mercredi, juin 10, 2020

Y a t-il un “prof-bashing” ?




Et ça continue ! Après la chronique de Dominique Seux sur France Inter, c’est un reportage au journal de 20h de France2 du mardi 9 juin qui crée l’exaspération. Il est présenté ainsi par son principal auteur sur Twitter: « 4 à 5% des enseignants sont complètement sortis des radars pendant le confinement. Abandon de leurs élèves en pleine crise sanitaire, arrêts-maladies de complaisance... Longue enquête sur un sujet tabou : les profs décrocheurs.»
Y a t-il un «prof  bashing»? Quelle serait sa mécanique ?  les profs sont-ils (trop) susceptibles? Pourquoi leur pardonne t-on moins qu’aux autres? Et à qui profite ce bashing? 


Des profs qui ont séché les cours, des tire-au-flanc...
Enquête sur ces profs décrocheurs qui mériteraient parfois un bonnet d’âne...
C’est ainsi que commence l’enquête de « l’Oeil du 20h ». On n’échappe pas à la facilité du jeu de mots à partir du champ sémantique de l’école. 
Dans ce sujet de 3′30 on rencontre notamment une collégienne dont deux des professeurs ont disparu pendant le confinement. «Je leur en veux beaucoup », déplore la mère de la jeune fille, infirmière au contact des malades du coronavirus durant la crise sanitaire. 
On évoque ainsi  plusieurs situations dans lesquelles les enseignants n’ont pas donné de travail voire tout simplement de signe de vie pendant le confinement. Un chiffre est donné (et confirmé par l’Éducation nationale): sur la période, 4 à 5% des enseignants du public n’auraient pas du tout travaillé.
Le reportage pose la question « Comment expliquer ces absences de certains profs ? » mais n'y répond pas ! Dommage. 
On passe tout de suite à des affirmations gratuites et des raccourcis hasardeux : mauvaise maîtrise de l'informatique ? proche tombé malade ? mais très vite arrive la raison privilégiée par l'enquête : la fainéantise, ce sont des profs "décrocheurs", des "tire-au-flanc" ! (j'ai vérifié c'est invariable) 
Et on va même plus loin en suggérant aussi des arrêts maladie de complaisance à partir d'une interview d'un obscur syndicaliste.
Quelques remarques sur le ton de ce reportage. D’abord il y a l'usage de l'anonymat. La famille témoigne avec le visage flouté et la voix déformée. Cela accrédite l'idée qu'on est en train de révéler un secret d'État, un scandale absolu... ce qui est renforcé par l’usage d’un vocabulaire tel que « sujet tabou » ou « révélations »... On se la joue Cash investigation, c’est un style mais n’est pas Elise Lucet qui veut... 
Comme je l'exprimais déjà dans mon précédent billet de blog, nier l'existence de ces collègues « décrocheurs » relèverait du déni. Il y en a, mais...
Je ne suis pas journaliste mais on aurait pu mener une vraie enquête sur la manière dont les chiffres évoqués ont été produits et répondre vraiment à la question "pourquoi ces absences" en essayant d'aller au delà des explications individuelles pour penser de manière structurelle. Peut-être aussi qu'une ou deux interviews d'enseignants auraient été bienvenues.
La vraie question est me semble t-il : d'où viennent ces chiffres ? Pourquoi et comment le ministère les a t-il fournis ? Pourquoi précisément à ce moment ? 
Nous y reviendrons plus loin. 


Indignation et  susceptibilité : nitro-glycérine  des réseaux sociaux
Bien sûr, comme cela a déjà été le cas il y a deux jours, cela a suscité l’indignation sur les réseaux sociaux (où les profs traînent au lieu de faire cours, évidemment...) 
Cela n’est pas spécifique aux enseignants. Le mot « bashing » est devenu un suffixe à la mode pour dénoncer les attaques contre telle ou telle corporation. Ainsi, on parle de l’«agri-bashing » pour la remise en cause des agriculteurs, je parie qu’on va voir bientôt surgir le « police-bashing »...
D’une manière générale, les réseaux sociaux et en particulier Twitter, favorisent une forme d’hyper-susceptibilité. Cela peut être néfaste lorsque toute critique (par exemple dénoncer le productivisme agricole) est vu comme une attaque contre les personnes et bloque le débat. Cela peut être positif lorsque cela agit comme un contre-pouvoir et interpelle les producteurs d’information. 


Bonnes et mauvaises raisons d’être « susceptibles » 
Les enseignants ont comme tout le monde de bonnes et mauvaises raisons de s’indigner et d’être susceptibles. 
Commençons par les mauvaises. Je l’ai souvent énoncé : le métier d’enseignant est un métier où on met beaucoup de soi. C’est bien. Mais cela conduit quelquefois à prendre « pour soi » les critiques formulées au système. Il est souvent difficile de dissocier la critique de l’École en tant qu’institution, de l’analyse critique des gestes professionnels de chacun et même la critique personnelle. 
Dans ces conditions, toute analyse critique et encore plus quand il s’agit d’une réforme, est vue comme une remise en cause des enseignants.
J’ai souvent utilisé cette formule pour résumer cette tension : les enseignants sont comme les musiciens de l’orchestre du Titanic, ils jouent du mieux qu’ils peuvent pendant que le bateau coule... 
Il y a aussi de bonnes raisons. 
Il y a d’abord un « malaise enseignant » qui est  structurel. C’est le mélange d’un sentiment de déclassement, d’un contentieux fort sur la baisse des rémunérations, d’une gestion verticale et peu soucieuse de la ressource humaine et une dégradation des conditions de travail. Il y a aussi l’idée que les enseignants sont des « mal aimés » de l’opinion, même si les enquêtes montrent le contraire. Ce genre de reportage ne fait malheureusement que raviver ce sentiment
Enfin, il y a surtout une crispation qui peut se comprendre dans la période que nous venons de traverser. Les enseignants ont dû s’adapter très vite  à une nouvelle situation et bricoler avec leurs propres moyens alors qu’on leur disait en haut lieu que « tout est  prêt ». Ils ont du s’auto-former et ont  énormément travaillé. Ils ont vu aussi leur représentation du métier fortement bousculée et ce n’est pas négligeable. 
Tout cela se combine pour expliquer qu’il y a un sentiment d’acharnement et de cabale à leur égard dans cette conjonction d’articles négatifs qui contraste avec la logique d’héroïsation qui prévalait jusque là. 


Prof : entre représentations et réalité du métier
Les profs ne sont pas des « héros » et ne se revendiquent pas comme tels. Ils ont massivement fait leur boulot. Tout comme bien d’autres professions. 
Pourquoi cette impression qu’on leur pardonne moins qu’à d’autres ? 
Sans verser dans la psychologie de comptoir, on peut noter que le vocabulaire rattaché au métier est souvent celui de la religion. Dans l’imaginaire social, le prof est quelqu’un qui a la « vocation », qui exerce un « sacerdoce », une « mission »... On notera que ce vocabulaire est bien commode : pourquoi bien payer un moine ? 
Mais surtout cet imaginaire est porteur de nombreux biais. Le prof doit être exemplaire et la déception est grande lorsqu’il ne l’est pas. 
Car non, les profs ne sont pas des héros ni irréprochables. Certaines déclarations, certains excès, certains comportements n’ont pas joué favorablement pour l’image des enseignants. Il ne s’agit pas de le nier ni de l’excuser. On peut cependant essayer d’apporter des clés de compréhension à ces comportements. On peut d’abord souligner que dans un système infantilisant comme l’est l’École, il ne faut pas s’étonner de voir se développer des réponses infantiles (« sécher » les cours). Il faut aussi évoquer l’équipement très inégal et surtout l’absence de formation initiale et continue qui a pu gêner l’adaptation évoquée plus haut. Enfin, on peut aussi se demander si ce faible investissement de certain n’est pas le produit du « malaise enseignant ». Le « sacerdoce » a des limites.
Ne pas nier, ne pas excuser mais être capable de nuance. Durant la crise sanitaire, les médias ont montré qu’ils pouvaient ne pas s’intéresser uniquement à ce qui allait mal mais aussi mettre en avant de belles initiatives et « héroïser » les soignants. Pourquoi se focaliser sur une minorité ? Quels comptes veut-on ainsi régler ? 

L’enseignement est aussi un métier difficile à mesurer. Pour rester dans les représentations, on notera que le reportage sacrifie à l’image du prof devant un tableau noir. J’ai été interviewé par France2 au début du confinement et j’ai pu constater que mon image, où je parlais devant un écran à mon bureau avec plein de manuels scolaires autour de moi, a été beaucoup réutilisée pour illustrer le prof confiné. Normal, ils n’en avaient pas d’autres !
Puisque je parle de moi, continuons un peu. Je suis issu d’une famille ouvrière. Mes parents étaient très fiers de leur fils mais ils ne pouvaient s’empêcher, quand ils m’appelaient au téléphone et que j’étais chez moi, de me dire :« ah, tu es chez toi, tu ne travailles pas ? ». Aujourd’hui ça ne m’agace plus, je me suis fait une raison. Mais cela illustre bien que, pour beaucoup dans l’opinion, le « vrai » travail d’un prof c’est d’être en classe devant des élèves ! Rien d’autre... 
Or les enseignants qui ne sont pas en classe sont chez eux, certes, mais ils y travaillent !
Durant le confinement, beaucoup de salariés en télétravail ont pu constater la difficulté de la confusion entre l’espace privé et l’espace de travail. C’est ce que les enseignants vivent constamment. Et en plus ce matériel qui leur permet de préparer leurs cours, remplir les bulletins, répondre aux e-mails et donc maintenant enseigner à distance, ils se le sont acheté eux mêmes ! 
Nous sommes une des rares professions qui « vole » du matériel de la maison pour l’amener au travail....


Mécanique du bashing
Revenons à cette impression d’une cabale avec cette rafale d’articles et de reportages allant tous dans le même sens. 
Il y a plusieurs phénomènes qui peuvent l’expliquer 

D’abord une forme de copiage circulaire. Un article va en inspirer un autre. Ainsi BFMTV reprend tel quel un article de l’Opinion. L’éditorial de Dominique Seux sur France Inter va inspirer un article dans son journal Les Échos
On a maintenant une deuxième forme de rédaction qui s’est développée avec les « articles » qui s’inspirent des réactions sur les réseaux sociaux. Le Huffington Post ou VousNousIls ont fait des compilations de tweets. 

Ensuite, ce n’est pas à négliger, mais les journalistes sont aussi des parents. Il suffit qu’un ou deux journalistes aient subi l’absence d’un enseignant dans le suivi de leur enfant pour que ça devienne un sujet. Et qu’un cas devienne  ensuite une tendance voire une généralité

Sans sombrer dans le complotisme, il y surtout ici l'illustration de ce qu'on appelle en science politique et en théorie de la communication : la "mise à l'agenda". 
Contrairement aux idées anciennes et faciles, les médias ne parviennent pas à nous dire "ce qu'on doit penser" (la preuve avec les critiques sur Twitter). Mais ils ont un pouvoir extraordinaire c'est de décider de ce qui doit être mis dans le journal à partir de ce qui leur parvient. Le problème c'est que bien souvent ce pouvoir d'information ne s'accompagne pas assez de regard critique sur la production de cette information par le pouvoir politique. 
Comme je l’ai dit plus haut, on aurait aimé, ici, un vrai questionnement sur la fabrication et la production de ces statistiques. On nous dit qu’ils ont été fournis par le Ministère. Ils auraient donc du être l’objet de "remontées" par les chefs d’établissement. Or, beaucoup affirment qu’ils n’ont pas été sollicités pour faire remonter de tels chiffres qui sont d’ailleurs très difficiles à évaluer. 
Voilà un « angle » pour de prochains reportages. C’est d’ailleurs ce que faisait « l’œil du 20 heures » à l’origine ! 

Au passage, il ne faudrait pas que cela se transforme en  « journalisme-bashing ». Durant ma carrière j’ai beaucoup travaillé avec le CLEMI,  animé un journal lycéen, produit un DVD sur l’éducation aux médias et des stages. J’ai aussi fait pendant de nombreuses années une revue de presse et je continue une « veille » sur l’actualité éducative qui semble appréciée. J’ai donc de la sympathie pour les professionnels des médias. Ce ressentiment actuel ne devrait pas cristalliser des rancœurs et une agressivité hors de propos à l’égard de la presse et des journalistes. "Les" journalistes, là non plus, ça n'existe pas ! 



A qui profite le bashing ? 
D’où viennent ces chiffres ? Comment sont-ils fabriqués ? Cela  fait trois fois que je pose la même question. Et mon insistance est à la mesure de ma suspicion. 
Je ne suis pas un adepte du complotisme et selon la formule, je préfère toujours « faire l’hypothèse de la bêtise plus que celle de la méchanceté ». Mais ne pas sombrer dans le complotisme n’empêche pas de s’interroger sur la convergence et l’existence d’une stratégie de communication quand on en voit une... 
Ces chiffres ont été fournis par le ministère. Et l’effet qu’ils produisent lui profite. 

Ce qui fait peur au ministre ce n’est pas les profs tire-au-flanc, c’est plutôt l’autogestion et l’autonomie conquise par tous les autres. La période a montré une technocratie déconnectée et peu efficace avec un ministre aux déclarations décalées. Je fais l’hypothèse que ces chiffres font partie d’une forme de reprise en main, de marquage de territoire. Mettre l’accent sur les profs irresponsables c’est  accréditer la nécessité de renforcer le contrôle sur l’ensemble de la profession. Et se fabriquer une image de fermeté à bon compte...

Le Ministre a également annoncé que, malgré (!) l’abandon de la réforme des retraites, il continuait à croire à la nécessité d’une revalorisation des enseignants.  Mais en a t-il les moyens ? Sera t-il encore là dans quelques semaines ? 
On peut aussi faire l’hypothèse que ces « révélations » sur les enseignants procèdent d’une bataille d’image alors que la question de l’échelle des rémunérations, du prestige et de l’utilité sociale des différents métiers est posée. Jouer ce jeu est dangereux car il conduit à accentuer le ressentiment de tous ceux, la quasi totalité en fait, qui se sont investis et ont pleinement rempli leur mission de service public. 




Pour finir, je vais vous faire une grande révélation sur un sujet « tabou ». Dans toute profession, il doit y avoir en moyenne 5% de tire-au-flanc, de baltringues, de désabusés...  Dans TOUTES les professions ! 
Un esprit de corps dévoyé, une susceptibilité poussée à l’extrême pourrait conduire à nier cette proportion somme toute modeste. 
Mais on attend en retour que ceux qui rendent compte du travail réalisé par les enseignants ne se focalisent pas sur cette frange au nom de je ne sais quelle stratégie. 
"Les" enseignants font leur boulot ! 

PhW

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