samedi, avril 04, 2020

Le virus qui fait tousser les programmes scolaires



Il y a plusieurs années, lors des « rencontres du  CRAP-Cahiers Pédagogiques » qui se tiennent à la fin août, nous avions accueilli une enseignante néozélandaise. 
Nous lui avions demandé un soir de nous faire une présentation du système éducatif de son pays. Elle a sorti de son sac une brochure assez fine et nous a dit : « voilà les programmes de l’ensemble de la scolarité obligatoire en NZ ». Stupeur des participants. J’ose à peine imaginer la hauteur que représenterait l’empilement de tous les programmes équivalents en France... 
Pourquoi ce document était-il si mince ? Nous y reviendrons...

Cette anecdote m’est revenue en mémoire lorsque j’expliquais à mes élèves de Terminale que nous allions continuer à travailler  même s’il y avait le contrôle continu. Car, ce qui importait plus que le bac, c’était de les préparer à l’enseignement supérieur en continuant à leur donner des habitudes de travail, des compétences utiles : savoir argumenter, structurer un raisonnement, lire des informations avec recul et esprit critique, savoir faire une synthèse...
C’était  finalement cela qui était le plus important plus que la logique encyclopédique des 120 notions du programme de Terminale de SES...

L’enseignement à distance et le confinement (qui “gèle” une partie de l’année) bouleversent les cartes du système français dans de nombreux domaines. Et la question de ce que l’on enseigne et de ce qu’on évalue prend un jour nouveau qui devra être reposée dans l’école d’après. 
Outre les  conditions matérielles d’organisation, ce qui met à mal le bac c’est l’impossibilité de « finir le programme ». Celui-ci a été traité différemment selon les enseignants qui ne le prennent pas tous dans le même sens. 
Or, l’évaluation terminale repose avant tout sur les notions qui ont été vues tout au long de l’année. Si on a fait l’impasse sur une partie du programme, on est bien embêté...
Pour appuyer mon propos, je racontais à mes élèves qu’au Danemark, l’équivalent du bac comme certificat de fin d’études se déroulait dans des conditions bien différentes : les élèves ont  leur ordinateur et accès à Internet. Dans ces conditions, ce qu’on évalue est bien sûr différent. Ce ne sont plus des notions apprises plus ou moins par cœur mais des compétences mettant en œuvre des savoirs : lecture de données, synthèse, argumentation, démonstration, rédaction...


Ce que nous montrait notre amie néo-zélandaise avec sa brochure, c’était un programme d’enseignement basé sur une approche « curriculaire ». On pourrait en donner une définition précise et savante mais on peut aussi le résumer par une formule simple : un programme qui décrit les compétences attendues plutôt qu’un empilement de connaissances, les moyens de les évaluer et qui fait confiance aux profs sur les moyens d’y parvenir (plutôt que de se focaliser sur les procédures)...
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de références disciplinaires, bien au contraire. Chaque discipline a sa spécificité et contribue à la construction de savoirs propres. Mais la manière de les évaluer met l’accent sur les postures propres à la démarche scientifique (savoir traiter des données par exemple en SES) et sur la mobilisation  des concepts dans la résolution de "problèmes". 
Dans ces conditions, l’angoisse de ne pas « finir le programme » n’est pas la même puisqu’il s’agit surtout de construire, renforcer et évaluer des apprentissages à l’occasion de chaque nouvelle partie du cours. 

Notre système français est largement piloté par l’aval. En d’autres termes, ce sont les épreuves terminales (brevet, bac) qui déterminent fortement la pédagogie menée en amont.  Et c’est cette logique là qui est percutée aujourd’hui quand on est dans l’incapacité de mettre en œuvre ces examens. Il serait temps qu’on se pose la question d’une véritable réflexion sur cet aspect essentiel de la pédagogie.



D’autant plus que dans le contexte particulier qui est le nôtre avec l’enseignement à distance, nous avons tous collectivement progressé. Nous savons qu’il est difficile d’inculquer de nouvelles notions dans ces conditions mais qu’il faut plutôt rechercher la consolidation des apprentissages.
D'une manière accélérée, dans cette période de crise, nous prenons conscience que, loin de l’accumulation encyclopédique, ce qui est  important de promouvoir et préserver, ce sont des attitudes intellectuelles, des compétences, qui permettront de s’approprier les connaissances et d’aller vers l’autonomie. N’est-ce pas là que se situe la plus grande « exigence » ? 

PhW

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jeudi, avril 02, 2020

A propos du bac, des symboles, du principe de réalité et du contrôle continu…


Pendant que le ministre tergiverse et promet des réponses sur le bac d’ici la fin de la semaine, le débat sur le contrôle continu se poursuit !

Certains continuent à s’insurger d’autant plus que l’an dernier, les luttes autour de la réforme du bac portaient déjà sur l’introduction d’une dose de contrôle continu. On se souvient des blocages et autres rétentions de notes. 
Et aujourd’hui malgré les circonstances et l’urgence sanitaire, cela fait toujours polémique. 

Quitte à relancer le débat, je voudrais faire valoir quelques arguments aussi bien pour la période actuelle que d’une manière plus générale. 


On entend encore certains regretter que l’on soit, cette année, privés de ce grand rite de passage républicain. 
Jack Lang parlait d’ailleurs à propos du bac de « monument national ». 
Moi aussi, j’aime bien les symboles avec les images des salles d’examen et l’ouverture solennelle des sujets, les cris de joie devant les panneaux d’affichage, la fête avec la famille et les copains...
Mais faut-il sacrifier sa santé au nom d’un totem ? La sécurité nous oblige à ce renoncement. Il y a un principe de réalité qui s’impose. 

D’autres, ou les mêmes, ont peur que le baccalauréat 2020 soit dévalué à l’instar du bac 68. Outre que ce dernier n’a pas empêché ses lauréats de faire de belles carrières, les situations ne sont pas comparables (voir plus bas). 
On rappellera aussi à une société marquée par l’élitisme que le bac est un examen et pas un concours ! 

Je vais vous faire une révélation : le bac 2020 a déjà eu lieu ! 
Il se termine le 2 avril avec la fin des inscriptions ParcourSup... 
Si, dans une école qui n’était pas encore massifiée, le bac avait encore une certaine valeur en soi en tant que certificat de fin d’études , aujourd’hui alors qu’il concerne 80% d’un classe d’âge, il faut reconnaitre que ce diplôme aujourd'hui n'est qu'un passe pour des portes qui sont déjà ouvertes. 
En termes plus clairs, la réussite au bac n'est que la validation d'orientations qui se sont jouées avant avec Parcoursup (ou APB avant). Sa suppression ne changerait rien à la logique Bac-3 / Bac + 3. Qu’on le regrette ou qu’on s’en félicite, c’est ainsi. Et c’est d’ailleurs plutôt sur la transparence des critères et attendus de ParcourSup qu’il faudrait se mobiliser. 
Se battre pour le bac est donc d’une certaine manière un combat d’arrière garde. 
Sa conservation relève du rituel. Un symbole dont on semble avoir perdu le sens. 

Venons en maintenant d’une manière plus générale aux critiques sur le contrôle continu. Celui ci, nous dit-on, amplifierait les inégalités. 
Cela repose à mon avis sur un déni, des illusions et un manque de confiance qui confine (!) au défaitisme. 

Un déni tout d'abord dans la mesure où les inégalités sont déjà très fortes et que le Bac actuel ne les empêche en rien. C'est bien avant que se situent les enjeux comme l’ont très bien montré les sociologues de l’éducation. 
Le fait d’avoir ou pas le bac change t-il quelque chose aux orientations ? Si c’est le cas, c’est marginal et en général plutôt dans le sens de stopper un parcours à la suite d’un « accident » qui se joue sur une épreuve à un jour donné... 

L’illusion repose sur l’idée que les notes du bac obtenues par une épreuve terminale seraient plus « objectives ». On a tous en tête des contre-exemples. Mais il faudrait aussi se saisir des résultats des travaux de la docimologie (l’étude des biais de la notation) qui nous montrent que la variation des notes est très importante. Tout autant que dans le contrôle continu. 
L’autre illusion réside dans l’idée que l’épreuve finale serait structurante et motivante pour les élèves. On peut retourner facilement cet argument et constater qu’elle peut aussi conduire certains à procrastiner jusqu’à la dernière ligne droite. Et puis l’impact de l’épreuve finale nous impose aussi un rythme qui peut être délétère et nous conduit à cravacher pour « finir le programme » au détriment de certains apprentissages. 

Un manque de confiance enfin. L'implicite du discours c'est qu'il y aurait une tendance à "trafiquer" les notes avec le contrôle continu. 
C’est, me semble t-il, un manque de confiance dans l'esprit de service public des enseignants et l'action collective. Pourquoi penser qu'a priori, les enseignants, les personnels de direction seraient amenés à tricher ? 
On devrait faire confiance à l’auto-contrôle et à une régulation collective.
C'est une forme de défaitisme qui est d'autant plus surprenant quand il est formulé par des militants habitués à la lutte collective. 

Je rajoute aussi un glissement sémantique parce qu'on semble oublier qu'entre les examens terminaux et le contrôle continu dans la classe, il y a une situation intermédiaire qui offre quelque garanties : il s'agit du contrôle en cours de formation où l’évaluation est faite par des enseignants proches mais distincts du professeur habituel et dans un cadre défini. Des E3C sans l'usine à gaz... 


Ce qui est important aujourd’hui c’est surtout de construire des réponses collectives et de nouvelles formes de régulation entre professionnels au service de la réussite de tous les élèves. 
L’attachement à des symboles est estimable. Mais il doit être questionné quand on ne voit plus le but des rites et qu’on oublie l’essentiel. Ce que nous enseigne cette période, c’est que la logique de sélection ne doit pas se faire au détriment des plus faibles. Ne les pénalisons pas plus !




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mercredi, avril 01, 2020

Opération "école résiliente"


Le travail de Jean-Michel Blanquer est remarquable. En ces temps difficiles, il est le seul à maintenir le cap. Le danger principal de ce virus serait de changer nos habitudes de travail et nos manières de faire. Et c’est particulièrement vrai pour l’École. Ce qu’il s’agit de préserver avant tout c’est cette École avec ses réussites et son administration que le monde entier nous envie. 

C’est ce que je me suis dit ce matin et je me suis attelé à mettre sur pied un nouveau projet dans la suite des actions de notre Ministre. Je propose de le nommer « Opération école résiliente ». On pourrait l’appeler aussi « école constante » ou « école résistante » puisqu’il s’agit de faire comme si rien n’avait changé et de maintenir notre Mammouth en vie.
Mais la résilience est encore plus appropriée. Si ce terme a une connotation plutôt positive chez les psychologues , il désigne en fait originellement « la résistance d'un matériau aux chocs ». On peut aussi en donner une définition tirée du domaine militaire : « niveau de capacité d’un système de pouvoir continuer de fonctionner en mode dégradé tout en évoluant dans un milieu hostile »

Bien loin des délires psychologisants, c’est cette définition qu’il faut retenir pour définir l’action de notre bon ministre. L’institution doit continuer à fonctionner en milieu hostile et en mode dégradé. Notre école doit résister !
Ce dont l’opinion a besoin c’est de cette permanence rassurante. Nous devons, chacun de notre côté, continuer à noter, envoyer des devoirs et sermonner les retardataires et ceux qui ne suivent pas.
Les parents, les médias, l'opinion,  ont aussi besoin de voir des élèves assis dans une salle pour passer les épreuves du bac, des correcteurs corriger, des cris de joie et des pleurs devant les panneaux d’affichage. 
C’est cela l’École, c’est cela la France éternelle !!!
Nous devons aussi bien comprendre que pour fonctionner (même si c’est en « mode dégradé »), nous devons rester des fonctionnaires. Et donc obéir et se fier à notre hiérarchie qui nous dit comment faire. La mission de notre ministre est aussi de préserver cette magnifique chaine de commandement qui a montré toute son efficacité et son anticipation. 

“Plus rien ne sera comme avant”. Foutaises ! Ce que les gens veulent c’est au contraire de revenir à la situation antérieure. La vraie résilience c’est de reprendre sa forme initiale et de continuer à fonctionner coûte que coûte. C'est la vraie "continuité pédagogique". 
En écrivant ces mots, je me dis que cette opération « École résiliente » est, de fait, déjà lancée !
Je vais juste essayer de vendre le concept aux communicants de l’Éducation Nationale. 
Le business doit, lui aussi, continuer comme avant...






C’est ce que j’écrivais ce matin après une nuit agitée. J’ai pris ma température. Pas de fièvre... Et puis je me suis rappelé que nous étions le 1er avril...
PhW



Post Scriptum

- L'an dernier à la même époque je proposais ce dispositif
- En 2018, il y avait cette annonce
- et en 2017, j'écrivais ceci


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jeudi, mars 19, 2020

Leçons, précipitation et accommodements

Jeudi 19 mars : quatrième jour de confinement : l'enseignant télé-travailleur  pousse un coup de gueule sur les donneurs de leçons... 


Ceux qui font la leçon en permanence sur le RGPD ou le caractère marchand de tel ou tel outil, commencent sérieusement à me les briser menu... 

Puisque la métaphore guerrière est à la mode, c'est comme si certains commençaient à vérifier la date de péremption des rations de survie et si les uniformes sont bien homologués NF et fabriqués dans des conditions éthiques avant de monter au front...
Je ne nie pas le souci de respecter un certain nombre de principes mais cette accumulation de préalables ressemble beaucoup à une procrastination inquiétante si elle se prolonge... 

Elle peut être aussi le symptôme d'une crainte de la hiérarchie. 
Car quand ils émanent des "chefs" et de tous ceux qui sont en situation de "responsabilité" ces rappels témoignent surtout d'une méfiance a priori et d'un attachement bureaucratique à la conformité à des procédures plutôt qu'à la réalité et l’esprit du service public !!!


Précipitation
Après ce "coup de gueule" essayons maintenant de prendre du recul. 
Le début du confinement a été marqué par la précipitation. J'y ai succombé moi aussi (mais j'ai des vraies excuses)
Surement pour compenser l'angoisse, beaucoup ont voulu se rassurer en apportant une réponse immédiate aux élèves en se précipitant sur les outils qui marchaient et en leur donnant une charge de travail énorme.
Pour le dire autrement, ils se sont lancés dans un sprint alors qu'il s'avère que nous courons un marathon...
Et en plus il s'agit de quelque chose qui devrait se. jouer collectivement et en concertation et non pas de manière individuelle et solitaire.
L'appel à prendre son temps qu'on peut lire ici où là est justifié pour trouver justement le temps de se concerter et d'échanger entre collègues. En revanche sur le plan technique, l'appel à attendre que tout fonctionne trouve ses limites. Surtout quand un ministre vous disait la veille encore de manière. péremptoire :  "tout est prêt"...


Accommodements
Si je suis revenu (après une parenthèse Discord Lundi) à la plate forme du Cned (qui marche relativement bien) en revanche l'ENT du lycée est toujours en rideau après quatre jours (si vous voyez Valérie Pécresse...) et donc ce n’est même pas la peine de chercher à communiquer avec les élèves ou les profs par la messagerie officielle ou de déposer des fichiers sur l'espace partagé. 
Alors dans ces conditions, je ne vois pas pourquoi je n'utiliserais pas WhatsApp avec les élèves, Facebook avec les collègues et d'autres solutions de partage. Tout en n’étant pas dupe et en informant mes élèves des risques éventuels.

J'ai particulièrement apprécié le message, reçu hier, du proviseur adjoint de mon bahut : « certains d'entre vous m'ont fait part d'usages "différents" avec des outils numériques privés et se demandent s'ils peuvent les utiliser. Évidemment la réponse est oui, faites au mieux pour vous et surtout faites ce qui vous semble le plus pertinent pour vos élèves.»
Plutôt qu'un "démerdez vous", j'y lis la reconnaissance (de fait) de notre autonomie et de notre expertise. Et de l'indulgence et de la bienveillance dont on a tous tant besoin aujourd'hui !




*  Quand je dis que" j'ai des excuses", c'est parce que j'ai eu un accident du travail (fracture du coude) qui m'a mis en arrêt de travail depuis fin janvier. Je n'ai pas été remplacé et quarante heures de SES ont été perdues. Après un "semi-confinement" de deux mois, mon arrêt de travail prenait fin le lundi 16 mars... 🤨
Vous comprenez peut-être un peu mieux mon empressement ! 

Philippe Watrelot



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lundi, mars 16, 2020

Peut-on critiquer son ministre et utiliser des outils non homologués en temps de crise?



« Je vous plains. Faire de la politique quand les Français sont angoissés. Etre incapables de s'unir au moment où il faut s'unir. Il n'y a plus de mots. Franchement : face à l'adversité et à une situation compliquée, il faut juste faire preuve d'un peu de bienveillance.»
« tellement, tellement facile d'ironiser dans ces circonstances et de caricaturer jusqu'à l'absurde.»
Voici deux exemples de messages reçus (l’un sur Twitter émanant d’un soutien inconditionnel du ministre, l’autre sur Facebook émanant d’une journaliste) qui posent une question stratégique et morale. 
Cela m’interpelle parce que le 13 mars, j’écrivais sur Facebook : « je sais bien que les rézosocio sont l'espace du sarcasme, de la critique et la revendication… mais je me dis qu'il y a des moments où il vaut peut-être mieux faire passer l'intérêt des élèves avant tout... On reprendra les discussions sur les divergences après. Non ? » Et les messages cités plus haut me reprochent un flagrant délit de contradiction. 



J'entends la critique mais je voudrais cependant faire valoir deux arguments.

Le premier c’est de rappeler qu’il y a sarcasme gratuit et critique constructive. Il est plus légitime de critiquer lorsqu’on fait par ailleurs des propositions et que l’on donne des éléments pour avancer. Cela a toujours été la position du mouvement pédagogique dont je suis aujourd’hui un simple adhérent après en avoir été un dirigeant. On trouvera sur son site un article qui donne de précieux conseils aux parents pour accompagner leurs enfants. Pour ma part, j’ai essayé de recenser et de diffuser les outils disponibles pour enseigner à distance. 
La critique me semble donc légitime lorsqu’on fait par ailleurs des propositions constructives. Mais cette nuance semble échapper à beaucoup de personnes en situation de pouvoir qui ne voient les choses que de manière binaire : avec moi ou contre moi... 
Le ministre de l’éducation et une bonne partie de sa hiérarchie (et ses soutiens les plus virulents) se situent clairement dans cette logique clivante. Et c’est bien dommage...

Deuxième argument : si l’on peut admettre l’imperfection et faire preuve d’indulgence face à une situation inédite , il faut alors qu’en face on fasse preuve d’humilité...
Depuis plusieurs jours, le ministre affirmait « Tout est prêt » avec une assurance exagérée.  Pointer aujourd’hui que rien ou presque ne fonctionne correctement, est ce mal ? 
Si M. Blanquer était moins péremptoire et un peu plus modeste dans son expression, il ne se prendrait pas toute cette ironie (bien méritée) en retour.

C’est une évidence : nous sommes face à une situation inédite et en grande partie imprévisible. Les choses s’ajustent au jour le jour. C’est très français de « refaire le match » et de critiquer a posteriori telle ou telle décision. Et puisqu’on parle  de match, on peut  dire qu’en ce moment dans notre beau pays, ce ne sont plus « 60 millions d’entraineurs » que nous avons mais 60 millions de virologues et spécialistes en épidémie... 
L’humilité de tous s’impose tout comme l’indulgence. Mais quoi qu'il en soit, la période s’accommode mal de l’arrogance technocratique. 


«L’ENT est en panne», « la classe virtuelle ne marche pas » ces messages et d’autres du même genre sont les plus nombreux sur les réseaux sociaux fréquentés par les enseignants. 
On voit alors surgir des débats sur les moyens à utiliser pour assurer la continuité pédagogique. Faut-il attendre que les informaticiens « réparent » les sites et s’assurent de la robustesse des connexions. Il faut y croire. 
Mais en attendant, que faire ? Certains refusent avec énergie d’utiliser les solutions « privées » au nom de la lutte contre la marchandisation. D’autres ou les mêmes mettent en avant  le non respect de la RGPD (protection des données). Cette éthique de conviction est tout à fait légitime. Mais quoi qu’il en soit, il faut répondre à l’angoisse (plus importante qu’on ne le pensait) d’élèves et de parents face à ces difficultés à assurer la continuité pédagogique. 

Pour ma part, ce lundi 16, la visioconférence  que je prévoyais par la plate forme "ma classe virtuelle" n'a pas pu se faire car celle ci ne fonctionnait pas. C’est donc un élève (eh oui, ils savent des choses que nous ne savons pas...) qui a proposé une solution sur une plate forme privée ! Et depuis, pour maintenir le contact, je communique avec eux par WhatsApp ! 

On est en train de faire de la philo appliquée : quels arbitrages entre éthique de conviction et éthique de responsabilité ?  Doit-on se dispenser d'agir si les principes ne sont pas respectés ? Ou doit-on accepter de se salir les mains pour agir malgré tout ? (de toutes façons il y a le gel hydro-alcoolique...) 
Je crois qu'il y a un principe de réalité qui nous oblige. Si les solutions non-marchandes ne fonctionnent pas, alors utilisons les autres. Sans être dupes et avec vigilance mais parce qu'il y a des  urgences qui s'imposent. 
De toutes façons le défi pour nous tous, ce sont les élèves loin de l'école pour plein de raisons... Dans cette situation inédite n'accentuons pas la fracture avec l'école avec l'accumulation de préalables et des principes trop rigides. 

Comme je le disais dans un autre texte, cette crise inédite est révélatrice des tensions qui traversent le système éducatif et le monde enseignant. Elle montre surtout à travers le foisonnement des initiatives et des échanges entre enseignants que ceux ci sont loin d’être les affreux individualistes comptant leurs heures que l’on décrit quelques fois. On voit surtout des valeurs partagées faites de coopération, de mutualisation et de sens du service public. 


Ph. Watrelot


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samedi, mars 14, 2020

Scolarovirus


La littérature a utilisé à plusieurs reprises les épidémies comme des révélateurs des dysfonctionnements d’une société et des travers de la nature humaine. On peut penser à La Peste d’Albert Camus. Jean Giono dans « Le Hussard sur le toit » fait évoluer son héros dans une Provence touchée par le choléra. Et pour reprendre les mots même de l’auteur celui-ci «est un révélateur, un réacteur chimique qui met à nu les tempéraments les plus vils ou les plus nobles»
Le coronavirus est, lui aussi, un révélateur. Il montre les limites et les contradictions de l’économie de marché, de la mondialisation, du pouvoir politique, etc. On y voit aussi se révéler les comportements les plus nobles et la « saloperie humaine » (pour reprendre une expression de Giono). 
dessin extrait de "Astérix et la Transitalique"
Avec le confinement généralisé, le virus a aussi des  effets sur le système scolaire français. Il nous montre les lacunes dans l’équipement numérique de l’école et des familles et dans la formation des enseignants. Il questionne également la définition même du métier d’enseignant, ce qui est d’actualité. Mais surtout il est le révélateur des tensions qui traversent le corps enseignant et des limites de la gouvernance de l’éducation nationale et d’une communication qui confine... au mépris. 


Travailler à distance : avec quels outils ? 
Le discours du Ministre depuis plusieurs jours s’est voulu rassurant : « tout est prêt, tout est prévu...  Les outils existent. »
On a notamment présenté le dispositif du CNED (Centre d’enseignement à distance) « Ma classe à la maison » comme une solution tout à fait adaptée. 
Certes les contenus étaient prêts... mais depuis trop longtemps. Tellement qu’ils ne sont pas toujours conformes aux nouveaux programmes ou qu’ils ne les couvrent pas entièrement. On peut aussi légitimement se poser des questions sur la robustesse de la technique. Est-on capable de supporter un très grand nombre de connexions ? 
L’autre volet sur lequel on peut s’appuyer correspond aux espaces numériques de travail (ENT) existants dans le secondaire (et dans le primaire). Si les enseignants les utilisent pour faire l’appel et remplir le cahier de textes, il existe aussi de nombreuses autres possibilités : espace partagé, exercices interactifs, mur collaboratif, casier numérique, … Mais, ces possibilités restent au final peu exploitées. 
Enfin, il y a aussi des solutions qui existent hors du cadre strict de l’éducation  nationale. Un bon nombre d’enseignants communiquent avec leurs élèves par WhatsApp ou d’autres solutions privées. Il y a aussi tous ceux qui sont des adeptes de la pédagogie inversée et qui produisent des « capsules » (petites vidéos) pour préparer leurs séances. 
Il y a donc des pratiques très hétérogènes chez nos collègues. Si les enseignants sont une des catégories sociales les mieux équipées, et qu’ils utilisent Internet pour communiquer et se documenter, leur usage du numérique en classe reste très modeste. Un des avantages des crises comme celle que nous traversons c’est que l’urgence nous conduit à des sauts technologiques importants. Pour le dire autrement et très concrètement : nul doute que dans de nombreux foyers d’enseignants, le week-end a été consacré à la découverte et à l’auto-formation accélérée d’outils numériques jusqu’ici sous-exploités !
La formation initiale et continue sur la maîtrise des outils numériques de travail à distance existe. Mais elle est, elle aussi, peu exploitée. Peut-être que tout cela permettra une prise de conscience et une réflexion sur les meilleurs moyens de la mettre en œuvre sur site et en réponse à  des besoins. On doit pointer aussi l’inégale répartition des équipements entre les établissements. La faible maîtrise des applications tient aussi au fait que dans les écoles en particulier l’équipement est très faible ou obsolète. 
Mais, plus encore, cette tension pose la question de la fracture numérique  au sein de la société. Les inégalités sociales passent aussi par là : à la fois dans l’accès à des équipements et dans la familiarité ou non avec des pratiques. Cette période de confinement peut être malheureusement celle de l’accentuation des difficultés scolaires et de l’éloignement vis-à-vis de l’École pour les plus fragiles. 
On ne peut faire le tour de la question du numérique sans aborder la question des tensions entre le marchand et le non-marchand, entre le service public, le collaboratif et les opérateurs privés. Des reportages montraient la ruée dans les magasins pour s’équiper en matériel informatique et équiper les enfants. On n’a pas le temps ici de poser la question piégée du rapport aux écrans mais celle des inégalités économiques est au cœur de notre sujet. 
On notera aussi que  de nombreux opérateurs ont annoncé que leurs solutions pédagogiques étaient rendues « gratuites » à l’occasion de cette épidémie. Mais on peut penser que le retour sur investissement se fera ensuite quand elles redeviendront payantes. Notons aussi que si ces solutions sont attirantes c’est aussi parce que, bien souvent, leur ergonomie est plus agréable et  attirante que les outils proposés  en interne par l’éducation nationale. 
Un des enjeux de la période qui vient sera d’être vigilant à ce que la marchandisation soit régulée et conservée dans des limites raisonnables


Évolution du métier TTC (toutes tâches comprises)
S’il en était besoin, le confinement nous rappelle que le métier d’enseignant ne se limite pas à la présence devant des élèves et sur le lieu de travail. L’absurdité des convocations pour se rendre dans les établissements achève de le démontrer. A quoi cela sert-il de vérifier la présence alors que le vrai travail se fait ailleurs ? 
Une bonne partie de notre travail est déjà réalisée en télétravail !
Il faudrait cesser de penser comme c’est encore malheureusement trop souvent le cas, qu’un prof ne fait rien ou si peu en dehors de ses heures d’enseignement. 
Le débat actuel sur la revalorisation et les possibles « contreparties » prend un jour nouveau dans ce contexte et semble bien dérisoire. 

Le confinement et le travail à distance percutent également une vision « magistrale » de l’enseignement. Comment faire cours quand on n’est pas face aux élèves ? Comment s’assurer qu’ils ont bien compris ? Comment évaluer ? Si ces questions pédagogiques semblent assez évidentes pour certains, elles sont loin de l’être pour d’autres.  Cela nous amène en tout cas à nous questionner sur l’accompagnement qui doit être au cœur de nos pratiques et non pas annexe. Le passage par les canaux du numérique nous conduit à questionner fortement la question de la « transmission ». C’est ainsi que se définissent nombre d’enseignants mais en oubliant que de l’autre côté de l’émetteur il faut se préoccuper de la réception. Et si nous nous définissions plutôt comme des spécialistes du « faire apprendre » ? 

Paradoxalement, alors que le confinement pourrait conduire à une logique individuelle, cette crise inédite nous oblige à nous penser en collectif de travail. Elle pose singulièrement la question de la mutualisation des ressources : nul ne peut à lui seul proposer des supports suffisants pour ses élèves. La richesse de l’internet est constitué de tous ces réseaux d’enseignants qui échangent, coopèrent et mutualisent leurs outils plutôt que d’attendre qu’on leur dicte les bonnes pratiques ». 
La coordination est aussi de mise. C’est d’ailleurs la seule raison pour laquelle on pourrait concevoir que les enseignants puissent éventuellement se retrouver. On peut construire des réponses mieux adaptées à plusieurs, créer des  synergies et éviter les redondances. 

Puisqu’on parle du métier d’enseignant, il nous faut aborder un dernier point : celui de l’engagement. Ce que l’on constate, c’est que les enseignants travaillent chez eux avec du matériel qui est le leur, qu’ils se sont payés  et qui est bien plus performant que celui qu’on trouve à l’École. Et que nous sommes une des rares professions où on apporte son propre matériel à l’École pour travailler ! 
Mais surtout cette crise montre aussi les limites de ce qui a prévalu jusque là et qui fait que l’École continue à fonctionner tant bien que mal, c’est-à-dire le recours un peu systématique et abusif au sens du service public et de l’intérêt des élèves. Ce dévouement trouve aujourd’hui ses limites. 


Fonctionnaires et service public 
« J'attends qu'on me paye une connexion internet à la maison. Ras le bol de faire le larbin » «Tant qu’on ne me fournit pas un ordinateur et  la formation qui va avec, je ne vois pas pourquoi je me dévouerais pour me faire encore avoir ». Ces phrases, même si elles ne sont pas les plus fréquentes, on peut les lire sur les réseaux sociaux. 
Cette crise sanitaire, en effet, questionne aussi notre goût collectif pour la critique et la revendication. Sommes nous capables durant cette période de taire nos disputes et de « faire nation » pour reprendre une expression présidentielle ? 
Pour certains la fracture est plus forte que le virus. On voit sur des groupes de discussion d’enseignants des appels à ne pas participer à cet effort. Des collectifs appellent à boycotter le télétravail.
Il nous faut constater qu’on a des collègues qui sont allés tellement loin dans la radicalisation et la contestation qu'ils ont du mal à redescendre et à raisonner ici par rapport à l'intérêt des élèves...
De fait, le ministère et le gouvernement payent la facture de leur surdité face aux revendications enseignantes. Alors qu'aujourd'hui on fait appel à l'intérêt supérieur de la Nation" ou plus simplement l'intérêt des élèves, certains vont dire "ce sera sans moi, marre de compter sur notre dévouement". On peut le constater, le comprendre mais aussi le regretter. 
Comment expliquer que certains enseignants  en soient toujours et encore à affirmer leur autonomie de décision alors qu’ils font partie d’un collectif de travail et de la fonction publique ? Le statut de fonctionnaire ne signifie pas, loin de là, l’absence d’esprit critique (j’essaye de le prouver) mais il trace aussi une frontière sur les limites de l’indépendance et du refus de l’injonction. 


Le virus de la méfiance 
La crise du coronavirus est aussi un formidable révélateur des incohérences et contradictions de la gouvernance de l’éducation  nationale
message émanant d'une rectrice dans une académie...
Alors que le Président  de la République rappelait jeudi les consignes très strictes liées au confinement et le risque sanitaire, on voyait arriver vendredi des convocations (émanant de recteurs-trices et de chefs d’établissements) pour que les enseignants soient présents lundi matin et même aux heures habituelles où ils ont cours. Les enseignants qui ne pourraient pas être là seraient tenus de se signaler. 
Si on est optimiste, on pourrait y voir une volonté peut-être de se laisser un ou deux jours pour organiser collectivement la transition et/ou partager les pratiques entre personnels. Mais ce n’est pas présenté ainsi. 
On peut comprendre la nécessité d'un travail collectif pour se former et échanger des idées sur les meilleurs moyens de bien faire. Cela dit, il y a quand même un petit paradoxe : on nous demande de nous déplacer pour mettre sur pied des cours à distance ! Dont on nous disait par ailleurs qu'ils étaient prêts ! (S'il y avait eu un peu plus de modestie chez notre ministre, on en serait pas là)
Mais ce qui est désagréable c'est l'implicite qu'il y a derrière les messages plus ou moins comminatoires que l'on reçoit de la part de nos hiérarchies : "bande de feignasses, ce ne sont pas des vacances". 
Les enseignants sont des cadres A de la fonction publique. Un "cadre" est payé à la mission et n'est pas supposé être soumis à des  contraintes horaires (pointeuse). Or, c'est bien ce qu'on cherche à vérifier avec cette injonction  à se présenter  sur son lieu de travail. Sans parler de l'aberration en termes sanitaires.
On a vraiment du mal à considérer les enseignants comme des adultes responsables dans ce système infantilisant où on fait l'hypothèse qu'il cherche forcément à en faire le moins possible. Et si on prenait vraiment les enseignants pour ce qu'ils sont c'est-à-dire dans leur immense majorité, des personnes responsables et soucieuses du service public et de l'intérêt des enfants et des jeunes qui leur sont confiés ? 
Parler sans arrêt d "école de la confiance" n'est que le signe de l'absence de cette vertu qui est pourtant la base de la reconnaissance et d'un management respectueux et donnant du «pouvoir d’agir»




Enseigner à distance impose à chacun et chacune de se questionner sur des valeurs centrales : la liberté, la responsabilité et la confiance. Et cela à tous les niveaux...
Quelle liberté laisser à mes élèves? Àux enseignants? Aux chefs d'établissement? Quelle confiance avons nous les uns dans les autres? L'enseignement à distance demande une vraie réflexion  accélérée dans ces domaines.
On est face à une situation inédite où les vieux réflexes du frontal, de la méfiance, de la surveillance et de l’autorité verticale  ne fonctionnent plus. 
Ce virus est donc aussi un bon moyen de voir ceux qui sont vraiment "disruptifs" et ceux qui sont justes dépassés...!

Philippe Watrelot


[ce texte a été publié sur le site d'Alternatives économiques ]

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vendredi, février 28, 2020

Enseignants : fausse revalo et « contreparties »


Il a fallu une réforme des retraites bâclée oubliant les enseignants et surtout la mobilisation de ceux ci pour que Jean-Michel Blanquer propose en un mois un calendrier de  « revalorisation » ou plutôt de compensation. 
Pourtant, malgré les sommes annoncées et les promesses réitérées, chez les enseignants la confiance n’est pas au rendez vous.
D’abord parce que la parole politique et en particulier celle du Ministre a été dévalorisée et cela incite à la méfiance. Ensuite parce que ce qui est sur la table est loin de correspondre à une revalorisation au sens où beaucoup l’entendent. Enfin, parce que Blanquer veut lier les questions de pension, de salaire et de redéfinition du métier et y introduire une dose de « mérite ». Cette négociation s’accompagne donc d’une vieille obsession gouvernementale : celle des « contreparties » et du « donnant-donnant ».
Tous les ingrédients sont réunis pour biaiser la négociation et mal redéfinir un métier qui en aurait pourtant bien besoin.



Vraie-fausse revalorisation
Alors que la réforme des retraites était annoncée depuis l’élection présidentielle, on “semble” n’avoir pris conscience que tardivement que les enseignants risquaient d’être les grands perdants de ce nouveau mode de calcul. En effet, ils n’ont que peu de primes (voire pas du tout) et leur carrière qui commence tardivement est telle que ce n’est que dans les dernières années qu’ils voient leur revenu augmenter.
Mais si la question des retraites met une certaine pression pour compenser, la revalorisation ne peut se limiter à cela. Dans un précédent article, je montrais qu’il y avait plusieurs dimensions à une réelle revalorisation : 
  • La compensation pour maintenir le niveau des pensions de retraite compte tenu du calcul par points et du faible nombre de primes dans la profession
  • Le rattrapage du pouvoir d’achat des fonctionnaires sachant que le point d’indice est gelé depuis neuf ans 
  • La mise à niveau des salaires des enseignants par rapport aux autres salariés français ayant des niveaux de diplôme équivalents pour retrouver de l’attractivité
  • Une revalorisation du métier d’enseignant par rapport aux autres pays comme le suggèrent les enquêtes internationales. 
Le gouvernement et le ministre ne découvrent pas aujourd’hui cette situation. La baisse du pouvoir d’achat des profs, la faiblesse de leur salaire en comparaison de ceux des pays voisins, la faible attractivité du métier, tout cela est connu. Depuis trois ans  on avait le temps de s’en préoccuper. Mais on semble se soucier aujourd’hui du seul premier aspect lié aux retraites dans des négociations à la va-vite. 
Si la presse reprend sans le questionner le terme de « revalorisation » c’est pourtant donc loin d’être le cas. Comme le dit très bien Lucien Marboeuf : « ceci n’est pas une revalorisation » !

D’après Les Échos, la loi de programmation destinée à “revaloriser” les enseignants en lien avec la réforme des retraites, attendue pour juin, pourrait s'étaler sur cinq ans, entre 2022 et 2026. Un rapport serait annexé à la loi, qui aurait valeur législative (?), et prévoirait des hausses de rémunérations sur l'ensemble de la décennie 2020.
Jean-Michel Blanquer a déjà annoncé, que la revalorisation se ferait à raison de 500 millions d'euros par an en commençant par les plus jeunes avec une hausse cumulative (1 milliard pour l'année 2, 1,5 milliard pour l'année 3, etc.) On aboutirait en cumulé à 10,5 milliards de hausse en 2026.
On devrait donc se réjouir... Pourtant les enseignants restent méfiants. « Les promesses n’engagent que ceux qui y croient » disait Charles Pasqua, et l’inscription dans un rapport ne semble pas pour beaucoup une garantie suffisante. Et de nombreux enseignants ont le sentiment que ce rattrapage va leur passer sous le nez et ne concerner que les plus jeunes et ne sera pas suffisant face aux retards accumulés. 
Et puis surtout, cette négociation voit ressurgir la vieille obsession des “contreparties”.
  

Les contreparties : une vieille obsession 
« le pacte social implicite qu'on a fait depuis des décennies dans l'Education nationale, c'est de dire : on ne vous paye pas très bien, votre carrière est assez plate mais elle peut avoir des bonds quand vous passez le CAPES, quand vous passez l’agrég, mais vous avez des vacances et vous partez à la retraite avec un système qui est mieux calculé que chez beaucoup d'autres parce que c'est le système où on calcule sur la base des six derniers mois. […]  Ca, c'est un peu le pacte social du corps enseignant. Ce pacte-là ne correspond plus à la réalité, ce qui est souhaitable je le dis très sincèrement. […] 
Il faut repenser la carrière, ça veut dire qu'il faut qu'on arrive à ce que la carrière progresse davantage, qu'on ait un vrai dialogue avec l'ensemble des enseignants et leurs représentants pour dire comment on fait mieux progresser la carrière, comment on paye mieux. Comment, du coup, parce qu'on paye mieux, peut-être on change aussi le temps de travail et la relation au travail. Et je pense que les enseignants de votre génération y sont tout à fait prêts, et le font d'ailleurs bien souvent hors du temps scolaire, d'accompagner les jeunes différemment, que ce soit valorisé, que ça puisse être demandé aux enseignants, que le métier change, qu'on regarde aussi les périodes de vacances par rapport aux autres et puis qu'on pense sa carrière en valorisant beaucoup plus qu'on ne le fait aujourd'hui les périodes d'encadrement.» 
Ces propos d’Emmanuel Macron à Rodez (le 03/10/2019) montrent bien ce qu’il a en tête : on  augmente les profs mais, si et seulement si, on remet à plat le métier d’enseignant et ses « avantages » et on conditionne les augmentations à des "contreparties". 



C’est une histoire ancienne que rejoue ce gouvernement. Le vieil enseignant que je suis évitera pourtant de se lancer dans une longue rétrospective des différentes tentatives. On peut cependant rappeler le traumatisme initial qui est celui de la revalorisation de 1989. 
L’année précédente en 88, Lionel Jospin, ministre de l’éducation avait négocié la transformation des "instits" en professeurs des écoles avec une revalorisation des carrières et des rémunérations. On était donc bien dans une logique de contrepartie. Il pense alors pouvoir appliquer la même stratégie au second degré. Il s’agissait de mettre tout sur la table pour redéfinir le métier d'enseignant en même temps qu'on le revalorise. La conjoncture était favorable. Mais le syndicat majoritaire va s'opposer à cette logique. D'abord avec la crainte que cela soit une contrainte pour des profs très attachés à leur indépendance et qui refusent qu'on leur "impose" des réunions ou des tâches qui les éloigneraient de leur cœur de métier. Après plusieurs manifs et grèves, Jospin va capituler en aboutissant à une revalorisation de 20% sans que les négociations sur les obligations réglementaires de services (ORS), la référence aux temps de travail devant élèves et le statut n'aboutissent.
Depuis les travaux sur la définition du métier se sont succédés : rapport Thélot (2004) , rapport Pochard (2008), le rapport de la Cour des Comptes « Gérer les enseignants autrement » (2013) qui prône l’annualisation du temps de travail des enseignants.

En 2014-2015, sous l’impulsion du ministre Peillon, on produit un nouveau texte qui vise à remplacer les très sacralisés décrets de 1950, qui ne définissent le métier d’enseignant qu’aux seules heures de cours (dix-huit heures par semaine pour un certifié, quinze heures pour un agrégé). 
Sans modifier le temps d’enseignement hebdomadaire, le décret inscrit dans le statut les missions liées à  l’enseignement (préparation des cours, évaluation des élèves, orientation, travail collectif, etc.) et reconnaît les missions complémentaires effectuées au sein des établissements. Ces activités facultatives seront rétribuées par une indemnité. 
L’autre volet de la réforme concernait la remise à plat du système de « décharges horaires » - ces réductions du nombre d’heures de cours dont bénéficient certaines catégories d’enseignants. Mais devant la levée de boucliers des profs de prépa contre la perte des heures liées à leur fonction, le projet n’a pas été au bout sur cet aspect. 

Le rapport Brisson Laborde au Sénat en 2018 pointait l'occasion manquée de la révision des obligations réglementaires de service et faisait des propositions qui allaient dans le sens du Ministre. Celui-ci dans “L’Ecole de demain” (Odile Jacob, 2016), ouvrage programmatique publié un an avant sa prise de fonction défendait une « politique de ressources humaines qui valorise les qualités et les talents individuels de chaque professeur ». Il y décrivait un système d’affectation devenu « inadapté voire contre-productif ». « Une période de cinq années dans un même établissement paraît être un point d’équilibre », écrivait-il. Il évoquait aussi une possible refonte des obligations de service n’excluant pas une « annualisation du temps de travail » et une redéfinition du temps de vacances des enseignants. 
On le voit à travers ce rapide retour en arrière, l’idée de contreparties à la revalorisation n’est pas neuve et obsède les gouvernants. 


Impensés et autres idées fausses sur le métier enseignant
Le problème c’est que cette idée repose malheureusement sur un certain nombre d’implicites et préjugés qu’on peut lister rapidement : 

Les enseignants ne travaillent pas assez : c’est faux ! Il ne faut évidemment pas se focaliser sur le temps devant élèves :  15 heures par semaine pour les profs agrégés et 18 heures pour les certifiés dans les collèges et lycées. En primaire, un professeur des écoles (PE) a 24 heures de classe devant élèves, à quoi il faut ajouter 108 heures annuelles d’activités pédagogiques complémentaires, de réunions, conseils d’école, etc. Un PE français enseigne 924 heures par an, soit 152 heures de plus que la moyenne de l’OCDE. 
Bien évidemment, qui peut imaginer qu’il suffit d’arriver en classe sans préparation et sans corrections faites ? Une étude de la DEPP datant de 2010 établit à 44 heures le temps de travail hebdomadaire d’un enseignant (52 heures pour les plus jeunes), soirées et weekend compris.  Selon la même étude, un prof travaille 20 jours par an sur ses vacances. 

Et on les paye cher ces vacances dans tous les sens du mot : en temps de cerveau disponible, en plein tarif et en préjugés négatifs... Rappelons que comme tout le monde, les enseignants ont cinq semaines de congés. Le reste ce sont les vacances des élèves. On l’a vu, une bonne partie de ces vacances est utilisée pour préparer ses cours, se former, etc. 
Mais il est indéniable que la durée de ces vacances si ce n’est pas un privilège est un avantage de ce métier qui compense de moins en moins la faiblesse des salaires. Le remettre en question ne pourrait se faire sans une compensation financière.

Un dernier implicite réside dans la définition de ce qu’est le métier d’enseignant. L’idée que celui-ci se limiterait aux seules heures d’enseignement est dépassée depuis longtemps. Y compris chez les enseignants les plus réfractaires du second degré, il va de soi que le métier ne se limite pas à cela. Ces tâches, on les fait déjà ! 
C’est d'ailleurs pourquoi il serait symboliquement important de raisonner TTC (toutes tâches comprises) plutôt que de s’en tenir aux heures de cours et voir le reste comme  de la surcharge de travail ou du superflu. 


Comment évaluer le mérite ? 
Revenons sur les annonces faites par le ministre et à sa volonté déjà exprimée dans son livre programme. Sur les 500 millions annuels de hausse annoncée, seule une partie devrait être affectée à l'augmentation « universelle », la seconde moitié serait destinée aux profs “méritants” et à ceux qui seront d’accord pour… travailler plus.
On ferait rentrer là dedans un ensemble assez disparate : primes pour ceux qui assument des fonctions spécifiques, indemnisation pour ceux qui participeront à des formations pendant les vacances, mais aussi selon une appréciation assez vague,  le mérite individuel.
Cette question de l’évaluation du mérite dans ce métier mériterait un billet spécifique. On se contentera ici de poser quelques questions.
  •       Comment évaluer un mérite individuel dans une mission qui est fondamentalement collective ? 
  •     Sur quels indicateurs pourrait-on se baser ? Les résultats, l’appréciation des élèves/usagers, la « valeur ajoutée », les objectifs  ? 
  •      Qui déciderait de ce mérite ? un collectif ou le chef d’établissement manager ? Comment ne pas tomber dans le clientélisme ou la "note de gueule" ?

On le voit, les questions sont nombreuses et porteuses de multiples effets pervers. En Californie, l’instauration d’une rémunération au mérite pour les enseignants a été abandonnée car elle engendrait des tensions trop importantes au sein des collectifs de travail. Il faut se méfier de ce qui peut sembler une solution simple pour réguler un mécanisme complexe...


Comment mal redéfinir le métier
Les enseignants ne sont pas non plus des chasseurs de primes. Faudrait-il accumuler les tâches et autres responsabilités pour augmenter sa rémunération  au risque de multiplier les « chefs » dans un métier avec une forte culture anti-hiérarchique ? 
Pour le militant pédagogique que je suis, l'annualisation, la bivalence disciplinaire, la reconnaissance de la diversité des tâches, la formation (volontaire et choisie !) sur le temps de vacances, la constitution des équipes pédagogiques à l'échelle de l'établissement sont des nécessités qui mériteraient un vrai débat entre professionnels.
Mais pas dans la précipitation ni dans ce climat. Redéfinir le métier est une nécessité mais pas une urgence et pas sous la contrainte...
Lier une augmentation du salaire à des changements non concertés serait vécu comme  un traité de dupes... La "transformation" du métier ressemblerait alors à un nouveau chantage assez emblématique de la conception du dialogue social de ce gouvernement.
Il y a suffisamment de raisons pour revaloriser vraiment le métier enseignant et lui redonner du pouvoir d’achat, de l’attractivité, du pouvoir d’agir et de la considération pour éviter de tomber  dans le piège du « travailler plus pour gagner plus »

Philippe Watrelot

[ce texte a été initialement publié sur le site d'Alternatives Économiques ]
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