties, les individus y sont interchangeables et ne doivent attendre aucune reconnaissance de leur conformité à des procédures qui sont plus importantes que les personnes. Nous ne sommes que des Numen…
La conséquence la plus vive de cet état de fait, c’est l’absence de reconnaissance. Mais c’est aussi l’expertise qui est déniée. Cela n’a fait que s’amplifier avec le ministre actuel, champion de la verticalité et de l’arrogance technocratique. On a évoqué plus haut l’avalanche de livrets et de vademecum, la promotion des « bonnes pratiques », tout cela contribue surtout à donner l’impression que les enseignants ne savent pas faire leur travail.

Un des plus grands scandales de l’Éducation nationale c’est l’absence de gestion de la ressource humaine et la mauvaise prise en compte de cette dimension par la hiérarchie intermédiaire. Certes, il y a des DRH (directeurs des ressources humaines) dans chaque rectorat et un au ministère, mais ils raisonnent sur des masses, des flux et pas sur des personnes. L’encadrement dans les établissements peut éventuellement prendre en compte la difficulté et la souffrance au travail mais c’est dans un cadre très rigide qui offre peu de possibilités. Et puis, quelquefois, c’est ce même encadrement qui génère de la souffrance. Il faut aussi se poser la question de la formation et du recrutement de cette hiérarchie intermédiaire. 

Enfin, la souffrance peut être aussi dans le constat que l’école de la République ne remplit plus sa promesse de lutte contre les inégalités et de mobilité sociale et qu’elle n’est pas assez un lieu « réparateur ». Certes, la société est marquée par les inégalités mais l’école joue aussi un rôle dans l’aggravation de ces inégalités. Cette critique est souvent difficile à entendre. Dans le milieu enseignant, on a tendance à prendre la critique de l’institution qu’est l’École (avec un grand E) pour une critique personnelle. Or, on peut faire son métier du mieux que l’on peut dans un système qui dysfonctionne. Mais cela n’est pas sans souffrance...


Un sujet pédagogique et pas seulement syndical
Le drame de Pantin a eu un écho dans l’ensemble du monde enseignant. J’ai pu constater que le mouvement pédagogique dont je suis un militant a su s’exprimer sur ce sujet. Je m’en félicite, alors que j’avais l’impression à tort ou à raison qu’il constituait un impensé de la réflexion pédagogique et réformiste. Pourquoi ?

Je crois que nous (les militants pédagogiques) sommes beaucoup du côté de la raison plutôt que du côté de l’affect du moins dans notre rapport au métier. Nous réservons cette dimension affective aux moments d’échange dans nos moments internes (comme les rencontres du CRAP) qui nous permettent de nous réassurer et réconforter. 
Mais dans nos établissements ou sur les réseaux sociaux, j’ai le sentiment à tort ou à raison que nous nous durcissons face à des réactions et quelquefois des attaques qui jouent beaucoup sur le registre inverse qui est celui de l’affect. Avec une rhétorique du « mépris » ressenti, de la « culpabilisation » et de la souffrance. Face à ce déferlement de ressenti, les pédagos essayent de tenir à distance leurs émotions au risque de paraitre des « héros ». Et donc de renforcer la culpabilisation et le ressentiment.

Je crois qu’il y a aussi un jeu trouble de certains sur ce thème de la souffrance au travail et le recours systématique à un discours mobilisant uniquement un registre du ressenti. On se sert de cela pour justifier l’immobilisme au nom de la difficulté à vivre son métier et parce qu’on voit toutes critiques du système éducatif comme une attaque personnelle contre sa propre pratique professionnelle. C’est ainsi que tout discours se situant sur ce registre de l’émotion devient suspect auprès des réformistes et pédagogues qui font appel à la raison et la nuance face à l’affect et à l’excès qui l’accompagne.
Et donc, de fait, nous passons à côté de réelles souffrances et aussi de certaines dérives d’un management bureaucratique et vertical qui n’a fait que se renforcer ces dernières années.

Or, ce sujet nous concerne en tant que mouvement pédagogique. Ce n’est pas qu’un sujet syndical. D’abord parce qu’on ne peut faire avancer l’école avec des gens qui vont mal ! D’autant plus que cette souffrance au travail nous concerne aussi en tant que « pédagos » souvent moqués et victimisés dans nos établissements, ou même gênés dans nos pratiques par une administration bureaucratique qui transforme son périmètre en territoire à défendre. Ensuite parce que beaucoup de nos collègues sont sincèrement désireux d’évoluer mais ressentent les contradictions d’un système qui leur enjoint d’innover tout en se conformant à des normes de plus en plus contraignantes. Le discours technocratique qui emprunte le vocabulaire « pédago » sans l’esprit qui l’accompagne nous dessert et crée du ressentiment.

Il nous faut réfléchir sur le « métier empêché » et la conception du métier héritée de la formation et de l’entrée dans le métier. S’il y a tant d’inertie dans le système éducatif mais aussi tant de souffrance, c’est parce qu’il y a un décalage énorme entre les représentations que l’on a du métier et la réalité de celui ci. Ces représentations, elles se construisent dans la formation et les premières années. Et nous avons, en tant que militants pédagogiques, des choses à dire sur cette dimension dans laquelle nous sommes beaucoup investis.

Nous avons aussi des choses à dire sur la gouvernance et le management. S’il y a de la souffrance au travail, je fais l’hypothèse que c’est entre autres parce que les enseignants se sentent dépossédés de leur expertise et se ressentent comme simples exécutants soumis à des « bonnes pratiques » définies verticalement par un bureau des méthodes technocratique. Cela est renforcé par le ministère Blanquer. 
Dans nos différents textes et prises de positions publiques  au cours des quinze dernières années, nous avons développé cette thématique à plusieurs reprises, notamment en prônant l’ « empowerment » et l’autonomie des équipes contre la  verticalité et l’individualisme. « Changer l’école » ne peut se faire que si l’on sort de l’injonction verticale et qu’on donne le pouvoir aux acteurs. Ce n’est pas qu’une revendication syndicale mais bien une conviction propre aux mouvements pédagogiques. 

On peut se réjouir que tous les syndicats se soient eux aussi sentis concernés par ce drame. Mais il faut cependant éviter plusieurs pièges…
Premier piège : jouer les uns contre les autres. Il est facile d’opposer les personnels de direction contre les enseignants. Il y a toute une rhétorique complaisamment distillée par certains qui « mime » la lutte des classes et voit les personnels de direction comme des patrons exploiteurs qu’il faut combattre à tout prix. S’il existe des dérives autoritaires chez les chefs d’établissements et la hiérarchie intermédiaire, qui sont surtout liées à un problème de recrutement et à une formation fondée sur une acculturation, la majorité des « perdirs » ont des valeurs en partage qui sont celles de la lutte contre les inégalités et du sens du service public. Il nous faut donc éviter le piège d’opposer les uns aux autres et plutôt que de s’en prendre aux personnes d’analyser ce qui dans le fonctionnement de l’institution conduit à cette dépersonnalisation et à cette dérive bureaucratique.
Le deuxième piège est celui tendu par ce que je qualifie souvent de « gaucho-conservatisme ». Il consisterait à refuser le changement au prétexte qu’il est déstabilisateur et porteur de souffrances. Or, si on doit refuser certaines réformes c’est au nom de leur impréparation et de leur verticalité mais pas parce que ce sont des réformes ! Et surtout avec toujours en tête un critère majeur : est-ce que celles-ci, tout en respectant les personnels, permettent de lutter contre les inégalités ?


Pour conclure, je voudrais  revenir à Christine Renon et lui  rendre hommage parce que son acte relève de ce qu'Émile Durkheim appelait le « suicide altruiste ». Par la force du message, il nous interpelle et nous oblige à nous questionner et à réfléchir sur ce que le système dans lequel nous évoluons nous fait et pourquoi il nous entraîne dans une logique délétère et mortifère.
Chère Collègue, j’espère, avec ce texte, ne pas avoir « sali ton nom »…



Philippe Watrelot
(Numen à qui il reste trois ans avant la retraite)


 [*] Le NUMEN, numéro d'identification Éducation nationale, est un identifiant associé à tout employé de la fonction publique dépendant du Ministère de l'Éducation nationale française (enseignants, inspecteurs, administration, services, etc.). 

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mercredi, septembre 11, 2019

Salaires des profs : non, "les" enseignants français ne sont pas mieux payés



« Les (vrais) salaires des profs » (D. Seux, Les Échos),  « Non, les enseignants français ne sont pas "bien moins bien payés que dans la moyenne des pays de l'OCDE" » (Le JDD) ...
La publication du dernier rapport « Regards sur l’éducation » de l’OCDE peut servir à un bel exercice d’éducation aux médias (et de lecture de statistiques). Tout le monde ne lit pas la même chose à partir des mêmes chiffres ! 
Car d’autres médias, plus nombreux, insistent quant à eux sur la faible rémunération des enseignants français. 
Qui a raison ? Tout le monde... Mais le problème c’est surtout que l’on ne parle pas de la même chose et on ne s’appuie pas exactement sur les mêmes chiffres et les mêmes définitions. 
Je suis prof de SES : analyser des stats et réfléchir sur les concepts qui les sous-tendent, figurez vous que j’aime ça...


Moyenne et médiane
C’est un grand classique des cours de SES. Le salaire moyen peut être élevé mais cela peut être le résultat d’une minorité qui tire la moyenne vers le haut. Si on veut s’intéresser à la dispersion et aux inégalités, il vaut mieux s’intéresser à la médiane. Et le salaire médian est beaucoup plus faible. 
En d’autres termes, il y a un petit groupe de profs agrégés, de classe prépa, en fin de carrière, avec beaucoup d’heures sup’ qui tirent la moyenne vers le haut. Mais la majorité des profs est clairement en dessous des chiffres dans le reste des pays comparables de l’OCDE (évidemment pas des pays les plus pauvres). 
On notera aussi que les enseignants en milieu de carrière sont clairement désavantagés comme le montre très bien le rapport. 


Les profs c’est qui ? 
Malheureusement dans l’esprit de beaucoup, "les profs" ça reste ceux qui enseignent dans le secondaire. La lecture de certains éditoriaux le confirme. Or, les enseignants du primaire sont aussi des “profs”. Et, eux sont clairement sous-payés. 
Non seulement, ils ont des horaires devant élèves plus élevés mais ils ont aussi très peu de primes et une progression qui a été pendant longtemps, ralentie par rapport à leurs collègues des collèges et lycées. 


Salaire statutaire et salaire réel (et PPA)
Le rapport de l’OCDE distingue à juste titre, le salaire statutaire c’est-à-dire celui qui correspond à la grille indiciaire et le salaire réel qui est celui qui est inscrit en bas de la feuille de paie. Certains commentateurs se focalisent sur ce dernier qui inclut donc les primes et autres heures supplémentaires pour en conclure que « les profs ne sont pas à plaindre ». 
Mais ainsi ils oublient les situations inégalitaires que nous évoquions plus haut. Tout le monde ne peut pas faire d’heures supplémentaires (dans le primaire, c’est quasi –impossible, sauf pour les cantines et les études). Et puis, est-ce normal que l’on soit obligé de faire des heures sup’ ? Pourquoi le salaire statutaire ne suffirait-il pas ? (et question annexe : pourquoi le point d'indice est-il gelé depuis si longtemps ?)
Je rajoute que les chiffres utilisés dans le rapport et repris sans commentaire et distance par certains médias sont exprimés en "euros PPA". La Parité de Pouvoir d'Achat est un procédé utilisé pour tenir compte du pouvoir d'achat de chaque pays. Les chiffres, qui peuvent surprendre, ne correspondent  donc pas à ce que nous avons sur notre feuille de paie...


L’impensé de cette polémique
Derrière ce pauvre débat, il y a l’idée que ces geignards de profs (du secondaire) ont suffisamment de temps libre pour pouvoir se permettre de faire des heures supplémentaires. 
Répétons nous : est-ce normal de devoir faire des HS ? Est-ce un vrai choix, d’autant plus que ces heures peuvent être imposées par les chefs d’établissement ? N’est-ce pas plutôt le symptôme d’un refus de créer les postes suffisants ? Et lorsqu’on accumule ces heures n’est-ce pas au détriment de la qualité de son travail et même de sa santé ? 


Des questions en embuscade
Derrière la question de la rémunération, il y en a plein d’autres qui en découlent. A commencer par la question des retraites qui inquiète tant les enseignants. Il y a bien sûr aussi la question de l’attractivité du métier même si mieux payer les enseignants n’empêche pas complètement la pénurie comme le montrent d’autres pays européens. 
Plus largement, nous sommes arrivés à un point tel que toute idée de changement, de réforme n’est plus audible par la profession tant que le préalable de la rémunération et d’une meilleure considération n’est pas réglé. Le passage en force qui semble être l’option choisie par le ministre risque de se heurter de plein fouet tout autant à la force d’inertie et au ressentiment qu’au risque de colère sociale. 

Ph. Watrelot
11 septembre 2019 


lundi, août 26, 2019

Tous ensemble contre Blanquer ? Oui, mais ...



« Tous ensemble contre Blanquer ! » Après la séquence de juin-juillet avec la « grève du bac » et la rétention des notes, ce début d’année scolaire est marqué par des appels à la (re)mobilisation. Une université d’été, des assemblées générales se tiennent avec des mots d’ordre de contestation de la mal nommée « loi pour une École de la Confiance ». 
Y a t-il une unité des enseignants contre la Loi Blanquer et la politique éducative ? La déploration générale et l’agacement face à l’omniprésence médiatique du Ministre peuvent faire illusion. Mais on est loin de l’unanimisme et même de l’unité d’action. Les débats autour du bac l’ont bien montré : on peut critiquer la réforme et ne pas être d’accord  avec les moyens d’action qui ont été utilisés. 
Les lignes de fracture sont nombreuses et portent aussi bien sur les formes d’expression, l’analyse des politiques passées que sur la vision de l’École qui en résulte. Et l’action ne pourra être efficace et rassembleuse que si on dépasse certaines d’entre elles et qu’on réfléchit sérieusement à une alternative progressiste pour l’École. La convergence plutôt que la polarisation...


Regards sur un passé qui ne passe pas...
Pour pouvoir avancer, il faudrait déjà parvenir à solder des contentieux toujours ouverts. C’est le premier clivage qui est loin d’être négligeable car, derrière, on retrouve des positionnements politiques et syndicaux. 
On pourrait résumer le débat par la question suivante : « entre la politique menée par Najat Vallaud-Belkacem-Belkacem et Jean-Michel Blanquer, y a t-il une différence de degré ou de nature ? »
On a l'impression que pour certains, il s'agit simplement d'une différence de degré. On en a même entendu, parmi les plus "radicaux", expliquer doctement que "les 60 000 postes n'ont jamais existé" . Et, dans cette logique, la politique menée par NVB était, pour eux, tout aussi libérale et destructrice de l'école que l'est la politique actuelle qui n'en serait qu'un prolongement. 
On ne va pas sans arrêt ressasser un passé qui ne passe pas visiblement. Mais il faudrait rappeler qu'à la différence de la réforme du lycée, la réforme du collège avait été approuvée par le Conseil Supérieur de l’Education. Certes, des syndicats s'y étaient opposé. Mais, à moins de considérer que seuls certains seraient légitimes et auraient vocation à représenter toute la profession, ce n'est pas exactement le même cas de figure. 
Évidemment, le coup de force de M.Valls qui publie le décret le soir même d'un mouvement social n'avait rien arrangé. Tout cela a été dénoncé en son temps tout comme les doutes sur la verticalité de la gouvernance. Mais ces nuances pourtant constantes, sont oubliées par certains au profit d’une polarisation facile. 
Cette posture, est au final, relativement confortable intellectuellement puisqu'elle permet d'éviter les compromis et de situer toujours dans le "camp du bien" quelque soit l'adversaire qu'on se fabrique... 
Et je ne suis pas sûr que cette radicalité permette la transformation de l'école. Elle est malheureusement souvent l'alibi d'un certain conservatisme. 
On peut aussi penser (c'est mon cas) qu'il y a une différence de nature dans les politiques menées. Aussi bien sur l'effort consenti (augmentation du budget vs réduction) que sur les finalités de la politique. 
Rappelons aussi qu'un des objectifs de la réforme du collège, outre celui de donner plus de sens aux apprentissages, était de corriger le détournement qui était fait des classes "spéciales" permettant de contourner la mixité sociale et l'hétérogénéité scolaire. 
Bien sûr, tout n'était pas parfait. Mais dans une position réformiste, on peut alors soutenir et faire évoluer ce qui va dans le bon sens. On peut préférer avoir les "mains dans le cambouis" que de ne pas avoir de mains (ou seulement le poing levé). Il est utile de rappeler que le contexte n'était pas exactement le même et qu'il y a selon moi, plutôt rupture que continuité. 


L’École doit-elle changer ? 
Le deuxième clivage porte sur l’analyse des inégalités sociales au sein de l'école. 
Là aussi, il y a des positions différentes que l'on peut résumer (et caricaturer...? ) ici 
Pour les uns, les inégalités préexistent à l'école. Et finalement, l'École n'en est que le réceptacle. Ce ne serait donc pas à celle ci de changer. Il suffirait d'agir sur la société (en attendant le "grand soir ?) pour que l'école ne change pas...
Pour d'autres, dont je suis, les inégalités sociales sont amplifiées par l'école. Et il importe donc de s'interroger sur le fonctionnement de l'institution mais aussi sur nos pratiques pour avoir une pédagogie qui permette d'aller vers moins d'inégalités. Ce qui n'exclut évidemment pas d'agir pour lutter contre les inégalités au sein de la société. Pour reprendre le slogan d'un mouvement bien connu : « changer la société pour changer l'école, changer l''école pour changer la société » ... 
La difficulté de ce deuxième clivage, c'est qu'il est jugé comme culpabilisant par bon nombre d'enseignants. Ceux-ci y voient une remise en cause de leurs pratiques et considèrent la critique du système comme une critique d'eux mêmes. Cette difficulté à dissocier ses gestes professionnels de sa propre personne est une des difficultés majeures de la conduite du changement dans l'éducation en France. Cela est évidemment renforcé par le sentiment de déclassement et la faible considération du métier.
Le rôle des syndicats devrait être de parvenir à faire dépasser cette confusion et à objectiver les revendications plutôt que de la renforcer en parlant sans cesse de "mépris" et de "souffrance et en voyant tout sous le prisme du ressenti. C'est une dérive que je ressens très vivement aujourd'hui. 


Dépasser la déploration et le risque conservateur
Personne ne vous dira qu’« il veut accentuer les inégalités» ou «créer de l’échec scolaire», y compris les enseignants les plus conservateurs ! Ce débat est biaisé. Car il mélange deux niveaux d’analyse : micro et macro. Macro : comment peut-on améliorer/changer les structures pour lutter vraiment contre les inégalités ? Micro : comment moi, dans ma classe, dans mon établissement, je peux y contribuer ? Est-ce que mes pratiques pédagogiques (au-delà des intentions) sont de nature à lutter contre les inégalités ? Et c’est là que ça se complique…
Or, comme nous le pointions plus haut, l’époque est marquée par la crispation et la polarisation. Alors que jusque là, l’opinion enseignante tentait de maintenir la tension entre revendications professionnelles et dimension pédagogique, aujourd’hui c’est le premier pôle qui l’emporte et devient un préalable à d’éventuelles évolutions du métier. « Pourquoi devrai-je changer si mon salaire et mes conditions de travail ne changent pas ? » Cela doit être entendu par les ministres quels qu’ils soient mais aussi par les mouvements pédagogiques qui ont eu tendance à minimiser cette question qui, il est vrai, n’est pas au cœur de leurs actions et réflexions. 
Le risque conservateur existe. C’est un discours qui est présent bien sûr dans l’opinion mais aussi dans les salles des profs. Face aux difficultés actuelles de l’école, la cause serait donc à chercher dans une école livrée aux « pédagogistes » et à leurs réformes. Il est tentant alors d’aller chercher de pseudos solutions dans le « bon vieux temps », celui d’une école qui a fait réussir ceux qui s’expriment. En oubliant que cette école fabriquait aussi de l’exclusion et surtout que n’est pas d’un excès de pédagogie dont souffre le système éducatif mais plutôt d’une insuffisance.


Construire une alternative 
Charb faisait cadeau de ce dessin
au CRAP en 2007
L’accumulation des préalables (plus de moyens avant de changer) et le maximalisme peuvent conduire à une forme de procrastination collective qui n’incite guère à l’optimisme. 
Et cette posture très critique sert le ministre actuel qui joue l’opinion publique contre les enseignants réputés irréformables. 
Or, si la politique éducative actuelle doit être combattue c’est au nom d’une réelle transformation et d’une gouvernance qui respecte les enseignants. 
Dire que les réformes Blanquer aggravent les inégalités ne doit pas faire oublier que la situation actuelle est déjà inégalitaire et qu’on ne peut s’en satisfaire. 
• C’est au nom de cette lutte contre les inégalités sociales amplifiées et créées par l’École qu’il faut évaluer et juger les mesures actuelles et à venir. Et l’arbre « social » des dédoublements en CP-CE1 ne doit pas cacher la forêt des pratiques élitistes promues par le ministre. 
• C’est aussi au nom de cette lutte contre les inégalités qu’il faut construire un projet alternatif. 
• C’est enfin au nom de la justice sociale que les enseignants doivent questionner leurs pratiques dans une logique de coopération et de création de collectifs. 
La critique facile sur l’immobilisme des personnels de l’éducation oublie que ceux ci évoluent au quotidien “à bas bruit” dans leur classe et leurs établissements. Plutôt que de promouvoir une innovation spectaculaire et culpabilisante, il faudrait surtout valoriser l’existant et l’esprit d’expérimentation des équipes éducatives. 
La promotion des « bonnes pratiques » est bien souvent un moyen de déposséder les enseignants d’une partie de leur expertise par le travail prescrit. Malgré toutes les divergences des enseignants, on peut se rejoindre sur une critique plus globale de la gouvernance du système éducatif marquée par un fonctionnement infantilisant, vertical et bureaucratique. Ce sont des constantes structurelles sur lesquelles les gouvernements successifs ont peu agi. Et qu'au contraire, Blanquer renforce en s’appuyant sur une technocratie scientiste.



Le système éducatif doit changer et se réformer car il est injuste et dysfonctionne. La politique actuelle est-elle la bonne ? Au delà des intentions et des discours répétés sur tous les médias, les faits montrent que cela a plutôt tendance à renforcer un système faussement méritocratique et individualiste. 
Mais le piège, c'est qu'aujourd'hui le contexte est tel que toute remise en cause de ce système (comme le font les mouvements pédagogiques)  et toute tentative de le faire évoluer sont vécus par le milieu enseignant comme une menace et une remise en cause de leur travail. La polarisation et le discours radical conduisent paradoxalement  à défendre l’existant et à renvoyer à après-demain les nécessaires évolutions qui doivent se faire, ici et maintenant...
Tous ensemble ? Oui, mais pour construire un vrai projet de transformation pédagogique et sociale.

Philippe Watrelot
24 aout 2019 



Ce texte a été publié initialement sur le site des Cahiers Pédagogiques.



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vendredi, août 23, 2019

Dix mots clés pour les enseignants débutants (et les autres)



En août 2016, je proposais sur mon blog une série de billets destinés aux enseignants débutants avec notamment un texte intitulé « Conseils de (vieux) prof». Que s’est-il passé depuis ? D’abord ces textes font partie du Top 10 de mes billets les plus lus. Ils répondent donc à un besoin. Et, depuis 2016, je suis devenu encore plus vieux ! Et donc je radote... Ou plutôt, je vous propose de nouveaux conseils sous une forme renouvelée. Ils ne prétendent pas faire le tour de la question mais insistent sur des points qui me semblent importants ou négligés. 
Voici donc des conseils sous forme de dix mots clés (mais ce ne sont pas les dix commandements...). Et en plus, ce sont des verbes. Car, notre métier est un métier d’action !


Faire apprendre
Le premier mot qui vient le plus souvent quand on parle de l’enseignement c’est « Transmettre ». Et ce mot est, bien sûr, important. Enseigner, s’appuie évidemment sur des contenus : des savoirs, des savoir-faire, des savoir-être, pour reprendre une vieille formulation. Mais changeons un peu de perspective : ce qui est important, c’est ce que les élèves apprennent (learn en anglais) plutôt que ce que vous enseignez (teach). Se focaliser sur l’acte d’enseigner peut faire oublier l’importance de la réception. Or, nous sommes avant tout des professionnels du « faire apprendre ». 
Pour cela, il faut donc faire preuve d’empathie et être capable de se décentrer : « rien de pire que celui qui ne peut pas comprendre qu’on ne peut pas comprendre » (Bachelard). Il faut aussi faire le deuil du fantasme du pouvoir du verbe et de l’empreinte très présent au début du métier : Non, votre discours aussi bon soit-il, votre parole, ne suffira pas à faire comprendre à tous. Apprendre est un phénomène complexe qui ne se fait pas de la même manière pour chacun et qui suppose de mettre les élèves en position d’être acteurs de leurs apprentissages. Il faut aussi ne pas craindre de reproduire et renforcer les apprentissages pour qu’ils soient durables. 


Ralentir / Écouter
Je suis formateur en temps partagé à l’IUFM/ESPÉ/INSPÉ (rayez les mentions inutiles) depuis une douzaine d’années. Je fais donc des visites dans les classes des stagiaires. Une des choses qui m’a le plus frappé c’est le rythme très élevé des cours. C’est un des effets pervers du désir de bien faire : on veut en donner le plus possible en un temps record. Un élève donne la bonne réponse ? On considère que tous ont compris ! Et on avance !
Bien sûr, il y a ces foutus programmes et il faut avancer. Mais se mettre au travail, apprendre, évaluer demande du temps. Il faut donc ralentir ! Et c’est une des conditions pour ne pas tomber dans l’illusion d’optique des seuls bons élèves et s'intéresser à tous. Et c’est aussi nécessaire pour pouvoir écouter ce que les élèves ont à nous dire ! 




Motiver
Philippe Meirieu rappelle souvent qu’on ne peut contraindre quelqu’un à apprendre. « On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif » dit la sagesse populaire. Mais Célestin Freinet rajoutait que notre métier est justement de donner soif... La motivation est donc un élément moteur dans le processus d’apprentissage pour favoriser l’engagement des élèves dans les activités mais comment y parvenir ?
Je vous le dis tout de suite : je n’ai pas de formule miracle. Mais l’expérience permet au fil des années, de repérer ce qui fait du sens pour les élèves, ce qui peut être une énigme ou un problème à résoudre. J’ai aussi acquis une certitude : la motivation externe (« si tu apprends tu auras une bonne note ») ne fonctionne pas longtemps ! S’engager dans une démarche d’apprentissage suppose une motivation interne fondée sur le plaisir d’apprendre et/ou l’émulation par la coopération. C’est tout le talent des enseignants que de la créer. Sans formule magique mais avec de l’inventivité et de l’observation.


Transférer / reformuler
« Comment être sûr qu’ils ont appris ? » Suffit-il de réciter par cœur ou refaire l’exercice pour s’en assurer ? On a tous appris des choses (pour un examen, un concours...) qu’on s’est empressé d’oublier... Si l’on veut “inférer” la maîtrise d’un concept et donc supposer la compétence, il faut passer à un autre stade. Savoir c’est transférer, c’est-à-dire utiliser ses ressources (connaissances, savoir-faire) dans un contexte inédit pour résoudre une nouvelle situation, un problème, un exercice.
Il faut donc aussi mettre les élèves en capacité de reformuler ce qu’ils ont appris en l’expliquant aux autres. Je dis souvent que celui à qui profite le plus le cours c’est l’enseignant.e car c’est lui/elle qui reformule le plus et qui parle le plus ! Plus je parle et moins ils travaillent (et apprennent)...


Instituer / cadrer
Le beau mot d’«instituteur»... Un enseignant c’est quelqu’un qui institue. Cela peut avoir plusieurs sens. C’est d’abord celui de fixer et d’être garant d’un cadre qui soit sécurisant et permette d’apprendre. Pour le dire autrement, avant d’apprendre, il faut instituer des règles de vie et les faire respecter. Lorsqu’on débute on a quelquefois du mal à assumer sa position d’adulte et le « côté obscur » de ce métier. Or les élèves attendent une certaine cohérence qui passe par le fait de ne pas craindre de sanctionner pour les garantir.
« Instituer » a un autre sens. C’est celui de valider par la parole institutionnelle, celle du maître, ce que les élèves apprennent. Une de mes phrases fétiches en formation est :« il ne suffit pas d’apprendre, il faut aussi faire prendre conscience que l’on a appris ». S’il est important de créer des situations où les élèves sont autonomes et acteurs, ceux ci ne voient pas forcément ce qu’ils ont acquis. Il l’est tout aussi important de prendre un temps pour faire le point et « instituer » les savoirs. Le spontanéisme de l’activité a ses limites et c’est au prof d’assumer ce rôle d’institutionnalisation des savoirs.


Dépersonnaliser
C’est un des grands principes du droit. Il faut distinguer l’acte et la personne. On peut appliquer cela à deux niveaux. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, c’est utile dans la gestion des conflits. Si c’est une personne qui a commis un acte qui n’est pas acceptable, c’est celui ci c’est qui est l’objet du conflit et d’une forme de jugement. Mais (et c’est aussi un moyen de préserver l’estime de soi) poser que celui qui a commis cela n’est pas réductible à ce seul acte. Il faut aussi appliquer ce raisonnement aux productions des élèves et distinguer le niveau de la copie de ce que « vaut » l’élève. Question de respect et de prise en compte de l’estime de soi. 
La dépersonnalisation est aussi une question de survie pour les enseignants eux mêmes. Lorsque ça ne marche pas bien avec une classe, qu’il y a des tensions, des conflits, il est difficile mais nécessaire de faire la distinction entre sa propre personne et ce que l’on représente pour les élèves en tant que représentant d’une institution. Ne pas prendre pour soi ce qui est avant tout institutionnel. Plus facile à dire qu’à faire, mais nécessaire...


Distinguer /différencier 
En 2010, j’écrivais « Qu’est-ce qu’un bon prof ? » qui reste aujourd’hui le texte le plus lu de mon blog (95000 vues). J’évoquais notamment les réponses libres à cette question de 600 élèves de seconde. Parmi, celles ci on évoquait souvent le fait qu’on attend à la fois un traitement égal pour tous « Il ne doit pas faire de différence entre les élèves » mais aussi de l’écoute et la prise en compte des situations particulières. Avant de parler de différenciation, il y donc cette nécessité de reconnaitre chaque élève pour ce qu’il est avec ses particularités et ses spécificités. Connaître les prénoms de ses élèves (même s’il y en a beaucoup !) mais aussi ne pas les réduire à une suite de notes. Et s’adapter à leurs difficultés. 
Car ce qui frappe quand on débute, et même après, c’est la grande diversité des profils d’apprentissage des élèves. Ce qui marche avec les uns ne fonctionne pas forcément avec les autres. Avant même de différencier l’aide et le soutien, il faut donc diversifier ses supports et ses activités. On n’apprend pas tous de la même manière !


Aménager / se décentrer
Avant d’être enseignant j’ai été animateur de centre de vacances et c’est là que j’ai compris qu’il n’était pas forcément nécessaire d’être au centre pour être utile. On est quelquefois bien plus utile quand on va aménager l’espace et créer des dispositifs qui permettent l’autonomie.
Il en est de même pour l’enseignement. Il y a bien souvent une composante narcissique forte dans le fait de vouloir devenir enseignant. Or, créer des dispositifs pour favoriser l’activité et l’apprentissage autonome et collectif suppose de se décentrer et de préparer avant et d’aménager les locaux et le temps.  Et, même en étant en retrait, il peut y avoir une grande satisfaction à voir tout cela se dérouler comme prévu ! 


Coopérer 
On a encore trop une vision très individualiste du métier d’enseignant. Ce que j’ai appris au cours de ces années c’est qu’on ne peut « survivre » dans cette profession que si on s’appuie sur un véritable collectif. C’est important aussi bien pour construire une autorité que pour trouver des réponses aux difficultés des élèves.
Quand on est prof dans le secondaire, on a tendance au départ à voir l’enseignement sous le prisme de sa seule discipline. Mais le métier est bien plus que cela. La coopération avec les collègues est utile pour mener des projets et donner du sens à certains apprentissages en combinant les regards et les méthodologies. Mais la coopération est aussi utile avec tous les autres acteurs de l’éducation. Y compris avec les parents : « inviter » les parents plutôt que les « convoquer » c’est déjà construire des relations sous un autre angle.



(s’)Évaluer
L’évaluation représente entre un tiers et un quart du travail de l’enseignant. On pourra consacrer un autre billet à des conseils sur l’évaluation des élèves. Mais je voudrais ici insister sur une autre dimension : évaluer c’est d’abord évaluer son propre travail. On peut bien sûr considérer que les élèves n’ont pas appris et que c’est de leur faute. Et on aura en grande partie raison. Mais l’évaluation des élèves est aussi le moyen de vérifier qu’on a atteint ou pas ses objectifs. Et si tous les élèves ont raté la question 4 du contrôle, ce n’est peut-être pas parce qu’ils n’ont rien compris à votre génie mais que vous avez mal posé la question ou que vous avez mal traité en cours le point en question !
Cette évaluation de son propre travail doit être permanente. Après 39 ans d’enseignement, je continue à avoir des petits carnets où je note à la fin de la journée ce qui a fonctionné et ce qui a moins bien marché... Pour ajuster et pour m’améliorer. En considérant que rien n’est jamais acquis et que ce qui a marché une année avec une classe peut très bien ne pas fonctionner avec une autre. « Lorsque tout marche bien, il est grand temps d’entreprendre autre chose » disait le grand pédagogue Fernand Deligny. Nous avons un métier d’initiative et de création. C’est là un des intérêts majeurs de ce métier qu’il faut préserver face aux tentatives de formatage et de standardisation. 



Et c’est finalement là mon dernier conseil : remettez vous en question en permanence, ne soyez jamais satisfaits au point de penser avoir trouvé LA méthode, créez, inventez, confrontez vos expériences et vos idées avec vos collègues, affinez vos pratiques et questionnez vous sans cesse sur les valeurs que vous transmettez et défendez à travers ces pratiques. La cause en vaut le coup !



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Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

mercredi, août 14, 2019

10 ans de réseaux sociaux : je t’aime, moi non plus...




Il y a quelques mois, je reçois sur Facebook , un message de Mark Zuckerberg (ou plutôt d’un de ses sbires) qui me rappelle que cela fait dix ans que je suis sur ce réseau. Comme je m’étais inscrit sur Twitter en même temps, cela fait donc pour moi une décennie de pratique des réseaux sociaux. Ce qui n’est rien et en même temps une éternité lorsque tout s’accélère.
Je me suis rappelé d’un texte que j’avais écrit à l’occasion de cette double inscription. Quand on le relit aujourd’hui, on peut être frappé par l’optimisme et la naïveté qui s’en dégagent. Dix ans après, le bilan sera évidemment plutôt marqué sinon par le pessimisme du moins par une analyse désabusée. Je ne sais pas si celle-ci a de l’intérêt en dehors de la volonté personnelle de coucher quelques réflexions sur le papier (ou plutôt sur l’écran...) mais je vous les livre quand même. Peut-être que certains s’y reconnaitront ! 


Petite histoire immédiate et personnelle 
Il y a dix ans, je ne faisais pas trop la différence entre les deux réseaux sociaux que sont Facebook et Twitter. Pour moi, qui était à l’époque, Président du CRAP-Cahiers Pédagogiques, ils étaient deux moyens assez voisins de faire connaitre les productions et prises de position de notre site et notre association, mais aussi d’étendre l’audience de la revue de presse que je faisais quotidiennement sur mon blog et le site des Cahiers. J’y voyais aussi un moyen de me tenir au courant des publications d’un certain nombre de personnes et d’organisation proches de la nôtre.
Aujourd’hui, je ne suis plus responsable associatif. Je ne fais plus la revue de presse ni sur mon blog ni dans les cahiers mais je diffuse largement tout ce qui concerne l’actualité éducative directement sur les réseaux. Et, si la fonction de « veille » est toujours présente et explique en grande partie la notoriété de mon compte, la notion de forum est devenue tout aussi importante notamment sur Facebook.
Sur Twitter, le passage de 140 à 280 caractères a peu modifié les choses. Certes, on voit se développer des « threads » (des suites de messages qui constituent un texte plus long) mais l’argumentation y reste faible. Twitter reste encore le territoire de la punchline et de l’interpellation agressive avec des comptes trop souvent anonymes. Même si des usages alternatifs et plus apaisés continuent d’exister. 
On l’aura compris, je ne me sens pas à l’aise avec ce réseau social et ce qu’il est devenu. J’avais essayé de l’exprimer dans un texte intitulé « du gazouillis [tweet en anglais] au dégueulis » en 2015. Car si on fait un peu d’histoire, pour ma part le tournant se trouve en effet, cette année là (2015). 
C’est la conjonction de deux phénomènes. C’est d’abord l’arrivée d’organisations qui jusque là avaient négligé cet outil et ont cherché à rattraper le temps perdu par un activisme excessif. C’est ensuite, et surtout, l’exacerbation des débats à l’occasion de la réforme du collège. L’organisation que je présidais avait pris position, comme bien d’autres mouvements pédagogiques et associations complémentaires, pour soutenir l’effort en faveur de l’éducation avec la loi de refondation de l’École. La réforme du collège, même si nous en pointions quelques insuffisances allait dans le bon sens. Mais logiquement, en tant que porte-parole, elle m’a exposé et m’a amené tout aussi logiquement à prendre des coups.
La stratégie que nous avions définie dès 2009-2010 avait été de se saisir des outils numériques qui commençaient à se développer (Facebook date de 2004 et Twitter de 2006) pour faire connaitre nos idées et nos propositions. Et l’analyse que nous avions des médias et des journalistes éducation était de valoriser leur travail pour obtenir de la réciprocité. Pour cela il fallait aussi « incarner » et offrir un « bon client » pour répondre à leur demande et fournir ainsi une alternative au courant conservateur. Ça a marché. La notoriété du CRAP-Cahiers Pédagogiques est très grande par rapport au nombre réel d’adhérents voire de lecteurs. Une stratégie payante, mais dont je paye encore la facture aujourd’hui.
Car, en effet, le risque de la “personnalisation” c’est qu’on oublie la dimension de représentation et qu’on se focalise sur l’individu qui s’exprime. C’est ce qui s’est produit pour moi et encore plus après la fin de mon mandat de président d’association. On ne comprenait pas qu’un enseignant de lycée s’exprime sur le collège en oubliant que je portais la parole de militants de tous niveaux d’enseignement. Les médias qui avaient besoin d’un « partisan » de la réforme m’ont invité dans des pseudos-débats où la moindre nuance était gommée au profit d’affrontement binaires.
Pour beaucoup, je suis associé à cette réforme et certains ne voient mon engagement que comme un opportunisme individuel. Cela a été renforcé après ma nomination pour 6 mois (Octobre 2016-Mars 2017) comme président du Conseil National de l’Innovation. Une journaliste a jugé bon à l’époque de parler de « politique du remerciement » pour parler d’une fonction purement bénévole et à la durée très limitée (!) en oubliant évidemment toute la dimension militante qui structure ma vie depuis longtemps. Cela en dit long, au final, sur ceux qui collent ce genre d’étiquettes et qui semblent incapables de voir l’activité humaine autrement que sous l’angle de l’ambition personnelle et des petits calculs égoïstes.
On reviendra sur la permanence des étiquettes et la fabrication d’un ennemi facile dans un autre paragraphe. Pour clore cette histoire immédiate et personnelle de mon rapport avec les réseaux sociaux, il faut donc convenir que 2015 a été un tournant à tous égards. C’est à cette période du  débat sur la réforme du Collège que se sont cristallisées les oppositions et les rancœurs qui ont toujours cours aujourd’hui. Et c’est aussi à la fin de cette année là que j’ai quitté la présidence du CRAP et donc, d’une certaine manière, une forme de légitimité de parole liée à la représentation. Je pensais naïvement que les médias allaient inviter les nouveaux représentants. Mais on ne lâche pas un « bon client » et j’ai continué à être invité. Le dilemme, pour moi, était complexe : fallait-il refuser les invitations car je n’étais plus mandaté et courir le risque que l’expression d’un courant d’idées soit négligée ou continuer à m’exprimer même si je n’étais plus officiellement porte-parole d’un mouvement ? On connait mon choix mais je ne sais pas si c’est le bon. 
Peut-être qu’un élément de réponse et une forme de « légitimité » bien illusoire se trouvent dans le nombre de personnes qui me lisent aujourd’hui sur les réseaux sociaux (5000 « amis » et 7500 personnes qui me suivent sur Facebook ; 13000 followers sur Twitter). J’ai souvent dit en plaisantant qu’ « être populaire sur les réseaux sociaux c’est comme être riche au Monopoly » et refusé cette étiquette d’ « influenceur » si vite collée par les médias. Mais cela donne malgré tout une forme de responsabilité et de crédibilité. 


Persona, “homme de paille” et ennemi de proximité 
Pour ceux qui sont encore en train de me lire après ces premières réflexions, on aura compris que ce billet de blog a une tonalité très personnelle. Poursuivons sur ce terrain mais en essayant d’en tirer aussi quelques analyses plus larges sur la manière dont se vit le débat sur l’école.
D’abord, c’est toujours un sentiment très déstabilisant que de lire la description d’un « persona » qui porte votre nom mais dans lequel vous voyez une autre personne. Lorsque je lis la description que font de moi certains haters, je ne me reconnais pas ! Menteur, égoïste, manquant de déontologie, sans conviction, servile, ambitieux, calculateur, méprisant, sans humour, je pourrais poursuivre la liste longtemps si j’étais, en plus, masochiste... Bien sûr on pourrait me rétorquer que l’on est jamais le meilleur juge de soi-même, mais fort heureusement j’ai un entourage et une vie sociale suffisamment riches et bienveillants pour faire la part des choses et comprendre que Twitter n’est pas la « vraie vie ». « Je » est un autre ! 
On voit donc que les réseaux contribuent à la fabrication de persona qui sont des constructions virtuelles reposant sur une image et une opération mentale qu’on peut essayer d’analyser. 
Car en plus de tous ces défauts, il faut aussi que je me rende à l’évidence, que je le veuille ou non : je suis un « pédagogiste»... !
J’avais essayé dans un billet de comprendre comment ce terme est apparu et quels en étaient les implicites et essayé de les réfuter (ce que je ne ferai donc pas ici). Je voudrais maintenant revenir sur les ressorts qui selon moi conduisent à son usage. 
D’abord une remarque sur la construction du mot lui même. Il suffit d’accoler le suffixe « isme » à un qualificatif pour sous-entendre l’excès et le dévoiement : voyez le sort réservé au “droit-de-l’hommisme » par exemple... Dans l’esprit de ceux qui utilisent ce terme, la pédagogie serait pervertie par des extrémistes voire des intégristes (avec une connotation religieuse) qui veulent imposer leurs vues à l’ensemble des enseignants et manipuler les enfants...  
Il y un mécanisme assez connu dans les techniques rhétoriques qui s’appelle la « stratégie de l’homme de paille ». 
Reprenons ce que dit la fiche Wikipédia sur ce procédé : « L’épouvantail, parfois appelé “argument de l'homme de paille” par traduction littérale de l'expression anglaise “straw man”, est un sophisme qui consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée. Créer un argument épouvantail consiste à formuler un argument facilement réfutable puis à l'attribuer à son opposant. L'expression est une image tirée de la technique d'entraînement au combat contre un mannequin de paille à l'image de l'adversaire. Se battre contre la représentation affaiblie de l'adversaire assure une victoire facile.»
Pour le dire autrement, il est toujours plus facile de “combattre” un ennemi qu’on s’est soi-même construit et de réfuter des propositions qu’on a caricaturées. C’est ce qui se produit avec la figure du « pédagogiste ». Cela marque un autre stade par rapport au traditionnel débat « pédagogues/républicains » qui existait jusque là et s’exprimait dans des livres à succès ou dans des articles de presse. Les réseaux sociaux aujourd’hui accentuent la caricature et la faiblesse des arguments échangés de part et d’autres. La nuance est morte depuis longtemps sur Twitter...!
On notera aussi que la construction du « pédagogisme » permet également d’agréger, dans un groupe, des personnes diverses et d’en faire une entité constituée. On n’est pas loin d’une forme atténuée de  théorie du complot  avec « les pédagogistes qui tirent les ficelles ». Dans le discours qui s’est construit, le “pédagogisme” est ainsi assimilé au pouvoir et à ses injonctions technocratiques et à une “doxa” que des enseignants, se fabriquant une posture de rebelles à bon compte, devraient forcément combattre. Les plus virulents des “haters” sur Twitter voient cela comme une sorte de mission les autorisant à toutes les dérives et insultes au nom de ce combat.
Mais comme il est difficile de s’en prendre aux institutions, il faut une personnification. Les ministres (et en particulier Najat Vallaud-Belkacem) peuvent remplir cette fonction mais ils sont peu accessibles sur les réseaux sociaux. Philippe Meirieu a assumé, bon gré mal gré, cette incarnation. Et pour ma part j’ai pu aussi devenir une sorte d’ennemi de proximité pour certains d’autant plus que je répondais aux interpellations. C’est ainsi qu’on arrive à des raccourcis où on me désigne comme responsable d’une réforme et (tant qu’à faire...) de la décadence de l’école !  Ce serait risible si ce n’était pas affligeant. 


Une armée de procureurs et de commissaires politiques
On a évoqué, plus haut le tournant de 2015. On pourrait se dire qu’en 2019 cela paraît bien loin dans un internet qui va si vite. Mais nous sommes ici face à un paradoxe : on s’y exprime très vite, avec tous les défaut de l’oral, mais on a aussi les inconvénients de l’écrit puisqu’on se trouve confronté à des personnes qui conservent des copies d’écran et peuvent vous demander des comptes sur un tweet vieux de trois ans ! La mémoire du net est celle d’un tribunal permanent et dévoyé.
Au delà de mon cas personnel, cette évolution semble générale. On pourrait se dire qu’il y aurait un forme de contre-pouvoir dans le fait de pouvoir interpeller ceux qui occupent une position institutionnelle ou qui s’expriment dans des articles ou billets de blog. Mais si ce rôle existe un peu, le plus souvent cela relève de l’acharnement et même de la volonté de nuire ou de faire taire. C’est un travers bien français : on réagit plus au porteur du message qu’au message lui même, à QUI le dit qu’à ce qui est dit... D’autant plus que la réaction porte sur une phrase isolée ou un chapô d’article plutôt que sur le texte complet qu'on se garde bien de lire. 
L’interpellation est donc rarement bienveillante, souvent agressive. On vous somme de répondre et de rendre des comptes. Dans ces conditions, le débat argumenté peut rarement s’établir.


Le règne du ressenti et de l’indignation permanente
Ce n’est pas l’argumentation qui domine sur les réseaux sociaux. Nous sommes plutôt dans le règne du ressenti. La confrontation avec une opinion différente est vécue comme une agression et un discours péremptoire. Il en est aussi ainsi pour les statistiques et les analyses qui peuvent être remises en question au nom du même ressenti.
Et une analyse générale est bien souvent contestée au nom du vécu individuel («chez moi, ça ne se passe pas comme ça»). A l’ère des “bulles informationnelles” (voir plus bas), il est quelquefois difficile d’accepter que des personnes exerçant le même métier et ayant les mêmes conditions de travail, puissent avoir des opinions ou des analyses différentes de votre propre ressenti. C’est ainsi qu’un des éléments rhétoriques les plus souvent utilisés est celui de la légitimité où on reproche à celui qui s‘exprime d’être « hors-sol » et de ne pas connaître le “terrain”. 
Le ressenti nous éloigne encore plus de la rationalité lorsqu’il sert de fondement à une rhétorique du « mépris » et de l’intention cachée.
Telle réponse va être jugée “méprisante” ou “péremptoire” par celui qui la reçoit, telle comparaison sera jugée indigne ou inappropriée... Dans le cadre d’une économie de la communication, il faut bien sûr se préoccuper de la manière dont on s’exprime. Mais cette logique a des limites : si l’on est responsable de ce qu’on écrit, on ne peut être pour autant comptable de la manière dont cela est reçu, (sur)interprété ou déformé.
Le buzz sur Internet repose beaucoup sur cette logique de l’indignation permanente et de l’hyper-susceptibilité. Le moindre discours (et encore plus une tentative d’humour) peut être interprété négativement et comme une offense à une catégorie particulière de personnes ou à une communauté. 
Dans le cas des professeurs, cette réactivité est renforcée par le fait que toute critique du système éducatif est vécue comme une remise en cause personnelle des enseignants : critiquer l’École ce serait agresser chaque enseignant personnellement. Or, comme j’ai eu maintes fois l’occasion de le dire, on peut faire son métier du mieux possible dans un système qui dysfonctionne. Les musiciens de l’orchestre du Titanic jouaient du mieux possible alors que le bateau était en train de couler...


Pourquoi tant de haine et de passion ? 
Cette difficulté à dissocier critique du système, analyse des gestes professionnels et attaque de la personne est une des réelles difficultés du débat sur l’École, a fortiori sur les réseaux sociaux. De même, le discours pédagogique est ressenti comme culpabilisateur. Pour se rassurer, on peut se dire que cette réaction est à la mesure d’un investissement personnel et affectif très fort dans son métier.
Mais c’est aussi ce qui conduit à une agressivité et une emphase démesurées par rapport aux enjeux. Au nom de l’indignation et du mépris ressenti, on se permet une « colère » et une agressivité qui empêchent un débat serein. C’est aussi le cas quand on en appelle immédiatement à la « mise en danger des valeurs de la République » ou qu’on voit dans chaque décision la preuve d’un grand complot visant à la destruction de l’école publique livrée à la marchandisation. S’il faut, bien sûr, être vigilant, le recours permanent à cette emphase dessert la cause de ceux qui la formulent. Bien souvent l’excès conduit paradoxalement à atténuer la portée de la critique. 
Le thème de la violence et même la méchanceté sur les réseaux sociaux a été le sujet de plusieurs livres récents. J’ai essayé de montrer qu’il y avait une réactivité et une passion propres à l’éducation, un sujet où il y a 67 millions de “spécialistes”...
Mais d’autres phénomènes plus généraux contribuent à cette agressivité. Cela tient notamment à la nature même de l’expression derrière un écran. Une petite métaphore pour illustrer cela... Avez vous remarqué que votre comportement changeait quand vous étiez au volant d’une voiture ? Une personne tout à fait aimable et polie (j’ai des exemples précis...) peut se mettre à proférer des insultes et développer un comportement agressif à l’égard des autres automobilistes à l’abri de l’habitacle de sa voiture. J’ai le sentiment qu’il en est de même pour les réseaux sociaux. On se permet des choses qu’on ne se permettrait pas si on était en interaction directe. Cela me semble une explication plus importante que l’anonymat si souvent décrié comme une des causes de cette violence. Je continue à penser  que les choses iraient mieux si chacun assumait avec son nom propre ce qu’il écrit. Mais l’expérience me prouve que cela ne suffit pas à empêcher l’agressivité et la méchanceté.
Je constate cependant que celle ci est moins forte sur Facebook que sur Twitter. Peut-être parce que le premier expose plus la personne, notamment par le biais des photos, ce qui modifie l’interaction. Il permet aussi des réponses plus longues et donc une logique de forum. Alors que le second est plus propice à l’anonymat et à des interventions brèves relevant du sarcasme.  


Bulles informationnelles et biais de confirmation
En dix ans, une des évolutions des réseaux sociaux les plus marquantes a été le développement des « bulles informationnelles » (ou “bulle de filtres”). Ce phénomène a été assez bien documenté et analysé par plusieurs publications. Il se traduit par un paradoxe. Alors que l’Internet a nourri le fantasme d’une communication la plus large possible, on ne finit par échanger qu’avec des gens avec qui on est d’accord. L’algorithme de Facebook ne fait qu’amplifier ce phénomène. 
Plus grave encore, on en vient à ne lire et à accepter que des éléments qui viennent confirmer ce que vous pensez, y compris si cela vient de sites peu fiables et diffusant des fake news. Le biais de confirmation, se définit comme le mécanisme qui consiste à « privilégier les informations confirmant ses idées préconçues ou ses hypothèses et/ou à accorder moins de poids aux hypothèses et informations jouant en défaveur de ses conceptions » (Wikipédia). Cela a pour conséquence de renforcer la polarisation des opinions. 
Les lieux où l’on continue à confronter des opinions et des analyses de manière nuancée et bienveillante sont de plus en plus rares et précieux. Une de mes fiertés est d’avoir su jusqu’à maintenant créer et préserver sur ma page Facebook un lieu d’informations et de débats. Jusqu’à quand ? C’est une surveillance de tous les instants pour éviter que la contradiction dérape vers des attaques ad hominem et que l’expression d’un avis différent ne soit pas perçue comme une agression. Régulièrement, on m’enjoint de faire le ménage dans mes « amis » lorsqu’ils expriment un avis qui dérange alors qu’au contraire je me félicite de leur diversité et je la préserve comme un trésor. 


Illusions d’optique
La fréquentation des réseaux sociaux, notamment à cause des biais que j’évoque, peut conduire à des illusions d’optique. Lorsqu’on ne rencontre aucune contradiction sur les réseaux, on peut facilement se convaincre que son avis est majoritaire et partagé par tous. (chambre d’écho). Or, il faut s’y résoudre : Twitter (ou Facebook) n’est pas la vraie vie ! 
Ce qui nous semble un débat majeur quand on est trop plongé dans les réseaux sociaux se dégonfle très vite quand on se rend compte que cela n’a que peu d’impact dans la salle des profs ou dans les discussions avec ses “vrais” amis.
L’illusion d’optique peut cependant être renforcée par l’usage que les médias peuvent  avoir de ces réseaux. Tous les journalistes y sont présents. Et ils peuvent avoir tendance à y voir une représentation de la société et, par crainte de rater une tendance, à (sur ?)médiatiser ce qui n’est qu’un phénomène virtuel et ainsi contribuer à le renforcer. Le phénomène des « stylos rouges » doit beaucoup à ce phénomène de bulle. On y a consacré beaucoup d’articles. C’est aussi le cas du hashtag #pasdevague où les premiers articles n’ont fait qu’amplifier et légitimer l’expression autour de ce mot clé. Il ne s’agit pas de dire ici que cette médiatisation était imméritée mais de comprendre le mécanisme qui contribue  à la diffusion et au passage de la sphère internet  à la sphère médiatique. 
Cette illusion d’optique nous incite aussi à la modestie. Si d’aventure, je me prenais la grosse tête en constatant que je suis classé dans le Top 10 des influenceurs éducation, un retour dans la salle de classe ou la salle des profs de mon lycée remet très vite les idées en place... !


Les réseaux, et moi et moi (émois) ... 
Pour finir cette réflexion un peu décousue, revenons à une dimension plus personnelle mais dans laquelle d’autres que moi se reconnaitront peut-être. Qu’est ce que le développement des réseaux a changé dans ma vie?
Lorsque je rencontre « en vrai » pour la première fois des personnes qui ne me connaissent que par mon activité sur les réseaux, la première chose qu’elles me demandent c’est « mais comment tu fais ? » et tout de suite après : « mais tu dois y passer un temps fou ! ». Je suis d’abord obligé de les rassurer : oui, j’ai une vie (affective, sociale, professionnelle) en dehors de cet espace virtuel ; non, j’essaie de ne pas y passer trop de temps. 
Mais si je veux être honnête avec moi même, il faut bien reconnaitre que cela relève un peu de ce qu’on appelle la nomophobie. J’ai du mal à être éloigné trop longtemps de mon téléphone ou de mon ordinateur. Heureusement (ou pas) je passe beaucoup de temps dans les transports en commun. On peut donc parler d’addiction même si, sur la pression de ma famille, je m’oblige à des périodes sans mes béquilles numériques. J’ai remarqué aussi que je lisais moins (de livres)...
L’activité de veille sur l’activité éducative est aussi une forme de dérivatif à ma procrastination. Avant de me mettre à mon travail, avant de corriger des copies, le passage par Facebook et Twitter est devenu un rituel. On peut dire que j’essaie de rendre justifiable (par le fait de fournir cette revue des articles) ma difficulté à me mettre à mon « vrai » travail !
Mais les réseaux n’agissent pas uniquement sur le temps mais aussi sur le moral. Il serait faux de dire que l’agressivité évoquée plus haut ne m’affecte pas. Même si je me suis endurci et que j’ai développé des stratégies pour en éviter les manifestations les plus vives, cela agit quand même sur l’estime de soi. Ce qui me révolte le plus, c’est lorsqu’on s’en prend à mon honneur et mon intégrité en affirmant des choses fausses, autrement dit : quand on est dans la diffamation. C’est là, une de mes limites et ce qui m’amène à réagir.  
Enfin, et c’est peut-être le plus important, les réactions sur les réseaux sociaux, et en particulier Twitter, ont eu tendance à limiter ma capacité à écrire. Vous avez pu le remarquer sur ce blog. Comme je le pointais plus haut, les réactions de certains internautes ne relèvent pas du nécessaire débat et de l’échange d’arguments mais d’une forme de harcèlement avec une volonté de nuire et de faire taire. Cela conduit alors à douter de chaque phrase et à s’interroger sur la manière dont celle ci pourrait être interprétée et déformée. Et ce doute, à tort ou à raison, aboutit à limiter mon expression. C’est dommage.


Comment survivre aux réseaux sociaux ? 
Je ne peux qu’inviter à la lecture du livre de Stéphanie de Vanssay « Dompter les trolls » (Dunod) qui répond à cette question bien mieux que je ne pourrais le faire. Pour ma part, j’ai tiré de cette expérience de dix ans de réseaux sociaux quelques règles qu’on peut énumérer ici. 

• On parle à qui on veut et on évite ceux dont on sent vite que le dialogue ne changera rien et n’apportera rien de positif. Faire le deuil de l’argumentation et du pouvoir du débat est difficile pour un enseignant mais il faut bien admettre quelquefois qu’on aboutit assez vite à un dialogue de sourds. Aucune raison de continuer dans ces conditions ! On évitera donc les petits procureurs et toutes les personnes qui sont excessivement agressives ou vous ont catalogué avant même de vous lire. Il faut aussi, dans ces conditions, abandonner l'idée d'avoir le « dernier mot » ! Ma mère me disait quand j’étais petit : « c’est le plus intelligent des deux qui cède ! »

• Ne pas hésiter à rendre « muet » ceux dont les remarques peuvent vous affecter (sur Twitter). Ils peuvent continuer à vous lire mais vous ne subissez pas leurs commentaires sauf de loin en loin et quand vous le décidez. On peut aussi bloquer (sur Fb) quand les règles de l’échange et de la civilité sont dépassées. Question d'hygiène...

• Surveiller quand même. Il y a des limites au « don’t feed the troll » et à l’indifférence totale. Il est quand même utile de voir régulièrement ce qui se dit sur vous et contrôler (un peu) son identité numérique. Comme je l’ai dit, ma limite est celle de la diffamation et de l’injure publique et il peut m’arriver de réagir lorsque c’est le cas. 

• Réfléchir avant de cliquer ! Les réseaux sociaux, on l’a dit, ont les inconvénients de l’oral et de l’écrit. On réagit très vite et quelquefois sans trop réfléchir mais malheureusement ces écrits restent ! Si on a un droit à l’erreur sur Facebook en pouvant modifier son message, ce n’est pas le cas sur Twitter sauf si on le supprime (avant qu’un malfaisant en fasse une copie d’écran !). Il faut donc être vigilant et se demander si le plaisir (malsain...) de faire un bon mot ou d’avoir trouvé une réplique cinglante ne va pas engendrer encore plus d’effets négatifs. Je ne suis pas irréprochable en la matière mais je me soigne... 
Cette réflexion préalable s’applique aussi aux liens que l’on veut transférer et dont il faut systématiquement vérifier la validité (source, date) avant de le faire. Là aussi, je me suis fait déjà piéger.

• Recommencer... Internet a une attention assez faible. La durée de vie d’un lien a été estimée à quelques heures. On peut donc rediffuser ce qui peut contribuer au débat même si on l’a déjà publié. D’autant plus que le nombre de personnes qui vous suivent est fluctuant. Ce qui veut dire aussi qu’il ne faut pas hésiter à expliquer et réexpliquer encore ce que l’on fait et les règles que l’on s’est fixées même si on l’a déjà dit et que c’est lassant... 


Un peu lassé, mais je reste... 
Oui, je peux me lasser de devoir expliquer sans cesse que les articles que je diffuse sur Facebook oou Twitter procèdent de ce qu'on appelle de la "veille informationnelle" et qu'ils ne sont pas forcément le reflet de ce que je pense. Ne confondons pas le messager et le message
Je me lasse aussi de devoir réfuter les accusations de ceux qui me reprochent de « mettre un sujet sur le tapis » alors que si je l'évoque c'est parce que la presse en parle. Ma page Facebook ou mon fil Twitter ne sont que le reflet de ce qu'en disent les médias.
Je me lasse aussi qu'on voie quelquefois ce "travail" comme une forme de "lâcheté" parce je ne prends pas forcément position. Je n’ai pas d’avis sur tout et ce sont justement les contributions des  uns et des autres qui me permettent de m’en forger un. Mais surtout, ma conviction la plus forte c'est que l'école mérite un débat citoyen et éclairé et c'est pour cela que mon mur Facebook est devenu un forum.
Marre aussi du reproche inverse de ceux qui m'accusent d'être de parti-pris et d'une « fausse neutralité ». Dans ce travail de veille, il y a évidemment une démarche éditoriale et donc des choix qui sont opérés Bien sûr j'ai aussi des convictions et le plus souvent je les exprime comme tout le monde dans les commentaires.. Si je ne veux pas être perçu comme un « maître à penser » qui donnerait son avis sur tout, je participe au débat pour faire connaitre une position qui est souvent réformiste et nuancée
Et c’est pour cela que j’en ai encore plus marre de devoir répondre aux injonctions de ceux qui demandent de "choisir son camp" et qui n'aiment pas la nuance. Les réseaux sociaux sont plein de commissaires politiques qui vous jugent avant même de vous lire.
Je me lasse aussi de ceux qui voient tout échange d'arguments et toute contradiction comme une forme d'agression... Débattre c'est forcément accepter d'être contredit.
A l'ère des "bulles informationnelles" où on échange qu'avec des gens qui sont d'accord avec vous, vouloir préserver un lieu de débats et d'information sur l'école devient de plus en plus difficile et suscite de l'incompréhension. Mais je ne baisse pas les bras !
D’une certaine façon, mon activité sur les réseaux sociaux (que je ne confonds pas avec la vraie vie !) est à la fois le prolongement de mon activité d’enseignant de sciences économiques et sociales et de militant pédagogique. Il s’agit de donner des éléments de réflexion et d’information pour que chacun construise un avis éclairé qui aille au delà des simplifications et des préjugés. Avec la conviction que l’École mérite un vrai débat démocratique, bien loin des caricatures et des anathèmes... 


Philippe Watrelot
Aout 2019
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Licence Creative Commons
Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
 
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