samedi, janvier 07, 2017

Les SES ont cinquante ans
(et moi, un peu plus...)


Les Sciences économiques et sociales ont cinquante ans cette année et je souhaite à ma manière rendre hommage à cette discipline que j'enseigne depuis 1981 (et que j'ai connu aussi comme élève!) avec ce texte qui se veut une synthèse de mes réflexions sur son histoire et les débats  qui la traversent. Ce travail s'appuie évidemment en grande partie sur des travaux que je propose aux  étudiants et stagiaires que je forme à l'ESPÉ de Paris. 
PhW
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Les SES ont donc été créées à titre expérimental pendant l’année 1966-1967 (circulaire 66-271 du 26 juillet 1966) dans les classes de seconde des lycées d’enseignement général puis étendues ensuite aux classes de première et de Terminale avec la création de la section B qui deviendra la série ES en 1993. En cinquante ans, la discipline a connu cinq modifications majeures de programmes. Elle a aussi vu se produire des transformations importantes dans ses pratiques et dans son statut même. Elle a connu aussi des attaques récurrentes venant de plusieurs fronts et est l’objet de débats internes assez virulents.
Cinquante ans, c’est (quelquefois) l’âge des doutes existentiels. La discipline et les enseignants de SES sont confrontés à des questions qui peuvent éventuellement faire douter de son avenir mais aussi lui permettre de se refonder. On peut mourir à cinquante ans ou retrouver une deuxième jeunesse...



I - Une discipline originale qui s’est institutionnalisée et transformée

A)             L’ « esprit des SES »
En 1959, le général de Gaulle demande à Jacques Rueff, un économiste, et à Louis Armand, un grand commis de l'Etat, un rapport sur les causes du retard économique de la France. Le rapport préconise l'élévation de la qualification et du niveau de connaissance économique de la jeunesse. La réforme menée par le ministre Christian Fouchet, qui cherche à élargir l'accès au lycée, conduit à la création des bacs techniques F et G en 1965 et du bac B " économique et social " en 1966. Le premier ministre, Georges Pompidou, explique aux députés qu'il s'agit de « mettre l'enseignement de plain-pied avec le monde moderne ». Mais l'objectif est également de faire entrer au lycée « d'autres formes de culture ».
Christian Fouchet demande alors à Charles Morazé, un historien, normalien comme lui, de créer de toutes pièces le nouveau programme. Une commission réunit économistes (Jean Fourastié, Raymond Barre…), sociologues (Pierre Bourdieu, Raymond Boudon…), démographes, historiens, etc. Marcel Roncayolo, géographe, et Guy Palmade, historien, qui devient inspecteur général de la discipline de sa création jusqu'au début des années 1990, joueront un rôle majeur. Ils sont des proches de Fernand Braudel, partisans de l'unité des sciences sociales. Leur projet est de faire se croiser, autour d'objets économiques déterminés - la famille, l'entreprise, l'économie d'un pays - les approches de la démographie, de la sociologie, de la science politique, de la statistique, de la science économique, de l'histoire, de la géographie...
Les grands principes énoncés dans les instructions officielles de juillet et octobre 1967, même s’ils reposent sur des idées qui correspondent à l’air du temps, vont marquer durablement les caractéristiques de l’enseignement des sciences économiques et sociales. Ce nouvel enseignement repose sur le postulat de "l’unité didactique" des sciences sociales. Il prône en conséquence une approche pluridisciplinaire intégrée, seule susceptible de dépasser des clivages disciplinaires jugés alors périmés. L’enjeu est surtout de favoriser la motivation des élèves. Face à une question complexe (les fameux “objets-problèmes”) et qui doit faire sens pour les élèves, il faut convoquer plusieurs sciences sociales pour en comprendre les enjeux.
Les instructions officielles de 1967 consacrent de longs développements à la mise en œuvre de la démarche pédagogique et accordent un statut privilégié à « la constitution et au commentaire de dossiers documentaires » tant au niveau de l’enseignement que de l’évaluation du travail des élèves. La manière dont est conçu le travail sur documents est particulièrement novatrice pour l’époque. Ce travail intervient dans toutes les phases de la démarche pédagogique : les documents permettent de sensibiliser les élèves aux problèmes à étudier, de les aider à construire une problématique et à élaborer un plan ; ils nourrissent également leur réflexion et servent à alimenter la synthèse qui leur sera ensuite demandée ; la constitution de dossiers documentaires par les élèves eux-mêmes pour prolonger ou approfondir des éléments du cours et la production de documents, à la suite de visites d’entreprises ou de la réalisation d’enquêtes, sont aussi fortement encouragées.
Le souci des fondateurs de la discipline est d’éviter de confronter trop tôt les élèves à des modèles théoriques déconnectés de la réalité. Le choix de privilégier le travail sur documents correspond également à une conception des apprentissages qui se refuse à dissocier les résultats de la recherche de l’analyse des données qui ont servi à les produire. Plutôt que d’accumuler des connaissances, il s’agit de développer chez l’élève "une certaine attitude intellectuelle" et de le former à l’esprit expérimental (instructions de 67). C’est enfin un moyen de modifier les rapports entre professeurs et élèves au sein de la classe en remplaçant le cours magistral par "le dialogue permanent" entre maître et élèves. Il s’agit donc de mettre les élèves en position de recherche active en leur permettant d’appuyer leurs raisonnements sur des informations diversifiées correspondant à la complexité de la réalité sociale et aux multiples interprétations qui peuvent en être faites. L’ambition pédagogique est déjà de favoriser le développement de l’autonomie de l’élève par des méthodes actives. Ce qui est à l’époque relativement nouveau et singulier dans une école marquée par une pédagogie très frontale et traditionnelle. Plus généralement avec ces instructions de 1967 et les stages de formation (à Sévres) qui vont suivre il y a la volonté de faire de cette discipline scolaire un enseignement de culture générale et de formation à la citoyenneté plutôt qu’une propédeutique à des études universitaires spécialisées.


B)             des pratiques qui évoluent
On ne va pas reprendre ici l’ensemble des étapes de l’histoire des SES. En dehors des changements de programmes et d’épreuves du bac, on retiendra surtout deux évolutions significatives.
En premier lieu c’est l’évolution des pratiques des enseignants. Dans les années 70 et le début des années 80, les cours de SES étaient ceux « où on faisait des débats et des travaux de groupe ». Une bonne partie de la spécificité de cet enseignement reposait alors sur les méthodes actives. On peut dire que l’évolution des pratiques enseignantes en SES s’est faite à rebours des autres disciplines. Alors que les débuts de la matière étaient marqués par une pédagogie “nouvelle”, les études réalisées aujourd’hui montrent que la norme actuelle est en fait celle du cours dialogué alors que l’innovation pédagogique s’est développée dans les autres matières. Les pratiques innovantes, si elles existent toujours, sont moins fréquentes et cantonnées à des espaces spécifiques tels que les travaux dirigés et l’accompagnement personnalisé. Cette régression est, me semble t-il,  le résultat d’une triple évolution : la lourdeur et l’exigence plus grande des programmes, l’apparition de nouveaux dispositifs (TPE, EMC…) dispensant de ces pratiques et enfin la lassitude d’une partie des enseignants et leur volonté de “respectabilité” et de se rapprocher d’une posture universitaire.
En second lieu, c’est l’usage des documents qui s’est transformé. Dès la création d'un enseignement d'initiation aux faits économiques et sociaux, les Instructions officielles (juillet et octobre 1967) privilégient comme méthode pédagogique « la constitution et le commentaire de dossiers documentaires » tant au niveau de l'enseignement que de l'évaluation du travail des élèves. Les documents utilisés dans cette première période relève d’une approche essentiellement inductive ou du moins empirique en étant essentiellement des documents descriptifs. Bien sûr on y trouve, dès le départ, de nombreux documents statistiques mais aussi des articles de presse, des témoignages, des résultats d’enquêtes. La taille des documents est très variable et on n’hésite pas à faire étudier des extraits relativement longs de romans ou de reportages ou encore des dessins de presse. On notera qu’on n’étudie jamais un document seul mais bien un ensemble de documents de natures diverses. Le travail sur documents est donc omniprésent dans les pratiques de classe, même si les textes envisagent la possibilité de recourir épisodiquement au cours magistral à la demande des élèves. Les manuels scolaires qui apparaissent avec les années 80 et qui constituent donc la deuxième génération institutionnalisent l’usage du document. Les manuels de SES apparaissent alors comme atypiques comparés à ceux des autres disciplines. Ils sont en effet constitués essentiellement de documents de toute nature avec très peu de “cours” rédigé au sens strict du terme. Un des manuels les plus utilisés s’appuie notamment sur une bande dessinée (“Obélix et Compagnie”) pour construire le cours sur l’entreprise. Avec les années 90, l’usage des documents s’est transformé et réduit. C’est d’abord sous l’influence d’une critique de l’inductivisme. On a vu en effet de plus en plus de “vrais-faux" documents constitués d'extraits d'ouvrages de vulgarisation ou de manuels du supérieur. Et bien souvent la lecture des documents consistait à « chercher la clé cachée sous le paillasson ». Autrement dit, à trouver la réponse contenue dans le document au lieu de partir du document pour construire une problématique. Une autre critique portait sur un trop grand relativisme puisque l’on mettait sur le même plan des documents de types très différents comme par exemple un texte d’auteur avec une bande dessinée ou un dessin satirique. Enfin, l'apprentissage rigoureux des techniques d'analyse (et notamment pour les documents statistiques), pouvait être quelquefois négligé par peur de bloquer l'expression spontanée des élèves.
Dans les manuels et dans les sujets de baccalauréat, on a vu aussi la taille des documents se réduire. Dans les manuels, c’est d’abord pour des raisons éditoriales qu’on a limité la taille et adopté une standardisation limitant la séance à une seule et même double-page. Pour l’évaluation au baccalauréat, on a là aussi codifié l’usage, le nombre et la taille des documents. Des dix à douze documents des dissertations des années 70 on est passé à 3 ou 4 documents purement factuels aujourd’hui. Les textes ne doivent pas dépasser 1300 signes et 65 données chiffrées pour les tableaux statistiques.
Un rapport de l’inspection générale daté de 2000 et intitulé “Statut et rôle du document en sciences économiques et sociales” constitue une des dernières observations des pratiques des enseignants. Basée sur les inspections des enseignants, les inspecteurs constatent que l’utilisation reste une pratique dominante (95%) mais ils notent que les documents “factuels” ne représentent plus qu’un quart des sources étudiées. L’essentiel des documents utilisés provient des manuels mais aussi de revues de vulgarisation. Les auteurs de ce rapport notent que « la tension entre la contrainte de scientificité et celle de lisibilité conduit souvent à apporter des modifications aux documents proposés aux élèves au risque d'en dénaturer le sens ». On constate également que si les séances de cours évoluent vers plus de magistral, « les travaux pratiques donnent cependant  l'occasion aux professeurs de systématiser les méthodes d'exploitation des documents. »
On peut dire que la question de l’utilisation des documents est un bon analyseur de l’évolution de la discipline. Le travail sur documents n'induit pas, à lui seul, des pratiques de classe fondamentalement différentes du cours magistral. Tout dépend de la manière dont les documents sont effectivement exploités. La nature (apparition de “vrais-faux” documents) et l’usage se sont modifiés depuis la création de la discipline.  Ils apparaissent souvent comme une permanence du passé mais sans avoir forcément conservé l’esprit initial et avec quelquefois un caractère presque “rituel”.

C) Les programmes de 2012 sont-ils une rupture ?
S’il ne s’agit pas de revenir sur les cinq générations de programme, on ne peut pas faire l’impasse sur la dernière génération de programmes et leur genèse.
Durant les années 90 et le début des années 2000, les programmes et les manuels de SES ont été l’objet d’attaques récurrentes (voir plus bas). Les principales sont venues du monde de l’entreprise mais on a vu aussi des critiques formulées par les universitaires. Dans la presse, il y a eu de nombreux articles consacrés à la manière dont les manuels présentaient l’économie et en particulier le marché. Cette campagne semble orchestrée. En 2006, le ministère de l’économie crée le Conseil pour la diffusion de la culture économique » (Codice). Composé de journalistes, dirigeants d’entreprises, hauts fonctionnaires ou économistes, il fait un certain nombre de recommandations pour améliorer la culture économique des français. Et préconise de revoir l’enseignement de l’économie.
C’est dans ce contexte et sur fond de polémique à propos des manuels que le ministre Xavier Darcos demande à l'économiste Roger Guesnerie de réunir une commission chargée d'examiner ces manuels. Mais très vite l’objet de la commission va au delà et s’intéresse aux contenus d'enseignement. La Commission Guesnerie rend son rapport le 3 juillet 2008. Plus nuancé dans ses critiques que certains médias le laissent entendre, le rapport prône néanmoins un enseignement « recentré » sur l’étude d’outils et de concepts (les “fondamentaux”), laissant peu de place au débat et à la mise en perspective.
Dans le cadre de la réforme du lycée menée d'abord par Xavier Darcos puis par Luc Chatel, la réécriture des programmes de SES, effectuée par un « groupe d’experts » à effectif restreint où les « professeurs de terrain » étaient peu nombreux (et encore moins après le départ de Sylvain David, président de l’APSES), s’est appuyée sur les conclusions du rapport Guesnerie. Les programmes actuels sont le résultat de ce travail.
La réforme du lycée maintient les séries (L, ES, S) en Première et en Terminale. Mais la Seconde inclut désormais des “enseignements d'exploration” dans lesquels sont placées les SES à raison d’1h30 en concurrence avec les Principes fondamentaux de l’économie et de la gestion (PFEG) dans un premier niveau d’Enseignement d’Exploration obligatoire. 
Quant aux programmes du cycle terminal (Première et Terminale), c’est son préambule (Bulletin officielspécial n°9 du 30 septembre 2010) qui va constituer une modification majeure par rapport à l’ « esprit des SES ». Il est à noter que c’est la première fois depuis 1967 qu’on trouve un préambule si long et détaillé. Ce qui est bien le signe qu’il ne s’agit pas de modifications de façade. Dès le début on indique que l’enseignement des SES a trois objectifs :
« - permettre aux élèves de s'approprier progressivement les concepts, méthodes et problématiques essentiels de trois sciences sociales (la science économique, la sociologie et la science politique). Il s'agit donc ici de contribuer à la formation intellectuelle des élèves en développant l'apprentissage rigoureux de savoirs disciplinaires qui sont, pour l'essentiel, nouveaux pour eux ;
- préparer les élèves à la poursuite d'études post-baccalauréat et leur permettre de faire des choix éclairés d'orientation dans l'enseignement supérieur.
- contribuer à leur formation citoyenne grâce à la maîtrise de connaissances qui favorise la participation au débat public sur les grands enjeux économiques, sociaux et politiques.»
Ce n’est pas complètement nouveau mais on notera que jusque là l’objectif de formation citoyenne était premier et que l’enseignement n’était pas vu comme une propédeutique de l’enseignement supérieur.
Et surtout, tout le préambule insiste sur le nécessaire apprentissage “rigoureux” des disciplines savantes de référence et l’initiation à une démarche scientifique (de l’économiste, du sociologue et du politiste). On part donc des connaissances propres à chaque discipline avant d’éventuellement “croiser les regards”. Il serait faux de croire que cette position est une rupture totale. Les programmes des précédentes éditions avaient déjà des chapitres “éco” et des chapitres “socio”. Et quant aux contenus eux mêmes, à part quelques nouveautés, on y retrouve des choses déjà enseignées. Les programmes sont toujours des palimpsestes : on y réécrit sur un matériau qui n’est pas une page blanche mais plein des précédents écrits.
Cependant, c’est la première fois que cette séparation disciplinaire est affirmée avec autant de force. Pour le dire autrement il s’agit désormais de “former à” et non “par” la science économique, la sociologie, la science politique. La nouveauté réside aussi dans la préconisation forte (presqu’une injonction) d’une démarche pédagogique reposant sur une certaine conception des apprentissages. On préconise en effet de partir des “fondamentaux” pour aller vers une “complexification progressive”. Cela rentre en collision avec la logique des “objets problèmes” qui prévalait à la création de l’enseignement et où on partait d’une situation complexe et d’une question sensible (motivante et qui a du sens) pour recourir aux différentes approches et les approfondir.

On peut donc repérer trois origines à cette rupture. La première se situe dans l’évolution de la finalité du lycée. Les années récentes sont marquées par la volonté ministérielle de créer un continuum bac-3/bac+3 dans la perspective de conduire 50% d’une classe d’âge au  niveau licence. La deuxième s’incarne dans  les critiques des universitaires et de certains lobbys patronaux et qui sera exprimée dans le rapport Guesnerie (2008). Celui-ci préconisait d’insister sur des “fondamentaux” et d’éviter les croisements disciplinaires qui risqueraient de perturber les apprentissages des élèves. On y insistait aussi sur la nécessité de mieux préparer les élèves aux études universitaires correspondant à ces savoirs. La troisième origine de ces nouveaux programmes est évidemment  à chercher dans le débat récurrent sur la légitimité de la discipline scolaire que sont les sciences économiques et sociales. C’est un des débats un peu sur-joués et excessifs qui traversent la discipline depuis tant d’années et que nous allons maintenant aborder.


II- Des débats et des tensions internes
Qu’est ce qui fonde les SES ?
• Les méthodes actives ?
• La démarche inductive ?
• L’objectif de formation à une « citoyenneté critique » ?
• La démarche interdisciplinaire ?
• La référence aux savoirs savants qui définit la légitimité des SES ?
Ces questions là ont fait et font toujours l’objet de débats assez vifs au sein de la discipline.







A) « Sciences économiques ET sociales » ou Économie-Sociologie ?
Les SES ne sont pas la seule discipline qui soit constituée de plusieurs savoirs savants. Histoire-Géographie, Physique-Chimie, Sciences de la vie et de la Terre, les exemples sont nombreux. Mais c’est la seule qui appuie avec autant de force sur la conjonction. Le « et » est le symbole de la combinaison des différentes sciences sociales (économie, sociologie mais aussi science politique, démographie, psychologie,…) alors que pour d’autres disciplines, c’est le tiret qui l’emporte. Par exemple l’histoire est reliée à la géographie par un trait d’union. Pourtant, ces deux matières sont presque toujours enseignées séparément même si elles sont représentées par un seul professeur. 
Les sciences économiques et sociales annoncent une autre logique puisque l’on va combiner les diverses approches autour d’un objet-problème (le chômage, le travail, l’entreprise...) pour que les élèves puissent saisir la complexité de “la société dans laquelle ils vivent”. Ce croisement des références scientifiques a toujours posé des questions aux détracteurs des SES.  Cela a même conduit à dénoncer les SES comme une « anomalie didactique » (le recteur Boissinot avait alors utilisé l’expression d’ “erreur génétique”). Car la discipline scolaire (héritière de l’école des annales) recompose des sciences sociales nettement disjointes dans l’enseignement supérieur, économie et sociologie surtout. D’où l’accusation fréquente de manquer de rigueur et de scientificité.
Au sein de la profession, le débat est ancien et certains préconisent  de faire évoluer les SES vers un enseignement d’ “économie-sociologie” car, selon ce groupe très organisé, la discipline trouve sa légitimité et sa spécificité dans un ancrage dans les disciplines savantes de référence. L’identité disciplinaire ne peut pas, selon eux, résider dans des méthodes actives ou la formation d’un citoyen qui sont aujourd’hui affirmées et pratiquées par tous. Cette position se double aussi d’un refus d’une supposée démarche “inductive” qui nie , selon eux, le fait que l’observation de la réalité se fait toujours avec une grille théorique et un “œil habillé” pour reprendre l’expression de Claude Lévy-Strauss.
A l’heure où la pluri et la trans-disciplinarité sont mises en avant dans les programmes du collège, cette position peut étonner. Elle renvoie aussi à une référence (révérence ? ) aux savoirs universitaires qui semble faire du lycée une sorte de propédeutique de l’université. Or, on peut aussi voir une spécificité propre aux savoirs scolaires distincte des savoirs universitaires, et une finalité propre au lycée distincte de la formation universitaire. On peut vouloir former le bachelier et le futur étudiant mais aussi le futur citoyen…



B) approche linéaire des savoirs ou approche spiralaire ?
Comment motiver les élèves ? Cette question ressort aussi des débats au sein de la profession et que le préambule des programmes de 2011 semble trancher en préconisant une démarche linéaire où l’on va du simple au complexe et où on consoliderait des fondamentaux avant d’éventuellement croiser les regards.
On voit bien avec cette expression  de “fondamentaux” que ce débat n’est pas propre aux SES mais qu’il traverse toutes les disciplines ou presque. On a bien vu son usage dans le cadre de la réforme des programmes du Primaire de 2008 et aujourd’hui dans les déclarations des candidats de la primaire de la droite. Poser le problème ainsi conduit à oublier que pour faire rentrer dans les apprentissages il faut aussi se poser la question du sens (et pas seulement de l’utilité) de ce qu’on apprend.
Sans rentrer dans un débat épistémologique et didactique, on peut rappeler que c’est bien souvent le fait que les apprentissages permettent de répondre à des “questions vives”, à des questions qui font sens pour les élèves. En supprimant le "et", on irait  à l'envers de ce qui fait la motivation des élèves et des mécanismes de l'apprentissage.  C'est en abordant des objets complexes qui ont du sens qu'on va ensuite pouvoir approfondir les concepts et pas l'inverse. Les apprentissages, y compris dès le primaire, sont souvent un aller-retour entre le simple et le complexe. Les "fondamentaux", c'est comme si on disait aux élèves qu'avant de jouer de la musique il faut qu'ils fassent au moins trois ans de solfège!


C) Méthodes actives ou pédagogie “explicite” ?
Un autre débat interne se développe au sein du petit monde des SES. Un petit groupe d’enseignants très actifs autour d’Alain Beitone se livre également à une critique des «méthodes actives ». Ils considèrent non seulement que l’identité des SES ne peut se référer à ces méthodes mais aussi qu’elles contribueraient au maintien des inégalités.
En s’appuyant sur une lecture (biaisée à mon avis) des travaux du sociologue anglais Basil Bersntein, ils considèrent qu’une pédagogie invisible qui laisse à la charge de l’élève le soin « de comprendre ce qui n’est pas suggéré » met en difficulté les élèves les plus éloignés de la culture scolaire, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas initiés aux « évidences scolaires ». Cette « invisibilisation » des savoirs induite par la recherche d’une participation active des élèves serait source de malentendus dans les apprentissages. On retrouve cette critique dans tout un courant de la sociologie de l’école notamment autour de l’équipe ESCOL et du GRDS (Bautier, Bonnéry, Terrail).
Il est vrai que les méthodes actives ne sont pas l’apanage des professeurs de SES. Et on peut s’en féliciter ! On peut aussi observer que certaines de ces méthodes dites “actives” ont quelquefois perdu de leur sens initial dans les pratiques des enseignants. On a vu ainsi que l’usage des documents relevait quelquefois du rituel. On peut aussi considérer que mettre les  tables en U (disposition emblématique d’une certaine époque) peut aussi être une formidable scène pour un cours magistral... Toutefois, faut-il remettre en question le principe d’une “mise en activité” des élèves et l’importance du travail collectif des élèves ?
Outre que cette généralisation est un procédé très discutable, elle témoigne d’une méconnaissance et d’un mépris à l’égard des enseignants engagés dans ces pédagogies. Ceux-ci accordent en effet beaucoup d’importance à la “métacognition”, c’est-à-dire la nécessité de faire prendre conscience aux élèves de ce qu’ils apprennent et de comment ils l’apprennent. Rien d’“invisible” là dedans et j’irais même jusqu’à dire qu’il n’y a rien de plus explicite qu’une pédagogie fondée sur les compétences et bien menée. Il suffirait de conduire des observations pour s’en rendre compte et pour cela sortir des biais axiologiques qui consistent à chercher ce qu’on veut bien trouver...
De manière encore plus polémique, on pourrait interpréter ce débat comme une tentative de justification d’une pédagogie essentiellement frontale des enseignants de SES. Et y voir le symptôme d’un vieillissement de ce corps professoral et d’une sorte d’évolution à rebours…


D) Des postures aux réalités des pratiques
Ces débats se sont cristallisés au cours des années 90-2000. Pour en avoir été un spectateur (et un acteur) attentif, j’estime qu’ils sont en partie “sur-joués”. On trouve, derrière ces postures, des logiques et des ambitions individuelles et des stratégies de pouvoir et de domination du “champ” (pour reprendre un terme utilisé par Bourdieu). Il s’y superpose aussi des clivages syndicaux et politiques mais qui se jouent paradoxalement à rebours des positions habituelles. Pour le dire plus clairement, c’est dans une discipline majoritairement syndiquée au SNES qu’on va trouver les défenseurs de la “pédagogie”, des méthodes actives et de l’inter-disciplinarité... Il faut tenir compte de cette logique et comprendre que les grilles d’analyse faciles et habituelles ne fonctionnent pas bien pour appréhender la spécificité des clivages au sein des SES...
Les SES sont un tout petit monde (5000 enseignants) et les acteurs de ces débats un plus petit monde encore... Les clivages évoqués plus hauts permettent de vendre des livres et d’obtenir des postes dans les ESPÉ et les jurys de concours mais ne reflètent pas forcément la réalité des pratiques. 
La grande majorité des enseignants estiment que ces débats leur « passent au dessus de la tête » et ne résistent pas à la réalité du terrain. Il en est de même d’ailleurs pour les programmes eux-mêmes. 
De nombreux observateurs de l’École ont montré qu’il y avait bien souvent un décalage entre le prescrit et le réel. Les instructions officielles ont, certes, fait évoluer les pratiques mais celles ci restent fortement imprégnées par une “culture SES” faite de socialisation secondaire, de mutualisation et d’habitudes de travail.



III- Des “attaques” récurrentes venant de plusieurs côtés.
L’enseignement des SES partage le triste privilège avec celui de l’Histoire-Géographie  d’être un sujet de polémiques récurrentes dans les médias et dans l’opinion. Et l’élaboration de leurs programmes a tendance à échapper, de fait, à la règle commune qui prévaut pour les autres programmes…Imagine t-on qu’on constitue une commission mixte avec le comité olympique pour travailler sur les programmes d’EPS ? 
Depuis sa création ou presque les Sciences économiques et sociales sont l’objet de critiques. L’auteur de ces lignes se souvient que lorsqu’il a débuté en 1981, la polémique portait sur un manuel qui présentait une bande dessinée intitulée “L’escadre” qui, selon les députés, qui avaient porté cette “affaire” portait atteinte au moral de l’armée. Mais l’essentiel des critiques vient cependant de deux directions : le monde de l’entreprise et les universitaires. Leurs critiques sont le plus souvent opposées mais quelquefois se rejoignent.


         A) Le monde de l’entreprise et les SES : place de l’entreprise et accusation d’idéologie
Depuis de nombreuses années une polémique récurrente oppose les enseignants de SES et les éditeurs à certains milieux économiques. Ceux-ci déplorent que l’enseignement de cette discipline “diabolise” l’entreprise et le marché et propage une vision unilatérale et “idéologique” de l’économie. Cela se traduit le plus souvent par des articles dans la presse économique. On y déplore le manque de concret, une approche essentiellement macro-économique et keynésienne et les enseignants de SES y sont considérés comme de dangereux idéologues gauchistes.
C’est surtout à partir des années 90 que la critique venant de certains milieux patronaux s’est amplifiée et structurée. L’institut de l’entreprise est un think tank créé en 1975 mais c’est en 2003 qu’il crée les Entretiens Enseignants-Entreprises, (anciennement Entretiens Louis-le-Grand). En synergie avec le site Melchior et les propositions de stage en entreprise pour les enseignants de SES, l’IDE longtemps animé par Michel Pébereau est l’acteur majeur du travail d’influence et de propositions des milieux patronaux dans l’enseignement des SES. Ces stages et ces entretiens sont proposés aujourd’hui en partenariat avec l’inspection de SES.
La critique sur le contenu des programmes ne résiste pas à une analyse approfondie. Ceux ci abordent de manière détaillée et récurrente (aux trois niveaux) les thèmes de l’entreprise et du marché. La polémique récente sur la suppression du caractère obligatoire de l’item consacré au marché a été complètement sur-jouée et relève plus du prétexte que de la critique de fond. Il faut aussi ne pas oublier que les programmes ne sont pas réductibles aux manuels et surtout qu’ils ne disent rien des usages en classe par les enseignants eux-mêmes.
Une autre caricature porte sur la nature même de la discipline. Par facilité, dans les journaux, dans les tribunes, on parle des cours d’« économie ». Or, la matière s’appelle « sciences économiques et sociales » et elle se distingue de l’enseignement d’économie-gestion par des références qui ne sont pas les mêmes. Il y a donc une remise en cause de l’identité même de la discipline et de l’utilité de l’apport des autres sciences sociales et notamment de la sociologie. Il faudrait clarifier cette dimension.
Une autre caricature souvent à l’œuvre concerne les enseignants de SES eux-mêmes. Ils sont qualifiés de « marxistes », d’« idéologues » ne connaissant rien au monde de l’entreprise, par des gens qui, bien souvent, ne connaissent pas vraiment le monde de l’éducation et mal les programmes. Je forme des enseignants de SES débutants depuis une dizaine d’années. Et je constate qu’un grand nombre d’entre eux connaît le monde de l’entreprise pour y avoir déjà travaillé. Ils sont aussi nombreux à faire des stages. Moi-même, j’ai dirigé pendant de nombreuses années ce qu’on peut qualifier de petite entreprise de l’économie sociale et solidaire. Et le milieu des professeurs de SES a la même diversité politique que le reste de la profession et des français.
Enfin, il y a aussi à clarifier ce qu’est la finalité même d’un enseignement. Il ne s’agit pas de “faire aimer l’entreprise” mais de donner des outils de compréhension du monde. Et pour comprendre l’entreprise, on n’a pas seulement besoin de l’économie mais aussi de la sociologie et même de science politique. Et vouloir inculquer un catéchisme quel qu’il soit n’est pas souhaitable.
Toutefois, il importe de ne pas surestimer cette vision de la critique du monde de l’entreprise. Elle semble relever de quelques cercles et de quelques personnes qui en ont fait une affaire personnelle. Pour une bonne partie du patronat éclairé, avoir fait un bac B ou un bac ES n’est pas un handicap et donne une vision globale de l’économie et de ses enjeux qui peut être au contraire très utile.


       B) Les critiques universitaires : “science”, méthodes et idéologie
L’autre dimension de la critique à l’égard des sciences économiques et sociales provient d’une partie du monde universitaire. Elle porte sur deux aspects. Le premier renvoie à la finalité de l’enseignement en lycée et à la question de l’orientation post-bac. Le deuxième, plus épistémologique, porte sur la nature même de l’économie telle qu’elle est enseignée et aussi sa pédagogie.
“Bac -3 / Bac +3”, “50% d’une classe d’âge au niveau licence” sont deux slogans qui impriment la politique éducative aujourd’hui. Par rapport au moment de la création de la discipline, les choses ont changé. À la fin des années 60 et jusqu’au milieu des années 80, l’accès au baccalauréat, encore limité,  était un enjeu de massification et de démocratisation. Et on peut dire que la série ES a contribué grandement à l’accueil des “nouveaux lycéens”. Aujourd’hui, le baccalauréat général n’est plus une fin en soi et est juste une clé pour accéder à l’enseignement supérieur. La critique qui est formulée par certains universitaires est de se demander si les SES sont un bon mode de préparation à l’enseignement supérieur.

Mais cette critique est biaisée dans la mesure où l’on oublie alors que cet enseignement ne permet pas seulement de s’orienter vers des études d’économie à l’université mais dans de très nombreux autres secteurs. Un partie non négligeable (6%) s’oriente vers des études commerciales (classes prépas EC), une autre vers des formations courtes (± 30%) de type IUT et (même s’ils ne sont pas prioritaires) STS, le reste enfin vers des études universitaires mais où l’économie-gestion n’est pas la seule voie. En particulier un bon nombre de nos élèves s’orientent vers le droit. On peut aussi répondre à la critique en rappelant que l’objectif de continuité “bac-3/bac +3” n’est pas forcément rempli par une propédeutique au sens strict où il s’agirait de singer les disciplines universitaires mais plutôt dans un développement de compétences utiles pour être autonome et ne pas subir l’échec en licence (pédagogie de projet, travail de groupe, analyse de dossiers, etc.).
Pour quelques enseignants de SES, on ne peut le nier, il y a un projet épistémologique (et même politique) derrière la construction des SES. Il s’agit de remettre en question, le découpage classique entre les sciences sociales et de considérer que les SES préfigurent ce que pourrait être une unité des sciences sociales dans le supérieur. Cette position, un peu radicale, se heurte évidemment à la critique des économistes orthodoxes. Ceux-ci considèrent également que l’enseignement des sciences économiques et sociales serait trop complexe et pluridisciplinaire et entrerait en contradiction avec la pédagogie utilisée pour l’économie à l’université. C’est cette critique qu’on retrouve en partie exprimée dans le rapport Guesnerie qui prônait un enseignement « recentré » sur l’étude d’outils et de concepts (les “fondamentaux”) et tenant à l’écart le “croisement des regards” (ie l’interdisciplinarité). Les programmes de Première et Terminale actuellement en vigueur portent la trace de ces recommandations.
Ce débat épistémologique semble aujourd’hui en partie dépassé. D’abord parce que les enseignants qui sont sur ces positions sont certes très actifs mais peu nombreux. Ensuite parce que les évolutions des contenus ont déjà acté depuis longtemps cette distinction. Et, là aussi, la question qui est posée est celle de l’autonomie des disciplines scolaires par rapport aux disciplines savantes. Les matières enseignées dans le secondaire ont leur logique propre et ne peuvent être assimilées ou étendues à d’autres niveaux d’enseignement.



IV Quels enjeux pour demain ?
Les professeurs de SES, dans une sorte de messianisme disciplinaire, ont longtemps cru que leur discipline était unique. Et au moment où elle fut créée, c’était peut-être le cas. Mais l’évolution de l’enseignement fait qu’aujourd’hui les problématiques qu’elle affronte sont aussi celles d’autres enseignements. Même si elle les vit avec plus d’acuité. Ces questionnements, ces évolutions, ces attaques peuvent éclairer ou illustrer les questions qui se posent à l’ensemble du système éducatif. Mais  si ce qui se passe en SES peut alimenter la réflexion des autres enseignements, cela marche aussi dans l’autre sens !
Les professeurs de SES gagneraient ainsi à aller regarder ce qui se fait ailleurs. La réflexion sur la pédagogie, la didactique, l’apport des savoirs-savants, l’épistémologie, la manière dont se construisent et se formulent les programmes et le sens de ce que doit être une discipline de l’enseignement secondaire sont des questions qui se posent ailleurs. L’enjeu est de refonder cette discipline pour lui redonner tout ce qui a fait son originalité et son exemplarité.
Explorons deux pistes complémentaires…


A) Travail par compétences
Définir clairement les finalités de l’enseignement, dire avec précision ce que l’on attend que l’élève sache faire en fin de cursus,... ce sont des constantes dans l’élaboration des programmes de SES. Il ne s’agit évidemment pas ici de dire que les professeurs de SES ont toujours travaillé par compétences, ce serait faux et malhonnête. Mais on peut cependant repérer dans l’histoire des SES des pistes de travail utiles pour ceux qui veulent aujourd’hui explorer cette approche pédagogique.
Dans un BOEN de 1966, les fondateurs de l'enseignement des SES, Marcel Roncayolo et Guy Palmade, affirment dans la présentation de la discipline qui vient d’être créée que « l'originalité d'un tel enseignement est de conduire à la connaissance et à l'intelligence des économies et des sociétés d'aujourd'hui et d'intégrer cette acquisition à la formation générale des élèves, à leur culture. [...]. Il s'agit d'assurer l'application correcte d'un esprit expérimental à l'étude des réalités en cause, de fournir les premiers éléments d'une perception de ces réalités, de développer des habitudes intellectuelles propres à leur analyse. L'entreprise ne va pas sans risques, elle n'offre pas le confort d'un enseignement clos sur lui-même ».
L’enseignement des SES dès sa création se situe donc dans un objectif de culture générale et de développement d’ “habitudes intellectuelles” et donc de compétences liées à une approche scientifique et à l’exercice d’une citoyenneté critique éclairée par les sciences sociales.  L’usage du dossier documentaire est considéré dès la création de la discipline comme un des supports privilégiés de cet enseignement. Cela suppose donc le développement de savoir-faire autour de la lecture et l’analyse des textes et des statistiques. Le choix de la dissertation comme mode d’évaluation au baccalauréat renforce le travail sur ces compétences et donne une place centrale à la capacité à argumenter.
D’une certaine manière, les compétences mises en avant pour réussir les épreuves du baccalauréat peuvent dessiner, au delà du bachelier, aussi les compétences de ce citoyen.
La position d’analyse par rapport aux documents et la posture critique à l’égard de l’information est évidemment nécessaire pour réussir sa scolarité en SES mais on voit bien que c’est aussi un élément important de la construction de la citoyenneté.
De même, l’appel à relier des informations et des analyses provenant de différents niveaux d’analyse et de champs disciplinaires dans une analyse systémique est essentiel pour un citoyen d’un XXIe siècle marqué par la complexité.
Enfin, l’exigence de problématisation dans la dissertation se transpose aisément dans la nécessité de “prendre position” et surtout d’argumenter pour exprimer ses choix et ses positions.

Un enseignement tel que celui des Sciences économiques et sociales ne peut donc se réduire à l’accumulation de concepts ni même de savoirs-faire. Ce qui importe c’est la combinaison et l’utilisation éclairée de toutes ces ressources au service d’une analyse pour évoluer dans une société complexe. Les compétences sont la mise en œuvre de savoirs, elles sont en partie transversales et plus largement elles aident à agir au sein de la société et du monde du travail.
Lorsque des élèves viennent vous voir des années après, que disent-ils sur ce qu’ils ont appris ? Ils ne disent pas que vous leur avez appris la valeur ajoutée, la formation brute de capital fixe ou bien encore le taux de chômage. Ce qu’ils retiennent c’est que vous leur avez appris à lire de manière critique un document, à faire une synthèse, à questionner ce qui semble une évidence, à se demander comment tel ou tel indicateur est construit et quels sont ses présupposés... Ils ont aussi appris des concepts qui leur permettent de mieux comprendre la réalité et les enjeux derrière un évènement ou une information. Et si c’était cela les compétences ?


B)         Vers une logique curriculaire ?
La logique des compétences peut être aussi un moyen de dépasser la polémique sur l’entreprise. Au risque de surprendre, je pense que l’école et en particulier les enseignants de SES peuvent contribuer à développer l’esprit d’entreprendre. Il faut constater que l’école est trop souvent encore dans la transmission de haut en bas de savoirs incontestables, la faible valorisation de l’initiative et du travail collectif. Si l’on veut que l’école encourage l’esprit d’entreprise, il faut au contraire qu’elle valorise et développe l’autonomie des élèves, leur prise d’initiative, leur sens critique, aussi bien individuellement qu’en groupe, car l’entreprise qui réussit n’est pas seulement une aventure individuelle mais le fruit d’un projet collectif.
Pour cela il faut du temps et ne pas tomber dans l’accumulation de savoirs mal maîtrisés. Asséner à la va-vite un cours sur le marché qui passera au-dessus de la tête des élèves parce que le programme l’impose n’a qu’une très faible efficacité pédagogique. Développer des compétences d’analyse, d’argumentation, confronter les points de vue, faire des allers-retours entre les modèles et la complexité du réel, voilà une vraie ambition.
Les contenus scolaires sont encore trop souvent démesurément ambitieux dans une logique d’empilement encyclopédique. Il faudrait que les programmes se préoccupent plus de ce que les élèves « apprennent » (vraiment) que de ce que les enseignants « transmettent ». Cette logique là, c’est celle d’une approche curriculaire. Une approche où on définit des finalités de manière assez précise, les apprentissages visés, les processus didactiques mis en œuvre pour les atteindre et les situations d’évaluation. Cette approche suppose donc qu’on laisse plus de choix et de liberté aux enseignants sur la manière de parvenir à ces objectifs, autrement dit d’être plus souple sur les procédures et plus ferme sur les finalités.
Cette évolution passe aussi par une réforme profonde des modalités d’évaluation terminale, en d’autres termes le baccalauréat. En effet, notre système éducatif est fortement piloté par l’aval : c’est l’examen qui détermine fortement la pédagogie en amont. Une évolution des épreuves du bac pourrait être l’occasion de plus mettre l’accent sur les capacités d’analyse et de synthèse, sur l’argumentation, sur la résolution de problèmes, la recherche d’informations, éventuellement le travail de groupe. On pourrait ainsi développer les compétences utiles pour favoriser l’“esprit d’entreprendre” et éviter la récitation encyclopédique des concepts.


50 ans et + ...? 
Les SES, comme les autres disciplines sont confrontées au  questionnement sur ce qu’il faut enseigner aujourd’hui. A la condition de sortir du “disciplinaro-centrisme”, elles peuvent trouver une alternative au risque de l’empilement des connaissances et/ou du piège  des fondamentaux dans un travail par compétences et une logique curriculaire permettant plus de souplesse.
Si les enseignants de SES sont attachés à un objectif de culture générale et de formation du citoyen, il leur faut le partager avec les autres disciplines. Cela devrait alors conduire les disciplines à réfléchir chacune à leur contribution propre à l’acquisition de compétences en partie transversales. Et les SES ont aussi à mettre en avant des spécificités propres à leurs disciplines de références et à leurs spécificités didactiques (le travail sur documents notamment).
La construction de programmes selon une logique curriculaire qui ferait plus de place aux finalités de cet enseignement (et un peu moins à la litanie des concepts...) permettrait de refonder l’enseignement des sciences économiques et sociales en se centrant sur ce qui est vraiment fondamental : la compétence des élèves à questionner la société et à en comprendre les déterminants, à décrypter l’actualité, à prendre part au débat citoyen en maîtrisant l’argumentation et la synthèse, à travailler en groupe et à coopérer... Cela n’exclut pas les connaissances bien au contraire puisque les compétences ne sont, au final, que des savoirs mis en action. Mais cela permet de recentrer les apprentissages et leur évaluation. De refaire de la pédagogie et de dépasser les querelles et les faux procès …


Philippe Watrelot



Un site consacré aux 50 ans des SES a été ouvert à cette adresse : https://www.ses50ans.fr


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dimanche, janvier 01, 2017

Bloc Notes de l'année 2016



Une année en forme de bilan...— Collège, option inertie ?—Revalorisation—Demandez les programmes ! —Une année de polémiques — Mixité sociale — Une école (pas très) bien sous tous rapports—Les marges de l’école—Une année sécuritaire—Vote enseignant ?—


J’ai commencé ce blog en 2004, et depuis quatre ans, en plus des revues de presse (quotidiennes jusqu’en 2013, hebdomadaires à partir de 2014), je vous propose une rétrospective de l’année écoulée. Vous pouvez encore trouver sur mon blog, celle de 2013, de 2014 , et de 2015 Voici celle de l’année 2016.
En relisant les précédentes rétrospectives, pour préparer celle-ci je me rends compte que de nombreux thèmes se retrouvent d’une année sur l’autre : la refondation, la mixité sociale, l’état d’esprit des enseignants,… C’est la preuve que le temps de l’éducation est un temps long : inertie ou permanence des problèmes ?
Mais cette année 2016 est aussi marquée par une situation bien spécifique. C’est la dernière rentrée du quinquennat même si la prochaine sera préparée par le ministère actuel... C’est aussi une année marquée par la crispation, un débat sur l’École qui devient de plus en plus vif et une année pré-électorale où l’École et les enseignants ont du souci à se faire.
Bonne année 2017 quand même !

Une année en forme de bilan...
Jeudi 1er décembre 2016, 20h00. À l’issue d’une déclaration où il énumère les réalisations de son quinquennat, le Président de la République, François Hollande annonce qu’il renonce à se représenter pour briguer un second mandat. Dans cette courte déclaration (8 minutes) il évoque l’éducation avec cette phrase : “J’ai voulu aussi que l’école dispose des moyens indispensables, ceux-là même qui lui avaient été ôtés dans la période précédente parce que l’école, c’est le pilier de la République. ” Et il ajoute plus loin avant la phrase fatidique “Voilà ce que j’ai fait. Voilà ce que j’assume devant vous en revendiquant les avancées, en reconnaissant les retards et même en admettant certaines erreurs parce que je porte un bilan et j’en assume toute la responsabilité.”.
Mais le bilan de l’action gouvernementale avait commencé bien avant cette date et cette annonce. Et comme le candidat Hollande avait, dès le début de sa campagne, fait de la jeunesse et de l’École une des priorités de son quinquennat, ce thème a pris une place importante déjà depuis plusieurs mois dans la communication et dans le débat politique.
Dès le mercredi 13 janvier 2016, le comité de suivi chargé d'évaluer l'application de la loi de refondation de 2013 (présidé par le député Yves Durand) rendait son rapport annuel au Parlement et offrait un bilan contrasté de cette loi d’orientation. Et surtout, les 2 et 3 mai, le Ministère de l’Éducation organisait, au Palais Brongniart, des Journées de la Refondation . Et le Président, invité à intervenir à la fin de la première journée, assumait totalement : “ Quand on ne fait pas de communication c’est rare qu’on la fasse pour vous”. F.Hollande y parlait aussi plus sérieusement d'une obligation de “rendre des comptes” et ça peut sembler légitime. Il reste ensuite aux opposants et aux critiques à se saisir de cette communication pour la contredire ou y apporter des nuances. Et c’est ce qui a commencé à être fait par la Presse et par les politiques.
« François Hollande et l’école : le grand malentendu »titrait Le Monde, début décembre. Mattéa Battaglia y montrait que la cohérence des réformes échappait au monde enseignant et à une frange de l’opinion. Une critique qu’on retrouvait déjà en janvier dans le rapport du comité de suivi qui déplorait le manque de lisibilité des réformes. Et ce manque de lisibilité pose aussi un problème d’acceptation et de rythme de ces mêmes réformes. On oublie, de part et d’autres, qu’une réforme ne vaut qu’à la mesure de l’adhésion qu’elle rencontre et de son appropriation par les acteurs, ce qui nécessite du temps.
Et l’effet des réformes est difficilement quantifiable surtout dans l’immédiat. C’est pourquoi, dans le bilan de l’action gouvernementale on s’est surtout attaché à ce qui est mesurable : les (re)créations des 60.000 postes promis. Et encore, même sur ce point simple en apparence, il y a des polémiques et des sentiments différents. «Où sont les 60.000 postes dans l’éducation ? » cette question a plusieurs fois été posée. Car même si les crédits sont bel et bien affichés dans les lois de finances successives, dans la réalité, le ressenti est différent. Les moyens mis en œuvre ne sont pas toujours visibles, comme le pointait aussi le rapport du comité de suivi de la loi sur l’école, paru en janvier. Les parents se plaignent toujours d’absences de professeurs non remplacées, les syndicats d’enseignants notamment dans le secondaire dénoncent toujours des classes trop chargées, et les rectorats ont toujours recours à du personnel précaire pour pallier les besoins. Les effets de ces créations de postes restent donc pour l’instant peu perceptibles.
Sur quoi porte le débat ? Comme je l’avais déjà montré dans un article de blog , il y a, me semble t-il, trois points de débats :
- temps plein ou mi-temps ?
- créations brutes ou nettes ?
- postes créés ou pourvus ?
Pour le premier débat, il faut rappeler que près de la moitié des postes créés l’ont été dans le cadre de la restauration de la formation initiale des enseignants. Ceux-ci sont de nouveau en alternance pour la première année d’enseignants. On ne peut que s’en réjouir mais cela signifie qu’aujourd’hui parmi les postes créés une partie est encore à mi-temps. Cela amène certaines critiques à considérer qu’on ne peut pas les compter comme des créations de 60.000 postes ETP (équivalents temps plein). Mais ils le seront ensuite ! Le deuxième reproche est plus important. Car dans le même temps que des postes sont créés, d’autres enseignants partent en retraite. Les créations compensent-elles ces départs ? En d’autres termes, s’agit-il de créations brutes ou nettes ? À cela s’ajoute une autre dimension qui est celle du boom démographique qui a été négligé par le précédent quinquennat et a eu un effet de soustraction limitant l’impact des créations dans les classes et les établissements. Plusieurs analystes considèrent que, pour évaluer l’effet réel de la politique menée, il faudrait regarder le nombre de postes de titulaires effectivement créés, c'est à dire supplémentaires par rapport à la fin du quinquennat précédent et les comparer aux besoins du système scolaire au regard de la hausse démographique. Il y a donc toute une ligne syndicale et politique très critique qui va même jusqu’à parler d’ “entourloupe” voire de “mensonge”... La troisième critique nous rappelle que “poste créé” ne veut pas dire “poste pourvu”. Car le problème est que tous les postes mis aux concours ne trouvent pas forcément de candidats. Même si les concours 2016 ont montré une reprise des inscriptions, certains CAPES (concours du second degré) ont un rapport inscrits/postes très bas. Ce qui fait dire que la sélectivité est faible. La question du recrutement nous renvoie à celle de l’attractivité du métier et évidemment aussi à celle de la rémunération (voir plus bas). Quoi qu’il en soit, si la question de la réalité des 60.000 postes sera, sans nul doute, âprement débattue dans la campagne présidentielle qui a déjà commencé, il ne faut pas oublier que le programme de François Fillon prévoit quant à lui une baisse du nombre de postes... ni brute ni nette, juste brutale...
La refondation de l’École ne se limite pas à cette question des postes. Et d’ailleurs, elle n’y figure pas en tant que telle. Pour ne pas occuper tout l’espace de cette rétrospective, je ne peux que vous renvoyer à une série de trois billets de blogs réalisée en mai dernier pour ceux qui veulent rentrer dans le détail.

Collège, option inertie ?
L’année 2016 a été aussi l’année de la mise en place de la réforme du Collège et des nouveaux programmes des cycles 2, 3 et 4 (primaire et collège). On se rappelle l’ampleur et la virulence des polémiques l’an dernier. Elles ont continué en 2016 mais avec moins de force, du moins dans les médias mais avec toujours de la rancœur chez certains enseignants. On a le sentiment que les positions se sont cristallisées et les ressentiments se sont exacerbés avec beaucoup d’agressivité. Du moins dans les discours (et ces fameux réseaux sociaux !). Reste à savoir si dans les établissements, ces postures tiennent toujours ou si on parvient malgré tout à un travail collaboratif ou si l’inertie l’emporte sur la logique de changement des pratiques.
Le danger est aussi que le projet global de refondation de l’école ne soit réduit à ce seul aspect. C’est en substance ce que dit un article du Monde de mai dernier Avec Collège 2016, peut-on lire “le gouvernement prend le risque de rendre illisible la « refondation » de l’école”. Et dans ce même article, un syndicaliste rappelle que ce peut être aussi un ultime bras de fer susceptible de “peser dans les urnes dans un an… au moins au premier tour”. Pourtant, la ministre a lâché du lest sur certains points. Ainsi, dès janvier, on a pu voir que 70% des classes bilangues seraient, en fait, maintenues notamment à Paris. Il y a eu plein d’endroits ou des enseignants se sont mis au travail et où la réforme ne leur “complique" pas la vie mais leur donne, certes du travail, mais aussi le sentiment qu’on avance enfin face aux difficultés du système. Dans d’autres, l’observation de ce qui se met en place dans les collèges montre que la réforme s’est faite souvent sans véritable bouleversement des structures existantes et avec des aménagements minimum.
La question qui est posée par de nombreux commentateurs est celle de la “résistance au changement ” et des limites des réformes. C’est le cas d’un article de Louise Tourret sur Slate.fr (octobre 2016) qui a été très commenté sur les réseaux sociaux. On peut reprendre le chapô de l’article : “une réforme qui ne remporte pas l'adhésion des enseignants est une réforme vouée à l'échec.”. Dans une interview parue dans la Lettre de l’éducation (aout 2016) , la sociologue Anne Barrère rappellait que l’expression “résistance au changement” est un terme global et facile qui occulte des positions très diverses : « Pour certains, ce sont les propositions pédagogiques qui sont contestables, pour d’autres la réforme vient bousculer des équilibres acquis dans les établissements, pour d’autres encore, l’importance de leur discipline est remise en question. Mais il me semble que le point commun de ces stratégies est la défense de l’autonomie professionnelle, face à une réforme qui certes laisse des marges de manœuvre, mais déplace la mise en œuvre des programmes et fait des directions d’établissement des acteurs importants, ravivant l’inquiétude des enseignants sur un contrôle accru de leur travail pédagogique. » et elle ajoutait « Beaucoup d’enseignants ont des expériences de collaborations interdisciplinaires volontaires avec des collègues, et en parlent en termes très positifs. En revanche, le fait d’être obligé de travailler avec tel ou tel, et de manière systématique, ne suscite pas franchement l’enthousiasme. Et de fait, les établissements apparaissent très différents dans leur cheminement collectif, certains étant déjà rompus à des propositions de ce type, et devant juste les retraduire dans le cadre de la réforme, alors que pour d’autres, la rupture avec les pratiques actuelles est beaucoup plus importante. ». Une interview remarquable et très éclairante, à lire dans son intégralité.
Le paradoxe de cette réforme est qu’elle a été et est toujours vécue comme l’expression d’une “prespcription verticale” qui s’impose à tous alors que son enjeu est de redonner du pouvoir aux équipes dans les établissements.
Change t-on les pratiques enseignantes par décret ? Non bien sûr. Tout est affaire de tact et de mesure dans l’accompagnement de ce changement. Et malheureusement, il arrive que la technostructure de l’Éducation Nationale, imprégnée encore de culture bureaucratique, de respect des procédures et des prérogatives et pouvoirs de chacun n’en fasse pas toujours preuve… Mais on peut aussi se poser la question inverse : faut-il attendre l’adhésion de tous pour avancer ? Connait-on une seule réforme qui ait remporté l’adhésion de tous les enseignants ? Pourquoi juger de l’efficacité d’un dispositif avant même qu’il soit en place ? Au delà des intérêts et des conditions de travail des enseignants, n’y a t-il pas à prendre en compte l’intérêt général ? N’est-ce pas justement le rôle du pouvoir politique ?
Au risque de choquer, on peut considérer aussi que cette condition nécessaire ne doit pas faire oublier le statut de fonctionnaire qui est le nôtre qui touche aux limites de la sacro-sainte (mais pas si ancienne) “liberté pédagogique”. Connait-on beaucoup d’entreprises où un salarié peut dire face à un changement instauré par la direction « je la sens pas cette réforme, je ne vais pas l’appliquer, de toutes façons, je ne risque rien » ? Comme dit un proverbe arabe : « Qui veut faire quelque chose trouve un moyen. qui ne veut pas faire trouve une excuse. »
Mais il est vrai que l’adhésion ou du moins l’absence d’hostilité est nécessaire dans des métiers où l’engagement des personnes est essentiel. Et pour cela, il faut en effet (et c’est d’ailleurs l’esprit de la réforme) redonner du pouvoir d’agir aux enseignants et faire « la pédagogie de la pédagogie ». Car il faut aussi éviter le phénomène bien français, de la prophétie auto-réalisatrice : Si, dès le départ, on pense que ça ne va pas marcher c’est sûr qu’il y a toutes les chances pour que ça ne marche pas ! Ce pessimisme critique permanent est d’ailleurs une bonne partie du malheur français.

Revalorisation
C’est le 12 avril que Najat Vallaud Belkacem a annoncé que les professeurs de écoles seraient augmentés dès septembre. Et c’est lors de la deuxième des journées de la refondation de l’École (2 et 3 mai 2016) que le premier ministre Manuel Valls annonçait le montant de la revalorisation de l’indemnité de suivi et d’accompagnement des élèves (ISAE créée en 2013) destinée aux enseignants du primaire. Cette ISAE est passée à 1200 euros versée en plusieurs fois, ce qui la met à égalité avec l’ISOE (créée en 1990) qui est une indemnité équivalente pour les enseignants du secondaire.
Évidemment, il ne s’agit pas d’une revalorisation salariale au sens strict, ce n’est pas non plus complètement pris en compte dans le calcul de la retraite de base (mais uniquement dans la retraite additionnelle de la Fonction Publique). Évidemment cela ne compensera pas la baisse du pouvoir d’achat accumulée... Mais ceux qui sont engagés depuis longtemps dans l’action syndicale, se sont réjouis de voir aboutir enfin une revendication légitime portée depuis longtemps. Toutefois, comme je le faisais remarquer au moment de cette annonce, d’ autres (ou les mêmes) n’ont pas manqué de voir dans cette mesure une forme de clientélisme à un an des élections présidentielles. Cela en limite la portée face à une opinion enseignante qui reste dans l’impatience d’une amélioration plus nette de sa situation (financières et conditions de travail). Dans ce sujet comme dans bien d’autres, l'une des plus grandes défaillances de ce quinquennat, c'est la maîtrise du temps...
Cette annonce de rattrapage est aussi le résultat d’un dialogue social engagé depuis plusieurs années. On se souvient de l’accord signé en février 2014 sur l’évolution du métier d’enseignant qui reconnaissait que le métier ne se limitait pas à la mission principale d’enseignement mais incluait aussi les temps de préparation et de recherche, le travail en équipe et les relations avec les parents. Cet accord reconnaissait aussi que des enseignants pouvaient avoir des missions complémentaires avec des responsabilités particulières faisant l'objet d'une rémunération sous forme indemnitaire, ou dans certains cas sous forme d'allègement du temps d'enseignement. Cette “pondération” des temps d’enseignement avait fait l’objet d’une polémique parce que, par ricochet, elle avait un effet sur certaines indemnités des enseignants des classes préparatoires. Cette année le dialogue social (commencé en octobre 2015) concernait l’ensemble de la fonction publique avec les négociations PPCR (Parcours professionnel, carrières et rémunérations)
C’est dans ce cadre qu’une autre annonce a été faite le 31 mai, toujours par la Ministre. Concrètement, indépendamment de la hausse du point d'indice de tous les fonctionnaires (0,6% en juillet 2016 et 0,6% en février 2017), près de 500 millions seront débloqués dès le 1er janvier 2017 dans le cadre du budget pour la revalorisation de tous les échelons dans l’éducation nationale. Une seconde revalorisation interviendrait le 1er janvier 2019, et la création d'un nouveau grade - la classe exceptionnelle - au 1er septembre 2017. Dans la grille de rémunération des professeurs, tous les échelons vont monter d’un cran – de 9 à 40 points – d’ici à 2020. En définitive, un enseignant certifié gagnera 23 000 euros de plus sur l’ensemble de sa carrière. L’effort est particulièrement soutenu à l’entrée dans le métier : les stagiaires percevront 1 400 euros bruts par an de plus qu’actuellement. On verrait donc aussi se créer un nouvel étage de rémunération avec une « classe exceptionnelle », accessible en priorité à ceux ayant exercé en éducation prioritaire, ou ayant occupé des responsabilités (directeur d’école, formateur, conseiller pédagogique…) pendant au moins huit ans. Les annonces portait aussi sur les transformations des modalités d'évaluation des enseignants. Les trois rythmes d’avancement actuellement en vigueur devraient disparaitre, tout comme la double notation. Il y aurait désormais quatre rendez-vous de carrière pour apprécier la valeur professionnelle des enseignants : après sept ans, treize ans, vingt ans et en fin de carrière. A chacun de ces rendez-vous, un enseignant pourrait se voir proposer une accélération de carrière et de nouvelles perspectives. Cela pourrait donc aboutir aussi à une transformation du métier d’inspecteur. Et le rôle accru du chef d’établissement fait évidemment débat. C'est (enfin !) la reconnaissance que le travail des enseignants mérite une revalorisation qui est en effet réclamée depuis des années. Rappelons que la dernière réorganisation générale des carrières des enseignants datait d'il y a 25 ans, sous Lionel Jospin en 1990. Et il s’agit de combler le retard avec les salaires des enseignants dans les autres pays.
Le Ministère vient par ailleurs de publier, en cette fin d’année, les nouvelles grilles de rémunérations qui vont s’appliquer à partir de cette année. Ces négociations auxquelles ont participé les principaux syndicats engagent des transformations importantes dans la carrière et la rémunération des enseignants. Mais ces annonces arrivent dans un contexte pré-électoral et de fin de mandat. Et on ne peut que s’inquiéter de la pérennité de ces dispositifs et au delà de la permanence du dialogue social dans un contexte d’alternance politique.

Demandez les programmes !
Car, au cas, où vous ne l’auriez pas remarqué, nous approchons de 2017 et des élections présidentielles… Et l’année 2016 a été l’occasion de positionnements politiques, notamment avec la primaire de la droite. Mais soyons clair, l’éducation est loin d’être un sujet qui passionne à droite. Et d’ailleurs le temps passé sur cette question durant les différents débats de la primaire a été très faible.
L’éducation y a surtout été vue à travers l’angle de l’identité nationale et du patriotisme avec les éternelles polémiques sur l’enseignement de l’Histoire accusée de ne pas suffisamment donner l’“amour” de la France. Le sommet a été atteint avec une phrase de Nicolas Sarkozy lors d’un meeting affirmant que tout nouveau citoyen devrait se dire : "J'aime la France, j'apprends l'histoire de France, je vis comme un Français. Et il poursuivait en affirmant qu'à partir du moment où l'on devient Français, "on vit comme un Français et nos ancêtres sont les Gaulois". Cette phrase a été l’objet de moqueries mais elle est malheureusement emblématique du niveau du débat sur ce sujet. François Fillon n’a pas été en reste en fustigeant des programmes scolaires qui font «douter de notre histoire». Le candidat vainqueur de la primaire souhaite donc « réécrire les programmes d’histoire avec l’idée de les concevoir comme un récit national», en s’entourant de “trois académiciens”. Le “récit national” c’est un peu la syllabique des historiens...
Un autre thème qui a été très présent dans les propos des hommes politiques a été celui de la laïcité. Avec une vision très restrictive et « défensive » qui s’est surtout exprimée dans la polémique sur les menus de substitution à la cantine. Il faut rappeler qu’en France, près de 70 communes interdisent la cantine aux enfants dont les parents sont au chômage. D’autres décident de mettre fin aux menus de substitution au porc. La cantine s’est aujourd’hui transformée en un lieu de crispation sociale, identitaire et sécuritaire. Derrière les frites, la discrimination...
“Patriotisme et écrémage ”, c’est ainsi qu’un article de l’Obs résumait le programme éducatif des Républicains. Et cet écrémage on l’a surtout vu s’exprimer dans le troisième débat du premier tour de la primaire avec la remise en question du collège unique chez de nombreux candidats. La maîtrise ou non des “fondamentaux” irait de pair avec une orientation précoce. Dans un article récent du journal Les Échos , Marie-Christine Corbier s’appuie sur les déclarations de proches du candidat pour préciser ce que pourrait être l'école de François Fillon. La maîtrise des fondamentaux commencerait par une scolarité obligatoire dès 5 ans. Le programme de grande section de maternelle serait de nouveau revu (il a été modifié en 2015). L'acquisition des connaissances de base serait vérifiée par “des tests” au moins un par an jusqu'à 15 ans. Le collège serait aussi repensé. Les classes bilangues, qui “ont porté leurs fruits” seraient relancées pour “étendre l'excellence. Durant les deux premières années de collège, l'élève verrait, par ailleurs, son nombre d'enseignants réduit à cinq, un seul professeur devant enseigner plusieurs disciplines. François Fillon entend aussi “mettre le paquet”, selon son porte-parole, sur la formation - initiale et continue - des enseignants et les méthodes d'apprentissage, pour les mettre au contact des meilleures pratiques pédagogiques, comme les expérimentations de la fondation Agir pour l'école, financées notamment par l'Institut Montaigne. Le programme de François Fillon pour l'éducation passe aussi par “une certaine autonomie des établissements dans la mise en œuvre de la politique éducative” Les chefs d'établissement du second degré auraient “le choix de leurs personnels, dont les enseignants”.
“Ces organisations qui bloquent depuis des années les réformes de l'École commettent un crime contre la jeunesse et elles devraient en répondre devant la société française. Ce n'est pas la compétence et le dévouement des enseignants qui est en cause ; c'est la démission de l'État devant les syndicats, c'est la dictature d'une caste de pédagogistes prétentieux, et ce sont des réseaux de pouvoir au sein de l'Éducation nationale qui sont responsables de ce désastre. ” Ces mots prononcés par François Fillon lors d’un meeting, le 22 novembre 2016, ne sont pas uniquement des propos de tribune. Ils montrent aussi que le programme éducatif de la Droite a un fort contenu idéologique. Et la phrase citée en exergue se retrouve presque mot pour mot dans une longue interview que l’ancien premier ministre (et ministre de l’éducation) a donné au mouvement conservateur SOS Éducation. Je conseille d’ailleurs de faire l’effort de visionner cette vidéo qui résume assez bien le programme du candidat.
Le dernier volet, et pas le moindre, de ce programme de la Droite porte sur les enseignants et plus globalement le nombre de fonctionnaires. On annonce 500.000 suppressions de postes (non remplacements) et l’Éducation Nationale ne serait pas épargnée. Et pour compenser les projets prévoient l’annualisation et l’augmentation du temps de travail des enseignants. En attendant plus de précisions sur les programmes à gauche avec la primaire, le débat électoral de 2016 a permis en tout cas de rappeler que sur le plan de l‘éducation,  droite et gauche ce n’est pas tout à fait pareil...


Une année de polémiques
Ce chapitre aurait pu prendre sa place dans le précédent. Les polémiques n’ont pas manqué durant cette année 2016, amplifiées par les réseaux sociaux et le copiage circulaire des médias qui les diffusent. Et une bonne partie d’entre elles ont eu une dimension politique.
C’est le cas de la réforme de l’orthographe qui a occupé les médias au début de l’année. Rappelons que la ministre de l’éducation s’était vue reprocher des rectifications orthographiques formulées en 1990 et inscrites dans les programmes sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Ce qui n’était au départ qu’un buzz médiatique était devenu une polémique où la défense de l’accent circonflexe était devenue un enjeu politique et un moyen de mettre en difficulté Najat Vallaud-Belkacem. Logique médiatique + théorie du complot + mauvaise foi politique = combo gagnant !
C’est la même formule qui s’applique en mai 2016 pour la polémique sur l’enseignement de l’arabe. Là aussi, on part d’une information relativement anodine (la suppression des ELCO et l’intégration de ces enseignements dans les sections internationales de l’ensemble des écoles françaises) pour la transformer en polémique avec beaucoup de mauvaise foi et un discours qui flirte avec les pulsions identitaires et xénophobes.
L’été, l’actualité est plus faible et la tentation est grande sur les réseaux sociaux de monter en épingle des informations qui seraient passées inaperçues à d’autres moments. C’est ainsi que, cet été, on s’est indigné pour la découverte, sur le site de l’académie de Bordeaux d’un exercice (une “tâche complexe”) d’Histoire-Géographie demandant aux élèves dans une logique de simulation d’écrire un discours antisémite “à la manière de…” Goebbels. Toujours durant cet été, la campagne de recrutement de l’Académie de Créteil a également été l’objet d’une réaction négative et moquée sur les réseaux sociaux. La campagne destinée aux enseignants contractuels s’appuyait sur une série de photos, qui jouait clairement sur les clichés, notamment pour les langues étrangères. On pouvait y voir par exemple un professeur d’espagnol en costume de torero, un professeur d’anglais, chapeau melon et parapluie, ou une professeure de lettres classiques en toge et couronne grecque. Le côté décalé n’a pas plu, et plusieurs enseignants n’ont pas du tout adhéré à l’humour de cette campagne de communication et cela a provoqué un “emballement médiatique”. On pourrait rappeler d’autres cas, plus anciens qui aboutissent au même constat d’une “vigilance” qui confine à l’intransigeance et à l’hyper-susceptibilité sans aucune indulgence. On se dit très vite “choqué”, on se sent “méprisé” tout aussi rapidement... On a l’impression qu’on y sur-joue l’indignation dans un réseau (Twitter) qui amplifie les réactions. Car comme les journalistes sont toujours, à tort ou à raison, friands de ce réseau social, qui pourtant part à la dérive, on en vient à faire des articles sur les réactions des internautes et à les assimiler à l’ensemble de l’opinion publique qu’on contribue d’ailleurs à forger avec ce type de sujets. L’auto-référence circulaire portée à son maximum...
Il faudrait inclure aussi dans cette liste des polémiques le retour de la “théorie du genre” (avec le concours du pape) et les éternelles controverses sur les manuels scolaires. Et puis, comme nous le disions plus haut, toutes les attaques très politiciennes autour de l’enseignement de l’histoire, de la cantine ou encore du temps de travail des enseignants. Mais la pire polémique est venue d’une journaliste...
À la mi-septembre, le magazine Le Point publie un article avec huit visages alignés sur deux rangées avec leur nom et une courte présentation et en titre “Ils ont tué l’école !”. Il s’agissait d’une recension du livre de Carole Barjon “Mais qui sont les assassins de l’École ?” . L’auteur entonne un refrain malheureusement connu où elle impute à quelques supposés “assassins” la responsabilité du déclin de l’École et de l’abandon de l’ “exigence” et des “fondamentaux”. Dès sa parution, ce livre a suscité de nombreuses réactions tant le propos est outrancier. On peut mentionner surtout celle des principaux intéressés qui, dans une tribune pour Le Monde (9/11/16), pointent le manque de rigueur de l’auteure et s’indignent du procédé.
La conclusion mérite d’être citée en entier : “En réalité, le livre de Carole Barjon est l’expression d’un triple mépris : mépris de l’étude, de la recherche et de la réflexion ; mépris des enseignants, les principaux acteurs de l’école, qui travaillent avec les élèves tels qu’ils sont ; mépris des élèves qui n’ont pas la chance d’être conformes à un hypothétique idéal et qui ont l’arrogance de réclamer un peu de sens à ce qu’on leur enseigne. L’Ecole française ne va pas bien. Mais elle mérite mieux que ce mépris et cette ignorance, ce mélange de rumeurs et de théorie du complot. Elle mérite aussi qu’on cesse de lui rabâcher qu’elle n’aurait pas d’autre avenir que le retour vers un âge d’or qui n’a jamais existé.”

Mixité sociale
La question de la mixité sociale est un thème majeur et récurrent du débat sur l’école. Après les attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015, on se souvient que Najat Vallaud Belkacem en avait fait un axe important de la grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République. Le thème est revenu à plusieurs reprises ensuite dans le débat. Un rapport du Cnesco de juin 2015 a suscité de nombreux commentaires, tout comme un rapport parlementaire de décembre 2015. Mais le débat a surtout été relancé en septembre dernier par la tribune de Thomas Piketty et la réponse de la Ministre qui en a suivi. L’économiste, dans cette tribune, constatait que “La ségrégation sociale dans les collèges atteint des sommets inacceptables” et dénonçait particulièrement la situation de la ville de Paris. Parmi les propositions qu’il formulait, il souhaitait qu’on intégre les collèges privés dans la carte scolaire et aussi qu’on améliore le système Affelnet afin de le rendre plus transparent. Et la ministre répondait que des expérimentations étaient déjà à l’œuvre et que cela allait être renforcé. C’est ce qu’elle a confirmé en décembre avec l’annonce de nouvelles mesures pour répondre à cette question.
Mais on peut rajouter que la seule exigence de mixité sociale ne suffit pas. On peut avoir de la mixité sociale à la grille du collège ou du lycée mais, une fois entré dans l’enceinte de l’établissement, trouver des classes de niveau terriblement homogènes scolairement par le jeu des options ou des filières. Il faut donc distinguer la mixité sociale et l’hétérogénéité scolaire et combiner les deux impératifs comme je le développais dans une tribune pour AlterEcoPlus
Derrière la question de la mixité sociale (et des classes hétérogènes) il y a des enjeux majeurs. Comment construire du “vivre ensemble ”, comment reconnaitre la différence et l’altérité, quand on se retrouve avec un système qui aboutit à de la ségrégation et privilégie la compétition et la sélection plutôt que la coopération ?

Une école (pas très) bien sous tous rapports…
L’année 2016 a été marquée, début décembre, par la publication de PISA comme tous les trois ans. Et comme à chaque fois, on n’a pas eu vraiment de “Pisa-choc” et plutôt un débat, certes utile mais un peu vain, sur la méthodologie de cette enquête et sur les intentions supposées des commanditaires. Mais si on se focalise sur ces aspects on oublie que de nombreux autres rapports purement français ou provenant d’organismes internationaux qui ne seraient pas taxés d’être des suppôts du libéralisme et de la marchandisation disent plus ou moins la même chose depuis des années.
Ce qui est le plus intéressant dans PISA, au delà des comparaisons qui ont un intérêt limité, c’est ce qui est dit sur la situation de la France. Dans le petit résumé fourni par l’OCDE , on peut lire la phrase suivante qui résume l'essentiel de ce qu’il faut retenir: “Dans tous les pays et économies participant à l’enquête PISA 2015, les élèves de 15 ans les plus défavorisés (quartile inférieur de l’indice du milieu socio-économique) sont moins susceptibles de réussir à l’école que leurs camarades plus favorisés (quartile supérieur de l’indice du milieu socio-économique). La différence de résultats entre ces deux groupes d’élèves est particulièrement marquée en France, où la relation entre performance et milieu socio-économique des élèves est l’une des plus fortes parmi les pays et économies participant à l’enquête PISA 2015. En d’autres termes, plus on vient d’un milieu défavorisé en France, moins on a de chances de réussir à l’évaluation PISA 2015 ”. Pour le dire autrement, la France est le pays du grand écart. Avec une école qui est efficace pour une majorité de ses élèves, mais qui ne parvient pas à faire réussir 20 à 30% d’enfants. En 2015 comme en 2006, 8% de nos élèves se positionnent parmi les plus performants de l’étude Pisa. Et 22% parmi ceux en difficulté. Et la France reste donc, année après année, enquête après enquête, un des pays où l’origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire. Il ne faudrait pas tomber dans une forme de déni en se réfugiant dans une posture gauchiste et un maximalisme qui masqueraient au final un conservatisme pédagogique et un refus de prendre à bras le corps une réflexion sur les finalités de l'école...
Car ce sont bien d’autres rapports qui disent plus ou moins la même chose. En septembre c’était la publication du rapport du Conseil National d’Évaluation du Système Scolaire (CNESCO) “Inégalités sociales et migratoires : comment l’École amplifie-t-elle les inégalités”. Ce rapport, qui est le résultat d’un travail rigoureux de plus d’une vingtaine d’équipes de chercheurs français et étranger, a été injustement réduit à une critique de l’éducation prioritaire (les méfaits de la lecture globale... ?). Or, après d'autres études, il montre surtout que non seulement l'École n'est pas neutre dans la construction des inégalités mais qu'elle contribue à les aggraver.
Le CNESCO a eu d’autres publications cette année dont une synthèse sur la lecture, un rapport sur le métier d’enseignant et une conférence internationale sur l’inclusion. Il n’y a pas que le CNESCO qui publie des études... Il y a aussi la DEPP dont c’est la mission depuis sa création. La publication d’une note de la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) a fait grand bruit. Sobrement intitulée “Les performances en orthographe des élèves en fin d'école primaire (1987-2007-2015) ” , cette étude publiée en novembre 2016 a déclenché de nombreuses réactions. Elle montrait, à partir d’une dictée type proposée à plusieurs dates, que le niveau en orthographe se dégradait. Et en maths, est ce que ça va mieux ? Pas vraiment si on se réfère à l’enquête internationale Timss (Trends in mathematics and science study) publiée, elle aussi, en fin d’année. Là aussi, les résultats ne sont pas bons.
Cette succession de rapports et autres études contribue à alimenter une pensée décliniste dans l’opinion et un sentiment d’agression chez les enseignants. Face à un tel constat, la tentation est grande pour la presse et l’opinion de chercher des “coupables” (voire des “assassins”…). On peut céder aussi à la facilité de transformer en querelle politicienne la simple mention d’une évidence. Ainsi, la ministre a rappelé que l’enquête TIMSS a évalué des élèves qui avaient été formés avec les programmes de 2008 et cela a été lu comme une mise en cause de François Fillon. Et certains, à droite, ont cru pouvoir attribuer les résultats médiocres de PISA à l’action de la Ministre alors que les élèves évalués nés en 2000, ont passé l’essentiel de leur scolarité entre 2005 et 2015. Il faut rappeler que le temps de l’éducation n’est pas le temps du politique.
“Mince, alors, c’est encore la faute des profs ! À la suite de toutes ces études, on voit des réactions d’enseignants qui se sentent agressés et mis en cause. Dans un contexte de forte crispation et de sentiment d’agression permanent, il est tentant de voir ces résultats comme des attaques et une volonté de culpabilisation contre les professeurs accusés de favoriser les inégalités par leurs pédagogies. Et au final, au lieu de créer un choc positif, cette réaction est plutôt néfaste pour les réformes. Pour reprendre une métaphore que j’ai souvent utilisée : les enseignants sont comme les musiciens à bord du Titanic, ils jouent du mieux qu’ils peuvent pendant que le bateau prend l’eau et coule. On peut faire son métier du mieux que l’on peut et en aucune manière se sentir culpabilisé tout en constatant par ailleurs que le système dysfonctionne…

Les marges de l’école
Le sentiment d’agression ressenti par un bon nombre d’enseignants peut aussi être provoqué par ce qui se développe aux marges de l’École. L’année 2016 a en effet été aussi marquée par l’émergence de nombreuses écoles hors-contrats et la valorisation d’innovations hors de l’École. Certains enseignants y voient une forme de remise en question du service public et de marchandisation de l’École.
Si vous n’avez pas entendu parler de Céline Alvarez au cours de l’année, c’est que vous avez vécu dans une grotte... Son livre “Les lois naturelles de l’enfant” sorti à la rentrée avec un plan de communication hyper-efficace est en tête des ventes. Il relate une expérimentation qu’elle a menée durant trois ans, jusqu’en juin 2014, dans une classe de maternelle de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), avant de démissionner de l’éducation nationale au motif qu’elle n’était plus assez soutenue. Dans d’autres déclarations, elle affirme avoir “infiltré” l’École publique mais avoir toujours eu le projet de la quitter. Elle théorise cette expérience en empruntant des concepts à la pédagogie Montessori et en s’appuyant sur les neurosciences qui sont la principale justification de sa démarche et du titre du livre qui parle de “lois naturelles”. Son expérimentation avait reçu le soutien très actif de Jean-Baptiste de Froment, le conseiller éducation de Nicolas Sarkozy et du Think Tank "Agir pour l'école" ainsi que de l’institut Montaigne.
Les réactions des enseignants face à cette médiatisation sont très tranchées. Si un bon tiers des réactions sont très positives et soutiennent la personne et sa démarche, les deux autres tiers s’agacent de cette mise en avant d’une “innovante” solitaire qui a quitté le système après s’en être servi. Et il est vrai qu’il y a une bonne part de storytelling dans ce succès d’édition. Dans les médias et donc l’opinion, on y aime les belles histoires individuelles d’enseignants qui se dressent contre une administration qui les bloque et les empêche d’innover. Sans remonter jusqu’à Freinet, obligé de quitter l’EN pour fonder son école, les exemples d’“héroïsation” de l’innovant sont nombreux et la situation de Céline Alvarez est assez emblématique. Les médias sont accros à l’héroïne...
“Un pas après l’autre” c’est le nom d’un documentaire diffusé en novembre sur France2. Ce film a fait l’objet d’une forte couverture médiatique et a été beaucoup diffusée sur les réseaux sociaux. On y présente le "cours Alexandre Dumas" un établissement hors contrat de Montfermeil, la première école privée financée par la Fondation Espérance banlieues. Un réseau qui entend en finir avec le service public d’éducation au nom de la foi et/ou du libéralisme le plus radical... On se retrouve ici dans une nébuleuse qui, en fait, lutte ouvertement contre le service public d’éducation. Notons que SOS éducation est membre du conseil d'administration de la Fondation pour l'école qui abrite Espérance Banlieue. Et n’oublions pas que dans son interview à SOS Éducation évoquée plus haut, François Fillon promet “une plus grande liberté dans la création d’établissements qui ne soient pas de l’Éducation Nationale ” mais avec le soutien du Ministère...Un pas après l’autre, pendant que les gardiens de la radicalité nous assènent des leçons de pureté idéologique et se complaisent dans une posture protestataire à l’égard de chaque réforme, l’école de Grand Papa avance...
L’innovation aujourd’hui est donc devenue un thème important d’un ensemble d’acteurs qui se développent aux marges de l’Éducation Nationale (écoles hors-contrats, entrepreneurs sociaux, services numériques, soutien scolaire privé, etc.). Cela engendre une réaction de défiance à l’égard de l’“innovation” vue alors comme une menace et dans une phraséologie bien connue, comme un signe de la “marchandisation de l’École” et du développement des “pratiques néo-manageriales”. On sait bien, il n’est nul besoin de le développer, que ces structures prospèrent sur une difficulté du service public à se rénover et à répondre aux enjeux actuels. Mes incursions dans les conférences internationales m’ont montré que notre système éducatif “à la française” avec un service public fort est loin d’être une norme dans le monde. Il faut, certes défendre ce service public mais il serait dangereux de se réfugier dans un refus de le faire évoluer. Sous peine de le voir disparaitre...

Une année sécuritaire
Si le début et la fin de l’année 2015 avait déjà été frappés par des attentats , malheureusement cela s’est poursuivi en 2016. C’est au cœur de l’été (le 29/07), dans un tel contexte d’attentats et de menaces, que les ministres de l’Éducation et de l’Intérieur ont publié une circulaire conjointe sur les “mesures de sécurité dans les écoles et les établissements scolaires à la rentrée scolaire 2016” avec des consignes précisées dans une conférence de presse le 24 aout. La rentrée a donc été sécuritaire avec la mise en place d’exercices anti-intrusion qui n’ont pas été sans poser de problèmes dans les plus petites classes comme le rappelle un billet de blog de Jean-Roch Masson . L’École doit vivre aujourd’hui avec la peur et la méfiance. Et même si on peut espérer que les choses s’améliorent, on peut craindre que cela soit pour longtemps...
Le dernier trimestre de l’année a aussi été émaillé de faits de violence au sein ou aux abords de plusieurs établissements scolaires. Y a t-il une recrudescence de ces actes ? On ne peut pas exclure un effet de “lampadaire” de la part des médias : on cherche là où il y a de la “lumière” et on met l’accent sur ce qui fait déjà l’intérêt des médias. Sur ce point, on peut renvoyer à une interview du spécialiste Éric Debarbieux dans Libération (octobre 2016) qui relativise cette augmentation qui reste très ponctuelle et limitée à quelques établissements. Sans tomber dans une “culture de l’excuse” si honnie (à tort) aujourd’hui il faut plutôt retenir le malaise social profond que révèlent ces évènements. On peut conclure par ce qui est trop souvent oublié par l’opinion et que rappelle le même Eric Debarbieux dans Le Monde : “« La sociologie de la violence contre l’école reste une sociologie de l’exclusion »

Vote enseignant ?
Au terme de cette (trop longue) rétrospective, on peut essayer de se projeter sur l’année qui vient et qui sera marquée par les élections présidentielle et législative. Comme nous l’avons rappelé, les thèmes conjoints de l’École et de la jeunesse avaient été au cœur de la campagne de 2012. Au minimum, les mois qui viennent seront l’occasion de faire le bilan des promesses et de la politique menée dans ce domaine. Le gouvernement a t-il été “fidèle aux postes” ? , et plus globalement quel bilan peut-on faire de la refondation ? et est-ce que “ça va mieux ?”. Mais au delà du débat sur le bilan, on peut penser que la question de l’École fera aussi partie de la campagne de 2017 comme nous l’avons évoqué également. Et il y a de quoi s’inquiéter en écoutant certaines déclarations et prises de position. Quel sera le vote des enseignants ? Et y a t-il, au final, un “vote enseignant” ?
Nous citions en ouverture de cette rétrospective, l’article “François Hollande et l’École : le grand malentendu ”. Dans ce texte de début décembre, la journaliste du Monde, Mattea Battaglia, y faisait le bilan de l’action éducative du gourvernement avec ce titre qu’elle expliquait ainsi : “Ces cinq dernières années, la communauté éducative a accueilli au mieux avec réserve, parfois avec une franche hostilité, des mesures qui, sur le papier, semblaient pourtant être attendues – voire acquises. C’est l’un des enseignements de ce quinquennat : en matière d’éducation, le consensus n’existe pas. ”. On évoquait aussi plus haut le manque de lisibilité des réformes qui n’ont pas toujours été mises en cohérence et auxquelles il a manqué un slogan. Et puis, dans le domaine de l’éducation, il est très difficile d’évaluer rapidement les effets des mesures mises en œuvre, nous le rappelions en évoquant les différents rapports parus cette année. Le temps de l’éducation n’est pas celui du politique...
La question de la visibilité se pose aussi pour les enseignants eux mêmes. Question de timing et aussi de masse... La moitié des postes créées concerne des enseignants en formation. Et on ne voit donc pas encore les effets à long terme de ces nouveaux postes. D’autant plus que cela se combine avec la hausse démographique des dernières années. Par ailleurs les créations se sont faites surtout dans le premier degré et peu dans le secondaire. Or, étant donné le nombre d’écoles primaires en France (plus de 52.000 !), les postes créés ont eu peu d’impact sur le quotidien de la majorité des enseignants. Quant à la revalorisation des salaires, engagée et visible dans le primaire, elle arrive tardivement et ne semble pas être perçue par tous les enseignants. Même si les récentes propositions de la Droite ont rappelé qu’il y avait bien des différences nettes entre les programmes !
Quel sera le vote des enseignants ? Une enquête du CEVIPOF parue en janvier nous indiquait que un enseignant sur 10 pourrait voter pour le Front National. “Les profs et le PS, un amour déçu ? ” demandait Le Parisien en septembre dernier . Alors qu’au premier tour de la présidentielle de 2012, les enseignants avaient voté à 44% pour le candidat PS d'alors selon un sondage Opinionway paru en juillet 2015 , le dernier à aborder précisément la question, seuls 21% des plus de 800.000 enseignants français se déclaraient prêts à voter François Hollande en 2017. L’annonce de son renoncement va t-il rebattre les cartes, rien n’est moins sûr...
On peut aussi considérer que les élections ne se feront pas uniquement pour ceux-ci sur des questions éducatives. Bruno Jeanbart d'OpinionWay, interrogé par Europe1 le résumait ainsi : "Les enseignants forment un électorat sensible à toutes les problématiques de l'électorat de gauche. Des réformes comme la loi Travail ou des propositions comme la déchéance de nationalité ont affaibli le rapport entre le PS et cet électorat".
Pour le dire autrement, Il peut y avoir une certaine autonomie des champs d’action et de leur appréciation. On peut concevoir qu’il y ait des réformes qui aillent dans le bon sens dans l’éducation et même admettre que tout cela prend du temps pour en faire sentir les effets. Mais il est clair aussi que le « vote enseignant » (si tant est qu’il existe) ne se déterminera pas uniquement sur ce seul sujet. Il y a, il y aura, une appréciation globale de la politique sur tous ses aspects qui ne se réduira pas à la question : « est-ce que dans l’éducation, ça va mieux ?».

On peut cependant former des vœux pour que dans ce domaine comme dans d’autres, l’essentiel soit préservé et que l’optimisme et l’ouverture aux autres l’emportent sur le cynisme et le repli sur soi…
Je nous souhaite collectivement une année combative au service d’une école plus juste et plus efficace !

Bonne Lecture et bonne année... !



Philippe Watrelot

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