mardi, décembre 03, 2019

PISA-Choc ou déni ?




Tous les 3 ans, la publication des résultats de PISA donne lieu aux mêmes postures  : discours d’auto-satisfaction du ministre qui se félicite d’une étude qui justifie sa politique, des articles dans la presse avec les inévitables palmarès peu significatifs, polémiques récurrentes sur la valeur de  cette enquête,  déclarations conservatrices sur la nécessité de préserver notre modèle éducatif et voilà.. Un petit tour et puis s’en va. D’autant plus que cette année l’actualité sociale est très chargée et va vite chasser la réflexion sur l’état de notre système scolaire. 

Je ne vais pas revenir ici sur les résultats de PISA 2018. On les trouve résumés dans tous les journaux qui ont eu accès à l’enquête sous embargo. 
Un seul point devrait retenir notre attention : la France reste la championne des inégalités et le pays où l’origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire, c’est quand même l’information principale de cette enquête. 
Mais cela  peut-il engendrer un “Pisa-Choc” comme cela a été le cas dans d’autres pays ? Rien n’est moins sûr. Après les quelques jours de commentaires, on se rend compte que le soufflé médiatique retombe vite. Sans que cela n’engendre une réelle prise de conscience dans l’opinion. Comment expliquer cela ?


Dénis
On peut évoquer d’abord (comme je le fais dans un autre article) une accoutumance aux inégalités. Cela peut sembler paradoxal de dire cela après un an de gilets jaunes et les tensions sociales actuelles. Mais l’École semble échapper à cette contestation. Je fais l’hypothèse que cela repose sur la permanence d’un « idéal » méritocratique pourtant bien malmené. Se poser la question de l’élitisme et de la sélection fait penser (à tort) à certains que cela peut remettre en question leur propre position et dévaloriser les diplômes. Or, ce sont eux, les anciens bons élèves, les « premiers de la classe » qui ont la parole et l’accès aux médias. Pourquoi critiquer un système qui vous a fait réussir ? 
Tout se passe en France comme si on avait développé l’art de dire tout et son contraire sur l’école avec des polémiques sans fin sur des sujets dérisoires : la réforme de l’orthographe, la « théorie-du-genre » et j’en passe. On a les débats qu’on mérite et l’école qu’on mérite.

Une autre difficulté tient aussi aux postures politiques, en particulier dans l’opinion enseignante. En France, on se préoccupe plus de "Qui" parle (et d'"où") que de ce qui est dit. Que ce soit l'OCDE, considéré à tort ou à raison comme le bras armé du libéralisme, qui fasse des constats d’évidence ne peut que conforter certains dans une forme de déni .
Alors qu'on est censé former nos élèves à l'esprit critique et de se méfier du complotisme, nous réagissons nous mêmes de manière très mécanique à des signaux envers lesquels nous sommes incapables de prendre du recul. « OCDE = libéralisme = mal absolu» c'est rapide et confortable et ça empêche un peu de réfléchir. Sans tomber dans la naïveté, on peut faire l'hypothèse qu'au sein de l'OCDE comme de toute organisation, il y a des tensions et des logiques qui s'affrontent et se télescopent. De fait, si ce que dit l’OCDE et ses représentants était formulé par Bourdieu (et je peux fournir des textes assez voisins de l'icône de la gauche radicale), ça passerait beaucoup mieux !
On notera que le CNESCO dont tout le monde a pleuré la disparition fait pourtant les mêmes constats ! Il en va de cet indicateur comme de tant d’autres : il a des imperfections mais il est relativement fiable et grâce à sa périodicité permet de mesurer des évolutions. Casser le thermomètre ne ferait pas tomber la fièvre. 
Au risque d’agacer (encore plus !) certains enseignants, on peut redire que la critique nécessaire et légitime de Pisa ne doit pas faire oublier que ce constat n’est pas isolé. Et il ne faudrait pas tomber dans le déni en se réfugiant dans une posture faussement radicale et un maximalisme qui masqueraient au final un conservatisme pédagogique et un refus de prendre à bras le corps une réflexion sur les finalités de l'école... 


Que serait un réel « PISA-Choc » ? 
D’abord cela supposerait de s’interroger sur la persistance d’une sélection  précoce en France. 
Dans la quasi-totalité des pays concernés par l’enquête, les élèves de 15 ans sont tous au même endroit. En France, il y a déjà, à cet âge, plusieurs possibilités. On peut être « à l’heure » ou en retard en ayant redoublé, dans l’enseignement général ou déjà dans l’enseignement professionnel... 
Depuis la 3ème  république, et même Napoléon, dans un pays ayant éliminé ses élites issues de l'héritage du sang et de la noblesse on a construit un lycée dédié à la construction d’un élitisme républicain. L'école continue aujourd'hui à produire des élites de manière précoce et cette logique imprime tout le système en amont selon un principe de distillation  fractionnée. 
le nouveau slogan de l'Éducation Nationale ? 
Dans le refus de prendre cette question de front, on est bloqué dans une logique opposant faussement "pédagogues contre élitistes", persuadés qu'il faut choisir entre école de masse et école d'élite. Or ce que montre Pisa - et c'est révolutionnaire -, c'est que l'un et l'autre vont de pair : les pays qui ont beaucoup de bons élèves sont aussi ceux qui ont réussi à diminuer l'échec scolaire. 
Rénover le système ce n’est pas refuser la sélection mais la retarder. Le système finlandais souvent donné en exemple, est très sélectif ! Mais à partir de l’université... Pas dès le collège ou même l’école primaire. 

La question est donc pédagogique. Comment construire des solutions de remédiation, faire vraiment de la pédagogie différenciée, avoir des pratiques pédagogiques qui n’excluent pas ? 
On me répondra qu’il faut des moyens ? Possible mais pas suffisant. Si on regarde le poids des dépenses d’éducation par rapport au PIB, la France n’est pas à la traîne. D’autres pays ont un système plus équitable avec des dépenses équivalentes. C’est aussi une question de pédagogie, de conception du métier et de formation. 


Pour une école plus juste et efficace
Dans mes différentes positions publiques et notamment lorsque j’ai présidé le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative (mais aussi au CRAP-Cahiers Pédagogiques) j’ai souvent accolé ces deux termes : « pour une école plus juste et plus efficace ». L’efficacité n’est pas un gros mot libéral. Il est juste qu’on se demande si le 1er budget de l’État qu’est l’éducation est bien utilisé au service d’une finalité clairement définie. 
Or, le problème est double. D’abord l’École Française est peu claire sur ce qu’elle veut ! Les objectifs sont multiples et contradictoires : élitisme ou réussite de tous ? Individualisme ou travail sur les conditions sociales ?  Et il n’y a pas de réelle continuité sur les politiques éducatives. Un ministre s’emploie à détricoter (j’ai contribué à populariser l’expression « Control-Z ») ce qui a été fait avant. 
Ensuite, l’École française est une bureaucratie très verticale. Et ce n’est pas un gage d’efficacité, bien au contraire. C’est source de gaspillage et de faible adaptabilité. Quand l’enjeu est celui de la conformité à des procédures plutôt que de s’interroger sur le sens de ce qu’on fait, quand chacun défend un périmètre devenu un territoire, quand l’arrogance technocratique cherche à imposer une seule manière de faire,  comment changer l’école ? 
Il nous faudrait une École plus souple sur les manières de faire mais plus claire et ferme sur les finalités ! 
Le PISA-Choc serait à faire surtout au niveau de la gouvernance. L’autoritarisme et la verticalité ne sont pas une solution. Le beau mot de confiance, bien galvaudé aujourd’hui, supposerait de donner du pouvoir d’agir aux collectifs enseignants. L’autonomie cela ne doit pas être la reproduction d’une autorité au niveau de l’établissement par des chefs d’établissement « managers » mais un travail d’équipe avec des enseignants (revalorisés) et reconnus comme des experts de leurs pratiques et se formant collectivement pour répondre au plus près aux difficulté des élèves. 



Sommes nous prêts à sortir de cette accoutumance aux inégalités et à une vision du pouvoir qui reste très verticale. Peut-on sortir de l’individualisme ? 
On se rend compte que ces questions ne concernent pas que l’École mais la société toute entière. Ça me rappelle un slogan : « Changer l’école pour changer la société, changer la société pour changer l’école» ...

Philippe Watrelot

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