mercredi, octobre 20, 2021

𝐋’É𝐜𝐨𝐥𝐞 𝐝𝐞 𝐁𝐥𝐚𝐧𝐪𝐮𝐞𝐫, 𝐚𝐢𝐦𝐞𝐳 𝐥𝐚 𝐨𝐮 𝐪𝐮𝐢𝐭𝐭𝐞𝐳 𝐥𝐚 !



« Si vous voulez devenir plombier et que vous avez un problème avec les tuyaux, vous choisissez un autre métier. Il faut en faire un autre. Si vous devenez professeur, vous transmettez les valeurs de la République. Et si vous ne les transmettez pas et si même vous militez contre les valeurs de la République, éventuellement sortez de ce métier, parce que vous vous êtes trompés à un moment donné. »  C’est ce qu’a déclaré Jean-Michel Blanquer, le 19 octobre durant la journée de formation des référents laïcité qui se tenait au CNAM à Paris. 

« Ça n'a peut-être pas été assez clair dans le passé, ça va être désormais très clair dans le présent et dans le futur, au travers de la formation comme de la gestion de la carrière des personnes »  a t-il ajouté.

Depuis cette déclaration menaçante, les réactions sont très vives. En tant qu’enseignant, à mon tour, je voudrais dire pourquoi cette déclaration est non seulement choquante mais révélatrice d’une conception de l'École que je récuse. 


Montrer ses muscles et jeter le doute

Cette déclaration faite devant des cadres de l’Éducation Nationale et des futurs formateurs est en réalité destinée à d’autres. Encore une fois, Jean-Michel Blanquer joue l’opinion contre les enseignants. Dans un contexte pré-électoral assez malsain, il veut donner à l’opinion publique une image de fermeté en montrant ses muscles. 

Avec cette déclaration, il jette le doute sur l’ensemble des enseignants supposés ne pas respecter les « valeurs de la République ». Il laisse également entendre que rien n’aurait été fait avant lui. C’est non seulement faux mais insultant pour les enseignants qui n’ont pas attendu M. Blanquer pour faire vivre au quotidien la République et ses valeurs, là où ils enseignent. Les faire vivre et pas seulement les inculquer...

Cette menace est grave parce qu’elle installe, ou plutôt renforce, un climat de contrôle permanent. Chaque enseignant est vu comme un déviant potentiel qu’il faudrait détecter et éventuellement punir ou remettre dans le droit chemin. L’École de la confiance n’a jamais autant été une antiphrase. 


Fonctionnaire ? 


Par ici la sortie ?
Certains pourraient me rétorquer qu’il est normal d’encadrer le travail des fonctionnaires et que le ministre ne fait que rappeler des évidences. 

Certes, nous sommes des fonctionnaires et il ne nous faut pas oublier ce que cela implique. Nous ne pouvons pas vivre notre métier de manière individualiste et sans rendre des comptes. 

Mais ce que propose le ministre n’a rien à voir avec cela. Il s’agit ni plus ni moins que d’installer une gouvernance autoritaire et de sommer,  sans débats ni négociations, les fonctionnaires de l’Éducation Nationale d’appliquer une certaine conception des valeurs et de l’École. Celle du Ministre. "Je pense donc tu suis"... 

« Fonctionnaire » ne veut pas dire qu’on doit abolir le jugement. Les fonctionnaires ne sont pas des pions et ils ont besoin de confiance et de soutien pour agir. Et on peut rappeler aussi que ce statut n’empêche en rien l’expression. Le « devoir de réserve », évoqué à tort et à travers, n’est pas une muselière. Il interdit simplement de se prévaloir de sa fonction d’enseignant pour promouvoir des idées politiques. Je crois avoir lu récemment une tribune qui rentrait dans ce cas de figure... 


Un "tuyau" bien mal embouché

Ce qui rend méfiant, c’est aussi que cette phrase vient après bien d’autres actes… 

On se rappelle de l’article 1 de la si mal nommée « loi pour une école de la confiance ». Cet article était déjà destiné à instiller le doute sur la déontologie des enseignants. 

Dans un autre domaine, on se rappelle que le Ministre a fait réécrire les programmes d’EMC dans un sens beaucoup plus injonctif et supprimant tout ce qui permettait la référence au débat. Etonnant paradoxe : on transforme les valeurs de la République en catéchisme. 

On peut aussi évoquer les nouvelles épreuves orales des concours d’enseignement où on prévoit une sorte d’entretien d’embauche (de conformité ?) et des études de cas  sur l’attitude à avoir face à des situations mettant en question la laïcité. Pourquoi pas ? Mais le texte de définition des épreuves se situe bien plus dans une logique normative que dans la réflexion pédagogique. 

Enfin, on peut se rappeler la sortie du ministre sur les « tenues républicaines » qui montre que l’ordre moral n’est jamais loin derrière le discours obsessionnel du ministre sur « sa » conception de la laïcité. Car il s’agit bien d’une manière très particulière de voir les valeurs de la République et plus précisément la laïcité..


Que met-on dans le tuyau ?

On se rappelle aussi que le gouvernement a supprimé l’Observatoire de la laïcité supposé développer une approche trop « laxiste » et non conforme à la conception en vigueur aujourd’hui. De son côté, Jean Michel Blanquer a installé un « conseil des sages » composé de personnalités dont une grande majorité est connue pour une vision très conflictuelle et étroite de la laïcité. 

Les dernières déclarations du ministre où il s‘invente des ennemis imaginaires (c’est toujours plus facile à combattre) tels que l’islamo-gauchisme ou le « wokisme » vont aussi dans cette logique de l’affrontement. 

Ce qu’on met dans le tuyau c’est une conception de la République et de la laïcité où la tolérance et l’altérité sont oubliées au profit d’une méfiance à l’égard d’une religion et d’une communauté. 

Cette conception là, combat les symptômes au lieu de s’attaquer aux causes. Si l’on s’inquiète du « séparatisme » et de l’influence de certains extrémismes, on oublie que c’est le résultat d’un séparatisme géographique et social et de l’abandon des quartiers et de toute une frange de la population. Si on s’inquiète d’un défaut d’adhésion de certains aux « valeurs de la République » c’est peut être aussi parce que la République ne leur accorde pas assez de valeur et d’attention. 

Il faudrait aussi que la promesse républicaine soit tenue alors que l’École Française est une de celles où l’origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire et l’accès aux diplômes.  S’il faut de la République, il faut surtout de la démocratie et de la justice sociale. 

Plutôt que de créer de petites polémiques utiles à ses ambitions politiques, plutôt que d’incriminer les enseignants, le Ministre et avec lui le gouvernement devraient donner de véritables moyens pour lutter contre les inégalités. Ce serait là le meilleur moyen  de faire vivre les "valeurs de la République"... 

Philippe Watrelot

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