dimanche, mai 03, 2020

“Garderie Nationale", vraiment ?



J'en ai un peu assez de cette remarque qu’on entend de plus en plus :  «en fait l"éducation nationale est une garderie »... 

précision : j'aime beaucoup habituellement
"ParentsProfs Le mag”...

Avant toute chose, il est bien clair que mon propos n’est pas de faire ici la promotion d’un retour en classe irraisonné. Je suis bien conscient des risques encourus pour les personnels comme pour les élèves et leurs parents. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi. 
Rappelons aussi que le reproche de la « garderie » provient d’une hypocrisie de communication. Si le gouvernement disait clairement : « enseignants, on a besoin de vous pour que l’activité reprenne, pour que l’économie ne s’effondre pas, il faut donc accueillir les enfants à l’école. Vous ferez du mieux que vous pouvez pour instruire. En échange nous vous garantissons ainsi qu’aux enfants la sécurité sanitaire », plutôt que de s’abriter derrière un argument social qui trouve vite ses limites, les choses seraient peut-être perçues différemment (quoique...)


Mais dans l’usage immodéré du mot « garderie », j’entends, à tort ou à raison, une sorte de position surplombante voire de "mépris". En tout cas l'idée d'une déchéance qui mérite d’être analysée. 
D'abord pour avoir été pendant longtemps animateur de centre de loisirs autrement dit (dans l'esprit de beaucoup) de "garderie", je trouve cela désagréable. Je lis chez certains l’idée qu’il serait bien suffisant que ce dispositif soit assumé par des animateurs...

Ensuite, je crois aussi qu'il faut que les enseignants, s'ils sont fiers d'exercer un métier particulier et ô combien estimable, comprennent que nous vivons une situation inédite et exceptionnelle où cette dimension normalement très secondaire de notre activité (l'accueil des élèves) prend un sens plus important. Ce n'est pas déchoir...
A tort ou à raison, j’y lis une forme de sentiment de déchéance teinté de mépris. 
Peut-être est-ce de la sur-interprétation, mais il me semble que cela a à voir avec le sentiment de déclassement qu’expriment beaucoup d’enseignants et qui les conduit à se raccrocher à des symboles et des statuts : nous valons mieux que la garderie... 
J’y vois aussi un indicateur du rapport au métier que nous pouvons avoir. Instruction ou éducation ? Transmission ou accompagnement ? Magistral ou pas ? Notes ou pas notes ? Je me souviens toujours des péroraisons de certains collègues en salle de profs proclamant haut et fort qu’ils « ne sont pas des animateurs » ou qu’«ils ne font pas dans le social !»
On peut aussi y lire une forme d’auto-dévalorisation. Pourquoi ne serions nous pas capables, même dans ces conditions dégradées, de faire mieux que de la garderie ? Cette déploration nous renvoie au déclassement évoqué plus haut. 
Je crois en tout cas que cette expression est porteuse d’effets pervers. Pas sûr que ça contribue à améliorer l’image des enseignants : en plus de leurs autres défauts, ils seraient « prétentieux »...


Mon troisième motif pour intervenir, c’est ce thème très fréquent de l’autonomie de l’école par rapport à l’économique. Nous serions au dessus de ça ! Les aspects économiques n’auraient pas à interférer avec le monde de l’École. Celui-ci devrait en être préservé. 
Or, l’Histoire nous montre que dès le début de l’école publique, une de ses fonctions est non seulement de transmettre une culture, de former des citoyens mais aussi de préparer au monde du travail. Ça fait partie des trois missions historiques de l’École. 
Mais dans une culture scolaire encore imprégnée de celle des clercs, cette dimension semble avoir un prestige moindre et relève presque de la déchéance que j’évoquais plus haut. Il suffit de voir comment sont perçus les lycées professionnels et leurs enseignants par leurs collègues.
Tout devrait être « gratuit » comme le travail scolaire lui même. Mais on oublie que si cette valeur est présente chez les enseignants et même constitutive de leur identité, elle ne l’est pas forcément chez leurs élèves et leurs parents. Et ce n’est pas forcément détestable. 

Nos indignations (légitimes) sur la « marchandisation » de l’école sont souvent très binaires alors que la réalité est plus complexe. La marchandisation est très ancienne autant que les manuels scolaires, le mobilier scolaire ou même la photo de classe ! Les « Edtech » et autres entreprises gravitant autour de l’École ne prospèrent que grâce aux lacunes dans le service public. 
les haineux de Twitter résisteront-ils à la pelle ? 
Ce qui est piquant c’est que ceux qui s’indignent le font sur des réseaux sociaux tout ce qu’il y a de plus privés et en tapant rageusement sur des ordinateurs siglés d’une pomme... 
Même si cet argument peut faire bondir, il ne faut pas oublier qu’en tant que fonctionnaires, nous sommes payés grâce à l’impôt. Il faut bien sûr militer pour que celui-ci soit le plus juste possible, on peut aussi vouloir faire advenir un fonctionnement de l'économie plus humain et respectueux de l’environnement et de la santé.
Mais malgré tout il faut rappeler que c’est parce qu’il y a de l’activité économique qu’il y a des revenus, des bénéfices et des recettes fiscales. 

Nous vivons dans un système économique et ces contraintes s'imposent à tous. Considérer que l'école doive se tenir en dehors de ce contexte relève du fantasme. Nous ne sommes pas hors du monde. 
De


1 commentaire:

Unknown a dit…

Philippe, une des origines de ce rapprochement tout à fait inapproprié est lié au coût de la garde des enfants en bas âges. L'école étant gratuite et obligatoire dès trois ans, hormis pour ceux qui mettent leurs enfants dans l'enseignement privé (sous contrat ou non).
Pour les plus démunis, qui n'ont pas beaucoup de place à la maison, qui ont des difficultés à faire garder leurs enfants quand ils travaillent, l'école a des fonctions complémentaires de l'instruction : une fonction éducative d'une part, une fonction d'encadrement d'autre part.
Le mot garderie est aussi inapproprié pour les personnels qui prennent en charge les enfants en bas âge. Quelque soit le nom qui est donné à leurs métiers, en tout cas ils ne font pas de la "garderie". Ou alors c'est que leur professionnalité a été oubliée...
Bruno Devauchelle

 
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