samedi, novembre 16, 2013

Légitimité

J'ai participé mercredi dernier à l'émission de France Culture “Du grain à moudre” qui avait pour thème "Qui a eu cette idée folle, de vouloir réformer l'école ?"
Je suis allé sur le site et j'ai été surpris par la teneur de certains commentaires. Notamment ceux qui me déniaient ma légitimité à parler et niaient même ma qualité d'enseignant.

Quand je suis invité par les médias ou dans des institutions pour m'exprimer, j'ai toujours un peu le sentiment d'être un "imposteur". Parce que je ne suis pas à proprement parler un expert, je ne suis pas universitaire, je n'ai pas fait vraiment de "recherches" au sens académique du terme, je n'ai pas écrit de livres... Or ce sont ces personnes là qui sont traditionnellement invitées dans les médias pour s'exprimer. “expert en rien et spécialiste en tout (ou l’inverse)” ai-je écrit par dérision pour me présenter sur mon compte Twitter…
Toutefois je me réjouis à chaque fois (même si c’est un effort et pas du tout facile) d’avoir la possibilité de porter une parole qui n’est d’ailleurs pas seulement la mienne.

S’il y a en revanche un point sur lequel je n’ai pas du tout le sentiment d’être un “imposteur” c’est celui d’être enseignant « de terrain ». Cela fait trente deux ans que j’enseigne à des vrais élèves, qui se trouvent être en plus aujourd’hui ceux de la banlieue et même de la ville qui m’a vu grandir et où j’habite. Je fais cours, plus ou moins bien selon les jours et les heures, je corrige des copies (c’est d’ailleurs l’essentiel de mon activité de ce week-end, les conseils de classe approchent), je travaille avec mes collègues, je participe à la vie de l'établissement, je peste quand la machine à café ou la photocopieuse est en panne...
Par ailleurs depuis huit ans je suis formateur en temps partagé à l’IUFM et aujourd’hui l’ESPÉ. Le temps partagé c’est bien un choix et une question de légitimité de mon discours et de ma pratique d’enseignant.
Et je suis aussi président d’une association qui est un mouvement pédagogique et je suis donc, je le revendique, un militant. Tout ça me prend du temps certes, mais j’essaie de tenir tout ensemble et de préserver aussi une vie familiale comme plein d’autres personnes.

Je suis toujours surpris et même meurtri par le procès en légitimité qui est souvent fait et qu’on retrouve dans les commentaires de l’émission “du grain à moudre”. L’intervenant serait forcément “déconnecté du terrain”, n’aurait alors aucune légitimité à parler. Le “président d’association” utilisé pour me qualifier (ce qui est juste) renvoie dans l’imaginaire de certains à une supposée “élite” coupée du réel ou des “hautes sphères” qui n’auraient que mépris pour le bas peuple. Curieuse conception de la vie associative et des “corps intermédiaires”…
Même si je comprends assez bien (de par ma formation et mon histoire personnelle) les raisons qui amènent à ces représentations, lorsqu’elles s’appliquent à votre propre cas, c’est toujours désolant. Et, je vis assez mal cette négation de ma légitimité à parler. Dans l’état de crispation dans lequel se trouve le monde enseignant, cela va même plus loin puisqu’en tant qu’enseignant du secondaire, on en vient aussi quelquefois à contester une parole qui ne connaitrait pas la réalité du terrain du primaire. Je ne vais pas ici faire étalage de ma vie personnelle mais il se trouve que pour des raisons familiales je pense avoir une idée assez précise de ce qui se passe aussi dans ce niveau d’enseignement.

Mais quand bien même, ce n’est pas la question. Car ce qui me fait répondre à ces invitations des médias, même si ce n’est pas facile (et même un effort) c’est le sentiment d’être le porte-parole de tout un mouvement (le CRAP-Cahiers Pédagogiques ) composé d’enseignants engagés dans l’action dans leurs classes et leurs établissements, et de tous niveaux. Cette parole est issue d’une réflexion collective et de la vie démocratique qui la permet. Et c’est surtout cela qui me donne de la force et qui au final me permet de surmonter ce syndrome de l’imposteur

dimanche, novembre 10, 2013

Bloc Notes de la semaine du 4 au 10 novembre 2013

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- Tout va bien – Tête près du bonnet - Recrutement – Reformer la réforme – Devoirs - .



Le bloc notes de la semaine revient une nouvelle fois sur la question des rythmes à travers une enquête qui montrerait que ça ne va pas si mal mais aussi avec des menaces de grève. On évoque aussi le recrutement des enseignants qui progresse.
La question des réformes est au cœur d’une réflexion sur les méthodes de changement. Pour finir, vous aurez même droit à des devoirs à la maison.  Et comme il fait froid, il y a des bonnets partout...! 



Tout va bien… ?
Comme Lionel Jeanjeau l’annonçait dans sa revue de presse du 8 novembre le ministère de l’Education a publié ce vendredi un premier bilan de la réforme des rythmes (émanant en fait de la Degesco). D’après lui, la réforme s’applique “ sans difficultés dans la quasi totalité (93,5%) des communes l’ayant adoptée en septembre. Le bilan porte sur 3 223 communes parmi les 4000 (81%) qui se sont lancées dans la réforme cette année. La réforme a été adoptée en septembre 2013 par 17 % des communes scolarisant 22 % des écoliers du public, les autres devant le faire en septembre 2014. Il s'agit d'un bilan établi au ministère par la direction générale de l'enseignement scolaire (DGESCO) sur la base de données fournies par les directeurs académiques des services de l'Education nationale (Dasen).Ceux-ci devaient classer leur perception de la mise en place en trois couleurs:
- vert lorsque le dispositif a été mis en oeuvre sans difficulté recensée (ni par la mairie, ni par les parents d'élèves ou le personnel enseignant),
- orange si des difficultés existent mais que des ajustements sont en cours pour les surmonter et…
- rouge si des adaptations significatives restent à mettre en œuvre. Selon les résultats obtenus, 1,3% seulement des communes connaissent ce genre de difficultés et 5,2% considèrent qu'il faut encore améliorer le système. Le rapport noterait aussi que sur les communes analysées, la gratuité des nouvelles activités périscolaires “ est la règle quasi-générale ”. Et le texte ajouterait que “dans les cas très minoritaires où les activités ne sont pas gratuites, leur coût est progressif et modéré ”.
C’est lors d’une interview à Canal Plus que le ministre a d’abord communiqué sur ce rapport : “ Le bilan dont nous disposons, j'attendais en fait qu'il soit complet, c'est-à-dire sur les 4.000 (communes) pour le rendre public, mais étant donné l'ambiance du débat, on est à 3.200 remontées précises, j'ai souhaité les faire connaître, parce que elles vont contre ce grand mouvement qui laisse à penser que c'est une catastrophe. ”a t-il déclaré. “ Cela ne veut pas dire qu'il n'y a eu aucune difficulté, c'est une grande réforme, il faut adapter les choses ”, a-t-il poursuivi. Dans les 93,5% de communes classées vert, “ aujourd'hui que ce soit les parents, la collectivité locale elle-même ou les professeurs disent ça se passe bien ”, a-t-il dit.“ Après vous avez à peu près 5% dans lesquelles il y a eu des difficultés, souvent assez lourdes ” et “ plus 300 modifications depuis le début de l'année ”, et “ il reste, ce n'est pas rien, plus de 40 communes dans lesquelles il y a des difficultés que nous considérons encore être lourdes ”, a-t-il ajouté. Parmi les 3.223 communes étudiées, 199 ont procédé au total à 318 ajustements (plusieurs possibles par commune), selon le ministère. “ On constate donc que les organisations mises en place sont robustes ”, estime le ministère. Sur ces 199 communes, les ajustements ont pu porter sur le temps scolaire (20,2%), le temps périscolaire (24,5%), la pause de la mi-journée (8,8%), l'articulation des temps (21,1%), la gestion des locaux (11,6%) ou encore la communication (13,8%).
Quoi qu’on en pense, le décalage entre cette enquête et la perception et le ressenti dans l’opinion et chez les enseignants est surprenant. Sans doute peut-on expliquer le fossé entre cette sérénité affichée et le volume médiatique pris par cette querelle sur les rythmes par le fait que Paris, l’une des rares très grandes villes passées aux quatre jours et demi, figure parmi les 6,5% de communes rencontrant des problèmes. À ce propos, on pourra lire l’interview de Colombe Brossel (Maire adjointe de Paris, chargée de l’éducation) sur le site des Cahiers Pédagogiques . Mais c’est surtout sur le site du journal Le Monde que l’on pourra lire les annonces de Bertrand Delanoë à l’issue d’une rencontre le 7 novembre avec les agents municipaux. La municipalité a proposé d'"ouvrir" 250 nouveaux postes pour apporter un renfort dans les écoles polyvalentes (maternelle et élémentaire) aux responsables éducatifs chargés de la coordination des ateliers périscolaires. En outre, les animateurs devront désormais être présents un quart d'heure avant et un quart d'heure après les ateliers (les mardis et vendredis après-midi) "pour les démontages, et pour sécuriser les entrées et sorties des enfants afin de tranquilliser les parents".

La tête près du bonnet
On cherche clairement à désamorcer la contestation alors que des syndicats appellent à une grève nationale le 14 novembre. Y parviendra t-on ? Rien n’est moins sûr.
La CGT, FO, Sud et la Faen (et des syndicats locaux du SNUipp) appellent en effet les enseignants et autres personnels travaillant dans les écoles à se mobiliser pour le retrait du décret instaurant la semaine de 4,5 jours dans le primaire.
Quant au Snuipp-FSU national (principal syndicat du primaire) il pourrait appeler à une grève début décembre si des discussions ne sont pas “rapidement ouvertes” par le ministre de l'Education nationale prévient le Snuipp-FSU dans un communiqué intitulé “Stop à la cacophonie (daté du 6 novembre 2013). Le syndicat écrit : “Aujourd’hui, dans l’Express, on apprend que 30% des maires n’appliqueraient pas la réforme des rythmes à la rentrée 2014. Dans Le Figaro, on apprend également que le Premier ministre annoncerait au congrès des maires fin novembre « qu’il proposerait de laisser du temps aux maires pour mettre en œuvre la réforme ». Déjà, l’année dernière, c’est après ce même congrès que la réforme a vu son application étalée sur deux ans.La cacophonie ne peut plus durer. Voilà bien la première fois qu’une réforme de l’Éducation nationale est suspendue aux possibilités de mise en œuvre des collectivités locales. Maintenant, cela suffit ! […] Pour être entendus, les enseignants vont-ils devoir mettre des bonnets multicolores sur leurs têtes ?”.
Tiens, revoilà, les bonnets rouges. Comme nous le pointions dans le dernier bloc notes, il est clair que les reculades (même si on communique sur “le sens de l’écoute et du dialogue”) à propos de l’écotaxe, ont contribué à décrédibiliser la parole publique. Comme en plus, le salon de l’éducation se tient en même temps que celui des maires, on imagine assez bien le cocktail explosif…
L’autre souci, c’est que, comme nous l’avons déjà dit et écrit, cette réforme supposerait une concertation large et en amont pour les communes qui n’y sont pas encore passé. Mais aujourd’hui beaucoup, au lieu d’utiliser ce temps, font de l’attentisme voire de l’obstruction… Et parient sur l’abandon de la réforme…

Recrutement et ESPÉ
Vincent Peillon était en visite jeudi matin à l'école supérieure du professorat et de l'éducation (ESPÉ) d'Auvergne. “J’ai le bonheur de voir et d’annoncer aujourd’hui à Clermont que les jeunes reviennent vers le métier d’enseignant. Nous avons 50% de plus d’inscrits dans le 1er degré et +20% dans le secondaire.
Pour la nouvelle session 2014, l’augmentation du nombre d’inscrits aux concours du professorat semble en effet se confirmer alors que l’effet d’aubaine du deuxième concours s’estompe. Dans le premier degré, on compte donc pour la prochaine session plus de 66 000 inscrits. Dans le second degré, qui totalise près de 87 000 candidats, les disciplines confrontées de manière récurrente à des difficultés de recrutement connaissent une embellie, avec une progression du nombre d’inscrits de 10 % en lettres modernes, de 19 % en anglais et de 13 % en mathématiques. Par ailleurs, “ Le rapport entre le nombre d’inscrits et le nombre de postes ouverts au concours permet d’envisager un taux élevé de sélectivité, gage de qualité du recrutement” estime le ministère.
Si l'on considère les choses sur un plan strictement statistique, avoir plus de candidats pour un nombre donné de postes, augmente la sélectivité. Mais reste après à savoir sur quoi se fonde vraiment cette sélection et ce qu’on appelle la “qualité”…Les "nouveaux concours” tels qu’ils se dessinent (des “sujets zéros” ont été proposés dans les différentes disciplines) seront-ils en mesure de vraiment offrir des réponses appropriées à la question de ce que devrait être un enseignant du XXIe siècle ? Les jurys de concours dans leur mode de fonctionnement actuel seront-ils capables d’opérer cette mutation. La formation proposée dans les ESPÉ sera t-elle à la hauteur...?
Autant de questions qui, là aussi, supposent un travail de longue haleine et des remises en question profondes. Alors que l’ambiance générale est à la morosité et au pessimisme. Et que l’amertume n’a jamais tenu lieu de politique…
Mais pour cela il faut dépasser les crispations actuelles, les radicalisations qui aboutissent en miroir à des discours de “communication” qui confinent à l’auto-persuasion. Il faut de la nuance et de la  critique constructive  pour avancer. Je me permets de re-citer un extrait d’un communiqué du CRAP-Cahiers Pédagogiques pour illustrer cette marge étroite : “ Tant pis si pour les uns, dans l’institution, nous pratiquons trop notre devoir d’impertinence, tant pis si pour les autres, nous serions trop bienveillants et trop positifs. La question n’est pas là, mais bien de ne pas s’enfermer dans la résignation ou dans le commentaire”.

Réformer la réforme
Bien qu’il ait déjà été signalé dans la précédente revue de presse, je voudrais revenir à mon tour sur l’article d’Emmanuel Davidenkoff “il faut réformer la réforme” paru dans L’Express. De retour de Doha, le journaliste note que cette question de la généralisation de dispositifs pédagogiques alternatifs était au fond le véritable sujet du World Innovation Summit for Education (Wise). Il rappelle que les principes de l’“éducation nouvelle” et des pédagogies dites innovantes sont connus depuis très longtemps. L’éducation nouvelle, ça fait cent cinquante ans qu’elle est nouvelle… Et Davidenkoff de poursuivre “Le véritable génie de celles et ceux qui parviennent à étendre des dispositifs disruptifs, finalement, tient moins à leur habileté pédagogique qu'à leurs compétences en matière de conduite du changement. Raison pour laquelle, à l'échelle mondiale, le changement en éducation est plus souvent porté par des entrepreneurs sociaux que par des acteurs issus du monde de l'éducation […] Les services publics d'éducation sont-ils capables non tant de se réformer que de réformer leur façon de se réformer?
Cette question de la conduite du changement est aussi au cœur d’un livre qui mériterait d’être lu attentivement par les “décideurs”. Ecole : la grande transformation ? - Les clés de la réussite. Les deux auteurs, Romuald Normand et François Muller, s’attachent à mettre en évidence les leviers du changement et montrent surtout que les transformations se font au sens propre par un “renversement”, c’est-à-dire une remise en question de la vision pyramidale, centralisatrice et si jacobine de la réforme “à la française”.
Dans l’opinion publique et les médias, on a d’ailleurs souvent présenté les enseignants français comme rétifs au changement, conservateurs et peu enclins à faire évoluer leur pratique. Et dans les politiques éducatives menées ces dernières années, c’est la méfiance qui a prévalu. Elle se fonde sur cette représentation et aboutit à une volonté de vouloir faire passer “en force” des réformes en s’appuyant sur les cadres intermédiaires (chefs d’établissement, inspecteurs,…) dont beaucoup sont plus des freins que de réels leviers…
L’École fait des réformes, la médecine fait des progrès”, cette métaphore souvent citée par Philippe Meirieu devrait nous interpeller à plus d’un titre. D’abord sur les dangers du mot “réforme”. C’est en effet générateur d’effet pervers car cela suppose que ce qui était fait avant n’était pas bien (on met “à la réforme” ce qui est cassé…) et cela crée évidemment des résistances. Pire encore, dans un métier où l’on se met en “je” et où la dimension personnelle et affective est très forte dans la construction de l’identité professionnelle, la réforme est vécue alors comme la remise en cause de son propre travail sinon de sa propre personne. On peut rajouter aussi que dans la culture anti-autoritaire des enseignants, il y a une réticence à obéir aux injonctions (on a la tête près du bonnet…). Alors qu’on fera spontanément la même chose…
La métaphore citée plus haut nous interpelle aussi sur la manière de faire des progrès. Pour progresser, la médecine s’appuie sur les savoirs partagés la diffusion et la capitalisation des innovations. Or, dans l’éducation nationale, malgré des progrès dans la mutualisation des supports de cours il y a encore une réelle difficulté à diffuser les innovations et à analyser et évaluer les dispositifs mis en place. Y compris au sein d’un même établissement où il est quelquefois difficile de savoir ce que fait son collègue et de donner de la cohérence à un collectif qui ne soit pas basé sur la méfiance et l’individualisme.
Sur la conduite du changement, la France et les Français mériteraient un bonnet…d’âne…

Devoirs à la maison
Pour finir, je voudrais signaler un dossier intéressant de la Croix sur “le casse-tête des devoirs à la maison” et ses enjeux. On note que plusieurs sondages confirment l'attachement des français aux “devoirs à la maison” alors que ceux-ci sont supposés être interdits depuis 1956. Certes, il y a des enseignants qui abusent, mais “apprendre une poésie” ou “relire un texte” est-ce de l'ordre du devoir à la maison ?
La question est, selon moi, mal posée. Car derrière il y a surtout un point essentiel : la relation entre l'École et les familles. Qu'on le veuille ou non, le “travail à la maison” est aussi un lien entre le monde de l'École et celui de la famille qui peut être plus ou moins éloignée des codes de l'École. C'est peut-être là dessus qu'il faut travailler pour que ce lien fasse du sens, que les parents puissent investir cet espace “entre-deux”. Il y a là des choses à inventer pour éviter le cloisonnement et/ou la sous-traitance mais au contraire la coopération et l'alliance entre enseignants et parents. Et, osons rêver, faire en sorte qu’apprendre (si c’est un effort) ne soit pas une souffrance…
Autre dimension majeure : la question des "devoirs” renvoie à la pression scolaire. Pour réussir, il faudrait alors être surchargé de travail et dans cette représentation, les parents jugeraient les enseignants qui ne donnent pas de travail comme peu soucieux de la réussite de leur progéniture (ce qui est évidemment faux !). Lorsque les enjeux de l'école et de la réussite scolaire pour éviter le chômage polluent toute la relation familiale , c'est que la société est vraiment malade...
On retombe sur une question de rythme et d'équilibre : ne pas oublier que l'enfant n'est pas qu'un élève... Et si la question du rythme était d’abord et avant tout celle de notre société toute entière ?

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

dimanche, novembre 03, 2013

ESPÉ et formation des enseignants : mon bilan d’étape



"Si l’on se préoccupait de l’achèvement des choses on n’entreprendrait jamais rien." François 1er


Même s’il est difficile de porter un jugement global à partir d’informations éparses et d’un vécu propre à l’ESPÉ où je travaille (ESPÉ-Paris), je me lance dans un bilan d’étape après près de 3 mois (on a commencé fin août) de fonctionnement de la formation des enseignants.
Je rappelle que j’ai une triple “casquette” :
  • je suis professeur (agrégé) de Sciences économiques et sociales en lycée (de banlieue) depuis 32 ans.
  •  Je suis en “temps partagé” depuis 8 ans , c’est à dire que je dois 192h années à la structure qui m’emploie (j’ai deux feuilles de paie !). Autrefois l’IUFM et aujourd’hui l’ESPÉ. J’ai coutume de dire que ce statut est bien un choix pédagogique et même politique (question de légitimité de mon discours…). J’y assure des formations disciplinaires (SES) mais aussi transversales : réflexion sur l’évaluation et les compétences, gestion de classe, autrefois économie et sociologie de l’école, évaluation des systèmes éducatifs…
  • Je suis aussi président (à mes moments perdus…)  d’un mouvement pédagogique : le CRAP-Cahiers Pédagogiques. A ce titre, j’ai participé à la concertation pour la refondation à l’été 2012 et précisément dans l’atelier 4 consacré à la formation. Nous avons rassemblé nos propositions dans unebrochure que vous pouvez toujours trouver sur notre site.
Je tiens aussi à rajouter (même si ce n’est pas le sujet de ce texte) que je ne suis pas forcément certain de conserver un poste à l’ESPÉ l’an prochain dans la formation pour plein de raisons (statutaires, organisationnelles, institutionnelles et personnelles). Mais je ne pense pas que cela soit un élément explicatif majeur de mon analyse.
Je rappelle aussi que ce n’est pas le premier billet que je consacre à ce sujet et vous pouvez les retrouver ici ou sur mon blog et divers médias (France Info et France Culture notamment) . Et que ma position est toujours la même : critique certes, mais pour faire avancer les choses, pas pour les bloquer…


Construire des formations, c’est pas de la tarte…
Le premier constat que je voudrais faire tient à la difficulté à construire aujourd’hui les contenus des cours pour les différents destinataires de ces formations. Pour le dire de manière un peu abrupte : les maquettes ont été construites avec des intitulés mais pas toujours en réfléchissant de manière approfondie au contenu des séances.
Encore une fois, au risque de me répéter, je suis sûr qu’il y a des endroits où ça s’est bien mieux passé mais pour ma part je repérerais quelques difficultés qui ont gêné ce travail.

  •  Le flou persistant sur les épreuves de concours qui n’a été levé – et encore pas complètement – que depuis des rencontres avec les présidents de Jury et la publication de sujets “zéro”
  •  l’incertitude également sur la structure de l’ESPÉ et les querelles de territoire qui en ont résulté : qui fait quoi ? Comment ? Dans quelles structures ? Avec quels intervenants ? La question du “modèle économique” de cette formation et de sa gouvernance n’est d’ailleurs toujours pas tranchée.
  •   La difficulté à discerner avec précision ce qui relève du “transversal” et du disciplinaire. Ce n’est toujours pas réglé quand on voit les problèmes posés par la mise en place de la culture commune.
  •  La même question se pose sur la distinction (artificielle selon moi) de la didactique et du pédagogique. Et de savoir qui fait quoi dans ce domaine et sous quelle forme.
  •  Le poids des habitudes. Sans vouloir critiquer plus que de raison, les personnes qui ont présidé à la construction des maquettes actuelles, il faut dire bien souvent que c’était une solution de facilité (compréhensible ?) dans un système assez rigide que d’essayer de plaquer des cours déjà existants (et avec les personnes qui vont avec) plutôt que de tout vouloir ré-inventer.
  •   La multiplicité des statuts dans cette période transitoire. CAD2, FSTG, M1, M2 en stage, EAP, contractuels… on s’y perd...!
  • Les problèmes de périmètre géographique : Par exemple, depuis une dizaine d’années, la formation des SES (la matière que j’enseigne) était inter-académique pour des raisons d’économie d’échelle. Dès avant la construction des ESPÉ, le rattachement des IUFM aux universités (plus encore que la seule masterisation) a mis à mal cette logique et a conduit à des logiques de repli académique qui à mon sens conduisent dans notre région bien particulière à du gaspillage de ressources humaines. Je pense que cette situation n’est pas propre à ma discipline et qu’elle handicape sérieusement des synergies souhaitables et à l’heure où il faut faire des économies (eh oui, je suis aussi contribuable…) elle n’est pas très rationnelle lorsqu’elle se heurte encore à des questions de territoire...
  •  L’urgence, enfin, qui nous a conduit comme dans beaucoup d’autres ESPÉ à “bricoler” des solutions supposées transitoires (mais on sait que dans l’E.N. le transitoire a tendance à durer…) et qui nous a contraint à peu nous voir autour d’une table et à travailler chacun dans son coin pris par nos autres impératifs de fin d’année précédente. Je ne suis pas sûr que dans l’état d’épuisement et de désabusement qui règne en ce moment il y ait beaucoup d’énergie pour s’y remettre à la fin de l’année.



Qui décide ? Qui pilote ? Les éternels problèmes de territoire...
Je rajouterai à cela une question plus polémique et qui renvoie au premier point de la liste. Qui décide vraiment ? Quelle est la marge d’autonomie de chacun ? En principe les universités sont autonomes. Mais on peut dire, sans trop exagérer, que la construction des masters MEEF aboutit, de fait, à une standardisation (souhaitable selon moi) des formations proposées et qui pouvaient être très diverses selon les académies. On peut s’en réjouir, c’est mon cas. Même si je déplore par ailleurs que dans ce qui s’est joué au niveau des deux ministères (MEN et MESR) ce soit celui de l’enseignement supérieur, mieux structuré et habitué à ces logiques de lobbying qui ait gagné. On notera aussi que les situations financières de bon nombre d’universités mettent aussi à mal leur supposée autonomie.
Devant cette évolution, qu’a fait le ministre ? Il a cherché à contrebalancer ce pouvoir excessif des universités en redonnant du pouvoir aux inspecteurs. La réunion inédite le 17 mai 2013 de tous les IA-IPR à la mutualité, après celle des IEN (Primaire) le 8 février de la même année avait pour but de réaffirmer le poids de l’“État-employeur” dans la formation des enseignants. Alors que la logique qui a prévalu dans les négociations (MEN/MESR) était simple “Tout ce qui est avant le bac, c’est vous (le MEN) ; tout ce qui est après c’est nous (le MESR)”. C’est simpliste mais pas très loin de la vérité…
On a donc redonné du pouvoir aux inspecteurs. Ils ont, de fait, un poids non négligeable dans la détermination des contenus de la formation et encore plus dans la partie formation en établissement (choix des tuteurs, des “berceaux”, initiative des réunions de coordinations…). Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ?
Parce que je suis très vieux ( !), j’ai quelquefois tendance à dire qu’en supprimant les IUFM, on a certes “créé” les ESPÉ mais aussi restauré quelque chose qui ressemble pas mal aux CPR (système antérieur aux IUFM) où les IPR avaient la haute main sur l’ensemble de la formation. Et dans le premier degré, on est pas loin des écoles normales tant l’univers du primaire semble étranger aux universitaires et laisse donc beaucoup de marge aux ex-IUFM. Les IPR ont l’avantage de connaître le terrain et de savoir ce que c’est qu’un élève qui apprend (ou qui n’apprend pas) et de connaître les pratiques réelles de classe. J’ai pu constater personnellement le rôle positif qu’ils ont pu jouer dans certaines négociations difficiles avec des universitaires dont la logique était plus éloignée de la préparation au métier.
Mais, sans remettre en cause les personnes qui ont certes leur marge de manœuvre personnelle mais qui sont aussi le produit de la structure et des contraintes dans lesquelles elles agissent, on peut dire qu’il y a des risques dans cette évolution. D’abord parce la relation inspecteurs/enseignants est trop souvent marquée par le clientélisme et donc aussi par le conformisme. Cela pose alors la question du critère de recrutement des formateurs (dans les classes et dans les ESPÉ) et accessoirement celle de leur formation.
Et puis, parce que je suis un vieux militant pédagogique, c’est aussi parce que cette structuration conduit à renforcer les cloisonnements disciplinaires. Les IA-IPR sont recrutés sur une base académique et même si leurs fonctions ont évolué, ils restent structurés sur une base essentiellement disciplinaire où on retrouve les enjeux de territoire que nous évoquions plus haut. Comment former des enseignants qui coopèrent et travaillent  entre disciplines et entre niveaux dans un tel cloisonnement ? Comment requestionner les contenus dans la logique du socle commun et des compétences et construire une logique curriculaire indispensable dans un système qui reste malgré tout figé ?

Les “ex-IUFM” (dont je suis, mais je me soigne…) voient cela d’un mauvais œil car ils le ressentent comme une marginalisation ou du moins une remise en question de leur autonomie. Les discussions sont vives aujourd’hui car elles se font sur le mode de la crainte et de la défense des acquis. Les débats récents sur la gouvernance et les statuts des ESPÉ en sont un des phénomènes les plus marquants. Il est difficile de construire quelque chose de nouveau quand on a le sentiment qu’on va y perdre. Sentiment renforcé encore quand on sait que la plupart des intervenants à l’“ex-iUFM” sont à temps plein et n’ont pas de « point de chute » en établissement (et “chute” peut être prise et vécue dans les deux sens du mot…).
Étant en temps partagé et satisfait par la conjonction  de mes deux métiers (même si c’est pas facile au quotidien), ce n’est pas mon cas.


Un “choc de culture”
Il y a un vrai “choc de culture”. L’enjeu des ESPÉ c’est de considérer qu’au lieu de tirer chacun la couverture à soi, il s’agit d’agir dans le même sens pour le “bien commun”. Faire travailler ensemble des universitaires, des “ex-iUFM”, des formateurs-tuteurs dans les classes, des personnels de la formation continue et pourquoi pas (demain ?) des militants des mouvements pédagogiques, ce n’est pas de la tarte ! Et dans le même temps, il y a une certaine urgence puisqu’il s’agit de ne pas rater la formation des futurs enseignants. Beaucoup de formateurs sont au bord de la rupture voire du “burn-out” . On est dans un bon nombre de cas dans ce que les psychologues du travail appellent le “travail empêché”. 
J’ai écrit dans des billets précédents que je ne pensais pas que la structure universitaire telle qu’elle est aujourd’hui était la meilleure structure pour favoriser cette intégration. Les luttes de pouvoir, les cloisonnements, le clientélisme sont malheureusement inscrits dans l’ADN universitaire français. On ne peut pas dire non plus que la réflexion pédagogique soit au cœur de l’enseignement universitaire. Comment penser les difficultés d’apprentissage lorsqu’on est au sommet d’un système qui vous a fait réussir ?
L’argument souvent mis en avant par les défenseurs de ce choix universitaire de la nécessité de la recherche pour permettre l’innovation et l’évolution du métier me semble très discutable. Car il suffit de voir comment celle ci est le plus souvent structurée selon les principes évoqués plus haut pour se rendre compte qu’elle est malheureusement le plus souvent (pas toujours, j’en conviens !) déconnectée d’une véritable recherche-action qui serait pourtant nécessaire. Elle est aussi peu apte à infuser faute de lien avec l’enseignement (il y a toutefois quelques revues comme les Cahiers Pédagogiques qui essaient de faire ce travail de vulgarisation mais elles sont peu aidées…)



Les occasions ratées et les opportunités
Ce que je défendais (et défend toujours) c’était une place de concours qui ne soit pas, comme on en a pris la malheureuse habitude avec ce gouvernement, un compromis boiteux. Mettre le concours en fin de M1 était la pire des solutions puisqu’elle combinait les inconvénients du bachotage en première année. Celui-ci est inévitable quelque soit la nature des épreuves et peut même conduire à une dénaturation de la réflexion pédagogique au profit d’une “messe” servie à ceux qui veulent l’entendre. Car, même si ce n’est pas le sujet, il faut aussi s’interroger sur les compétences en matière pédagogique et didactique des membres des jurys de concours et la manière dont ceux ci sont composés. Mais c’est une autre histoire… (qui peut toutefois faire capoter une partie de la réforme…)
Le concours en M1 installe également durablement la formation à l’université puisqu’il y a continuité avec le M2, nous l’avons vu. Mais il y a, de fait, construction d’une énorme usine à gaz (plus ou moins selon la taille et la complexité des académies, j’en conviens).  Les ESPÉ ne sont alors que des “agences” chargées de (tenter de) rassembler des énergies disparates. Une structure autonome avec une gouvernance plus simple aurait été à mon sens plus efficace. Avec une vraie réflexion voire une remise en question de la formation et de la pédagogie des formateurs actuels. A condition aussi d’y intégrer plus la dimension universitaire qui a manqué aux IUFM (le “U” a été un peu oublié) et de renforcer la recherche en son sein.

Ce n’est pas le choix qui a été fait. Il faut faire avec. On notera toutefois que le ministre ne cesse de dire que la situation est transitoire et devra donc être aménagée voire revue. On notera au passage qu’on entend beaucoup moins Mme la Ministre de l’Enseignement Supérieur (et son cabinet) sur ce même thème. Même si un groupe de suivi des ESPÉ a été nommé avec à sa tête Daniel Filâtre (qui a été le principal artisan –voire le seul – de leur création).

On peut se dire aussi que dans cette affaire, il s’agit d’un coup de billard à plusieurs bandes. On rétablit une formation bien malmenée par la droite, on crée une structure nouvelle pour faire taire les critiques (souvent excessives) sur les IUFM, on en profite pour homogénéiser des formations universitaires qui partaient dans tous les sens, et on oblige les universitaires à parler un peu plus de pédagogie (ce qui n’est pas une mince affaire même si j’en connais beaucoup qui ne rentrent pas dans cette critique). Ce qui peut à terme faire bouger les choses…
ESPÉrons…



Bonnes fées et mauvaises fées
Mais le problème, c’est que cette évolution là se situe sur le moyen terme. Et que l’immédiat c’est la formation des étudiants et des futurs enseignants qui se fait dans le flou et la précipitation alors que c’est l’avenir de l’école qui se prépare. L’urgence nous fait souvent oublier l’essentiel et s’accommode mal des visions stratégiques. D’autant plus que le temps du politique n’a rien à voir avec le temps de l’École…
Des délais très courts, une fatigue accumulée (4 “réformes” en cinq ans), des injonctions contradictoires, des moyens pas toujours au rendez vous alors que les effectifs sont en progression, des “vieux réflexes” qu’il faut combattre, des enjeux de territoires, des rapports de forces…  Beaucoup de mauvaises fées se sont penchées sur le berceau des ESPÉ.
Restent quelques bonnes fées : le sens du service public qui fait que malgré tout on fait tourner la machine, des convictions fortes sur ce qui fait (enfin) consensus “enseigner est un métier qui s’apprend”, l’“optimisme de l’action” qui l’emporte encore sur le “pessimisme de l’analyse” et encore un peu d’enthousiasme…
Mais celui-ci n’est pas en quantité illimitée…

Nothing has ever been achieved by the person who says, It can't be done.”
Eleanor Roosevelt

Il faut conjuguer le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté
Romain Rolland (repris par Antonio Gramsci)



Philippe Watrelot




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samedi, novembre 02, 2013

Bloc-Notes de la quinzaine du 21 octobre au 3 novembre 2013

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- Le Changement c’est maintenu ? - WISE – MOOC et Spoc – Morin et Prost – Enquêtes et études - Lyon indomptable – Citations aux combats - .



Un bloc notes en forme de retour sur la quinzaine écoulée. Il paraît que ça s’appelait les “vacances”, même si je suis sûr que beaucoup d’enseignants en ont profité pour corriger leurs copies ou préparer leurs cours. Quoi qu’il en soit, l’actualité éducative, elle ne s’est pas arrêtée. Elle s’est même déplacée jusqu’au Quatar avec le WISE summit. Les thèmes abordés (place des enseignants, rôle du numérique,…) font évidemment écho aux débats français.
Puisque cette chronique sert aussi de “session de rattrapage”, on reviendra également sur quelques enquêtes et rapports intéressants à signaler et parus durant cette période. Et, parce qu’on est jamais aussi bien servi que par soi même, on évoquera aussi l’actualité du CRAP-Cahiers Pédagogiques qui fut très riche avec les “journées d’Automne” à Lyon avec une table ronde sur la refondation. Mais pour démarrer, un petit coup de gueule sur l’actualité française et les rumeurs de démission et de remaniement…



Le changement c’est maintenu ?
L’actualité française récente a été marquée par une série de signaux très négatifs sur la stabilité de la politique gouvernementale.
C'est sûr qu'après les reculades sur les impôts sur l'épargne et sur l'écotaxe, le signal est donné : si vous gueulez suffisamment fort (le bonnet rouge est en option) et que vous avez une bonne comm' , vous pouvez obtenir satisfaction...
Dans ce contexte, on ne peut qu'être très inquiet sur la suite des réformes dans le domaine de l'éducationet sur l'avenir de celles qui viennent d'être lancées. Le changement, c'est maintenu ?
Depuis que Vincent Peillon a annoncé son intention d’être tête de liste aux élections européennes, les couloirs du ministère de l’Education nationale sont très animés nous dit le site Atlantico L’actuel détenteur du portefeuille pourrait selon ces rumeurs , en effet, démissionner au lendemain des municipales pour s’occuper de sa campagne, entraînant de facto un remaniement gouvernemental que Elysée souhaiterait limité. On évoque aussi un resserrement du ministère et la suppression des fonctions de George Pau-Langevin, ministre de la Réussite éducative.
On sait ce que valent les rumeurs et il faut donc être très prudent. Pour l'instant, ça ressemble plutôt à de l'intox, genre "retenez moi où je m'en vais...” . Mais si ça se confirme, ce serait effectivement une mauvaise nouvelle. Car, même si on peut argumenter (comme je le fait moi même) sur la nécessité pour un ministre de ne pas être un technocrate mais un élu qui veut asseoir sa légitimité sur un vote démocratique , cela passera mal. Qu'on le veuille ou non, cela sera interprété plutôt comme une désertion et donnera un signal très négatif à tous ceux qui sont investis DURABLEMENT dans l'engagement pour l'École. Et au delà, à tous les enseignants pour qui la notion de “seconde carrière" est une aimable plaisanterie. Par ailleurs, quand on utilise le terme fort, voire grandiloquent, de “refondation", on signifie aussi par là que ça prend du temps pour se faire. Si, après, on s'en va au bout d'à peine deux ans, ça disqualifie beaucoup la portée de la refondation en question. Même si les bases ont été posées, il reste beaucoup à faire ! Enfin, on sait aussi qu'un ministre réformateur est souvent suivi d'un ministre chargé de "pisser sur les braises" (expression de Jack Lang). Les conservateurs auront alors gagné. En attendant pire, c'est-à-dire la destruction de l'école publique voire même une école "bleu marine"...
Car, je suis convaincu que les occasions manquées ne se rattrapent plus et que l'enjeu est bien celui de la (re)création d'une école juste et efficace ou la mort à plus ou moins long terme de l'institution que nous connaissons et des valeurs qu'elle porte.
Toutefois, ses proches démentent l'information et selon une dépêche récente AEF (Agence Éducation Formation), Vincent Peillon aurait même déclaré “ Ma candidature aux élections européennes ne remet rien en question”. Wait and see…
Plus que le sort du Ministre lui même, espérons surtout que les reculades successives sur de nombreux sujets ne remettent pas en question la priorité accordée à l’École et l’esprit même de la “refondation”.

WISE
Le sommet mondial sur l'éducation Wise (World international summit for éducation) se tenait à Doha au Qatar du 29 au 31 octobre 2013. Au menu : des débats sur l'innovation entre un millier d'experts venus du monde entier, et des prix généreusement dotés et présentés comme les “Nobel” de l'éducation . Cette année, l’enseignement en ligne était à l’honneur à travers des questions comme : "Peut-on avoir une éducation sans professeur ?", "Est-ce que les MOOC améliorent la qualité et l’accès à l’éducation pour tous les élèves, ou est-ce juste une mode ?
Avant de rentrer dans le vif du sujet, on pourra lire le portrait dans le Monde de Clara Victoria Colbert de Arboleda (dite Vicky Colbert) qui vient de remporter le prix Wise de l'éducation 2013. Pour comprendre son action on complètera ce portrait avec un reportage sur l’évolution du système éducatif en Colombie . Le WISE a aussi mis à l’honneur, le réseau Teach For All , né aux Etats-Unis à l'initiative d'une jeune diplômée de Princeton, Wendy Kopp. En 1990, celle-ci a l'idée d'envoyer des étudiants brillants en renfort dans des quartiers difficiles. L'idée fait boule de neige dans d'autres pays . Des projets pilotes éclosent au Chili, au Liban, en Inde, mais aussi en Allemagne ou en Belgique et aboutissent à un réseau aujourd’hui mondial.
Comme le dit très bien Emmanuel Davidenkoff dans une de ses chroniques sur France Info , si le sommet a bien mis l'accent sur le rôle des enseignants il a surtout montré que ce n'était pas les individualités qui étaient la clé du succès mais la coopération, l'effet-établissement et des finalités clairement énoncées. A cette énumération, il faut ajouter aussi le rôle majeur de la formation. Selon Pasi Sahlberg, expert en éducation finlandais: « Les modèles éducatifs performants, comme ceux de la Finlande, de Singapour ou de la province d'Alberta, au Canada, mettent tous l'accent sur le recrutement et la formation des enseignants »
Ce même Pasi Sahlberg, qu’on peut considérer comme un des artisans majeurs de l'évolution du système éducatif finlandais, donne une longue interview très intéressante et nuancée dans L’Express. Il y parle de l'évaluation :“ Il n'y a pas que les connaissances! De notre point de vue, il est tout autant important de vérifier s'ils ont été capables d'apprendre à apprendre. Nous sommes très vigilants sur l'évaluation de cette notion que nous appelons " learning to learn ". Que faire avec ses connaissances? comment les utiliser? C'est aussi ce que mesure l'étude Pisa et c'est pour cela que nous y avons de bons résultats depuis vingt ans.”. Mais il tient aussi un discours nuancé sur l'école finlandaise qu'il ne considère pas comme un modèle : “ Nous sommes loin d'être parfaits. A cause de cette réputation obtenue grâce à nos résultats aux études Pisa, le système éducatif est devenu très difficile à faire évoluer. Personne ne veut plus rien changer. Or, nous sommes confrontés aujourd'hui à de nouveaux défis. Il nous faut par exemple trouver comment inciter les garçons à lire car ils passent la plupart de leur temps libre sur l'ordinateur. Contrairement aux filles qui continuent à aimer la lecture. Ce sont elles, d'ailleurs, qui nous permettent de nous maintenir à un bon niveau dans l'étude Pisa. Autre défi, récupérer les 5% d'élèves qui arrêtent leur scolarité à l'âge de seize ans. Enfin, aujourd'hui, les écoles finlandaises accueillent de nombreux enfants d'immigrés. Elles doivent apprendre à bien les intégrer. ”. Il donne enfin quelques “conseils” à Vincent Peillon : “ Il faut d'abord avoir une vision assez claire du futur système. Puis, accepter que cela peut prendre plusieurs années voire plus d'une décennie. Je conseillerais aussi aux Français de décentraliser leur gouvernance du système. [...] Enfin, ne pas avoir peur des syndicats. En Finlande, nos ministres les craignaient. Mais tout s'est bien passé.”.
Ce qui nous ramène à notre point précédent…

Mooc et Spoc
L’autre gros sujet de Wise a été celui des MOOC (massive open online courses). L’acronyme français est CLOM (Cours en ligne massifs et ouverts). En gros, des cours proposés sur Internet (gratuits ou payants) avec des modules de validation (le plus souvent payants) qui semblent vus comme une révolution dans l’enseignement. Ce sont évidemment les évolution technologiques qui permettent cette avancée mais les enjeux commerciaux sont eux aussi très importants. Mais il y a aussi une réflexion pédagogique majeure sur la place de l’enseignant. Doit en conclure comme le titre un article du Monde que Le cours est dans la machine ?
La réponse est évidemment nuancée.
Toujours dans Le Monde, on interviewe Marc Prenscky, l’inventeur du concept de digital natives avec un titre en forme de réponse à cette question : Avec le numérique, le professeur doit se réinventer . Aux côtés de la machine, le professeur, doit être “ recruté sur ses compétences humaines et non plus seulement disciplinaires ” , précise Marc Prenscky, . Il se devra plus que jamais d'assurer une mission que l'ordinateur ne pourra lui ravir : enseigner comment «“ penser de manière efficace ” », «“ agir de manière efficace ” », «“ communiquer de manière efficace ” » et « “ assurer son développement personnel ” ». Jamais une machine ne sera capable d'enseigner le respect et la compassion pour construire un honnête homme du XXIe siècle, d'enseigner «“ ce qu'est être humain ”», comme le formule le philosophe et sociologue Edgar Morin. Le prof est mort ? Vive le prof ! conclut ainsi Maryline Baumard.
On pourra compléter cette réflexion avec plusieurs articles. On signalera notamment un texte dans le Blog Internet Actu où on explique qu’avec l’école inversée […] la technologie produit sa disparition L’auteur rappelle d’abord le principe : les enseignants enregistrent des cours en vidéo, les élèves regardent ces vidéos en dehors de la classe, sur leur smartphone dans les transports, devant leur écran d’ordinateur chez eux ou dans la salle informatique de leur lycée (pour ceux qui n’ont pas chez eux de quoi regarder des vidéos en ligne). “ Qu’est-ce que ça change au fonctionnement de l’école ? En dehors de la classe, on remarque que les élèves sont plus enclins à regarder des vidéos qu’à faire les devoirs traditionnels et, surtout, qu’ils les regardent plusieurs fois (elles sont courtes, entre 3 et 6 minutes), sans avoir peur de passer pour des imbéciles parce qu’ils ne les ont pas comprises du premier coup. Ça change surtout ce qui se passe à l’intérieur de la classe. La classe devient le lieu des questions et de la mise en pratique. Un lieu d’activité. En petit groupe. Dans un rapport direct entre l’enseignant et les élèves. Ce qui permet aux enseignants d’identifier beaucoup plus vite ceux qui n’ont pas compris (et qui arrivent à se cacher dans un dispositif de classe traditionnel). ” . Et l’auteur de conclure : “ D'un côté, on pousse jusqu’au bout la logique de ce que permet la technologie et de la place qu’elle a dans la vie des élèves ; mais ce renversement produit paradoxalement une disparation de la technologie puisqu’elle sort totalement de la classe, qui devient le lieu de la discussion, des questions…
On trouve une idée voisine dans une tribune de Slate.fr «Le cours magistral était considéré comme un modèle défectueux de l’époque industrielle. Pourquoi, alors, le porter aux nues dès lors qu’il a été numérisé et diffusé via Internet à l’ère informatique?»L'auteur propose de passer des Mooc au SPOC (small private online classes, petits cours privés en ligne). L’idée de base de cet «enseignement hybride» est d’utiliser des cours en vidéo de type Mooc et autres fonctionnalités disponibles en ligne comme «contenus» pour des cours donnés dans de vraies salles, de taille normale. En demandant aux étudiants de visionner les vidéos en ligne, les enseignants sont ensuite libres de passer leur temps de cours à répondre aux questions des étudiants, à évaluer ce qu’ils ont assimilé ou non, puis à travailler avec eux sur différents projets…
Une autre analyse proposée par le “Plus” du Nouvel Obs considère que ces vidéos en ligne et notamment la Khan Academy qui propose des cours gratuits de maths, pourrait bien, aussi remettre en question les cours de soutien privés et payants traditionnels.
Pas sûr, tant les marchands de l’École peuvent aussi y voir de nouvelles sources de profits. Aux pédagogues d’être vigilants et de proposer des formes alternatives, mutualistes et coopératives.

Edgar Morin
Wise en anglais, ça veut dire sagesse….Edgar Morin était un des grands invités de ce sommet.
On retrouvera une interview du penseur par Maryline Baumard dans Le Monde et aussi un Compte rendu par Caroline Brizard (Nouvel Obs) .
On retrouve dans ses propos sa plaidoirie en faveur d'une éducation à la complexité qui, sait-on jamais, pourrait faire écho chez les membres nouvellement nommés du conseil supérieur des programmes. Il y plaide donc pour un enseignement de la complexité et un décloisonnement des disciplines. “ Les disciplines sont nécessaires, mais leur clôture est néfaste. La séparation des savoirs crée une nouvelle ignorance. Savoir les relier nécessite une connaissance qui réponde aux défis de la complexité de notre monde social et planétaire ”. Comment faire changer l'école ? “ Il faut sans cesse s'appuyer sur une avant-garde agissante. Il n'existe jamais de consensus préalable à l'innovation. On n'avance pas à partir d'une opinion moyenne qui est, non pas démocratique, mais médiocratique ; on avance à partir d'une passion créatrice. Toute innovation transformatrice est d'abord une déviance. ”.
Cette fois-ci c’est au conseil national de l’innovation (et de la réussite éducative) que le conseil pourrait être adressé. Comment favoriser l’innovation quand celle-ci est (trop) institutionnalisée ?
C’est d’ailleurs une des questions que l’on retrouve dans un rapport conjoint IGEN / IGAENR qui vient de sortir et qui est très critique sur la place de l'innovation dans l'Éducation Nationale. A la fois parce que "l'article 34" (issu de la loi de 2005 mais maintenu dans la loi actuelle) a été peu utilisé et est même vu négativement par de nombreux cadres de l'Éducation nationale (toujours ces problèmes de territoires…) et aussi parce que les conceptions de l'innovation peuvent être interprétées très différemment .Dans ce rapport, somme toute assez pessimiste on trouve aussi ce constat : "Toute politique [...] d’innovation doit prévoir un volet de valorisation et d’essaimage des pratiques. La valorisation des actions est actuellement insuffisante pour fertiliser le système.". Mais cela nous éloigne du WISE, quoique…

Antoine Prost
La transition est, en tout cas, facile avec le livre d'Antoine Prost "Du changement dans l’école" (éditions du Seuil, 2013) dont on trouvera une recension sur le site des Cahiers Pédagogiques et l’interview de l'auteur par Jean-michel Zakhartchouk.
Quand on lui pose la question du succès ou de l'échec d'une réforme, voici ce qu'il répond : “ Le succès tient à la rencontre de plusieurs facteurs : la continuité politique et administrative, l’adhésion d’une partie suffisante de l’opinion et des enseignants, un accord assez large sur ses objectifs, un peu d’argent, de l’habileté. Mais l’essentiel est la continuité, qui suppose un minimum de consensus. Sans un accord minimum entre les partis de gouvernement sur la politique à suivre, la droite défait ce que la gauche a fait, et réciproquement. Les enseignants en ont assez d’être ainsi ballotés de réforme en réforme. Telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, l’alternance politique démolit l’Éducation nationale. ”[...] La concertation nationale touche les responsables associatifs ou syndicaux. Mais pour qu’une réforme passe, ce sont les professeurs et les parents qu’il faut convaincre, ce qui suppose une concertation avec la base, au niveau des établissements. Et la mise en œuvre de la réforme demande de multiples décisions locales. Elle exige une administration qui l’explique et la construise sur le terrain
On trouvera une autre interview d’Antoine Prost dans Educpros le 28/10/13 où il parle cette fois-ci de la formation des enseignants. “ Les ESPÉ (écoles supérieures du professorat et de l'éducation) sont une bonne chose, même si la refondation s'effectue dans un contexte défavorable. Lorsque se sont créés les IUFM (instituts universitaires de formation des maîtres), on pouvait compter sur un vivier de compétences, des formateurs formés par les MAFPEN (missions académiques de formation des personnels de l’Éducation nationale). Aujourd’hui, les ESPÉ se créent alors que ces formateurs partent à la retraite. Et il n’y a pas ce type de compétences dans les universités. Supprimer les IUFM a été stupide : comme si le métier d’enseignant était le seul qu’on n’ait pas besoin d’apprendre ! Je regrette qu’il y ait eu dans les années 2000 un IUFM "bashing", un matraquage qui a imposé l’idée que c’était un échec total. Tous les IUFM ont été évalués par le même Comité national que les universités. J’ai lu les rapports de 25 IUFM, des rapports de plus d’une centaine de pages chacun. À chaque fois, les inspecteurs disaient que les maîtres qui en sortaient étaient meilleurs que les précédents.
On notera la très grande civilité de M. Prost qui n’utilise que le qualificatif de “stupide”…

Enquêtes et études
Plusieurs enquêtes et études ont retenu notre attention durant cette période de “vacances”. Voici un écrit de rattrapage pour ceux (il y en a…) qui se sont tenus éloignés des écrans pendant quelques temps.
Un article de la BBC reproduit dans digischool.fr pose une question intéressante : dans quels pays les enseignants sont-ils les plus “respectés” ? Au passage on notera que le mot “respect” peut induire en erreur. Il semble être une mauvaise traduction de ce qu’on appellerait en sociologie “statut” ou “prestige social”. L’étude de la Varkeys Gem Foundation se basait sur des enquêtes auprès de 1000 adultes dans chaque pays. Celles-ci ont examiné les attitudes du public envers le statut professionnel, la confiance, la rémunération et les avantages de l’enseignement en tant que carrière professionnelle. Au Royaume-Uni, seul 1 adulte sur 5 croit que les étudiants montrent du respect à leurs professeurs à l’école. Tandis qu’en Chine on compare les enseignants à des médecins, au Royaume Uni ils sont davantage susceptibles d’être rattachés aux infirmières et aux assistantes sociales et aux États Unis comme des bibliothécaires. La place de la France n'est pas indiquée dans cet article traduit de l'anglais mais le rapport initial l'indique : 11e position. D'ailleurs, si vous pratiquez l'anglais, le rapport est vraiment intéressant à lire. Surtout les graphiques !
Peut-on évaluer (de manière monétaire) l'"effet prof" ? Une étude américaine a permis d’évaluer à environ 1,4 millions de dollars par classe, l’impact financier de l'enseignement d'un "bon professeur" par rapport à un autre moins bon sur les revenus futurs des élèves qui la composent. Marc Gurgand et Corinne Prost, deux économistes spécialisés dans l'économie de l'éducation font le point sur cette question sur le site Atlantico. Pour eux , l'étude ne remet pas en cause la vision des économistes sur les enseignants. Elle permet de préciser l'ampleur du phénomène et de montrer que les effets sont notables à long terme. Il y a un débat entre certains économistes de l'éducation qui pensent que les meilleurs leviers sont du côté des moyens budgétaires, par exemple la taille de la classe ; et d'autres économistes qui pensent que les enseignants influent bien davantage sur la réussite scolaire. Cette étude donne des arguments de poids à ces derniers économistes. Mais il faut aussi relativiser. “L'enseignant compte évidemment et certains enseignants réussissent mieux que d'autres à faire progresser les élèves. Tout parent d'élève le sait et les chefs d'établissement le savent également. Les économistes ont tenté de relier cette "qualité" des enseignants à certaines caractéristiques, telles que "âge" et "diplôme". Il n'y a pas de réponse claire ; les jeunes enseignants sont un peu moins bons car c'est un métier qui s'apprend ; et les compétences académiques semblent jouer un rôle également. Toutefois, les plus grandes différences viennent de caractéristiques individuelles des enseignants, leur faculté à maîtriser une classe, leur sens de la pédagogie, leur envie. Il ne semble donc pas possible de repérer à l'avance les plus compétents ; c'est sur le terrain que les différences se dessinent. Néanmoins, il ne faut pas avoir une vision trop mécaniste : les personnes évoluent au fur et à mesure de leur carrière. En outre, un enseignant n'est pas seul, il s'agit d'une interaction entre une classe et lui. Il peut réussir un peu moins bien face à certaines dynamiques de classe. ” Et Marc Gurgand de conclure : “Du coup, si l'enjeu de la qualité des enseignants est présent dans le débat public, c'est plutôt à travers la politique de recrutement. Les questions qui sont posées, mais auxquelles on ne sait pas bien répondre, sont notamment : est-ce qu'on recruterait de meilleurs enseignants s'ils étaient davantage payés?
Bonheur privé et déploration publique ?
Les profs font partie des travailleurs les plus heureux dans leur activité professionnelle, selon une enquête Viavoice pour le Nouvel Observateur. Les enseignants sont en effet 85 % à se dire épanouis dans leur travail comme le résume le site VousNousIls . Et le métier de “Professeur” fait donc partie du top 3 des "métiers qui rendent heureux", selon le Nouvel Observateur. Ils arrivent en effet juste après les cadres de la fonction publique (qui sont 90 % à se dire heureux au travail) et les agriculteurs (heureux à 86 %). Concernant les raisons de leur bon­heur au travail, les enseignants estiment à 79 % exercer “ une activité professionnelle qui passionne ”, 91 % “ un travail utile à la société" et 90 % “ un emploi stable ”. Ils ne sont par contre que 31 % à se sentir reconnu par leurs supérieurs, 61 % à juger leur conditions de travail “ favorables (sans pénibilité) ”, et 66 % à être satisfaits de leur condition matérielle. Comme le note un article de Claude Lelièvre la plupart de ces résultats vont dans le même sens que l’enquête publiée début septembre 2013 par le syndicat « UNSA-Education » et réalisée auprès de 16333 agents de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur, où il apparaissait que ces personnels déclaraient à 94% “ aimer leur métier”, à 84% “ être heureux dans l’exercice de leur métier ”. Mais signale t-il avec malice, dans le même temps 54% d’entre eux estimaient “ n’être pas reconnus dans leurs pratiques professionnelles ” et 57% d’entre eux disaient “ être insatisfaits de leurs conditions de travail


Du Lyon au menu…
L’actualité, c’est aussi celle du CRAP-Cahiers Pédagogiques…
D’abord avec cette tribune “La refondation : en cours d’acquisition qui est le produit d'un travail collectif; Lors du dernier conseil d'administration du CRAP, les membres du CRAP présents ont fait le bilan de la refondation au regard des propositions que nous avions faites en 2011. Je vous surprendrai, si je ne vous conseillais pas de la lire en entier mais je ne résiste pas à vous livrer un passage en forme d’avertissement à nos différents interlocuteurs : “En un an et demi, on aurait aimé voir les choses avancer bien plus vite. La logique du compromis et des petits arrangements en coulisse avec les « forces qui comptent » prend trop souvent le dessus sur la transparence et sur la consultation démocratique. Mais on sait aussi qu’il est de bon ton aujourd’hui d’afficher déception et amertume, dès que des changements se mettent en place. On souligne les effets pervers, ou on prétend qu’au fond, rien ne change, et on rejoue l’éternel remake du feuilleton des illusions perdues. Argumentations souvent hypocrites qui masquent des résistances corporatistes et une manifestation de cette société de défiance, toujours prompte à dénoncer, à souligner tout ce qui ne va pas, à dénigrer ceux qui s’engagent dans le positif [...] Tant pis si pour les uns, dans l’institution, nous pratiquons trop notre devoir d’impertinence, tant pis si pour les autres, nous serions trop bienveillants et trop positifs. La question n’est pas là, mais bien de ne pas s’enfermer dans la résignation ou dans le commentaire.
Sur le site des Cahiers Pédagogiques vous pourrez aussi lire un article qui revient sur les deux jours très intenses des “journées d'automne" du CRAP les 21 et 22 octobre dernier à Lyon. Deux jours marqués par l'assemblée générale de l'association avec notamment la réflexion sur les orientations malgré la baisse sensible de notre subvention et des craintes sur la diffusion de la revue, mais aussi une conférence sur l'engagement avec la sociologue Sandrine Nicourd, une fête du cinquantenaire et en clôture une table ronde sur la refondation de l'École avec Philippe Meirieu, Nathalie Mons, Yves Fournel et moi même. On pourra lire quelques échos de cette table ronde qui a fait salle comble dans le site d’information Touteduc Une dépêche AEF reprend aussi des éléments de ce débat et en particulier notre rappel de la promesse de François Hollande dans son discours à la Sorbonne au moment de la concertation sur la refondation (si loin, si proche…) d’une “obligation de formation continue” (qui serait aussi un droit opposable d’ailleurs) pour les enseignants.
Pour ceux que ça intéresse, on pourra lire aussi mon discours prononcé à l'occasion de la soirée anniversaire des cinquante ans du CRAP. J'essaie de dire de manière très personnelle ce que cette association, dont j’ai été réélu président, représente pour moi.
Autre information importante pour notre mouvement : Jean-michel Zakhartchouk vient enfin d'ouvrir son blog ! Il a choisi de le faire sur le site EducPros. Il commence dans un premier billet par poser les conditions du débat et énumérer tout ce qui peut faire obstacle à celui-ci. Il en repère dix mais je suis sûr qu'il y en a d'autres...
Mais tous ces obstacles et toutes les difficultés de la période présente n’empêcheront pas le CRAP-Cahiers Pédagogiques de continuer à intervenir et même à susciter le débat autour de l’École et à apporter notre regard de pédagogues sur l’actualité éducative. On a mangé du Lyon ! Loin des simplismes, des logiques binaires et en apportant de la nuance et de la complexité (salut Edgar) là où c’est nécessaire.
C’est la raison d’être de notre site des Cahiers Pédagogiques que je vous invite à visiter régulièrement (il y a toujours du nouveau !) et de nos futurs projets. C’est aussi la fonction de la revue de presse qui revient avec un rythme régulier avec la fin des vacances.

Citations au combat
Pour ne pas finir sur une note d’auto-célébration ce (trop) long Bloc Notes, je livre à votre méditation, deux citations glanées au hasard de mes lectures sur les réseaux sociaux. En ces jours de célébrations des défunts, ce sont deux personnes disparues mais dont la pensée reste quant à elle bien vivante…

Lorsque je vois un examinateur décider que telle ou telle copie d’histoire par exemple ou de philosophie ou même de mathématiques, cotée sur 20 vaut 13 1/4 et telle autre 13 1/2, je ne puis en toute déférence m’empêcher de crier à la mauvaise plaisanterie. De quelle balance de précision l’homme dispose-t-il donc qu’il lui permette de mesurer avec une approximation de 1,2 % la valeur d’un exposé historique ou d’une discussion mathématique ?
Marc Bloch, dans L’étrange défaite, écrit en 1940 et publié à titre posthume en 1946.

«Nous ne comprendrions pas que des camarades fassent de la pédagogie nouvelle, sans se soucier des parties décisives qui se jouent à la porte de l’école, mais nous ne comprenons pas davantage les éducateurs qui se passionnent activement pour l’action militante et restent dans leur classe de paisibles conservateurs. » Célestin Freinet, texte paru dans le premier numéro de l’Educateur Prolétarien, ancêtre du Nouvel Educateur en 1936

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

samedi, octobre 19, 2013

Bloc Notes de la semaine du 14 au 20 octobre 2013



Retour sur un emballement – Sanctuaire - dentifrice – “elle seule” - Misère ! - .



Le bloc-notes de la semaine est consacré essentiellement à l’affaire Léonarda sous ses différents aspects. Pourquoi cet événement, absolument pas exceptionnel a t-il pris autant d’ampleur ? Que veut dire “sanctuariser” l’École ? Quel rôle a joué la mobilisation lycéenne ? L’intervention du chef de l’État peut-elle calmer l’incendie ou au contraire le relancer ? Les pauvres doivent-ils être aimables pour qu’on les aide ?



Retour sur un emballement
je n'ai pas compris tout de suite ce qui se passait, j'ai cru que c'était la mère de Léonarda qui voulait être rassurée et en fait, c'était le maire de Levier, commune de résidence de Léonarda, qui m'a précisé qu'il savait que nous nous rendions à Sochaux et il me demandait expressément de faire arrêter le bus. Dans un premier temps j'ai refusé en précisant que ma mission était d'aller à Sochaux avec tous les élèves inscrits pour cette sortie pédagogique (visite de lycées + visite de l'usine Peugeot). Le maire de Levier, Albert Jeannin, m'a alors passé au téléphone un agent de la PAF qui était dans son bureau : son langage était plus ferme et plus directif, il m'a dit que nous n'avions pas le choix que nous devions impérativement faire stopper le bus là où nous étions car il voulait récupérer une de nos élèves en situation irrégulière : Léonarda Dibrani cette dernière devait retrouver sa famille pour être expulsée avec sa maman et ses frères et sœurs ! Je lui ai dit qu'il ne pouvait pas me demander une telle chose car je trouvais ça totalement inhumain ... il m'a intimé l'ordre de faire arrêter le bus immédiatement à l'endroit exact où nous nous trouvions, le bus était alors sur une rocade très passante, un tel arrêt aurait été dangereux ! Prise au piège avec 40 élèves, j'ai demandé à ma collègue d'aller voir le chauffeur et nous avons décidé d'arrêter le bus sur le parking d'un autre collège (Lucie Aubrac de Doubs). J'ai demandé à Léonarda de dire au revoir à ses copines, puis je suis descendue du bus avec elle, nous sommes allées dans l'enceinte du collège à l'abri des regards et je lui ai expliqué la situation, elle a beaucoup pleuré, je l'ai prise dans mes bras pour la réconforter et lui expliquer qu'elle allait traverser des moments difficiles, qu'il lui faudrait beaucoup de courage... Une voiture de police est arrivée, deux policiers en uniforme sont sortis. Je leur ai dit que la façon de procéder à l'interpellation d'une jeune fille dans le cadre des activités scolaires est totalement inhumaine et qu'ils auraient pu procéder différemment, il m'ont répondu qu'ils n'avaient pas le choix, qu'elle devait retrouver sa famille [...] ”.
C’est ce récit (il me semble) de la professeure d’Histoire-Géographie qui accompagnait cette sortie scolaire qui a tout déclenché. Il est paru le 14 octobre 2013 dans le blog de RESF sur Médiapart. Ce témoignage émouvant a énormément circulé sur les réseaux sociaux (FaceBook, Twitter, etc.) et a grandement contribué à l’indignation collective. Les revues de presse de la semaine écoulée ont rendu compte de la montée de celle-ci. Le débat est aussi devenu politique, on a demandé une enquête sur les conditions de l’expulsion, beaucoup d’hommes politiques sont intervenus. Les lycéens se sont mobilisés contre cette expulsion et d’autres du même type. Et cette polémique a pris un nouveau tour puisqu’elle donné lieu ce samedi 19 octobre à une intervention de François Hollande supposée mettre un terme à toute cette affaire.
Raté...


Sanctuaire
Extirper une adolescente de 15 ans d'un bus scolaire pour l'expulser ensuite vers le Kosovo est un acte profondément choquant. Cela a suscité une émotion dans le pays, notamment chez les lycéens. Même si, selon un sondage BVA - Le Parisien, seuls 46 % des Français se déclarent choqués et 65 % sont opposés à une annulation de l'expulsion. Bien sûr, les résultats de l’enquête sont très différents selon le positionnement politique des personnes interrogées. Les sympathisants de gauche disent ainsi majoritairement (68 %) avoir été choqués par les conditions de l’interpellation de Leonarda. En revanche, 89 % des sympathisants de droite approuvent la position du ministre socialiste…
Qu’est-ce qui choque dans cette interpellation ? Que cela se passe à l’École. Car, à tort ou à raison, il faut bien reconnaître qu’il y a de nombreuses expulsions et que cela n’a pas, jusque là, provoqué de fortes mobilisations. Le récit fait par la professeure d’Histoire-Géographie nous donne à voir une jeune fille interpellée pendant un voyage scolaire sur le parking d’un collège Lucie Aubrac ( !) et presque devant ses camarades. C’est Mara Goyet, très inspirée en ce moment, sur son blog hébergé par leMonde.fr , qui résume assez bien la position de nombreux enseignants en affirmant que “l’expulsion est la négation même de l’éducation ”. Et elle argumente : “L'Ecole de la République, c'est toute sa grandeur, accueille tous les enfants, qu'ils aient des papiers ou non, qu'ils soient en règle ou en situation illégale. Elle leur offre une éducation, qui est un long processus, qui, année après année, édifie une culture, des savoirs, un lien fort avec le pays. Il n'est pas acceptable, pour des enseignants comme pour des élèves, que l'on retire du jour au lendemain à un enfant ce qui lui a été offert (il n'est pas responsable de sa situation illégale), qu'on le coupe de son établissement, de ses camarades, de sa scolarité, de ses professeurs (qui s'en sentent responsables), qu'on interrompe ainsi, brutalement, ce qui s'échafaude jour après jour. De fait, ce type de mesure est la négation même de l'enseignement et de tout ce qu'il suppose (temps, continuité, responsabilité, égalité, confiance). Evidemment, j'en ai conscience, cette conviction est délicate car elle rend l'application de la loi problématique, elle ouvre la porte à nombre de dérives, elle entre en contradiction avec quantité de considérations légales, pragmatiques, réalistes. Mais enfin, c'est ainsi.”.
Vincent Peillon n’a pas dit autre chose lorsqu’il a déclaré au sortir du conseil des ministres qu’il souhaitait qu’on “sanctuarise” l’École (voir le billet de Cl. Lelièvre sur ce sujet) . Car en effet, aujourd'hui, l’École n’est pas un sanctuaire. Si les interpellations au sein d'établissements scolaires ont toujours choqué l'opinion, il faut rappeler qu'elles ne sont en rien illégales. Un article du Monde nous rappelle que contrairement aux universités, les écoles, collèges et lycées ne bénéficient pas d'exemptions particulières ou d'un statut juridique à part qui les rendraient inaccessibles à la police. Ce même article nous redit aussi que le cas de Léonarda est loin d’être exceptionnel même s’il a bénéficié d’un traitement médiatique qui, lui, est inédit.
On peut même aller plus loin et s’interroger sur l’idée même de “sanctuaire”. Il peut y avoir beaucoup d’hypocrisie derrière cette appellation. S’il s’agit simplement de continuer à expulser des jeunes scolarisés mais à l’abri des regards… Car ce qui choque aussi c’est que cette expulsion vient après presque cinq ans de séjour en France. Autrement dit, Léonarda qui déclare avoir quinze ans a passé le tiers de sa vie et l’essentiel de sa scolarité en France. Et, même si elle n’est pas forcément la « bonne élève » modèle qu’on aurait souhaité, ce simple fait modifie la donne et contribue à rendre aberrant son “retour” vers un pays qu’elle ne connaît pas. La scolarité qu’elle a suivi est le signe d’une intégration en cours. C’est donc aussi le fonctionnement du droit d’asile et des procédures qui l’encadrent qui est à requestionner.

Dentifrice
Les lycéens, c’est comme le dentifrice, c’est facile de les faire sortir du tube, beaucoup plus difficile de les faire rentrer… ”. Citée dans un article de Luc Bronner du Monde daté du 11 février 2005, la blague est attribuée à un haut-fonctionnaire inconnu (?) de l'Éducation Nationale et souvent reprise depuis. Indéniablement, la mobilisation lycéenne a joué un grand rôle dans la réaction politique et notamment dans la prise de parole de François Hollande.
Pour un président qui avait fondé sa campagne électorale sur la jeunesse et l’éducation, la menace d’une mobilisation lycéenne apparaît comme un symbole négatif fort.
Ouvrons une parenthèse pour noter qu’Il y a des hasards de calendrier qui font sourire ou réfléchir. Cette dernière quinzaine c'étaient donc les semaines de l'engagement des lycéens...! Le site du ministère nous apprend que “ chaque lycéen de France bénéficiera d'une séance de formation sur l'engagement citoyen et la participation des élèves au lycée. ”. Les séances de travaux dirigés se sont faites en extérieur… Et les appels au calme et au retour en classe du Ministre Peillon n’ont eu que peu d’effets.
Deuxième effet “pas cool” de cette mobilisation on sait aussi d’expérience que les manifestations lycéennes débouchent souvent sur des débordements. Il ne s’agit évidemment pas du fait des lycéens mobilisés et motivés mais des jeunes (en lycée ou non) qui profitent de cette situation anomique pour casser et “dépouiller”. Enseignant en banlieue depuis très longtemps, je peux témoigner que, loin de l’angélisme et sans catastrophisme excessif, c’est un schéma malheureusement classique. Il ne manquerait plus alors que la mobilisation lycéenne se double d’émeutes urbaines et d’une crise de banlieues qui ne demande qu’à s’enflammer pour que la situation du gouvernement empire encore plus… !

elle seule…
A la suite de cette affaire, une enquête administrative a été diligentée au sein du ministère de l’Intérieur pour savoir s’il n’y avait pas eu de faute dans son déroulement. C’est la remise de ce rapport (lisible et téléchargeable sur le site du Ministère ) qui a déclenché le retour précipité de Manuel Valls de son déplacement aux Antilles. Et c’est ce même rapport sur lequel s’appuie la brève intervention télévisée du président de la République le samedi 19 octobre à 13h. Lui, qui répugne à intervenir à chaud, comme nous le rappelle un article du Monde s’est vu contraint de prendre la parole et de s’engager dans cette polémique qui touche un partie de son électorat et de la jeunesse.
A ceux, majoritaires dans l'opinion à en croire les sondages, qui réclament avant tout la "fermeté" et à quelques mois des municipales, le président de la République a donné des gages : "Il n'y a pas eu de faute, la loi a été respectée", a-t-il déclaré. Mais il concède l'annonce d'une prochaine "instruction" prohibant toute interpellation d'enfants dans "le temps scolaire", c'est-à-dire "aussi bien à l'école, dans le cadre de sorties ou dans les centres de loisirs". Voilà pour la “sanctuarisation”. Mais comme nous le disions plus haut, cela ne tranche pas le débat (qui n’a en fait jamais été posé) sur le sort des élèves étrangers en cours de scolarité.
S’il n’y a pas eu de faute et que le rapport conclut au respect de la loi, les deux auteurs notent cependant un manque de discernement dans l’application des règles. Le rapport insiste aussi sur le fait que les forces de l'ordre n'ont pas, à ce sujet, saisi leurs hiérarchies et que le préfet n'a été averti que tardivement. C’est sûrement en s’appuyant sur cette partie du rapport que F. Hollande propose une mesure pour le moins ambiguë. Il a en effet indiqué que l'adolescente pourrait poursuivre sa scolarité en France si elle en faisait la demande, mais que sa famille, dont les demandes d'asile ont été déboutées, ne pourrait pas suivre. "Si elle le demande, un accueil lui sera réservé, à elle seule", a insisté le président de la République.
Cette décision qui cherche à ménager la chèvre et le chou ne semble pas apaiser les choses. Elle est l’objet de nombreuses critiques politiques que nous ne développerons pas ici. Les questions pratiques sont elles aussi nombreuses. Et ses frères et sœurs, eux aussi scolarisés en France quel sera leur sort ? Une jeune fille de “quinze ans” peut-elle être séparée de ses parents ? Et le sort des autres élèves expulsés (et notamment Khatchik, renvoyé en Arménie ) est-il réglé ?
Je ne sais plus quel est l’homme politique qui avait dit que gouverner ce n’est jamais choisir la meilleure mais la “moins pire” des solutions. Certes, mais ici, cette “synthèse” n’apparaît-elle pas plutôt comme le signe d’une indécision ? Une Valls-hésitation ?

Misère !
Ça se complique…
Car ce serait plus simple pour la bonne conscience si les gens qui sont les “héros” de cette affaire étaient sympathiques et hors de tout reproche. Ben non, ce n'est pas le cas...
Le rapport le montre bien . Le père de famille a menti, il vient de l’avouer. Il ne semble pas avoir donné suite aux propositions d’embauche qui lui avaient été faites. Il aurait été aussi violent à l’égard de sa femme et de ses enfants. Quant à la jeune Léonarda, le rapport indique (page 17) que "selon les données recueillies par la mission, les absences de Leonarda au collège sont de 66 demi-journées en 6e, 31 en 5e, 78 en 4e et 21 1/2 depuis le début de l'année scolaire actuelle." Et le rapport indique même (page 9) “D’après les déclarations recueillies par la mission, la jeune fille découchait régulièrement. ”.
Salauds de pauvres criait Jean Gabin dans “La traversée de Paris”. Il faudrait que tous les pauvres soient exemplaires, dignes, propres, probes, beaux... comme dans ces romans édifiants du 19e siècle. Mais la misère n’est pas forcément exemplaire. Tout comme les élèves en échec ne sont pas forcément aimables….
Car, ces mensonges, ces entrées clandestines, ces expulsions,… elles sont d’abord le produit de la misère. Et le repli sur soi et la crainte de l’étranger sont aussi le produit de la crise et d’une sorte de misère économique mais aussi morale et intellectuelle.
C’est pourquoi, il est préférable de finir sur une note sinon d’espoir, du moins un peu plus optimiste en rappelant que cette semaine était aussi celle de la  27e journée du refus de la misère organisée par ATD-Quart Monde. On pourra lire sur le site des Cahiers Pédagogiques un reportage sur cette initiative et où on insiste en particulier sur le rôle que doit jouer l’École dans cette lutte essentielle. Rappelons les mots de Joseph Wresinski, le fondateur de cette journée, loin des égoïsmes et des peurs de l’autre « Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. »

Bonne Lecture et à bientôt (après les vacances)



Philippe Watrelot
 
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